LE TURC RECONNAISSANT
« Après s'être emparé d'un vaisseau turc, le capitaine d'un corsaire vénitien conduisit tous les prisonniers à Venise ; et suivant une coutume barbare, il les fit
vendre dans la place j)ubli({ue. Un de ces esclaves tondja eriti'c les mains d'un marchand, dont la maison touchait au palais du riche sénateur Contarini, ({ui
n'avait qu'un seul fils appelé Francisco. Ce jeune enfant, toutes les fois qu'il passait devant la boutique où travaillait l'esclave, s'arrêtait pour le considérer. Hamet, c'était le nom du pauvre Turc, remarquant sur le visage de l'enfant des traits qui annonçaient un caractère doux et humain, le saluait toujours avec des marques d'amitié. Ils trouvèrent bientôt l'un et l'autre le plus grand plaisir à se voir. Francisco ne laissait plus passer un seul jour sans visiter Hamet, et sans lui apporter tous les petits présents qu'il était en son pouvoir de lui offrir. Mais quoique Hamet parût toujours recevoir avec plaisir les innocentes caresses de son petit ami, Francisco ne put s'empêcher d'observer qu'il était souvent fort chagrin ; et il surj)renait quelquefois des larmes dans ses yeux, malgré ses efforts pour les cacher. Il en fut tellement ému, qu'il en parla un jour à son père, et le supplia, si la chose était en sa puissance, de rendre heureux le pauvre esclave. Contarini qui aimait beaucoup son fils, etqui avait de plus observé qu'il ne lui demandait jamais rien que par le mouvement d'un cœur généreux, lui promit de voir lui-m.éme le Turc, et de s'informer du sujet 'de sa tristesse. Il l'alla trouver en effet dès le lendemain, et après l'avoir regardé quelque temps en silence, il fu^ frappé d'un caractère extraordinaire de noblesse qui éclatait sur sa physionomie. — Ètes-vous, lui dit-il enfin, ce Hamet que mon fils aime si tendrement, et dont il me parle tous les jours avec tant de transport? —
Oui, répondit le Turc, vous voyez ce malheureux qui depuis trois ans languit dans l'esclavage. Dans tout cet intervalle, Francisco, si vous êtes son père, est la seule créature humaine qui ait paru avoir senti quelque pitié de mon infortune. C'est aussi le seul objet auquel je sois attaché dans cette malheureuse contrée. Je prie tous les jours cet Être suprême, qui est également le Dieu des Chrétiens et des Turcs, de le préserver surtout de l'état affreux où je suis tombé. — Je vous suis obligé pour mon fils, reprit Contarini ; quoique dans la situation où l'appelle sa naissance, il ne paraisse pas trop exposé au péril que vos prières cherchent à détourner de lui. Mais dites-moi, car je désire de vous faire du bien, en quoi puis-je vous secourir? Mon fils me dit que vous êtes en proie à des regrets continuels. Quelle peut en être la source? — Est-il étonnant, répondit Hamet avec le transport d'une noble indignation qui anima soudain sa physionomie, est-il étonnant que je m'afflige en silence, et que je déplore ma destinée, quand je suis privé du premier et du plus noble présent de la nature, la liberté? — Et cependant, s'écria Contarini, combien de milliers de personnes de notre nation ne retenez-vous pas dans les fers ! — Je ne vous accuse point de la barbarie de vos compatriotes, répli(jua Hani(;t, pourquoi voulez-vous me rendre responsable de l'inhumanité des miens? Quant à moi, je n'ai jamais prati(jué l'exécrable coutume d'enchaîner mes semblables. Jamais je n'ai dépouillé do Vénitiens de leurs ri-
chesses pour accroître les miennes. J'ai toujours respecté les droits de l'humanité, et je n'en ressens que plus vivement la douleur de les voir si indignement violés à mon égard. Ici quelques larmes s'échappèrent de ses yeux et se répandirent sur ses joues. Cependant il se rendit bientôt maître de sa faiblesse; et croisant les bras sur son estomac, et baissant doucement la tête : — Dieu est bon, s'écria-t-il, et l'homme doit se soumettre à ses décrets. Gontarini fut touché de cette noble résignation, et lui dit : — Hamet, je suis attendri de vos malheurs, et je serai peut-être en état de les adoucir. Que feriez-vous pour recouvrer votre liberté? — Ce que je ferais, répondit Hamet? J'atteste le ciel que j'affronterais tous les périls qu'il est au pouvoir de l'homme de surmonter. — Eh bien ! reprit Contarini, si votre courage répond à l'idée que j'en ai conçue, votre délivrance est assurée. Je n'ai qu'une seule épreuve à vous proposer. — Quelle est-elle, quelle estelle, s'écria le Turc impatient? Placez la mort devant moi sous les formes les plus horribles, et si vous me voyez balancer. . . — Doucement, doucement, reprit Contarini, on pourrait nous entendre. Parlons plus bas, et prétez-moi toute votre attention. J'ai dans cette ville un ancien ennemi, qui a rassemblé sur moi toutes les injures qui peuvent blesser le plus cruellement le cœur d'un homme. Il est aussi brave qu'orgueilleux; et j'avoue que la réputation de sa valeur m'a fait craindre, jusqu'à ce jour, de poursuivre ma vengeance. Mais
vous, Harnct, votre regard décidé, votre contenance imposante, et la fermeté de vos discours, tout me persuade (|ue vous êtes né pour les entreprises les plus hasardeuses. Prenez ce poignard. Aussitôt que les ombres de la nuit envelopperont la ville, je vous conduirai moi-même dans un lieu où vous pourrez regagner votre liberté, en vengeant votre libérateur.
€ A cette proposition, le dédain et la honte éclatèrent dans les yeux enflammés de Hamet. La colère le priva (piehjues instants de l'usage de la parole. Enfin, élevant ses bras autant que la longueur de ses chaînes ])ut le lui permettre, il s'écria d'une voix indignée : — Puissant prophète, voilà donc les hommes auxquels vous permettez que vos fidèles sectateurs soient asservis! Soi"s de ma présence, indigne Chrétien, et sache (jue Hamet ne ferait pas l'exécrable métier d'assassin pour toutes les richesses de Venise, pas même pour racheter de la mort son père et ses enfants. A cette ré- |)onse, Contarini, sans paraître confus, lui dit qu'il se re|)rochait de l'avoir offensé, mais qu'il avait cru que la liberté lui était plus chère. Quoi (ju'il en soit, ajoutai-il en le (piittant, vous rédéchirez sur ma proposilion; et peut-être demain aurez-vous changé de pensée. Hamet se détourna sans daignei* lui répondre; et Contarini rentra dans son palais.
