‹ Sandford et MertonChapitre 22 sur 37 · EL'VHKS l)i: HKUijUf.N · texte numérisé non relu

EL'VHKS l)i: HKUijUf.N

«ziossos lames d'eau, jusqu'à ce qu'il se iruuve à la juste portée de sa proie. Alors, tenant sa rame de la gauche, il lui lance le harpon de la droite. L'animal l)lessé plonge aussitôt, emportant avec lui le harpon, la corde et la vessie. Mais il n'est pas longtemps sans être obligé de remonter sur la surface de l'eau, pai' le besoin de respirer. La vessie qui remonte avant lui, indique au pécheur l'endroit où il doit l'attendre. II le \oit à |)oine reparaître (pi'il le harcèle avec sa longue lance, et le force de replonger à plusieurs reprises, jus- (ju'à ce que ses forces soient épuisées. Il fond alors sur lui, sa petite lance à la main, et achève de le tuer. i*uis il l'attache à son canot, et le traine en triomphe jusqu'au rivage, où sa famille qui l'attend pour recevoir .sa proie, l'emporte avec des cris joyeux, et s'empresse d'aller préparer le festin.

Quoicpie ces pauvres gens ne ])uissent se procurer lem- nourriture (pi'avec des travaux infinis et doîi périls affreux, ils sont si généreux et si hospitaliers, qu'ils ne rt'iicoiiiiciii personne sans les in\il('ià \(Miir prendre part à leur fête. V\\ groi'ulandais se tiendrait déshonoré pour- la vie, si on le ci-oxait capable de n'asoir ti'a\aill('' (pic pour lui.

Hknuy. — H send)le (jue (;e soient les plus ])auvi*es gens qui se j)i(pient d'une ])lus grande générosité.

M. r>Ain.o\\. — delà aiii\(' (mi effet assez souvent; et ^•^' dcMait bien être une leçon |)oui' les riches, (pii «•roient n'avoir rien de mieux à faire de leur fortime.

que de la dépenser en vains objets de iuxe, tandis qu'il y a tant de milliers d'honnêtes gens qui manquent des premières nécessités.

Tommy. — Mais, monsieur, je vous prie, n'auriezvous pas encore d'autres particularités à m'apprendre de ces Groënlandais? C'est le récit le plus curieux que j'aie entendu de ma vie.

M. Barlow. — Il y a encore une autre chose trèsimportante à vous rapporter au sujet de ce pays. C'est dans les mers dont il est entouré, que l'on trouve la créature la plus considérable de l'univers, un énorme poisson (|u'()n appelle la Baleine.

Tommy. — Ah ! monsieur, j'ai entendu parler confusément de cet animal extraordinaire. Je désirerais bien en savoir quelque chose de plus précis.

31. BvRLONv. — La baleine est d'une grandeur si prodigieuse, (pi'elle parvient à soixante-dix, quatre-vingts, et même quelquefois à plus de cent pieds de longueur, et à plus de vingt pieds de grosseur. Lors({u'elle nage sur la surface des mers, on la prendrait plutôt pour un na\ire ({ue poui* un poisson. Elle a deux tious au-dessus de la tète, pnr lesquels elle lance de Tenu à une extrême hauteur. Ses nageoires sont inmienses et sa (|ueue aurait assez de force pour renverser un navire. Quand elle s'agiic et bondil sui- les ondes, on diiait une tempête dont le mouvement se fait sentir à près d'une lieue, et dont le bruit porte aussi loin qu'un coup de canon. I)'a|)rès cette peinture, ne croi-

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riez-vou? ])as que cet animal est pour riiommo Tetrp lo plus rodoutahle de toute la nature?

Tommy. — Oui sans doute, monsieur, puisqu'il n'a qu'un coup de queue à donner pour culbuter un vaisseau, et dévorer à son aise tout l'équipage.

M. Barlow. — Malgré sa force incroyable, la baleine est pour l'homme le monstre le moins dangereux que produise l'Océan. Elle ne cherche pas même h lui faire le moindre mal, parce qu'elle n'en a pas besoin. Sa princi|)ale nourriture est le menu poisson, et en particulier le hareng. Cette dernière espèce est produite dans une telle abondance, parmi les glaces des climais septentrionaux, que la mer en est entièrement couverte pendant un certain temps de l'année, dars l'espace de plusieurs milles. C'est alors que la baleine affamée les poursuit, et les engloutit pas milliers dans ses vastes entrailles.

