‹ Sandford et MertonChapitre 23 sur 37 · SEPTIEME PARTIE · texte numérisé non relu

SEPTIEME PARTIE

^^53 11 avait envoyé de Terre-i\euve^ à '^^ M. Barlow, un beau chien, nommé ^*^llfèA Césai\ également remarquable par ; la grandeur de sa taille, sa force, sa douceur et son adresse à nai>er f3-^ dans les eaux les plus profondes.

Tommy n'avait guère tardé à former avec lui une étroite comiaissance. Il en avait fait le compagnon de ses promenades et de ses plaisirs. Toutes les fois qu'ils passaient ensemble sur le bord d'un étang. Tommy s'amusait à y jeter, le plus loin (ju'il lui était possible, un gros bâton ; et César, sans délibérer, courait le chercher, en plongeant tête baissée, et le i'a])portait aussitôt dans sa gueule. Nous avons vu combien Tommy avait été frappé de la peinture des chiens du Kamtschatka, et de leur manière de tirer les traîneaux. La ^igueur et l'agilité de César lui flrent naître un jour la pensée d'en tirer le même parti. L'instant même où ceite idée

se présenta à son esprit fut choisi pour l'exécution. Il se pourvut aussitôt d'une bonne corde, et il alla prendre dans la cuisine la chaise la plus forte qu'il pût trouver pour en faire un traineau. Chargé de cet attirail, il se rendit sur une grande pièce de gazon, que les petits garçons prenaient pour le théâtre de leurs ébats. Tommy, ayant renversé sa chaise par terre, y attacha les deux bouts de sa corde, et, avec le reste, il sut former adroitement un harnais fort propre, que César laissa mettre sans résistance sur son dos et autour de son poitrail. Déj.à, un grand fouet à la main. Tommy venait de s'asseoir d'un air triomphant sur son char, lorsque les petits garçons, attirés par la curiosité de ce spectacle, accoururent tous autour de lui et, parleur admiration, enflammèrent l'ardeur qu'il avait de se signaler. Il commença par employer les compliments ordinaires, ((u'il avait souvent entendu les cochers adresser à leurs chevaux, et à faire claquer son fouet avec toute la fierté d'un vainqueur des jeux Olympiques. Mais César, (jui ne comprenait pas bien ce langage, en prit de l'humeur, et son impatience s'exprima par des écarts fouc:ueux et par toutes les caracoles d'un coursier indompté. Tommy, de son côté, qui regardait son honneur comme essentiellement engagé à sortir avec succès de cette entrej)risc, ne fut pas arrêté par de pareilles boutades, et il déchargea un rude coup de fouet sur les ilancs du rebelle César, ';ui j)aitit aussitôt, emportant a\ ce lui le char, le vainqueur et les acclama-

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lions de toute l'assemblée. Quel moment de triomphe pour le jeune Merton ! Il promenait autour de lui ses regards superbes et se tenait sur son siège avec une fermeté inébranlable. Par malheur, il y avait au bout de cette place un abreuvoir, où l'on menait boire les chevaux du village, et dont le fond descendait, par une pente douce, jusqu'à la profondeur de trois ou quatre pieds. César, qui avait fait plus d'une fois ses exercices dans cette pièce d'eau, y courut par un instinct naturel, pour se débarrasser d'un train qui l'importunait.

Ce fut alors que Tommy commença à prendre des inquiétudes sur sa gloire. Il voulut apaiser son coursier et tâcher de le retenir, pour avoir le temps de s'élancer de son char. Tous ses efforts furent inutiles. César avait déjà les pieds dans l'eau, et un instant après il se trouva au milieu de ce petit Océan, nageant de toute sa force, et toujours suivi de son conducteur, dont la tète paraissait à peine sur la surface. Que ne puis-je vous cacher l'embarras où notre héros infortuné se trouvait sur les suites périlleuses de son aventure ! Hélas! il n'en attendit pas longtemps la catastrophe. César, d'un vigoureux coup de collier, ayant brusquement renversé le char. Tommy fut enseveli sous les ondes jusque par-dessus les oreilles. Pour comble d'infortune, l'abreuvoir n'avait pas été nettoyé depuis quelques années; et Tommy, lorsqu'il fut remonté sur ses pieds, parut, non dans l'éclat d'un jeune Triton qui folâtre sur les ondes, mais connue un monstre

amphibie, qui traine pesamment sa masse limoneuse vers le rivage. Je vous laisse à penser (juels sentiments fit naitre une si étrange apparition dans l'àme

des spectateurs. Tout leur respect j)oui' un petit gentilhomme ne put les empêcher de se livrer à des éclats de rire bruyants, (pii remplirent au'Moin la plaine.

Tant que Tommy fut occu[)é à se relever de ses plongeons et de ses glissades, à se débattre contre les eaux, et à secouer sa chevelure humide, il ne parut guère offensé de ces insolentes risées. Mais lorsque enliii parvenu sur le bord il put se pénétrer tout entier de la iionte de sa disgrâce, une rage soudaine s'empara de ses esprits; et se précipitant au milieu des rail-

leurs, il leur distribua à droite et à gauche des coups de poing avec tant de furie, qu'il se vit bientôt dans la situation d'un vainqueur qui poursuit une armée en déroute. Malheur à ceux qui se trouvaient devant ses pas ! L'âge, ni le .sexe, rien n'était distingué. Les faibles et les petits étaient également ses victimes. Dans le ressentiment dont il était transporté, avait-il le temps de consulter la clémence ? Tandis qu'il vengeait ainsi ses affronts, et qu'il chassait les vaincus devant lui, M. Barlow parut tout à coup, attiré sur le champ de bataille par le tumulte et les cris plaintifs qui se faisaient entendre de toutes parts. Il resta quelques moments indécis sur le parti qu'il avait à prendre. Si le honteux égarement de Tommy excitait son indignation, sa figure piteuse, le désordre de ses habits, l'eau qui dégouttait encore de tous ses membres, étaient bien propres à le tenir suspendu entre le rire et la pitié. Tommy, à soii tour, ne se trouvait guère moins embarrassé à l'aspect imprévu de son maitre. Ne soyez donc pas surpris de ce que je ne peux vous rendre avec plus de netteté une scène compliquée de tant de sentiments divers. Tout ce que je puis vous dire de j)lus précis, c'est que l'arrivée de M. Barlow fit cesser le désordre général. 11 conduisit Tommy dans sa chambre, le fit déshabiller et mettre au lit, et prit toutes les précautions que lui suggéra sa prudence, pour empêcher que la disgrâce de son élève n'eût des suites funestes pour sa santé.

