SAINTE-MARIE DES BLACHERNES
D’après Théodore le Lecteur, qui vivait à Constantinople dans la première moitié du sixième siècle, et d’après d’autres chroniqueurs postérieurs, l’église des Blachernes fut construite par Pulchérie, la femme de Marcien, au début du règne de cet empereur en 451. La pieuse impératrice avait élevé des sanctuaires en l'honneur du Christ, mais celui qu’elle érigea en l’honneur de la Mère de Dieu était remarquable par la richesse de ses marbres multicolores‘. D’après une autre tradition représentée par l'historien Procope, l’église des Blachernes serait l’œuvre de Justinien Ir (527-565). Procope indique du moins avec précision, dès le sixième siècle, la forme allongée de l'édifice, les séries de colonnes qui s’alignaient dans la nef, ainsi que sa situation près de la Corne d'Or, à l'endroit où se trouvent l’église grecque actuelle et son hagiasma célèbre?. Suivant une troisième tradition, l’église aurait été construite sous le règne de Justin Ier (518-527), le prédécesseur de Justinien*. L'empereur Jus-
1. Cf. Théodore Lecteur, Eccl, Hist., 1, 5 (Migne, P. G.,t. 86, p. 168) ; Théophanes Chron., éd. de Boor, p. 105; Historia Euthymiaca dans Johannis Damasceni homilia in dormitionem B. V. Muriæ (Migne, P. G., t. 96, p. 748); Preger, Script. orig. Const., t. II, p. 241; Nicéphore Cailliste, Eccl. Hist., XIV, 2 (Migne, P. G:, t. 146, p. 1061).
2. Cf. Procope, De Aed., Ï, 3, éd. Bonn, p. 184. Cette situation est confirmée par le livre des Cérémonies. À la fête de la Dormition de la Vierge, le 15 août, l'empereur, qui s'était rendu en bateau au quartier des Blachernes, était reçu par les dignitaires, qui l’attendaient sur le rivage ; de là il gagnait l’église ; cf. Cer., I, 9, p. 542.
3. Le texte de Procope (loc. cit.) présente une parenthèse, qui est contenue dans le manuscrit du Vatican et qui laisse entendre que l’église fut construite sous le: règne de Justin I, Une épigramme de l'Anthologie attribue aussi à Justin Is la construction de l'église (cf, Epigrammatum Anthologia palatina, éd. Dübner, t. I, Paris, 1864, p. 1). Aussi a-t-on pu conclure de ces deux témoignages que l’église des: Blachernes était l'œuvre de Justin [°° (cf. J. Papadopoulos, Aî Baayéevar, Conslantinople, 1920, p. 19 s.). Cette tradition est en désaccord avec celle qui attribue l'église à Pulchérie et qui est représentée par un contemporain de Procope,
tin IL (565-578) ajouta à la basilique deux absides, l’une au nord, l'autre au sud, et l’église présenta dès lors la forme d’une croix!.
Suivant Clavijo, qui la visita dans les premières années du quinzième siècle, elle était composée de trois nefs ; la nef centrale était la plus grande et la plus haute ; les deux autres, plus basses, avaient des galéries s’ouvrant sur la nef principale. Les colonnes étaient en « jaspe vert », les piédestaux de marbre blanc; les murs, jusqu’à mi-hauteur, étaient tapissés de « dalles de jaspe de diverses nuances ». Le plafond de la nef centrale était fait de caissons et « doré avec de l'or très fin ». A l'extérieur le toit était recouvert de plomb*. Vers la même époque Bertrandon de La Broquière la vit encore belle plus que nulle autre, pavée, peinte et lambrissée®.
. Ainsi l'église de la Vierge était une basilique à trois nefs et à tribunes, qui fut transformée dans la seconde moitié du sixième siècle en une église en forme de croix. La tradition d’après laquelle Justin IL et Justinien [* la construisirent est en contradiction avec les témoignages de Théodore le Lecteur et des chroniqueurs, qui font remonter ce sanctuaire au milieu du cinquième siècle. Suivant ces auteurs, Pulchérie a construit l’église des Blachernes au début du règne de Marcien, et y déposa la châsse (oo6) qui contenait le linceul (èrépix oréoyavz) de la Vierge. Cette relique avait été découverte dans l’église de Gethsémané, à Jérusalem, et Byzance l'avait acquise.
