LÉONIDAS, ROI DE SPARTE
Lors(|ue Xcrxés régnait sur Im Perse, cet empire, d'une \aste étendue, iioiniissaii plusieurs millions (riiommcs. La terre féconde \ produisait toutes les choses nécessaires à la \ie, et renfermait encore dans son r?('iii les mines i\v>> plus précieux métaux. Mais toutes ces richesses étaient loin de satisfaire l'âme orl^ueilleuse de Xei'xès. Persuadi' (pie ruiiixers entiej'
de\ail lléchir sous ses caprices, et voyant ([ue les Grecs, fiers de leur liberté, refusaient d'obéir aux ordres insolents qu'il leur envoya, il résolut de faire une expédition contre eux, et de réduire leur pa^s sous sa domination. Il assembla aussitôt une armée si puissante, (|u'il serait impossible de vous en faire le dénombrement. Ces forces redoutables semblaient suffisantes pour faire la conquête de la terre; et toutes les troupes que les Grecs pouvaient leur opposer montaient à peine à la centième partie de celles de leur ennemi. Une si prodigieuse inégalité n'abattit point cependant le courage de ces peuples magnanimes. Ils tin» rent des assemblées générales pour délibérer sur leur sûreté commune ; et leur noble résolution fut qu'ayant vécu libres jusqu'à ce moment, ils maintiendraient leur liberté, ou mourraient glorieusement pour sa défense. Dans cet intervalle, Xerxès poussait toujours sa marcbe, et bientôt il entra sur le territoire de la Grèce. Les Grecs n'avaient pu encore assembler entièrement toutes leurs troupes; c'est pourquoi ils furent frappés de consternation à l'approcbe d'une armée aussi formidable. Léonidas était alors roi de S|)arte. En considérant la situation dangereuse où se trouvait la Grèce, il nevit(|u'un seul moyen de prévenir sa ruine. Pour pénétrer dans son sein, il fallait (jue l'armée des Perses défilât par un passage rude et montueux, ap- |)elé les Thermopyles. Léonidas conçut (jue, si un j)etit nombre de braves soldats entreprenait de défendre
sn (MiuvuES Di: hkuquin
CO passcii^c ôtroil, ils relarderaiciU la marche de leui's ennemis, et donneraient le temps aux Grecs de rassembler toutes leurs forces. Mais qui voudrait exécuter une résolution si hardie, et se livrer à un péril dont il y avait si peu d'espoir d'échapper? Il résolut de l'entreprendre lui-même avec ceux de ses Spartiates (pii s'engagei'aient volontairement à le suivre, et de sacrifier ainsi sa vie pour le salut de sa patrie.
« Dans ce dessein, il assembla les principaux citoyens de Sparte, et leur exposa la nécessité de défendre- le passage des ïhermo])ylcs. Tous les Spartiates furent également frappés de l'importance de cette idée; jnais j)ersonnc ne s'offrait pour l'exécuter. — Eh bien î s'écria Léonidas, puisque vous approu\ez mon dessein, je me charge moi-même de tous ses dangers, avec ceux (jui voudront me suivre. Cette proposition généreuse fut reçue avec des trans])orts d'admiration ; mais t>n cmt de\oir lui représenter la mort certaine qui devait être le ])i'ixde son courage. — • Qu'in)})orte? réponditil, nous perdrons la vie; mais la Grèce conservera sa liberté. En disant ces mots, il sortit de l'assemblée et alla se j)réparei' pour l'expédition, avec trois cents Spartiates (pii s'offrircnit à partager son noble dévouement. Avant de paitir, il ^oulut prendre congé do sa h'iiiiiic, qui le tint longtemj)s serré dans ses bras, en l'arrosant de ses larmes. Il tâcha de la consoler par SOS caresses, cl lui dit <pi<' la \ie d'un citoyen était peu de chose en comparaiscMi (hî l'intéiétde la j)atrie,
SANDFORD Eï MERÏON 3i5
et que les femmes Spartiates devaient être plus occupées (Je la gloire ({ue de la sûreté de leurs maris. 11 embrassa ses enfants ; et, recommandant à sa femme de les élever dans les principes où il avait vécu luimême, il sortit de sa maison et se mit à la tète de ces braves guerriers qui devaient le suivre. A mesure qu'ils traversaient la ville, tous les habitants accouraient autour d'eux en les comblant de louanges et de bénédictions. Les jeunes fennnes entonnaient des chaïUs de guerre, et semaient des Heurs sur leurs pas. Les jeunes gens étaient jaloux de leur gloire, et se plaignaient de ce qu'un choix si honorable n'était pas tombé sur eux-mêmes ; tandis que leurs j)arents et leurs amis, oubliant le danger de les perdre, ne paraissaient ^:ensibles (pi'à l'honneur immortel qu'ils allaient accjuérir. A leur passage dans la Grèce, ils furent joints par différents corps de leuis alliés ; en sorte que leur troupe montait à six mille hommes lorsqu'ils prirent possession du passage des Thermopyles.