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Bientôt arriva le temps où M. Merton, sollicité par les vives instances de sa femme, avait permis que Tommy vint passer quelques jours au château. M. Barlow fut extrêmement affligé de cette visite, persuadé, comme ill'était, que son élève allait se trouver au milieu d'une société, où il recevrait des impressions bien différentes de celles ({u'il avait travaillé avec tant de soin à faire naitre dans son esprit. Henry reçut en même temps de M. Merton une invitation très-pressante pour accom- })agner son ami, avec la permission de son père, qu'on avait obtenue. Quoique la première expérience qu'il avait faite de la vie du grand monde, ne lui eût pas inspiré une inclination bien décidée pour cette expédition, il était d'un caractère trop obligeant pour se prévaloir de sa répugnance. D'ailleurs, l'attachement sincère qu'il avait pris pour Tommy, lui faisait craindre de le (juitter, bien (|u'il eut aussi du chagrin de quitter son cher maître. Pour M. Barlow, il ne vit partir les deux enfants ({u'avec un extrême regret, et en faisant au moins des vœux pour les voir revenir dans les mêmes sentiments cpj'il avait su leur insj)irer.

A leur arrivée au château, nos deux amis furent introduits dans un riche salon, où l'on avait rassemblé la ]}lus brillante compagnie de toute la contrée. Il y avait aussi une foule de jeunes gens et de jeunes demoiselles que l'on a\;iii invités pour tout le temps des vacances de Tommy. Aussitôt qu'il se présenta, on n'en-

tendit qu'un concert universel de louanges en son honneur. Comme il était grandi ! comme il s'était formé ! le charmant petit garçon ! on ne pouvait rien voir de si gentil ! Ses yeux, ses dents, ses cheveux excitaient l'admiration des femmes. Trois fois il fit le tour du salon pour recevoir les compliments de la compagnie et pour être présenté aux jeunes demoiselles. Et le pauvre Henry? Hélas ! il ne fut remarqué de personne, excepté de M. 3Ierton, qui le reçut dans ses bras avec une tendre cordialité. Quelques instants après, une dame qui était assise auprès de madame Merton, lui demanda d'un air mystérieux à l'oreille, mais assez haut pour être entendue de toute l'assemblée, si c'était là ce petit garçon de charrue que M. Barlow prétendait élever en gentilhomme? — Oui, c'est lui-même, répondit madame Merton. — Je l'aurais deviné, reprit la dame, à son air gauche, et à sa physionomie commune. Mais comment pouvez-vous souffrir que votre fils, qui, sans flatterie, est un des enfants les plus accomplis que j'aie vus, soit le compagnon de ce petit rustre? Ne craignez-vous pas qu'il ne contracte insensiblement dans sa société de mauvaises habitudes, qu'il ne prenne de lui des sentiments bas et rampants? Pour moi, qui tiens qu'une bonne éducation est la chose la plus importante de la vie, je n'ai rien épargné pour donner à ma chère Mathilde toutes les perfections qui peuvent la faire paraître avec avantage dans le monde. Je me flatte qu'on peut déjà reconnaître, à son

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instruction, les soins de ma tendresse. Elle danse à ravir, se présente avec grâce, et personne ne se coiffe et ne se pare avec plus de goût.

Pendant le cours de cet entretien, dont le pauvre Heni^y avait fourni l'occasion et le sujet, une jeune demoiselle observant que personne ne daignait avoir pitié de son embarras, s'avança vers lui d'un air gracieux; et l'ayant pris par la main, elle le fit asseoir à son côté. Cette aimable personne, d'un caractère plein de douceur et de bienveillance, s'appelait miss Simmons. Henry, grâces à l'affabilité de ses manières, se trouva tout de suite à son aise avec elle, comme s'il l'eut connue depuis longtemps. S'il était dépourvu des grâces artificielles (jue donne l'usage du monde, il possédait cette politesse naturelle, (|ue le monde ne peut donner. 31. Barlow, en tachant de préserver son cœur des mauvaises impressions, ne s'était pas moins attaché à entretenir la justesse de ses idées et à nourrir la force de sa raison. Henry, à la vérité, ne disait aucun de ces mots brillants (pii rendent un petit garçon le favori des dames. Il n'avait pas cette vivacité, ou plutôt cette impertinence, qm passe pour de l'esprit devant les gens su])erficiels ; mais il savait écouter ce qu'on lui disait, et répondre avec intelligence aux questions qui étaient à sa portée. Miss Simmons, quoique plus âgée et plui, instruite que lui, fut enchantée de sa conversation, et le trouva infiniment plus aimable et j)lus sensé que tous ces petits gentilshommes qui bourdon-

naient autour d'elle, et dont le babil importun ne faisait que l'étourdir.

En ce moment, on vint appeler la compagnie pour vaquer à la grande affaire du dîner. Henry ne put s'empêcher de frémir à ce mot, lorsqu'il se souvint de tous les embarras que lui avait causés son premier repas au château. Cependant, il prit la résolution de faire bonne contenance, par considération pour son ami. En voyant tant de beaux messieurs et de belles dames pressés les uns contre les autres, tant de domestiques bien frisés debout derrière leurs chaises pour les servir, un si grand étalage de sauces et de ragoûts, dont il n'avait jamais goûté, et dont il ne savait pas même le nom, tant de pompes et de diflicultés pour ce qui devait être la chose du monde la plus simple et la plus aisée, il enviait le sort des gens de la campagne, qui vont s'asseoir à leur aise sous l'ombrage, et savent faire un joyeux diner sans tout cet appareil d'argenterie et de porcelaines, et surtout sans de vains compliments et d'éternelles cérémonies. Pendant qu'il se livrait à ces réflexions. Tommy, placé entre les deux femmes les plus distinguées, ne pouvait suflire à répondre à leurs agaceries. Tout ce ({u'il disait au hasard, était relevé comme un trait étincclant d'esprit. Henry avait peine à revenir de sa surprise. Son affection pour Tommy était pure et sincère. Loin que le moindre sentiment de jalousie fût jamais entré dans son cœur, il s'était réjoui de tous les progrès qu'il avait

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VII faire à son camarade encore plus que des siens. Cependant il n'avait jamais découvert en lui aucune (race de ce mérite supérieur dont on lui faisait compliment. Lorsqu'il pouvait attraper, à la volée, quelqu'un de ces traits qui faisaint tant de fortune, il les trouvait au-dessous de sa conversation ordinaire. Cependant, comme il voyait tant de grandes dames en penser différemment, il aimait mieux condamner sa pénétration, et croire qu'il se trompait, quoiqu'il n'eût pas un sentiment bien vif de cette erreur.

