‹ Sandford et MertonChapitre 14 sur 37 · L ENFANT DE MAUVAIS NATUREL · texte numérisé non relu

L ENFANT DE MAUVAIS NATUREL

« I! y avaitunefois un petitgarçon, nommé Roberts, dont le père, malheureusement trop occupé du travail de plusieurs champs qu'il lenaità feime, avait négligé de veiller à son éducation, et de le coriiger de ses défauts. Par un triste effet de cette négligence, Hol)erts, qui avec des soins attentifs aurait pu devenir un enfant nimable «H inléressani, d(!\ int au contraire

hargneux, querelleur, et insupportable à tout le monde. Il lui arriva plus d'une fois d'être rudement battu, pour ses impertinences, par des enfants plus grands que lui, souvent même par d'autres qui n'étaient pas si grands. Car, quoiqu'il lut toujours {irèt à faire des malices, sa poltronnerie lui ôtaitla moitié de ses forces; et son grand principe était qu'il ne fallait pas tant se confier à ses poings qu'à ses talons.

« Il avait élevé un jeune dogue, qui lui retraçait l'image parfaite de son caractère. Léopard, c'était son nom, était bien l'animal le plus brouillon, et le plus turbulent dont on puisse avoir l'idée. Il ne courait point de cheval à son côté, qu'il ne se jetât entre ses jambes, aboyant après lui, jusqu'à perdre haleine. Il se plaisait à porterie trouble au milieu des troupeaux qu'il rencontrait sur sa route ; et il ne tenait qu'aux ])auvres brebis de le prendre ])our un loup, aux violentes morsures qu'elles en recevaient. Pour les voisins, ils aimaient mieux prendre un détour (|ue de passer devant la maison. Je vous laisse maintenant à juger vous-mêmes si tous ces procédés de la bête et de l'enfant étaient capables de bien disposer en leur faveur les honnêtes habitants du village.

« Le père de Roberts était un jour sorti de bonne heure jiour aller travailler jusqu'au soir dans une pièce de terre assez éloignée. Il avait bien recommandé à son Ills de ne pas s'écarter de la maison. Mais il en était à peine sorti, que Roberts imagina de profiter de

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son absence pour faire une de ses escapades ordinaires. 11 prit un morceau de viande froide et du pain, et ayant appelé son dogue Léopard, ils se mirent tous deux en campagne. Au bout d'une demi-beure de marche, il trouva un petit berger qui poussait un troupeau de moutons vers une porte où il voulait les faire entrer. — Mon ami, lui cria le petit berger, arrêtez un moment, je vous prie, et retenez votre chien auprès de vous, de peur d'effaroucher mes moutons. — Oh ! oui, vraiment, lui répondit Roberts, j'ai bien le temps d'attendre ici toute la matinée, jusqu'à ce que tes bêtes et toi, vous ayez défdé. Ne t'en mets pas en peine, je saurai bien me faire mon chemin, je n'ai besoin que d'un seul mot: Pille, pille. Léopard. Léopard, à ce cri de guerre, se précipita tout au travers de la troupe effarée, aboyant à plein gosier, et mordant impitoyablement à droite et à gauche les tristes moutons, qui se dispersèrent de tous côtés, en poussant des bêlements lamentables. Excité de plus en plus par son maitre. Léopard trouvait un cruel plaisir à redoubler ce désordre; mais son triomphe ne fut pas de longue durée. S'étant avisé d'attaquer un vieux bélier (jui avait à lui seul plus de courage que tout le reste ensemble de la troupe, celui-ci, au lieu de s'enfuir, soutint bia\ cillent ratla(|ue, et donna un coup de tête si violent à son ennemi, (ju'il le renversa les quatre jambes en l'air; puis se jetant aussitôt sur lui, et le travaillant vigoureusement de ses cornes, il l'obligea

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de s'enfuir à demi éreinté. Le mauvais petit garçon, qui n'était capable d'aimer rien au monde, s'était bien diverti de la frayeur du troupeau; mais la mésaventure de son chien lui sembla plus plaisante encore. Il en aurait ri plus longtemps, si le petit berger, perdant à la fin patience, n'eût pris un caillou, qu'il lui lança

rudement à la poitrine. Roberts se mit alors à crier presque aussi fort que Léopard. Cependant, voyant venir à lui un lionune (ju'il imagina être le propriétaire du troupeau, il crut qu'il était de la prudence de suspendre ses clameurs, pour s'esquivera toutes jambes à travers un taillis fourré.