« Bientôt après, Xerxés arri\ a, sui\ i de son innombrable armée, conq)osée de toutes les nations soumises à son empire. En a})prenant (juel était le jjetit nombre des Grecs, il ne put se })ersuader (|u'ils eussent le projet de s'opposer à son passage. Mais, lors([u'on lui eut rapporté ({ue c'était en elïet leur dessein, il cn- \oya un détachement de ses tioupes, avec ordre de |)rendie les Cirées \i\anls, cl de les amenei* chargés
32G OELVKES DE BEHULIN
(le chaiiR's à ses pieds. Ses soldats partirent pleins de ronlianee, et attacpièrent les Spartiates avec une iirande furie ; mais dan? un instant ils se virent repousses, après a\oir essuyé une perte considéi'able, et ils furent obligés de se retirer en désordre. Furieux de cette disgrâce, Xerxès ordonna de renouveler le combat avec des forces plus nombreuses ; mais, quoiqu'il y eût employé les meilleures troupes de son armée, il n'en eut pas moins le chagrin de voir encore son orgueil humilié.
« Ainsi toute cette troupe innombrable fut airétée dans sa marche ])ar une ])oignée de soldats si méprisables à ses yeux, qu'elle ne les avait ])as d'abord juiiés dignes d'une attaque sérieuse ; et le monanpie oigueilleux aurait été réduit à retourner honteusement sur ses pas, sans la trahison de (pielques habitants du pays. Séduits par Tattiait d'une grande réconq)ense, ils s'engagèrent à conduire un corps de Perses sur le sonunet des montagnes, par des chemins détournés dont «Hi\ seuls étaient instruits. Ils prirent le temps de la miit, et allèrent s'établir sur une hauteur (jui d()n)inait le camp des Grecs. Aux premiers feux du joui-, Léonidas les aperçut, et il sentit dès ce moment qu'il n'était plus en éiat de se maintenir dans son poste. Sa fermeté n'en fut point abattue, et il se disposa à soutenir iiénéreusement le sort (pji l'attendait. A|)rès a\(»ir «(nnblé de louang(;s vSes alliés, les avoir remei'ciés d<' la braxoiue a\ec la«pielle ils l'avaient
SANDFORD ET MERTON 3iJ7
soutenu dans son entreprise, il les renvoya'tous chacun dans leur pays. Il aurait aussi renvoyé, sous di-
\evs prétextes, une partie de ses Spartiates; mais ceux-ci, résolus de mourir avec leur roi, plutôt que de retourner sans lui dans leur patiie, refusèrent de lui
3i8 lEUVKES DE BERULIN
obéir. Lorsqu'il vil leur résolution, il consentit à les garder et à les associer à sa destinée. Il resta tout le jour tranquille dans son camp, exhortant ses soldats à prendre de la nourriture, en ajoutant qu'ils iraient tous ensemble souper chez Pluton. Le soir, ils prirent leurs armes, et attendirent en silence le milieu de la nuit, temps que Léonidas jugeait le plus propre au dessein qu'il méditait. Lorsque le moment fut venu, le roi se mit à leur tète et les conduisit vers le canq) des Perses. Ils s'en ouvrirent bientôt l'entrée et mirent en fuite les gardes avancées (jui voulurent leur résister. Il serait difficile de vous peindre la confusion et la terreur ({ui se ré|)andirent en un moment parmi tant de milliers d'honmies, réveillés au milieu de leur sommeil, et frappés de tous côtés par des cris d'épouvante et d'horreur. Les Grecs marchaient serrés les uns contre les autres, renversant tout à leur passage, et poussant devant eux cette vaste et puissante armée comme un troupeau effrayé.
t Us étaient déjà parvenus à la tente de Xerxès;'et, s'il ne l'eut abandonnée précipitannnent à la première alarme, ils auraient mis lin, d'un seul coup, à sa vie et à son expédition. Us arrachèrent le pavillon royal, le déchirèrent avec indignation, et foulèrent sous leurs ()ieds les ornements précieux et les \ ases d'or (|ui servaient au luxe des rois de Perse. Mais, lors({ue le jour connneriça à paraître, lés Perses, revenus de leur preujièrc lerreui- en considérant le petit nombre de leurs
SANDFORD FT MFRTON 329
ennemis, les environnèrent de toutes parts; et, sans oser encore les attaquer de près, ils firent pleuvoir sur eux une grêle de flèches et de javelots. Les Grecs étaient épuisés de fatigue, et avaient déjà perdu une grande partie de leurs compagnons ; cependant Léonidas, incapable de céder, s'élançait avec eux contre les Perses et faisait encore plier leurs bataillons. Enfin, accablés sous le nombre, ils furent tous massacrés, à l'exception d'un seul, qui trouva le moyen de s'échapper au carnage et de retourner dans sa patrie ; mais il y fut reçu comme un traitre ; et personne ne voulut avoir commerce avec lui, jusqu'à ce qu'il eût effacé sa honte en faisant des prodiges de valeur dans un autre combat. »
L'histoire était à peine achevée, que Tommy s'écria avec enthousiasme : — Oh, monsieur, quel brave homme c'était que ce Léonidas! Dites-moi, je vous prie, que firent les Perses après la mort de ces vaillants Spartiates? Xerxès vint-il à bout de soumettre les Grecs, ou en fut-il repoussé? — Tenez, lui répondit M. Barlow, vous savez lire à présent, voici le livre qui contient la suite de cette histoire. Vous pourrez vous en instruire vous-même, lorsque vous le désirerez. Tommy prit le livre avec joie, et passa fort agréablement une partie de la journée à suivre le récit de tous les événements de cette expédition mémorable.
L'hiver durait encore. Le vent du nord, balayant tous les nuages du ciel, y entretenait la plus pure sérénité.
