LE GOUTTEUX
« Dans l'une des principales villes d'Italie vivait le seigneur Anticornaro, à"qui ses pères avaient transmis lin immense héritage, et (jui se croyant exempté, par la richesse, du besoin de cultiver son esprit et d'exercer les foices dcî son corps, avait pris l'habitude de passer la jouinée entière à manger. Tout l'exercice de sa
pensée se bornait au soin d'imaginer ce qu'il pourrait ajouter au luxe de sa table, et comment il trouverait le moyen de se procurer les friandises les plus recherchées.
0 L'Italie produit d'excellents vins; mais ce n'était pas assez pour notre gourmand. Il avait des correspondants en diverses parties de France et d'Espagne, pour lui acheter les vins les plus précieux de ces contrées. Il entretenait aussi des agents dans toutes les villes maritimes, qui étaient chargés de lui envoyer, chaque jour, les poissons les plus délicats. Les principaux pourvoyeurs de la ville étaient en compte ouvert avec lui, pour lui fournir le gibier le plus fin et le plus rare. 11 avait encore un homme dans sa maison pour lui donner des avis sur sa pâtisserie et ses desserts.
« Aussitôt après son déjeuner, il avait coutume de se retirer dans sa bibliothèque. N'allez pas croire pour cela qu'il lui arrivât jamais d'ouvrir un livre pour s'instruire ou pour s'amuser. Assis gravement sur un fauteuil, il se faisait passer une serviette sous le menton, et citait devant lui son chef de cuisine. Celui-ci venait aussitôt, suivi de deux estafiers, qui portaient chacun un vaste bassin d'argent, où étaient arrangées plusieurs coupes, remplies de toutes les sauces qu'on avait pu imaginer. Le seigneur Anticornaro trempait, avec la plus grande solennité, un morceau de pain dans chaque sauce, et décidait de celle qu'on
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devait lui servir à son repas, avec une attention aussi sérieuse que s'il eût signé des edits pour l'administra-
tion d'un lirand royaume. Lorsque cette importante, affaire était ainsi terminée, il se jetait sur un sopha pour se délasser d'un si grand travail, et se rafraîchir par le sommeil, jus(|u'à l'heure du diiKM*.
« N'attendez point que j'entreprenne ici la peinture de ses repas. Il serait aussi difficile de vous décrire la variété surprenante de poissons, de viandes et de pâtisseries qu'on étalait devant lui, que de vous peindre la gloutonnerie avec laquelle il mangeait de tout, irritant son appétit par les sauces les plus fortes et les liqueurs les plus échauffantes, jusqu'à ce qu'enfin il
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fût obligé de s'interrompre, non parce que ses besoins étaient satisfaits, mais par l'impossibilité absolue de faire entrer encore quelque chose dans son estomac.
« Il avait longtemps mené ce genre de vie sans en avoir éprouvé que des incommodités passagères. Mais à la fin, il devint d'une rotondité si énorme, qu'à peine pouvait-il se mouvoir. Lorsqu'il était couché, son ventre paraissait élevé comme une montagne. Ses* joues retombaient jusque sur ses épaules, et ses jambes, malgré l'air de colonnes qu'elles avaient par leur grosseur, semblaient être trop faibles pour supporter le poids immense de son corps. Ajoutez à cela qu'il était tourmenté par des indigestions continuelles, et par des crampes insupportables qui se terminèrent bientôt en de violents accès de goutte. Les douleurs, il est vrai, se calmèrent un peu au bout de quelques jours; et le malheureux glouton s'en croyant délivré revint à ses premières habitudes d'intempérance. Mais l'intervalle de son repos fut plus court qu'il ne pensait. Les attaques du mal devinrent si fréquentes et si vives, qu'il se vit à la fin privé de l'usage de presque tous ses membres. Dans cette malheureuse situation, il résolut d'aller consulter un médecin qui demeurait dans la même ville, et qui avait la réputation de faire des cures admirables.
— Docteur, lui dit-il, en l'abordant, vous voyez l'état misérable auquel je suis réduit.
Le Médecin. — Je le vois en effet, monsieur, et je
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suppose quo vous y avez contribué par quelques excès.