<( Il i('\int,de bonne heme, le lendemain, accompagné de son lils; et aboidant Hamet avec douceur, il lui tint ce discours : — La proposition (pie je vous fis hier, dut
peut-être vous étonner dans la première chaleur. Je viens aujourd'hui la discuter plus froidement avec vous; et je ne doute pas que lorsque vous aurez entendu mes raisons... — Chrétien, interrompit Hamet d'une voix sévère, mais calme, cessez d'insulter un malheureux par des discours plus cruels encore pour lui que les horreurs de la servitude. Si votre religion vous permet des actions pareilles à celle que vous me proposez, apprenez qu'elles sont abominables aux yeux d'un vrai musulman. C'est pourquoi, rompons, dès ce jour, tout commerce, et soyons pour jamais étrangers l'un à l'autre. — Non, non, répondit Contarini en jetant ses bras autour du cou de Hamet, soyons plutôt unis dès ce moment, et pour toute la vie. Musulman généreux, dont la vertu peut éclairer les chrétiens même, l'amitié que vous aviez inspirée à mon fils, m'avait d'abord intéressé à votre destinée. Mais dès le premier instant où je vous vis hier, je résolus de vous rendre la liberté. Pardonnez-moi une épreuve inutile de vos sentiments, qui n'a fait que vous élever plus haut dans mon estime. Le cœur de Contarini est aussi loin des projets de meurtre et de trahison que celui de Hamct lui-même. Soyez libre dès ce jour. Votre rançon est déjà payée, sans autre obligation que de vous souvenir à jamais de l'amiiié de cet enfant qui vous serre entre ses bras. Lorsqu'à l'avenir vous verrez un chrétien soupirer dans les chaînes des Turcs, puissiez-vous penser à Venise!
f Qui pourrait peindre les mouvements de surprise et les transports de reconnaissance que fit éclater Hamet, en entendant ce discours? Je ne répéterai point, dans la crainte de l'affaiblir, ce qu'il dit à ses bienfaiteurs. Il suffira de savoir qu'il fut mis ce jour même en liberté; que Contarini l'adressa au capitaine d'un vaisseau prêt à faire voile vers une des lies de la Grèce, et le força d'accepter une bourse pleine d'or pour les dépenses de son voyage. Ce ne fut pas sans un extrême regret que Hamet se sépara de son jeune ami, dont l'affection généreuse avait fait rompre ses fers. 11 l'embrassa avec des transports inexprimables de tendresse, le baigna de ses larmes, et pria ardemment le ciel de répandre sur lui toutes ses bénédictions.
« Six mois environ après cette aventure, un incendie subit éclata dans le palais de Contarini. Ce fut dans le temps de la nuit où le sommeil est le plus profond ; et personne ne s'en aperçut, que lors(|ue presque tout le bâtiment fut envelopj)é dans les flammes. Les domesti(pies effrayés eurent à peine le temps de réveiller le sénateur et de le faire descendre. Il ne fut pas plutôt au bas de l'escalier, que le plancher de son appartement s'effondra, et tomba avec un bruit horrible au milieu de niille tourbillons de feux et de fumée. Mais si Contarini se félicita un moment de leur avoir échappé, ce fut pour s'abandonner l'instant d'après au plus violent désespoir, lorscpfil apprit que son fils, qui dor-
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mait dans une partie plus élevée du palais, avait été oublié dans le tumulte général, et se trouvait encore au milieu de l'incendie. Ce n'est pas avec des paroles que l'on pourrait décrire les tourments dont ce père tendre fut déchiré à cette nouvelle. Il se serait précipité à travers les feux dévorants, s'il n'eut été retenu par ses domestiques. Dans l'accablement de son désespoir, il eut encore assez de force et de voix pour offrir la moitié de sa fortune à l'homme intrépide qui hasarderait sa vie pour sauver celle de son enfant. Comme il passait pour l'un des plus riches habitants de Venise, plusieurs échelles furent, dans un instant, dressées contre les murs; et quelques aventuriers, excités par la grandeur de la récompense, osèrent tenter l'entreprise. Mais bientôt la violence des flammes qui sortaient avec impétuosité par les fenêtres, les charbons enflammés et les décombres qui tombaient de tous côtés, les firent descendre précipitamment. Le malheureux Francisco qui parut en ce moment sur le comble, étendant ses bras et implorant du secours, paraissait dévoué à une destruction inévitable. A ce spectacle, Contarini perdit tout à coup l'usage de ses esprits, et tomba dans un état d'insensibilité. Mais dans ce moment d'horreur, un homme se précipite à travers la foule, monte sur la plus haute des échelles avec une audace qui annonce qu'il est résolu de périr, s'il ne réussit; et en un clin d'œil il a disparu à tous les regards. Un tourbilloû de fumée et de flamme, qui
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soudain éclata dans le même endroit où il venait de s'élancer, avait déjà fait craindre à tous les spectateurs qu'il ne fût la victime de son courage, lorscjuc tout à coup on le vit reparaître, tenant l'enfant dans ses bras, et descendre le long de l'échelle, sans avoir
é|)roii\c aucun accidenl. L'n concert de cris d'admiration et de joie retentit alors dans toute la place. Mais qui pourrait donner une faible idée des sentiments du père désolé, lorsqu'on recouvrant ses esprits, il vit son
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fils sain et sauf dans ses bras? Après lui avoir prodigué les premières effusions de sa tendresse, il demanda quel était son sauveur. On lui montra un homme d'une noble stature, mais couvert de misérables vêtements. Son visage était si baigné de sueur et si obscurci par la fumée, qu'il était impossible de distinguer ses traits. Contarini cependant se jeta avec transport sur son sein, et lui présentant une bourse pleine d'or, le supplia de l'accepter pour le moment, jusqu'à ce qu'il put lui remettre, dès le lendemain, le reste de la récompense promise. — Non, non, répondit l'étranger, ce n'est pas à vous, généreux- Contarini, que je vends mes services. Ma vie vous appartenait déjà lorsque je l'ai hasardée. — Juste ciel, s'écria celui-ci, quelle est cette voix ! Je la reconnais. C'est lui, c'est lui, sans doute. — Oui, mon père, s'écria soudain à son tour le jeune Francisco, en se précipitant dans les bras de son libérateur, c'est le brave Hamet, c'est mon ami. C'était lui-même en effet, qui était debout devant eux, dans les mêmes habits qu'il portait six mois auparavant, lorsque la générosité du sénateur l'avait délivré de l'esclavage. Rien ne peut égaler la surprise, la joie et la reconnaissance de Contarini. Mais comme ils étaient environnés d'une foule immense de peuple, il pria Hamet de le suivre dans la maison de l'un de ses amis; et lorsqu'ils furent seuls, il l'embrassa tendrement, et lui demanda par quel hasard extraordinaire il était devenu une seconde fois esclave, en lui