«0 OEUVRES DE HERQUIÎS
Toiiîiiiy attendait chaque jour avec impatience le retour de la nuit pour étendre ses connaissances dans les cieux. Il avait déjà orné son globe des constellations les plus remarquables, telles que Pcrsée, Andromède, Céphée, Cassiopée, les Pléiades et Sirius, la plus brillante étoile de tout le ciel. Il avait observé que tous les astres s'avançaient chaciue nuit de l'Orient à l'Occident, et que le lendemain au soir, à la même heure, ils paraissaient à la même place que la veille. — Il est bien singulier, dit-il à M. Hailow, (jue les étoiles tournent ainsi continuellement niilour de la terre.
M. Barlow. — Kt comment savez- vous qu'elles tournent?
Tommy. — Comment, monsieur? C'est que je les vois chani^er de place tous les soirs.
M. Barlow. — Mais comment êtes-vous assuré que ce soient les étoiles qui changent de place, et que ce ne soit pas la terre elle-même ?
Tommy réfléchit un moment, et répondit : — Mais, monsieur, je verrais alors la terre se mouvoir, tandis (jue les étoiles resteraient toujours au même endroit.
M. Barlow. — Vous souvenez-vous de vous être jamais |)romené en carrosse?
Tommy. — Oh! sûrement, monsieur. Maman m'y a mené fort souvent avec elle,
M. Bai'.low. — Et vous aperceviez-vous que le carrosse marchât, lorsque vous étiez assis tranquillement, et que le chemin était bien uni?
SANDFOHD Kï MKHTO.N 331
Tommy. — Non, monsieur. Je vous avoue qu'il me semblait alors que c'étaient les maisons, les arbres et toute la campagne, qui glissaient légèrement le long des portières de la voiture,
M. Barlow. — Avez-vous aussi fait des promenades en bateau ?
Tommy. — Oui, monsieur.
M. Barlow. — Et que vous semblait-il des objets qui vous environnaient.
Tommy. — La mémo cbose que lorsque j'étais en voiture. Au lieu de penser que le bateau s'éloignât du rivage, j'aurais parié, la première fois, que c'était le rivage qui s'éloignait du bateau.
M. Barlow. — Puisque cela est ainsi, il serait donc possible que, quoique ce fût la terre qui marcbe, et non les étoiles, il parût à vos yeux que ce sont les étoiles qui marclient, et non la terre.
Tommy. — 3ïais n'eût-il pas été plus raisonnable de faire marcher le soleil et les étoiles, qui sont si petits, que de faire marcher un corps aussi grand que la terre doit l'être.
M. Bahlow. — Et d'où savez- vous que le soleil et les étoiles soient aussi petits que vous le dites?
Tommy. — C'est que je vois bien comme ils sont. 11 y a de si petites étoiles, qu'il faut regarder longtemps pour les trouver. Et le soleil lui-même, qui est beaucoup plus grand, il ne l'est guère plus (pie ce guéridon.
AV2 (IKrVRES DE BEBQUIN
Ici (iiiil l'onlretien do la soirée.
La journée étant fort l)elle le lendemain, M. Barlow se hâta de proposer ta ses deux jeunes amis une partie de promenade. Comme Tommy s'était alors endurci à la fatigue, et (pi'il était en état de soutenir la marche de plusieurs milles, ils continuèrent leur route jusque sur une montagne, d'où ils découvraient en pleine perspective une grande étendue de mer. Tandis qu'ils laissaient égarer leurs regards sur ce vaste horizon, M. Barlow découvrit dans le lointain un corps flottant, (jui |)araissait si petit, que l'œil pouvait cà peine le distinguer sur les Ilots. Il s'empressa de le faire voir à Tommy, qui fut longtem])s à le trouver, et il lui demanda s'il savait ce que c'était?
Tommy répondit que c'était sans doute quelque chaloupe de pécheur; mais qu'il n'osait cependant en répondre, à cause de la distance cpii l'empêchait de la reconiiailre.
M. Barlow . — Comment cet ohjet paraît-il donc à \os yeux?
Tommy. — Comme un petit point obscur, qui semhle s'agrandir.
M. Bahkiw. — El pourquoi sen)l)le-t-il ainsi s'agrandir?
Tommy. — (Tesl (jn'il s'avance de ])lus en plus vers nous.
M. Barlow. — Quoi donc ! est-ce que le même ohjet peut nous paraiire tantôt grand ei tantôt petit?
Tommy. — Oui, monsieur. 11 parait petit, lorsqu'il est à une grande distance. Tenez, voyez là-bas ce grand arbre sous lequel nous venons de passer, il ne paraît pas plus haut que mon pommier-nain.
M. Barlow. — Il est vrai.
Tommy (en se retournant vers ]a mer.) — Oh ! mOUSicUr,
regardez donc, je vous prie, voici le bâtiment qui a fait bien du chemin. Je me rétracte, s'il vous plaît; ce n'est pas, comme je l'imaginais, une chaloupe de pêcheur. C'est un vaisseau avec un màt. Je commence à distinguer les voiles.
M. Barlow s'était éloigné un moment pour chercher quelques plantes dans le voisinage. Tommy courut bientôt le rappeler, et lui dit : — Oh! monsieur, moi ({ui vous disais tout à l'heure que c'était un vaisseau à un seul màt! Je m'étais encore trompé. C'est bien un beau vaisseau à trois mâts, avec toutes ses voiles nu vent. Je ne serais pas même surpris quand ce serait une grosse frégate. Et que dis-jo encore? Je le vois maintenant, c'est un vaisseau de guerre.
