‹ Sandford et MertonChapitre 18 sur 37 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

ous avons laissé nos deux amis marchant d'un pied léger dans la campagne, et ne songeant guère au chez min qu'ils avaient fait, ni à celui qu'ils devaient faire pour s'en retourner. Enfin, le soleil qui disparut bientôt à leurs yeux, en s'abaissant derrière une petite eminence, les avertit qu'il fallait reprendre la route du logis. Ils suivirent ce conseil de fort bonne grâce; mais en traversant une foret, ils prirent un sentier pour l'autre, et ils ne s'aperçurent qu'ils étaient égarés qu'après avoir brouillé entièrement leur chemin, en cherchant de tous côtés à le démêler. Pour comble de détresse, le vent commença tout à coup à souffler avec furie du côté du nord ; et une neige épaisse qu'il poussait en tourbillons, obligea bientôt nos deux petits voyageurs de se réfugier sous les arbres, quoiqu'ils fussent dépouillés de feuillage. Par bonheur,

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en tournant les yeux autour de lui, Henry aperçut un vieux orme, dont le tronc, creusé par les ans, semblait s'offrir tout exprès pour leur donner asile. Ils parvinrent à s'y glisser l'un après l'autre, et ils s'y

trouvèrent assez cliautlemcnt, tandis que le \ent, sifflant entre les branches fracassées, ébranlait la masse entière de l'arbre cpii les renfermait, et que la neige, tondjant à gros flocons autour d'eux, semblait menacer la terre de l'ensevelir. Tommy, qui n'avait jamais éprouvé les rigueurs de l'biver sous le ciel brûlant de la Jamaïque, sujiporta (juclque temps cette épreuve

avec beaucoup de courage et sans laisser échapper une plainte. Mais bientôt le froid et la faim le tourmentant à l'envi, il se tourna tristement vers son camarade, et lui demanda d'une voix piteuse ce qu'ils allaient devenir.

Henry. — Je pense que nous n'avons autre chose à faire que d'attendre ici que le temps se soit un peu éclairci; alors nous tenterons de retrouver notre chemin . Tommy. — Mais si le temps ne s'éclaircit pas? Henry. — Dans ce cas, il faudra nous résoudre à marcher à travers la neige, ou bien rester claquemurés dans ce ti ou qui nous met si bien à l'abri.

Tommy. — Tu ne songes donc pas combien il serait terrible de nous trouver seuls dans une forêt pendant toute la nuit?

Henry. — J'y songe aussi bien que toi. Mais quand il n'y a rien de mieux à faire !

Tommy. — Oh ! c'est que j'ai tant de froid et de faim! Si nous avions seulement un peu de feu pour nous réchauffer !

Henry. — S'il ne tient qu'à cela, j'ai ouï dire que les sauvages font du feu quand ils veulent, en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre jusqu'à ce qu'ils s'enflamment. Il n'y a qu'à essayer. Mais non, attends, il me vient une meilleure pensée. J'ai un grand couteau dans ma poche qui me fera très-bien le service d'un briquet, en le frappant du dos contre un caillou. Laisse-moi faire.

Henry sortit alors de l'arbre pour chercher un caillou, ce qui était assez difficile à cause de l'épaisseur de la neige dont la terre était couverte. 11 eut enfin le bonheur d'en trouver deux au lieu d'un. Il en prit un dans chaque main; et les frappant l'un contre l'autre de toute sa force, il parvint à biiser le plus cassant en plusieurs morceaux. Il choisit celui de tous qui avait le tranchant le plus mince, et il dit à Tommy en souriant qu'il allait bâcler son affaire. — Tiens, ajouta-t-il d'un air gai, tu vas voir.

11 se mit à battre le morceau de caillou du dos de son couteau : Pink ! pink ! pink ! et voilà aussitôt un torrent d'étincelles qu'il lit jaillir. — Il ne s'agit plus maintenant, continua-t-il, que de trouver, faute d'amadou, quelque chose qui puisse s'allumer à ces étincelles. Il ramassa les feuilles les plus sèches qu'il put trouver, avec des morceaux de bois mort, et il en fit un petit bûcher. Mais, hélas ! ni le bois ni les feuilles n'étaient d'une nature assez inllammable. Il eut beau se fatiguer à faire tomber sur eux des milliers d'étincelles brillantes : elles s'éteignaient sans rien allumer. Tommy, à (jui l'air décidé de son camarade avait inspiré quelque confiance, fut abattu parson mauvais succès. L'effroi commença par degrés à pénétrer dans son âme. — 0 ciel! qu'allons-nous faire! s'écria-t-il d'un ton de désespoir. — Je ne vois rien de mieux à présent, répondit Henry, que de tâcher de retrouver notre chemin vers la maison. La neige ne tombe plus avec tant

de violence, et le ciel commence à reprendre quelque sérénité. Allons ! allons !

Tommy, en grelottant, abandonna le creux de l'arbre; et Henry l'ayant pris par la main, ils se mirent à marcher tous deux. Le crépuscule du soir, près de s'éteindre, n'éclairait que faiblement leurs pas. Tous les sentiers de la forêt se dérobaient à leurs yeux sous la couche épaisse de neige dont elle était chargée : le souffle perçant du nord engourdissait leurs membres ; et presque à chaque pas ils enfonçaient dans la neige jusqu'aux genoux.

Malgré tous les encouragements de Henry, le pauvre Tommy allait succomber de faiblesse, lorsqu'ils aperçurent au loin un reste mourant de flamme qui s'élevait et s'abaissait tour à tour. Cette vue ranimant un peu le courage abattu de Merton, ils marchèrent avec plus de vitesse, et ils arrivèrent enfin auprès de quelques branches enflammées, que des bergers ou des voyageurs venaient sans doute de quitter.

— Yois-tu, s'écria Henry, quelle heureuse rencontre! Voilà un feu tout dressé, qui n'a besoin que d'un peu de bois pour se ranimer, et pour nous dégourdir.

Il se mit aussitôt à ramasser les charbons ; et ayant jeté par-dessus quelques branches sèches qu'il ramassa, ils virent s'élever une flamme vive et brillante, qui porta dans tous leurs sens la chaleur et la joie. Tommy ne tarda pas longtemps à reprendre sa philo-

Sophie, et il dit à son ami qu'il n'aurait jamais pensé que des branches de bois pourri eussent pu être d'une si grande conséquence pour son bien-être. — Je le crois bien, répondit Henry; tu as été élevé de manière à ne jamais sentir ce que c'était que de manquer de quelque chose. Il n'en est pas ainsi de la plupart des gens de la campagne. J'ai vu de pauvres familles qui n'ont ni feu pour les chauffer, ni habits pour les couvrir, et qui même ne savent quelquefois, en se levant, où prendre du pain pour leur journée. Penses-tu dans quelle déplorable situation ces malheureux doivent se trouver? Cependant ils sont si accoutumés à une vie dure, qu'il ne leur échappe pas, dans toute une année, la moitié des lamentations que tu viens de faire en un quart d'heure. — Mais, répliqua Tommy un peu déconcerté par cette observation, on ne doit pas s'attendre que des gens comme il faut soient en état de supporter ce que les pauvres supportent.

Henry. — Pourquoi non, s'ils sont des hommes comme eux? Il me semble que tes gens comme il faut sont précisément comme il ne faudrait pas être. J'ai souvent observé que les gentilshommes et les dames de notre voisinage, qui sont doublés de fourrures de la tête aux pieds, ne laissent pas que de frissonner au moindre souflle de l'air, (îomme s'ils avaient la fièvre; iandis que les enfants des pauvres, jusqu'aux plus petits, courent pieds nus sur la glace, et se divertissent à faire des boules de neige.

SANDFORD EN MERTON 2in

Tommy. — Effectivement, tu m'y fais penser. La dernière fois que j'allai chez mon papa, je vis, en entrant, des gens assis autour d'un feu que l'on avait fait aussi grand qu'il était possible, se plaindre pourtant de la rigueur du froid ; et je venais de voir des laboureurs qui avaient quitté leur veste pour travailler.

Henry. — C'est que l'exercice vaut mieux, pour se réchauffer, que le meilleur charbon de terre. Cette chaleur ne coûte pas si cher, et dure plus longtemps.

Tommy. — Il faudrait donc, à t'en croire, que les gentilshommes prissent une bêche et allassent cultiver les champs ?

Henry. — Peut-être n'en feraient-ils que mieux, au lieu de s'ennuyer dans leurs châteaux ! Mais laissonsl^s se conduire à leur fantaisie. Je ne te demande qu'une chose. Crois-tu qu'il soit bon à un gentilhomme d'avoir un corps sain et vigoureux?

Tommy. — Sans doute.

Henry. — Il faut donc ({u'il s'endurcisse un peu au travail, s'il ne veut être fluet et maladif comme une femme.

Tommy. — Est-ce que l'on ne peut être fort sans travailler ?

Henry. — Je m'en rapporte là-dessus à toi-même. Tu as vu quelquefois chez ton père des enfants de gentilhomme. Y en a-t-il un seul aussi robuste que le moindre fds de fermier, ([ui est accoutumé, de bonne heure, à manier la bêche et la charrue ?

Tommy. — Il n'y a rien de si vrai ; car je sens pour ma part, que je suis devenu beaucoup plus fort, depuis que j' ai appris à travailler dans le jardin de M. Barlow.

Pendant qu'ils s'entretenaient de cette manière, ils virent un petit paysan, chargé de ramée, qui s'avançait vers eux en chantant. Du j)lus loin que Henry put distinguer ses traits à la lueur de la flamme, il le reconnut, et s'écria :

— Sur ma parole, Tommy, voici le petit garçon à qui tu as donné des habits cet été. Il demeure sans doute dans le voisinage ; et son père ou lui voudront bien nous remettre dans le chemin.

Le petit garçon étant alors arrivé tout près d'eux, Henry lui demanda s'il pourrait les conduire hors de la forêt.

— Oui, sûrement, répondit-il; mais qui aurait jamais pensé trouver ici le jeune M. Merton dans une si vilaine nuit? Venez, venez avec moi. Nous irons d'abord dans la cabane de mon père pour vous réchauffer à notre feu. Pendant ce temps, j'irai chez M. Barlow, lui dire de n'être pas inquiet sur votre compte.

Tommy accepta avec transport cette proposition. Le petit garçon les conduisit hors de la foret; et au bout d'un (pjart d'heure de marche ils arrivèrent à la porte d'une chétive cabane, ({ui était à côté du grand che min. Ils virent en entrant une femme occupée à filer

au rouet. La fille aînée faisait cuire de la bouillie sur le feu. Le père, assis près d'une table, au coin de la cheminée, lisait attentivement dans un livre, sans être détourné par trois ou quatre marmots à demi nus, qui se roulaient à ses pieds, en jouant avec un chat.