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faisant un doux reproche de ne l'avoir pas instruit de sa nouvelle captivité. — J'en rends grâces au ciel, répondit Hamet, puisqu'elle m'a donné l'occasion de vous témoigner que je ne suis pas indigne de ce que vous avez fait pour moi, et de sauver la vie de ce cher enfant, que j'estime mille fois plus que la mienne. Je n'ai point voulu abuser une seconde fois de votre bienfaisance ; mais il est temps aujourd'hui que mon bienfaiteur soit instruit de toute la vérité. Sachez donc que lorsque je fus fait prisonnier par l'un de vos vaisseaux, mon père, sous un autre maitre, éprouva, ainsi (|uo moi, les horreurs de l'esclavage. C'était sa seule destinée qui me faisait souvent répandre les larmes (jui m'attirèrent l'attention de votre fils. Lorsque vos mains brisèrent mes fers, je volai vers le chrétien qui avait acheté mon père, je lui représentai que son esclave était inlirme et déjà affaibli par l'âge, et que j'étais, moi, jeune et vigoureux. Je m'offris de le remplacer dans sa servitude. En un mot, j'obtins de son maître que mon père fut renvoyé pour moi dans le même vaisseau où vous aviez préparé mon passage, sans lui faire cependant connaître l'origine de sa liberté. Depuis ce temps, je suis resté ici esclave volontaire pour sauver l'auteur de mes jours et acquitter envers lui la dette sacrée de la nature. »
A ce trait si touchant, Henry, qui avait eu déjà beaucoup de peine à retenir ses larmes, les laissa cou-
1er avec une telle abondance, et Tommy lui-même fut si vivement affecté, que M. Barlow leur dit qu'il fallait interrompre ici leur lecture et chercher à se distraire par quelque autre occupation. Ils allèrent en conséquence dans le jardin pour reprendre leur édifice. Mais quelle fut leur consternation en voyant le triste état où se trouvait une entreprise qui leur avait coûté tant de soins et de travaux ! Il venait de s'élever un vent fougueux, qui soufflant de toute sa violence contre leur cabane encore mal affermie sur ses frêles appuis, l'avait mise de niveau avec la terre. Tommy fut près de verser des larmes de dépit à l'aspect de ces monceaux de ruines confusément épars autour de lui. Mais Henry, qui supportait sa disgrâce avec plus de philosophie, lui dit de ne pas se mettre en peine, que le dommage pouvait aisément se réparer, et que cet accident était venu fort à propos pour leur apprendre à donner des fondements plus solides à leur construction. — Oui, je le vois, ajouta-t-il, tout le mal vient de n'avoir pas enfoncé assez avant dans la terre ces piquets qui soutiennent notre cabane. Il ne faut pas s'étonner que le vent ayant eu tant de prise contre elle, en l'attaquant par son côté le plus large, l'ait si promptement renversée. Je me souviens, maintenant que j'y pense, d'avoir vu les maçons, en commençant un bâtiment, creuser dans la terre à une grande profondeur, pour y jeter des fondements inébranlables. Ainsi donc, si nos piquets étaient bien affermis, je
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penso ((ue cela produirait lo même effet; et nous n'aurions plus rien à craindre à l'avenir de toutes les malices du vent, quand il serait même un peu plus fort (jue celui cpii vient de nous jouer un si mauvais tour. M. Barlow étant venu les joindre en ce moment, ils lui racontèrent leur malheur, et lui firent part de l'expédient qu'ils avaient imaginé pour s'en garantir dans la suite. Il approuva beaucoup cette idée; et comme ils étaient trop petits pour atteindre jusqu'à l'extrémité des piquets, il leur offrit tous ses secours. 11 alla soudain chercher un gros maillet de bois, avec lequel il frappa sur le bout des piquets, et les enfonça assez avant dans la terre, pour qu'il ne restât plus le moindre danger de les voir renversés par le vent. Encouragés par cette espérance, nos deux petits ouvriers s'appliquèrent si constamment à leur entreprise, qu'en peu de jours ils eurent réparé le dommage et remis la cabane au même point qu'elle était avant l'accident.
Tous les côtés de l'édilice étant achevés, il ne restait plus qu'à lui donner une ouverture. Pour cet effet, ils prirent des j)erches, qu'ils mirent en travers l'une près de l'autre au-dessus du bâtiment, dans le sens où il était le |)lus étroit; et sur ces perches, ils étendirent de la j)aille en plusieurs couches, en sorte qu'ils imaginèrent avoir une cabane qui les mettrait entièrement à l'abri des injures du temps. Mais par malheur ils furent encore trompés dans cette idée. Une vio-
lente averse de pluie étant survenue au moment où ils croyaient avoir couronné leur ouvrage, ils allèrent avec confiance se réfugier dans la cabane. Ils eurent en effet le plaisir de se féliciter pendant quelques instants de se trouver si bien à couvert. Peu à peu cependant la paille s'étant tout à fait pénétrée, l'eau commença bientôt à tomber dans l'intérieur, non en gouttes menues, mais par grosses gouttières. Henry et Tommy supportèrent d'abord avec assez de courage cet inconvénient imprévu; mais il augmenta au point qu'ils furent obligés de lui céder et d'aller chercher un meilleur abri dans la maison. C'est là qu'après avoir mûrement réfléchi sur la cause de leur nouvelle disgrâce, Tommy s'écria, d'un air important, qu'il l'avait devinée, et qu'il ne fallait l'attribuer qu'à ce qu'ils n'avaient pas mis encore assez de paille sur la couverture. Il me semble, dit Henry d'un ton modeste, qu'on pourrait en trouver une autre raison. Je viens de me rappeler que toutes les maisons que j'ai vues ont leur toit en pente, apparemment pour que la pluie en découle à mesure qu'elle y tombe : au lieu que la couverture de notre cabane étant tout à fait plate, elle a dû retenir toute la pluie qu'elle a reçue; et il a bien fallu que l'eau, après avoir filtré entre les brins de paille, tombât en dessous. Tommy fut obligé de convenir que son ami avait rencontré plus juste que lui dans la découverte du principe du mal. Il ne s'agissait plus que de réunir leurs idées, pour y chercher un
remède. Voici celui qu'ils jugèrent à propos d'employer.
Après avoir pris bien exactement leurs mesures pour que tous les piquets qu'ils avaient fichés en terre, fussent de la même hauteur, ils prirent des perches qu'ils coupèrent d'une longueur égale. Ils les attachèrent chacune par un bout à leurs piquets, et l'autre bout, ils le firent rencontrer, en l'élevant dans le milieu, avec celui de la perche qui était attachée tout vis-à-vis de l'autre côté de la cabane, comme deux cartes que les enfants réunissent par le haut en commençant leur château. Par ce moyen ils formèrent une charpente semblable, en petit, à celles que nous voyons sur les maisons, avant qu'on les couvre de tuiles ou d'ardoises. Ils placèrent ensuite d'autres perches en travers de celles-ci, en forme de treillage, pour leur donner plus de solidité.