M. Barlow. — Voulez-vous bien vous rappeler tout ce ((uo vous m'avez dit depuis un quart-d'heure. Ce qui n'était d'abord qu'un petit point obscur est devenu une chaloupe de pêcheur, puis un vaisseau à un màt, puis une frégate, et puis enfin un vaisseau du premier rang, avec tous ses mâts et toutes ses voiles appareillées. Cependant toutes ces diverses apparences ne sont que le même objet à des distances inégales de votre œil.
334 (*:iIVRES DE BKRQIIIN
Tommy. — Oui, monsieui', lout cela est vrai en effet.
31. Barlow. — Mais, si (*e vaisseau qui est venu se mettre tout entier à notre vue allait s'en retourner, et faisait voile loin de nous avec autant de vitesse <(u'il vient de s'en approcher, qu'en arriverait-il alors?
Tommy. — Nous \v, nciiIoms (liiiiinucr de |)lus en plus à chaque minute, juscpi'à ('(mju'II fût encore i*ed('\emi un jx-iii point ohsciii',
M. U.Mu.ow. — Vous disiez, j(^ crois, hier au soir, (pie le soleil ('tait un corps très-petit, et cpi'il n'clail mcmc iiiKTc plus lii'and (pic votre ^iK^ridon if
'IOmmv. '- Oui, inorisicuf.
M. Bahlow. — Supposons qu'il s'éloignât encore de nous à une plus grande distance, paraitrait-il toujours le même à vos yeux?
Tommy réfléchit un moment, et dit : — Si le vaisseau, en s'éloijinant, paraissait diminuer par degrés, jusqu'à ce qu'enfin il ne fût plus qu'un petit point obscur, je pense que le soleil devrait faire In même chose, s'il s'éloignait de nous.
M. Barlow. — Vous avez parfaitement raison. Ainsi le soleil, en s'éloignant de plus en plus, ne paraîtrait pas enfin plus grand que l'une de ces étoiles étincelantes que vous voyez à une si grande distance au-dessus de votre tête?
Tommy. — Oui, monsieur, je le sens à merveille.
M. Barlow. — Mais, si au contraire une de ces étoiles étincelantes s'approchait de plus en plus de \ous, que pensez-vous qu'il en arrivât? Vous paraiirait-elle toujours aussi petite?
Tommy. — Non, sans doute, monsieur. Le vaisseau nous a paru s'agrandir de plus en plus, à mesure qu'il s'est approché de nous. Ainsi je pense que l'étoile n'aurait pas de rnison |)our se dispenser de pnrnître plus grande.
M. Barlow. — Ne j)ourrait-elle pas alors nous sembler aussi iiiand (pie le soleil.
Tommy. — Oui \ raiment, moiL«^ieur, puisque le soleil nous paraîtrait aussi petit qu'une étoile, s'il était aussi rer-ulé de nos veux.
M. Barlow. — Mai?, si le soleil, an lieu de s'éloigner de nous, s'en approchait au contraire beaucoup plus près qu'il ne l'est maintenant, vous paraitrait-il foujours de la même irrandeur?
Tommy. — Non, monsieur, je vois clairement qu'il devrait nous paraiiîT plus irrand, à mesure qu'il approcherait.
M. Barlow. — Puisijue cela est ainsi, il n'est donc peut-être pas si certain que la terre que nous habitons soit plus grande que le soleil et les étoiles. Le soleil et les étoiles sont à une grande distance; et la terre, elle touche à nos yeux. Voyons : supposons, pour nous éclaircir, qu'un homme s'élève de la terre vers le soleil, comment pensez-vous que la terre doive lui paraitre pendant son trajet?
Tommy. — Vraiment, monsieur, jusqu'à l'expérience j'aurai de la peine à vous le dire.
M. Barlow. — Pourquoi seriez-vous embarrassé? Qu'un objet s'éloigne de vous, ou que vous vous éloigniez de l'objet, n'est-ce pas la même chose? N'est-il pas égal, par exemple, que ce soit le vaisseau (pii fasse \oile loin de nous, ou que ce soit nous (jui marchi(>ns loin (lu \;iis-e;ui'/
Tommy. — Oui, monsieur, je le conçois à ])résent. delà revient ;iu Miéiiic
M. lUiu.ow, — lion. Revenons au soleil. Vous conveniez tout à l'heiH'e que s'il jmuvait être encore plus icculé'dc nos >('ii\. il iKtns paraîtrait plus petit.
SANDFORD ET MERTOX 337
Tommy. — Je ne m'en dédis pas.
M. Barlow. — Eh bien donc ! si la terre s'abaissait rapidement sous vos pieds, vous paraitrait-elle tonjours aussi grande ?
Tommy. — ■ Non, monsieur, elle devrait me paraître plus petite à chaque minute, comme le vaisseau diminuerait sensiblement à mes yeux, s'il faisait voile du rivage.
31. BARL0^v. — C'est fort bien raisonner. Rappelezvous maintenant la supposition que je vous faisais tout à l'heure. Si un homme pouvait s'élever de la terre, et monter toujours vers le soleil, qu'arriverait-il?
Tommy. — La même chose que si la terre s'abaissait sous ses pieds ; elle lui semblerait devenir à chaque instant plus petite.