AxTicoRNAuo. — Des excès, docteur ? Je crois que bien peu de personnes ont moins de reproches à se faire (jue moi sur cet article. Il est vrai que je fais de bons repas; mais je ne me suis jamais enivré de liqueurs fortes.
Le Médecin. — C'est donc que vous passez trop de temps à dormir?
Anticoknaro. — Plût au ciel que je fusse avec le sommeil aussi bien que vous le pensez. A la vérité, je passe dans mon lit environ douze heures de la journée, parce que je trouve l'air picjuant du matin extrêmement contraire à ma constitution. Mais je suis si troublé par des vents et des chaleurs d'entrailles, qu'à peine puis-je fermer l'œil de toute la nuit : ou si je m'assoupis un moment, je sens des oppressions qui m'étouffcnt, et je me réveille avec des sueurs froides, comme si j'étais à l'agonie.
Le Médecin. — Voilà des symptômes très-alarmants. Je suis surpris que des nuits si agitées n'aient pas déjà cnllammé votre bile, et consumé votre sang.
Anticornaho. • — Je n'y résisterais pas sans doute, si je ne cherchais à me procurer du sommeil deux ou trois fois par jour : ce (jui me met en état de parer à ces insomnies.
Le Médecin. — Et \ous donnez- vous de l'exercice? Je crains que votre état ne vous permette pas d'en faire beaucoup.
Anticorxaro. — Pardonnez-moi, monsieur. Je n'ai jamais manqué d'aller me promener dans mon carrosse une ou deux fois par semaine. 3Iais dans ma situation actuelle, il ne m'est pas possible de le faire. Outre que le plus léger mouvement met en désordre toute ma machine, je me sens des lassitudes et des tiraillements si insupportables dans les jambes, qu'il me semble, à tout moment, qu'elles vont me quitter.
Le Médecin. — Je dois vous dire, monsieur, que votre situation est bien fâcheuse; mais elle n'est pas absolument désespérée : et si vous avez le courage de vous imposer quelques privations sur votre nourriture et sur votre sommeil, je ne doute pas que vous n'en receviez un grand soulagement.
Anticornaro. — Hélas ! docteur, je vois que vous connaissez bien peu la délicatesse de ma constitution, puisque vous me prescrivez un régime qui m'aurait bientôt emporté. Le matin, lorsque je me lève, je me trouve dans un état de défaillance, comme si toutes les facultés de la vie allaient s'éteindre en moi. Mon estomac est affadi de nausées. J'ai dans toute la tète des douleurs sourdes et des étourdissements. En un mot, je sens une telle faiblesse dans mes esprits, que, sans le secours de deux ou trois bons cordiaux ou d'un bon restaurant, je ne serais pas en état d'achever la matinée. Non, docteur, j'ai une si grande confiance dans votre savoir, (pi'il n'est ni pilule, ni médecine que je ne prenne sur votre ordonnance; mais pour changer
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la moindre cliose à mon régime, cela esl impossible.
Le Médecin. — C'est-à-dire que vous désirez la santé, sans vouloir rien faire pour la recouvrer. Vous imaginez sans doute que toutes les suites d'un genre de vie si destructeur peuvent être réparées par un julep ou par une décoction de séné. Gomme je ne puis vous guérir à ces conditions, je me reprocherais de vous laisser un moment dans l'erreur. Votre guérison est hors du pouvoir de la médecine, et vous ne pouvez l'obtenir que par vos propres moyens.
AxTicoRNARO. — Qu'il cst affrcux de se voir ainsi condamner dans la fleur de sa vie ! Insensible et cruel docteur, ne voulez-vous rien entreprendre pour me soulager?
Le Médecin. — Je vous ai déjà dit, monsieur, tout ce que je pouvais vous dire. 11 me reste cependant à vous apprendre que j'ai un de mes confrères à Padoue, qui est l'homme d'Italie le plus habile pour la guérison de la goutte. Si vous pensez (pi'il vaille la peine de le consulter, je vous donnerai pour lui une lettre de recommandation ; mais il faudra faire vous-même la route, attendu qu'il ne se déplace jamais, quand ce serait pour un prince.