— Mon père, dit le petit garçon, du seuil de la porte en jetant à bas son fagot de ramée, voici le jeune M. Merton, qui nous a fait tant de bien cet été, avec son ami Sandford. Ils ont perdu leur chemin dans le bois, et ils ont essuyé toute la neige qui est tombée depuis une heure.

Pendant ce discours, le vieux paysan avait ôté ses lunettes, et posé son livre sur la table, en regardant, la bouche béante, les deux enfants. Il se leva aussitôt alla les prendre par la main, et les pria de s'asseoir à sa place, tandis que la bonne femme, jetant sur le feu le fagot que venait d'apporter son fils, leur dit avec bonté :

— Allons, mes petits amis, vous êtes transis de froid, chauffez-vous. Hélas! c'est tout ce que j'ai de meilleur à vous donner. Je voudrais bien avoir quelque chose à vous offrir pour manger ; mais j'ai peur que vous ne puissiez trouver du goût à notre pain. Il est si sec et si noir !

— En vérité, ma bonne femme, lui répondit Tommy, je me sens un si grand appétit, qu'il n'est rien, je crois, que je ne puisse manger avec plaisir. — Eh bien donc, répliqua la bonne femme, il me reste un

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morceau de lard des grandes fêtes, je vais le faire cuire sur les charbons, et si vous voulez en faire votre souper, je vous le verrai manger avec bien de la joie. Tandis que la bonne femme s'empressait de faire les préparatifs du repas, il lui échappait de profonds soupirs. — Ah ! s'écria-t-elle, sans cette malheureuse pauvre fièvre, qui a travaillé mon homme tout cet été, nous aurions été un peu mieux en état de vous recevoir. Hélas! quand j'y pense... nous nous sommes vus bien à plaindre.

— Tiens, ma femme, crois-moi, lui répondit son mari, ne parlons plus des maux passés. Ne songeons qu'à nous réjouir de ce que nous sommes plus heureux à présent. Il est vrai que deux de ces enfants et moi, nous avons été malades cette année ; mais, par la grâce de Dieu, n'en sommes-nous pas réchappes ? La Providence n'a-t-elle pas envoyé à notre secours le digne M. Barlow, et ce brave petit Sandford, qui est venu nous porter de quoi vivre dans le temps où nous étions prés de mourir de faim ? N'ai-je pas eu du travail pendant tout l'automne ? Et même à présent, tandis que tant de malheureux qui valent mieux que moi, ne savent où donner de la tête, faute d'ouvrage, n'ai-je pas six bons schellings à gagner par semaine?

— Six schellings, interrompit Tommy avec surprise ! Quoi ! c'est là tout ce (jue vous avez pour nourrir votre femme et vos enfants pendant la semaine entière ?

Le pauvre Homme. — Je vous demande jiardon, mon cher petit monsieur, ma femme gagne par-ci, par-là, dans la semaine, un schelling ou un schelling et demi à travailler à la journée. Ma fille ainée commence à faire aussi quelque chose de sa quenouille ; mais cela ne va pas loin, parce qu'il faut qu'elle soigne les enfants.

Tommy. — Cela ne fait donc que sept à huit schellings pour huit jours. Eh bien! le croiriez-vous? j'ai vu de nos Dames en donner presque autant pour entendre chanter pendant une heure, ou pour faire friser leurs cheveux. Je connais même une petite demoiselle, dont le père donne une demi-guinée par leçon à un danseur, pour lui apprendre à cabrioler autour de la chambre.

Le pauvre Homme. — Oh ! que voulez- vous? Ce sont des gentilshommes dont vous me parlez. Ils sont riches, et ils ont le droit de faire ce (fu'ils veulent de leur argent. Mais nous, pauvres gens que nous sommes, c'est notre devoir de travailler rudement toute la journée, et encore de remercier Dieu le soir de ce que notre condition n'est pas plus mauvaise.

Tommy. — Et comment pouvez -vous le remercier de vivre dans une cabane comme celle-ci, et de gagner à peine dans une semaine ce que les autres dépensent dans une heure?

Le pauvre Hommk. — Eh ! mon cher petit monsieur, n'est-ce pas un acte de sa bonté, que nous ayons en-

-^* OKUVRES DE I5ERQUIN

core une maison i)our nous mettre à l'abri du mauvais temps, des habits pour nous vêtir, et un morceau de pain pour vivre? Tenez, sans chercher plus loin, nous vîmes passer hier devant notre porte deux hommes qui avaient failh périr dans une tempête, et qui avaient i)erdu sur leur vaisseau tout ce qu'ils pos-

sédaient. L'un des deux avait à peine ;des vêtements jTjour se couvrir; il tremblait dans tous ses membres d'une -rosse lièvre. L'autre avait ks pieds à demi

gelés, pour avoir dormi la nuit sur la neige. Ne suisje pas plus heureux que ces pauvres gens, et que mille autres peut-être , qui, dans ce moment, sont ballottés par les vagues, et jetés sur des rochers, ou qui languissent dans les prisons sous le poids de leurs dettes et de leur misère, ou qui vont errant dans les campagnes, sans abri pour les défendre des rigueurs de la saison ? Ne pouvais-je pas me laisser entraîner à commettre de mauvaises actions, comme tant de malheureux, qui n'y ont été poussés que par le besoin, et me rendre enfin coupable de quelque crime qui m'aurait conduit à une mort honteuse ? Voyez, après cela , si je ne dois pas être reconnaissant envers le Ciel de toutes ces bénédictions qu'il a répandues sur ma tête, malgré mon indignité.

Tommy, qui, jusqu'alors, avait joui des biens de la vie, sans élever sa pensée vers l'Être suprême de qui il les avait reçus, fut vivement frappé de la piété de cet homme vertueux. Mais au moment où il se disposait à lui répondre, la bonne femme, qui avait étendu sur sa table une nappe grossière, mais fort propre, et qui venait de servir dans un plat de terre son morceau de lard fumant, s'avança d'un air gracieux vers nos deux amis, pour les engager à faire leur repas. Ils se rendirent à cette invitation avec d'autant plus d'empressement, qu'ils n'avaient rien mangé depuis l'heure de leur diner. C'était un plaisir ravissant pour leur bonne hôtesse de les voir s'escrimer à l'envi l'un de

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l'autre, pour faire honneur à son banquet. Pour le maître de la cabane, lorsqu'il les vit si bien occupés, il alla prendre son chapeau, et il s'achemina tout de suite vers la maison de M. Barlow, dans le dessein de lui porter des nouvelles de ses chers élèves.

Leur longue absence le tenait, depuis une heure, dans les plus vives inquiétudes. Non content d'envoyer de tous côtés ses gens à leur rencontre, il venait de se mettre en quête lui-même ; en sorte que le pauvre homme le trouva à moitié chemin de la maison. Il s'empressa de le tranquilliser; et l'emmenant avec lui, ils arrivèrent tout justement comme Tommy Merton et son camarade achevaient d'expédier l'un des meilleurs repas qu'ils eussent fait de leur vie.

Les deux petits garçons se levèrent aussitôt pour voler dans les bras de leur ami. Ils le remercièrent de son empressement, et lui firent mille excuses sur les inquiétudes qu'ils lui avaient causées. M. Barlow les embrassa avec la plus vive tendresse; et sans leur faire de reproches , il leur conseilla d'être plus prudents à l'avenir, et de ne pas pousser si loin leurs promenades. Après avoir rendu grâces aux pauvres gens du bon accueil (ju'ils avaient fait à ses élèves, il prit ceux-ci par la main, et ils se mirent tous trois en marche à la claité des étoiles.

Pendant la route, M. Barlow renouvela ses conseils à nos petits étourdis, et leur peignit vivement les dangers auxquels ils s'étaient exposés. — Il est ar-

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rivé, leur dit-il, à plusieurs personnes d'être surprises, dans votre situation, par une chute de neige imprévue, de perdre leur route, et de se précipiter dans des fossés profonds, où ils ont été ensevelis par la neige, et gelés au point d'en mourir. — 0 ciel, s'écria Tommy, quel risque nous avons couru! Mais, dites-moi, je vous prie, monsieur, est-ce que la mort est toujours inévitable en pareil cas? — Vous devez assez sentir, lui répondit M. Barlow, s'il est facile d'en échapper. Il y a cependant quelques exemples de personnes qui ont passé quelques jours ensevelies sous la neige, et qui en ont été retirées vivantes. Demain je vous ferai lire une histoire remarquable à ce sujet.

Tommy, qui aimait les histoires à la folie, remercia M. Barlow de l'espérance qu'il lui donnait d'en apprendre bientôt une nouvelle. Il en continua plus gaiement sa marche. Mais dans un moment de silence, qui venait de se glisser, je ne sais comment, à travers leur entretien, ayant par hasard élevé ses yeux vers le ciel, il fut frappé de la clarté brillante dont il vit étinceler tous les astres. — Oh ! monsieur, s'écriat-il, voyez, je vous prie, comme les étoiles sont belles ce soir. Il me semble aussi que je n'en ai jamais tant vu de ma vie. Je défierais bien de les compter. — Oui-da ! lui répondit M. Barlow. Et si je vous disais qu'on est venu à bout de compter non-seulement toutes celles que vous voyez, mais des milliers d'autres encore qui sont invisibles à vos regards ?

Tommy. — Comment cela serait-il possible ? Elles sont répandues de tous les côtés dans une si grande confusion! Là, voyons, par quel bout s'y prendre ? Je n'y vois ni fin ni commencement. C'est comme si je vous proposais de compter les flocons de neige qui sont tombés ce soir tandis que nous étions dans la forêt.

M. Barlow sourit à cette comparaison ; et il dit à Tommy qu'il pensait que son camarade serait en état de lui rendre un meilleur compte des étoiles, quoiqu'il ne sût pas encore les nombrer toutes. — Henry, ajouta-t-il, ne pourriez-vous pas nous montrer quelques constellations?

Henky. — Oui, monsieur, je crois m'en rappeler quelques-unes que vous avez eu la bonté de me faire connaître.

Tommy. — Mais d'abord, monsieur, qu'est-ce qu'une constellation, je vous prie?

