CONTINUATION DE L'HISTOIRE DU TURC
W^9 ussitôt que Hamet eut achevé son ^ I récit, Contarini, touché d'un si bel ^ ^y^!//. exemple de piété fdiale, le combla ^ des louanges que lui inspirait son admiration, et finit par le presser ^- de soulager son cœur, en acceptant la nioitié de sa fortune. Le Turc magnanime refusa cette offre sans orgueil, et dit au Vénitien, que ce qu'il avait entrepris n'était que le simple devoir de l'humanité. — D'ailleurs, ajouta-t-il, la liberté que vous m'aviez procurée, vous donnait des droits sur ma vie ; et en la perdant à vous servir, je n'aurais fait que m'acquitter envers vous. Puisque la Providence a daigné me la conserver, c'est une récompense assez douce pour moi de vous avoir prouvé que Hamet n'est point ingrat, et
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d'avoir pu contribuer à la conservation de ce que vous avez de plus cher.
« Quoique le désintéressement de Hamet le portât à affaiblir lui-même le mérite de son action, Contarini qui en sentait bien toute la grandeur, redoubla si vivement ses instances auprès du sauveur de son fils, qu'il parvint à lui faire accepter une partie du prix que sa générosité naturelle voulait mettre à un si grand bienfait. Après l'avoir pressé vainement de s'établir à Venise, pour y passer sa vie au sein de l'amitié, il le délivra une seconde fois de la servitude, et fréta exprès un vaisseau pour le renvoyer dans son pays. Les trois amis s'embrassèrent avec tous les transports que la plus vive reconnaissance pouvait leur inspirer. Il fallut enfin se quitter au milieu des larmes, après des adieux (|u'ils croyaient devoir être éternels.
« Plusieurs années s'écoulèrent sans qu'il arrivât à Venise aucune nouvelle de Hamet. Pendant cet intervalle, le jeune Francisco parvint à l'âge d'homme; et comme il avait acquis tous les talents qui servent à orner l'esprit, ces avantages, réunis à d'excellentes qualités naturelles, lui avaient concilié l'estime et l'amitié de tous ses concitoyens.
« Il arriva, dans ce temps, ({uc des affaires importantes l'obligèrent d'aller avec son père dans une ville maritime du voisinage. Séduits par l'espérance de faire un trajet plus court et ])lus facile par la voie de la mer, ils s'embanjuèrent sur un vaisseau vénitien, destiné
pour le même port où ils avaient dessein de se rendre. Ils mirent à la voile avec un vent favorable ; et tout semblait leur promettre le voyage le plus heureux, lorsqu'à moitié de leur course ils aperçurent un vaisseau turc qui cinglait vers eux à pleines voiles. Comme leur ennemi les surpassait de beaucoup en vitesse, ils virent bientôt qu'il leur était impossible d'échapper à sa poursuite. La plus grande partie de l'équipage, frappée de consternation, ne songeait qu'à se rendre sans combat: mais le jeune Francisco tirant son épée, reprocha vivement à ses compatriotes leur lâcheté, et les anima si bien par ses encouragements, qu'ils résolurent d'opposer à l'attaque une défense désespérée. Levaisseau turc les approcha d'abord dans un terrible silence : puis tout à coup on entendit le bruit épouvantable de l'artillerie. Les cieux étaient obscurcis d'une épaisse fumée, mêlée d'éclats de feu passagers. Trois fois les Turcs, en poussant des cris horribles, s'élancèrent sur le tillac du vaisseau vénitien ; et trois fois ils furent repoussés par la résistance vigoureuse que la valeur du brave Francisco inspirait à tous ses compagnons. Bientôt la perte des Turcs fut si grande, qu'ils se virent réduits à suspendre un combat trop désavantageux. Ils semblaient même se disposer à prendre une autre course. Les Vénitiens virent avec la plus grande joie les apprêts de leur retraite. Ils se félicitnient déjà d'être sortis d'un si grand péril, grâce à la fermeté de Francisco. Soudain il parut aux extrémités
(le l'horizon deux autres vaisseaux qui marchaient vers eux avec une vitesse incroyable. De quel effroi tous les cœurs furent glacés, lorsqu'en observant de plus près ces vaisseaux, ils reconnurent le fatal pavillon de leurs ennemis, et qu'ils se virent dans l'impossibilité de résister, ou de prendre la fuite! il fallut bientôt céder à des forces si supérieures ; et dans un instant, ils tombèrent au pouvoir des pirates, qui les tenaient enveloppés, et qui s'élançaient de tous côtés sur eux avec la violence et la rage des bétes féroces.
<r Tout ce qui restait vivant du brave équipage vénitien, fut étroitement renfermé dans la cale du vaisseau, jusqu'à son arrivée sur la côte de Barbarie. Alors tous les prisonniers furent chargés de chaînes, et exposés dans le marché public, pour être vendus en esclaves. Ils eurent la douleur de se voir tour à tour marchandés, suivant leur âge, leur taille, et leur force apparente, par des hommes qui faisaient métier de les acheter pour les revendre avec profit. Enfin un Turc s'approcha, qui, par la noblesse de son maintien et la richesse de ses habits, semblait être d'un rang supérieur. Apres avoir tourné de tristes regards sur ces malheureux avec une expression de pitié, il arrêta la vue sur le jeune Francisco; et s'adressant au capitaine, il lui demanda (juel était le prix de ce captif. Je ne le céderai pas, répondit le capitaine, à moins de cinqcent3 pièces d'or. — Voilà qui est bien extraordinaire. Je vous en ai vu vendre (jui le surpassent de beaucoup en vi-
gueiir, pour moins de la cinquième partie de cette somme. — Gela peut être ; mais il faut qu'il me dédommage un peu de la perte qu'il m'a causée, ou qu'il passe le reste de sa vie à la rame. • — Quelle perte peut-il vous avoir causée de plus que les autres, que vous avez vendus à si bon marché? — C'est lui qui animait les chrétiens à cette résistance opiniâtre qui m'a coûté la vie d'un si grand nombre de mes plus braves matelots. Trois fois nous nous sommes élancés sur son navire avec une furie à laquelle il semblait que rien ne devait résister ; et trois fois il nous a repoussés avec une vigueur si déterminée, que nous avons été obligés de nous retirer sans gloire, laissant à chaque charge vingt de nos gens sans vie. C'est pourquoi, je vous le répète, je veux en avoir le prix que je vous ai demandé, si exorbitant qu'il paraisse, ou je satisferai ma vengeance, en le voyant sécher, toute sa vie, de désespoir, sur les bords de ma galère.