« Ici finit l'entretien ; car le seigneur Anticornaro, qui s'effrayait de la seule pensée d'un voyage, prit brusquement congé du docteur, et retourna chez lui tout découragé. Ses maux ne firent (jue s'accroitre de jour en jour; et comme l'idée du médecin de Padoue
n'était pas sortie un instant de son esprit, il prit entin la résolution décidée de recourir à lui. Pour cet effet, il se fit faire une litière d'une forme alors nouvelle, dans laquelle il pouvait s'étendre pour dormir, ou s'asseoir à son aise pour manger. Le chemin n'était pas de plus d'une journée de marche ordinaire; mais, pour éviter la fatigue, il crut devoir y employer quatre jours. Sa litière était suivie d'une voiture chargée de toutes les provisions qui peuvent servir à la bonne chère. Le cortège était fermé par une foule de cuisiniers et de marmitons, afin que rien ne put manquer à sa table pendant la route. Après un voyage trèsennuyeux, il entra le quatrième jour dans Padoue ; et s'étant informé de la demeure du docteur Ramozzini, il se fit conduire à sa porte. Descendu de sa litière sur les épaules d'une demi-douzaine de ses gens, il fut introduit dans un petit salon, d'où l'on voyait une salle spacieuse, où étaient vingt à trente pauvres à diner. Le docteur se promenait autour de la table, en invitant gaiement ses convives à manger de bon appétit « Mon ami, disait-il à un homme extrêmement pâle, il faut que vous mangiez encore cette tranche de bœuf, ou votre estomac ne se rétabHra jamais. — Tenez, mon cher, disait-il à un autre, buvez ce verre de bière. Elle arrive tout nouvellement d'Angleterre. C'est un spécifique excellent contre les fièvres nerveuses. — Et vous, dit-il à un troisième, comment va votre jambe? — Beaucoup mieux, monsieur, répondit celui-ci, de-
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puis que VOUS avez la charité de me recevoir à votre table. — Fort bien, reprit le docteur, vous serez guéri dans quinze jours, si vous continuez de vous bien nourrir. — Dieu soit loué, se dit tout bas le seigneur Anticornaro, qui avait entendu ces entretiens avec un plaisir infini, j'ai enfin trouvé un médecin raisonnable ! Celui-ci ne me fera pas mourir d'inanition, sous prétexte de me guérir, comme ce maudit charlatan, aux griffes duquel j'ai si heureusement échappé. A la fin, le docteur congédia sa compagnie, qui se retira, en le chargeant de louanges et de bénédictions. Il s'approcha alors du seigneur Anticornaro, qu'il reçut avec beaucoup de civilité ; et après avoir lu sa lettre de recommandation, il lui dit : — Monsieur, la lettre de mon savant ami m'a pleinement instruit des particularités de votre maladie. Elle est effectivement difficile à guérir; mais je pense qu'il ne faut pas entièrement désespérer d'un parfait rétablissement. Si vous voulez vous confier à mes soins, j'emploierai toutes les ressources de mon art; mais j'y mets une condition indispensable : c'est que vous renverrez dès aujourd'hui tous vos domestiques, et que vous vous engagerez solennellement à suivre mes ordonnances, au moins pour un mois. Sans cette soumission, je ne voudrais pas entreprendre la cure même d'un monarque. — Docteur, répondit Anticornaro, les personnes de votre j)rofession (jue j'ai consultées, ne devraient pas, je l'avoue, me prévenir beaucoup en votre faveur^ et
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j'hésiterais à souscrire à une pareille proposition de la pari de tout autre que vous. — Vous êtes le maître, monsieur, réj)liqua le docteur. Employez-moi, ou ne m'employez pas, cela est entièrement à votre disposition. Mais comme je suis au-dessus de toute vue mercenaire, je ne hasarde point la gloire d'un art aussi noble que le mien, sans une espérance raisonnable de succès. Et quel succès pourrais-je me promettre contre une maladie aussi obstinée, si vous ne vouliez pas répondre à mes efforts pour la combattre ? — En effet, dit le seigneur Anticornaro, ce que vous dites est si sensé, et ce que j'ai vu de votre conduite m'inspire tant de confiance, que je veux bien vous donner surle-champ des preuves de la docilité la plus étendue. Il lit aussitôt venir ses domestiques, et leur ordonna de s'en retourner dans sa ville, et de ne revenir qu'au bout d'un mois entier.
