LES RELIQUES
texte de la relation contemporaine !, Mais il y avait un tel
. ensemble de coincidences, que l'on n'hésita pas à mettre sur
le compte du biographe de S. Albert une manière de s'ex-
|. primer impropre, et il ne vint à l'esprit de personne d'élever ‘le moindre doute sur l'authenticité des reliques. |
- Lorsqu'en 1919 les travaux de. restauration dela cathé-
drale de Reims mirent à découvert les sépultures disposées
dans l'axe du chœur, on constata, sans nul doute possible,
... que le tombeau de S. Albert était resté intact, et que les cha- — . moines de Reims, en 1612, avaient envoyé à Bruxelles les restes £z d'un de leurs archevéques, Odalric, mort en 971 ? Une étude plus attentive des textes aurait pu leur éviter la confusion
avec une tombe voisine ; une connaissance plus approfondie.
de l'archéologie aurait attiré l'attention sur la forme de la -
: A $5. : ^ * 1 . 1 EEY |
crosse épiscopale, qui n'était plus en usage au XII* siécle ; une confiance plus entière dans le récit contemporain aurait - réyélé que la lésion traumatique du crâne répondait difficile-
^. ment à toutes les données. Mais tout cela ne devint évident
que lorsqu'on eut ouvert les deux tombes et qu'on eut examiné
.]es éléments du probléme avec toutes les ressources scientifi-
ques que nous possédons maintenant mais qu'en grande par-
tie on ignorait il y a trois cents ans. Et pourtant, les chanoines du - de Reims, au XVIIe siècle, ont fait ce que l'on pouvait exiger eU . . d'eux; ils ont essayé de tirer parti de tous les indices, aussi
n’ont pas réussi *.
. .mombreux que précis, qui se trouvaient à leur portée. Ils
^ - 1 Dr L. VERVAEGK, Les reliques de S. Albert de Louvain, dans - — Anal. Boll, t. XXVI, p. 393-422. | D EL RTE - 2 Ip., La découverte du tombeau de S. Albert de Louvain, dans Anal. "Boll t-—L;. p- 155-70. Vv ACE.
8 Citons un fait analogue, qui naguère fit quelque bruit, Le car-
particularités semblérent ne pas répondre entièrement au.
— dinal Vaughan désirait placer dans la nouvelle cathédrale de West- :
- - minster les reliques de S. Edmond, roi d'Angleterre et martyr, que - - pon croyait conservées dans la basilique de Saint-Sernin deToulouse. ^ Iles fit demander par le pape Léon XIII, qui les lui donna, et le
^. —.25 juillet 1901 elles arrivérent en Angleterre (Tablet, 27 juillet 1£01). - . C'est alors que des voix autorisées se firent entendre, démontrant à s "Voir les arguments développés dans une lettre. de Sir Ernest CLARKE, Tried dans le Tablet, 14 sept.1901, pe 408-409, Très loyalement le cardinal
que les reliques de Toulouse ne pouvaient être celles du saint roi.
c MS
: Que penser des constatations que l'o on a pu uc. à re époque - ze. des grandes translations, alors qu'on ne disposait générale- — ment plus du seul signe permettant d'identifier à coup sür des
ossements humains: l'endroit trés précis de la sépulture pri- qe, À
. mitive?
Dans l'antiquité on se rendait compte de la ditficulté- du => probléme, et l'on savait au besoin exiger des garanties. Il est .probable que S. Ambroise en demanda lorsqu'il fit venir à Milan le corps de S. Denys, mort en Cappadoce. S. Basile en
lui envoyant les précieuses reliques, entra dans les détails les plus minutieux pour le rassurer sur leur identité 1. On cher-
cherait en vain dans tout le moyen áge un. exemple d'une pareille préoccupation. Un évêque aussi instruit ' que Grégoire ;
de Tours accepte sans sourciller l'histoire enfantine qu'on lui -conte pour expliquer l’origine d'une relique du Précurseur ?. . Des hommes comme Einhard croient un Deusdona sur parole, et ils sont à ce point possédés du désir d'acquérir des reliques, qu'ils semblent redouter l'enquéte qui pont us mettre le trésor qu'ils croyaient. déjà tenir.