« A ce discours, le Turc examina le jeune Francisco avec une nouvelle attention. Celui-ci, de son côté, qui jusqu'alors avait tenu les yeux fixés vers la terre dans un morne sdence, les releva en ce moment. 3Iais à peine cùt-il envisagé la personne qui parlait au capitaine, qu'il poussa un grand cri, et laissa échapper le nom de Hamct. Le Turc, saisi d'une émotion aussi vive, n'eut besoin que d'un seul regard; et, se jetant dans les bras de Francisco, il le pressa contre son sein, avec les transports d'un père qui retrouve son
fils qu'il a perdu depuis longtemps. Il serait inutile de répéter ici toutes les expressions tendres que la joie et l'amitié dictèrent au sensible Hamet. Mais en apprenant que son ancien bienfaiteur était au nombre de ces malheureux esclaves exposés sur la place publique, il cacha, pour un moment, sa tète sous le pan de sa robe, et parut comme un homme accablé de surprise et de douleur. Bientôt reprenant ses esprits, il éleva les bras vers le Ciel et bénit la providence, qui allait le rendre à son tour l'instrument de la délivrance de son libérateur.
c II courut aussitôt à l'endroit du marché, où le vieux Contarini attendait son destin dans le silence du désespoir. Le voir, le reconnaître, lui prodiguer les noms les plus tendres et les plus vives caresses, tout cela fut l'ouvrage d'un instant. II brisa lui-môme ses chaînes, et le conduisit lui et son fils dans une magnifique maison qu'il occupait dans la ville. Dès qu'ils furent revenus de leurs premiers transports, et qu'ils eurent le loisir de s'instruire de leurs mutuelles fortunes, Hamct apprit aux deux Vénitiens que, sorti d'esclavage et rendu à son pays par leur générosité, il avait pris du service dans les armées turques, et qu'ayant eu le bonheur de se distinguer dans plusieurs occasions, il avait été par degrés élevé à la dignité de pacha de Tunis. Depuis que j'occupe ce poste, ajouta-t-il, je n'ai rien de plus agréable que de pouvoir alléger l'infortune des malheureux chrétiens. Lorsqu'il arrive ici un
vaisseau chargé de quelques-unes de ces victimes, je cours aussitôt au marché pour racheter un aussi grand nombre de captifs que peut me le permettre ma fortune. Le Tout-Puissant me montre aujourd'hui qu'il a daigné approuver les soins que j'ai pris de chercher à m'acquitter du devoir sacré de la reconnaissance pour ma rédemption, puisqu'il a mis en mon pouvoir de servir les dignes amis à qui j'en suis redevable.
« Pendant les dix jours que le vieux Contarini et son fils passèrent dans la maison de Hamet, il mit tout en usage pour leur faire perdre par mille amuse-
mcnts le souvenir de leur disgrâce. Mais lorsqu'il s'aperçut qu'ils désiraient de retourner dans leur patrie, il leur dit qu'il ne voulait pas les tenir plus longtemps privés d'un bien si cher, et qu'ils étaient maîtres de s'embarquer le lendemain sur un vaisseau prêt à faire voile pour Venise. Après les avoir tenus longtemps dans ses bras, et les avoir baignés de ses larmes, il leur donna un détachement de ses propres gardes pour les conduire à bord du vaisseau. Quelle fut leur joie, en y entrant, de le reconnaître pour celui où ils avaient été faits prisonniers, et de retrouver autour d'eux tous les compagnons de leur infortune, rachetés par la générosité de Hamet, et remis en possession de tout ce qu'ils avaient perdu ! Ils levèrent l'ancre en bénissant leur digne ami, et, après une traversée fort heureuse, ils arrivèrent dans leur pays, où ils vécurent plusieurs années, se rappelant sans cesse la vicissitude des choses humaines, et dignes de se faire aimer et respecter de tout le monde, par l'attention la plus touchante à remplir envers leurs semblables tous les devoirs de l'humanité. 2>
M. Bai low et ses élèves étant allés un jour se pjomcner sur le grand chemin, ils aperçurent de loin trois hommes qui paraissaient mener chacun par une corde une grande bête noire et toute velue. Ils étaient suivis d'une foule d'enfants et de femmes que la nouveauté du spectacle attirait après eux. En approchant
de plus près, M. Barlow reconnut les trois bêtes pour trois ours apprivoisés, et leurs conducteurs pour des Savoyards qui gagnaient leur vie à les montrer au peuple. Sur le dos de chacun de ces formidables animaux était assis un singe, qui, par ses étranges contorsions, excitait les ris de toute l'assemblée.
Tommy qui n'avait vu d'ours de sa vie, fut charmé de pouvoir satisfaire sa curiosité. Il le fut bien davantage lorsqu'au premier mot de commandement, l'animal se leva sur ses pieds de derrière, et se mit à danser d'un pas lourd, mais mesuré, au son du fifre et du tambour. Après s'être amusés un moment de ce spectacle, ils continuèrent leur route ; et Tommy demanda à M. Barlow si l'ours s'apprivoisait aisément, et s'il était fort dangereux lorsqu'il était encore sauvage. Cet animal, répondit M. Barlow, n'est pas aussi redoutable, ni aussi destructeur que le lion et le tigre. Il est cependant très-féroce; et il dévore les femmes, les enfants, et même les hommes, lorsqu'il les surprend sans armes pour lui résister. Il se plaît en général dans les pays froids ; et l'on a remarqué que plus le climat est rigoureux, et plus il acquiert de force et contracte de férocité. Vous devez vous souvenir d'avoir lu dans l'histoire de ces pauvres Busses, qui furent obligés de vivre si longtemps sur les côtes du Spitzberg, qu'ils furent souvent en danger d'être dévorés par les ours dont ce pays abonde. Dans les plages affreuses du nord qui sont perpétuellement
couvertes de neiges, on trouve une espèce d'ours blancs, dont la force et la furie sont incroyables. On voit souvent ces animaux gravir sur d'énormes bancs de glaces qui flottent le long des côtes, et se nourrir de poisson, et d'autres animaux qui vivent également sur la terre et dans la mer. Il me souvient d'avoir lu qu'une ourse de cette espèce vint un jour surprendre quelques matelots occupés à faire cuire leur dîner sur le rivage. Vous jugez bien que les matelots ne furent pas extrêmement flattes de cette visite ; et leur premier soin fut de se jeter dans la chaloupe qui les avait portes, pour regagner le navire. L'ourse alors se saisit de la viande qu'ils avaient abandonnée, et la mi^ devant ses petits, qui la suivaient, sans en prendre qu'une très-petite portion pour elle-même. Mais à peine ils commençaient à la manger, que les matelots, indignés de la perte de leurs provisions, ajustèrent, du bord du vaisseau, leurs mousquets vers les jeunes ours, et les tuèrent tous deux. Ils blessèrent aussi la mère, mais pas assez dangereusement pour lui ôter la force de se trainer. Vous auriez été ému de compassion, en voyant la tendresse de cette pauvre bête pour ses petits. Quoique le sang coulât à grands flots de sa blessure, et. qu'elle eut à peine la force de se soutenir, elle leur porta le morceau de viande qu'elle tenait à la gueule, et le mit à leurs pieds. Voyant qu'ils ne faisaient aucun mouvement pour le prendre, elle mit ses pattes sur l'un, puis sur l'autre.
et tacha de les relever, en poussant de pitoyables hurlements. Elle se traina ensuite à quelque distance, regardant toujours en arrière, et jetant des cris plaintifs pour engager ses petits à la suivre. Comme ils restaient toujours immobiles, elle retourna vers eux, flaira toutes les parties de leurs corps, et lécha leurs plaies. Elle s'écarta une seconde fois, en se retournant à chaque pas, et les appelant; puis elle revint encore auprès d'eux, tourna autour de l'un et de l'autre, les toucha de sa patte, mêlant aux tendresses qu'elle leur prodiguait, des murmures douloureux. Enfin, lorsqu'elle se fut bien assurée qu'ils étaient sans vie, elle leva sa tête vers le vaisseau, et se mit à pousser d'horribles hurlements, comme si elle eût appelé la vengeance sur les meurtriers de sa famille. Mais les matelots, qui venaient de recharger leurs mousquets, les tournèrent alors contre elle, et lui firent de si cruelles blessures, qu'elle alla tomber expirant entre ses deux nourrissons. Cependant, au milieu de ses douleurs, elle ne paraissait sensible qu'à leur état ; et elle mourut en léchant leurs plaies.