Puis enlin ils y mirent une couverture de paille avec des lattes et des chevilles pour la bien maintenir. Cette opération finie, ils virent avec joie qu'ils pouvaient se vanter d'avoir une très-bonne maison. Seulement les côtés n'étant, formés que de branches entrelacées, cette cloison légère ne mettait pas assez à l'abri des incursions du vent. Henry, en sa qualité de principal architecte, se chargea d'y remédier. Il se |)rocura de la terre grasse, il la détrempa avec un peu d'eau, et en y ajoutant un peu de paille menue, il lit un excellent torchis dont il revêtit sa cloison soit en
dedans soit en dehors. L'air ne trouva plus alors d'entrée pour pénétrer dans la cabane; et avec une bonne porte qu'on y plaça, elle devint presque aussi close que si on l'eût bâtie en pierres de taille.
Il s'était déjà passé quelque temps depuis que les grains de froment avaient été semés dans le jardin; et ils commençaient à pousser avec tant de vigueur, que leurs tiges formaient sur la terre un riche tapis de verdure. Tommy ne laissait passer aucun jour sans les visiter. Il remarquait avec la plus vive satisfaction leur croissance rapide. — Maintenant, dit-il à Henry, je crois que nous serions en état de pourvoir à notre subsistance, si nous étions jetés sur une ile déserte. — Il est vrai, répondit Henry; nous avons déjà satisfait aux besoins les plus pressés; mais il faudrait nous donner encore quelque chose à manger avec notre pain.
M. Barlow avait derrière sa maison un verger planté des plus beaux arbres à fruits. 11 avait eu la précaution de ménager une partie du terrain pour y semer des pépins et des noyaux, dont il venait de jeunes arbres, sur lesquels il greffait des bourgeons d'une espèce choisie. Aussitôt qu'ils étaient parvenus à l'âge de porter du fruit, il les transplantait dans le verger, pour y remplacer ceux que leur vieillesse, ou quelque autre accident, commençait à mettre hors d'état de produire. Tommy, qui connaissait mieux que personne tous les arbres du verger, avait trouvé leurs fruits dé-
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licieux. La réfltxion qu'il venait d'entendre de la bouche de Henry, lui en lit naître une autre dont il s'applaudit. — Ne serait-ce ])as, dit-il en lui-même, un irrand agrément pour notre maison, d'être entourée d'arbres dont le feuillage nous mettrait à l'abri du soleil, et dont les fruits serviraient à nous rafraîchir dans nos travaux? Il courut aussitôt chercher M. Barlow, lui communi(jua son projet, et le pria de lui permettre de l'exécuter. M. Barlow y consentit avec j)laisir, et le conduisit lui-même dans la pépinière, pour y prendre tous les arbres dont il aurait besoin. Tonnny, en homme de goût, choisit les plus droits et les plus vigoureux ; et avec le secours de Henry, il les transj)lanta dans son jardin, d'une manière que l'on ne sera peut-être pas fâché de connaître pour l'employer dans la même occasion.
Ils prirent d'abord l'un et l'autre leur petite bêche, ils creusèrent adroitement autour de l'arbre, pour le pouvoir enlever sans endonmiager ses racines. Ils firent ensuite un grand trou dans l'endroit (ju'ils lui avaient destiné, et brisèrent avec soin la terre, pour qu'elle fût plus légère. Alors on planta l'arbre au milieu du trou. Tommy le tenait bien droit, tandis que Henry jetait doucement sur ses racines des pelletées de terre, qu'il foula ensuite sous ses pieds pour la bien affermir. Enfin, il ])lanta un grand bâton à côté de la tige, qu'il y attacha, de j)eurqueles vents fougueux d'hiver ne j)ussent l'ébranler, et même la renverser. Ils ne
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bornèrent pas là leurs attentions. Il y avait à Textrémilé du jardin un rocher sauvage, d'où s'échappait
une petite source, qui courait se perdre au dehors, le long d'un sentier. Tommy et son ami entreprirent de creuser un canal, pour conduire une partie de ses eaux près des racines de leurs arbres, attendu que le temps se trouvant alors d'une sécheresse extrême, il y avait à craindre que leurs* plantations ne vinssent à périr faute d'humidité. M. Barlow les vit avec la plus grande satisfaction exécuter cette entreprise. Il leur dit que
dans plusieurs contrées la chaleur était si excessive, que rien ne pouvait croître dans la terre, à moins qu'elle ne fut arrosée de cette manière. Il y a particulièrement, ajouta-t-il, un pays appelé l'Egypte, célèbre, de toute antiquité, j)ar la quantité de belles moissons qu'il produit, et qui est naturellement arrosé par un grand fleuve qui le traverse dans toute son étendue. Ce fleuve, qu'on nomnie le Nil, à un certain temps de l'année, commence à s'élever au-dessus de ses bords ; et comme le pays est plat, il le couvre bientôt tout entier de ses eaux. Cette inondation dure plusieurs semaines ; et lorsque le fleuve rentre dans son lit, il laisse sur les clfamps qu'il a couverts un engrais si fécond, que tous les grains qu'on y sème croissent rapidement avec la plus grande v gueur.
Henry. — Pardonnez-moi, Monsieur, de vous interrompre; mais, n'est-ce pas le pays, où l'on trouve le crocodile, ce terrible animal, dont vous m'avez plusieurs fois entretenu?
M. Barlow. — Oui, mon ami, je suis bien aise que vous ne l'ayez pas oublié.
Tommy. — Mais moi, monsieur, je ne le sais pas. Qu'est-ce qu'un crocodile, je vous prie?
M. Barlow. — C'est un animal amphibie, c'est-à-dire, qui peut vivre également sur la terre et dans l'eau.
Tommy. — Voilà qui est singulier. Et qui est-ce qui le produit?
M. Barlow. — Il vient d'un œuf que sa mère ense-
velit dans le sable après l'avoir pondu. Lorsque les feux brûlants du soleil l'ont échauffé pendant plusieurs jours, le jeune crocodile perce sa coque et en sort tout formé. Il est d'abord très-petit. Son corps est aussi long que ses jambes sont courtes. Elles lui servent également à marcher sur la terre, et à nager dans l'eau. Il a de plus une longue queue, ou plutôt son corps s'allonge en diminuant jusqu'à ce qu'il se termine en pointe. Au reste, rien ne peut mieux vous donner une idée de sa forme que celle du lézard, que vous connaissez, n'est-ce pas ?
Tommy. — Oh ! sans doute. Mais le crocodile est-il beaucoup plus grand ?
M. Barlow. — Je vous en réponds. Il en est qui croissent jusqu'à la longueur de plus de trente pieds.
Tommy. — Oh ! cela me fait peur. Si leur férocité répond à leur taille, ils doivent être bien dangereux.
M. Barlow. — Ils le sont en effet. Le crocodile est un animal très-glouton, qui dévore tout ce qu'il peut saisir. Il sort fréquemment de l'eau pour s'étendre sur le rivage, et en cet état il ressemble à une longue solive. Si quelque brebis ou quelque enfant vient, sans y prendre garde, jusqu'à sa portée, il s'élance soudain sur la pauvre créature et la dévore.
Tommy. — Et ne dévore-t-il jamais des hommes?