M. Barlow. — Je vais tâcher de vous le faire entendre. Ceux qui commencèrent les premiers à observer les cieux, comme vous le faites maintenant, y distinguèrent certains groupes d'étoiles remarquables par leur éclat ou par leur proximité, et ils leur donnèrent un nom particulier, afin de pouvoir les reconnaitre plus aisément eux-mêmes ou les indi(}ucr aux autres. (Chacun de ces groupes d'étoiles ainsi réunies est ce qu'on nomme une constellation. Venez, Henry, vous êtes un petit fermiei*. Vous devez connaître le

Chariot, Ayez la bonté de nous le faire voir. Henry leva la tête; et au premier regard qu'il jeta vers les cieux : — Le voilà, dit-il; et il montra du doigt vers le Nord sept étoiles brillantes. — Vous avez raison, c'est lui-même, répondit M. Barlow. Quatre de ces étoiles ont rappelé au peuple l'image des quatre roues d'un chariot, et les trois autres celle d'un attelage de trois chevaux. Voilà l'origine du nom qu'ils ont' donné à cette constellation. Maintenant, Tommy, regardez-la bien attentivement, et voyez ensuite si, dans tout le ciel, vous pourrez trouver sept autres étoiles qui ressemblent à celles-ci par leur position.

Tommy. — Non, monsieur. J'ai beau regarder, je n'en vois point qui leur ressemblent.

M. Barlow. — Vous pourrez donc les retrouver sans peine lorsqu'il vous plaira?

Tommy. — Il faut essayer. Je vais en détourner mes yeux, et regarder d'un autre côté. Bon ! je les ai tout à fait perdues. Il s'agit maintenant de les rattraper. Voyons, (ii cherche des yeux.) Oh! Ics voici. Jc Ics tiens, je crois. N'est-ce pas là le Chariot^ monsieur?

M. Barlow. — Oui, c'est bien lui. En vous rappelant ces étoiles, il ne vous sera pas difficile de trouver celles qui sont dans leur voisinage, d'apprendre aussi leurs noms, d'aller ensuite successivement de l'une à l'autre, jusqu'à ce que vous soyez bien familiarisé avec toute la surface des cieux.

Tommy. — Voilà qui est fort amusant, je vous assure.

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La première fois que j'irai à la maison je veux montrer à maman le Chariot. Je suis sur qu'elle ne le connaît pas plus que je ne le connaissais tout à l'heure. Mais passons à d'autres constellations, je vous prie. Il me tarde d'en connaître un grand nombre.

M. Barlow. — Je le veux bien, mon ami. Tenez, regardez d'abord ces deux étoiles, qui sont comme les deux roues de derrière du Chariot. Portez ensuite doucement la vue vers le plus haut des cieux. Ne voyezvous pas, avant d'y arriver, une étoile assez brillante, qui semble former une ligne presque droite avec les deux autres dont nous venons de parler?

Tommy. — Oui, monsieur, je la distingue à merveille.

M. Barlow. — C'est ce qu'on nomme l'étoile polaire. Elle ne change jamais de position ; et en la regardant en face, vous êtes toujours sûr d'être tourné vers le nord.

Tommy. — Ainsi donc, quand je suis vis-à-vis d'elle, je tourne le dos au sud ?

M. Barlow. — C'est fort bien raisonner. Je vois, d'après cela, que vous ne serez pas plus embarrassé pour trouver l'est et l'ouest.

Tommy. — L'est, n'est-ce pas où le soleil se lève?

M. Barlow. — Oui, mon ami, mais vous n'avez pas à présent de soleil pour vous diriger.

Tommy. — Ah ! tant pis. Me voilà tout dérouté par la nuit.

M. Barlow. — Et vous, Henry, est-ce que vous ne pourriez pas vous passer du soleil?

Henry. — Je crois me rappeler, monsieur, qu'en tournant le visage au nord, on a l'est à sa droite et l'ouest à sa gauche.

M. Barlow. — Votre mémoire vous sert à merveille. Je parierais bien que, si Tommy l'avait su une fois comme vous, il s'en serait souvenu.

Tommy. — Oh ! j'en ai maintenant pour la vie, monsieur, je vous en réponds. Il est singulier qu'une seule chose suffise pour vous en faire connaître trois autres. Je n'aurai plus besoin que de chercher au nord l'étoile polaire, pour trouver tout de suite l'est, l'ouest et le sud. Mais vous disiez tout à l'heure que l'étoile polaire ne change jamais de position, est-ce que les autres étoiles en changent?

M. Barlow. — C'est une question à laquelle je veux vous apprendre à répondre vous-même. Tâchez de bien retenir l'état où le ciel se trouve en ce moment. Nous verrons, dans un autre, si les étoiles se seront déplacées.

Tommy. — Oh ! je pourrais oublier facilement leur position. Si, pour m'en souvenir, je la marquais sur un morceau de papier?

M. Barlow. — Et comment vous y prendre?

Tommy. — Il ne faudrait que faire une marque pour • chaque étoile du Chariot. Je placerais ces marques justement comme je vois les étoiles disposées dans les

cieux. Alors je vous prierais de m*écrire leur nom, et cela me ferait un petit commencement de chemin pour gagner de proche en proche les autres, et parcourir de cette manière tous les cieux.

M. Barlow. — Voilà un moyen fort bien imaginé, je vous assure. Mais vous savez qu'une feuille de papier est plate. Est-ce que les cieux vous paraissent aussi aplatis ?

Henry. — Non, monsieur, au contraire. Le ciel semble s'élever de tous côtés au-dessus de la terre, comme le dôme d'une grande église.

M. Barlow. — Mais si vous aviez un corps d'une forme arrondie, une grosse boule, par exemple, ne vous semble-t-il pas qu'elle répondrait mieux à la forme du ciel, et que vous pourriez y placer vos étoiles avec plus d'exactitude?

Tommy. — Oui, monsieur, en effet, cela irait beaucoup mieux. Oh! que je voudrais avoir une grosse boule blanche !

M. Barlow. — Eh bien, je me charge de vous en procurer une telle que vous la désirez.

Tommy. — Oh ! monsieur, je vous remercie. Il me tarde de l'avoir pour vous y montrer bientôt un ciel de ma façon. Mais dites-moi, je vous prie, à quoi sertil de connaître les étoiles? Ce n'est qu'un amusement , j'imagine?

M. Barlow. — Quand le spectacle du ciel n'aurait pas d'autre avantage, ne serait-ce pas toujours un

grand plaisir de contempler ces astres brillants qui étincellent au-dessus de nos têtes? Nous faisons quelquefois degrandes courses pour voir défiler une longue suite de voitures, ou pour passer en revue des gens qui vont se pavaner dans les promenades avec de beaux habits. Nous allons visiter avec curiosité des appartements décorés de beaux meubles et de belles tapisseries ; et cependant qu'est-ce que tout cela, auprès de la splendeur de ces corps lumineux qui décorent la surface du firmament dans la sérénité d'une belle nui t?

Hexry. — Oh ! vous avez raison, monsieur. Ce beau salon de mylord \y impie que tant de gens vont admirer, n'est qu'une pauvre écurie en comparaison des deux.

M. Barlow. — Eh bien, ce n'est rien encore. V^ous apprendrez un jour quel nombre infini d'avantages l'homme a su retirer de la connaissance des étoiles. Je ne veux à présent vous en citer qu'un seul, et c'est votre ami qui vous l'apprendra. Henry, auriez- vous la complaisance de lui faire l'histoire de vos courses désastreuses pendant cette nuit où vous vous étiez égaré ?

Henry. — Je le veux bien, monsieur. Il nous reste encore assez de chemin à faire pour que j'aie le temps de vous les raconter avant d'arriver à la maison.

Tommy. — Oh! voyons, voyons, je te prie.

Henry. — Tu sauras, mon ami, que j'ai un oncle

malheur ils étaient trop bien perclus, et je m'égarai.

Tommy. — Oh que je me serais trouvé à plaindre à ta place !

Henry. — Je marchai encore longtemps, mais je n'en fus pas plus avancé. Je n'avais pas une seule marque pour me reconnaître, attendu que le commune est si étendue et si dépourvue, soit d'arbres, soit de maisons, que l'on peut y marcher des milles enlicrs, sans découvrir autre chose ({uc de la bruyère, des joncs et dos épines. Tantôt je me déchirais les jambes à travers les ronces, tantôt je tombais dans des mares pleines d'eau, où je me serais noyé sans doute, si je n'avais pas su nager. Harassé de fatigue, j'allai m'étendre à terre pour y passer le reste de la nuit, lorqu'en tournant les yeux de tous les côtés, j'aperçus, à une certaine distance, une lumière que je piMS pour la chandelle d'une lanterne ([ue quehju'un portait à travers le marais.

Tommy. — Ah! c'est bon. Voilà qui me donne pour toi quelque espérance.

Tu vas voir, répondit Henry en souriant. J'hésitai d'abord si j'irais vers cette lumière; mais je pensai ensuite qu'un enfant comme moi ne valait pas la peine que personne au monde cherchât à lui faire du mal ; et puis il n'y avait pas d'apparence qu'un homme qui serait dehors pour quelque mauvais dessein s'avisât de porter une lanterne : en sorte que je résolus d'aller liardiinent vers lui pour lui demander mon chemin.

qui demeure à trois milles d'ici, au delà de ce grand marais où nous sommes allés nous promener quelquefois. Mon père m'envoyait souvent en message chez lui. Un soir j'y arrivai si tard, qu'il m'était impossible, avec mes petites jambes, de retourner à la maison avant qu'il fût nuit. C'était dans le mois d'octobre. Mon oncle voulut me retenir à coucher; mais la commission de mon père était pressante. Je ne me donnai pas même le temps de me reposer, et je repartis. Je ne faisais que d'entrer dans cette grande bruyère qui est à la sortie du village, lorsque la nuit devint tout à coup de la plus profonde obscurité.

Tommy. — Et tu n'eus pas de frayeur de te trouver tout seul dans un endroit si affreux!

Henry. — Mais non. Je pensai que ce qui pouvait m'arriver de plus fâcheux, était d'être obligé de passer la nuit à la belle étoile; et lorsque le matin serait revenu, je n'aurais pas eu besoin de m'habiller pour reprendre mon chemin. Je continuai donc de marcher. Mais à peine fus-je parvenu vers le milieu de la bruyère, qu'il s'éleva un orage accompagné d'un vent épouvantable. Il fut bientôt suivi d'une | luie si épaisse, qu'il me parut impossible d'aller plus avant. Je quittai le sentier battu, et j'allai me réfugier sous des buissons, où je me mis un peu à l'abri de la tempête, en m'étendant sur le ventre. Au bout d'une heure la pluie cessa de tomber avec autant de violence. Je me levai, et je tâchai de retrouver mes pas; mais par

Tommy. — Eh bien! cet homme-là eut-il la bonté de te tirer d'embarras?

Henry. — Écoute donc jusqu'au bout. Je commençais à marcher précipitamment à sa rencontre, lorsque je vis la lumière que j'avais d'abord observée à ma droite, passer un peu à ma gauche, et venir ensuite directement vers moi. Cela me parut assez étrange. Cependant je continuai toujours ma poursuite : et, précisément lorsque je me flattais de la joindre, je tombai jusqu'aux oreilles dans un trou plein de boue.