Mais si l'opinion de Henry sur les talents de son camarade ne trouvait guère à s'exalter dans cette représentation, il n'en était pas ainsi de Tommy. Les assurances qui lui venaient de tous côtés qu'il était un petit prodige, ne tardèrent pas à lui persuader qu'il était un prodige en effet. En considérant quelles étaient les personnes qui lui rendaient ce témoignage, il trouvait qu'on avait fait jusqu'à présent une grande injustice à son mérite. Il se voyait souvent contredit chez M. Barlow, et il était obligé de donner des raisons pour ce qu'il avançait. Mais ici, pour exciter l'admiration, il lui suffisait d'ouvrir la bouche; et ses auditeurs trouvaient ses moindres paroles pleines de sens et d'cspiit. Madame Merton, elle-même, n'était pas la dernière à lui prodiguer ses suffrages. Les progrès qu'elle avait vu faire à son intelligence parles soins de M. Harlow, et les nobles sentiments (fu'il lui avait inspirés, avaient bien flatté sa tendresse; mais le \oir briller avec cet

éclat extraordinaire devant des juges si délicats, et dans une compagnie de si bon ton, c'était pour son cœur une source des transports les plus vifs qu'elle eût jamais éprouvés. Ce succès général anima tellement la langue effrénée du jeune gentilhomme, qu'on l'aurait vu s'emparer de toute la conversation avant la fin du diner, si M. Merton, qui ne goûtait pas les saillies de son fils, à beaucoup près, autant que sa mère, ne l'eût arrêté dans sa carrière brillante.

Pendant que son camarade occupait ainsi la scène, Henry gardait modestement le silence, livré tout entier à ses observations. M. Merton et miss Simmons étaient presque les seuls qui eussent pris une bonne idée de sa retenue. Les autres ne voyaient en lui qu'un petit paysan sauvage. Les jeunes gentilshommes qui avaient conçu pour lui le mépris le plus profond, ne se portaient qu'avec peine à lui montrer les égards les plus communs de la civilité. Les instigateurs de cette indigne conduite étaient M. Compton et M. Mash. M. Compton se regardait comme un jeune homme accompli, quoique tout son mérite consistât, aux yeux des autres, dans une figure pâle et décharnée, un maintien effronté, et une paire de boucles si grandes, qu'elles auraient pu servir à figurer sur les harnais des chevaux d'un ambassadeur. Il était sur le point d'achever le cours de son éducation à une école publique, où il avait pris tous les vices que l'on y contracte, sans avoir rien ajouté aux lumières de son

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étroite intelligence. M. Masli était fils d'un gentilhomme voisin, à qui sa passion extraordinaire pour les chevaux et la fureur de s'intéresser dans les courses avaient coûté une grande partie de sa fortune. Son iils, qui, dés la plus tendre enfance, n'avait entendu parler, dans la maison paternelle, que de course et de paiis, s'était mis dans l'esprit que toutes les sciences humaines roulaient sur ces deux points. Élevé, pour ainsi dire, dans l'écurie de son père, il s'était surtout occupé de la connaissance du cheval, non par une affection réelle pour cette noble créature, mais parce qu'il la regardait comme un instrument utile pour opérer sur la bourse de quelques jeunes lords à leurs premières campagnes dans les plaines de Newmarket. Il soupirait avec impatience après le moment où son âge lui permettrait de tirer parti de ses profondes études, et d'aller déployer sur ce théâtre la supériorité de son génie. Ces deux jeunes gentilshommes ne perdaient aucune occasion de jouer de mauvais tours à Henry, et de tenir sur son compte tous les propos qu'ils croyaient capables de le mortifier. Ils étaient au contraire fort empressés de se rendre agréables aux yeux de Tommy, et de frapper .son imagination en faveur de leurs talents. Ils ne lui parlaient que de chiens, de chevaux, de danses, de parties de plaisir, et d'entreprises violentes contre les fermiers.

Tommy sentit bientôt naître en son esprit de nou- \elles idées. Il \ it une carrière de grandes aventures

s'ouvrir à ses regards. En apprenant que de petits garçons, qui n'étaient pas ))lus hauts que lui-même, s'étaient souvent réunis dans le glorieux projet de se révolter contre leurs maitres, et de troubler toute une assemblée dans une salle de spectacle, il aspirait à l'honneur de partager la renommée de ces brillants exploits. Il ne tarda guère à perdre insensiblement tout sentiment de respect pour M. Barlow, et d'affection pour Henry. Les premiers jours, à la vérité, il fut choqué d'entendre parler de son maître avec irrévérence; mais devenu sourd, par degrés, à la voix qui s'élevait dans son cœur, il en vint bientôt à prendre plaisir à voir M. Mash tourner en ridicule cet homme respectable, et employer le peu d'esprit et d'imagination qu'il avait à parodier ses plus touchantes instructions. Ca fut en vain que Henry, déplorant l'ingratitude de son camarade, se hasarda à lui faire quelques remontrances à ce sujet. On ne lui répondit que par un regard fier et dédaigneux; et M. Mash se permit les plus basses injures, pour lui imposer silence.

On venait d'apprendre au château qu'une troupe ambulante de comédiens de campagne passait dans la ville voisine, et se disposait à y donner un certain nombre de représentations. Pour jeter quelque diversion dans les amusements de la jeune société, M. Merton imagina de lui donner le plaisir de ce spectacle. Elle s'y rendit en effet dès le premier jour, et Henry se trouva de la partie . Tommy, ({ui ne s'abaissait plus

maintenant à lui montrer la moindre attention, alla s'asseoir entre ses deux nouveaux camarades, dont il ne pouvait plus se séparer. Les jeunes gentilshommes, pour montrer à Tommy comment ils savaient mettre en action leurs principes, commencèrent par jeter des noix et des pelures d'oranges sur le théâtre ; et Tommy, qui ne voulait pas se montrer indigne de ses modèles, les imita avec une extrême satisfaction. Lorsqu'on leva la toile, et que les acteurs s'avancèrent sur la scène, tout le reste de l'assemblée s'imposa décemment un profond silence. Mais Mash et Compton,pour faire éclater leur supériorité, ss mirent à parler si haut, et à pousser de si grands éclats de rire, qu'il fut impossible à tous les autres d'entendre un mot de la pièce. Ces prouesses paraissaient merveilleuses à Tommy, qui aurait cru se dégrader en faisant moins de bruit que ses compagnons. Les acteurs et les spectateurs étaient tour à tour l'objet de leurs ricanements. La plus grande partie de l'assemblée était composée d'honnêtes habitants de la ville, et de bons fermiers de la campagne voisine. Ce fut dans l'esprit de nos orgueilleux étourdis une raison suffisante pour les regarder avec le plus fier dédain. Leur manière de se coiffer et toutes les parties de leur habillement furent soumises à une criti(|uesi minutieuse, que Henry, qui était assis derrière eux, et qui ne pouvait s'empêcher d'entendre leurs discours, imagina qu'au lieu d'avoir reçu leur éducation dans quel(|ue université, ils avaient passé

leur jeunesse en apprentissage chez des perruquiers et des tailleurs, tant ils déployaient d'érudition sur les boutons, les gilets et les coiffures. Quant aux pauvres acteurs, ils en furent traités avec encore moins de pitié. Ils leur paraissaient si gauches, si mal habillés, et, en un mot, si détestables, qu'il était impossible à des gens de goût de les supporter un moment.

