CHAPITRE IV
Les manifestations normales du culte des saints sont de |
nos jours réglées et, d'une certaine manière, surveillées par
l'autorité ecclésiastique. A aucun moment, on le conçoit, elle ne s'en est complètement désintéressée; Mais lorsque le peuple chrétien commenca à se multiplier-dans de larges proportions e que s'affirma l'enthousiasme des foules pour des pratiques qui n'étaient pas de l'essence de la religion, mais qui les attiaient par léur cóté sensible, un contróle plus étroit devint nécessaire. Les progrès de la centralisation devaient le rendre plus efficace. Nous nous proposons de rechercher quelle fut, à l'origine, la part de l'Église officielle dans l'établissement des fétes des saints. Il serait trop long d'étendre cette enquéte à tous les détails du culte. Mais nous ajouterons quelques
mots de son intervention dans la rédaction des martyrologes
et des légendes, sans : oublier ses efforts pour le maintien de l'ancienne discipline réglant la conservation des reliques.
L'institution de la féte d'un saint n'est autre chose que la canonisation. On dit généralement qu'avant l'époque où les
causes de canonisation ont été appelées à Rome, c'est la voix 228
populaire qui placait les saints sur les autels. D'autre part. :
certains auteurs semblent trés éloignés de souscrire à cette —
ormule. A les entendre, les honneurs du culte n'ont jamais été décernés qu'après une enquête suivie d'un jugement. - Une procédure analogue à celle qui est actuellement dévolue à la Congrégation des Rites, aurait toujours été pratiquée, et l'on cite à ce propos un texte, classique en la matiére, tiré de
5. Optat de Miléve. Cet évêque, qui écrivait vers 380, raconte -
A mu eei
l’histoire d'une dame de Carthage réprimandée par l’archidiacre Cécilien, pour avoir posé ses lévres, avant de recevoir
- Peucharistie, sur les reliques d'un prétendu martyr, qui
n'avait pas été officiellement reconnu comme tel : Quae ante - spiritalem cibum et potum os nescio cuius martyris, si iamen martyris, libare dicebatur, el cum praeponeret calici salutari os
nescio cuius hominis mortui, el si marlyris, sed necdum- vindi- -
cati *. Il s'agit bien ici d'une sentence de l'autorité compétente accordant à un mort le titre de martyr et les honneurs qui y sont attachés. On en a conclu à l'existence d'une institution,
portant, aprés examen, le décret de canonisation, auquel a été .-
donné le nom de vindicatio ?. Le mot vindicatio ne se rencontre nulle part avec cette signification dans l'ancienne littérature ecclésiastique : les érudits qui l'ont mis en circulation ont-ils du moins interprété exactement la pensée de S. Optat?
Le culte d'un martyr, nous l'avons vu, s'établissait assez simplement ?. Dès qu'un chrétien est poursuivi pour la foi, la communauté entière, qu'il représentera au tribunal du juge, est en émoi ; son nom est sur toutes les lèvres. Ceux qui peuvent lapprocher l'encouragent par d’ardentes paroles; tous le soutiennent de leurs prières et lui souhaitent le triomphe dont : Phonneur rejaillira sur | Église. Lorsqu'il est glorieusement tombé, les frères s'empressent de recueillir ses précieux restes. Le tombeau qui les recouvre, alors méme que la prudence 'exigerait qu'aucun signe distinctif ne le désignât au regard des fidèles, ne sera point perdu de vue. La date du grand événe- . ment reste inscrite dans toutes les mémoires, et chaque année, pour en célébrer la commémoraison, on se réunira sous la » présidenc de l'évéque devant la pierre qui recouvre les reliques du martyr. C'est ainsi que fut instituée la féte de S. Polycarpe à Smyrne ; de la même manière, à Carthage, celle de S. Cyprien ; et la gloire | du martyre étant égale pour tous, il - faut en dire autant d'une foule de chrétiens d'un passé moins
illustre qui répandirent leur sang pour le Christ.
Qu'était-il besoin d'une instruction préalable pour établir des
.3 OPTATI MIREVITEAE libri V 11, T, :f6; ZiwsA, p. 18. 2 Par exemple E. B. BrREs, dans Dictionary of Christian Antiquities,-t. LL p. 1131 ; P. Monceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne, t. III, p. 108.
—. 3 Les origines du culte des martyrs, p. 82-84.