Tommy. — Voilà une chute qui vient bien à contretemps.

Henry. — Je m'en tirai tant bien que mal, et je me crus encore fort heureux de me trouver du même côté que la lumière. Je me remis de plus belle à la suivre, mais avec aussi peu de succès qu'auparavant. J'avais déjà fait plus de quatre milles à travers la commune, et je ne savais pas plus où j'étais que si j'eusse été transporté dans un pays inconnu. Je n'avais point d'espérance de retrouver mon chemin, à moins d'atteindre la lanterne; et quoique je ne pusse pas concevoir que la personne qui la portait se doutât que je fusse si près d'elle, elle paraissait manœuvrer comme si elle eût été déterminée à m'éviter. Quoi qu'il en soit, je me décidai à faire une dernière tentative. C'est pounjuoi je courus de toutes mes forces, en criant à la personne que je croyais devant moi, pour la prier d'arrêter. Tommy. — Enfin, s'arrêta-t-clle?

Henry. — Tant s'en faut. La lumière que j'avais vue se mouvoir jusqu'alors assez lentement, se mit à s'agiter comme une désespérée, et à s'enfuir en dansant devant moi ; en sorte qu'au lieu de l'atteindre je m'en

vis bientôt plus loin que jamais. Par malheur, je trouvai encore un autre fossé bourbeux, que j'eus toutes les peines du monde à traverser. Frappé de surprise en arrivant sur l'autre bord, et ne concevant pas qu'aucune créature humaine eût pu passer aussi légèrement sur un fossé plein d'eau, je résolus de ne pas suivre plus longtemps la lumière. J'étais couvert de boue sur mes habits, trempé de sueur au-dessous, épuisé de fatigues, et tourmenté par l'inquiétude où je pensais que mon père devait être sur mon compte : je m'ar-

Stt8 OEUVRES DE BERQUI^

rêtai un moment pour reprendre halei s'étaient un peu éclaircis. La lune et taient une faible lueur. Je regardai au je ne découvris qu'une campagne dése arbre pour me mettre à l'abri. Je prêta l'espoir d'entendre la sonnette de quehj ou les aboiements de quelques chiens que les sifflements aigus du vent, don si perçant et si froid, qu'il me gelait Dans cette situation déplorable, je r ment sur le parti que j'avais à prendr yeux par hasard vers le ciel, le premi frappa, fut cette même constellation ( dessus je distinguai l'étoile polaire, q tous ses feux. Il me vint aussitôt ur l'esprit. Je me souvins qu'en marchai qui conduisait à la maison de mon or jours observé cette étoile directement moi. C'est pourquoi j'imaginai qu'en lu tement le dos, et en avançant dans cet me conduirait vers la maison de mon p(

qu'il me fût impossible de trouver des chemins f cependant, en prenant le plus grand soin d'alL jours dans la même ligne, je me tenais sûr de me fourvoyer. La lune me fournit assez de l pour éviter les fosses et les trous que l'on tr chaque pas dans ce sauvage marais. Après y marché environ trois milles, j'entendis aboy chien, ce qui me donna une nouvelle vigueur. 1 plus loin, je trouvai le bout de la commune, barrières que je reconnus; en sorte qu'il ne me alors difficile d'enfiler tout droit mon chemin maison, après avoir presque désespéré delà retr

Tommy. — Je vois à présent combien la connai de l'étoile polaire te fut d'un grand secours. M décidé à lier connaissance avec toutes les éto ciel. Mais as-tu jamais su ce que c'était que ce mière qui dansait deviant toi d'une manière si éti

Henry. — Lorsque j'eus raconté l'aventure père, il me dit que c'était ce que l'on appelle; à la lanterne^ ou des feux follets, M. Barlow, ce temps, a bien voulu m'apprendre que, malg

u„:ii.

280 OEUVRES DE BERQUI N

avoir passé quelque temps à se reposer et à s'entretenir des événements de la soirée, les petits garçons montèrent dans leur chambré pour se mettre au lit. M. Barlow, assis au coin de son feu, s'occupait, depuis une demi-heure, à lire les papiers publics, lorsqu'à sa grande surprise il vit Tommy sans habits et tout hors d'haleine, qui se précipita dans la chambre en criant : — Oh, monsieur, venez, venez; je viens de le voir. II marche, il marche. — Qui est-ce qui marche, lui dit M. Barlow? — C'est le chariot qui s'en va. — Quel chariot? — Celui des étoiles. Avant de me coucher, il m'est venu dans l'esprit d'aller à travers la vitre regarder le firmament. Toutes les sept étoiles ont fait un grand chemin, je vous en réponds. Elles sont montées presqueau sommet du ciel. — Effectivement, dit M. Barlow, en regardant par la fenêtre ; mais il ne fallait pas venir m'en avertir comme un fou. Les philosophes sont un peu plus graves. C'en est assez pour aujourd'hui. Une autre fois nous reprendrons cette matière.

Le lendemain au matin. Tommy n'eut rien de plus pressé que de rappeler à M. Barlow l'histoire qu'il lui avait promise de ces pauvres malheureux ensevelis sous la neige. M. Barlow lui donna le livre où elle était rapportée.

— Mais d'abord, lui dit-il, il est nécessaire de vous donner (picNjucs explications sur cet accident. Le pays où il est arrivé, est plein de rochers et de montagnes si élevées, que la neige dont leurs sommets sont cou-

verts n'y fond jamais. — Jamais, dit Tommy? Quoi ! monsieur, pas même dans l'été. — Non, mon ami, pas même dans l'été. Les vallées qui séparent ces montagnes sont habitées par un peuple actif et industrieux. Après avoir travaillé tout l'été et une partie de l'automne, il se renferme, à l'approche de l'hiver, dans ses cabanes, dont il a su se rendre le séjour agréable par toutes sortes de commodités. Les chemins, dans cette saison, deviennent absolument impraticables. La neige et la glace forment la seule perspective de la contrée. Au printemps, lorsque l'air commence à s'échauffer, la surface de la neige fond sur la pointe des montagnes, et forme des torrents qui se précipitent avec une fureur que rien ne peut arrêter. De là il arrive fréquemment qu'ils entrainent des masses de neige si prodigieuses, qu'elles vont ensevelir dans leur chute les bestiaux, les maisons, et même des villages entiers.

« C'est dans le voisinage de ces montagnes, nommées les Alpes, que, le 19 mars 1755, un hameau fut entièrement renversé par l'éboulement de deux énormes masses de neige qui roulèrent de la montagne voisine.

« Tous les habitants étaient alors dans leurs maisons, à la réserve du nommé Joseph Rochia, homme âgé de cinquante ans, et de son fils, âgé de quinze, qui était auparavant sur le toit de leur maison pour débarrasser la neige qui s'y était amassée, et qui était

tombée trois jours do suite sans interruption. Un prêtre qui se rendait à l'cglisc, les ayant rencontrés hors de chez eux, les avertit qu'il venait de voir tomber un grand morceau de neige fort près de leur maison. Rochia se crut perdu ; et, persuadé qu'il allait en tomber beaucoup davantage, il prit la fuite avec son fils, sans même s'embarrasser où il allait. A peine avait-il fait trente ou quarante pas que son fils tomba, ce qui lui lit tourner la tète; il courut pour le relever, et vit alors qu'une montagne de neige venait d'ensevelir toutes les maisons du village. La douleur qu'il ressentit en considérant qu'il perdait sa femme, sa sœur, deux de ses enfants et tous ses effets, le fit tomber sans connaissance ; mais ayant recouvré ses sens, il se sauva avec son fils chez un ami qui les reçut.

« Vingt-deux personnes furent enterrées sous cette montagne de neige, qui avait soixante pieds de haut. Plusieurs habitants du voisinage y accoururent pour voir s'il y aurait moyen de sauver quehiu'un; mais on perdit bientôt l'espérance de pouvoir donner le moindre secours à ces malheureux.

« (>in(j jours après, Kochia, revenu de sa première frayeur, et se trouvant en état de travailler, voulut encore, aidé de son fils et de deux de ses beaux-frères, faire de noux elles tentatives. Il fit quehjues ouvertures dan> la neige, sans pouvoir retrouver sa maison, ni son éctnic. Le mois d'avril ayant été fort chaud, la neige commenva à fondre, de sorte que le pauvre Ro-

chia se remit encore à travailler, dans l'espérance de retirer ses effets et de donner la sépulture à sa famille. Il ouvrit la neige et y jeta de la terre, ce qui aida à la faire fondre. Depuis le 24 avril la neige diminuait à vue d'œil. Rochia, dont les espérances redoublaient, rompit avec une barre de fer la glace qui était épaisse de six pieds. Il y enfonça une grande perche et crut sentir les maisons; mais la nuit étant venue, il remit le reste de son travail au lendemain.

« Cette même nuit son beau-frère, qui demeura ità Demont, rêva que sa sœur était en vie, et qu'elle lui demandait du secours *. Frappé de ce songe, il se leva de grand matin, le 25 avril, et vint le raconter à son frère. Ils se joignirent aussitôt pour travailler, et découvrirent enfin la maison. N'y trouvant point de corps morts, ils cherchèrent l'étable, qui en élait éloignée de deux cent quarante pas. A peine y furent-ils arrivés, qu'ils entendirent ces cris : — Assistez-moi, mon cher frère.

« C'était la femme de Rochia. Elle n'appelait que son frère, parce qu'elle croyait son mari péri sous la neige. Enfin, ils parvinrent à tirer de son tombeau cette famille infortunée. La sœur dit à son frère d'une voix agonisante : — J'ai toujours mis ma confiance en Dieu, et ensuite en vous, persuadée que vous ne

' Quoique ce rêve ait élé réalisé, on juge bien que cela n'entraîne aucune preuve en faveur des songes. Rien de plus naturel qu'un frère fortement occupé de la perte de sa sœur fasse un tel rêve.

284 OEUVRRS DR B ERQUl.N

m'abandonneriez pas. Cette femme avait alors quarante-cinq ans, sa sœur trente-cinq, et sa fille treize. On pense bien qu'elles n'avaient pas la force de marcher, et qu'il fallut les porter. Elles ressemblaient à des ombres. On les mit sur-le-champ au lit. On leur donna pour toute nourriture du gruau de seigle et du beurre. Quelques jours après, le gouverneur de Demont vint les voir. La mère ne pouvait se tenir debout, ni faire usage de ses pieds, soit à cause du froid qu'elle avait souffert, soit à cause de la posture incommode où elle avait été si longtemps. Sa sœur, dont on avait baigné les jambes dans du vin chaud, marchait un peu, quoique avec peine. Sa fille était entièrement rétablie.

f Le gouverneur les ayant questionnées sur tout ce qui leur était arrivé pendant leur sépulture, voici les particularités qu'elles lui racontèrent.