M. Mash, qui se piquait d'être né pour les grandes entreprises, décida qu'il fallait faire cabale contre eux et jeter la salle à bas, plutôt que de les laisser continuer. Tommy avait une si haute idée du goût et du génie de ses compagnons, qu'il fut forcé de convenir que c'était la chose du monde la plus raisonnable. En conséquence, la proposition fut présentée au suffrage des autres jeunes gentilshommes de la société. Mais Henry qui, jusqu'à ce moment, avait gardé le silence, se leva à la fin du premier acte, et eut le courage de leur représenter combien l'action qu'ils méditaient lui ])araissait injuste et cruelle. — Ces pauvres gens, leur dit-il, font tout ce qu'ils peuvent poumons amuser; n'est-il pas affreux de vouloir les traiter avec ignominie? S'ils étaient en état de jouer aussi bien que les acteurs de Londres, dont vous parlez tant, ils ne manqueraient sûrement pas de le faire. Pourquoi donc exiger d'eux ce que la nature ne leur a pas donné, et vouloir les punir comme s'ils étaient coupables? Quel droit avez-vous de mettre en pièces leurs décorations, d'endommager leur salle ? Que diriez-vous s'ils

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en allaient faire autant dans vos maisons? Si leur manière de jouer ne vous plaît pas, ne troublons pas du moins le plaisir de ceux qui s'en contentent. Croyezmoi, restons tranquilles, puisque nous sommes entrés. Demain nous serons libres de n'y pas revenir. Cette manière de raisonner ne fut pas goûtée de ceux à qui elle s'adressait ; et je ne sais jusqu'où les choses en seraient allées, si un homme grave et décemment vêtu, qui avait longtemps supporté le bruit qui se faisait autour de lui, n'eût pris enfin le parti de s'en plaindre. Cette liberté, que M. Mash traita d'impertinence, fut relevée par lui avec tant de grossièreté, que l'homme, qui était un gros fermier du voisinage, crut devoir lui répliquer du ton le plus imposant. La querelle devint alors plus vive ; et M. Mash, qui regardait comme un affront impardonnable qu'un homme si fort au-dessous de lui s'avisât d'avoir une opinion si différente de la sienne, s'emporta jusqu'à l'injurier (!t le frapper au visage. Il allait encore redoubler; mais le fermier, (jui avait autant de force que de résolution, saisit d'une main robuste le petit insolent <jui venait de lui faire cet outrage, et sans le moindre effort l'ayant étendu de toute sa longueur sous les bancs, il lui mit un pied sur l'estomac, et lui dit (jue puis(|u'il ne savait pas rester trancpiillemcn^ assis au spectacle, il fallait aj)prendreà s'y tenir couché, et (jue s'il s'avisait de faire la moindre résistance, il allait être écrasé conmie un ver : ce que

M. Mash sentit bien qu'il ne serait pas difficile au fermier d'exécuter. Cet incident imprévu répandit un abattement mortel sur les esprits de toute la jeune gentilhommerie, qui ne se souvint plus de son courage.

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M. Masli lui-même oublia sa dignité au point d'implorer sa grâce de l'air le plus humble et le plus soumis. Cette supplication fut soutenue par les prières do tous ses camarades, et en particulier de Henry.

— Oui-dà, dit le fermier, je n'aurais jamais pensé qu'une bande de petits gentilshommes, ainsi que vous

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VOUS en donnez le nom, ne se présentât en public que pour se comporter avec tant de grossièreté. Je suis sur qu'il n'y <\ pas dans ma ferme un seul valet de charrue qui n'eut montré plus de décence et plus de respect pour l'assemblée. Cependant, puisque vous semblez vous repentir de vos indignes manières, je veux bien aussi les oublier. Mais rendez-en grâce à ce petit garçon que voici. C'est à sa considération que je vous pardonne, puisqu'il a la bonté de s'intéresser en votre faveur. Il vient de se conduire avec tant de raison, (jue je le tiens meilleur gentilhomme qu'aucun de vous, quoiqu'il n'ait pas de vos habits de petits-maitres et de baladins. Après ce discours, il retira son pied de dessus l'estomac de M. Mash, qui se releva sans bruit, et quitta son humble posture avec un maintien qui exprimait beaucoup plus de modération qu'il n'en avait eu en la prenant. Cette leçon utile ne fut pas perdue pour ses amis; car il ne sortit plus un seul mot de leur bouche j)endant tout le coui^ de la représentation. Quoi qu'il en soit, le courage de M. Mash commença, par degrés, à se relever dès qu'il fut sorti de la salle et qu'il eut jjcrdu de vue le redoutable fermier. Il assura même très-positivement ses camarades ({ue s'il n'avait pas eu affaire à un honnne si fort au-dessous de lui, et (pi'il regardait comme sans conséquence, il l'aurait appelé sur-le-champ pour faire le coup de pistolet.

L'événement (jui venait de se passer au spectacle, n'avait pas eu des suites assez favorables à l'orgueil

de nos jeunes étourdis, pour qu'ils fussent bien empressés d'en faire le récit à leur retour au château. Henry, de son coté, était trop discret pour en trahir le mystère. Mais le lendemain à diner, les dames, qui avaient dédaigné d'aller voir un spectacle de petite ville, voulurent savoir ce que les jeunes gentilshommes en pensaient. Ils s'écrièrent tous d'une voix que les acteurs leur avaient paru détestables, mais que la pièce était pleine de traits d'esprit et de sentiment, et que c'était une bonne école pour les jeunes gens qui entraient dans le monde. M. Gompton ajouta qu'elle venait d'obtenir à Londres le suffrage de tous les gens de goût, en quoi il fut appuyé par les témoignages de toute la compagnie. M. Merton observant que Henry seul gardait le silence, désira de savoir son sentiment particulier. Henry s'en défendit longtemps avec modestie ; mais voyant qu'il ne pouvait plus résister : — 3Ionsieur, dit-il, je suis un fort mauvais juge sur ces matières. C'est la première fois que j'ai vu jouer une comédie : ainsi je ne puis vous dire si elle a été bien ou mal représentée. Mais quant à la pièce en ellemême, j'aurais tort de vous cacher qu'elle ne m'a paru pleine que de dissimulation et de méchanceté. Tous les personnages ne viennent que pour dire des mensonges, et se tromper lâchement les uns les autres. Si vous, monsieur, vous aviez à votre service des gens aussi corrompus, vous n'auriez sûrement pas de repos que vous ne vous en fussiez débarrassé. Aussi je vous

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avoue que, pendant tout le cours de la pièce, je ne pouvais m'empéclier d'être surpris ({u'on vint perdre son temps à voir des choses qui no peuvent produire aucun bien. Ce qui m'indignait surtout, c'est qu'on y envoyât des enfants, comme si on \oulait leur faire apprendre la fourberie et la ti'ahisoii.