M. BAR^o^v. — N'y aurait-il pas un point dans son vol, où la terre ne hii paraîtrait pas j)lus grande que le soleil?
Tommy. — J'ai peine à le concevoir. Cependant je sens bien que plus il s'élève et ])lus la terre doit se l'apetisser pour lui.
M. Barlonv. — Vous rappelez-vous ce qui \()n^ arriva en quittant l'ile de la Jamaïque?
Tommy. — Oui, monsieur, je m'en souviens, connue si cela ne faisait que de m'arriNcr... Un nègre me tenait dans ses bras sur le tillac du vaisseau, le ^isag<' tourné vers le port. Le vent nous était fa\orable, et
338 OEIVUKS DE IJKRQUIN
nous allions tios-vite. Je conuuenrai hienlôl à ne plus distinguer les arbres et les maisons (jui bordent li^ rivage. Je ne voyais plus que les hautes montagnes qui s'élèvent dans l'Ile. Ces montagnes se confondirent bientôt à nies. yeux; l'ile entière ne paraissait (jue sous forme d'un brouillard épais : enfin ce brouillaid lui-même disparut. Je no \is alors autour de moi (ju'une vaste plaine d'eau, et \v ci(^l sur ma léte.
M. Baiu.ow. — Et ne concevez-A ous pas qu'il en de\rait être exactement de même, si vous vous éleviez de |)his haut en plus haut dans les airs, et (pie vos yeux fussent tournés en bas vers la terre?
Tommy. — Oui, monsieur. Tout devrait se passer pour moi de la même façon.
M. Haiu.ow. — Vous voilà donc maintenant en éiat de répondre à la (piestion que je vous faisais d n'y a ^\^\'\l\\ moment. Si un homme j)ouvait aller tout droii de la terre \ei*s le soleil, comment lui paraîtraient l'im ei l'autre, à mcsuie qu'il s'élèverait dans son\ol?
Tommy. — La lerre lui paraîtrait plus petite à mesuif (pi'il s'en ("loiiiuerait, et le soleil plus grand à mesure (|u"il s'en appiocherait.
M. liAiu.ow. — Il arri\('i'ait (1(M1C à la (in (pie le soleil lui paraîtrait plus grand (jiic la inrv^!
Tommy. — Je ne \ois pas «pic cela puisse ai'ii\ei' aiilrement.
M. l'xui.ftw. — Ainsi, vous \ oyez (pie \ous nede\ez plus dire (pic la terre est grande, et que le soleil est
SANOFORD RT MKRTON 339
petit, puisque leur différence ne provient que de ce que vous êtes tout près de l'une et très-loin de l'autre. Au moins devez-vous concevoir que le soleil et les étoiles sont des corps infiniment plus considérables que vous ne l'auriez imaginé au premier coupd'œil.
Comme ils s'en retournaient à la maison, ils virent à l'entré d'un petit villaiie, une foule de peu})le assemblée devant une baraque de bois. Un homme était à la porte qui, d'une voix gracieuse, invitait les gens k entrer, et ne demandait (jue trois sols par personne pour leur montrer les choses les plus curieuses et les |)his surprenantes. Tommy et son camarade parurent si sensibles k l'invitation distinguée qu'on leur fit en ])articulier que 3r. Barlow voulut se rendre à leurs désirs; et, ayant glissé un schelling dans la main de l'orateur, il entra, suivi de ses deux amis, et alla s'asseoir avec eux au milieu de l'assemblée. On ne tarda guère à commencer la représentation. Je suis obligé de convenir que nos deux petits garçons, ainsi que les autres spectateurs, se récrièrent plusieurs fois d'étonnement et de plaisir. A|)rès un nombre de tours de cartes et de gobelets, tous plus curieux les uns que les autres, le maître bateleur les pria de tourner leurs regards vers un bassin plein d'eau, sur laquelle flottait un petit cygne artificiel.
— Messieurs et dames, dit-il, j'ai réservé ce toui' pour le dernier, attendu qu'il est sans contredit inlimcnt au-dessus de tout ce que vous venez d'admi-
UO OEIVRFS DK BEROriN
iri', el que l'un n'a peul-ètre rien i'ail jusqu'à ce jour de plus étonnant sur la terre. Vous voyez ce cygne t Ce n'est qu'un morceau de cire emplumé, dépourvu de sentiment et de vie. Si vous avez quelque soupçon sur son compte, prenez-le dans vos mains pour l'examinei'. Je vous prie seulement de le manier avec douceur, parce qu'il est d'une constitution fort délicate.