€ Le 19 mars, au matin, ces trois personnes étaient dans retable. Il y avait de plus un fils de Rochia, âgé de six ans. L'étable renfermait aussi un àne, cinq ou six volailles, et six chèvres, dont une avait mis bas la veille, deux petits chevreaux morts-nés. La famille était venue à l'étable pour porter du gruau de seigle à cette chèvre, et s'y tenait à l'abri dans un coin pour se garaiiiii du froid, en attendant que l'on sonnât le service. La femme étant sortie de l'étable pour allumer du feu dans la mais^jn, aperçut une masse de neige venant du o^lé de l'est. Aussitôt elle revint sur ses

pas, rentra dans l'étable, en ferma la porte, et dit à sa sœur ce qu'elle venait de voir. En moins de trois minutes elles entendirent craquer le toit de l'étable, dont une partie s'affaissait. En conséquence elles s'avisèrent de se mettre dans le râtelier qui, étant soutenu par un bon pilier, résista à l'effort de la neige. Elles voulurent attacher l'àne à la mangeoire; l'animal, à force de se débattre et de ruer, se détacha. Il renversa le gruau que l'on avait apporté pour la chèvre ; mais le vaisseau dans lequel il était leur fut fort utile pour y faire fondre la neige qui leur servait de boisson . On tint conseil pour savoir ce qu'il y avait à faire, et pour examiner ce qu'on avait de vivres. La belle-sœur de Rochia trouva dans sa poche quinze châtaignes. Les enfants dirent qu'ils avaient déjeuné et qu'ils n'avaient besoin de rien le reste du jour. On se ressouvint qu'il y avait dans un coin de l'étable vingt ou trente pains ; ce ne fut qu'un surcroît de regret pour ces pauvres femmes que la neige empêchait d'y atteindre. Elles appelèrent à leur secours le plus haut qu'elles purent, et ne furent entendues par personne. La femme et sa sœur mangèrent chacune deux châtaignes, et burent de la neige fondue. L'àne continuait à se débattre, et les chèvres bêlaient beaucoup ; mais on ne les entendit bientôt plus. Il s'en sauva cependant deux qui étaient près de la mangeoire. L'une d'elles fournissait du lait, et c'est ce qui leur sauva la vie à tous. L'autre était pleine : c'est de quoi les femmes s'aperçurent; et

S'ir leur calcul, elles jugèrent qu'elle mettrait bas vers le milieu d'avril.

c Toute cette famille ne vit pas un seul rayon de lumière dans tout le temps qu'elle fut sous la neige. Pendant environ vingt jours elles eurent quelque notion du jour et de la nuit, du moins elles en jugeaient par le cri des volailles, qui leur servait à marquer le point du jour. Les volailles étant mortes au bout de ce temps, elles furent privées de cette consolation.

«t Le second jour, ne pouvant résister à la faim, on mangea le reste des châtaignes, et on but le lait que fournit la chèvre, et qui, les premiers jours, se montait à environ deux livres. Après quoi la mesure en dmiinua par degrés. Dès le troisième jour, les femmes privées de toute provision, sentirent de quelle importance il était pour elles de nourrir les chèvres. Par bonheur il y avait au-dessus de la mangeoire un petit grenier à foin. Elles en tirèrent tout ce qu'elles purent y atteindre; et, quand cela ne leur fut plus possible, elles firent monter les chèvres sur leurs épaules : ce fut ainsi (ju'clles se procurèrent ce foin.

« Le sixième jour, le petit garçon commença à se piaindre de maux d'estomac. Sa maladie dura six jours, au bout desjuels il pria sa mère, qui l'avait toujours tenu sur ses genoux, d^; le coucher tout du long dans a mangeoire, ce qu'elle fit. A peine y fut-il, qu'elle s'aperçut qu'il était froid, et il expira en s'écriant : — Oh! mon j)èn' ! dans la neige! oh! mon père! mon

SANDFOND ET MERTON 287

père ! Il n'arriva point d'autre accident pendant plusieurs jours. Un événement très-considérable fut la délivrance de la chèvre : ce qui leur apprit qu'elles étaient au milieu du mois d'avril. Par là leur provision redoubla encore. Cette précieuse chèvre venait à elles quand on l'appelait, et elle léchait avec affection ses chères maîtresses, qui la chérissent encore particulièrement.

« Pendant tout ce temps elles souffrirent peu la faim. Après les cinq ou six premiers jours, leurs plus grandes peines étaient la froideur de la neige fondue qui tombait sur elles, la puanteur des corps de l'àne, des chèvres et des volailles, la vermine qui les assainit, et surtout la posture gênante dans laquelle elles furent obligées de rester; car le lieu où elles

étaient enterrées n'avait que douze pieds de long, huit de large et cinq de haut; et la mangeoire dans laquelle elles étaient accroupies contre le mur n'avait que trois pieds quatre pouces de large.

« La mère assura n'avoir jamais dormi pendant tout ce temps. Sa sœur et sa (ille dirent avoir dormi comme à l'ordinaire.

« De()uis qu'elles furent exhumées, leur appétit fut loniitemps à revenir. Le peu qu'elles mangeaient, à l'exception des bouillons et du gruau, leur restait sur l'estomac. L'usage modéré du vin était l'aliment dont elles se trouvaient le mieux. »

Tommy. — Oh! monsieur! s'écria Tommy lorsque l'histoire fut achevée, quel vilain pays cela doit être ! Quoi ! se voir exposé tous les jours à être enseveli sous la neige! Je suis étonné qu'il se trouve des gens assez fous pour demeurer dans le voisinage de ces montagnes.

U. Barlow. — Leurs habitants ont une opinion bien différente de la vôtre. Ils préfèrent leur patrie à tous les pays de l'univers. Ils sont ordinairement grands voyageurs; et la })lupart vont exercer toutes sortes de professions dans les divers États de l'Europe. Mais Jour plus vif désir est de retourner, avant leur mort, vers ces montagnes chéries où ils ont reçu le jour et où ils ont passé leur enfance.

Tommy. — Connnent cela est-il possible? J'ai souvent entendu à la maison de jeunes dames et de jeunes

SANDFOHD LT MKRTON 2^9

demoiselles, lorsqu'elles parlaient des endroits où elles aimeraient à vivre, dire hautement qu'elles haïssaient la campagne, quoiqu'elles y fussent nées, et ({u'elles y eussent encore leur famille. A les en croire, il était impossihle de vivre ailleurs que dans les grandes villes ; et il n'y avait que des gens abrutis et sauvages qui ])ussent aimer la vie des champs.

M. Barlow. — Vous voyez cependant ({u'il y a une iniinité de persoimes sensées qui, loin de se dégoûter de ce séjour, n'ont jamais eu le désir d'en changer. Qu'en dites-vous , Henry ? Seriez-vous content de quitter la campagne pour aller vivre dans quelipic grande ville ?

Henry. — Non, en vérité, monsieur, que le ciel m'en préserve ! Il me faudrait renoncer à tout ce que j'aime dans le monde. Quoi ! me séparer de mon père et de ma mère, qui ont eu tant de soins et de tendresse j)our moi, et de vous aussi, monsieur, qui avez voulu prendre tant de peine à m'instruire! Ah! je suis bben sur que je ne trouverai nulle autre ])art d'aussi bons amis, aussi longtemps que je vive. Et ({uel est celui qui souhaiterait de ^ivre sans a\oir de bons amisï Non, non; il n'y a pas un buisson dans la ferme de mon père que je n'aime mieux ([uo toutes les ^illes dont j'ai enicndu parler.

Tommy. — Mais en as-tu jamais \ u ï

Henry. — Oui sûrement. Ne suis-je pas allé une fois à Exeter? Comment peut-on se plaire dans ce triste

ilH) ŒUVRES DL IJKKQUIN

séjour? Les maisons sont si élevées qu'on les croirait bâties l'une sur l'autre, comme notre colombier sur notre écurie. Il y a de petits passages étroits, babités par les pauvres, ffui sont bordés de maisons si serrées entre elles que le jour semble avoir de la peine à y descendre; et tout cela a un air si sale, si dégoûtant et si malsain, ({ue mon cœur se soulevait seulement d'y jeter les yeux. En me promenant le long des plus belles rues , je m'amusais à regarder dans les boutiques. Que penses-tu que j'y vis?

Tommy. — Et quoi donc?

Henky. — De grands fainéants aussi robustes que nos valets de charrue qui, la tête bien poudrée, s'occupaient à nouer des rubans et à faire des bonnets pour les femmes. Cela me parut si drôle que je ne pus m'cmpccber d'éclater de rire. Le soir, la dame chez qui je logeais, me mena dans une grande salle où il y avait, je crois, autant de chandelles allumées que nous vimes hier d'étoiles dans le ciel. Il semblait (ju'on le lit exprès pour vous ôter la vue, sous le prétexte de vous éclairer. Il y avait un grand nombre de beaux messieurs et de belles dames qui, |)our danser, s'étaient (îhargésde riches habits, comme si l'on n'était pas cent (ois plus leste avec de simples \étements. Tandis (ju'ils se trémoussaient comme des maniaques, pour a\()ii lair de se doiinei' du plaisir, il y avait à la porte de la salle une foule de femmes et d'enfants (;ou- >crls de haillons, qui grelottaient de froid, et qui

SANDFORD ET MEKTON ^291

demandaient un morceau de pain d'une \uix suppliante, mais i)ersonne ne leur donnait, et ne semblait même les apercevoir : ce qui me fit penser qu'il aurait mieux valu que ces beaux messieurs et ces belles dames n'eussent pas tant de lumières pour les éblouir, et des habits si riches pour les écraser, et que les pauvres eussent au moins de quoi se nourrir, et se défendre de la rigueur du froid.

Tommy. — Il faut bien que les gentilshommes soient mieux vêtus que les gens du peuple.

Henry. — A la bonne heure, pourvu que cela ne les rende pas insolents. Mais ils ne manquent guère de le devenir; et je suis bien assez payé pour le croire.

Tommy. — Comment donc, s'il te plait?

Hexhy. — Oh! je vais te le dire, puisque tu me le le demandes. J'étais encore à Exeter, et je me promenais tout seul dans les rues. Je vis venir à moi deux enfants superbement vêtus, et qui avaient un air aussi lier que tu l'avais lorsque tu vins ici. Je me détournai un peu de mon chemin pour les laisser passer : car mon père m'a instruit à marquer certains égards pour ceux qui sont au-dessus de nous. Mes deux petits insolents trouvèrent sans doute que ce n'en était pas assez. Quoi(|u'ils eussent de la place de reste, ils me donnèrent en passant une si \ iolente secousse (jue j'allai tomber dans le ruisseau, où je me crottai de la tète aux pieds.

iya OKU VUES Di: iskkqlin

Tommy. — Ki \\^ iic ic demandèrent pas paidon do I'accidenl.