M. Barlow. — Quelquefois, s'il les surprend. Mais ceux qui sont accoutumés à rencontrer souvent de ces animaux, ont un moyen facile de leur échapper. Quoi-
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que le crocoilile puisse courir assez vite, en suivant une lii^ne droite, la niasse de son corps l'empéche de se tourner avec aisance. Ainsi, l'on n'a qu'à courir en cercle, ou à se détourner brusquement, pour le laisser de côté.
Tommy. — Il me semble que c'est prendre le bon parti : carie moyen de tenir tète à un ennemi si puissant !
M. Barlow. — Tout est possible avec du sang-froid et du courage. II est des hommes qui, loin de craindre le crocodile, \ ont l'attaquer sur la terre, sans d'autres armes qu'une longue j)i(|ue. Aussitôt que cet animal en voit un à sa portée, il ouvre sa vaste gueule pour l'englouti i'. Mais le chasseur profite de ce moment j)our ])longer sa j)ique dans le gosier de son ennemi, et l'étend mort à ses pieds. J'ai même ouï dire qu'il est des plongeurs assez intrépides j)our aller à la chasse du crocodile dans le sein des eaux. Ils prennent pour cet effet un morceau de bois d'environ un ])icd de longueur, et gros comme la jambe, mais affilé par les deux bouts, au(piel ils attachent une longue corde. Le plus hardi prend ce morceau de bois de la main droite, et va nageant de tous côtés jusqu'à ce qu'il aperçoive un ( idcodJK'. (Iclui-ci vient alors à lui, ouvrant ses deux énormes mâchoires, armées de plusieurs rangs de dents j)oiFi(ues. Lv plongeur l'attend ; et au moment (jii'il ;q)|)roche, il lui enfonce le morceau de bois debout dans la gueuhî, de manière que le crocodile, en
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la refermant, fasse entrer les deux bouts pointus dans l'une et dans l'autre mâchoire, et ne puisse plus les fermer ni les ouvrir. Dans cet état, il est incapable de faire aucun mal ; et par le moyen de la corde, on le tire sans peine sur le rivage.
Tommy. — Et dites-moi, je vous prie, monsieur, ce terrible animal est-il susceptible d'être apprivoisé?
M. Barlow. — Oui, mon enfant : je crois, comme je vous l'ai déjà dit, qu'il n'est point d'animal si féroce, dont on ne puisse adoucir le caractère par de bons traitements. Il est certains lieux dans l'Egypte, où l'on tient des crocoddes apprivoisés. Ils ne font jamais de mal à personne, et ils souffrent même que les petits enfants jouent avec eux, et montent en sûreté sur leur croupe. Ces détails sur le crocodile amusèrent beaucoup Tommy. Il remercia M. Barlow, et lui dit qu'il serait bien curieux de voir tous les animaux que renferme l'Univers. — Il ne serait pas facile, répondit M. Barlow, de vous procurer cetie satisfaction, parce que chaque pays produit quelque espèce particulière qui ne se trouve pas dans les autres parties du monde. Mais si vous voulez lire les descriptions que les naturalistes nous en ont données, et voir leurs figures dans les estampes fidèles qui les représentent, vous aurez de quoi intéresser assez vivement votre curiosité.
Sandford et Merton s'étant un jour levés de fort bonne heure, il leur prit fantaisie d'aller faire un tour de promenade avant le déjeuner, après en avoir obtenu
la permission de M. Barlow. La matinée était si belle, et leur entretien si joyeux, qu'ils allèrent toujours en avant, sans s'apercevoir de la longueur de la route, jusqu'à ce que se trouvant tous deux épuisés de fatigue, ils s'assirent sous une haie pour se reposer. Tandis qu'ils s'entretenaient ensemble de ce qu'ils avaient observé dans la campagne, il vint à passer une femme proprement vêtue, qui voyant deux enfants assis tout seuls, s'arrêta devant eux, et leur dit : — ■ Que faitesvous donc là, mes petits amis? Est-ce que vous auriez perdu votre chemin ? — Oh ! non, ma bonne femme, répondit Henry, nous ne sommes pas en peine de notre route ; mais nous sommes si fatigués, que nous avons pris le parti de nous asseoir un moment pour reprendre nos forces. — C'est fort bien fait, dit la femme; mais si vous voulez venir dans ma petite maison, que vous voyez à cent pas d'ici, vous pouvez vous y reposer plus à votre aise. Ma fille ainée est allée traire les vaches. Venez, venez, je vous donnerai, à son retour, une écuelle de lait et du pain. Tommy, qui avait pour le moins autant de faim que de lassitude, dit à Henry qu'il se sentait tout disposé à profiter de l'invitation de cette bonne femme. Henry se trouvait du même avis. Ils se levèrent donc aussitôt, se mirent à ses côtés, et la suivirent vers une maison assez petite, mais de fort jolie apparence, (jui s'élevait entre des arbres sur le bord d'un ruisseau. Us entrèrent dans une cuisine trèspropre, meublée d'une vaisselle grossière, mais où
rien ne manquait. On les fit asseoir auprès d'un bon feu de mottes de gazon que leur officieuse liôtesse s'empressa d'allumer. Tommy, qui n'avait jamais vu de feu pareil, ne put s'empêcher de faire des questions à ce sujet. — Vous êtes étonné, je le vois, répondit la bonne femme ; mais de pauvres gens comme nous le sommes, n'ont pas le moyen d'acheter du bois ou du charbon de terre. C'est pourquoi nous allons peler la surface du champ voisin, qui est couverte de gazon, de bruyère et de racines de cent herbes différentes. Nous en faisons de petits carrés que nous laissons sécher dans l'été aux rayons du soleil. Lorsqu'ils sont bien secs, nous les portons à la maison dans un endroit bien couvert, et nous les employons ensuite pour notre foyer. — Mais, dit Tommy, est-ce que vous avez assez bon feu, par ce moyen, pour faire cuire votre dîner? Je suis quelquefois descendu dans la cuisine de mon papa; et j'y ai toujours vu du feu, jusqu'à la moitié de la cheminée. Encore le cuisinier n'en trouvait-il jamais assez. — Oh! répondit la bonne femme en souriant, M. votre père est sans doute un homme riche qui a beaucoup de viandes à faire cuire. Nous autres, pauvres gens, nous sommes plus aisés à contenter. — Mais au moins, reprit Tommy, vous avez tousles jours un morceau de viande à rôtir. — Hélas non ! répliqua la bonne femme, on voit rarement du rôti dans notre maison ; nous sommes bien contents lorsque nous pouvons avoir un morceau de lard bouilli dans un pot avec
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des choux et des navets, et nous bénissons le ciel de ce régal. Il y a beaucoup d'honnêtes gens qui valent mieux que nous, et qui ont de la ])eine à avoir même un morceau de pain tout sec. Pendant le cours de cet entretien, Tommy ayant tourné par hasard les yeux d'un autre côté, il vit, par l'ouverture de la porte, une chambre qui était presque remplie de pommes entassées. — Apprenez-moi, je vous prie, dit-il, ce que vous pouvez faire de toutes ces pommes-là. Il me semble qu'il vous serait impossible de venir à bout de les manger, quand vous n'auriez pas autre chose pour vivre. Cela est très- vrai, répondit la femme, mais c'est que nous en faisons du cidre.