M. Merton apj)laudil, par un sourire, à cette honnête indignation de Sandford; mais la plupart des dames qui venaient d'expnmer une admiration extravagante pour la même })iècc, furent choquées d'une si vive censure. Cependant, comme elles jugèrent qu'il serait diflicile de répondre aux justes reproches de Henry, elles prirent le parti de sourire comme M. Merton, quoique ce fùl par un sentiment bien opposé, et de garder le silence j is {u'à ce (pie la conversation se fût tournée insensiblement sur d'autres matières.

Le soir, l'un des jeunes gens ])ioposa de faire, tous ensemble, une partie, et l'on s'assit autour d'une grande table pour jouer un jeu de société qu'on appelle le Jeu du Conmierce. Hein\, (jui ii'a\ait pas été élevé d'une manière assez distinguée |)oui- être bien familier avec les cartes, s'excusa sur son ignorance. Son amie, miss Simmons, offrit de lui apprendre le jeu, qui était si aisé, lui (lit-elle, (ju'en trois minutes il serait en état de s'en tirer aussi bien (pie le reste de la compagnie. 3Ialgré des offres aussi obligeantes, Henry persista dans son refus; et comme il n'en était (jue plus \ ivcment pressé, il avoua ingénumciH à miss

Simmons qu'il avait dépensé la veille une partie de l'argent qui lui restait, et qu'il n'en avait pas assez pour fournir sa mise. — Si ce n'est que cela, lui répondit miss Simmons, ne vous en mettez pas en peine, je mettrai au jeu pour vous avec grand plaisir. — Oh ! non, mademoiselle, je vous prie, repartit Henry. Je vous rends bien des grâces de votre bonté; mais M. Barlow m'a défendu de recevoir de l'argent ou d'en emprunter même de qui que ce sbit au monde, de peur d'être exposé à devenir mercenaire ou malhonnête. Ainsi donc, quoiqu'il n'y ait ici personne que j'estime plus que vous, je suis obligé de refuser vos offres polies. — A la bonne heure, répliqua miss Simmons, je ne veux point faire violence à vos principes ; mais rien ne vous empêche déjouer pour mon compte. Allons, asseyez-vous. De cette manière, Henry fut contraint, malgré de petites répugnances, de se mettre de la partie. Il ne trouva pas une grande difficulté à apprendre le jeu; mais il ne put s'empêcher de remarquer avec étonnement l'extrême agitation qui régnait sur la physionomie de tous les joueurs à chaque révolution de fortune. Les jeunes demoiselles elles-mêmes, à la réserve de miss Simmons, semblaient toutes aussi dévorées de la fureur du gain que les hommes, et quelques-unes laissèrent éclater des mouvements de dépit et d'aigreur, ({ui dérangèrent toutes ses idées sur la modestie convenable à leur sexe. Après la retraite successive de tous les joueurs, il se trouva (|ue

:m ŒUVRES DE BEUQUIN

miss Simmons et Henry étaient les seuls qui eussent conservé de leurs jetons, en sorte que la poule ne regardait qu'eux seuls : et il ne fallait plus qu'un ou deux coups pour décider à qui des deux elle devait apj)artenir. Henry se leva poliment, et dit à miss Simmons que n'ayant pas joué pour son propre compte, mais pour le sien, la partie était achevée, et (jue la poule était à elle. Miss Simmons refusa de la prendre ; et lors(|u'elle vit que Henry ne voulait pas la lui disputer, elle lui proposa de la partager ensemble. Henry tint ferme à son tour dans son refus, alléguant qu'il n'avait aucun droit à prétendre au moindre partage.

Enfin miss Simmons, (|ui commençait à être embarrassée de l'attention qu'un débat aussi extraordinaire attirait sur elle, fit entendre à Henry qu'il l'obligerait beaucoup de prendre la moitié du profit, et d'en faire, pour elle, tel usage qu'il jugerait à propos. Alors Henry, qui, par une pénétration naturelle, comprit à merveille ses intentions, ne résista pas davantage. — Eh bien! dit-il, je j)rendrai, puiscjue vous le voulez, la moitié de cet argent; et je crois savoir une manière de l'employer (jue sûrement vous ne condamnerez pas.

Le lendemain, le déjeuner était à peine fini que Henry disparut. 11 n'était pas encore de retour lors(jue la compagnie se rassembla pour le diner. On le vit enfin ariiver le visage couvert de cette rougeur dont Texercice et la santé colorent le teint d(; l'cînfance. Son habillement était dans le désordre que produit une

longue expédition. Les jeunes demoiselles le regardèrent avec un air de mépris qui parut altérer un peu sa contenance ; mais M. Merton lui ayant adressé la parole du ton de l'amitié, et lui ayant même ménagé une petite place auprès de lui, Henry se remit bientôt de son trouble, et son appétit, aiguisé par la fatigue, l'occupa très-utilement pendant le repas.

Le soir, après une longue conversaUon des jeunes gens sur les spectacles de Londres, on vint à parler d'un chanteur célèbre, dont la voix, disait-on, faisait tourner la tète à toute la ville. M. Compton, après avoir discouru sur ses talents avec les plus vifs transports d'enthousiasme, ajouta qu'il était du bon ton d'offrir ({uelques présents à ce virtuose, pour faire preuve de magnificence et de goût. — Puisque le hasard, dit-il, rassemble ici toute la ileur des jeunes gentilshommes et des jeunes demoiselles de la province, nous pourrions donner les premiers un exemple qui nous ferait infiniment d'honneur, et qui serait bientôt suivi par tout le royaume. Il ne faut que nous cotiser ensemble pour acheter une boîte d'or, ou quelque autre bijou précieux, dont nous ferons présent, au nom de Y'àssemblée, au Si^ïîor Frescatelli. Quoique nia bourseait reçu une rude atteinte par le besoin où je me suis vu d'acheter mes boucles six guinées, pour me mettre à la mode, je contribuerai volontiers d'une guinée pour mn dessein si généreux. Cette proposition fut généraement applaudie de l'assemblée, et tous, excepté

ïleniy, s'offrirent à faire des fonds à proporlion de leurs finances. M. Masli ayant observé que Henry ne disait mot, se tourna brusquement vers lui et lui dit :

— Et toi, petit fermier, pour combien veux-tu souscrire? — Pour rien, répondit Henry sans s'étonner. — Voilà un garçon bien généreux, reprit Masli. Hier au soir nous l'avons vu empocher treize schellings qu'il nous a escroqués au commerce, et maintenant le petit vilain ne veut pas contribuer d'une demi-couronne, lorsque nous donnons des guinées. — Laissez-le faire, ajouta miss Mathilde, d'un air plein de malice. Henry a toujours d'excellentes raisons à donner de sa conduite, et je ne doute pas qu'il ne soit en état de prouver, à la satisfaction de toute l'assemblée, (pi'il est beaucoup plus noble de garder son argent dans sa bourse que de le dépenser.