Hkmu. — (Hi! iln'\ avait j)as d'accident, ilsl'avaient bien fait tout exprès : car, en me voyant tomber, ils poussèrent de grands éclats de rire, et Jii'appelèrent petit lourdaud. Sur ({uoi je leur répondis que si j'étais un i)etit lourdaud, ce n'était pas à eux à me le dire, et (jue je ne souffrirais i)as({ue l'on m'insultât. Ils vinrent à moi, croyant me faire peui*. Je les attendis. L'un d'eux osa me donner un coup sur la ligure, il ne m'en fallut ])as davantage. Je me jetai sur eux, et nous conmiençàmes tous les trois à nous peloter.

T(KMMY. — (Comment donc! ils se mirent tous les deux contre toi? C'était bien lâche.

Hknry. — Cela ne m'embarrassait guère. J'étais en état de leur tenir tète; et je leur en avais même donné des preuves assez frappantes, lorscju'il survint un grand gaillard, (pii paraissait être leur domestique, et qui se mit en drxoirdc tondjer sui- moi. Par bonbeui', il passait en même tenq)s un homme de la canq)agne, (l'une (aille haule et \ iiiourcusc, cpii di( au domeslicpic (pi'il l'iissommerait s'il faisait un seul mou\emt'iii. Il ajouta (|u'il axait ('iV' (('iiioin de la (juerelle, (pie je n'a\ais aucun loii ; (pi'il fallait me laisseï* d(3mclci- ma fusée, et (pic je m'en ac(juittais assez bien pniir ne pli- me (h'-ranger. Kn consé(pienc(î, je continuai degouinier me- deux eliampi(Mis,jus(prà (;e (ju'iis diMuandassent eux-mêmes à linir le combat; cai', (juoi-

SANDFOBD ET MERïOiN ^3

qu'ils fussent si querelleurs, ils ne savaient guère se battre. Ainsi je les laissai aller tout honteux, en leur conseillant de ne plus s'attaquer à l'avenir à de pauviTs enfants, qui ne faisaient rien pour les offenser.

Tommy. — Et tu n'en entendis plus parler?

Henry. — Non, du tout. Je revins à la maison le lendamain, et je ne fus jamais si content. Lorsque j'arrivai au sommet de cette haute colline, d'où l'on découvre la maison de mon père, je me mis à pleurer de joie. La campagne avait un air si riant, les oiseaux sur les arbres, et les troupeaux dans les prairies, paraissaient si heureux que cela me rendait heureux moimême. xV chaque pas que je faisais, je trouvais des hommes ou des femmes de ma connaissance, ou dt? petits garçons avec qui j'étais accoutumé déjouer. — Ah! \()m Henry de retour, disait l'un. Comment te portes-tu? me disait l'autre. Celui-ci, d'un air amical, me tendait la main; celui-là se jetait tendrement à mon cou. D'aussi loin qu'il me vit, notre grand chien vint me poser les pattes sur les é])aules pour me lécher. Il n'y eut pas même jusqu'à nos vaches, lors- (jue je les allai caresser, qui ne parussent bien aises d(» ce que j'étais revenu.

M. B.vRLow. — Vous voyez. Tommy, par ce récit, qu'on peut aimer la canqiagne, et y être heiu^cux. Quant à ces belles dames dont vous me parliez tout à l'heure, ce qu'il y a de plus vrai dans ce qu'elles disent, c'est qu'en aucun endroit elles ne sauraient \ivie cou-

i^ir OEUVHRS Dl- BERQUIN

iciues. (À)iuiiie olles iVoiiL appris ni à cultiver leur esprit, ni à s'occuper d'un travail utile, il ne leur reste à ciieiï-her le bonheur (pie dans la parure et dans l'oisiveté. Élevées avec trop de délicatesse pour supporter le moindre exercice, le seul changement de saison sul'lit j)()ur déranger leur triste santé. Avec de pareilles disposition^, il n'est pas étonnant qu'elles se déplaisent à la campagne, où elles ne trouvent ni occupation ni amusement. Elles ne souhaitent d'être à la ville, ({ue pour y trouver d'autres personnes aussi frivoles et aussi désœuvrées qu'elles-mêmes, et y consumer leur temps en de vains entretiens sur les objets les plus l'iiiiles.

Tommy. — Oh! vous avez bien raison, monsieur, je fis cette observation l'auti^ejour au château. Il venait de nous arriver quelques dames de LondiTS. Elles passèrent des heures entières à nous entretenir de la manière de se coiffer et de s'habiller, et d'une grande assemblée, appelée le Uanelagh, oii elles allaient })oin^ rencontrer leurs amis.

M. Baui.ow. — Je crois, par exemple, que Henry n'ira jamais en cet endroit potir y chercher les siens.

Henuy. — Non, en vérité, monsieur. Je ne sais ce (jue c'est (pie le Uanelagh ; mais tous les amis ([ue j'ai au niondi' sont dans notre maison et dans la \ôtre. Lor.sqn(; je; suis assis près du feu dans une soirée d'lii\('r, ctipKîjc lis (pichpie chose à mon père, à ma MICH' <'t à MM's s(iîui*s, roiiMnc j(; le l'aisquehjuefois, ou

SANDFORD ET MERTON t29r;

que je m'entretiens ici avec vous et avec Tonniiy, sur des sujets instructifs, je n'ai point à désirer d'autres amis ou d'autres conversations. Mais dites-moi, je vous prie, ce que c'est que le Ranelagh ?

M. BARLo^Y. — C'est une grande salle ronde, où, pendant un certain temps de l'année, un grand nombre de personnes se rendent en voiture, pour s'y promener pendant quelques heures.

Hknry. — Mais, monsieur. Tommy vient de nous dire que ces dames allaient en cet endroit pour y rencontrer leurs amis ? Est-ce qu'elles ne cherchent à les voir que dans une grande foule?

M. Barlow sourit à cette question. Il est vrai, répondit-il, que le lieu de l'assemblée est ordinairement si plein, qu'il n'y a guère moyen d'y lier une conversation bien suivie. Les gens ne s'y promènent qu'à la fde l'un de l'autre: et ils sont obligés d'v tourner continuellement en cercle, à peu près comme les chevaux dans un moulin. Lorsque des personnes qui se connaissent, viennent à bout de se rencontrer, elles ont à peine le temps de se sourire et de se faire un salut. Elles se perdent aussitôt de vue dans la foule qui les emporte. Quant à ses meilleurs amis que l'on rencontre, on rougirait de les remarquer, à moins qu'ils ne soient habillés à la mode et avec un certain éclat.

Henry. — Voilà qui me parait bien extraordinaire. Qu'est-ce donc, monsieur, que l'habit d'un homme, ])onr avoir rien à démêler avec l'nmilié? Est-ce que je

2% («UVRES Di: BKRQUIN

VOUS en aimerais davantage, si vous portiez les plus beaux habits du monde? Est-ce que j'en respecterais davantage mon père, s'il avait un habit brodé, connue le chevalier Tayaut ? Au contraire, lorsque je vois des gens si richement vêtus, je ne puis m'empécher de pejiser à l'histoire que vous m'avez une fois racontée d'Agésilas, roi de Sj)arte.

Tommy. — Oh! (juelle est cette histoire, monsieur, je vous prie?

31. Baulow. — Vous l'entendrez demain. Vous avez assez lu et assez conversé poui- aujourd'hui. Il est temps que vous alliez prendre un ])eu de récréation.

Les petits garçons coururent aussitôt dans le jardin, ])0ur reprendre un travail dont ils s'occupaient depuis plusieurs jouis. C'était de faire une boule de neige, d'une énorme grosseur. Ils avaient commencé j)ar en faire d'abord une petite j)eIote. Ils l'avaient ensuite fait rouler en tout sens, jusqu'à ce qu'en amassant continuellement de nouvelle matière, avec celles qu'ils y ajoutèrent de leurs mains, elle fût devenue si grosse, qu'ils étaient incapables de la faire rouler plus loin. Tommy conclut (jue leur entrej)i'ise devait en rester là, puis({M'il ne leur était plus possible de remuer cette masse énorme.

— Oh ! s'il ne tient (fu'à cela, répondit Henry, je sais bien un moyen de la (aire mouxoir. Il courut aussitôt ciierelicr deux gr<»s itatons, d'cMixiron cin(| pieds de longueur; ei en a\;jnl tlonné un à son camarade, \\

garda l'autre pour lui. Il dit ensuite à Tommy de mettre son bâton entre la terre et la boule, ce qu'il fit également de son côté; et en relevant en l'air l'autre bout de leurs bâtons, ils firent rouler la boule avec la plus grande facilité. Tommy fut extrêmement satisfait de cet expédient, et il dit à Henry : — D'où cela peut-il donc ])rovenir ? Nous ne sommes pas à présent plus forts que nous ne l'étions tout à l'heure ; et cependant nous voilà en état de faire rouler, sans beaucoup de peine, cette grosse masse que nous ne pouvions pas seulement ébranler auparavant. — Il est vrai, répondit Henry; mais ce n'est pas à nous qu'en appartient la gloire, c'est à nos bâtons. C'est par ce moyen que les bûcherons remuent de grosses pièces d'arbres, qu'il faudrait autrement laisser dans les forêts. — C'est une chose bien étonnante, repiMt Tommy. Je n'aurais jamais imaginé que des bâtons eussent donné tant de force à nos bras. Mais, voyons. Faisons encore avancer notre boule. — Soit, repartit Henry : allons, un grand coup de vigueur.

En disant ces mots, ils soulevèrent tous les deux leurs bâtons avec tant de violence, qu'ils les fireni rompre au milieu. — 11 n'y a pas grand mal, dit Tommy. Les bouts sont encore assez bons pour nous servir. Ils voulurent en même temps faire usage de ceux qui étaient restés entre leurs mains; mais, à la grande surprise de Tommy, il ne leur fut pas possible de donner à la boule le moindre mouvement. — Kh

.m <)i:UVHES DE RERQUIN

Iticii î ilii-il, tjirosl-ct^ (lone? Esl-co qu'il n'y aurait (jiic (lo loiiii's hàlons (jtii piissciil nous servir ? — Vrai-

nioni oui, K'pondii Henry. J'aurais pu (e le dire avant d'en l'aire l'essai ; mais j'ai voulu le le faire éprouver par loi-Mièrne. Plus ce bâton sera lon*^-, ])oiirvu (ju'il soit assez foil, cl plus il seia facile de remuer la boule. — 4e l'asoue, repailil Tonuny, (|uecela me parait bieji (Airaordinaire; mais je vois là-bas quekjues bùcberons à l'oux lai^e : allons les prier de nous couper des bàlons plus hjn;^.^ encore <pie les premiers, pour en faire l'épreuve. Ils y îillèicnt, en effet; niais en arrivant, iisoprésenia un noii\c;iu sujet de surprise à Tommy.