Quelques-uns des spectateurs le prirent mollement entre leurs doigts, et, après l'avoir considéré, ils le remirent sur l'eau. ■ — Or donc, messieurs, reprit le bateleur, ce cygne que vous venez de voir sans mouvement et sans vie, est doué cependant d'une intelligence si extraordinaire qu'il me reconnaît pour son maitre, et qu'il se tient déjà prêt à faire toutes les évolutions que je vais lui commander. En disant ces mots, il prit ufi morceau de pain, et, adressant un coup de sifilet à son oiseau, il lui ordonna de venir au bord du bassin chercher le morceau de pain qu'il lui présentait. Le cygne no fut point iiidocile, et, au grand étonnement do lou< los spectateurs, il so retourna aussitôt ot nagoa vers le bord du bassin. — Oh! monsieur le gourmand, s'écria son maitre, vous n'a\oz |)as oiicore assez gagné votre repas; il faut faire MU |)<'ii plus (l'oxorcioo. A cos mois, il promena son pain autour du bassin, virant d'un côté, puis revirant (|o l'autre; et le cygne, sans se rebuter, le suivit consuimment dans ses allées, dans ses venues, dans tous
ses tours et retours. Les spectateurs pouvaient à peine en croire leurs yeux. Quelques-uns prirent des morceaux de pain, et les présentèrent au cygne, imaginant bien qu'il en allait faire autant à leur considération ; mais ce fut en vain qu'ils sifflèrent et qu'ils tournèrent leur pain de tous les côtés, le cygne restait immobile pour eux, et seml)lait vouloir ne céder qu'aux invitations de son maître. Lorsque cette expérience eut été réitérée plusieurs fois, à l'extrême satisfaction de toute la compagnie, le maître de la baraque congédia poliment ses visites ; et M. Barlow leprit avec ses deux élèves le chemin de sa maison. L'esprit de Tommy avait été si frappé de ce qu'il venait de voir que pendant plusieurs jours il lui fut impossible d'en détacher son souvenir. Il aurait donné tout au monde pour savoir le secret de ce tour surprenant, et posséder un cygne aussi merveilleux. Un soir qu'il s'en entretenait avec Henry, celui-ci dit avec un sourire qu'il croyait avoir le moyen de faire un lour semblable, et qu'il serait peut-être en état le lendemain de lui montrer un cygne qui saurait manœuvrer tout aussi bien que celui du bateleur. En effet, le lendemain, après le déjeuner, il prit un morceau de cire blanche, c(u'il pétrit entre ses doigts, sous la forme d'un oiseau, et le couvrit ensuite de quelques plumes tirées d'un oreiller. Cette figure était façonnée avec tant de délicatesse, qu'aux yeux des amateurs les moins difficiles sur la ressemblance, elle eût re-
présenté un cygne aussi parfaitement ({iie toute autre chose que vous pourriez imaginer. Il le mit aussitôt sur un hiissin l'cmpli d'eau et lui présenta un mor-
ceau (le pain. U'icllc I'm la surprise de Tomnn en voyant le nouveau cygne faire tous ses tours aussi lestement cpie le premier, et son camarade conmiander d'un f(»n aussi imj)osant (pie l'homme de la l)ara(pie, el se l'aii'c ohéir a\('c la même docilité! Après s'être amu.sé (pichpic i(!mps de cette expérience, il j)ressa \i\('mcntson ami d(! lui en montier le secret. Henry, (jui ne savait point se prévaloir de ses connaissances, "s'empressa de lui moMlrer dan^ le corps de l'oiseau
une grande aiguille qui allait d'un bout à l'autre. Il lui fit voir aussi dans le pain, qui avait servi à faire promener le cygne, une petite barre de fer. Tommy, pour avoir les objets sous les yeux, ne s'en trouvait guère plus avancé dans l'intelligence du mystère. Alors M. Barlow, qui était présent, jetant quelques aiguilles sur la table, et, leur présentant la barre de fer, on vit aussitôt les aiguilles s'agiter toutes h la fois à son approche, et s'élancer vers elle, conmie si elles eussent été animées de sentiment et de vie. Elles s'y attachèrent si ferme que, malgré tous les mouvements que M. Barlow, lui donnait en la promenant dans l'air, elles y restaient sus])endues sans faire mine de lâcher prise.
Toutes ces merveilles parurent si surprenantes à Tommy qu'il supplia M. Barlow de vouloir bien lui en donner l'explication. M. Barlow lui dit qu'il y avait une pierre ferrugineuse, que l'on trouve dans les mines de fer, et que l'on appelle aimant. Cette pierre, ajouta-t-il, a reçu de la nature le pouvoir d'attirer le fer qui se trouve à sa portée. Mais ce qui est pour le moins aussi extraordinaire, c'est que le fer, après avoir été frotté sur l'aimant, acquiert autant de vertu que l'aimant lui-même pour attirer d'autre fer à son tour. Pour cet effet, on prend de petites barres de fer aplaties, et on les frotte avec certaines précautions sur l'aimant ; et, lorsipfelles ont reçu les propriétés qu'il leur communique, on les appelle aimants artificiels.
Mi (IKUVRKS Î>F. HKHQIIN
Henry, ijiii I'm lénioin Tamrv jour avec nous des evolutions du cygne, après avoir roulé la chose dans son esprit, conçut hier, de lui-même, l'idée que ce manège était opéré par la vertu de l'aimant dont je l'avais entretenu. Il vint aussitôt me faire part de ses conjectures, et je le confirmai dans son opinion. Je lui donnai ce petit aimant artificiel pour le cacher dans le pain, et l'une de ces aiguilles pour la cacher d'un autre côté dans le corps de cet oiseau. L'aimant artificiel attirant le fer de l'aiguille, le cygne paraît aller chercher le pain. Voilà tout le mystère de ce fait naturel, cpii a tant intrigué votre esprit depuis quelques jours. Pendant ce discours de M. Barlow , Tommy, tout en hii prêtant une oreille attentive, remarquait une nouvelle singularité, qu'il n'avait pas observée auparavant. Le cygne avec lequel il jouait lorsqu'il était un moment abandonné à lui-même, affectait constamment de prendre une direction particulière, et cette direction était toujours du Nord au Sud. Tommy en demanda la raison h M. Railow, qui lui répondit : — Ceux qui les premiers découvrirent la propriété naturelle que possède l'aimant d'attirer le for, s'amusèrent, comme nous le faisons à présent, à attirer des aiguilles qu'ils faisaient flotter sur l'eau. Vous jugez bien (pi'ils ne durent pas être longtemps <à remarquer la nouvelle singularité que vous venez d'observer ^ous-mème, c'està-dire (ju'une aiguille une fois touchée par l'aimant, lorsqu'elle n'est pas gênée dans sa direction, se tourne
(J'elle-méiiie vers le Nord. Mais ce n'est que depuis un petit nombre de siècles qu'on a perfectionné cette découverte, et que l'on a imaginé de suspendre une aiguille sur un pivot, avec assez de liberté pour qu'elle puisse aisément tourner sur son centre dans toute sorte de directions. On enferme cette aiguille et son pivot dans une boîte de cuivre, couverte d'un verre; et par le secours de cet instrument, qu'on nomme 'Boussole^ on a un moyen assuré de reconnaître le Nord et le Sud, etpar leur moyen, comme vous le savez, tous les autres points de l'horizon.