— Hélas! s'écria le bon Henry, comment est-il possible que les hommes soient si barbares envers des animaux! — Il est trop vrai, rcponditM. Barlow, qu'ils se permettent souvent dans leurs jeux des cruautés atroces. Mais dans le cas dont nous venons de parler, il faut croire que la crainte du péril rendit les matelots plus impitoyables qu'ils ne l'auraient été sans
celte circonstance. Ils avaient peut-être couru souvent le danger d'être dévorés : ils venaient de s'y trouver encore dans le moment. Cette considération acheva d'enflammer leur haine contre leurs ennemis naturels, et les porta à la satisfaire. — Mais ne serait-ce pas assez, répliqua Henry, de porter des armes pour se défendre, si l'on en veut à votre vie, sans détruire, hors de nécessité, d'autres créatures qui ne vous attaquent pas? — Cela serait mieux sans doute, repartit M. Barlow. Il est d'une àme généreuse d'épargner son ennemi plutôt que de le détruira; et j'espère que ce sera toujours votre premier sentiment.
Leur entretien fut interrompu en cet endroit par les cris d'une troupe d'enfants et de femmes, qui fuyaient de toutes parts, avec les plus vives marques de terreur. Ils tournèrent les yeux de ce côté, et ils virent que l'un des ours avait rompu sa chaîne, et courait à grands pas, en remplissant l'air de ses hurlements. M. Barlow, qui était d'un courage intrépide, et qui avait par bonheur, un gros bâton à la main, dit à ses élèves de ne pas bouger de place, et s'avança aussitôt au-devant de l'ours, qui s'arrêta soudain au milieu de sa course, prêt à s'élancer sur lui, pour le punir d'avoir eu l'audace de s'ingérer dans ses affaires. Mais M. Barlow ne lui en donna pas le temps. Il le frappa le premier de quelques rudes coups; et le menaçant d'une voix forte et sévère, il saisit le bout de sa chaîne avec autant de hardiesse, que de dextérité.
Étonné de cette brusque manœuvre, l'animal se soumit paisiblement au vainqueur. Son maître étant aussitôt accouru, M. Barlow remit le prisonnier entre ses mains, en lui recommandant d'être à l'avenir plus attentif à garder une créature si dangereuse.
Pendant le cours de cette scène, il venait de s'en passer une autre du même genre. Le singe qui était porté sur le dos de l'ours, et qui avait été jeté à terre, lorsque celui-ci avait rompu sa chaîne, imagina de profiter d'une si belle occasion, pour se remettre en liberté. Il avait déjà pris sa course, et se sauvait à toutes jambes, en faisant mille cabrioles sur la route. Malheureusement pour lui. Tommy venait d'être témoin de la bravoure de M. Barlow. Animé par une noble émulation, il résolut de disputer à son maître l'honneur de cette mémorable journée. Il courut donc aussitôt se poster devant le fuyard ; et lui fermant le passage, il saisit la corde qu'il traînait après lui. Le singe n'était pas d'humeur de se rendre sans combat. Il s'élança brusquement sur le bras de son adversaire, et le mordit. Il croyait, par ce moyen, lui faire lâcher prise, ignorant sans doute combien Tommy avait pris de courage depuis ses derniers démêlés avec la truie et le jar. Aussi cet assaut lui fut-il inutile. Tommy, loin de se laisser effrayer par ses premières morsures, l'empêcha bien d'y revenir, en le frappant de la baguette qu'il tenait à la main. Le singe voyant alors qu'il avait à faire à un antagoniste si aguerri, se désista de
ses projets, et souffrit que le petit héros victorieux l'amenât en triomphe, pour reprendre sa place sur le dos de son ami l'ours.
Cette escarmouche s'était passée dans un moment où M. Barlow était trop occupé pour en voir les premières circonstances. Tommy, réservé sur sa propre gloire, ne s'occupa qu'à féliciter son maître sur la défaite de son ennemi, et lui demanda s'il ne croyait pas qu'il fût dangereux d'apprivoiser un si terrible animal. M. Barlow lui dit que cette entreprise n'était pas sans danger; mais qu'il y en avait cependant beaucoup moins (juc l'imagination ne se le figurait peutêtre. 11 n'est presque point d'animaux, ajouta-t-il, aux-
quels on n'en puisse imposer par une contenance intrépide : au lieu que l'on accroît leur audace par des signes de faiblesse et de terreur. — J'étais déjà porté à le croire, dit Henry; car j'ai souvent observé le manège des chiens qui se rencontrent pour la première fois. Ils s'approchent ordinairement avec précaution, comme s'ils avaient peur l'un de l'autre, ou qu'ils voulussent tàter mutuellement leur courage. Si l'un des deux s'enfuit, l'autre le poursuit avec un air d'insolence ; mais dès que le premier se retourne, le second s'enfuit à son tour. — Cet instinct, reprit M. Barlow, n'est pas borné aux chiens seulement. Presque toutes les bètes sauvages sont sujettes à recevoir de soudaines impressions de terreur. C'est pourquoi les hommes qui se trouvent sans armes au milieu des forêts, écartent souvent les animaux les plus féroces qu'ils rencontrent sur leur chemin, en allant droit à eux d'un pas ferme, et en poussant de grands cris. Mais, pour revenir à notre ours, ce qui m'a prescrit la manière dont je devais me conduire à son égard, c'est l'éducation qu'il a reçue depuis qu'il a quitté sa tanière. Tommy n'avait pu s'empêcher de sourire au mot d'éducation. M. Barlow s'en étant aperçu, continua ainsi : — Ne croyez pas, je vous prie, que j'aie employé cette expression au hasard. Toutes les fois qu'on instruit un animal à faire une chose qui ne lui est pas naturelle, c'est proprement lui donner une éducation. N'avez-vous jamais vu de
jeunes poulains bondir d'un air sauvage sur la prairie?
Tommy. — Pardonnez-moi, monsieur, je me suis arrêté souvent pour les regarder.