. L'APPROBATION DU CULTE ue
faits qui s'étaient passés au grand ud Pouvait-o on "hesiiee à T c
accorder le titre de martyr à Attalus, à Blandine, à Perpétue, à Félicité, à tous les héros qui avec eux arrosérent de leur sang les arénes de Lyon et de Carthage? On peut étre bien certain qu'aucune délibération ni aucune sentence ne précéda leur inscription au róle des martyrs.
Il est vrai que toutes les victimes des shed in n'eurent
pas une fin aussi éclatante, A certains moments les prisons .
étaient pleines de confesseurs qui n'attendaient que la mort ; beaucoup d'entre eux succombaient aux privations et aux
mauvais traitements. D'autres, dispersés par la tourmente, uy. la mort dans la montagne, dans les déserts, sur
. La faim, la soif, le froid, les brigands, les animaux sauvac remplacaient pour eux le glaive du bourreau. Eux aussi, S. Cyprien le proclame hautement, sont des martyrs. Toutefois, on devine qu'avant de reconnaître ce titre à ceux qui mouraient loin des centres de population, on ait pris le temps de s'éclairer sur les circonstances de leur mort.
Il y avait d'autres cas oü la réserve s'imposait. On connait l'histoire odieusement travestie par Tertullien d'un chrétien à qui des àmes charitables ont fait prendre, avant l'audience, un narcotique, et qui meurt dans les tourments avant d'avoir
pu répondre un seul mot aux questions du magistrat !. 1, Nous
gnorons la décision qui a été prise à son égard. Mais on peut
ètre certain que, s'il a pris place parmi les guartype; ce n'est. qu' apres un examen rigoureux. . ; .e- dt a
Le contraste de NONI situations exceptionnelles avec le cas normal du martyre n 'éclate nulle part comme dans la Passion de S. Pionius. Ce récit nous montre le martyr debout sur le bücher, ayant à sa gauche un certain Métrodore, prétre marcionite ?, A l'un l'Eglise rendit aussitôt tous les honneurs dont sa fin héroique pour la défense de la foi le rendait digne.
Elle admira peut-étre la constance du malheureux, obstiné
dans son hérésie; elle ne pouvait l'admettre au méme rang
1 De ieiunio, 12, REIFFERSCHEID- WissoWA, p. 290. Cf. K. J. NEUMANN, Der rümische Staat und die allgemeine Kirche Leipzig, 1890), p. 188.
$SBIIG. 1546, 21. s
cS
‘que Pionius. "i spectacle analogue fut donné aux habitant: de Césarée en Palestine lors de la grande persécution. En méme temps que l illustre ascéte Pierre, dit Apsélamos, subit le supplice du feu « un certain Asclépios, qui se disait évêque de la secte de Marcion, par zéle, à ce qu'il croyait, pour la religion, mais certes pas pour celle qui est selon la science ».
"Ainsi parle Eusébe!; et ici encore, l'Église eut à faire ses
réserves. Mais les situations étaient si tranchées, que nulle procédure ne semble avoir été nécessaire.
L'anonyme anti-montaniste transcrit par Eusébe affirme
que les martyrs hérétiques n'étaient pas rares ?, et il ne cite pas seulement les Marcionites, mais aussi ceux de l'hérésie
de Montan. « Lorsque ceux de l'Église, dit-il, sont appelés à VES témoignage à la vraie foi et se rencontrent avec des soi-disants martyrs de l'hérésie des Phry ygiens ?, ils s'écartent d'eux, et meurent sans avoir communion avec eux, parce qu'ils ne veulent pas approuver l'esprit de Montan et de ses femmes. Que cela est ainsi, ce qui s'est passé de notre temps parmi ceux d'Euménie qui ont été martyrisés avec Gaius et Alexandre le montre à l'évidence 4. » Les principes étaient parfaitement : établis. Sur l'application aucune hésitation n'était possible et la ue des vrais martyrs se faisait d’elle-même.
L'Église n’a pas une moindre DIY du DG que de V hérésie, et le sang ne suffit pas à laver cette tache. S. Cyprien
affirme avec la dernière énergie: on ne peut être martyr et
rester détaché de l Église 5, S. Augustin est tout aussi formel :
- Foris autem ab ecclesia constitutus et separatus a compage uni- - latis et vinculo charitatis, aeterno supplicio punireris, etiamsi . pro Christi nomine vivus incenderéris*. Ici encore, les cas
- concrets devaient étre généralement faciles à juger. Si Hippo- | "tet s'était. obstiné dans son schisme, sa mort héroïque ne »
y Dsurait pas réhabilité. Mais si, comme nous l'appre es S. Da-
(Mart. Palact x aa SUN E.