FÏKNUY. — Quel nombre, en effet, de ces petits animaux il faut pour un seul repas d'un ])oisson si monsirJKMix!

M. I)\iu.(i\v. — La baleine, à son tour; devient la proie de la cruelle a\ari(*e de riionmie. Les GroÏMilandais ont du moins une excuse suflisante pour la poursui\re, dans la disette où ils sont (b^ végétaux, et de toutes les espèces de Cniits (jue la ici re produit libéralement sous des climats plus fortunés. Mais comment justifier les Européens, (jui, tiop délicats et trop dédaigneux |»niii jii.'niiici- la chair fastidieuse de ce pois-

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son, envoient, chaque année, un grand nombre de vaisseaux lui porter la guerre, et le tuent sans pitié, uniquement pour l'huile qu'ils retirent de son corps, et pour ses barbes élastiques, connues sous le nom de baleines^ dont on fait les busqués, et qui servent à garnir les corsets des femmes? Lorsqu'un vaisseau, destiné à cette malheureuse expédition, aperçoit une baleine flottante, il envoie à sa rencontre une grande chaloupe montée de six matelots et suivie de plusieurs autres qui portent des cordes au besoin. Le pêcheur le plus hardi et le plus vigoureux se tient debout sur le devant de la première chaloupe ; et quand la baleine se dresse un peu pour respirer, il lui lance un grand harpon de fer, en s'éloignant aussitôt, de peur que l'animal, qui, après avoir été blessé, donne de furieux coups de queue et de nageoires, ne renverse la chaloupe, ou qu'elle ne s'engloutisse dans l'abime qu'il ouvre autour de lui.

La baleine plonge avec une incroyable vitesse, et quelquefois pendant une heure, emportant jusqu'à deux mille brasses de corde, que tous les bateaux s'empressent de lui lâcher à la suite du harpon enfoncé dans son corps. On a grand soin de veiller à ce qu'aucun obstacle n'empêche la corde de fder librement; car telle est la force de la baleine, ((u'ellc entraînerait la chaloupe avec elle au fond de la mer. I^oui' prévenir cet accident, un homme se tient debout, une hache à la main, prêt à coiqior la corde au moindre

.^ks «*:rvKi':s ni: hrhqim.n

embarras, tandis qu'un autre est occupé, sans relâche, à jeter de l'eau sur le bord de la chaloupe où iilisse la corde, de peur qu'elle ne vienne à s'enflammer par le frottement. Epuisée par ses efforts et par la perte de son sang, la baleine enfin se relâche de sa vitesse, et remonte sur la surface de l'eau pour respirer. C'est alors que les pécheurs qui la suivent, l'attaquent avec une nouvelle furie, et achèvent de lui donner la mort. Sa masse inanimée flotte au loin sur les ondes. Le vaisseau, qui s'est tenu constamment à la voile, s'approche en ce moment des chaloupes, (jui attachent leur proie à ses côtés avec de grosses chaînes. Aussitôt les charpentiers y descendent avec des bottes armées de ciampons de fer aux semelles, de jieur de glisser. On commence par lui couper ses barbes, ses nageoires et sa queue; on la dépouille ensuite de sa peau, qui est épaisse d'un doigt, et on enlève par morceaux sa graisse, qui a huit ou dix pouces d'épaisseur. C'est celte graisse qui, fondue dans une chaudière, donne l'huile de baleine, (pie l'on renferme dans des tonneaux pour la transporter ici, où elle est employée à un nombre infini d'usages. Les restes de ce vaste corps sont laissés en proie aux poissons, aux ours et aux Groënlandais, qui les ramassent soigneusement pour s'en nouirir. Ils osent quehjuefois eux-mêmes ])oursuivre la baleine; mais ils n'y vont qu'en grand nombre, et avec des bateaux plus grands que ceux dont nous avons parlé. Ils l'attaquwnt à peu près de la même

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niaiiiére qne les Européens : seuiement conuiie ils ne sont pas si bien fournis de cordes, ils se contentent d'attacher des peaux de veaux marins, enflées d'air, à l'autre bout de la corde qui suit le harpon. Ce moyen leur sert également à fatiguer leur ennemi, qui éprouve de la résistance à entraîner avec lui ces peaux sous les ondes, et à se faire découvrir au moment où il remonte sur leur surface.