« Lorsqu'ils furent partis, le médecin lui demanda comment il se trouvait de son voyage. — Beaucoup mieux que je n'aurais osé l'espérer, répondit-il; je me sens même plus d'appétit qu'à l'ordinaire. C'est pourquoi je désirerais, avec votre- permission, que l'on avançât un peu l'heure du souper. — Très-volontiers, dit le docteur, à huit heures du soir tout sera prêt pour votre re])as. Dans cet intervalle, vous trouverez bon que j'aille visiter mes malades.
(( Les premiers instants de l'absence du médecin furent employés parle seigneur Anticornaro à repaître
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agréablement son imagination de l'excellent souper qu'il allait faire. — Sûrement, se disait-il à lui-même, si le docteur Ramozzini traite les pauvres d'une manière si charitable, il n'épargnera rien pour régaler un homme de mon importance. J'ai ouï dire que l'on mange dans cette ville d'excellentes truites et des ortolans délicieux. Je ne doute pas que le docteur n'ait un excellent cuisinier; et je n'aurai pas à me repentir d'avoir renvoyé les miens. Il s'amusa quelque temps de ces idées. Mais bientôt son appétit devenant de plus en plus affriandé par son imagination, il perdit toute patience ; et ayant appelé un domestique de la maison, il demanda ce qu'on pourrait lui donner de meilleur pour distraire son estomac jusqu'à l'heure du souper. — Monsieur, lui répondit le domestique, je voudrais de tout mon cœur pouvoir vous obéir; mais mon maître, bien qu'il soit le plus généreux des hommes, a une attention si scrupuleuse pour les malades qu'il traite dans sa maison, qu'il ne veut pas qu'on leur serve rien à manger hors de sa présence. Ainsi donc je vous supplie de vouloir bien l'attendre. En moins de deux heures le souper sera prêt, et vous pourrez alors vous dédommager amplement de ce retard. — Le seigneur Anticornaro fut en conséquence obligé de passer encore deux heures sans rien prendre : effort d'îibstinence (jiii ne lui était pas arrivé de faire depuis vingt ans. Il se plaignit avec amertume de hi lenteur des heures, et se dépita cent fois contre sa moritre, qui n'en avançait
pas le cours. Enfin, le docteur rentra ponctuellement à l'heure qu'il avait annoncée; et l'on s'empressa de dresser la table : ce qui fut fait avec beaucoup d'appareil. On y servit six grands plats de porcelaine, tous bien couverls. A cet aspect, le seigneur Anticornaro tressaillit de joie. Mais au moment où il allait déployer sa serviette, le docteur lui dit : — Doucement, monsifeur, s'il vous plait. Avant de donner carrière à votre appétit, il est bon de vous prévenir que, suivant la méthode que j'ai cru devoir employer pour vaincre l'opiniâtreté de votre maladie, vos aliments et votre boisson sont mêlés de drogues médicinales, telles que votre état les requiert. Ce n'est pas qu'elles doivent vous inspirer aucun dégoût; car je vous défie de les distinguer par aucun de vos sens. Mais comme leurs effets sont également prompts et efficaces, je dois vous recommander de manger avec une extrême modération. En achevant ces paroles, il ordonna que les plats fussent découverts.
« Quelle fut la surprise du seigneur Anticornaro de n'y voir autre chose que des olives, des figues sèches, des dattes, quelques pommes cuites, des œufs bouillis, et un vieux morceau de fromage. — Ciel et terre ! s'écria-t-il à cette fatale vue. Est-ce donc ce pauvre souper que vous avez fait préparer pour moi avec un préambule si magnifique? Imaginez-vous qu'un homme de ma sorte puisse se contenter de ce triste repas, qui satisferait à peine les misérables men-
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tliants (juo j'ai vus à dîner clans votre salle? — Daic:nez, je vous en sui)j)lie, m'excuser, monsieur, lépondit le médecin. C'est l'extrême attention que j'ai pour votre santé, (jui me force de vous traiter avec cette incivilité apparente. Votre sang est échauffé par l'exercice extraordinaire que vous avez fait dans votre voyage; et si j'allais follement condescendre à vos désirs dévorants, une fièvre maligne pourrait être
pour vous le prix de ma faiblesse. Mais demain, comme vous serez un peu plus re|)osé, je pourrai vous traiter d'une manière moins indigne de vous.
