‹ SanctusChapitre 2 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La terminologie chrétienne s’est formée sous la triple influence de la langue courante, qui était celle d’une société ' paienne, de la langue des Livres Saints et des concepts propres à la religion .nouvelle.

Si donc nous voulons nous rendre compte de la portée du mot saint, demandons-nous à qui on l'appliquait dans le monde antique et cherchons à préciser le sens GEO y attachait.

La méme question devra se poser à propos de la Bible, qui en fait également usage.

Enfin, il faudra déterminer avec quelles nuances le mot passa +

dans la langue chrétienne et comment il acquit l'acception qu'il a aujourd'hui.

Les deux premiéres questions n'étant abordées ici que subsidiairement, en vue d'éclairer la troisiéme, ne seront pas traitées avec tous les développements qu'elles comportent, et ce que nous pourrons en dire laisse la place ouverte à des travaux plus approfondis.

Il semblerait naturel de mener de front l'étude des mots

dyiog et sanctus, qui sont devenus, dans la langue ecclésiastique, rigoureusement équivalents.

Il n'en est pas de méme dans le langage profane. Alors que

-sanctus est, chez les Latins, d'un emploi fréquent, dysos est de tous les synonymes de la langue grecque servant à expri-

SANCTVS — 1

mer l’idée de « sainteté », le plus rare sans conteste 1, et l’on a pu émettre l’idée que l’adoption du mot dans la littérature chrétienne serait due principalement à sa signification vague et indécise, contrastant avec la précision presque technique du mot f£sgóc. Celui-ci évoquerait presque fatalement le souvenir des cultes paiens ?.

"Aywo; ne se rencontre point dans les auteurs classiques comme qualificatif des dieux et des hommes. Il se dit des choses, principalement des temples et des lieux du culte *. Que dans les exemples relativement rares où nous le rencontrons, il fait naître l’idée de la crainte révérentielle et du religieux respect, nous le constaterons sans insister davantage. Si la littérature ne nous livre guère de textes utiles, l'épigraphie offre quelques exemples de dy:oc employé comme épithète des dieux. Ils seront mieux à leur place avec les inscriptions latines bien autrement nombreuses qui traduisent les méme usage. Nous pouvons donc abandonner provisoirement le mot dyioc, pour nous occuper surtout de l'emploi de sanctus.

Sanctus est tour à tour qualificatif des choses, des hommes et des dieux. |

I] s'applique à tout ce qui est consacré à la divinité ou touche de prés au culte, comme les temples et les images des dieux: les sanctissima templa *, les sanctissima sacella 5 et

! H. CREMER, Biblisch-theologisches Wôrterbuch der Neutestamentlichen Gräcität, neunte Auflage (Gotha, 1902), p.38. Cf-J. MESS. BALJON, Grieksch-theologisch . Woordenboek (Utrecht, . 1895), i.. v. &ycoc ; E. WILLIGER, Hagios, Untersuchungen zur Terminologie des Heiligen in den Hellenisch- Hellenistischen Religionen. Giessen, 1922, 108 pp. Avant d'aborder l'histoire du mot áyioc, l’auteur traite longuement de la signification primitive de la racine áy, et du sens du mot áy»vóc.

? J. H. H. Scmmipr, Synonymik der griechischen Sprache, t. IV (Leipzig, 1886), p. 340.

Ane Leg. X: uetéBañe vómov üytov GAov. Cf. CREMER, t. c., p. 41.

* CrcERO, De natura deorum, I, 81.

5 Harusp. resp. 32.

ces simulacra sanctissima? dont Verrés avait eu l'audace de s'emparer, en général tout ce qui est sous la sauvegarde de la religion. D'antiques superstitions expliquent des expressions comme arbor sancía?, sanctae stirpes ?, sancti sententia monlis, sancli custos Soraclis*, sancti fontes *, flumen sanctum *, sans compter les luci sanctissimi * fréquemment mentionnés par les écrivains. L'idée de respect religieux y transparaît clairement.

Moins ancienne est la conception qui appelle saint tout ce qui est protégé par l'autorité et déclaré inviolable. Sanctum est quod ab iniuria hominum defensum atque munitum est ?, et les jurisconsultes citent comme exemples de res sanctae les murs et les portes de la ville. On ne s'étonne pas de voir appliquer au trésor public un qualificatif qui implique essentiellement le respect ".