Henry. — Je no |)uis m'empécherde plaindre le sort de cette pauvre baleine, que l'on va tourmenter si cruellement pour lui ravir ses tristes dépouilles. Pourquoi ne pas la laisser vivre, sans l'inquiéter, parmi les glaces affreuses où elle est née ?

M. Baulow. — Vous devriez connaître assez les honimes, pour savoir qu'il n'est rien que la soif de l'or ne leur fasse entreprendre.

Henry. — \ la bonne heure; mais qu'ils n'entreprennent donc que des choses où ils n'aient pas besoin d'emj)loyer la cruauté. Qu'ils se bornent à déchirer le sein de la terre, personne ne s'en plaindra.

M. Barlow. — Il serait bien à désirer que ce sentiment fût gravé dans tous les cœurs. Cependant il faut considérer que la baleine elle-même ne subsiste qu'en dévorant des milliers de poissons; en sorte que si ceux-ci étaient susceptibles de reconnaissance, ils de- \raient bénir les Européens comme des bienfaiteurs (pii viennent les délivrer de leurs eimemis.

Henry. — S'ils étaient capables des sentiments ipie

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VOUS leur supposez, nous sciions bien elTroniés d'oser y prétendre; car ce n'est pas pour eux (jue nous l'aisons ces entreprises.

Tommy. — 3Iais, monsieur, je \ous prie, pour en ic- \enir aux Groënlandais, (juelle est l'éducation qu'on donne aux enfants dans cette horrible contrée*/

M. Baulow. — Lorsque les hommes arrivent de la pèche, couverts tout à la fois de sueur et de glaçons, et (ju'ils viennent s'asseoir tranquillement dans leurs cabanes pour se régalei* de leur proie, la conversation ordinaire roule sur les dangers et les accidents qu'ils ont éprouvés dans leur expédition. Chacun raconte à sa famille connnent il a bondi sur les \ agues pour surprendre le veau marin, comment il l'a percé de son harpon, connnent il l'a ensuite attaqué la lance à la main ; comment l'animal, furieux de ses blessures, s'est élancé sur lui pour le déchirer ; connnent enfin, par son courage et par son adresse, il a su tiionq^her de son ennemi, et le conduire sur le rivage. Il raconte tous ces détails avec le sentiment et la chaleur dont on est pénétré en parlant d'une chose qui intéresse également son amour-propre et la curiosité de ceux (pii NOUS écoutent. Les petits garçons, attroupés autour de leur père, s'animent au récit de ses exploits, et brûlent déjà de partager ses travaux et sa gloire. Aussitôt (piuii enfant peut faire usage de ses pieds et de ses mains, son père lui donne un aie et des llèches pom- s'exefccj- à tirer juste au but. il lui apprend à

lancer des pierres contre un panier suspendu, où est renfermé son déjeuner, qu'il est obiigé, parce moyen , d'obtenir de sa propre adresse. A l'âge de dix ans, on le pourvoit d'un petit canot pour s'instruire à ramer et à lutter contre les vagues. On l'exerce à nager tantôt sur un côté, tantôt sur l'autre, avec une rame qui lui sert de balancier, à plonger la tête en bas, et à se relever du côté qu'on lui prescrit. Tantôt il passe sa rame entre ses bras et son dos, et l'agite si bien à droite et à gauche, qu'il descend sous les ondes ou remonte à sa volonté. Tantôt il jette sa rame; et s'élançant hors du bateau pour la reprendre, il la saisit, et l'entraine avec tant d'adresse au fond de la mer, qu'en frappant perpendiculairement contre le roc ou le sable, elle rebondit, et revient avec lui sur la surface des eaux. Toutes ces manœuvres sont absolument nécessaires pour savoir conduire un canot. Comme il suffit de la moindre chose pour le renverser, et qu'alors son conducteur, qui lui est attaché, comme je vous l'ai dit, parle milieu du corps, ne peut s'en dégager, et tombe la tête en bas sous les vagues, il se noierait infailliblement, s'il ne s'était pas instruit à reprendre l'équilibre par le secours de sa rame, et à se redresser sur son canot.