Une autre tradition circulait à Constantinople, non moins intéressante. On racontait que sous le règne de Léon [er (457-474) deux patrices, Galbius et Candidus, avaient entrepris le voyage de Palestine pour adorer les Lieux Saints. Arrivés en Galilée, à Capernaum, ils apprennent que le vêtement (ë5%<) de la Vierge était conservé dans la maison d’une Juive, où ils passaient justement la nuit. Ils prennent les mesures du coffre en bois où ce vêtement reposait, puis
Théodore le Lecteur. Comme on le verra plus loin, l'église devait exister avant les règnes de Justin [ et de Justinien [*, qui durent seulement la restaurer. 1. Cf. Theophanes, Chron., p. 244; Zonaras, Hist., XIV, 10, éd. Dindorf, &. III, p. 235 : Epigrammatum Anthol. palat., p. 1.
2. Cf. Clavijo dans Ph, Bruun, Constantinople, ses sancluaires et ses reliques au commencement du xXv° siècle. Frayment de l’Itinerario de Clavijo, Odessa, 1883, p. 15-16. 3. Cf. Le Voyage d’outremer de B rtrandon de la Broquière, éd. Ch. Schefer, Paris, 1892, p. 163.
4. Cf. Historia Euthymiaca, Loc. cit., p. 748 s.; Nicéphore Calliste, £Ecel. Hisl., XIV, 2 (Migne, P. G., &. 146, p. 1061). Sur cette tradition qui fait mourir Marie à * Gethsémané et non à l'église de Sion, voir J. Ebersolt, les Acles de Saint Jacques el des Actes d’Aquilas, Paris, 1902; p. 33-34. Robert de Clari affirme qu’à Sainte-Marie des Blachernes se trouvait le linceul du Christ (sydoines — sindones) (cf. Riant, Exuviæ, t. II, p. 232). Son témoignage n'est pas clair; il ne semble -pas qu'il ait vu la relique lui-même. Il a pu confondre le linceul de la Vierge avec celui du Christ; ce dernier est signalé au Grand Palais (v: plus haut, p. 28).
se rendent à Jérusalem, où ils confectionnent une boite toute semblable. Ils reviennent dans la maison de la Juive, où ils dérobent la boite contenant la précieuse relique, et mettent à sa place le coffre qu'ils avaient fait à Jérusalem. Ils reprennent ensuite le chemin de Constantinople, après avoir pris fort poliment congé de la vieille femme, déposent leur trésor au quartier des Blachernes, où ils construisent l’église des Apôtres-Pierre-et-Marc. La chose s’ébruita et les deux patrices prirent le parti de prévenir l’empereur de leur découverte. Alors Léon I‘ fit construire aux Blachernes une église où il déposa dans une châsse le vêtement de la Vierge. Une fête annuelle, le 2 juillet, commémorait la déposition de la relique dans ce nouveau sanctuaire !.
Ainsi la tradition distingue nettement deux églises consacrées à la Vierge, aux Blachernes. L’une est la « grande église » (uiyav vev), la basilique, construite par Pulchérie sous le règne de Marcien, en A51, pour abriter le linceul de la Mère de Dieu. L’autre était une église, surmontée d’une coupole (ssapoeèz ve). qui fut élevée par l’empereur Léon Ier (457-474), un peu plus tard que la première, pour y recevoir le vêtement de la Vierge, qui venait d'arriver de Palestine ?.
Ce vêtement, que l’on désignait sous les noms de ré}uov, ouogéerov OU mogopuwv, était de laine unie et de couleur uniforme. Léon Ier l'avait enveloppé dans un tissu de soie pourpre, qu'il scella du sceau impérial, et l'avait déposé dans un châsse (s0s6s) d’or et d'argent. A l’intérieur de ce reliquaire de métal se trouvait une autre châsse (c056<) en pierre brillante; dans ce deuxième reliquaire de pierre, se trouvait un troisième petit reliquaire (oéproy) contenant la relique, d’où s’exhalait un parfum suave, et qui était incorruptible#. Ce vêtement qui était une espèce de manteau féminin (xéxhoc, yuvaixerov imartov) recouvrant la tête et les épaules ?, attirait dans ce sanctuaire une foule de
1. Cf. Preger, Scrip. orig. Const., t. IT, p. 242; Syn. eccl. Const., p. 793, 2 juillet; Depositio vestis in Blachernis (F. Combefis, Auctarium novissimum, t. II, Paris, 1648, p. 751 s., 758 s.). Le nom du village de Galilée où les deux patrices trouvent la relique chez la Juive n'est pas indiqué ici. Mais dans un autre passage du Synaxaire de l’église de Constantinople (Jbid., p. 935, 31 août, syn. sel.) il est dit que Galbius et Candidus rapportèrent la relique de Capernaum. D’après les chroniqueurs le vêtement de la Vierge aurait été trouvé à Jérusalem (cf. Léon Grammairien, Chron., éd. Bonn, p. 114 ; Joel, Chron., éd. Bonn, p. 42; Cedrenus, éd. Bonn, t: I, p.614).