Henry se sentit vivement piqué de cette ironie ; mais il se contenta de répondre que, (juoiipi'il ne se crût pas obligé de rendre compte de ses sentiments à personne, il voulait bien prendre la peine de les défendre. — Ma première raison, dit-il avec fermeté, c'est que je ne vois point de générosité à faire une folie. D'après votre propre calcul, ajouta-t-il, cet homme dont vous parlez gagne en six mois à Londres plus que cinquante pau\ n;s familles n'en ont ici pour se soutenir pendant («.111 le cours de rannéc. C'est pounfuoi, si j'avais de l'argent à donner, je le donnerais de préférence à

SANDFORD ET MEUTON 395

ceux qui en ont le plus de besoin, et qui le méritent le mieux.

A ces mots, il sortit de la chambre ; et les petits gentilshommes, après s'être égayés à l'envi sur une manière de penser si commune, s'assirent pour jouer. Mais miss Simmons, soupçonnant qu'il y avait dans la conduite de Henry quelque autre motif qu'il n'avait pas voulu faire connaître à tout le monde, s'excusa de la partie, pour aller s'en instruire avec lui. Après l'avoir abordé avec beaucoup de douceur, elle lui demanda s'il n'aurait pas été plus à propos de contribuer de quelque bagatelle, comme les autres, même quand il n'eût pas entièrement approuvé leur projet, que de les offenser par un aveu si libre de ses sentiments? — En vérité, mademoiselle, lui répondit ingénument Henry, ce que vous dites, je l'aurais fait avec joie, mais cela n'était plus en mon pouvoir.

Miss Simmons. — Comment cela peut-il être, mon ami ? n'avez-vouspas gagné hier au soir près de treize schellings?

Henry. — Il est bien vrai, mademoiselle; mais cet argent ne m'appartenait pas : et j'en ai déjà disposé en votre nom d'une manière que vous ne condamnerez pas, j'ose i'espérer.

Miss Simmons (avec surprise). —Et comment l'avez- vous employé, mon petit ami ?

Henry. — 'Je vous l'aurais déjà dit, mademoiselle, si j'avais eu un moment pour vous entretenir sans ^ous

déranger. Daignez m'écoiUer, s'il vous plaît. Il y a une pauvre (ille qui a servi longtemps chez mon père, et qui s'est toujours conduite avec honneur. Son père et sa mère, malgré leur grand âge, avaient été jusqu'alors en état de se soutenir par leur industrie. Mais enfin le pauvre vieillard devint trop faible pour un travail journalier, et sa femme eut une attaque de paralysie. Aussitôt que la jeune fille vit que ses parents étaient tombés dans une si grande détresse, elle quitta sa place, et

alla vivre auprès d'eux pour en j)i'en(lrc soin. Elle travaille avec beaucoup d'ardeur, lorsqu'elle peut trouver

SAiNDFORD El MERTON 397

de l'ouvrage, afin de pua\oir soutenir ses parents Mais l'ouvrage ne va pas toujours ; et quoique nous leur fassions autant de bien ({u'il nous est possible, je sais qu'ils sont quelquefois embarrassés pour avoir du pain et des habits. Ainsi donc, mademoiselle, comme vous aviez eu la bonté de me dire que je pouvais disposer de cet argent pour vous connue je le \ oudrais, j'ai couru ce matin chez ces pauvres malheureux, et je leur ai donné les treize schillings en votre nom. J'ose croire que ^ous n'êtes pas fâchée de l'usage que j'en ai fait.

Miss Simmons. — Non sans doute, mon cher Henry, et je vous suis de plus fort obligée de la bonne opinion que vous avez de moi. Je suis seulement fâchée (|ue vous n'ayez pas donné cet argent comme de vousmême.

Henry. — Je l'aurais bien fait, s'il m'eût appartenu. Mais puisqu'il était à vous, je n'y avais aucun droit; et le donner en mon nom, c'était blesser la vérité. Oh non , mademoiselle !

C'était en de pareils entretiens avec miss Simmons, (|ue Henry passait la plus agréable ])artie de son temps, [)endantle séjour qu'il fit au château. La douceur et la raison de cette jeune demoiselle axaient entièrement gagné son amitié. Il la vo\ait toujours simple, affable et modeste, tandis (jue les autres n'étaient occupées (pi'à faire parade de leurs talents, et à se rengorger de leur importance. Mais ce ipii lui inspirait encore phb

(le déiioùi, c'èluille sol orgueil tlesjeime;^ eolllj)aii•MOll^ (le Tommy, qui semblaient se regarder, eu\ et ceu\ (le leur société, comme les seuls personnages do (juel- (jue conséquence (Jans le monde.

n n'avait pas conçu moins de méj)i'is pour leur niollesse et leurégoïsme. Un degré de chaleur de plus ou de moins dans la température de l'air, un retard (ia (pielques minutes pour leurs rej)as ou leurs plaisirs, le moindre rhume, la plus légère douleur, étaient des infortunes qu'ils déploraient d'une manièie si hnnen- (able, ({ue Henry les aurait pris pour les créatures les plus tendres et les plus compatissantes de l'espèce humaine, s'il n'avait observé, en même temps, qu'ils voyaient avec une indifférence profonde les plus vives souffrances de ceux qu'ils regardaient comme au-dessous d'eux. Il ne les entendait parler (pie de la bassesse et de l'ingratitude des gens du peuple, pour s'en faire un prétexte de leur refuser tout sentiment de commisération et d'humanité.

Celte injustice révoltait son cœur. — Sûrement, se disait-il à lui-même, il ne peut y avoir tant de différence entre un(; classe d'honnnes et une autre, pour autoriser (.'es insolents mépris; ou certes, s'il y avait un choix à faire, je penserais que les honunes les plus estimables sont ceux (pii cullixent la terre, et (|ui sa\ent. pourvoir aux premiers besoins de tous les autres, et non ceux (pii n'entendent rien (ju'à s'habiller à la UKjd»', à marcher sur la pointe du j)i(3(l, et à lâcher à

SANDFOKD ET MERTOX 399

lujt et à travers des inipeitiiieiices qu'ils veulent l'aire prendre pour de l'esprit.

