‹ Sandford et MertonChapitre 5 sur 37 · ANDROCLÈS · texte numérisé non relu

ANDROCLÈS

Il y avait un pauvre esclave, nommé Androclès, qui était si maltraité par son maitre, que la vie lui devint insupportable. Ne trouvant point de remède à ses maux, il se dit à lui-même : il vaut mieux mourir que de vivre dans les souffrances continuelles que je suis obligé d'endurer. Je n'ai d'autre parti que de me sauver de chez mon maitre. S'il me reprend, je sais qu'il me punira d'un supplice affreux ; mais ces tourments finiront ma misère. Si je parviens à m'échapper, il me faudra vivre dans un désert qui n'est habité que par des bètes féroces; mais elles ne pourront me traiter plus cruellement que je n'ai été traité par les hommes. Oui, je m'abandonnerai à leur merci, plutôt que de trainer encore mes jours dans un misérable esclavage.

« Il prit une occasion favorable pour se dérober de la maison de son maitre, et courut se cacher dans une épaisse forêt, à quelque distance de la ville. Il ne tarda pas longtemps à sentir qu'il n'était sorti d'un

4S ŒUVRES DE BEUQUIN

jjenre de misère que pour tomber dans un autre. Après avoir erré la moitié du jour sur un sable brûlant à travers les ronces et les épines, il fut saisi de la faim, et ne put trouver de quoi la satisfaire dans cette horrible solitude. Enfin, près de mourir de fatigua et d*épuisement, il alla se coucher dans une sombre caverne qui s'offrait à ses regards. »

— Le pauvre homme! dit Henry, dont le cœur sensible ne put contenir ses mouvements à ce récit déplorable : je lui aurais donné mon dîner, je lui aurais cédé mon lit. iMais, M. Barlow, dites-moi, je vous prie, comment a-t-on la méchanceté d'en agir d'une façon si cruelle envers un de ses semblables? Et comment un homme peut-il être l'esclave d'un autre homme, et en souffrir de mauvais traitements?

— Oh! pour cela, répondit Tommy, c'est qu'il y a des gens qui sont nés gentilshommes et faits pour rommandcr, d'autres (pii sont nés esclaves et faits pour obéir. Je me souviens qu'avant de venir dans cette maison, j'avais autour de moi nombre d'hommes cl de hMiimcs noirs, (jiic mamini me disait être nés jnii(picment j)our faire ce (pii me |)laiiait. J'avais coutume de les égratigner, de les battre et de Iciu' jetci' des assiettes à la tète. Pour eux, ils n'osaient me fr.q)pcr, parce qu'ils étaient esclaves.

M. r»,Mu.ow. — Dites-moi, je vous prie, mon cher anii, comment ces gens étaient-ils devenus esclaves?

SÂNDFORD .:T MERTON 49

Tommy. — C'est que mon père les avait achetés de son argent.

M. Barlow. — En sorte que les gens qu'on achète de son argent sont esclaves, n'est-ce pas?

Tommy. — Oui, sans doute.

M. Barlow. — Et ceux qui les achètent, ont le droit de les égratigner, de les battre et de leur faire tout ce qu'ils veulent?

Tommy. — Certainement.

M. Barlow. — Ainsi donc si je vous prenais, et que j'allasse vous vendre au fermier Sandford, il aurait le droit de vous faire tout ce qu'il voudrait?

Tommy. — Non, monsieur, vous n'avez pas le droit de me vendre, et il n'a pas le droit de m'acheter.

M. Barlow. — Et ceux qui ont vendu des nègres à votre père, quel droit avaient-ils de les vendre ! Quel droit votre père avait-il de les acheter?

Tommy. — Je ne le sais pas. Tout ce que je sais, c'est qu'ils sont amenés sur des vaisseaux, d'un pays ([ui est bien loin d'ici ; et par-là ils sont vendus comme esclaves.

M. Barlow. — Mais si je vous emmenais sur un vaisseau dans un pays qui est bien loin d'ici; je pourrais donc vous vendre comme esclave par la même raison?

Tommy. — Non, monsieur, vous ne le pourriez pas, parce que je suis né gentilhomme.

M. Bahlow. — Et qa'entendez-vous par-là, s'il vous pinitr

Tommy (un peu embirrassé). — C'cst d'avoif UDG belle maison, de beaux habits, un carrosse, et beaucoup d'argent comme en a mon papa.

M. Raui.ow. — Mais votre père peut perdre tous ses biens. On voit tous les jours les personnes les plus riches tomber dans la pauvreté. Alors est-ce qu'il serait permis de vous faire esclave et de vous maltraiter?

Tommy. — Non, sans doute, ce n'est pas le droit que personne au monde me maltraite.

M. Barlonv. — Et pourquoi donc vous arrogez-vous ce droit envers vos nègres ? Ne vous souvenez- vous pas du précepte cjui doit régler la conduite de tous les hommes entre eux : « Ne faites pas à un autre ce que vous ne voudriez pas que l'on vous fit? »

Tommy. — Oui, monsieur, je me le rappelle, et vous me faites scntii' (|ue j'ai eu bien des torts. Je vous promots de ne plus maltraiter à l'avenir notre nègre Congo, comme j'avais coutume de le faire.

M. Baiilow. — Vous serez alors un très-bon enfant; mais coiiiimions notre histoire.

« A peine ce malheureux coiiiiiieiieait-il à goûter les douceurs du repos, qu'il fut réveillé par le bruit horrible des rugissements d'une béte féroce. Saisi de frayeur, il se leva iirécipitannuent pour se sauver.