Odon évêque de Bayeux cherchait à entrer en possession des reliques de S, Exupére, honoré à Corbeil. Il compte une somme . d'argent au sacristain, qui devra les lui procurer. Cet homme.
se rappelle avoir vu, parmi les tombes, celle d'un paysan du nom d'Exupére.- I] déterre le corps et le donne à l'évéque.
Celui-ci lui demande si c'est bien là le corps du saint, et exige . — le serment. Le sacristain n ‘hésite pas et jure que c'estlecorps 95
d'Exupére. L'évéque n'éprouva aucun besoin d'en savoir
. davantage. Guibert de Nogent qui raconte avec indignation De. cette histoire, et qui dans son traité de Pignoribus sanctorum (RC dénonce la. FOE de ceux qui seceptemt toutes sortes de RC
se déclara convaincu, et les reliques ne prirent pas dans ls cathédrale,
la place qui leur était réservée. Une fois de plus un pieux enthou- : siasme avait empéché de suivre la voie indiquée par la raison, et
l’enquête approfondie se fit trop tard, Cette fois, heureusement, 3 l'erreur ne fut pas irréparable, Sur tout ceci, voir J. G. SNEAD-Cox,
The Life of Cardinal Vaughan, t. II (London, 1910), 3r 287- 94. i
1 Voir Les origines du culte des martyrs, p. 108. T In gloria martyrum, 11. E .* GUIBERT DE NOGENT, De pignoribus sanctorum, L B5. $ ly. p
t CLVL p 625, QC UB A
TESSORELIQUES 19 0 59 4 20 OU
reliques sans garanties suffisantes, nous apparait comme un EE véritable. phénoméne, en avance sur son temps de plusieurs Ede Siécles.
II ne fallait donc pas dise sur les évêques pour vérifier $ l'authenticité des reliques. Voici encore un trait rapporté par. — ^ le même Guibert, qui le tenait de la bouche même du prélat,
__ -Godefroid, évêque d'Amiens, son prédécesseur à l'abbaye de LEA Hexe Nogent, L'évéque d'Arras lui en avait confirmé l'exactitude, . aL Il s'agissait de transférer dans une nouvelle chásse des reli- ee .'" ques que l'évêque d'Amiens croyait être celles de S. Firmin : martyr. Mais rien n'indiquait qu'il en fût ainsi : nullum inibi 2 . pitacium, ne unius quidem litterae. testimonium. L’ évéque 2 prit u une lamelle de plomb ety inscrivit ces mots :
z FIRMINVS MARTYR ; AMBIANORVM ERISCOPVS
act dépósa cet authentique dans la sibi ele chásse. Or, à Saint- — Denys aussi on prétendait posséder le corps de S. Firmin. Là aussi on veut renouveler la chásse, et pendant qu'on exa-
. mine le crâne, on trouve dans les fosses nasales une bande de parchemin avec le nom de Firmin, martyr d'Amiens. Guibert | se demande ce qu'il faut penser du procédé de l'évéque Godefroid, quelle valeur peut avoir une attestation épiscopale donnée dans ces conditions? S'il lui fallait trancher le débat,
il donnerait plutót raison à ceux de Saint- "OCHYR: 2s QD — litterulis utcumque subnixi sunt?, .. L'empereur. Othon, qui voulait faire de la ville de iras j bourg un grand centre religieux, cherchait à l'enrichir d'impor- -tantes, reliques. Il s'adressa à l'évéque de Cambrai, Fulbert EXT 956), et lui demanda les corps des évêques S. Géry et S. Aut- — bert, ses prédécesseurs. L'embarras de l'évéque fut extréme, I avait à l’empereur de grandes obligations et tenait à ne pas se montrer ingrat. D'autre part, lui était-il permis de priver e sa ville épiscopale de ses glorieux patrons? Voici l’ expédient - E "qu il imagina : Duorum corpora sacerdotum Theodorici vide- Ecc licet. venerabilis urbis ipsius episcopi et alterius cuius nomen m memoriae non occurrit detectis sepulchris accepit, quae regi S donanda desttmant, cum quibus et aliquos Quos de cor pore