:8- Hist eccl; N, 16;/21;
3 Une traduction récente fort répandue porte: « et qu'ils se ren- -
contrent avec certains martyrs dits e d d: des EEsglens » |^ Hist. eccl, V, 16, 22.
zx catholicae ecclesiae unitate, 14, HARTEL, p. 222.
E NS CLXXIHL 6, GOLDBACHER, pars 3, p. 644.
mase, sa rétractation fut certes si rhe is supplice en exhortant le peuple à rester fidèle à la foi catholique !, il fut d'emblée admis au rang des martyrs. On sait que peu d' anniversaires furent célébrés à Rome avec un pareil éclat.
L'hérésie et le schisme ne sont pas seuls à idus obstacle àla Iun suprême consécration de: l'héroïsme, A certaines époques, l'ardeur du martyre pousse des chrétiens exaltés à ne pas at- x lendre les poursuites, mais à s 'offrir eux-mémes aux juges, AS à pr ovoquer leurs sévérités en brisant les idoles ou en troublant Es les cérémonies. On peut dire qu'il n'y a qu'une voix parmi les — —— écrivains ecclésiastiques, d'accord en cela avec les décrets - e conciliaires, pour condamner les provocations. La plupart d'entre eux désapprouvent également l'ardeur inconsidérée de ceux qui vont librement se présenter au tribunal OU SEXE ES posent sans motif à des poursuites. « Nous ne louons pàs; di- 4: sait la lettre de l'Église de Smyrne, ceux qui vont s'offrir spontanément. Ce n'est pas là ce que nous enseigne l'Évan- gile ?.» S. Cyprien disait au proconsul Paternus : Cum disciplina prohibeat ut quis se ultro: offerat... nec offerre se ipsi possunt?. Clément d'Alexandrie, Origene, S. Pierre d'Alexandrie, Mensurius de Carthage, S. Athanase, S. Ambroise, pn S. Augustin sont du. méme avis *, et S. Grégoire de Nazianze - exprimait l'opinion commune en formulant ainsi la loi duc
martyre: « Le chrétien ne doit pas lui-méme s'exposer à la 4 . persécution, aussi bien pour épargner un crime aux infidèles b que pour ménager sa propre faiblesse. Mais lorsque nous som- — .
mes face à face avec la lutte, nous ne devons pas nous y sous- — traire. C'est témérité que de s ken c'est lâcheté que de re- — — fuser 5. m
“Suivant la rigueur des principes on pourrait donc s 'attendre à voir les cas de ce genre soumis à un examen préalable. Aucun (CIIOIENORC ne vient à l'appui de cette supposition c et»
1 IHM, Da carmina, 37. i 14 ^ BHG. 1556, 4, Ss DED20377 5107
* Les principaux textes dans LE BLANT, Polyeucte el TE Zoe démé- : 7d raire, dans Mémoires de l’Académie des udi uc XXVII, z ^": p.939. + 2 TEE
5 Orat. in Basilium, BHG. 245,5, 6, i" exprime la méme idée In US Caes rium, BHG. 286, 14. C see LEE Sr
À nos textes donnent l'impression que, sauf le cas d'hérésie, la |. ° - e 20 mort héroique du martyr arrétait sur les lévres du juge ecclé- ; siastique le reproche que son inconsidération aurait méritée. Eusébe, qui raconte d'aprés le Marti tyrium Polycarpi lYapostasie de l'imprudent Quintus, insiste sur la réflexion qui termine cet épisode. « Sa chute, dit-il; montra de facon éclatante qu'il ne faut pas affronter de tels périls à l'aventure-et sans ]
circonspeetion 5.» Ce qui ne l'empéche pas de rapporter ailleurs plusieurs exemples de martyrs qui ont manqué à cette régle élémentaire, et de n'avoir pour eux que des paroles d'admiration. Durant la persécution de Valérien trois fréres, Priscus, Malchus et Alexandre, se rendent à Césarée de Palestine, vont au devant du juge, et sont livrés aux bêtes : 7/j xavà Xouotor dralduyartes óuoAoyía Oeío xatexoouônoav Laotvole, dit-il sans hésiter ?. Plus tard, à Césarée aussi, six jeunes gens
.. se présentent au gouverneur Urbain au moment oit il se rend au spectacle. «Ils se firent d'abord lier les mains comme pour marquer leur désir du martyre, et se mirent à courir vers lui, se disant hautement chrétiens, et moritrant par leur
ardeur à subir toutes les cruautés que les ador ateurs du Dieu - de l'univers se font gloire d' 'endurer, qu'ils ne redoutent pas les assauts des bétes féroces. D'abord jetés en prison, ils eurent la tête tranchée *.» En commençant son récit, Eusèbe s'exprime ainsi: và êni todrous ví; ióÓv oùx £Üaóuactv i) xai àxoij ua àv 00x &EenAdyn; et il ne semble éprouver aucun besoin d'excuser cette héroïque folie.