c( 11 ne se fut pas plutôt mis en sûreté, que la dou-

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leur du COU]) qu'il avait reçu s'ôlant un peu calmée, mille dispositions malicieuses se lévcillcienl à la fois dans son esprit; cl il ne sonj:ea i)lus qu'à les satisfaire à la première occasion. Elle ne tarda pas longtemps à se j)résenter. En sortant du bois, il aperçut une petite lille assise sur une pierre, avec un grand pol de lait à ses pieds. Ah ! vous venez bien à propos, lui cria-t-elle en le voyant. Aidez-moi, je vous prie, à charger ce pot sui' ma tète. Ma mère m'a envoyée chercher du lait à un mille d'ici ; et je me suis sentie si fatiguée (pi'il a fallu nrarrèter un moment l)our me reposer. Mais il commence à se faire (ard. Si je ne retourne au |)lustùt à la maison, ma mère sera fâchée contre moi; et de })lus nous courons le risque de n'avoir pas de gâteau au riz à notre diner.

UoDEiiTS. — Oh ! ce serait dommage. Vous aimez donc bien le gâteau au riz, mamselle?

La I'Ltite Fille. — Ah ! si je l'aime. Vous me faites venir l'eau à la bouche, rien (jue de m'en pai'ler. Et puis ce n'est pas jmur moi seule que je m'en réjouis.

UoBKUTS. — Et j)0ur (pii ih)\\(' eucoi'e, s'il vous plail?

L\ PETITE Fille. — C'est (jue mon granL-^)ère Arthur et mon oncle Williams doivent venir diner à la maison, avec (ouïe leur famille; et je serai bien aise de régaler mes petits cousins.

UoDEKTs. — Voilà un npas qui promet d'etre fort joyeux.

La l'Eim: Filli;. — Oh! je vous en réponds. Nous

allons tous nous divcilii' connnc des gens de noces. Mais le temps presse. Aidcz-nioi, je vous prie, à charger mon pot au lait : je vous en serai bien obligée. Voulez-vous, mon petit ami?

Roberts. — C'est de tout mon cœur. J'aime que les petites demoiselles se réjouissent.

c( Il prit aussitôt le pot au lait par les deux anses, et le mit sur la tète de la petite fille, au-dessus du coussinet qu'elle avait fait avec son mouchoir. Mais au moment où elle levait une de ses mains pour le tenir il lit comme si une pierre l'eût iVdt trébucher; et don-

naiii une secousse à la pauvre enfant, il lui fit perdre l'équilibre, et le pot au lait tomba à ses |)icds. Elle se

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mit à crier et à verser un torrent de larmes ; mais le méchant petit garçon s'en alla, riant à gorge déployée, en lui disant : Adieu, mamselle, mes compliments, je vous pi ie, à votre grand-père Arthur et à votre oncle Williams. N'oubliez pas surtout de donner du gâteau au riz à vos petits cousins.

a Encouragé par le succès de cette odieuse malice, faite si lâchement à une petite fdle qui n'était pas en état de lui résister, il marcha vers une pelouse où il voyait de loin de petits garçons s'amusera pousser une balle. C'était moins pour se divertir dans leur société, que pour leur jouer (|uel(|ue mauvais tour. Il les pria d'une manière hypocrite de le mettre de leur partie. Ceux-ci no demandaient pas mieux que d'avoir un nouveau compagnon, et ils le reçurent volontiers. Il joua d'abord de bonne intelligence avec eux. Mais quand ce fut à lui de pousser la balle, au lieu de la jeter du côté (pi'il fallait, il l'envoya, comme par maladresse, dans un fossé bourbeux, qui était à (pielque distance. Les petits garçons y coururent avec empressement pour savoir ce qu'elle était devenue. Roberts attendit qu'ils fussent tous sur le bord du fossé. Alors passant en cachette derrière eux, il en |)oussa un violemment contre son voisin, qui se renversa sur un autre, et cohii-ci sur le reste de la troupe qui était immédiatement sur 1(; bord : en sorte qu'en voulant se retenir les uns les autres, ils tombèrent tous ensemble dans le fossé. Ce ne fut pas sans beaucoup de i)eine qu'ils vinrent à

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bout d'en sortir, couverts de fange des pieds jusqu'à la tète. Leur premier mouvement fut de se réunir contre leur ennemi commun, pour le punir de son indigne conduite. Mais Léopard se mettant devant son maitre, leur montra les dents avec tant de furie, qu'ils furent obligés de renoncer à leur juste vengeance ; et Roberts fit ainsi retraite, avec la cruelle joie d'avoir commis impunément une nouvelle méchanceté.