2. Cf. Nicéphore Calliste, Eccl. Hist., XV, 24 (Migne, P. G., t. 147, p. 69).
3. Cf. Joel, Chron., éd. Bonn, p. 42; Depositio vestis in Blachernis dans Combefis, op. cit., p. 771, 775, 779, et dans Chr. Loparev (Vizant. Vremennik, t. II, 1895, p. 603- 604).
4. Cf. Deposilio veslis in Blachernis (Combefis, op. cit., p. 782; Vizant. Vremennik, t. II, p. 597, 606, 607).
5. Le pallion ou maphorion, apocope d'omophorion, est le long voile couvrant les
pèlerins, qui sont venus baiser ce reliquaire jusqu’à la prise de Constantinople par les Tures!. Ce sanctuaire, dont il ne reste aujourd’hui que quelques pans de murs et un hagiasma, avait en effet subsisté Jusqu'à cette époque ?.
EC RON re < .
Ainsi l’église des Blachernes était un sanctuaire double. Le livre des Cérémonies, qui donne tant de renseignements précieux sur les
Fi1G. 6. — Procession à l’église de la Vierge des Blachernes. Miniature du Ménologe de Basile II.
édifices de Constantinople, complètera les renseignements donnés par les historiens et les voyageurs sur la structure de ces édifices et sur
épaules que portaient les matrones byzantines (cf. Theophan. Cont., VI, éd. Bonn, p. 405-407, 735, 827, 899; Du Cange, Gloss. med. et inf. latin., s. v. mafors). Ce vètement ne doit pas être confondu avec l’omophorion, longue bande d’étoffe portée par les prélats vrecs. Sur cet insigne voir Siméon de Thessalonique, De sacra liturgia, LXXXII (Migne, P. G., t. 155, p. 260).
1. Plusieurs pèlerins russes mentionnent, outre la tunique de la Vierge, sa ceinture (cf. Itin. russes, p. 136, 163, 204, 232, 233; Nestor Iskander (Pamjatniki drevnej pismennosli, Pétersbourg, 1886, p. 5). Élienne de Novgorod signale, outre la tunique et la ceinture, le couvre-chef de la Mère de Dieu (cf. 1bid., p. 124). Le pèlerin désigne ici le maphorion qui recouvrait la tête et les épaules. (Sur la ceinture de la Vierge, voir plus bas.)
2. Cf. A. G. Paspatis, Bu£avrivai Mesdérau, Constantinople, 1887, p. 390, 394 : Mordtmann, Esquisse topographique de Constantinople, Lille, 1892, p. 11, 88.
les trésors qu'ils renfermaient. La cour se rendait aux Blachernes le 2 février, jour où l’on célébrait la Présentation du Christ au Temple (Hypapanti)!, le Vendredi saint?, à la fête de la Dormition de la Vierge, le 15 août3, enfin pour y célébrer le rite du bain sacré”. Les textes distinguent nettement l’église proprement dite, la basilique, œuvre de Pulchérie, qui est désignée sous le nom de grande église (uéyas vuée) et l’annexe, construite par Léon [er pour recevoir la châsse contenant le vêtement de la Vierge. Celle-ci est appelée église de la Sainte-Chi382 (25: +2: 4y25 20) et n’était pas une basilique comme la première, mais un édifice circulaire, recouvert d’une cou-. pole ?.
La grande égliseavait un narthexS ; dans la nef se dressait l’ambon ; l’autel était séparé de la nef par des portes saintes 7. Gette vaste basilique avait aussi des tribunes (xarnyouueveis), auxquelles on avait accès par un escalier qui se trouvait dans le narthex. Ces tribunes étaient
spacieuses ; on y trouvait, en effet, un oratoire (süxrfouv) et une chambre (xircv) réservée à l’empereur$. Ces galeries s’étendaient audessus des bas-côtés, c’est-à-dire des deux nefs latérales, et s’ouvraient sur la nef principale ?.
L'église de la Sainte-Châsse communiquait directement avec la, grande église 1, Elle avait comme cette dernière des portes saintes,
1. Cf. Cer., I, 27, p. 147 &.5 1, 37, p. 190-191; IT, 52, p. 759 ; Syn. eccl. Const., p. 439-
2, CECer., [, 34, p.178:
3. Cf Cer., 19:37, p.189: LI 9,ep: 541eS STI, 2692 p.779 IS Pnecel IGanst-S pee
4. Cf. Cer., II, 12, p. 551. Au xiv* siècle, l'empereur se rendait à l'église seulement à la fête de la Présentation (Hypapanti) et à la fête de la Déposition du yêtement de la Vierge, le 2 juillet ; cf. Codinus, De Offic., XV, éd. Bonn, p. 80, 82.