C'est à l'âge de quinze ou seize ans, lorsqu'il est bien formé à tous ces exercices, qu'un jeune homme suit enfin son père à la pèche du veau marin. Le premier qu'il vient à bout de prendre, doit servir à régaler sa famille et ses amis. Pendant le festin, il ra-

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conte son expédition, et comment il s'est rendu maître de sa proie. Il a la gloire d'entendre tout le monde applaudira son adresse et à son courage. Mais s'il n'avait donné aucune preuve de talent, il serait méprisé des hommes, et réduit à subsister de la pèche propre aux femmes, c'est-à-dire de harengs, de moules et de coquillages.

Il y a des jeunes gens qui ne parviennent jamais au talent de la grande pèche; et ceux-là sont obligés quelquefois de faire honteusement chez les autres l'office de servante. A vingt ans, un Grocnlandais doit savoir faire son canot et son équipage, et voguer de ses propres rames. Il ne tarde pas alors à se marier; mais il reste toujours avec ses parents, et sa mère retient le timon du ménage.

Henry. — Dites-moi,je vous prie, monsieur, n'est-ce pas dans le Groenland que les hommes voyagent sur des traîneaux tirés par des chiens?

Tommy. — Des traîneaux tirés par des chiens? Cela doit être plaisant. Je n'aurais jamais" imaginé qu'on employât des chiens à traîner des voitures.

M. Baklow. — Les Groënlandais en font bien aussi des attelages; mais l'usage n'en est pas si commun (jue dans l'autre pays dont je vous ai j)arlé, et quf s'appelle le Kamtschatka. C'est un pays horrible, et couvert de glaces, comme le Groenland, mais qui en est fort éloigné. Les habitants y élèvent de grands chiens, qu'ils atlellciii i\\\ iKtiiibrc de «pialrc, six, hiiil on dix à un

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traîneau léger, pour courir dans la saison des neiges et des glaces. Aux approches de l'été, les Kamtschadales donnent la liberté à leurs chiens, qui sont accoutumés à pourvoir d'eux-mêmes à leur subsistance, en courant le long des bords des rivières, où ils trouvent une quantité de débris de poissons que les pécheurs y laissent exprès pour eux. Mais dès le mois d'octobre, avertis par les premières rigueurs de l'hiver, ils se rendent d'eux-mêmes dans la demeure de leurs maîtres. Ils y arrivent gras et potelés ; mais cet embonpoint ne dure guère. On commence par les attacher pour les faire maigrir, en diminuant, par degrés, leur nourriture; et l'on finit bientôt par ne leur donner à manger que la nuit, de peur qu'ils ne deviennent trop pesants à la course. Dès que la neige a couvert la terre, la saison de leur travail commence, et on les attelle aux traîneaux. Le conducteur, assis de côté et les jambes pendantes, conduit ses coursiers avec un bâton de trois pieds, garni de grelots, qu'il secoue pour les animer. S'il en voit un se négliger dans sa marche, il lui jette son bâton, qu'il a l'adresse de ramasser en passant. Ce n'est point avec des rênes qu'il les gouverne. Il lui suffit de crier o??</a, s'il veut aller à droite, et A*/m, s'il veut aller à gauche. Pour retarder la course, il laisse traîner ses pieds sur la neige ; pour s'arrêter, il y enfonce son bâton. Cette manière de \oyager l'expose à de grands périls. Lorsqu'il traverse une forêt ou des endroits couverts de broussailles, il risque à chaque in-

Slant, de se crever les yeux, ou de se rompre les bras et les jambes, parce que les chiens redoublent d'ardeur et de vitesse, à proportion des difficultés qu'ils

ont à vaincre. Dans les descentes escarpées, il n'est ])as possible de les arrêter. Malgré la précaution que l'on prend d'en dételer la moitié, et de retenir les autres de toute sa force, ils emportent le traîneau, et quelquefois renversent le conducteur. Alors celui-ci n'a d'autre ressource (jue de courir aj)rès ses chiens, (pii \ont d'autant phis \ilc, (jue le poids du traîneau est devenu plus lé'rer. Quand le traîneau s'embarrasse un peu dans les broussailles, l'homme le rattrape; et s'il n'a pas le

temps d'y remonter, il s'y accroche d'une main, et se laisse emporter, rampant sur son ventre, jusqu'à ce que les chiens soient arrêtés ou par lassitude, ou par quelque obstacle.

