AGÉSILAS, ROI DE SPARTE
es Spartiates étaient des hoiiiiiies fermes et courageux, pleins de mépris pour tout ce (jui pouvait leur inspirer le goût de la mollesse. Ils consacraient tout leur temps aux exercices les plus ])ropres à endurcir leur corps à la fatigue et à fortifier leur àme contre la crainte des dangers et de la douleur. Comme le sort les a^ait ])lacés au milieu de (piehjues autres nations, «pii axaient fré(|uennnciit des guerres entre
^!ii (h:uvkes de behquin
I'lli's el avec ciix-incnies, il était du plus grand iiitéièt jKMir leur sûreté d'etre toujours eu état de repousser lc.> insultes de leurs voisins s'ils entreprenaient de les attaquer. Tous leurs enfants étaient élevés d'une manièi'e dure ; et ceux de leurs rois h'étaîent ])as traités plus délicatement que les autres. »
— Comment donc, monsieur! interrompit Tommy, \oilà qui brouille toutes mes idées. J'ai souvent entendu dire à maman et à ses amies, que j'avais l'air d'un roi, lorsque je portais de beaux habits. Ainsi je pensais que les rois n'avaient autre chose à fain; que de se promener avec une couronne sur la tête au milieu de leur cour.
M. Baulow. — « Les rois de Sparte, car il y en avait deux à la fois, croyaient devoir s'occuper d'affaires plusinq)ortantes. Destinés à conduire leurs sujets à la iiuerre, ils ne pouvaient se rendre dignes de commander à de braves guerriers sans chercher à les surpasser en force, en courage et en grandeur d'àme. Les Spartiates avaient pour alliés des Grecs établis en Asie, et (pii se voyaient menacés par les Perses des horreurs de l'esclavage. A la première nouvelle du danger de leurs amis, les Spartiates envoyèrent, pour les secourir, Agésilas, l'un de leurs rois, avec (|uel(jues milliers de soldats. Quoique formidable (pic parût la i)uissancc (lu roi de Perse, ils jugèrent cette petite anuée suflisante pour lésister à toutes ses forces.
« (^elui-ci, enoigueilh du faste de ses palais, de l'inj-
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mensité de ses richesses et du nombre de ses esclaves, ne pouvait concevoir qu'on eût l'audace d'entreprendre d'arrêter ses projets. Un de ses généraux fît aussitôt marcher son armée contre les Spartiates. Agésilas, qui ne comptait pour rien le nombre de ses ennemis, ordonna à ses soldats de s'avancer, les rangs bien serrés, et en joignant ensemble leurs boucliers. Puis, lorsqu'ils furent à la portée des Perses, ils tombèrent sur eux avec tant de furie, qu'ils enfoncèrent leurs bataillons, et les contraignirent, en un moment, de prendre honteusement la fuite. »
En cet endroit. Tommy interrompit encore M. Barlow, pour lui demander ce que c'était qu'un bouclier.
— Dans les temps anciens, lui répondit M. Barkm, avant que les hommes connussent les terribles effets de la poudre à canon, ils étaient accoutumées à coml)attre de près, et corps à corps, avec des épées ou de longues piques. C'est ])ourquoi ils avaient besoin de se couvrir d'une armure impénétrable au fer de leurs ennemis. La principale de ces armes défensives était le bouclier. On le faisait d'airain ou de bois couvert d'un cuir é])ais et de lames de fer. Celui des Spartiates était assez long et assez large pour couvrir im homme presque tout entier. Lorsqu'ils allaient au combat, ils formaient des langs bien serrés, tenant leui' ])0U('lier passé au bras gauche et debout devant eux, pour se mettre à l'abri des (lèches et des javelots. Sur leurs léics ils portaient un cas(|ue, c'est-à-dire un bon-
:i1(i (TEUVRES DE BERQUIN
iHM (If \'ov nil (r.uior, orné do pimnos llollanlos on do (jiiouos do oho\aii\. Cost do cctto manière (|uo d'uii pas forme, et lours piques on avant, ils niarcliaioni à la ronrontre de leurs ennemis.
— Oh ! monsieur, s'écria Tommy, que ce do\ ait être un beau spectacle! Il m'est arrivé quelquefois de voir |)asser ici des régiments. Lorsque je voyais ces troupes marcher d'un air fier et la tète levée, je pensais au plaisir que j'aurai d'étro un jour militaire, quand jo serai assez granil.