La plus jeune partie de la société du château était alors occupée tout entière des préparatifs d'un bal, que madame Merton avait cru devoir donner pour célébrer le retour do son cher fils. On ne \ oyait sur l'escalier et dans les appartements que des marchandes de modes, des couturières, des coiffeuses et des maîtres à danser. Les jeunes demoiselles trouvaient les journées trop courtes à méditer des agréments extraoï'dinaires pour leur parure, à faire friser leurs cheveux et à tigurer des pas de danse nouveaux. Miss Sinnnons était la seule qui parut considérer a\ec froideur les ap])roches de la fête. Henry n'avait pas entendu sortir lin mot de sa bouche, qui e\])rimàt la moindre impalience poui' voir arriver ce grand jour. Au lieu des soins enq)ressés que les autres se donnaient pour \ iigurer avec éclat, il avait observé (ju'elle profitait de la dissipation de ses com])agnes pour rester seule dans sa chand)re, ou elle se renfermait plus longtenq)s (pi'à 'ordinaire. Tl u'avait osé lui demander cjuel élnii le sujet de cette retraite. 11 en fut bientôt éclairci. J^e malin même du jour où le bal de\ait se donner, mis Sinnnons vini à lui d'un air de bienveillance, et bi (lit : — .l'ai été si satisfaite l'autre joui' du compte que NOUS m'a\ez rendu des soins affectueux de lajeime lille pour ses parenls, que je me sms occupée à lui préparer en secret un petit cadeau, que je \ousseiais

ion OK L VUES D i: lU^K^UlN

obligée do vouloir bien lui porter. Je n'ai jamais clé élevée à bi'oder ou à peindie des Heurs artilicielles pour me parer : ma mère m'a seulement ai)pris (|ue l'occupation la plus douce était d'assister ceux qui ne sont pas en état de s'assister eux-mêmes.

En disant ces mots, (^lle mit entre les mains de Heiny un ])elit pa(piet (|ui contenait du linge et des babits jmur la jeune lille et les vieillards. Tenez, ajoutât-elle, je sais que vous aurez du plaisir à vous cliarger de mon message. Allez trouver ces braves gens. Voici mon adresse. Dites-leur de ne pas oublier de venir s'adresser directement à moi lorsque je serai retournée à la maison. Je me ferai un dcNoir de les soulager dans leurs j)eines autant (pie je le pourrai. Henry reçut le pa({uet, en le regardant avec des larmes de joie. Puis, relevant les yeux ^ers miss Sinmions, il crut \oir sur son visage tous les traits d'une beauté céleste, tant le sentimentde la bienfaisance peut donner d'expression à la pbysionomie.

Pendani <pic iicniN s'éloigncî à grands pas du chateau, pour rcmplii- sa douce conunission, nous a\ons le temps de ie\enii*à son ancien camarade. Hélas! (Mipcndant, cpui je crains de le présenter maintenant à vos regards! et connnent pouri'ez-\ous le reconnaître? T(Mnni\ a\ait déjà repris son caractère naturel, et contra<ié le goût le plus \if pour les scènes de dissipation (jue ses nouveaux amis lui présentaient sans cesse. Toutes les distinctions fondées sur les lumières

SANDFORD ET MERTOX 401

et la vertu, queM. Barlow avait eu tantde peine à graver dans son esprit, semblaient en être entièrement effacées. Il ne voyait personne prendre la peine d'examiner les j. rincipes qui devaient régler ses sentiments et sa conduite, tandis qu'on donnait continuellement l'attention la plus minutieuse à ce qui regardait uniquement l'extérieur. Il voyait que la négligence des premiers devoirs envers ses seml)lal)les trouvait nonseulement une excuse, mais rece\ ait même un certain degré d'approbation, pourvu qu'elle fût réunie à des dehors brillants, tandis que la plus parfaite probité, l'intégrité la plus pure étaient regardées avec froideur, et quelquefois même avec dérision, lorsqu'elles étaient dépourvues de ces frivoles avantages.

Quant aux vertus les plus nécessaires dans l'usage de la vie, telles que l'industrie, l'activité, l'économie, l'amour de ses devoirs et la fidélité à ses engagements, c'était des qualités tristes et communes, qui n'étaient bonnes, tout au plus, que pour le vulgaire. 31. Barlow, à son avis, s'était mépris évidemment sur tous les principes qu'il avait prétendu lui faire adopter.

Les hommes, disait-il, ne pouvaient trouver à satisfaire leurs besoins que dans une assiduité constante à cultiver la terre et à remplir d'autres professions utiles. C'est le travail qui les nourrit et leur procure les douceurs de la vie. Sans le iravail, ces champs fertiles, parés maintenant de tout le luxe de l'nbondance, ne seraient que des bruyères désertes ou

i02 OEUVRES DE BERQIJIN

(lo^ foi-ôfs inipénélrablos. Cos prairies qui noiirrisseni un million de troupeaux, seraient couvertes d'oau\ stagnantes qui non-seulement les rendraient stériles, mais corrompraient l'air par des vapeurs pestilentielles. Les hommes mêmes et les animaux disparaîtraient bientôt avec cette culture, (jui seule peut entretenir leur existence. C'est par cette raison, continuait 31. Barlow, que le travail est pour toute l'espèce humaine le premier et le plus indispensable de tous les devoirs, et personne ne peut s'en exempter, sans se rendre coupable envers les autres. Mais quelque vrais que ces principes fussent dans un sens c^cnéral, Tommy les trouvait si incompatibles avec la conduite et les opinions de ses nouveaux anus, qu'il ne lui était pas imssible de s'en l'aii'e l'application à lui-même.

Il y a^ait près d'un mois qu'il se trouvait au milieu d'une foule de jeunes gentilshommes et de jeunes demoiselles de son l'ang et de son âge; et loin qu'ils eussent été éle\és à produii-e (juelque chose, il voyait, ;iii «ontraire, que le grand objet de leur éducation était de leur persuader (pi'ils n'étaieni au monde que poiu' dévorer el déliiiire ce (jue les autres avaient |)roduit. Il \ oyait mémo que cette incapacité d'être utile, soil aux autres, soit à eux-mêmes, semblait être un niérile sur lefjuel chacun cherchait à se faire valoir; en sorle (pie eeliii (jiii ne pouvait exister sans avoir deux domesticpies poin exécut(M' ses mouvements, était supérieur à celui qui n'en avait (pi'un seul, mais le cédail.

en rovanclip, à celui (jui en employait qnaliv ;i eet usage. Ce nouveau système lui paraissait beaucouj) plus commode que le premier : car au lieu de se donner la moindre peine pour étendre ses connaissances et ennoblir ses sentiments, il pouvait avec sécurité satisfaire sa paresse, donner l'essor à ses passions, être fantas([ue, hautain, injuste, persotinel, inj^rat envers ses amis, indocile envers ses parents, et tout cela salis encourir le moindre l'eproche, pourvu que sa chevelure fût bien poudrée, ses boucles d'une extrême grandeur, et sa politesse bien fade et bien servile auprès des femmes.