Il était déjà parvenu à l'entrée de la caverne, lorsqu'il vit venir à lui un lion d'une grandeur prodigieuse, qui lui ôta l'espérance de toute retraite. Dès ce moment sa perte lui parut inévitable; mais, à sa grande surprise, le lion s'avança vers lui sans aucun signe de rage, poussant au contraire des cris plaintifs comme pour implorer du secours. Androclès, naturellement intrépide, reprit assez de courage pour examiner cet animal monstrueux, qui lui laissait tout le loisir nécessaire pour ses observations. Sa démarche était lente. Il ne pouvait s'ap} uyer que sur trois jambes, et la quatrième, qu'il relevait sous lui, paraissait extrêmement enflée. Rassuré de plus en plus par le maintien paisible de l'animal, Androclès osa marcher à sa rencontre, et lui prendre la patte comme un chirurgien prendrait le bras de son malade. Il vit alors qu'une épine d'une grosseur extraordinaire avait pénétré la plante du pied, et y causait l'enflure qu'il avait remarquée. Au lieu de s'offenser de cette familiarité, le lion la recevait avec la plus grande douceur, et semblait même l'inviter, d'un regard caressant, à le soulager. Androclès aussitôt enleva l'épine, et pressant mollement la plaie, il en fit sortir une grande abondance de sang corrompu. Dés que l'animal se sentit soulagé par cette opération, il se mit à témoigner sa reconnaissance pour son bienfaiteur, par toutes les démonstrations qu'il put imaginer. Il sautait autour de lui comme un épagneul folâtre, secouait de

52 OEUVRES l)V. RERQUIN

joie son épaisse ciinière, et lui léchait les pieds et les mains. Il ne s'en tint pas à ces expressions d'amitié. Depuis ce jour, il ne regarda plus Androclès que comme un hôte chéri ; et il n'allait plus à la chasse sans rapporter sa proie tout entière dans la caverne pour la partaîrer avec son ami.

c Androclès, pendant (|uel(|ue temps, ne s'éloigna guère do la caverne, vivant tranquille dans cet état d'hospitalité sauvage. Mais un jourcju'il errait inconsidérément dar.s le désert, il trouva une troupe de soldais envoyés à sa poursuite. H fut pris et traîné vers son maître. Les lois de ce pays étaient fort sévères contre les esclaves fugitifs. On le jugea coupahle d'avoir osé s'écliapper de sa chaîne; et en punition de ce crime prétendu, il lui condamné à être mis en pièces par

un lioi. i'ui'icux qu'on venait de prendre, et qu'on devait garder plusieurs jours sans nourriture, pour accroître sa rage par le tourment de la faim.

« Lorsque le jour marqué pour son supplice fut arrivé, on le conduisit tout nu dans une arène spacieuse, fermée de tous côtés par des barrières. Une foule immense de peuple accourut de toutes parts pour assouvir ses regards de cet horrible spectacle. Déjà l'on entendait d'affreux rugissements. Une porte s'ouvrit; et l'on vit s'élancer un lion monstrueux qui courut en avant, la crinière hérissée, les yeux enflammés, et la gueule béante comme un sépulcre ouvert. L'air fut soudain rempli de mille cris perçants auxquels succéda un silence profond. Tous les yeux étaient tournés sur la victime, dont on déplorait la destinée. Mais la pitié de la multitude fut bientôt changée en surprise, lorsqu'on vit l'animal féroce, au lieu de s'acharner sur sa proie, s'étendre d'un air soumis à ses pieds, jouer avec elle comme un chien fidèle avec son maître, ou plutôt la caresser, comme une mère qui, après de vaines recherches, retrouve son fds qu'elle a perdu. Le gouverneur de la ville qui était présent, fit appeler à haute voix Androclès, et lui ordonna d'expliquer comment une béte sauvage, de la nature la plus féroce, avait en un moment oublié sa rage, pour se changer en un animal doux et caressant. Androclès raconta à l'assemblée jusqu'aux moindres détails de son aventure. Il n'y eut personne qui ne fût étonné de ce récit,

54 OEUVRKS DE BERQUIN

etenclianié de voir (jue les animaux les plus furieux sont capables d'être adoucis par le sentiment de la reconnaissance. Toutes les voix se réunirent pour implorer du gouverneur le pardon du malheureux esclave. Sa grâce lui fut sur-le-champ accordée ; et on lui lii présent du lion qui avait deux fois épargné sa vie. »

— Oh ! s'écria Tommy, voilà une bien belle histf>irr ! Mais j(; n'aurais jamais cru que les bons pussent devenir si traitables. Je croyais qu'ils étaient comme les loups et les tigres qui mettent en pièces tout ce qu'ils rencontrent.

— Lorsqu'ils sont affamés, dit M. Barlow, ils tuent tousles animaux qu'ils peuvent atteindre; mais c'est pour s'en nourrir, car ils sont destinés à vivre de chair ainsi «pie les chiens et les chats, et plusieurs autres espèces d'animaux. Mais dès que leur faim est assouvie, rarement font-ils une boucherie inutile. C'est en cela qu'ils sont moins cruels que bien des hommes, et même que certains enfants qui tourmentent les animaux sans aucun sujet.

Hknuy. — Je pense tout à fait comme vous, monsieur; et je me souviens que me promenant, il y a quelques jours, sur le grand chemin, je vis un petit garçon (pii traitait son àne avec bien de la cruauté. Le pauvre animal était si boiteux, qu'il se traînait à peine; et son conducteur le frappait de toutes ses

forces avec un grand baton, pour le faire aller plus vite qu'il ne pouvait.

M. Barlow. — Est-ce que vous ne lui en dites rien ?

Henry. — Pardonnez-moi, monsieur. Je lui représentai combien c'était méchant. Je lui demandai s'il aimerait à être traité de cette manière par quelqu'un qui serait plus fort que lui?

Page 1