« Le seigneur Anticornaro voyant qu'il n'y avait pas
d'autre parti à prendre, se consola du moins par l'espérance qu'on lui faisait entrevoir, et se soumit à attendre avec patience le régal du lendemain. En attendant, il ])rit des dattes, des figues, des olives, et mangea un morceau de fromage avec du pain. Mais, lorsqu'il voulut boire, ne voyant que de l'eau sur la table, il pria le domestique de lui porter du vin. — Non, non, Fabricio, s'écria le docteur, gardez-vous bien d'en apporter, si vous estimez la vie de cet illustre gentilbomme. — Monsieur, ajouta-t-il, en se tournant vers lui, c'est avec un regret inexprimable que je suis forcé de contrarier voire goût. Mais le vin serait aujourd'hui j)our vous un ])ois()n mortel. Ayez la bonlé de vouloir bien vous contenter, pour ce soir seulement, d'un grand verre de celte excellenîe cnu minérale.
Le seigneur Anticornaro fut encore obliaé de se soumettre; e* il but son verre d'eau avec les plus étranges contorsions. Lorsque le souper fut desservi, le docteur, qui avait l'esprit extrêmement cultivé, tâcha de réjouir son hôte par une conversation aussi ins*ruc'ive qu'agréable, qui dura environ une heure. Alors il lui proposa de se retirer pour prendre un peu de repos. Le seigneur Anticornaro accepta joyeusement cette invitation, attendu qu'il se trouvait un |)eu fatigué du voyage, et qu'il se sentait de grandes dispositions au sommeil. Le docteur lui souhaita une
bonne nuit, et ordonna à un vah^t de chnmbre de le
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conduire dans son appartement. On avait eu soin de le préparer do manière que rien n'y ressentit la mollesse. 11 n'y avait ni fauteuil, ni bergère, ni sopha; quelques chaises de paille fort propres composaient tout l'ameublement. Pour ce qui est du lit, il eût été diflicile de le rendre plus simple. Ce n'était qu'un matelas de crin, avec un sommier de paille, l'un et l'autre à peu près aussi mollets que le plancher. A peine le seigneur Anticornaro eut-il parcouru tout cela d'un coup d'œil, qu'il entra dans un violent accès de colère. — Insolent, dit-il à son guide, ton maitre aurait-il l'audace de me confiner dans un si misérable chenil ? Conduis-moi tout de suite dans un autre appartement. — Monsieur, lui répondit humblement le valet de chambre, je suis sûr de ne m'être pas du tout mépris aux ordres de mon maître ; et je vous dois trop de respect pour penser à lui désobéir sur un point qui intéresse votre santé. En disant ces mots, il sortit de la chambre, et, tirant la j)orte sur lui, il laissa le seigneur Anticornaro se livrer tout seul à ses méditations. Elles ne furent pas d'abord très-riantes. Cependant, comme il n'y avait aucun moyen de les égayer, il ôta ses habits, et se jeta sur sa modeste couchette, où il s'assoupit bientôt, en roulant dans son esprit des projets de vengeance contre le docteur et toute sa maison.
c 11 dormit, malgré lui, d'un si profond sommeil, qu'il ne se réveilla que vers le milieu de la matinée.
Alors le médecin entra dans sa chambre, et s'informa civilement de l'état de sa santé. Le repos de la nuit ayant calmé ses esprits, il fut assez sensible aux tendres politesses du docteur, pour modérer les mouvements d'indignation qu'il avait ressentis la veille. Il se contenta de laisser échapper quelques plaintes sur la nudité de son habitation. — Monsieur, lui répondit le médecin, n'étes-vous pas convenu solennellement de vous soumettre en tout à mes ordonnances? Pouvezvous imaginer que j'aie d'autres vues que le rétablissement de votre santé? Il n'est pas possible que vous puissiez démêler, dans chaque détail, le motif de ma conduite, quoiqu'elle soit fondée, en tous ses points, sur les principes de la théorie la plus lumineuse, et sur les plus sûrs résultats d'une longue expérience. Quoi qu'il en soit, je dois vous informer que j'ai su donner jusqu'à votre lit une vertu CHrative, et vous devez être forcé d'en convenir, après le doux repos que vous avez goûté cette nuit.