Henry. — Oh! les pauvres malheureux!

M. Barlow. — Ce n'est pas tout encore; il leur arrive quelquefois d'être surpris au milieu de leur course par des bourrasques affreuses de vent, et par un déluge de neige, qui les enveloppe en tourbillon. Quel serait le désespoir d'un Européen, en se voyant ainsi abandonné à la distance de vingt ou trente lieues de son habitation, et livré seul aux fureurs de la tempête, au milieu de ces plaines désertes! L'intrépide habitant de ces contrées, accoutumé dès son enfance à braver les rigueurs de la nature et à se rendre, en quelque sorte, supérieur aux éléments, ne laisse point abattre son courage. Il court se réfugier dans les bois avec ses chiens et son traineau jusqu'à ce que l'ouragan ait perdu quelque chose de sa violence. Lorsqu'il dure plusieurs jours, comme cela arrive souvent, il est obligé de donner à manger à ses chiens les courroies et les cuirs de son traineau : heureux de n'être pas réduit à leur disputer cette nourriture, s'il a conservé (juelques restes du poisson sec qu'il a pris en partant pour son voyage ! Plus heureux encore, s'il n'est pas gelé par le souftle perçant du vent du nord ! Pour s'en aaraiitir, il se met dans un creux, qu'il garnit de branches, et là, s'asseyant les jambes croisées sous

lui, et bien enveloppé dans ses fourrures, il se laisse ensevelir tout entier sous les flots de la neige, à l'exception d'une petite ouverture qu'il se ménage, pour avoir la liberté de respirer. C'est dans cet état qu'il passe quelquefois des journées entières, environné de ses chiens, qui aident à le réchauffer, jusqu'à ce que la tempête soit passée, et que la neige, affermie par une forte gelée, lui donne la liberté de reprendre son voyage.

Tommy. — Je n'aurais jamais imaginé que des hommes fussent en état de résister à tant de périls, de fatigues et de désagréments. Mais les pauvres malheureux qui habitent ces déplorables contrées ne se font-ils pas une grande joie de les quitter lorsqu'ils en trouvent l'occasion ? Ils doivent, je crois, s'estimer bien heureux d'aller s'élabhr sous des climats plus favorables ?

M. Baulow. — Ils sont bien éloignés de ces sentiments ; au contraire, lorsqu'on leur dit que dans les autres pays on ne prend pas de veaux marins, ils répondent (|ue ces pays doivent être bien misérables, en comparaison de leur patrie. D'ailleurs, ils ont en général un si profond mépris pour les étrangers, qu'ils ne se sentent pas la moindre inclination à visiter les pays que ceux-ci habitent.

Tommy. — Que me dites-vous, monsieur? Comment ces stupides et malheureux sauvages s'avisent-ils de mépriser des hommes (pji leur sont si supérieurs?

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M. Barlow. ■ — Ils ne sont pas si bien convaincus de cette supériorité que vous pourriez le croire. Les Groënlandais, par exemple, voient que les étrangers qui viennent chez eux ne les égalent point dans l'art de manier un canot, et de prendre les veaux marins, les deux choses qu'ils ont le droit de regarder "comme les plus utiles. C'est sur ce point de comparaison qu'ils nous jugent. Aussi nous considèrent-ils avec un grand dédain ; et nous ne devons pas nous étonner de paraitre à leurs yeux ce qu'ils paraissent aux nôtres, c'est-à-dire des peuples malheureux et barbares.

Tommy. — Voyez l'impertinence. J'aimerais bien à leur faire sentir tout le ridicule de leur orgueil.

M. BARLO^v. — Ce serait vous charger d'une entreprise assez difficile. Mais, dites-moi, ne vous regardezvous pas comme infiniment supérieur à ce que vous appelez les gens du peuple ? et ne vous ai-je pas souvent entendu exprimer pour eux le plus grand mépris?

Tommy. — Grâces à vous, monsieur, je ne les méprise pas autant que je le faisais auparavant. D'ailleurs, si je m'estime un peu plus, c'est que j'ai eu le bonheur d'être élevé en gentilhomme.