— Avez-vous hion considéré, repartit M. Barlow , (piello est la destinée d'un soldat? — Oui, monsieur, répondit Tommy; je sais bien ((u'il doit se battre ({uol- (juefois, et ce n'est pas la meilleure de ses affaires, (le (pii mo llattait davantage, c'était de faire l'exercice au son do la musique, et les drapeaux déployés, a\oc un bel habit rouge et des armes brillantes, tandis que les femmes vous regardent, vous applaudissent et vous saluent. Je leur ai souvent entendu dire qu'elles n'aimaient rien tant (pi'ini soldat. — Fort bien, reprit M. Hai low, j'espère que vous en prendrez tout à l'heure des idées plus justes. Mais revenons à notre histoire.
« Pharnabaze (c'était le nom du général des Perses), Noyant (pio sos troupes n'étaient pas en état de tenir contre les Spartiates, envoya prier Agésilas de lui accordci' inio confénMjco |)()IM' traiter avec luidos conditions d<* la paix. Agésilas y (tonsentil, et fixa I'Ikîui'o ot r»'ndi-oil du rcndo/.-Nons. Il s'y rondil pftiK-hicllcnn'nl,
accompagné de ses capitaines. Pharnabaze n'étant pas encore arrivé, ils s'assirent tranquillement sur l'herbe ; et, comme c'était l'heure de leur repas, ils tirèrent leurs vivres, (jui consistaient en pain grossier et [en
oignons, et commencèrent à mani»er d'un iirand a[)pétit. Au milieu de ces liuerriers était assis le roi, (jui ne se distinguait de la foule, ni par la lichesse de ses habits, ni par la délicatesse de ses aliments. Il n'y avait pas un seid homme dans toute l'aiiiiéc (pii supportât avec plus de courage toute soile de l'aligneet (pii lut plus exact à la discipline militaire. Aussi éait-il chéri et révélé de ses soldais (jui auraient muiîi
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de pmniirc moins hiavcs on moins palionis f(ni^ lenr chef.
c( An hoLil de (jnchjues insiants, les prcMiiiers sor\ ileni's de Pliarnabaze arrivèrent, poilant de riches tapis et des carreaux de duvet qu'ils étendirent à terre, poiH' (pie leni' maître ])ùt s'y reposer mollement. Bienlôt sni\ini une seconde troupe, qui s'empressa de dresser une (ente maiinifi(pie, avec des rideaux de soie, pour défendre Pharnabaze et sa suite des ardeurs du soleil. Enfin on \ it paraître un i>rand nombre de cuisiniers et d'officiers débouche, avec plusieurs chevaux chargés de toutes les provisions d'un superbe banquet. Pharnabaze arri\a le dernier de tous, re\étu, suivant l'usa^^e 01 i«Milal, d'une longue rolxî de pourpre, rayonnanle d'or et de, pieriiM'ies, et porté sur un beau cheval aussi j'i(;heii)ent oi'iié (jue lui-même. Lorsqu'en appr(»chant de plus j)ivs, il fut â j)oi'tée de voir les manières simples du roi de Sparte et de ses capitaines, il ne put s'(Miipècher de sourire d'un air de mépris, et de faire dv^ comparaisons dédaii^neuses (Uitre leur manière né^li^ée et sa magnilicence. Tous ceux (|ui reuNinMHiaient ne maïupièient pas d'ap|)laudii' aux railleries picpiantes iW, l(Mir tiénéral, excepté un seul liommc, (pii a\aiiis('i\i auti'efois chez les Grecs était mieux instniii de la séritable \aleur (h; c(; peu|)le.
« del lioiiiiiic ('tail fort considéré de Pharnabaze poiii -<•< iiniiincs cl sa probit(!. Pliarnabaz(î, obser- \anl -on -ilcnci', le pria de lui déclarer s(;s senliments,
comme les autres venaient de le faire. Il s'en défendit d'abord; mais enfin, pressé par son général, il lui dit : — Puisque vous m'ordonnez de vous exposer mon opinion, je dois vous avouer, ô Pliarnabaze ! que tout ce qui vient d'exciter les ris moqueurs de vos courtisans, Ibi'me le sujet de mes craintes. De notre coté, sans doute, je vois des robes de pourpre, des joyaux d'or et de diamants; mais lorscjue j'y clierche des hommes, je n'y trouve que des cuisiniers, des musiciens, des danseurs, et pas un seul guerrier. Du côté des Grecs, je ne vois aucun de ces riches ornements qui font notre orgueil; mais j'y vois le fer et l'airain (pii leur forment des armures impénétrables. J'y vois des hommes élevés à mépriser la fatigue, à braver les dangers, à obéir à leurs chefs, et prêts à mourir à leur poste plutôt que de l'abandonner. Si le combat était entre nous à qui préparerait le mieux un diner, et à qui nouerait sa chevelure avec plus de grâce, je ne douterais pas que l'avantage ne fût pour notre paiti; mais, lorsqu'il s'agit d'un prix qu'il faut disputer par la force et par la valeur, je ne puis m'empècher de craindre que tout l'or de la Perse ne puisse jamais résister au fer de la Grèce. — Pharnabaze fut si frappé de la force de ce discours, que dés ce moment il résolut de n'avoii- plus rien à démêler avec des hommes si redoutables, et il tourna tous ses soins à conclure une paix ipii le prései\;it lui et son pays d'une destruction infaillible. »