M. Barlow. — Et pensez-vous que dans cet état il fût aisé de monter sur leur dos, et de les conduire?
Tommy. — Oh ! point du tout, monsieur. J'imagine au contraire, qu'en se cabrant comme ils font, ils auraient bientôt jeté leur homme à bas.
M. Barlow. — Cependant votre petit cheval vous reçoit souvent sur son dos, et vous porte sans accident chez votre père.
Tommy. — C'est qu'il y est accoutumé.
M. Barlow. — Mais il ne l'a pas toujours été, sans doute. Il n'y a pas bien longtemps que c'était un poulain, aussi sauvage que ceux que vous avez vus bondir sur la prairie.
Tommy. — Il est vrai, monsieur.
M. Barlow. — Et vous n'auriez pas osé le monter alors?
Tommy. — Je m'en serais bien gardé; il se fût bien vite débarrassé de moi.
M. Barlow. — Et comment donc a-t-il été possible de le soumettre au point qu'il vous reçoive docilement sur sa croupe, et qu'il obéisse à tous les mouvements que vous voulez lui donner?
Henry. — Je ne sais pas, monsieur, à moins qu'on n'en soit venu à bout, lorsqu'on a pris soin de le nourrir.
SANDFORD ET MERTOiN 205
M. Barlow. — C'est bien un des moyens dont on a fait usage, mais ce n'est pas le seul. On habitue d'abord le poulain, qui suit naturellement sa mère, à se rendre avec elle dans l'écurie. Alors on le caresse, et on lui présente sa nourriture dans la main, jusqu'à ce qu'il devienne un peu familier, et qu'il souffre qu'on l'approche. On saisit bientôt cette occasion pour lui passer une corde au cou, pour l'accoutumer ensuite à rester paisiblement dans l'écurie, et à se laisser attacher au râtelier. On procède ainsi par degrés d'une instruction à une autre, tant qu'à la fin il apprend à supporter le frein et la selle, et à soumettre ses caprices aux volontés du cavalier qui le monte. Voilà ce qu'on peut appeler proprement l'éducation d'un animal, puisque, par ce moyen, il est obligé de contracter des habitudes qu'il n'aurait jamais prises, s'il eût été abandonné à lui-même. Je savais que l'ours n'avait été réduit qu'à force de coups à se laisser conduire par une chaîne, et à se montrer en spectacle. Je savais qu'il avait dû souvent trembler au son de la voix humaine : et je me suis fondé sur la force de ces impressions, pour le faire soumettre sans résistance à l'autorité que je voulais prendre sur lui. Vous voyez que je ne me suis pas trompé dans mon opinion, et que j'ai heureusement prévenu les accidents qui allaient sans doute arriver à quelqu'un de ces enfants, ou de ces femmes.
Pendant que M. Barlow parlait ainsi, il s'aperçut
que le bras de Tommy était ensanglanté; et lui en ayant demandé la raison, Henry s'empressa de prévenir son ami, pour raconter tous les détails glorieux de son avent\n'e avec le singe. M. Barlow examina la blessure, qu'il trouva n'être pas bien profonde. Il dit à Tommy qu'il était bien fâché de cet accident, mais qu'il le croyait trop ferme pour s'en laisser abattre. Tommy l'assura qu'il n'y songeait plus; et pour l'en persuader, il lui fit mille différentes questions sur la nature des singes, auxquelles M. Barlow répondit de la manière suivante.
— Le singe est un animal très-extraordinaire, qui approche beaucoup de l'homme dans plusieurs parties de sa conformation, ainsi que vous l'avez peut-être observé. On ne le trouve que dans les pays chauds; et il est certaines contrées de l'Amérique où les forêts sont peuplées de troupes innombrables de ces animaux. Le singe est très-adroit; et ses pattes de devant ressemblent assez à nos mains. Il ne s'en sert pas seulement pour marcher, mais encore pour grimj)cr sur les arbres, et pour empoigner ses aliments. 11 se nourrit principalement des fruits sauvages qui naissent dans les forêts (ju'il habite. Aussi c'est sur les arbres qu'il fait son séjour ordinaire, parce qu'il y trouve à la fois son habitation et sa subsistance.
Les singes se hasardent aussi quelquefois à sortir de leurs forêts, pour aller en troupe piller les jardins
du voisinage. On assure qu'ils mettent dans ces expéditions autant de précaution et de vigilance qu'on pourrait en attendre des hommes eux-mêmes. Ils ont soin de poster quelques-uns d'entre eux en faction pour défendre le reste de la troupe de toute surprise. Si l'une des sentinelles voit quelqu'un approcher du jardin, elle donne l'alarme par un cri particulier; et nos brigands s'échappent aussitôt de tous côtés.
— Je ne suis point du tout surpris de ce que vous nous apprenez là, monsieur, dit Henry; car j'ai observé que lorsqu'un vol de corneilles s'abat sur un champ, il y en a toujours deux ou trois qui vont se percher sur l'arbre le plus élevé. Dès qu'elles voient quelqu'un s'avancer vers leurs compagnes, elles les en instruisent soudain par leur croassement, et toute la troupe prend soudain la volée.
— Ce n'est pas tout, reprit M. Barlow : on prétend que les singes emploient aussi une autre méthode fort ingénieuse dans leurs pirateries. Lorsqu'ils veulent aller à la picorée, ils forment une ligne prolongée depuis leur forêt jusqu'au jardin qu'ils ont le projet de dévaster, en se plaçant à une petite distance l'un de l'autre. Alors ceux qui sont grimpés sur les arbres en cueillent le fruit, et le jettent à leurs compagnons, qui sont au-dessous. Ceux-ci le jettent à leurs voisins, qui, à leur tour, le jettent aux plus proches; et ainsi, de patte en patte, le fruit arrive en un moment jusque
dans la forêt où est établi le magasin général des provisions.
Les singes, lorsqu'on les prend très-jeunes, se laissent aisément apprivoiser; mais ils conservent toujours une grande disposition à mal faire. Ils possèdent surtout un talent merveilleux pour imiter ce qu'ils voient faire aux hommes. On raconte à ce sujet quelques histoires vraiment risibles. Je me contenterai de vous en rapporter une.
« Un singe qui venait familièrement dans la chambre de son maître, avait eu souvent occasion d'assister à sa toilette et de lui voir faire la barbe. Il lui prit làdessus fantaisie de se faire barbier. S'étant un jour saisi de l'éponge qui était autour d'un écritoire, il attendit au passage un petit chat blanc qui demeurait dans la même maison ; et, le pressant étroitement contre son corps avec une patte, il le porta jusqu'au plus haut de l'escalier. Les domestiques, attirés par les cris du pauvre minet, montèrent pour s'instruire du sujet de ses plaintes. Quelle fut leur surprise de voir le singe gravement assis sur son dos, tenant le chat en respect sous une de ses pattes de devant, et de l'autre lui frottant le museau avec l'éponge imprégnée d'encre, comme il avait vu le barbier faire à son maître avec la savonnette! Toutes les fois que le petit chat risquait un mouvement pour s'échapper, le singe lui donnait un coup de patte, en faisant les grimaces les plus
risibles : puis il étreignait l'éponge sur son museau, et lui en frottait les moustaches, pour recommencer son opération. »
Cet entretien amusant les avait ramenés jusqu'à la porte de M. Barlow. Ils y trouvèrent un domestique de M. Merton, et un cheval pour conduire Tommy chez son père, qui voulait lui faire passer le reste du jour au château. 11 fut reçu de ses parents avec les plus tendres caresses. Mais quoiqu'il leur fit un long détail de ses occupations et de ses plaisirs, il ne leur dit pas un niot sur l'argent qu'il avait donné à la pauvre famille.