Tommy. — Quoi ! \ ous savez faire cette boisson qui est tout à la fois si ])iquante et si douce?
La Femme. — Vraiment oui, mon petit monsieur.
Tommy. — Et c'est avec des pommes que vous la faites?
La Fkmmi:. — Certainement.
Tommy. — Et comment la fait-on, je vous prie?
La Femme. — Je vais vous le dire. Nous cueillons d'abord les pommes, lorsqu'elles sont assez mures; puis nous les écrasons dans une machine faite exprès. On i)rend ensuite cette marmelade, et on la met entre des couches de ])uille (jue l'on serre fortement sous une grand(; juesse, jusiiu'à ce que le jus en découle.
Tommy. — Et ce jus est du cidre?
La Femme. — Je peux \ous le faire voir, puistpic vous êtes si curieux.
SANDFORD ET MILRTO.N 175
Elle le conduisit alors dans une autre chambre, où il y avait un grand cuvier plein de jus de pomme. Elle en puisa dans une coupe, et le pria de goûter si c'était du cidre. Tommy goûta, et dit que la liqueur était assez agréable, mais que ce n'était point là le cidre qu'il connaissait. Fort bien, reprit la femme, essayons d'un autre. Elle tourna le robinet d'un petit baril, en reçut la liqueur dans un verre, et l'offrit à Tommy, qui, après l'avoir goûtée, dit que, pour cette fois, c'était bien du cidre qu'il avait bu. Mais dites-moi, je vous prie, ajouta-t-il, que faites-vous au jus de pomme pour en faire du cidre?
La Femme. — 3Ioi? rien du tout.
Tommy. — Et comment devient-il donc du cidre de lui-même ? car je suis bien sûr que ce que vous m'avez donné d'abord n'en était pas.
La Femme. — Nous mettons ce jus dans un grand cuvier; et nous avons soin de le tenir bien chaudement, pour qu'il puisse entrer en fermentation.
Tommy. — Fermentation? Que veut dire cela?
La Femme. — Vous allez voir.
Elle lui montra alors un grand cuvier, et le pria d'observer la liqueur qu'il contenait. Il l'observa, et il \it ({u'clle était couverte dans toute sa surface d'une écume épaisse, comme d'une croûte liquide.
Tommy. — C'est là ce que vous appelez fermentation?
La Femme. — Oui, monsieur.
Tommy. — Et qui peut pr^jduire cet effet? .
176 ŒUVRES D7Î BERQUÏN
La Femmk. — Voilà ce ({uo je ne sais pas. Mais loi^({ue le jus de pomme a été quelques heures dans ce cuvier, il commence à travailler ou à fermenter de lui-même, ainsi que vous le voyez; et après avoir passé un certain temps dans cette fermentation, il acquiert le goût et les propriétés du cidre. Alors nous le mettons en des tonneaux, et nous le vendons, ou bien nous le gardons pour notre usage. On m'a dit que c'était la manière dont on faisait le vin dans d'autres pays.
Tommy. — Quoi donc! levin est fait aussi de pommes?
La Femme. — Non monsieur, le vin est fait de raisins; mais on en tire le jus en les écrasant, et on le gouverne de la même manière que nous faisons le jus de pomme.
Tommy. — J'avoue que cela est bien curieux. Ainsi donc, le cidre n'est que du vin fait de pommes? et le vin n'est que du cidre fait de raisins?
La Femme. — Oui, mon cher petit monsieur, tout comme vous l'entendrez.
Tandis qu'ils conversaient de cette manière, il entra une jeune fille fort propre, qui présenta gracieusement à chacun des deux petits garçons une écuelle de terre pleine de lait encore tout chaud, avec un grand morceau de pain bis. Nos deux amis, dont rapj)étit n'avait fait (|u'augmcntcr, depuis leur arrivée, firent, de leur mieux, honneur au déjeuner. Tommy, surtout, mangea le sien avec tant de plaisir, qu'il protesta n'avoir ja
mais fait un meilleur repas de sa vie. Il se serait même un peu oublié dans cette opération, si son ca-
marade, à qui le plaisir ne laissait jamais perdre de vue ses devoirs, ne lui eut fait observer qu'il était temps de retourner à la maison, de peur de causer de l'inquiétude à M. Barlow. Ils remercièrent affectueusement la bonne femme de toutes les amitiés qu'ils avaient reçues d'elle ; et Tommy, portant la main à sa poche, en tira un schelling qu'il la pria d'accepter. — Moi, prendre de votre argent, mon cher petit monsieur, lui répondit-elle en se reculant ! Que Dieu m'en préserve! Non, non, je ne recevrai pas de vous un farding (un liard) quand je n'en aurais pas un seul dans
loiiic la maison. Je perdrais le plaisir que j'ai eu à vous régaler. Quoique nous ne soyons pas riches, mon mari et moi, nous en avons assez. Dieu merci, pour vivre, et pouvoir donner, sans nous faire tort, une écuelle de lait à de braves enfants comme vous l'êtes.
Tommy la remercia de nouveau ; et il était près de la quitter, lorsqu'il vit entrer brusquement deux hommes d'assez mauvaise mine, qui demandèrent à la femme si clic ne se nommait pas Tosset. — Oui, répondit-elle, c'est mon nom, je n'ai jamais eu honte de le porter.
— En ce cas, dit l'un d'eux, voici une exécution contre vous, à la recjucte de Richard Gruff; et si votre mari ne paye à l'instant la dette, avec les intérêts et dépens, le tout montant à la somme de trente-neuf livres sterling six schellings et deux sols, nous allons dresser un inventaire de tous vos meubles, et nous les ferons vendre à l'enchère, pour l'acquit de la dette.