11 y avait une racine de chêne si grosse et si pesante, que le meilleur cheval aurait eu de la peine à la trainer. Elle était en même temps si dure et si noueuse, que la cognée ne pouvait y mordre. Deux vieux bûcherons dirent aux enfants qu'ils seraient obligés de la mettre en pièces, pour l'emporter en détail. Tommy, croyant leurs forces trop au-dessous de cette entreprise, ne put s'empêcher de les prendre en pitié, et de dire tout haut, que certainement M. Barlow n'était pas instruit de ce qu'ils voulaient faire; et que s'il le savait, il était trop bon pour ne pas empêcher de pauvres vieillards de s'épuiser de fatigue sur une besogne dont ils ne sauraient venir à bout.

— Le crois-tu ainsi ? lui répondit Henry. El que dirais-tu donc, si tu me voyais, moi, tout faible que je suis, faire cette opération qui t'étonne, avec le secours de l'un de ces braves gens ? Il prit alors un gros maillet de bois, et se mit à battre de toutes ses forces la grosse souche, sans y faire impression. Tommy, qui, pour cette fois, imagina que son ami allait se prendre dans sa fanfaronade, se mita sourire en pliant les épaules, et dit à Henry qu'il briserait plutôt cent maillets, que d'enlever un seul éclat de la souche. — A la bonne heure, replicjua Henry. Eh bien ! essayons un autre moyen. H posa son maillet, et prit un petit morceau de fer grossier, d'environ six pouces de long, (jue Tommy n'avait pasj encore observé, ])arce qu'il était |)armi des morceaux de bois répandus à terre. Ce

;{00 OEUVRES DE BERQIIIN

fer a\;iii l'iniiuii deux pouces d'épaisseur à l'un de ses bouts; et il allait toujours en s'aminrissant par degrés jusqu'à l'autre bout, qui était tranchant comme la lame d'un couteau. Henry le ficha par le tranchant dans la souche, et tâcha de l'enfoncer un peu par de petits coups, jusqu'à ce (pi'il fût bien affermi. Alors un des vieux bûcherons et lui le frappèrent alternativement à grands coups de maillet, jusqu'à ce que la racine eut commencé à se fendre en cracjuant, et (jue peu à peu le fer se fût totalement enfoncé dans le bois. — Tiens, vois-tu, dit Henry, ce premier morceau de fer a commencé très-heureusement la besogne; deux ou trois autres vont la finir. Il prit alors un second morceau de fer de la même forme que le premier, seulement un peu plus gros ; et le posant dans la fente que le premier avait faite, il se mit à le frapper, avec le secours de son compagnon, jusqu'à ce qu'il se fût aussi totalement enfoncé dans la souche, qui éclata de nouveau, et laissa voir, dans toute sa profondeur, une grande crevasse. Il |)rit encore un troisième morceau de fer, (ju'il enfonça de même. Eniin, cette gi'osse masse de bois se j)artagea en deux moitiés à peu près égales.

— Kh bien ! camarade, s'éciia Henry en s'essuNant le front, lu xois (]U(3 nous en sommes sortis à noire honneui'. Allons, il faut à piésent (|ue nous poitions, loi cl moi, l'un de ces morceaux dans le foyer (\o .M. lîaiiow, pfMii lui r.iiic un bon l'en. — Y [)enses-tu.

Henry? Jamais nous n'aurons la force de soulever un si grand fardeau. C'est tout ce que nous pourrions faire que de le faire avancer avec nos bâtons, comme nous en avons agi pour la boule de neige. — Oh ! ne t'en mets pas en peine. Il est encore un autre moyen que nous pourrons employer. Il prit alors une perche d'environ dix pieds de long, et y suspendit le plus gros morceau delà souche avec une corde que lui prêta l'un des bûcherons.* Il eut la malice de placer le nœud coulant, par lequel la souche était suspendue à la perche, plus près d'un bout que de l'autre. Il demanda ensuite à Tommy lequel des deux bouts il voulait choisir. Tommy, sans y faire réflexion, choisit le bout qui se trouvait le plus près de lui. C'était justement celui que Henry lui avait destiné dans sa pensée, en plaçant la souche plus près de ce bout que de celui (ju'il se réservait. Chacun mit alors le sien sur son épaule; mais lorsqu'il fut question d'avancer, Tommy trouva le poids bien pesant. Cependant, comme il vit que Henry marchait d'un pas léger sous sa part du fardeau, qu'il croyait aussi lourde que la sienne, il résolut de ne pas se plaindre. Tandis qu'ils allaient ainsi, M. Barlow les rencontra; et voyant le pauvre Tommy, qui pouvait à peine se soutenir sur ses genoux, il lui demanda qui l'avait chargé de cette manière. Tommy répondit que c'était Henry.

— Haha ! lui dit M. Barlow en souriant, c'est la première fois que votre ami a \oulu vous en imposeï*; ^

mais il vous fail porter environ trois fois plus qu'il ne porte lui-même.

Henry répondit (|u'il avait laissé à Tommy la liberté de choisir, et (lu'il l'aurait tout de suite informé de sa méprise, s'il n'avait voulu lui montrer, par sa propre ex|)érience, quelle était la différence de leur chari>e. Alors, cédant à Tommy le bout de la perche qu'il avait, et ])renant en échange le sien, il lui demanda s'il trouvait son épaule un peu soulagée. — Vraiment oui, répondit Tommy. Mais je ne puis en concevoir la raison, puiscpie nous portons toujours à nous deux h; mémo poids (pTauparavant, et toujours de la même manière. — La manière n'est pas entièrement la même, dit M. Borlow; car, si vous y prenez garde, la souche est à une plus grande distance de votre épaule que de celle de Henry; au moyen de (pioi il porte maintenant plus qu(; vous, autant (pie vous ])ortiez plus (pie lui tout à riieure. — (lela est vraiment extraordinaire, dil Tommy. Je vois tous les jours combien il y a de choses (jue j'ignorais, et (|ui sont aussi inconnues à maman et à toutes (.'es belles dames qui viennent à la maison. — Fort bien, répondit M. Hailow; mais si vous av(îz déjà acquis tant de connaissan('es utiles, que ne d<;v('z-vous pas espérer desavoir dans (juehpies années de plus ï

Lors(pril> fiiit'iit rcnliésà la maison, M. Barlow lit voii' à T(tiiiiii\ lin baton d(3 (piatre pieds de longueur, avec un piaitîau suspendu à cha(jue bout. — Tenez,

lui dit-il, je vais placer ce bâton sur le dossier d'une chaise, en sorte qu'il y porte exactement au juste point de son milieu. Vous voyez que les deux plateaux sont dans un parfait équilibre l'un avec l'autre. Ainsi, j'aurai beau mettre différents poids dans chacun, pourvu que ces poids soient égaux de l'un et de l'autre côté, les plateaux se balanceront toujours. Maintenant, au lieu de faire porter le bâton sur le juste point de son milieu, faisons-le porter sur un autre point, et voyons ce qui en arrivera.

M. Barlow posa le bâton de telle manière, qu'en appuyant toujours sur le dossier de la chaise, il y en eùl trois pieds d'un côté, et un pied seulement de l'autre. Le côté qui était le plus long descendit aussitôt vers la terre. — Oh ! je m'en doutais, s'écria Tommy. Jamais les plateaux ne resteront en équilibre tant que le bâton ne portera pas sur le juste point de son milieu. — Voyons, dit M. Barlow, s'il n'y aurait pas moyen de faire ce que vous jugez impossible. Il ramassa aussitôt le bâton, et le remit au même point où il était avant sa chute. Seulement il plaça dans le plateau un poids d'une livre du côté où le bâton avait trois pieds de longueur au delà du point d'appui, et un poids de trois livres du côté où le bâton n'avait qu'un pied de longueur au delà de ce point; au grand étonnement de Tommy, les deux plateaux se trouvèrent en équilibre, comme si le bâton eût porté sur le point juste de son milieu, avec un poids égal dans chaque plateau.

304 ŒUVRES DE BERQUÏN

— Vous voyoz, reprit alors M. Barlow, par toutes les petites expériences que vous avez faites aujourd'hui, eonibien l'usage des instruments est précieux pour les hommes. Un enfant, comme vous, peut faire, avec leur secours, ce que l'homme le plus robuste ne saurait faire avec toute sa force. Mais puiscjue nous en sommes sur cette matière, je vais vous faire voir une autre machine (pii n(^ \ous surprendra pas moins. Il conduisit alors Tommy dans sa cour, sous les fenêtres du grenier; et lui montrant un gros sac de blé : — Tenez, dit-il, faites-moi le plaisir de me transporter ce sac dans mon grenier. Je crains qu'il ne se gâte ici. — Vous vous moquez sans doute de moi, monsieur, lui répondit Tommy. — Non, je vous assure, répliqua M. Bai'loNv. Je veux absolument vous devoir ce service ; et NOUS aurez le plaisir de me le rendre. Il attacha soudain le sac de blé à une corde (jui descendait d'en haut par une poulie; et prenant Tommy par la main, il le conduisit dans le grenier, devant une assez grande roue, qui tournait par le moyen d'une manivelle. Il pria Tommy de la faire tourner; ce (ju'il lit, (|uoi(pje a\e(* un peu de peine. — C'en est assez, lui dit M. Barlow au bout de (piehpies tours, tenez ferme maintenant, et jetez un regard vers la fenêtre. Tommy tourna la vue de ce côté ; et à peine put-il en croire ses \('ti\, loi.squ'il \ii ])araitre ce sac énorme, que H«'iir\, (1 un coup de ni.iin, lit débarquer heiu'euse- UMMit sui le plancher.

SANDFOUl) ET MEHTO.N 305

— Eh bien ! Tommy, s'écria M. Barlow, quand je vous disais que vous me feriez le plaisir de transporter ici mon sac de blé, vous ne vouliez pas m'en croire. — Oh! monsieur, lui répondit Tommy, coml)ien de belles inventions vous m'avez fait connaître ! Il me semble qu'elles n'augmentent pas seulement les forces de mon corps, mais encore celles de mon intelligence. Mais, dites-moi, je vous prie, les hommes ont-ils inventé beaucoup d'autres machines aussi ingénieuses? Je voudrais les connaître toutes, jusqu'à la dernière.

M. Barlow. — Je ne demande pas mieux, mon cher ami, que de vous procurer cette instruction. Mais j'imaiïine que vous ne voudriez pas seulement connaître l'usage de ces machines, comme les simples manœu\ res, qui ne savent (pie s'en servir. Il faudrait pouvoir vous rendre raison de leurs forces, et savoir même les calculer.