Un jour, il csi \rai, Henry l'avait jeté dans([uel(pic embarras, en lui demandant avec naïveté quelle es[)èc(' de figure il pensait que ses noUveallX amis ain^aient pu faire dans l'armée de Léonidas, et quelles ressources auraient trouvéescesjeutiesdenioisplles tlansuneiledéserte^ où elles auraient été obligées de pourvoir ellesmêmes à leur subsistance 1 mais Tommy avait eu occasion d'apprendre c[ue rien n'attriste phis la ph\ stonomie (pi'une réflexion sensée; et tUMumc il ne pouvait ;uiirement répondre à la (piestlnii, il prit saiicmenj je jiarti de la mépriser.

Cette importante soirée, pI longtemps attendue, était enfin arrivée. On avait superbement illuminé la plus grande salle du château; et toute la compagnie s'\ rendit en foide |)our recevoir Tonmiy, qui venait de passer deux heures entières entre les mains d'un coiffeur. Il était liabill*' ce jour-là iwec une élt'i^anee o\-

4oi (ih: Il Vin: S di: mehui in

iraordinairo. .Mais co qui lui donnaii K' plus d'oiiiiicil dans toute sa parure, c'étnit une immense paire (W boucles du dernier goût, que madame Merlon avail envoyé exprès acheter à Londres, pour décorer le i)ied mignon de son fils. Il ouvrit le bal par un menuet, qu'il eut l'honneur de danser avec miss Malhilde. Quoiqu'il se fût exercé constamment depuis plusieurs jours, il commença ses premiers pas avec une certaine dé-

.(ïiffinr^

fiance. Mais il reprit bientôt son assurance naturelle au biiiil des applaudissemciils (jn'il ciilciidait retenlii' de loMif? paii-.

SANFORD ET MERTON 40r»

— Quelle charmante petite créature, disait une femme ! — Quelle taille et quelle souplesse, disait une autre ! — Que madame Merton est heureuse, s'écriait une troisième, déposséder un tel His ! il n'a besoin que de se produire un peu dans le monde, pour devenir le gentilhomme le plus accompli de toute l'Angleterre. A la fin du menuet. Tommy reconduisit sa danseuse avec une grâce qui fit extasier de nouveau toute la compagnie. Puis, avec la plus grande complaisance, il se laissa passer de main en main dans tout le cercle des dames, pour recevoir leurs embrassements et leurs éloges, comme si c'était l'action la plus glorieuse que de croiser une jambe derrière l'autre, de plier en mesure ses jarrets, et de se soutenir sur la pointe du pied.

Pendant le triomphe de son ancien camarade. Henry s'était tapi dans le coin le plus obscur du salon, d'où il observait, en silence, tout ce qui se passait devant ses yeux. Il imaginait sans peine que ses modestes habits n'étaient guère propres à figurer parmi les brillantes parures étalées sur les sièges do devant; et il ne se sentait pas la moindre inclination à se faire remarquer en aucune manière de l'assemblée. Il fut pourtant découvert dans sa retraire par M. Compton, qui, dans le même instant, forma le double projet de mortifier miss Simmons, qu'il n'aimait pas, et de livrer Henry à la risée générale. Il courut aussitôt communiquer son projet à M. Mash, (pi'on avait choisi pour

4or, «F.rVRRS DE HKUQUTN

l'olli('(» de innitre des cérémonies, el ({ui lui promit de le seconder de tout le pouvoir de son officieuse malice. M. Masli, en conséquence, alla vers miss Simmons ; et, avec toute la fïravité d'un compliment respectueux, il l'invita à quitter sa place pour danser. Malgré son indifférence pour ce genre de plaisir, miss Simmons accepta sans se faire presser longtemps.

Dans cet intervalle, M. Compton allait chercher Henry avec la même hypocrisie de politesse; et, au nom de miss Simmons, il l'engageait à danser un nieimet. Ce fut en vain que Henry l'assura qu'il n'entendait rien à cette danse, son perfide haraniiueur lui répondit que c'était pour lui un devoir indispensable de se rendre aux ordres de miss Simmons, et qu'elle ne lui pardonnerait jamais de la refuser; que d'ailleurs il suflirait de marquer tant bien que mal la ligure, sans s'inquiéter nullement de former les pas. En même temps il lui montra miss Simmons qui s'avançait de l'autre bout de la salle; et, sans lui ])ermettre de revenir de son embarras, il le prit par la main, et le conduisit auprès de la jeune demoiselle. Henry n'était pas formé dans la science sublime d'im|)oser à la crédule siMq)licité. 11 ne doutait pas que l'invitation ne lui vint de son amie; et comme rien n'était plus o|)posé à son caractère (juc de iiian(juer de complaisancîe, il crut qu'il était nécessaire de l'aller trouver pour s'ex- |)liquer avec elle. Mais ses persécuteurs ne lui en donnèrent |)as le temps. A peine l'eurent-ils placé à côté

SANDfOhD ET MKUtON 407

(le la jeune miss, qu'ils ordonnèrent mux violons de rommencer.

Miss Simmons était un peu surprise du choix du danseur dont on venait de la pourvoir. Elle n'avait jamais imaginé que la danse du menuet fût un des talents de Henry. Elle comprit aussitôt que c'était un plan concerté pour lui faire de la peine. Mais comme son cœur était étranger à tout sentiment d'orgueil, et qu'elle était pénétrée d'estime et d'amitié pour Henry, elle fit semblant de ne pas s'apercevoir du tour (pi'on prétendait lui jouer; et aux premiers sons du violon, elle commença sa révérence. Henry, de son côté, se trouvant pris, et voyant qu'il ne fallait plus songer à l'explication qu'il avait désirée, chercha du moins à se tirer d'affaire le mieux qu'il lui fût possible, mais non sans exciter un chuchotement général dans toute l'assemblée. Ce n'est pas qu'il ne jouât son rôle aussi bien qu'on pouvait l'attendre d'un enfant qui n'avait pas même su, jusqu'à ce jour, ce que c'était (ju'Uîi menuet. Soutenu par sa fermeté naturelle, et par sa présence d'esprit, les yeux sans cesse attaf.'hés sur sa danseuse, il tâchait d'imiter ses mouvements, de suivre la cadence, et de conserver tout ce qu'il pouvait delà ligure, (pioiqu'il fit des fautes assez gra\es contre la justesse et la régularité des pas. Enfin, miss Simmons, rpii n'était guère moins embarrassée que lui-même, ci (|iii souhaitait d'abréger le spectacle qu'elle donnait, nprès .*i\()ir croisé une seule fois, lui piêsenta h n ;iiii. Kciiin

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