LES DEUX CHIENS
Au fond d'une province de France, un berger avait élevé deux jeunes chiens de l'espèce la plus estimée pour la grandeur, la force et le courage. Lorsqu'il les vit assez grands pour n'avoir plus besoin du lait de leur mère, il crut faire un présent agréable à son seigneur, qui était un riche habitant d'une grande ville, en lui donnant le plus beau de ses deux élèves. Son cadeau fut reçu avec autant de plaisir qu'il en avait à le faire; et il n'y eut de triste dans cette circonstance que les jeunes doguins, qui étant accoutumés à jouer ensemble, eurent beaucoup de peine à se séparer.
« Dès ce moment la manière de vivre des deux frères se trouva bien différente. Le nouvel habitant de la ville, qu'on s'empressa de nommer la Faveur^ fut admis dans une excellente cuisine, où il gagna bientôt les bonnes grâces de tous les domestiques qui se divertissaient de ses cabrioles et le récompensaient de tant de gentillesse par une grande abondance de restes de viandes et de potages. Employant, comme il le faisait, sa journée à manger depuis le matin jusqu'au soir, il prit en peu de temps une grosseur monstrueuse, et son poil devint gras et luisant. Il était, à la vérité, paresseux à l'extrême, et si poltron, qu'il s'enfuyait devant uu chien qui n'était pas la moitié si gros que
lui. II flail aussi foil adonin' à la ^loiitonnorie, o( il fill >(Hi\<Mit baim poui' 1rs vols qu'il coinniettait dans
rofficc. Maisooninie il avait a|)i)iis à jouer familièrcuit'iu avec les domestiques, (ju'il savait fort bien se tenir sui' ses ])ieds de derrière, aller quérir et rap])orter au premier commandement, il était caressé par tous les i:ens de la maison; et sa faveur s'étendait même assez loin dans le \()isinage. € L'auiic chien, (ju'on avait appelé la Garde, é\e\é duremcni à la campagne, était bien loin d'avoir le poil si brillant et le \ entre si arrondi. Il ignorait tous les Jolis tours de souplesse qui composaient le mérite de son frère. Son maitre n'était pas assez liche |)our lui donnei' au delà de ce qui était absolinnent nécessaire à sa subsistance. Obliiie de vivre continuellement en plein air, de souffrir toutes les intem|)éiies des» saisons, ei de iia\ ailler sans lelàche |M)ur ^M^Miei" sa iiouniiure, il s(; lendit robuste, actif cl dili;.Miii. Les eond»als (ju'il axait à soutenir contre les loups, lui axaient donné une si irrande intrépidité, (pj'aueiui de >es ennemis ne ))ou\ait se flatter de lui avoir fait (ournei- le deriière. Il en avait cpielquefois reeu d.' Cl ui'll s morsures, mais il s'honorait i\^^ ces nobles eieatriees; ci il potixaii dire à sa gl.;ire
qu'il ne manquait pas une seule brebis au troupeau, depuis qu'il avait été mis sous sa protection. Son honnêteté d'ailleurs était si éprouvée, qu'aucune tentation n'était capable de le séduire. Il se serait vu tout seu en face du morceau de lard le plus appétissant, qu'i ne lui serait pas même venu dans la pensée qu'il y aurait du plaisir à s'en régaler. Il se contentait de manger ce qu'il plaisait à son maître de lui servir, et il ne le recevait qu'avec une tendre reconnaissance. La pluie, la neige, le tonnerre, la grêle ne lui auraient pas fait chercher un abri, lorsque son devoir le retenait auprès du troupeau; et au moindre signe du berger, il plongeait, tête baissée, dans les rivières les plus rapides au milieu des glaçons.
c( Il arriva dans ce temps que le seigneur du pauvre berger vint à la campagne pour examiner l'état de ses terres. Il avait amené la Faveur avec lui. Au premier coup d'œil qu'il jeta sur la Garde, il ne put se défendre d'un sentiment de dédain que lui inspirait son extérieur rude et grossier. Aucune de ces manières brillantes, rien de cet embonpoint fleuri qui prévenaient pour la Faveur, Quoi qu'il en soit, monseigneur ne tarda guère à revenir de l'opinion qu'il s'était formée du caractère des deux frères. Comme il se promenait un jour au fond d'un bois épais, accompagné de son favori, un loup affamé, dont les yeux étincelaient de rage, sortit d'un bois voisin, en poussant des hurlements affreux, et vint droit à lui
?» llElVHtS DE BEROUIN
pour le dévorer. Monseigneur se ciut ])erdu, surtout loi-scju'il vil sou bieu-ainié la Faveur, au lieu de voler à son secours, s'abandonner làelienient à des cris d'effroi, et s'enfuir bientôt de toute sa vitesse, la (jueue basse entre les jambes. Mais en ce moment de désespoir, l'intrépide la Garde qui l'avait bumblement suivi à une certaine distance, sans qu'il daignât le remarquer, accourut avec la rapidité d'un éclair, et se jeta sur le loup avec une telle impétuosité, qu'il