« Mon art ne s'étend point à communiquer des propriétés aussi salutaires à la soie et au duvet. C'est pourquoi j'ai été obligé, contre mon inclination, de vous coucher un peu durement. Mais, à cette heure, si vous le trouvez bon, il est temps de vous lever. Il sonna aussitôt ses domestiques ; et le seigneur Anticornaro se laissa habiller tranquillement. On vint bientôt l'avertir que le déjeuner était prêt.
« Il s'attendait à faire un excellent repas; mais son
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inexorable surveillant ne voulut lui permettre de manger (|u'un morceau de pain, et de boire (ju'une écuelle d'eau de gruau, ce (pi'il établit, malgré les contradictions de son hôte, sur les plus doctes fondements de la science médicale.
« A la iin de ce frugal déjeuner, le docteur dit à son malade qu'il était temps de commencer l'exécution du projet qu'il avait conçu pour le rétablir dans le parfait usage de ses mendjies. X ces mots, il le conduisit dans un petit cabinet, où il le pria d'essayer de se tenir debout. — Cela me serait bien impossible, répondit le seigneur Anticornaro. 11 y a trois ans que je ne puis me servir de cette jand)e. — Eh bien ! lui répliqua le docteur, gardez vos bé({uilles, et appuyezvous contre le mur pour vous soutenir. Après bien des façons, le seigneur Anticornaro se mit dans la posture (ju'on venait de lui prescrire. Aux béquilles prés, on l'aurait pris pour un jeune soldat que l'on façonne aux premiers exercices des armes. Le docteur le voyant bien affermi dans cette position, lui fit une inclination profonde, et sortit bruscpieinent, en tirant la porte après lui.
« Le seigneur Anticornaro, co ime on l'imagine sans doute, ne savait (jue penser d'une |)areille cérémonie. Mais il lut bien sur|)ris, lorsipi'il sentit les l)arres de fer, dont il n'avait ])as encore vu (pie le |)ar(iuet de la chambre était formé, sechauHer insensiblement sous ses pieds, il se mit aussitôt à pousser des cris, tantôt
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appelant d'une voix suppliante le docteur et ses domestiques, tantôt les menaçant de tout son courroux. Ses prières et ses menaces furent également inutiles. Personne ne vint à son secours. La chaleur qu'il ressentait, le força bientôt de se tenir sur un pied, pour donner à l'autre le temps de se refroidir. Ce fut ensuite le tour de celui-ci de rendre le même service au premier. Mais comme l'ardeur devenait à chaque instant plus vive, le même pied ne pouvait rester un moment sur les barreaux de fer échautïës. Ainsi le seigneur Anticornaro n'eut d'autre ressource que d'aller sautant tout autour de la chambre, tantôt sur le pied droit, tantôt sur le pied gauche, puis enfin de bondir comme ces enfants qui sautent légèrement sur la terre, tandis qu'une corde agitée par deux de leurs camarades s'élève en tournant au-dessus de leur tête, et vient passer sous leurs pieds. On n'aurait jamais pu croire que c'était le même homme, (pii, l'instant d'auparavant, ne pouvait faire un pas sans béquilles. Aussi je me fais un devoir de publier, à sa louange, qu'il fit son petit manège avec mille fois plus d'agilité qu'il n'aurait osé l'espérer lui-mêirie.
« Le fruit de cet exercice fut de donner à ses muscles et à ses nerfs un jeu liant et souple qu'ils n'avaient pas eu depuis un grand nombre d'années, et de lui procurer en même temps une transpiration abondante. Lorsque le docteur jugea qu'il s'était donné assez de mouvement, il lui envoya un bon fauteuii
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pour se remettre de sa fatigue, et il laissa refroidir, par degrés, le parquet, comme il l'avait fait é<:hauffer.