210 OEUVRES DE DERQUIN
Le lendemain, c'élail un dimanche, M. et madame Merton allèrent avec leur fils à l'église. A peine y étaient-ils entrés, qu'il se répandit dans l'assemblée un bourdonnement général, et que tous les regards se tournèrent à la fois vers le petit garçon. M. et madame Merton en furent frappés; mais ils crurent devoir attendre, pour s'éclaircir, que le service fût achevé. Alors, comme ils sortaient ensemble en se donnant la main, M. Merton demanda à son fils quel pouvait être le sujet de l'attention générale qu'il avait excitée dans l'église. Tommy n'eut pas le temps de répondre, car une femme très-proprement vêtue vint avec ses enfants se jeter à ses pieds, en le nommant son ange tutélaire, et en priant à haute voix le ciel de. répandre sur lui toutes les bénédictions qa'il méritait par sa bienfaisance. M. et madame Merton furent quelques instants sans rien comprendre à cette scène extraordinaire. Mais lorsque enfin ils apprirent le secret de la générosité de leur fils, ils n'en parurent guère moins affectés que la personne même qui en avait été l'objet. Ils répandirent des larmes de tendresse sur Tommy, et l'embrassèrent avec transport, sans faire attention à la foule dont ils étaient environnés. Enfin, revenus un j)eu à eux-mêmes, ils prirent congé de la pauvre femme, et s'empressèrent de remonter dans leur voiture, saisis d'un sentiment délicieux, qu'il est plus aisé de concevoir que de décrire.
Il y avait près de six mois écoulés, depuis que
Tommy était entré dans la maison de M. Barlow. Combien il était changé depuis ce temps! Ce n'était plus cet enfant orgueilleux et pusillanime, qui se croyait fait pour dominer sur les autres, et qui n'était capable d'aucun empire sur lui-même. Son esprit commençait à prendre une idée plus juste des choses; sa raison s'était agrandie ; ses sentiments s'étaient ennoblis ; et toutes les parties de son corps avaient acquis en même temps une nouvelle vigueur.
L'hiver commençait maintenant à régner avec une rigueur extraordinaire. Les ruisseaux s'étaient convertis en masses solides de glace. La terre, couverte de frimas, offrait à peine une maigre subsistance à ses habitants. Les petits oiseaux qui se plaisaient, il y avait peu de jours, à sautiller dans la verdure, en répétant leurs jolies chansonnettes, semblaient déplorer en silence les horreurs de la saison. Tommy fut un jour bien étonné, en entrant dans sa chambre, d'y voir un petit oiseau qui voltigeait dans tous les coins, sans avoir cependant l'air de s'effaroucher de sa présence. Il courut aussitôt appeler M. Barlow qui, après avoir regardé son nouvel hôte, lui dit qu'on nommait cet oiseau Rouge-gorge, et qu'il était naturellement plus familier avec les hommes et plus disposé à cultiver leur société qu'aucun autre oiseau. — La pauvre petite créature, ajouta-t-il, manque aujourd'hui de subsistance, parce que la terre est couverte de neiue; et c'est la faim qui lui inspire cette bar-
diesse extraordinaire. — En ce cas, monsieur, dit Tommy, si vous voulez me le permettre, je vais chercher un morceau de pain, et je me chargerai du soin de le nourrir. — Je le veux bien, répondit M. Barlow; mais commencez par ouvrir la fenêtre, pour qu'il voie que vous n'avez pas intention de le retenir prisonnier — Tommy courut aussitôt chercher du pain; et, à son retour il ouvrit la fenêtre, après avoir jeté quelques miettes sur le plancher. Il eut la satisfaction de voir son joli hôte sautiller légèrement autour de lui, et
faire avec confiance le plus joyeux repas. L'oiseau s'envolant ensuite hors de la chambre, alla se percher sur un arbre voisin, et se mita chanter, comme
s'il eût voulu payer Tommy de l'hospitalité qu'il lui avait donnée.
Tommy fut enchanté d'avoir formé cette nouvelle connaissance. Depuis ce jour, il ne manqua jamais de tenir sa fenêtre ouverte, et de jeter des miettes de pain sur le plancher. L'oiseau, de son côté, ne manquait jamais de venir et de se régaler hardiment sous la protection de son bienfaiteur. Cette douce intimité s'accrut bientôt à tel point, que le petit oiseau allait se percher sur l'épaule de Tommy et manger dans sa main, en répétant sa plus jolie chanson. Tommy en était si transporté, qu'il appelait souvent Henry et M. Barlow, pour les rendre témoins des caresses de son favori ; et il aurait, je crois, oublié son déjeuner, plutôt que de manquer à lui en réserver une partie.
Mais hélas ! que les félicités de ce monde sont passagères ! Tommy était monté un jour pour donner la ration ordinaire à son petit ami. De quel spectacle il fut frappé en ouvrant la porte de sa chambre! Il vit le pauvre oiseau étendu tout sanglant sur le plancher, et rendant le dernier soupir. Un gros chat, qui profita de l'occasion de la porte ouverte pour s'esquiver, lui apprit quel était l'auteur de ce meurtre. Il descendit aussitôt, les larmes aux yeux, pour raconter à M. Barlow la mort déplorable de son favori, et solliciter sa vengeance contre le matou. M. Barlow prit beaucoup de part à son affliction, et lui demanda quelle peine il voulait infliger au meurtrier.
Tommy. — Quelle peine, monsieur? Ah ! il n'en est point d'assez rigoureuse contre ce méchant animal. Il faut que je le tue, comme il a (ué le pauvre oiseau.
M. Barlow. — Mais pensez-vous qu'il se soit porté à cette action par quelque sentiment d'animosité contre l'oiseau ou contre vous?
Tommy réfléchit un moment, et répondit qu'il ne soupçonnait pas le chat d'avoir eu contre l'un ni-l'autre aucune inimitié particulière.
31. Barlow. — Il me semble donc que vous auriez tort de vouloir le traiter comme un ennemi. Mais ditesmoi, je vous prie, n'avez- vous jamais observé à quoi le porte son instinct, à la vue d'un oiseau, d'un rat, d'une souris, ou de quelque autre petit animal?
Tommy. — J'ai vu qu'il les poursuit pour les prendre, et que, lorsqu'il les attrape, il les dévore avec avidité.
M. Barlow. — Et l'avez-vous jamais corrigé pour s'être comporté de cette manière? Avez-vous jamais essayé de lui faire prendre d'autres habitudes?