Tommy. — Et cette découverte, ainsi perfectionnée, fut-elle d'une grande utilité ?
M. Bablow. — Vous allez en juger vous-même. Avant ce temps, on n'avait d'autre moyen pour trouver son chemin sur la mer, que d'observer les étoiles. On sa- \ait, ainsi que vous commencez à l'apprendre, dans ({ueile partie du ciel certaines étoiles paraissaient à chaque saison de l'année. Il suffisait même de l'étoile polaire pour reconnaître l'Est, l'Ouest, le Nord ei le Sud. Lorsque les navigateurs partaient d'un pays, ils savaient dans quelle direction se trouvait celui qu'ils allaient chercher. S'il était, par exeiiiple, à l'Est, ils n'avaient (ju'a prendre soin de tenir la pioue de leur vaisseau tournée en plein vers cette partie du ciel, et ils arrivaient à la côte où ils avaient dessein de se rendre. Les étoiles, tant fpi'dles paraissaient, étaient pour eux des guides infaillibles. Mais lorsqu'elles
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ûiaieiii cachées sous d'épais nuages, et que ce temps durait plusieurs jours, alors ils se voyaient réduits à laisser errer leui' vaisseau à l'aventure, sans le moindre indice pour se diriizer dans leur course, à peu prés connue Henry, lorsqu'il s'égara dans le grand marais.
Tommy. — Les pau\res gens ! qu'ils de\ aient être dans une terrible situation, en se ^ oyant ainsi perdus, au milieu d'une nuit ténébreuse, sur une plaine ausst étendue que la mer, sans être seulement en état de savoir s'ils étaient emportés loin de l'endroit (pi'ils \oulaieni atteindie !
M. Baiilow. — Vous concevez, d'après cette réllexion, cpi'ils osaient rarement se hasarder à s'éloigner beaucou]) du rivage, dans la crainte de jierdre leur chemin. Aussi leurs moindres voyages étaient-ils pénibles et enimyeux, par la nécessité où ils étaient de faire dix lois plus de chemin (pi'ils n'en auraient fait en prenant la v(Me la })lus droite. Mais aussitôt aj)rés la découverte de la boussole, ils sentirent que l'aiguille aimantée pouvait leur montrer les divers points du ciel, même dans la nuit la plus obscure. Dès lors ils ne crai- ^inirent j)lus de s'aventurer sur riiimiense Océan; ce qu'ils n'auraient jx'ut-ctrc jamais osé faiie sans le secoiii- (le ce guide fidèle.
Tommy. — Il est bien singulier qu'une petite pierre obscure, (pie persoimc ne s'a\ iserait de ramasser, ait ouvert aux honjmcs le chemin de la mei', et leur ait
donné le pouvoir d'aller d'un bout du monde à l'autre, sans s'égarer un moment.
M. Barlow. — Le diamant le plus précieux ne leur a sLirement jamais rendu un service aussi essentiel.
Henry. — Pour moi, monsieur, ce qui m'étonne, c'est que les honmies prennent la peine de quitter leur douce patrie, ])our aller courir de tous côtés, comme ces misérables vagabonds, que l'on chasse avec mépris de |)aroisse en paroisse.
M. Barlow. — Vous en serez moins surpris si vous considérez qu'il n'est point de contrée qui ne produise quelque chose dont on manque dans une autre. Ainsi leurs habitants, par un échange mutuel des productions de leur sol, peuvent se procurer mille douceurs, dont ils étaient dépourvus auparavant.
Henry. — Est-ce que chaque pays ne produit pas tout ce qui est nécessaire pour faire subsister ceux qui l'habitent? Ainsi donc chacun, ce me semble, pourrait vivre chez soi, même quand il ne recevrait rien d'un pays étranger.
M. Barlow. — Il est bien certain que votre père, par exenq)le, pourrait vivre uniquement des productions de sa ferme. Cependant, chaque année, il vend une partie de son bétail pour acheter des habits; il vend ensuite une ])artie de son grain pour acheter de nouveau bétail. Une autre fois, il donne à ses voisins d'une espèce (le grain, pour qu'ils lui en donnent d'une autre ; et ils trouvent ^tous dans ces échanges un plus grand
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avantage, que si chacun était rigoureusement obligé de s'en tenir aux fruits de ses propres champs. Il n'en est pas moins vrai, selon votre observation, qu'il n'est guère de pays habité par des hommes, qui ne produise tout ce qui est rigoureusement nécessaire pour leur subsistance, et il faut même ajouter que les productions que ceux-ci reçoivent des autres pays, leur sont [)lus souvent nuisibles que salutaires.