— En vérité, messieurs, répliqua la fenmie avec un peu d'émotion, il faut qu'il y ait certainement ici quel- (pie méprise. Je n'ai jamais entendu parler de votre Uichard Gruff. De j)lus, je ne crois pas que mon mari doive une obole à personne au monde, si ce n'est peutêtre quehjues arrérages de rente à la seigneurie; et mylord n'est pas homme à tourmenter, pour de pareilles misères, un de ses plus anciens fermiers. — Non, non, la bonne femme, dit l'honuncî de justice, nous savons trop bien notre métier poni' connnettrc une erreur si grossière. Lorsque votre mari sera de
retour, nous en raisonnerons avec lui. Je vais toujours commencer mon verbal en l'attendant. En achevant ces mots, il prit un air impérieux, et fit signe à son camarade de le suivre dans la chambre voisine. Un moment après il survint un homme, âgé d'environ quarante ans, d'un grande taille et d'une belle figure, qui du seuil de la porte s'écria gaiement : — Eh bien ! ma femme, le déjeuner est-il prêt? — Oh ! mon cher Williams, lui répondit-elle, quel triste déjeuner tu vas faire ! Mais je ne pense pas qu'il soit vrai que tu sois perdu de dettes, n'est-ce pas, mon ami? Il faut que ce soit une fausseté, ce que ces gens-là m'ont dit de Richard Gruff. —A ce nom, Williams, qui s'avançait vers elle, s'arrêta tout à coup, et son visage, qui était animé des plus belles couleurs, devint subitement d'une pâleur extrême. — Sûrement, reprit sa femme, il ne se peut pas que tu doives quarante livres à Richard Gruff. — Hélas! répondit Williams, je ne sais pas exactement la somme ; mais lorsque ton frère Peterson fui arrêté, et que ses créanciers firent saisir tout ce qu'il avait, ce Richard Gruff allait l'envoyer en prison, si je ne fusse convenu de répondre pour lui, ce qui le mit en état de s'iembarquer. Il me promit bien de me faire passer une j)artie de ses gages, pour empêcher que j'eusse aucune inquiétude sur cette affaire; mais tu sais que depuis trois ans qu'il est parti, nous n'avons pas reçu la moindre de ses nouvelles. — En ce cas, dit la femme, nous et nos pauvres enfaïUs, nous sommes
ISO OEUVRES DE HERQUIN
tous perdus pour avoir obligé un ingrat. Il y a deux baillis dans la maison, qui sont venus saisir nos meubles et les vendre. — Deux baillis! s'écria Williams avec un transport de fureur. Où sont-ils ? où sont-ils ? Je vais apprendre à ces misérables ce que c'est que de porter le désespoir dans le cœur d'un bonnéte homme. Il courut aussitôt saisir une vieille épée suspendue à la cheminée, et la tirant avec violence du fourreau, il tomba dans un accès de rage qui aurait pu devenir funeste aux baillis ou à lui-même, si sa femme ne se fût jetée à ses genoux, et ne l'eût supplié de l'entendre un moment. — Au nom du ciel, mon cher homme, regarde bien où tu vas l'emporter. Tu ne peux rien faire pour moi, ni pour nos enfants par cette violence. Bien loin delà, si tu étais assez malheureux pour tuer quelqu'un de ces gens, ne serait-ce pas un assassinat? Et notre malheur ne serait-il pas mille fois plus horrible qu'à présent? Cette douce prière parut faire quelque impression sur le fermier. Ses enfants aussi, quoique trop petits pour comprendre la cause de ce désordre, s'attroupèrent autour de lui et se suspendirent à ses habits, en sanglotant de concert avec leur mère. Henry lui-même, quoiqu'il n'eût jamais vu le pauvre fermier, entraîné par le mouvement d'une tendre sympathie, se regarda cemme un de ses enfants, et lui prenant une de ses mains, il la baignade ses larmes. Enfin, attendri par les supj)lications de tout ce qu'il avait de plus cher, Williams laissa cclia])per le fatal instrument, et s'assit
sur une chaise, couvrant son visage de ses mains, et s'écriant avec un soupir douloureux : — Eh bien ! que la volonté du ciel s'accomplisse !
Tommy, quoiqu'il n'eut pas dit un seul mot, n'avait pu voir cette scène touchante sans la plus vive émotion. Dés que le fermier lui parut plus tranquille, il courut prendre Henry par la main, et l'entraina presque malgré lui. Son cœur était si plein de ce qui venait de se passer en sa présence , qu'il ne sortit pas une seule parole de sa bouche pendant tout le chemin. Mais lorsqu'il fut arrivé chez M. Barlow, il se jeta dans ses bras, et le pria de le faire conduire tout de suite chez son père.
M. Barlow, étonné de cette prière, voulut savoir ce qui le portait si brusquement à le quitter, et lui demanda s'il s'ennuyait dans sa maison. — M'ennuyer auprès de vous, lui répondit Tommy? Non, monsieur, je vous assure. Vous avez tant de bontés pour moi ! Je m'en souviendrai toujours avec la plus tendre reconnaissance. Mais j'ai besoin de parler en ce momenta mon papa; et je suis sûr que lorsque vous en saurez la raison, vous serez bien loin de la désapprouver. M. Barlow ne voulut pas le presser davantage. Il ordonna à un domestique de confiance de seller son cheval, ainsi que le petit cheval de Tommy, et de le conduire au château.
Monsieur et madame Merton eurent autant de surprise que de joie de voir arriver auprès d'eux leur cher
fils. Mais Tommy, dont l'esprit n'était occupé que du projet qu'il avait conçu, après avoir répondu aux premières caresses de ses parents, se tourna vers son père, et lui dit : — Serez-vous fàclié contre moi, mon papa, si je vous demande une grande faveur.
M. Merton. — Non sans doute, mon fils : tu sais que je n'ai pas de plus vif plaisir, que lorsque je puis te donner des preuves de ma tendresse.
Tommy. — Eh bien ! mon papa, daignez m'écouter, je vous en supplie. J'ai souvent ouï dire que vous étiez fort riche, et que vous pouviez donner de Targent sans vous appauvrir. Voudriez-vous bien m'en donner, s'il vous plait?
M. Merton. — Quoi ! c'est de l'argent que tu demandes? à la bonne heure. Voyons, combien te faut-il?
Tommy. — Oh! c'est que j'ai besoin d'une grande somme, je vous en avertis.
M. Merton. — Une guinée peut-être?
Tommy. — Oh! mon papa, c'est bien davantage. ïl me faut beaucoup, beaucoup de guinées.
M. Merton. — Et combien donc, s'il te plaît?
Tommy. — Je n'en sais pas le compte. Voyez vousmême condjien il en faut pour faire quarante livres sterling.
M. Merton. — Y ])cnses-tu, mon fils? est-ce que M. Hailow t'a dit de inc les demander?
Tommy. — M. Harlow ! Oh ! (jue non ; il n'en sait rien du tout. C'est j)our mes proj)res affaires.
SAISDFORD ET MERTON 183
M. Merton. — Mais un petit garçon comme toi, quel besoin peut-il avoir de tant d'argent?
Tommy. — Voilà mon secret. Tout ce que je puis vous dire, c'est que, lorsque vous saurez l'usage que j'en aurai fait, vous en serez sûrement fort content.
M. Merton. — J'en doute, je te l'avoue.
Tommy. — Eh bien ! mon papa, arrangeons-nous. Si vous ne voulez pas me donner cette somme, prétez-la moi seulement. Je vous la rendrai peu à peu.
M. Merton. — Et comment seras-tu en état de me payer?
Tommy. — Ce n'est pas l'embarras. Vous savez que vous avez la bonté de me donner quelquefois des habits neufs et de l'argent pour me divertir ? Eh bien ! donnezmoi ce que je vous demande et je vous promets de n'avoir pas besoin de nouveaux habits, ni de rien au monde, jusqu'à ce que nous soyons quittes.