« Le i)remier objet qu'il rencontra ensuite sur sa route, fut un pauvre àne qui paissait fort tranquillement dans une prairie. Roberts voyant qu'il n'y avait personne pour prendre sa défense, résolut d'en faire une victime de son mauvais cœur. Il alla couper un gros paquet d'épines, qu'il attacha sous la queue du paisible animal; et détachant aussitôt Léopard à ses trousses, il l'anima de la voix à le poursuivre. Léopard n'avait pas besoin de ces encouragements pour mal faire. Il courait de toutes ses forces, aboyant après le pauvre animal, lorsque celui-ci, qui sentait sur ses jambes de derrière la chaleur de la gueule fumante de son ennemi, lui détacha si à propos une ruade au milieu du front, qu'il fut renversé roide mort sur la place. Roberts n'avait d'autre attachement pour son chien, que celui qu'un méchant peut avoir pour le complice de ses méchancetés. Ainsi il ne fut pas fort sensible à cette perte ; et il se remit en marche pour s'en retourner chez lui, avec le dessein de tenter, chemin faisant, d'autres expéditions.

« Il se présenta bientôt à ses regards un verger où l'on voyait les arbres j)lier sous le poids des plus beaux fruits. Ils n'étaient défendus des insultes des passants que par une baie, qui aurait paru tro]) fourrée à un autre, mais que Roberts ne désespéra pas de })énétrer. Il lit tant avec les pieds et \cà mains, qu'il ^i!U à bout de se pratiquer une ouverture assez grande pour s'y glisser en rampant. Aj)rès avoir ainsi fait son entrée dans la place, il mesurait déjà des yeux le plus bel arbre pour l'escalader, lorsqu'il entendit venir à lui un gros cliien,-qui renq)lissait l'air d'aboiements effroyables. La frayeur lui fit regagner précipitamment le trou qu'il venait de s'ouvrir. Il y avait lieureusement passé la moitié de son corps; mais le cbien qui survint aussitôt, le saisit à belles dents par le pan de son babit, et le tint ainsi en arrêt, accroupi et pelotonné sur luimême, jusjju'a l'arrivée du fermier. Ha! c'est toi, petit voleur, lui cria celui-ci? Te voilà donc pi'is à la lin! Tu croyais pouvoir venir tous les jours me voler mes l)ommcs sans être découvert! Qu'en i)enses-tu maintenant? Tu vas me payer une fois pour toutes, il lit alors làclier prise à son cbien, qui n'en voulait guère démordre; mais retenant son voleur par le pied, et le trouvant dans la i)osture la ])lus fa\ oiable à ses \ ues, il se mit à le fi'apper rudement avec un fouet qu'il tenait à la mnin. Kobcrls eut beau demander grâce, en protestant (juc c'éiait poui- l;i picMiiière fois; le fermier qui pi'enait cette excuse pour un mensonge, n'en fut

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que plus vivement irrité, et lui demanda comment il s'appelait, et où demeurait son père. Il fallut bien dire son nom; et lorsque le fermier l'entendit: Quoi! s'écria-t-il, tu es ce coquin qui fait des malices à tout le pays ! Ne serait-ce pas toi qui as effarouché ce matin mon troupeau malgré les prières de mon fds, ce qui nous a donné tant de peine à le rassembler? Voyons, voyons ta scélérate figure. Oui effectivement, je te reconnais. Tu m'as échappé tout à l'heure; mais je te tiens bien à présent. En disant ces mots, il recommença à le battre encore plus fort qu'auparavant, en dépit de tous ses cris. Enfin, lorsqu'il crut l'avoir assez puni, il le fit repasser à coups de pied par son trou, et lui dit qu'il revint encore effrayer ses moutons et voler ses pommes, s'il trouvait la récompense de son goût. Roberts s'en alla poussant des cris de rage, et versant des larmes de désespoir. Il sentit alors qu'il ne faut pas se flatter d'offenser longtemps les autres impunément. Cette dure leçon lui fit prendre le parti de s'en retourner tranquillement chez lui; mais il n'avait pas encore reçu la peine de toutes ses mauvaises actions de la journée. Au moment où il tournait le coin d'un petit sentier qui allait aboutira une prairie, il se trouva tout à coup au milieu de cette troupe d'enfants avec lesquels il en avait si mal agi sur le bord du fossé. Ils poussèrent tous un cri de joie en voyant leur ennemi livré à leur vengeance sans le secours de son chien. Ils commencèrent cà le persécuter de mille