Tommy. — Oh! oui, monsieur, c'est bien connue je l'entends.

M. Barlow. — En ce cas, il est d'autres connaissances qu'il faut d'abord acquérir. L'arithmétique, par exemple, vous est d'une nécessité indispensable.

Tommy. — Qu'est-ce donc que l'arithmétique, monsieur, je vous prie?

M. Barlow. — Il ne serait pas aisé de vous lefaiie entendre tout d'im coup par do. simples paroles. Je vais essayer un autre moyen de vous l'expliipier. Voici

une petite poignée de grains que je vais mettre sur la

fable. Pourriez-vous compter combien il y en a?

Tommy. — Oui, monsieur, voyons, (ii compto.) Il y eu a juste vingt-cinq.

M. Baulow. — Fort bien. Je vais en faire un autre tas. Voyez combien il y a de grains dans celui-ci.

Tommy (après avoir compté). — Il y en a quatorze.

M. Barlow. — S'il y a quatorze grains dans un tas, et vingt-cinq dans l'autre, combien de grains y a-t-il dans les deux tas ensemble, ou, si vous l'aimez mieux, combien font vingt-cinq et quatorze!

Tommy fut hors d'état de répondre. M. Barlow proposa la même question à Henry, qui ré|)ondit sur-lechamp que les deux tas faisaient trente-neuf grains.

M. Barlow. — Et si je mettais les deux tas en un seul, combien de grains y aurait-il?

Hknry, — Cela ferait toujours trente-neuf.

M. Barlow. — Eh bien! je vais en ôter dix-neuf. Les voici à part de ce côté. Cond)ien y en reste-t-il de l'îiiiire?

Tommy. — Un moment, monsieur, (|ue je les compte.

M. Barlow. — Vous ne sauriez donc me le dire sans compter? Et vous, Henry, voyons, combien en restei-iir

Hknry. — Il en reste \ingt, monsieur.

M. IVvRLow. — C'est juste. Voilà, Tommy, ce que c'est <|iie l'aiithméticpie, (pii n'est autre chosequeTari (le ( oiiipier. Vous voyez (|u'il S(; prati(pie d'une ma-

nière plus courte et plus aisée que si l'on comptait un à un les objets dont on veut savoir le nombre. Il n'est pas même nécessaire de les avoir sous les yeux. Par exemple, si vous vouliez savoir combien de grains d'orge, à peu près, il y a dans ce sac, vous seriez peut-être occupé plus d'un jour à les compter l'un après l'autre.

Tommy. — Oh ! oui, je le crois. Mais est-ce qu'il y a moyen de savoir le compte des grains sans vider le sac?

M. Barlow. — Oui, vraiment; et par le secours de l'arithmétique, vous pouvez faire ce compte en quatre ou cinq minutes.

Tommy. — Voilà une chose qui passe mes idées. Expliquez-moi cela, je vous prie, monsieur.

M. Barlow. — Très-volontiers, mon ami. Un boisseau de grains pèse cinquante livres. Ce sac contient quatre boisseaux; ainsi il doit peser deux cents livres. Allons plus loin maintenant. Chaque livre contient seize onces. Or, comme il y a deux cents livres, c'est deux cents fois seize once, ou trois mille deux cents onces. 11 n'y a plus qu'à compter le nombre de grains qui se trouvent dans une seule once, et il y aura trois mille deux cents fois ce nombre de i^rains dans le sac.

Tommy. — Cela me paraît tout clair à présent. OJi! que je voudrais savoir l'arithmétique ! Henry et vous, monsieur, voudriez-vous bien me l'apprendre?

M. Barlow. — Vous savez que nous sommes toujours

308 <*:uvKi:s de berqiin

prêts à vous inoiiiitM' le peu que nous savons. Mais,

avant de (|ui(ter ce sujet, j'ai une ])etite histoire à vcmis

raconter.

Tommy. — Oh! monsiem', que vous êtes bon! Une petite histoire encore par-dessus le marché!

M. Baulow. — « 11 y avait un i^entilhomme qui aimait passionnément les beaux chevaux, et qui ne marchandait i^uère sur le prix pour se les procurer. Un ma(juignon vint le trouver un jour, et lui présenta un si beau cheval que hî iicntilhomme fut obligé de convenir (|u'il n'en avait jamais vu d'une si superbe encolure. Il voulut aussitôt en faire l'essai, et ne lui trouva pas moins de feu, di^ docilité, de souplesse et de douceur. Des (jualités si rares, réunies dans cet animal, 1(; charmèrent à tel point qu'il en demanda le prix avec empressement. Le maquignon lui répondit qu'il ne pouvait pas le donner à moins de deux cents guinées. Cette sonmie ayant paru exorbitante au gentilhoimne, le ma(juignon était ])rès de se retirer, lors- (|ue le gentilhomme le rappela, et lui dit : — Je ne refuse point de \ous donner un prix raisonnable de votre cheval, mais votre demande est trop forte. Voyez s'il n'\ aurait pas moyen de nous arranger. — Eh bien, monsieur, répliqua le ma(piignon qui était rusé matois, fort habile dans ses conq)tes, si vous ne voulez pas me doimer les deux cents guinées que je \ousdeiiiandc. fai-ori- un aulre niair|i(''. Mou ( licx.il a, connue

VOUS le savez, six clous à chacun de ses fers, vinglquatre clous en tout. Je ne vous demande qu'un farding pour le premier clou, deux ])our le second,

quatre pour le troisième, et ainsi de suite, en doublant toujours pour chaque clou jusqu'au dernier. Le gentilhomme accepta cette proposition avec joie, et dit à ses gens de conduire le che\ al dans son écurie. »

Tommy. — Mais, monsieur, \ous trouviez le maquii^iion si rusé? je le trouve bien sot, moi, de demander deux cents guinées j)our son cheval, et de le donner ensuite pour (piehjues fardings.

M. Hmu.ow. — Le g(!iililhonnneen avait précisément la même idée (|ue vous. « Quoi ([u'ii en soil, le ma-

310 (IKUVUKS DE BEUQLl.N

(juiirnon ajoiiiji : — BieiKjUc vous acceptiez maclernière proposition, je ne pretends pas, monsieur, vous forcer de tenir à la rigueur de votre engagement. Tout ce (jue je vous demande, c'est que si vous êtes mécontent de votre marché, vous promettiez de me payer les deux cents guinées (jue je vous ai d'abord demandées. Le gentilhomme lui en donna sa parole d'honneur; et, ayant fait appeler son intendant, il lui ordonna de faire le compte des fardings; car il était trop bien gentilhonmie pour être en état de le faire lui-même. L'intendant alla s'asseoir à son bureau, prit une plume; et, après avoir fait son calcul, il félicita gravement son maître, et lui demanda dans (juelle partie des trois royaumes était située la teire qu'il voulait acheter? — A\ez-voils perdu l'esprit? lui répondit le gentilhomme. C(î n'est i)as une terre, c'est un cheval (fue j'achète; et voici la personne à (pii vous allez lout de suit(; en pa\er le j)i'i\. — Si (piehpi'uii a perdu l'esprit dans cette affaire, ce n'est sûrement |)as moi, nionsieiu", répli({ua l'intendant. La somme (jue vous m'avez ordonné de calculer s'élè\ e à soixante-dix mille (piatie cent soixante-dix livres sterlings, quelques schellings ei (pielcpies sols; et sûrement, il n'y a pas un homme de sens (pii \oulùt doimer ce ])rix d'un cheval. Le gentilhomme ne pouvait revenii* do sa siu'prise ; et, croyajit (pie son intendant avait coniiiiis (pKîhpie erreur grossière dans ses calcids, il h.'s lit xérifier. Mais, iorsjpi'il (Ut été conNaincu de leur justesse, il s' es-

lima trop heureux de sortir d'embarras, eu faisaut aussitôt compter les deux cents guinées au macpiignon, qui se retira fort satisfait d'avoir eu affaire à un gentilhomme. »

Tommy. — C'est une chose inconcevable qu'un farding, ainsi doublé un petit nombre de fois, puisse produire une somme si prodigieuse. J'y aurais été pris le premier, je l'avoue. Oh ! monsieur, c'en est fait, me voilà déterminé à apprendre l'arithmétique pour n'être pas la dupe des maquignons. Il me semble qu'un gentilhomme doit avoir une bien sotte figure en se voyant attrapé si honteusement.

Les premières leçons d'arithmétique fournirent à Tommy une occupation très-agréable pour les longues soirées de l'hiver. Il s'amusait avec M. Barlow et avec son ami, à faire mille opérations curieuses sur les nombres. Ses progrès furent si rapides qu'en fort peu de tem})s il se vit en état d'additionner, soustraire, muUiplier ou diviser, avec la plus grande exactitude^ telles sommes qu'on lui proposait. Son uni({ue délassement était d'aller observer les étoiles, lorsque le ciel n'était couvert d'aucun nuage. M. Barlow, fidèle à sa promesse, lui avait donné un petit globe de carton, traversé d'un fil de fer, et porté sur un pied. Tommy, après avoir incliné son globe de manière que l'un des bouts du fil de fer répondit à la direction de l'étoile polaire, commença par y tracer les sept étoiles du Chariot dans le mémo ordre qu'il les voyait briller

Mt (*:uvKi':s Di: heuui in

aii\ cicux. \jV leiulcniain, ayant ubserxr dv laulic côté (le l'étoile polaire une autre constellation, loiijours opposée au (Ihariot, il en demanda le nom à M. Bailow, (jui lui dit (pielle s'aj)pellait Cassiopée ; et le même soir Cassiopée, avec toutes ses étoiles, l'ut installée sur son globe. Uuel(|ues jours après, ayant porté ses regards vers la partie méridionale du ciel, il y \it briller une constellation si remanjuable qu'elle s'empara de toute son attention. Quatre grandes étoiles sendjlaient former une figure presijue carrée; et au milieu, il y en avait trois, placées fort prés l'ime de l'autre, sur une ligne droite, mais un peu inclinée. Tonuny montra cette constellation à M. Barlow, et le pria de la lui nommer. M. Barlow lui répondit qu'elle s'appelait Orion, et (jue les trois belles étoiles du milieu étaient appelées le baudrier d'Orion.

Tonmiy l'ut tellement enchanté de la grandeui' et (le la beauté de cette constellation glorieuse, (ju'il fut (M'cupé toute la soirée à tracer sa iigure poui' la rapportei' plus exactement sur son globe. Il rêva d'Orion toute In nuit; mais ses songes ne lui firent pas oublier, le lendemain, de rappeler à M. Barlow l'histoire qu'il a\;iii piomis de lui j'aconter sur Agésilas, roi de Sparte; et c'est j)ar cette histoire (jue nous nous empresserons de eonunencer la sixième partie.

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