1 De Dioberibus sanctorum, I, 3, 2, DP3LT t6. p- 625. ct. er ss pror B IL p. 924.
.- in se transfudisse videretur. Tout cela se fit mystérieusement. -
beati Autberti pretiosas reliquias ei coricessit.: Ainsi S ‘exprime Reno le-biographe de S. Autbert !, Comme on l'a fait remarquer, il ^ est probable que Fulbert ajouta aussi quelques parcelles des — reliques de S. Géry ?, car il voulait éviter ne mendacii culpam -
L'évéque s'imagina avoir résolu un cas de conscience épineux. En réalité, il rendait insoluble le probléme qui devait se poser le jour où Magdebourg contesterait I' authenticité des reliques restées à Cambrai. à
L'état d’ esprit qui se manifeste dans cet épisode n’a pas peu : contribué à à aggraver le mal résultant de la licence sans frein x laissée aux chercheurs de reliques. En ces matières il s'était for- | mé, semble-t-il, un droit nouveau et une morale spéciale. Telqui n'aurait jamais touché au bien d'autrui, ne se faisait aucun : scrupule de voler des reliques. Tromper son prochain pour . s'emparer d'un butin aussi précieux, passait pour ur bon tour qui devait plaire aux saints. On voit des abbés comme Hilduin dérober une partie des reliques destinées à Einhard, et penus z&b4 obligé de ruser pour lui faire avouer le larcin *.
Ilest facile de. deviner ce qui se passa à des époques de trouble, lors des invasions normandes, par exemple, lorsque | les corps saints furent emportés au loin et cachés, pour reparaitre plus tard au moment favorable ; de méme quelles furent les conséquences de l'usage, qui eüt fait frémir les anciens, Le de promener à travers le pays les reliques les plus précieuses ST en des tournées qui les exposaient à des soustractions ou à des | substitutions coupables. ;
DEL : * SA à Tel fut, au cours du n âge ‘le sort des reliques des saints que l'antiquité avait traitées avec un si religieux res- . pect et entourées d'une protection si efficace. La nature méme | de l'objet, les convulsions politiques et sociales, l'état d’âme
spécial créé par une dévotion indiscréte et mal comprise, tout
i BHL. 861, 32:39, ... PL CE
? Acta SS. Belgii, t. IL, p. 262. '"BHL. 6238.1 Ip 935 029
* Nous n'avons nullement songé à esquisser une histoire du culte des reliques. C'est ainsi qu ‘il n'a pas été question d'un nouvel élé-ment perturbateur dû à une exploitation moins judicieuse des cata- - : combes romaines dans des temps plus: rapprochés de nous. Ce que
nous avons à en dire sera mieux à sa place dans le chapitre suivant. E M
+ x LES mEUQUES p. etse 2008
sé Gru pour rendre nécessaire une vigilance rigoureuse sur tout ce qui de prés ou de loin touchait au culte des reliques. Sur les questions d'authenticité les évéques n'étaient
guère plus difficiles que leurs ouailles. Il est assez naturel
d'ailleurs que l'on ne souléve pas les questions que l'on n'a
aucun moyen de résoudre. En cas de contestation, on en était réduit à recourir au « jugement de Dieu ». Les reliques étaient. soumises à l'épreuve du feu. Respectées par les flammes, elles '
__ étaient jugées authentiques. C'est ainsi que S. Meinwerc de
Ca
Paderborn (f 1036) se rassura sur l'identité du corps d'un
martyr Félix, que Wolfgang, patriarche d'Aquilée, lui avait envoyé !, Il ne fut ni le premier ni le dernier à employer sans Scrupule ce critère superstitieux ?; et l'on cite des textes litur-
giques adaptés à la cérémonie, ad probandas reliquias *.
. Le relâchement de l'antique discipline devait inévitablement ; avoir de déplorables résultats. C'est un pénible devoir de les
constater.
Seize églises se disputaient la possession des qr des saints Protus et Hyacinthe, lorsque, en 1845, le P. Marchi
découvrit intacte dans le cimetière de Saint-Hermès la tómbe .