M. Merton. — Mais enfin, ne puis-je savoir...
Tommy. — Rien ^du tout à présent. Attendez seulement quelques jours, et je vous le dirai. Si j'ai fait un mauvais usage de votre argent, alors ne m'en donnez plus de toute ma vie.
M. Merton fut vivement frappé de l'air grave et du ton animé avec lesquels Tommy persévérait dans ses instances. Comme il était d'une humeur fort généreuse, il résolut de hasarder l'épreuve et de satisfaire les vœux de son fils. Il alla chercher la somme qu'il lui avait demandée, et la mit entre ses mains, en lui disant qu'il
espérait d'être bientôt instruit de l'emploi qu'il en aurait fait; et que s'il n'était pas content du compte qui lui en serait rendu, il ne se lierait jamais à lui. Tommy parut enchanté d'avoir inspiré à son père une si grande confiance, et après l'en avoir remercié par les plus tendres caresses, il lui demanda la permission de s'en retourner aussitôt. En arrivant chez M. Barlow, son plus vif empressement fut de prier Henry de l'accompagner chez le fermier. Ils s'y rendirent avec la plus grande célérité, et trouvèrent la malheureuse famille dans la même situation. Tommy qui la première fois n'avait pas osé se livrer à ses sentiments, dans l'incertitude du succès de son projet, se trouvant maintenant en état de l'exécuter, courut vers la bonne femme qui était à sangloter dans un coin de la chambre, et la prenant doucement par la main, il lui dit : — Ma bonne femme, vous m'avez rendu service ce matin, il faut que je cherche à vous rendre service à mon tour.
La Femme. — Je vous remercie, mon cher petit monsieur. Ce que j'ai fait pour vous, je l'ai fait de bon cœur, parce que je pouvais le faire. Mais vous, malgré toute votre pitié, vous ne pouvez rien pour soulager notre détresse.
Tommy. — Et comment savez-vous cela, je vous prie ? Je suis peut-être en état de faire plus que vous ne l'imaginez.
La Femme. — Hélas ! je crois bien que la bonne volonté ne vous manque pas. Mais tous nos meubles vont
être saisis et vendus, à moins que nous ne trouvions sur-le-champ quarante livres sterling; et c'est une chose impossible. Nous n'avons pas un ami qui soit assez riche pour nous assister d'une si forte somme. Il faudra donc nous voir, nous et nos pauvres enfants, chassés de notre maison ! Il n'y a plus que Dieu seul qui puisse nous empêcher de mourir de faim. Le cœur de Tommy fut trop vivement ému par ces plaintes pour le tenir plus longtemps en suspens. Il tira la bourse de sa poche, et la posant sur les genoux de la pauvre femme : — Tenez, ma chère amie, lui dit-il, prenez ceci, payez votre dette, et que le ciel vous rende tous heureux, vous, votre mari, et vos enfants.
Qui pourrait exprimer la surprise de la bonne femme à cette vue ! Elle regarda d'abord d'un air étonné autour d'elle, puis elle fixa son petit bienfaiteur, et joignant ses mains dans une extase de joie et de reconnaissance, elle retomba en arriére sur sa chaise, avec une espèce de tremblement convulsif. Son mari, qui était dans la chambre voisine avec les gens de justice, accourut au bruit, et la voyant dans cet état, il la prit entre ses bras, et lui demanda avec la plus vive tendresse ce qui lui était arrivé. Mais elle, sans lui répondre, se dégageant tout à coup de ses embrassements, elle se précipita aux genoux de Tommy, en versant un torrent de larmes, en le comblant de mille bénédictions entrecoupées de sanglots, en lui baisant les pieds et les mains. Williams, qui ne pouvait savoir ce qui venaitde
se passer, imagina que sa femme avait perdu Tesprii, et les petits enfants qui s'amusaient à jouer dans un coin de la chambre, coururent à leur mère, en la tirant par sa robe, et cachant leur tète dans son sein. La pauvre femme, frappée de tant de mouvements, sembla revenir à elle-même. Elle ramassa tous ses enfants dans ses bros, en leur criant d'une voix étouffée : Pauvres malheureux, vous seriez tous morts de faim sans l'assistance de ce petit ange ! Que ne tombez-vous à ses pieils pour l'adorer comme moi ! Son mari, de plus en plus fortifié dans sa première idée, la regarda d'un air attendri, et lui dit : — Pauvre Marie, hélas ! il ne te manquait plus que de perdre la raison. Reviens à toi, regarde, que peut faire pour nous ce jeune petit monsieur? Comment empécherait-il nos enfants de mourir de faim? — 0 mon cher Williams, répondit la femme, non je ne suis pas folle, quoique je puisse le paraître à tes yeux. Mais, tiens, vois ce que la Providence vient de nous envoyer par les mains de ce petit ange, et puis sois étonné si je suis hors de moi-même. En disant ces mots, elle ramassa la bourse qui était tombée à côté d'elle, et avec laquelle la plus petite de ses fdles s'amusait à jouer. Elle la pressa sur son cœur, en la montrant à son mari, dont le ravissement allait être bientôt égal au sien. Tommy le voyant immobile de surprise, et muet de joie, courut à lui, et lui prenant la main : — Mon bon ami, dit-il, c'est de bon cœur que je vous la donne. J'espère qu'elle va vous mettre en état de sortir
d'embarras, et de conserver ces pauvres petits enfants. Apprenez-leur à se souvenir de Tommy.
..2M.CUA^O
Le brave Williams, qui, l'instant d'auparavant, avait paru résigné à supporter sa disgrâce avec un courage inflexible, fondit alors en larmes, et sanglota plus haut que sa femme et que ses enfants. Je ne sais s'il n'eût pas étouffé dans ses embrassements son généreux bienfaiteur, si Tommy, qui commençait à ne pouvoir plus soutenir toute l'ivresse de sa joie, ne se fût dérobé adroitement de la maison. Henry le voyant sortir, suivit ses traces; et avant que la pauvre famille se fût aperçue de ce qu'ils étaient devenus, ils étaient déjà loin dans la campagne.
188 OEUVRES DE IJEUQUIN
Lorsque Tommy rentra chez M. Barlow, celui-ci le reçut avec les plus vives marques d'affection. Comme il voulait ne devoir qu'à un mouvement naturel la confidence de son secret, il se contenta de l'interroger sur la santé de ses parents. Tommy, de son côté, se borna à le satisfaire sur cet article. M. Barlow, pour le mettre à son aise, lui demanda s'il avait oublié l'histoire du Turc reconnaissant. Tommy lui répondit qu'il ne s'en était jamais si bien souvenu, et qu'il serait charmé d'en apprendre la fin. Henry, avec un sourire, courut aussitôt chercher le livre ; et Tommy se mit à lire tout haut la suite de cette histoire intéressante, que l'on trouvera dans la partie suivante.