Ainsi employé, sanctus n'exclut pas nécessairement la nuance religieuse. Gaius, parlant de la distinction du droit divin et du droit humain, attribue à la premiére catégorie les res sacrae et religiosae, et il ajoute: sancíae quoque res, veluti muri et portae, quodammodo divini iuris sunt?, Pour - Ulpien, ce qui est « saint » tient le milieu entre le sacré et le profane : proprie dicimus sancta quae neque sacra neque profana sunt sed sanctione quadam confirmata ?. La protection la plus haute que l'on püt garantir àla propriété ou au droit était

1 CrcERO, In Verrem, V, 184, 185 ; In Q. Caecilium divinatio 3. Cf. - "G. Link, De vocis sanctus usu pagano (Regimonti, 1910), p. 22.

? C. L. Urzicas, Codex Urbis Romae topographicus, pp. 4, 5.

3 SmATIUS, Theb., III, 590.

4 Ovipius, Meíam. XI, 172.

5 VERGILIUS, Aen. XI, 785. C'est pour une raison spéciale, nous le verrons plus loin, que dans l'Asclepius, 24b, le Nil est appelé. sanctissimum flumen. Un peu plus haut l'Égypte est dite ferra ista sanctissima. W. Scorr, Hermetica, t. I (Oxford, 1924), p. 340.

$ VERGILIUS, Georg., II, 175. Cf. LINK, op. c., p. 27.

" VgnGILIUS, Aen., VIII, 72.

8 CrcERO, Pro Milone, 85.

? MARCIANUS, Dig. I, viii, 8.

10 GAIUS, Dig. I, viri, 1 ; MARCIANUS, ibid., 8.

1 CAESAR, Bell. civ. I, 14, 1: aperto sanctiore aerario ; Script. hist. Aug., IV, 17: gemmas quin etiam quas multas in repostorio sanctiore Hadriani reppererat.

12 GAIUS, l. c. 13 ULPIANUS, Dig. I, vunx, 9.

celle de la divinité. La maniére Ia plus efficace de leur assurer le respect était de les investir d'une sorte de caractère,» sacré : Sancire autem, dit Servius, proprie est sanctum aliquid, id est consecratum, facere fuso sanguine hostiae, et dictum sanc-.. tum quasi sanguine consecratum. Quoi que l'on puisse penser de cette étymologie, elle.fait. bien saisir l'élément religieux inséparable du mot sancíus pris dans le sens juridique de ce qui doit être inviolablement gardé. 3

Il est tout naturel que le méme terme serve à qualifier le personnes à qui est attaché le privilége de l'inviolabilité. Ainsi les légats et ambassadeurs : legatos, quod nomen ad omnes naliones sanctum. inviolatumque semper fuisset, dit César ?. Les tribuns : Cicéron cite la loi qui proclame leur « sainteté» : sanctique sunto?*. Les censeurs: sanctissimus censor 4 Les rois: dans l'oraison funèbre de sa tante Julia, César vante la sanctitas regum qui illustrait sa race 5. Bientót,ce seront les Césars *.

À lire certains textes oü les bons empereurs sont vantés pour leur « sainteté », on pourrait s'imaginer que le terme a été choisi pour exalter leurs qualités morales. Pline s'adressant à Trajan, le salue imperator sanctissime, et énonce le souhait : cum omnia facta dictaque mea probare sanctissimis moribus tuis cupiam *. On a pensé de méme qu'Antonin le Pieux, par exemple, mérita d’être appelé sanctus, parce qu'il fut un prince accompli : :

DIVO ANTONINO AVGVSTO PIO DPI OPTIMO AC SANCTISSIMO OMNIVM SAECVLORVM PRINCIPI ?

T fn Aen. XII, 200. ? Bell: galli. W1I,- 9,-8-

* De legibus, III, 3 ; Post red. in Sen. 7 : fortissimi atque optimi tribuni plebis sanctissimum corpus.

# QUINTILIANUS, Inst.or.,IV, prooem. 3 ; CrcEro, De domo sua,137.

5 SUETONIUS, Vit. Caes. I, 6.

5 A. FINKE, De appellationibus Caesarum honorificis et adulatoriis usque ad Hadriani aetatem, Dissertatio inaug. Regimont., 1867 ; LINE, t. c., p. 64-68.

Epist. ad Traian; T; 3IISSS

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