3io (*:rvRKs Di: herqiin
— Vous voyez par cetlo histoii'o, dilM. Barlow, (jnc le?; beaux lial)its ue méritent guère l'estime que vous aviez pour eux, puisqu'ils ne peuvent donner à ceux qui les portent ni plus de force ni plus de eourai^e, et (ju'ils ne sauraient les défendre contre les attacpies d'un ennemi (jui n'a (pie ses armes j)our toute parure. Mais, puisque vous êtes si peu instruit du métier de soldat, je vais vous en donner une connaissance ])lus détaillée. Au lieu de cette vie brillante, qui parait avoir séduit si fortement votre imaiiination, il faut vous apprendre qu'il n'est pas un seul état où Ton soit exposé à souffrir plus d'accidents et de misère. Le soldat est souvent obligé de faire des marches forcées, percé jusrpi'aux os par la j)luie ou étouffé par la ])oussière, engourdi par le froid ou accablé sous le poids de la chaleur, quehpiefois sans aliments pour ranimer ses forces et sans vêtements ])our se cou\rir. Lorsqu'il s'arrête la nuit, le meilleur gite qu'il puisse espérer est une misérable tente de toile, qui ne le défend guèie des injures de l'air, cl une poignée de paille (pii nicui- II il encore ses membres fatigués. Il est même souseni dépour\ u de ces tristes ressources, et réduit à coucher, sans couverture, sur une terre humide, où il contracte i\e< iiilii mités plus cruelles (pie le fer de l'ennemi, A (•ha(pic instant de la nuit, son r(^pos est troublé par de vaines alarmes. Le joui', il lani li\rcr sans cesse des combats (pii l'exposent au hasard de perdre ses iiiciiibrcs «II! -;i \ic. Si son parti icinporie (jii('l(|iie axaii-
laiio, c'est pour recommencer à combadre le lendemain avec une nouvelle fureur, jusqu'à ce qm^ la o'uerre soit terminée. S'il est battu, il voit couler son sang sur le champ de bataille, ou il est fait prisonnier par l'ennemi, pour aller lani^uir dans les horreurs d'une affreuse prison, et y perdre, dans les chagrins et les maladies, de tristes jours que le fer avait éparii'nés.
— Hélas ! monsieur, s'écria Henry, quelle affreuse peinture vous nous faites de la destinée de ces braves gens qui se dévouent à défendre leur pays!' 11 me semble que ceux qui les emploient devraient bien prendre soin d'eux lorsqu'ils sont malades ou estio- |)iés, et hors d'état de pourvoir à leur subsistance.
M. Baklow. — Ils le devraient sans doute. Mais la plupart de ceux qui gouvernent les hommes sont bien étrangers à ces sentiments généreux. Après avoir entrepris par orgueil ou par avarice des guerres injustes et cruelles, ils ne regardent les malheureux qui les ont servis que comme des \ ictimes échappées à la guerre, et qu'ils livrent à la misère pour achevei* de les immoler.
Henry. — Mais, monsieur, comment les honmies, fpii devraient trouver tant de plaisir à s'aimer, ontils pu entreprendre une seule guerre? Comment a-t-oii pu concevoir l'idée de quitter sa femme et ses enfants |)(jur allei' faire à ses send»lables lout le mal (pii est • Ml si»ii |)(Mi\oii":'
Ml ()^:uMu:s dk berquin
M. Baukow. — Vous avez l)ion raison, mon ami, do vous ('Monnor de cette féroce extravagance. Parmi tous les flots (Je sang humain (jui ont été répandus depuis la naissance du monde, à peine y en a-t-il eu quelques f^outtes versées pour une cause juste et naturelle. Il n'en est (ju'une seule que la raison puisse autoriser, c'est la défense de son pays. C'est alors qu'il est de son (le\ oir de repousser la force. Chez les Grecs, dont nous venons de parler, tout homme était soldat et devait toujours se tenir prêt à défendre sa ])atrie, lors(ju'elle était attaquée.
Hi-.NKY. — Oh ! monsiem', je vous en ])rie, racontez à Tommy cette histoire de Léonidas, (|ui m'a fait tant de plaisir, je suis sûr (ju'il sera charmé de l'entendre.
M. Barlow, ayant vu les yeux de Tommy briller de joie à cette proposition, voulut bien lui raconter l'histoire suivante.