. de ce dernier martyr *. Devant ce fait, toutes les revendications
antérieures tombaient à néant, mais’ on eut la satisfaction de
savoir où désormais reposaient les précieux restes de S. Hya-
cinthe, Des trouvailles récentes, tout aussi peu favorables à -
des traditions locales, sont, hélas, sans compensation. Le
corps de S. Fabien pape était réclamé par les églises de Sainte- : Praxéde, de Saint-Martin-des-Monts, de Saint-Pierre, par
l'abbaye de Fulda, et par la basilique de Saint-Sébastien oü on avait cru le retrouver en 1563. Or, en 1915, à un autre
1 BHL. 20884, nV. t1, Act: SS, lun: 0-:]; p. 49. 2? Voir DUCANGE, Glossarium, i. v. Ignis iudicium. | 3 RUINART en a publié un dans l'appendice aux œuvres de Grégoi-
re de Tours. P.L., t. LXXI, p. 1185. Après les antiennes et les psaumes, le célébrant récite une oraison quiindique la manière dont
on procédait :« Domine Deus... qui sacerdotibus tuis sancta mysteria revelasti et tribus pueris flammas ignium mitigasti ; concede nobis
jndignis famulis tuis et exaudi preces nostras, ut pannus iste, vel filum istud quibus involuta sunt ista corpora sanctorum, si vera non sint crementur ab hoc igne; et si vera sint, evadere valeant, ut ^
iustitiae non dominetur iniquitas, subdatur falsitas veritati. » 4 Monumenti delle arti cristiane primitive, p. 260.
endroit de cette méme Dosis on i d acustit enveloppé ae. E ge bandelettes à la facon d'une momie, un squelette presque en- | uds tier, avec une tablette de marbre portant cette inscription - y
S FAVIANVS IC REQIESIT
en caractères du XI? ou du XII? siècle, Malgré l'« authentique» dont il était pourvu, il n’a pas été difficile de montrer que ces
restes ne sauraient être ceux de S. Fabien. A cette occasion, l'enquête a été poussée en tous sens, avec ce résultat que personne au monde ne saurait dire oü sont les reliques de cet m illustre pape et martyr, ni si elles existent encore !. >
Plüt au ciel que ce fussent là des faits isolés et exceptionnels — dans l’histoire des corps saints. Il convient d'en tirer une mo- | rale. C'est qu'il ne faut pas confondre les reliques « authenti- : quées » avec les reliques authentiques. Il est beaucoup de reliques qui nous ont été transmises avec des attestations comme
celles-ci : Hic sunt reliquias sancti Victuri episcopi: Hic sunt reliquies Iagobo apostolo, tracées sur une bande de parche-
min, par une main inconnue ?, ou avec des inscriptions sur Ec marbre ou sur métal qui n'offrent d'autre garantie que leur —— antiquité, toute relative d'ailleurs. Est-il prudent et raison- — -
nable de se fier à ces témoignages anonymes, d'autant plus | suspects que rien n'est plus aisé que de Jes. détacher de Fo jet auquel ils se rapportent 5? :
1 Voir les détails dans P. Grosst- -Gowpr, .S. Fabiano papa e martire, la sua tomba e le sue spoglie attraverso i setoli, 22 ediz., Roma, 1916, 67 pp. -
2 L. DELISLE, Authentiques de reliques de l'époque miérovingieniie; dans Mélanges d'archéologie et d'histoire, t. IN (1884), p. 2-8. Autres exemples dans E. A. STUECKELBERG, Denkmáler zur DC Geschichte, (Basel, 1907), pl. 12. | |
3 Un archéologue aussi naïf que remuant a essayé, dlya ee EET années, de tracer les régles de la « lipsanographie » régles commodes 2 on va le voir. « Arrivée à l’état de science précise, après une pratique - 4 et une expérience de plusieurs siècles, elle [la lipsanographie] a ses — - — principes fixes, ses règles certaines, sa méthode rigoureuse. Grâce . à elle, l'étude de la dépouille sacrée de ceüx que l'Église honore d'un culte public, devient aussi prompte que facile, car l'arbitraire n'y entre pour rien, et pour s'orienter il suffit de jeter les yeux sur ce qui a été fait et décidé antérieurement. » BARBIER DE MONTAULT,
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ns qui précèdent il ra aisé is Contture que.
Aes manifestations du culte des saints n'a denn
: nn Dele "s S EMUNE ont E Ns tou- «bsorbé l'attention des évéques et des assemblé es conci- ires. Les questions de doctrine priment toutes les autres et.
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