Tommy. — Non, monsieur. Il est bien vrai que j'ai vu Henry, lorsque le chat avait pris une souris, et qu'il la tourmentait, la ravir de ses griffes, et la remettre en liberté; mais, moi, je ne l'ai jamais fait.
M. Barlow. — En ce cas, vous êtes plus bKàmablc que le chat lui-même. Vous avez observé qu'il était naturel à tous ceux de son espèce de détruire les souris et les oiseaux, lorsqu'ils peuvent les atteindre;
el cependant vous n'avez pris aucune peine pour mettre votre favori à l'abri de ce daager. Tout au contraire, en l'accoutumant à venir dans votre chambre, et à se croire en sûreté sous votre protection, vous l'avez livré à une mort violente, qu'il aurait sans doute évitée, s'il fût resté dans son état sauvage. N'aurait-il pas été plus sage d'apprendre au chat à ne plus faire sa proie des petits oiseaux, qu'il ne serait juste de lui donner la mort pour une action que vous ne l'avez jamais instruit à regarder comme une chose défendue?
Tommy. — Est-ce que cela aurait été possible ?
M. Barlow. — Très-possible, sans doute, et je me flatte de vous le faire voir par l'expérience.
Tommy. — Ah ! pourquoi ne l'ai-je pas su plus tôt ! Mais, monsieur, à quoi bon laisser vivre un méchant animal qui ne se nourrit que de sang?
M. Barlow. — Parce que si vous vouliez exterminer toutes les créatures qui font leur proie des autres, vous en laisseriez bien peu de vivantes.
Tommy. — Oh ! mon pauvre petit oiseau, que ce vilain chat m'a tué, je suis bien sur qu'il n'a jamais été coupable d'une méchanceté pareille !
M. Barlow. — Je n'en répondrais pas avec autant d'assurance que vous. Allons voir dans les champs de quoi se nourrissent ceux de son espèce : nous serons en état d'en parler avec plus de certitude.
M. Barlow mena Tommy se promener dans la campagne, et ils ne tardèrent pas à voir un rouge-gorge
216 OGUVUi:S DE bi-:rqiiin
qui furetait dans la neige, et qui prit bientôt quelque chose dans son bec.
M. Barlow. — Ha, ha ! qu'est-ce donc qu'il tient ainsi ?
Tommy. — Oh ! monsieur, c'est un gros ver de terre. Voyez, voyez comme il l'avale. Je n'aurais jamais cru qu'un si joli petit oiseau put être si cruel.
M. Barlow. — Et croyez-vous qu'il se doute du tourment qu'il vient de faire souffrir à cet insecte?
Tommy. — Non, monsieur, je ne le crois pas.
M. Barlow. — Vous voyez donc que ce qui serait une cruauté en vous, qui êtes doué d'intelligence et de réflexion, n'en est pas une en lui. La nature lui a donné du goût pour les insectes, et il obéit aveuglément à son instinct', de la même manière que le bœuf obéit au sien, en se nourrissant de gazon, et l'àne, en mangeant des chardons et des épines.
Tommy. ■ — Le chat ne savait donc pas qu'il commettait une cruauté, lorsqu'il a mis en pièces le pauvre oiseau ?
M. Barlow. — Pas plus que l'oiseau que nous venons de voir, ne croyait en commettre une, en dévorant l'insecte. La nourriture naturelle des chats, ce sont les rats, les souris et les oiseaux qu'ils peuvent saisir par \iolence, ou sui prendre par ruse. 11 était impossible (pie le mien connût le prix que vous attachiez à votre rouge-gorgc. Ainsi, en le prenant, il n'avait pas plus intention de vous offenser, que s'il eût pris une souris.
Tommy. — Mais, en cc cas, si j'apprivoisais un autre oiseau, il le tuerait comme il a tué le premier?
M. Barlow. — Peut-être ne serait-il pas difficile de prévenir ce malheur. J'ai ouï dire à des gens qui vendent des oiseaux, qu'il est un moyen d'empêcher les chats de les manger.
Tommy. — Ah! monsieur, si vous le savez, hàtezvous, je vous en conjure, de me l'apprendre.
M. Barlow. — Vous pourriez l'oublier. Attendons que l'occasion se présente d'en faire l'épreuve.
Tommy. — Nous verrons, monsieur le matou, si l'on ne saura pas vous guérir de votre gourmandise.
M. Barlow. — Vous avez raison. Il vaut toujours mieux corriger les mœurs d'un animal, que de le détruire. D'ailleurs, j'ai une affection particulière pour ce chat, parce que je l'ai eu tout petit, et que j'ai su le rendre presque aussi caressant et aussi familier qu'un bon chien. Il vientl^tous les matins gratter à la porto de ma chambre, et il miaule tout doucement, jusqu'à ce que je l'aie fait entrer. Pendant nos repas, il s'assied, comme vous le savez, à un coin de la table, avec autant de gravité qu'un convive de cérémonie, sans jamais s'aviser de toucher au moindre plat. Vousmême, je vous ai vu souvent le caresser avec une grande affection, tandis qu'il relevait so/i dos et remuait sa queue, pour vous montrer qu'il éiait sensible à vos aniitiés.
Quelques jours après cet entretien, un autre rouiie-
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gorge qui souffrait aussi de la rigueur du temps, vint chercher un asile dans la maison. Tommy, qui se rappelait le sort déplorable du premier, ne voulut lier connaissance avec celui-ci et l'encouragera aucune familiarité, jusqu'à ce qu'il eut appris le secret de prévenir les insultes du chat. Il courut aussitôt avertir M. Barlow, qui s'empressa de remplir la promesse qu'il lui avait faite. Pour cet effet, il attira l'oiseau dans une cage de fil de laiton ; et dès qu'il y fut entré, il ferma la porte, pour l'empêcher d'en sortir. Il prit ensuite un petit gril de fer, dont on se servait dans la cuisine pour faire cuire la vinnde sur les charbons. Il le fit chauffer, jusqu'à ce qu'il fût près de rougir, el le plaça debout à terre, tout près de la cage, après l'avoir entouré de meubles, de manière qu'on n'en put approcher que par ce côté. Il fit alors venir le chat; et, après s'être assuré qu'il avait bien remarqué l'oiseau dont il s'imaginait déjà faire sa proie, il sortit de la chambre avec les deux enfants, pour laisserle matou plus libre dans ses opérations. Ils avaient eu soin do ne pas fermer entièrement la porte, afin de pouvoir regarder à travers l'ouverture ce qui allait se passer. Us virent d'abord le chat fixer des yeux enflammés sur la cage, et s'en approcher dans un profond silence, pliant son corps sur ses jambes, et touchant le plancher de son ventre. Puis, lorsqu'il se crut à une distance convenabhî, il s'élança d'un saut impétueux, (jui aurait été probablement funeste au prisonnier, si
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le gril, placé devant sa cage, n'eut brisé, par sa résistance, la violence de l'assaut. Ce n'est pas tout. Les barres en avaient été si bien chauffées, que le chat,
en bondissant contre elles, se brûla les pattes el le museau. Il se retira du champ de bataille, en poussant des miaulements désespérés; et telle fut la force de cette leçon, qu'il ne lai arriva jamais, depuis une aventure si mémorable, de chercher encore à manger les oiseaux.