Hi f*:rvHKs ni' ni.RoriN

différentes manières. L'un lui (iiait les cheveux, un autre lui pinçait les oreilles, celui-ci lui houspillait les jambes avec son mouchoir, celui-là lui jetait au visage des poignées de boue. En vain Roberts voulut prendre son recours ordinaire dans la fuite; ils le suivaient en l'accablant de huées et d'une grêle de cailloux. Au milieu de ce cruel embarras, il vint à passer auprès du pauvre âne qu'il avait tourmente si méchamment, et qui ])ortait encore sous sa queue le pa(juet d'épines. Roberts, dans l'espérance de se dérober plus promptement à ses ennemis, s'élança lestement sur son dos. Il n'eut ])as besoin de presser sa course. Effrayé des ciis des enfants, l'a ne se mit à trotter de toutes ses jambes; et Roberts se vit bientôt hors de la portée de ses persécuteurs. Mais il n'eut pas beaucoup de sujet de se féliciter de sa fuite : car, lorsqu'il voulut arrêter son coursier, le pauvre animal (jui se sentait toujours aiguillonné par les épines, ne fit que redoubler de vitesse, emportant Roberts à travers les ronces et les branches (jui lui déchiraient le visage. P^nfin, il ne s'arrêta que devant la ])orte de son écurie; et il se mit alors à bondir cl à ruer avec tant de furie, que Roberts fut jeté à terre, et se cassa la jambe dans sa chute. Ses cris déses|)érés firent aussitôt accourir tous les habitants d'une maison voisine, parmi lesquels se trouvait la j)etite filh; dont il avait cassé le pot au lait. Heureusement pour lui, elle était d'un aussi bon naturel (\ue le sien était méchant. Rien loin d'insulter à son infor-

lune, elle et ses petits cousins en prirent pitié; et ils aidèrent leurs parents à le transporter et à le mettre au lit. C'est là que le malheureux Roberts eut tout le loisir de faire réflexion sur sa mauvaise conduite, qui, dans l'espace d'un seul jour, venait de lui attirer tant de maux; et il se promit bien à lui-même que, s'il pouvait se rétablir de son accident, il serait aussi empressé de faire le bien, qu'il l'avait été jusqu'alors de commettre toute espèce de méchanceté. »

Lorsque l'histoire fut achevée. Tommy dit qu'il était bien singulier de voir combien les deux enfants avaient eu des aventures diverses. Le premier était d'un bon caractère, et tout ce qu'il rencontrait, se déclarait son ami et lui faisait du bien. L'autre, qui était d'un méchant naturel, se faisait un ennemi de tout le monde, et ne trouvait que des disgrâces et des malheurs. Personne n'avait eu de pitié pour ses maux, si ce n'est la petite fille qui l'avait assisté à la fin, ce qui était fort humain de sa part, après le tour indigne qu'il venait de lui jouer. Votre observation est très-juste, dit M. Barlow : on ne se fait point aimer, sans aimer les autres; et l'on n'est point heureux, sans leur faire du bien. En montrant une affection sincère à ceux qui nouS entourent, nous goûtons, dans leur amitié, le plaisir le plus cher à un cœur sensible, et, en les obligeant, nous travaillons à notre propre bonheur ; car nous pouvons avoir aussi besoin de leurs services. Cela est vrai,

dans quehjiic situation brillante que Ton soit, et (jnelque solide qu'elle paraisse. On voit tous les jours des hommes précipités par la fortune des rangs les j)lus élevés, réduits à la merci de ceux qui se trouvaient à une distance infinie au-dessous d'eux. Je pourrais vous faire part d'une histoire à ce sujet. Mais vous avez assez lu pour aujourd'hui. Il est temps que vous alliez faire un peu d'exercice.

Tommy. — Oh! monsieur, encore cette histoire, je vous prie. Il me semble maintenant que je pourrais lire toute la journée sans m'ennuyer.

31. lUuLow. — Non, s'il vous plait, mon ami. Chaque chose doit avoir son tour. Il faut maintenant aller tra- \ ailler dans le jardin.

Tommy. — En ce cas-là, monsieur, i)uis-je vous demander une grâce?

M. Baklow. — De quoi s'agit-il? Si je puis vous l'accorder, j'en aurai autant de plaisir que vous-même.

Tommy. — Ne j)ensez-vous pas qu'un homme devrait savoir faire tout ce qui peut lui servir un jour?