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€ Ce fut alors (pie le seigneur Anticornaro commença, pour la première fois, à goûter les douceurs du repos, qui suit une violente agitation. A l'heure du diner, lorsque le docteur parut devant lui, il se répandit en excuses sur les libertés qu'il avait prises avec sa personne. Le seigneur Anticornaro ne reçut point ces excuses sans quelque dépit.
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c( Quoi qu'il en soit, sa colère fut un peu adoucie par l'odeur d'un poulet rôti qu'on servit devant son couvert. L'exercice de la matinée et l'abstinence de la veille lui firent trouver un goût friand à tout ce qu'il mangeait. Il obtint même la permission de mettre un peu de vin dans son eau. Le docteur lui accordait chaque jour quelque chose de plus. Toutes ses condescendances étaient cependant pour lui si peu de chose, que le mois lui semblait s'écouler avec la lenteur d'une année. A peine le vit-il expiré que ses domestiques étant revenus pour prendre ses ordres, il se jeta soudain dans sa litière, et partit brusquement, sans prendre congé du docteur, ni d'aucun des gens de sa maison.
« Lorscju'il venait à réfléchir sur le traitement mesquin qu'il avait reçu, sur ses exercices forcés, sur ses jeûnes involontaires, enfin, sur toutes les mortifications qu'il lui avait fallu souffrir, il ne pouvait s'empêcher de croire que ce ne fût une moquerie du premier médecin, (pii l'avait envoyé avec une lettre chez celui de Padoue. Plein d'un sentinientde vengeance, il se rendit chez lui, dès son arrivée, pour l'accabler des plus violents reproches. Le médecin eut de la peine à le reconnaître, quoique son absence eût été de si courte durée. Il avait perdu la moitié de son énorme grosseur. Son teint était devenu plus clair et plus reposé. Pour ses béquilles, il les avait laissées à Padoue, comme un meuble inutile.
?Î8 ŒUVKES DE BERQUIN
« Lors(|u'il eut exhalé toutes les injures (jue lui inspirait son ressentiment, le médecin lui répondit d'un air froid : — Je ne sais, monsieur, de quel droit vous venez me débiter toutes vos invectives, puisque c'est de votre propre mouvement (|iie vous vous êtes confié aux soins du docteur Ramozzini.
Anticornaro. — Il n'est que trop vrai. Mais pourquoi me donniez-vous une si haute idée de ses lumières et de sa probité?
Le Miîdecix. — Il vous a donc tronq)é sur l'un ou l'autre point? Et vous vous trouvez plus mal (jue lors- ({ue vous vous êtes mis entre ses mains?
Anticornaro. — Ce n'est pas ce (jue je veux dire. Mes digestions se font certainement beaucoup mieux, je dors d'un sommeil plus tranquille, et je puis marcher presque aussi lestement que dans ma première jeunesse.
Le Médecin. — Et vous êtes venu sérieusement vous ])!aindre à moi d'un honmie qui, en si peu de temps, a su opérer tous ces prodiges en votre faveur? Ètesvous fâché qu'il vous ait fait prendre un degré nouveau de force et de santé, (juc vous n'aviez pas le moindre sujet de vous promettre ; et ({u'il vous ait mis au point de commencer une vie saine et robuste, si vous savez vous conduire avec plus de sagesse que vous n'avez fait jusqu'à ce jour? Il me sembleque voilà des griefs d'une espèce bien nouvelle. C'est, du moins, la première fois (jue j'en ai entendu de pareils.