M. Barlow. — Il est bien triste pour moi de n'avoir pu encore réussir à comprendre exactement ce que c'est qu'un gentilhomme.

Tommy. — Mais, monsieur, c'est lorsqu'on n'est pas élevé à travailler comme des manœuvres, et que l'on a des gens à ses ordres pour se faire servir, ainsi que

mon père et ma mère. Voilà comme on est gentilhomme.

M. Barlow. — Et alors on a le droit de mépriser les autres?

Tommy. — Ce n'est pas ce que je veux dire. Vous conviendrez cependant qu'on a le droit de se mettre au-dessus d'eux.

M. Barlow. — En quoi donc? Vous, par exemple, qui avez été élevé en gentilhomme, étiez-vous audessus du reste du monde lorsque vous êtes venu ici?

Tommy. — Certainement, monsieur, je n'en savais pas alors autant que j'en sais aujourd'hui.

M. Barlow. — Et que savez-vous encore? N'entendez-vous pas tous les jours parler de mille choses que vous ignorez.

Tommy. — J'en conviens.

M. Barlow. — Le plus petit paysan ne sait-il pas mille fois mieux que vous comment il faut travailler la terre pour en obtenir la première nourriture de l'homme?

Tommy. — Il est bien vrai.

M. Barlow. — Lederniei' apprenti maçon ne serait-il pas mieux instruit à bâtir une maison solide, j)our nous mettre à l'abri des injures de l'air?

Tommy. — Je l'avoue encore.

M. Barlow. — Et croyez-vous (ju'il y ait des connaissances ])lus importantes que celles de ces hommes utiles?

Tommy. — Non, sans doute, monsieur : la première chose est de vivre, et la seconde est de dormir en sûreté.

M. Barlow. — S'il fallait décider entre eux et vous sur les véritables services que la société demande, croyez-vous que la balance penchât en votre faveur ?

Tommy. — Hélas! non.

M. Barlow. — Pourquoi donc vous étonneriez- vous que des hommes tels que les Groënlandàis, qui nous surpassent évidemment dans les arts qui, chez eux, sont les plus utiles à la vie, aient une meilleure opinion de leur importance que de la nôtre? Si vous étiez porté, tel que vous êtes, au milieu de ce peuple, comment vous y prendriez-vous pour le faire revenir de sa prévention, que vous trouviez tout à l'heure si ridicule?

Tommy. — Je leur dirais que j'ai reçu une meilleure éducation.

• M. Barlow. — Voilà ce qu'ils ne croiraient point sur votre seule parole. Ils voudraient voir d'abord comment vous excellez à conduire une chaloupe, à plonger dans la mer, et à poursuivre le veau marin et la baleine. Je pense que vous ne sortiriez pas de ces épreuves avec beaucoup de gloire, et vous seriez bientôt réduit à mourir de faim, s'ils ne vous offraient charitablement une partie de leur pèche. Quant à votre (jualité de gentilhomme, ils ne s'arrêteraient guère à cette distinction ; et jamais vous ne leur feriez comprendre qu'un homme, qui vaut naturellement son semblable, doive

se soumettre à flatter l'orgueil insolent d'un autre, précisément parce qu'il est mille fois plus utile que lui.

Tommy. — En efîet, monsieur, je commence à croire que je pourrais bien n'être pas d'une nature si supérieure que je l'imaginais.

M. Barlow. — Plus vous en serez convaincu, et plus vous serez en état d'acquérir sur les autres la véritable supériorité, celle des talents et des lumières utiles. Il n'est que des esprits faibles et rétrécis qui puissent attacher la grandeur réelle à d'autres distinctions.

Tommy fut vivement frappé de ces réflexions judicieuses : mais ce qui l'occupa bientôt uniquement, ce fut la peinture qu'il se retracaU de la manière de vivre des Groénlandais, et surtout le parti qu'ils savaient tirer des chiens pour voyager sur la neige. Ces traîneaux et leurs attelages ne tirent que rouler dans sa tête pendant la moitié de la journée. Hélas! le soir même, ils devaient produire un événement bien fâcheux pour l'oigueil de notre jeune héros. Oh ! si j'avais assez de place poui' \ous le raconter ici! Mais non, (juclques regrets qu'il m'en coûte, je me vois forcé d'en renvoyer l'hisloire à la partie suivante.

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