La rigueur du froid augmentait de jour en jour, tous les animaux sauvages se virent forcés, par la faim, d'approcher de plus près des habitations des hommes,
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pour y trouver quelquo nouiTitiirc. Les lièvres mêmes, les plus craintifs des animaux, venaient par troupes rôder autour du jardin, cherchant le peu d'herhages que les soins des jardiniers avaient sauvé des ravaii;cs de la gelée. Ils les eurent bientôt dévorés; et la faim les i)ressant toujours de plus on plus, ils commencèrent à ronger l'écorce des arbres, pour satisfaire à leurs besoins. Tommy se promenant un jour dans ses plantations, eut le chagrin de voir que ses plus beaux arbres, qu'il avait plantés de ses propres mains, et dont il s'était promis de si beaux fruits, avaient été dépouillés jusqu'à la racine. Il fut si désolé de voir toutes ses espérances détruites, qu'il courut, les larmes aux yeux, vers M. Barlow pour lui demander justice des déprédateurs.
— .le suis bien fâché du tort qu'ils vous causent, dit M. BailoNv; mais il est maintenant trop tard pour l'empêcher. — Hélas! oui, répondit Tommy; mais il faut fusiller tous ces brigands pour les punir du dégât (ju'ils ont fait. — H y a peu de temps, répliqua M. Barlow, que vous avez fait grâce au chat, (juoi(pi'il vous eût pris votre oiseau ; et maintenant vous voulez dé- (ruirc les lièvres pour quelques ])ieds d'arbres qu'ils vous ont rongés. Tommy païut un peu confondu par cette rédexion ; puis il dit : — Encoie si ce n'étaient pas les miens! — .le nous suis obligé de la préférence, répondit M. Barlow. — Au moins, rejirit Tommy, si ce n'élaicFJt pas di;s arbres à fruit! — Eh! mon
cher ami, répliqua M. Barlow, comment poiivez-vous exiger d'un lièvre qu'il distingue un ormeau d'un abricotier, ou qu'il s'attache à mes arbres plutôt qu'aux vôtres? Si vous aviez voulu les mettre à l'abri de ses atteintes, il fallait les entourer de ronces piquantes, comme j'ai mis un gril brûlant devant votre oiseau Mais, mon cher Tommy, c'est à votre cœur que je m'adresse. Dans une disette aussi cruelle que les animaux la souffrent à présent, ne croyez-vous pas qu'il serait généreux de leur pardonner ce que le besoin leur a fait faire malgré eux-mêmes? M. Barlow prit alors les deux amis par la main, et les mena dans un champ de navets qui lui appartenait. A peine y étaient-ils entrés, qu'il s'en éleva un vol d'alouettes si nombreux, qu'il obscurcissait presque les airs. Voyez, dit M. Barlow^, ces oiseaux m'ont à peine laissé un brin de verdure. Cependant je serais bien fâché de vouloir leur faire du mal pour le dommage qu'ils me causent. Jetez les yeux autour de vous dans toute l'étendue de l'horizon, vous ne voyez qu'un triste désert qui ne présente plus aucune subsistance aux pauvres animaux. Eh bien ! refuserai-je de faire en leur faveur quelque léger sacrifice de ma richesse? Non, non, (jue le ciel me préserve de cette ingratitude! Ce sont ces mômes oiseaux qui, dans un temps plus doux, ont égayé mes promenades par leurs joyeuses chansons. Ils me le rendront bien encore lorsque le printemps sera venu.
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Toiiiniy fut vivement touché âe ces paroles attendrissantes; et, se jetant au cou de M. Barlow. — Non, monsieur, lui dit-il, je n'ai plus de regret à mes pertes. Mais, hélas! que l'hiver est une saison cruelle! Elle n'est bonne qu'à faire souffrir toutes les créatures. Je voudrais que ce fût toujours l'été.
M. Barlow. — Pienons garde, mon enfant, à ne pas nous laisser égarer par nos désirs. 11 est quelque pays où l'été règne pendant toute l'année. Mais les habitants de ces climats se plaignent des chaleurs insupportables qu'ils éprouvent, encore plus que vous ne vous plaigniez ici du froid. Avec quel plaisir ils verraient l'hiver s'approcher, lorsqu'ils sont accablés sous les pesantes chaleurs d'un soleil dévorant!
Tommy. — En ce cas, j'aimerais à vivre dans un pays où il ne fit jamais ni trop froid ni trop chaud.
M. Baklow. — Une pareille température est difficile à trouver; et si elle règne en quel({ue endroit, c'est dans une si petite portion de la terre, (ju'elle ne pourrait contenir un grand nombre d'habitants.
Tommy. — Je penserais alors (ju'elle devrait être si peuplée, (ju'on auiait de la peine à s'y remuer; car chacun doit désirer naturellement d'y |)asser sa vie.
M. Bai'iLow. — J'en conviens avec vous. Cependant les peuples (jiii \ivent sous les plus beaux climats, sont qucl({iiefois moins attachés à leur pays, (jue les habitants des plus tristes régions. L'habitude enchaîne les hommes au genre de vie qu'ils mènent depuis l'en-
fance, et les rend également satisfaits de la place où ils ont reçu le jour. Il est un pays que l'on nomme la Laponie, qui s'étend beaucoup plus avant vers le nord qu'aucune partie de l'Angleterre, et dont la surface est couverte de neige pendant presque toute Tannée. Eh bien ! les malheureux qui l'habitent, ne voudraient pas changer leur triste séjour contre aucune autre partie de l'univers.
Tommy. — Et comment font-ils pour vivre dans un pays si affreux?
M. Barlow. — Vous auriez de la peine à l'imaginer. Le sol ne pouvant produire aucune espèce de moisson, ils sont absolument étrangers à l'usage du pain. Ils n'ont point d'arbres qui leur donnent de fruits, et ils ne connaissent ni moutons, ni chèvres, ni vaches, ni cochons.
Tommy. — Mais enfin qu'ont-ils pour subsister?
M. Barlow. — Ils ont une espèce de cerf plus grand qu'aucun de ceux que vous aurez pu voir dans les parcs de nos grands seigneurs. Ces animaux, que l'on nomme rennes^ se laissent apprivoiser ; et on les instruit à vivre en troupeaux et à obéir à leurs maîtres. Dans le court espace de temps que dure l'été de ce pays, ils vont paitre dans les vallées où l'herbe vient fort épaisse, et d'une grande hauteur. Pendant l'hiver, lorsque la terre est couverte de neige, ils fouillent avec le pied, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une espèce de mousse qui croit par-dessous, et dont ils se nour-
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rissent. Les rennes ne fournissent pas seulement des aliments à leurs maîtres, ils leur donnent encore de (juoi se vêtir, et se tenir plus chaudement dans leurs habitations. Une partie du lait de ces animaux sert au Lapon pour vivre pendant l'été. Il réserve le reste dans des vaisseaux de bois, pour lui servir pendant l'hiver. Ce lait, exposé à la gelée, devient si dur, que lorsqu'on veut en faire usage, on est obligé de le briser à coups de hache. Il arrive souvent que la neige est si épaisse, que les pauvres rennes peuvent à peine trouver même de la mousse. Alors le maître est dans la nécessité de les tuer et de se nourrir de leur chair. Il emploie leurs peaux à se faire de bons habits à lui et à sa famille, ou il les étend à terre Tune sur l'autre, pour y dormir plus mollement.