M. IJaki.ow. — Sans doute. Plus il acquiert de connaissances, et plus il se ménage de ressources contre les malheurs.

. Tommy. — Eh bien! monsieur, Hem-i et moi nous avons imaginé de bâtir une maison.

M. Uaiu.ow. — A la bonne heure. Mais avez-vous rass(Mnblé t<uis les matériaux qui vous sont nécessaires, comme des briques et du mortier?

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Tommy, en souriant. - — Oil, nous saurons bien nous bâtir une maison sans mortier ni briques.

M. Barlow. — Et de quoi voulez-vous donc la faire? De cartes?

Tommy. — Quoi, monsieur, est-ce que vous nous croyez encore assez enfants pour nous amuser à bâtir des châteaux de cartes ? Oh que non ! Nous voulons élever une maison véritable, où nous puissions habiter. S'il nous arrive quelque jour d'être jetés sur une côte déserte, comme ces pauvres gens dont nous avons lu l'histoire, au moins serons-nous en état de nous procurer les choses les plus nécessaires à la vie, jusqu'à ce qu'il vienne un vaisseau pour nous prendre, et même de nous en passer, s'il n'en venait pas.

M. Barlo\v. — Je crois qu'il est fort sage de se préparer contre tout événement, car on ne sait pas ce qui peut arriver dans le cours de la vie. Mais revenons à votre maison. Que vous faut-il pour la construire ?

Tommy. — La première chose dont nous ayons besoin, c'est du bois, et une hache pour le tailler.

M. Barlow. — Vous aurez tout le bois qui vous sera nécessaire. Mais pour la hache, a vez-vous jamais appris à vous en servir ?

Tommy. — Non, monsieur.

M. Baklow. — Encecas, je crains de vous en donner une, parce que c'est un outil fort dangereux, et que si vous n'avez pas l'habitude de le manier, vous ])ourriez vous blesser cruellement. Mais il y a un pni'li à pren-

drc. Vous iraiirc/ qu'à luc dire ce que vous voudrez faire; et moi, qui ai plus de force que vous, et qui m'entends mieux à faire usage de cet instrument, je le ferai à votre place.

Tommy. — Je vous remercie, monsieur. Vous avez bien de la bonté.

M. Barlow. — Je n'y mets qu'une condition ; c'est que vous ne me demanderez mon avis sur rien. Je suivrai vos instructions à la lettre, même quand je verrais que vous me faites aller tout de travers. Je veux voir comment vous vous y prendrez.

Tommy. — Eh bien ! soit, monsieur. Nous prenons sur nous seuls la conduite de rédifice. Nous aurons ou l'honneur ou la honte de l'ouvrage.

M. Barlow alla prendre une hache; et ses deux élèves le menèrent dans un petit taillis, qui s'élevait au bout du jardin. Ils choisirent eux-mêmes les arbres les plus droits, qui pouvaient leur donner des perches de huit pieds de hauteur. M. Barlow eut la bonté deles abattre, et de les aiguiser ensuite par un bout, pour qu'ils pussent être fichés dans la terre. A mesure qu'ils étaient taillés, Henry et son camarade les transportaient dans le jardin. Tommy oubliant absolument qu'il était gentilhomme, ne mettait plus son orgueil que dans le travail.

Après avoir choisi leur emplacement au pied d'une petite colline, pour que leur habitation fût j)lus chaude et mieux abritée, ils en tracèrent d'abord l'enceinte,

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qui pouvait avoir à peu près dix pieds de long, et huit pieds en largeur. Ils creusèrent ensuite des trous, où ils établirent, de leur mieux, les piquets à un pied de distance l'un de l'autre, avec la précaution de laisser un espace vide au milieu, pour y placer la porte. Leurs

piquets une fois établis, ils rassemblèrent toutes les menues branches qu'on avait séparées de la tige des arbres, et ils les entrelacèrent adroitement, de manière à former une espèce de claie, aussi serrée qu'il leur fut possible de le faire. Ce travail, comme on l'imagine •aisément, leur coûta plusieurs jours. Mais comme ils voyaient à cha({ue instant le progrès de leur ouvrage, leur ardeur ne se ralentit point; et Tommy, en le voyant achevé, en eut autant de juie, (juc s'il fût parvenu à fonder un grand empire.

Le succès de son établissement ne lui lit pourtant pas oublier l'bistoire (jue lui avait promise M. Barlow ; et la voici telle qu'ils la lurent ensemble le lendemain.

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