Hemiy. — Je NOUS ai souvent entendu dire, monsieur, (|ue, même dans le Groenland, le pays le plus froid et le plus affreux de l'univers, les hommes se procurent toutes les nécessités de la vie, et restent chez eux, trancpiilles et satisfaits.
Tommy. — Comment ! Est-ce (ju'il y a un pays dans le monde plus froid encore (|ue la Laponie.
M. Baklow. — Le Groenland est plus reculé vers le Nord, et, par conséquent, encore plus triste et plus glaciid. La terre y est couverte d'une neige épaisse, (jui ne fond jamais tout entière, même pendant l'été. On h'n voit guère d'autres animaux (|ue des ours, (pii se nourrissent de poisson. Comme il ne croit point d'arbre pro])re à la construction dans tout le pays, les habitants n'ont pour bâtir leurs maisons (jue les planches et les arbres que la mer vient apporter sur' leur rivage. Avec ces matériaux, ils élèvent do grandes cabanes, où j)lusieurs familles se réunissent. Les côtés de ces cabanes sont composés de piorie et de terre déirenq)ée ; le sonunet estcoiiNcrl de gazon. Au bout de
quelques nulls, ce mélange est si bien cimenté par la gelée, ({u'il est impénétrable au souffle des vents pendant tout l'hiver. Le long des côtes du bâtiment sont des loges séparées l'une de l'autre, dans chacune desquelles un Groënlandais vit avec sa famille. Chaque loge a une lampe qui brûle continuellement : elle sert au Groënlandais pour s'éclairer, pour faire cuire sa nourriture, et, ce qui est également nécessaire sous un climat si rigoureux, pour entretenir une douce température dans sa demeure étroite. Pendant la courte durée de l'été, on voit quelques rennes dans le pays. Les habitants s'empressent d'aller à leur poursuite pour les tuer ; mais leur principale espérance est du côté de la mer, qui leur fournit une nourriture plus abondante et plus sûre.
Tommy. — Oh! monsieur, quelle triste vie on doit mener dans un ])ays si affreux ! Je frémis seulement d'y songer. M. Baklow. — Et({ue diriez-vous donc à l'aspect de ces glaces énormes dont la mer est hérissée ? On croirait voir flotter des montagnes. Les flots agités par les vents les poussent quelquefois l'une contre l'autre avec une si grande violence, qu'elles se brisent eu mille éclats, avec un bruit plus terrible que celui d'un canon. On voit souvent sur le sonnnet de ces montagnes de glaces des ours blancs, d'une grosseiir monstrueuse, qu'elles ont enqjortés avec elles en se détachant du rivage, et qui ajoutent à l'horreur de la scène par leurs effrosables mugissements.
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Tommy. — Mais, monsieur; est-il possible que les hahiiaiits d'un ])a\s si affreux puissent y trouver comme vous le dites, toutes les nécessités de la vie ?
M. Bari.ow. — Les nécessités absolues se bornent à peu de chose, et par conséquent on peut se les procurer dans les lieux même les plus sauvages, avec de la patience, du courage et de l'industrie. Dans une contrée fertile, comme celle-ci, et sous les autres climats aussi tempérés, on peut voir des gens, fiers d'une richesse (ju'ils tiennent du hasard, se persuader follement qu'ils sont nés pour vivre du travail des autres; mais dans un pays tel qu'on nous peint le Groenland, où il faut se livrer à un exercice continuel pour se procurer les plus simples besoins de la vie, il ne peut \ a\ oir de ces distinctions si favorables aux fainéants ; et chacun est obligé de travailler avec autant d'activité «pie ses compatriotes, sous j)eine de mourir de faim.
Tommy. — Mais, monsieur, si ces peuples n'ont pas de troupeaux, comment font-ils pour se procurer des habits? Je ne crois pas (jue les poissons dont ils se nourrissent lenr donnent aussi de quoi se vêtir.
M. Bahlow. — Vous ne connaissez i)as les ressources que la nature tient en réserve pour ses enfants. Il y a dans les mers du (iroi'iiland une espèce particulière de poisson aj)p('lé(!/Vt07//6' ou Veau Marin. Sa longueur est de neuf à dix pieds. Il a (juatre pattes à peu près comme celles des animaux terrestres; mais, [)ar une singularité remanjuable, celles de devant, armées de
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griffes, lui ser\ ent à marcher sur la terre, à gravir les glaces et les rochers; et celles de derrière, faites en
patte d'oie, se déploient comme un éventail, et lui servent de nageoires. Il vient frécjuemment à terre, pour se jouer au soleil; et lorsqu'il est poursuivi, il court des pieds de devant, et s'élance avec ceux de derrière. Quoique son allure soit gauche et cahotée, sa marche est si rapide qu'un homme a de la peine à le suivre. Ce poisson, qui vit sur la terre et dans l'eau est la véritahle richesse des Groënlandais. Ils hoivent son sang et se nourrissent de sa chair. Sa peau, ferme et velue, leur sert à se faire de hons habits, à tapisser leurs habitations et à doul)ler Kîurs canots. Ses fibres leur valent mieux j)our coudre (jue le ill ou la soie. L'enveloppe de ses intestins, lorsqu'elle est desséchée.