Les maisons en Laponie ne sont que des huttes faites avec des perches qu'on enfonce de biahs dans la terre, et que l'on réunit au sonmiet, en y laissant néanmoins un \ ide pour y donner passage à la fumée. Cette légère charpente est couverte de peaux d'animaux, ou de toile grossière, ou mémo d'écorce d'aibre et de gazon. On ménage du côté du midi une p(;tite ouverture, à travers lacjuelle on se glisse en rain|)ant, soit pour entrer dans la hutte, soit ])our en sortir. Le milieu est occupé par un large foyer. Des hommes qui sont si faciles à contenter, ignorent absolument l'usage de la phq)art des choses que l'on croit ici nécessaires. Chacun d'eux fait pour soi-même ce que lui demandent
SANDFORD ET MERTOiN 2-25
SCS besoins réels. Ils ne se nourrissent que d'oiseaux, de poissons, de lait et de la chair des rennes ou des ours qu'ils peuvent tuera la chasse. Ils dépouillent l'écorce du sapin, qui est presque le seul arbre qui croisse sur leurs tristes montagnes; ils en ôtent ensuite la pellicule intérieure, et la font bouillir pour la manger avec leurs viandes enfumées. Le plus grand bonheur de ce peuple est de se conserver libre et de vivre sans frein. Aussi ne restent-ils pas toujours fixés dans le mémeendroit. Ils enlèvent aisément leurs maisons, et en chargent les pièces sur leurs traîneaux, avec le peu de meubles qu'ils possèdent, pour aller s'établir dans quelque autre partie de la contrée.
Tommy. — Ne m'avez-vous pas dit, monsieur, qu'ils n'ont ni chevaux, ni bœufs? Ils tirent donc leurs traîneaux eux-mêmes?
M. Barlow. — Non, mon ami. Les rennes sont si dociles, qu'ils se laissent attacher aux traîneaux, et les tirent avec une vitesse surprenante sur la neige endurcie par la gelée. Ils courent environ six lieues par heure. C'est de cette manière que vivent les Lapons, avec la facilité de changer de séjour aussi souvent qu'ils en ont fantaisie. Dans le printemps, ils mènent paître leurs rennes sur les montagnes. Dès que l'hiver s'approche, ils descendent avec eux dans les vallées, où ils sont mieux protégés contre la violence des vents. Au reste, ils n'ont ni villes, ni villages, ni champs cultivés, ni routes frayées, ni auberges
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pour les voyageurs, ni magasins, ni boutiques pour se pi'ocurer les commodités de la vie. Toute la face de la contrée ne présente qu'un horrible désert. De quelque côté qu'on tourne la vue, on ne découvre que de hautes montagnes couvertes de neige et couronnées de brouillards. On n'y voit aucune autre espèce d'arbres que de noirs sapins et de tristes bouleuux. Ces montagnes fournissent une retraite à des milliers d'ours affamés, qui sont continuellement à courir pour chercher leur proie parmi les troupeaux de rennes : en sorte que les Lapons sont obligés de se tenir sans cesse en garde pour leur propre défense. Ils attachent à leur pieds de longues planches pour pouNoir se soutenir sur la neige sans enfoncer; et, malgré ce poids, ils sont si agiles, qu'ils atteignent les ours à la course et les tuent avec des flèches (ju'ils savent fabritjuer. Quelquefois ils surprennent ces animaux dans les cavernes où ils se réfugient pendant l'hiver. Alors ils les attaquent avec des piques; et quoique le plus grand d'entre eux ne soit guère plus haut que vous, ils sortent ordinairement \ictorieuxdu combat. Lors(ju'un Lapon a tué un ours, il le porte en triom[)he sur son traîneau jus(]u'à la porte de sa hutte; il le dépèce, en fait bouillir les morceaux dans un pot de fer, et il invite ses amis à partager son repas. C'est le seul apprêt qu'ils connaissent pour leur cuisine; et ils trouvent leur chair très-délicate. Ils mettent la graisse à part pour la faire fondre et la boire toute chaude.
Assis autour de leur foyer, ils s'amusent à raconter l'histoire de leurs exploits à la chasse ou à la pèche, jusqu'à ce que le repas soit fini. Quoiqu'ils mènent une vie si grossière, ils sont naturellement bons, francs et hospitaliers. Si un étranger vient leur demander un asile, ils le reçoivent avec bonté, et le régalent du mieux qu'il leur est possible, sans vouloir rien prendre en payement, si ce n'est un peu de tabac, qu'ils aiment beaucoup à fumer.
Tommy. — Les pauvres gens, que je les plains de mener une vie si malheureuse ! 3Iais, monsieur, avec la misère qu'ils souffrent, et l'exercice violent qu'ils se donnent, ils doivent être toujours malades?
M. Barlow. — Avez-vous observé que ceux qui mangent et boivent le mieux, et qui supportent le moins de fatigues, soient les plus exempts de maladie?
Tommy. — Non pas toujours, monsieur. Je me souviens de deux ou trois gentilshommes que j'ai vus dîner chez mon papa, qui mangent une quantité de viande extraordinaire, et qui boivent, à chaque instant, de grands verres de vin et de liqueur : et ces pauvres gens ont perdu l'usage de presque tous leurs membres. Leurs jambes enflées sont presque aussi grosses que mon corps. Leurs pieds sont si délicats, qu'ils ne peuvent les poser à terre, et leurs genoux si roides, (ju'ils ont de la peine à les plier. Il ne faut pas moins de deux ou trois de leurs gens pour les tirer de leur carrosse, et ils ne sauraient se soutenir sans béquilles.
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Cependant je ne les ai jamais entendus parler d'autre chose (pie de manger et de boire.
M. Baulow. — Et vous souvenez-vous d'avoir vu des paysans perdre aussi l'usage de leurs membres par la même maladie ?
ÏOMMY. — Non, monsieur, je n'en ai jamais vu.
M. Baklow. — Ainsi donc la fatigue et une noui'rilure légère ne sont peut-être pas aussi contraires à la santé que vous l'auriez imaginé. Ce genre de vie pourrait bien n'être pas aussi malsain que l'intempérance à hupielle on voit les personnes les plus riches se livrer oi'dinairement. J'ai lu, il n'y a pas longtemps, une histoire sur ce sujet, que je vais vous dire, si vous le voulez.
Tommy. — Si je le veux, monsieur! Oh ! oui, sans doute. Vous savez bien (|ue je ne demande pas mieux.
M. Barlow se mit alors à raconter l'histoire suivante :