c( Le seigneur Anticornaro, (jui n'avait pas encore eu I'avisement de réfléchir sur tous ces avantages, ne put s'empêcher de laisser paraître un peu de confusion ; et le docteur reprit ainsi son discours :
» — La seule personne que vous deviez accuser, c'est vous-même qui vous êtes laissé imprudemment aveugler par vos préventions. En entrant chez le docteur. Ramozzini, vous avez vu une troupe de malheureux faire un bon repas à sa table. Ce digne homme, aussi généreux que savant, est le père de tous ceux qu'il voit souffrir autour de lui. Il sait que la plui)art des maladies des pauvres ne proviennent (pie d'une mauvaise nourriture et de l'excès du travail; il leur prescrit dn repos, et leur donne avec bonté des aliments plus sains. Les riches, au contraire, ne sont le plus souvent malades ({ue par leur intemperance et leur mollesse; c'est pour(|uoi il est nécessaire d'employer pour eux un traitement tout opposé, et de leur ordonner les j)rivations et l'exercice. Si l'on vous a un peu traité comme un enfant, c'estque vous en aviez l'obstination et l'inexpérience; d'ailleurs, ce n'était (jue pour votre avantage. On n'amédicamenlé ni \os aliments ni votre boisson. Vos meubles ni votre lit n'avaient point reçu de vertus curatives. Tout le changement ])rodigieux (jui s'est fait en votre constitution, vous no no lo devez qu'au soin ([uo l'on a pris de vous im[)oser un régime plus sage et de i éveiller vos facultés assoupies. Quant à cette heureuse superchei io dont il a fallu se servir,
VOUS n'avez à vous plaindre que de votre folle imagination, qui vous a persuadé qu'un médecin devait régler ses ordonnances sur les fantaisies et les vues bornées de son malade. Le docteur Ramozzini s'était engagé de faire usage de tous les secrets de son art pour vous guérir. S'il n'en a employé que de simples et de naturels, c'est une preuve de sa sagesse et de son habileté. D'après votre aveu même, l'effet en a été assez heureux pour qu'en le payant de la moitié de votre fortune, vous soyez encore en reste envers lui.
« Le seigneur Anticornaro, qui ne mancpiait ni de sens ni de générosité, sentit toute la force de ce discours. Il fit au docteur les plus belles excuses sur ses emportements, et dépécha aussitôt un courrier vers le docteur Ramozzini, avec des présents magnifniues et une lettre qui lui exprimait la plus vive reconnaissance. Il se trouva si heureux du rétablissement de ses forces et de sa santé, ({u'il ne retomba plus dans ses anciennes habitudes d'intempérance et de mollesse. Par un exercice constant et une conduite réglée, il sut se préserver de toute maladie fâcheuse, et parvint jusqu'à un âge très-avancé. »
— Oh ! que voilà une drôle d'histoire ! s'écria Tommy, dès qu'elle fut achevée. Qu'il me tarde de pouvoir la conter à quelqu'un de ces gentilshommes goutteux qui viennent à la maison ! — Ce serait fort
mal de votre part, lui répondit M. Barlow, à moins qu'on ne vous la demande expressément. Ces messieurs ne peuvent pas ignorer que tous les excès auxquels ils se livrent, ne servent qu'à augmenter leur mal. Ainsi votre histoire ne leur apprendrait rien de nouveau à ce sujet. Mais il serait indécent à un petit garçon, comme vous l'êtes, de se donner des airs de vouloir instruire les autres, tandis qu'il a si grand besoin d'instruction pour lui-même. Contentons-nous de voir par cette histoire, qui peut s'appliquer à la moitié des gens riches dans presque tous les pays, que l'abus des jouissances est encore plus dangereux pour la santé que leurs privations. Quant aux Lapons, sur lesquels vous étiez si fort en peine, ils parviennent en général à une très-longue vieillesse, sans aucune de oes maladies fréquentes auxquelles nous sommes sujets. L'infirmité la plus commune parmi eux est l'affaiblissement et même l'extinction de leur vue : ce que l'on attribue à l'aspect éblouissant de la neige et à l'àcreté de la fumée dont ils sont constamment enveloppés dans leurs huttes. Vous pourrez apprendre encore d'autres détails intéressants sur ce peuple, lorsque vous serez en état de lire les récits de nos voyageurs.
Quelques jours après cet entretien, lorsque la neige fut un peu balayée de la surface de la terre, quoique le froid n'eût presque rien perdu de sa rigueur, les deux petits garçons smnirent ensemble l'après-midi
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pour aller faire une promenade clans la eanipagne. Ils marchaient d'un j)as si leste, qu'au bout d'une heure
ou d'une heure et demie Mais clivl. N'entamons
pas ici le récit de leurs aventures.