- Dans la Thébaïde, il a contemplé lui-même, nous dit-il,
"er admirable ardeur, la force vraiment divine et le zéle de ceux qui croyaient au Christ de Dieu. En méme temps, en effet, qu'on prononcait la sentence contre les précédents, d'autres 'accouraient vers le tribunal du juge et confessaient qu'ils étaient chrétiens sans se soucier des terribles douleurs et des multiples genres de supplices auxquels ils s 'exposaient ; mais intrépides, ils parlaient avec liberté de la religion du Dieu. . de l’univers et recevaient avec joie, le sourire aux lévres et de oM bonne humeur la sentence supréme de la mort jusqu à faire s
1Jfist eol, 1V, 15,8. ^ 7, à ! | ; 2 Hist, eccL, - VIL, 12. | .? Mart. Palaest., III, 3, 4.
monter. des hymnes d'actions de grâces vers le Dieu de r uni-.
vers jusqu'à leur dernier soupir » !.
5. Grégoire de Nazianze, qui repousse formellement toute initiative téméraire et qui ne peut approuver les habitants
de Cappadoce d'avoir mis ]e feu au temple de la Fortune, S'attirant ainsi la colère de Julien ?, raconte, avec des accents
de triomphe, l'exploit de ce jeune chrétien qui subit un cruel
martyre pour avoir insulté la mère des dieux et renversé son -autel*., La constance inébranlable dans les tourments était
sans doute regardée comme le signe d’une inspiration parti-
culiére. S5. Athanase, qui partage l'avis général en ces matières
et rappelle les conseils de prudence suivis par la plupart des
martyrs, admettait pareille explication. «Ils fuyaient la per-
sécution et se retiraient dans une cachette. Lorsqu'ils étaient
découverts, ils subissaient courageusement le martyre. Quel-
ques-uns, il est vrai, se sont livrés aux persécuteurs... Mais ils l'ont fait de facon à montrer à tout le monde qu'ils étaient sous l'action de l'Esprit Saint *. » ^
Le cas de conscience résolu par les saintes Bernicé, Prosdocé et Domuina, ainsi que par Ste Pélagie qu'une mort volontaire a mise à l'abri des atteintes brutales de la soldatesque ne semble pas avoir troublé l'Église d'Antioche. Sans hésitation elle les a honorées comme martyres et a célébré leur héroisme 5.
5. Augustin a éprouvé quelque embarras à justifier pareille |
détermination, comme l'indique assez le titre du chapitre qu'il consacre à cette question : De his quae fieri non licent, cum a
sanct s facla. noscuntur, qua ratione facta credenda sint 5. «Je — —
ne voudrais pas, dit-il, juger ces choses-là à la légère. Les :
Églises ont-elles, en honorant leur mémoire, obéi à une sug-
gestion divine appuyée sur des témoignages dignes de foi?
1 Hist. eccl., VIII, 9, 5.
2.Contra Iulianum, D9g2 Dem XXXV, £ p. 625.
? Contra Iulianum, II, 40; P.G., t. c» ped 16: THÉODORET, Hist. eccl., V, 39, 4, désapprouve Abdas d'avoir . détruit un ds mais le loue de s'étre refusé à lerétablir. eg
* Apol. de fuga sua, 22, P.G., t. XXV, p. 673.
* Cf. Les origines du culte des martyrs, p.-230-31. Nous ne disons
rien de Ste Agathonicé, qui se serait jetée dans les flammes. Le fait raconté dans un texte beaucoup trop vanté GET Fee ne semble pas suffisamment établi. : : H
* De civitate Dei, Y, 26 ; f