‹ Sandford et MertonChapitre 6 sur 37 · Barlow. — Et quelle réponse vous fît-il, Henry · texte numérisé non relu

Barlow. — Et quelle réponse vous fît-il, Henry

Henry. — Il me répondit que c'était l'àne de son père, qu'ainsi il avait droit de le battre, sans que personne y trouvât à redire, et que s'il m'échappait un mot de plus, il me battrait aussi.

M. Barlow. — Ha, ha! cela me paraît violent.

Henry. — Je lui répliquai que, quoique ce fût l'àne de son père, ce n'en était pas moins une grande méchanceté de le traiter si durement; que pour ce qui était de me battre, s'il s'avisait de m'attaquer, je saurais bien me défendre ; et que je ne le craignais pas, quoiqu'il fût beaucoup plus grand que moi.

M. Barlow. — Est-ce qu'il eut l'audace de vous fraj)per ?

Henry. — Vraiment, oui, monsieur : il vint avec son grand bâton pour m'en donner sur la tête ; mais j'esquivai si bien, que je le parai de mon épaule. H voulut y revenir. Je ne lui en donnai pas le temps. Je m'élançai sur lui, et le renversai par terre. Alors il se mit à pleurer, et me supplia de ne pas lui faire de mal.

M. Barlow. — Il est assez ordinaire de voir les plus méchants montrer le plus de poltronnerie. Et que fites-vous ensuite?

Hfmiy. — Je lui dis que ce n'était pas mon dessein de le gourmer; mais que, puisqu'il m'avait attaqué sans raison, je ne lui permettrais pas de se relever (ju'il ne m'eût promis de ne plus battre la pauvre bête qui reprenait haleine pendant notre combat. Il m'en donna sa parole, et je le laissai aller à ses affaires.

M. Baui.ow. — J'a|)prouve extrêmement votre conduite. Je suppose (jue le petit coquin, en se relevant, avait l'air tout aussi confus que Tommy devait l'avoir l'autre jour, lorsque le petit garçon qu'il voulait battre, l'aida à sortir du fossé.

Tommy. — 3Iais, monsieur, je ne lui cherchais pas querelle. Je ne l'aurais seulement pas menacé, s'il n'eût refusé de me renvoyer ma balle.

M. Bahi.ow. — El quel droit aviez-vous de l'y contraindre?

Tommy. — C'est (pi'il était tout en guenilles, et que moi j'étais bien habillé.

M. Baklow. — Voilà ce (pii s'appelle d'excellentes misons. Ainsi donc, si vos habits venaient à tomber en guenilles, tout homme bien habillé aurait le droit de vous donner ses ordres?

Tommy sentit à merveilhî (pi'il venait de lui échappLT une sottise; et il tâcha de la réparer, en disant :

— Mais il ne lui en coûtait rien de le faire, puisqu'il était du même côté que la balle.

M. Barlow. — Et c'est aussi ce qu'il aurait fait, selon toutes les apparences, si vous l'en aviez prié civilement. Mais les gens qui parlent toujours d'un air impérieux, trouvent peu de personnes disposées à les servir. Au reste, comme le petit garçon était dans une parure si délabrée, je suppose que vous lui offrîtes de l'argent pour l'engager à vous rendre servi.ce.

Tommy. — Non, vraiment, monsieur.

M. Barlow. — Ah ! j'entends. C'est que vous n'aviez pas d'argent dans votre bourse.

Tommy. — Je vous demande pardon. J'avais tout

celui que j'ai encore. (Montrant quelques pièces d'argent.)

M. Barlow. — C'est donc que vous pensiez qu'il .était en fonds aussi bien que vous-même ?

Tommy. — Comment aurais-je pu le penser? Il n'avait point d'habit sur son corps, ni de bas à ses jambes. Sa veste et sa culotte étaient tout en lambeaux, et ses souliers rapetassés.

M. Barlow. — Je vois clair maintenant ce que c'est qu'un vrai gentilhomme. C'est celui qui, pourvu abondamment de toutes choses, les garde pour lui seul, menace les pauvres gens de les battre, s'ils ne le servent pour rien ; et lorsqu'il se trouve réduit, malgré sa fierté, à leur devoir des services essentiels, n'en ressent point de reconnaissance, et ne leur fait

S8 (tUVRES DE BERQUIN

aucun bien on rotonr. Je })aricrais que le lion d'An-

d moles n'était pas gentilhoninie.

Toniniy I'ut si vivement affecté de ce reproche, qu'il eut peine à retenir ses larmes. Coinme il était d'un caractère naturellement généreux, il résolut dans son cœur de faire (juelques présents au petit garçon, la |)remière fois qu'il aurait le plaisir de le rencontrer. En se promenant l'après-midi du même jour, il le vit à quel([ue distance (pii cueillait des mûres sauvages sur les buissons. Il courut à lui; et le regardant avec bonté, il lui dit :

— Je voudrais bien savoir, mon petit ami, pourquoi tu es si mal vêtu? Est-ce que tu n'aurais pas d'autres habits?

Le petit Garçon. — Non, en vérité, monsieur. J'ai sept frères et sœurs, et ils ne sont pas mieux habillés que moi. Mais ce serait la moindre de nos peines, si nous avions toujours de quoi manger.

Tommy. — El jiounjuoi en manquez-vous?

■ Le petit Gauçox. — C'est que mon père est malade de la lièvre, et (ju'il ne pourra travailler de toute la moLsson. Ma mère dit (jue nous ne pouvons pas manquer de mourir de faim, si le bon Dieu ne vient à notre secours.

Tommy ne prit pas le temps de lui répondre, et courut de toutes ses forces vers la maison, d'où il repartit aussitôt, chargé d'un gros morceau de pain et d'un pa<|uet de ses propres habits. — Tiens, dit-il,

mon petit ami, tu m'as rendu service, voilà du pain. Je te donne aussi ces habits, parce que je suis gentilhomme, et que j'en ai beaucoup d'autres encore.

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Rien ne peut égaler la joie qui éclata dans les yeux du petit garçon en recevant ce cadeau, si ce n'est le plaisir que Tommy ressentit en goûtant, pour la première fois, la douceur de satisfaire les mouvements de la reconnaissance et de la générosité. Sans attendre la fin des remercîments qu'on lui prodiguait, il s'en re-

luurna tout joyeux ; et ayant rencontré M. Barlow, il lui raconta d'un air transporté ce (ju'il venait de faire. M. Barlow lui répondit froidement : — Avant de donner vos hal)i(s au petit garçon, il me semble que vous auriez dû savoir si vos parents voudraient vous le permettre. Quant à mon pain, quel droit aviez-vous de le donner sans mon consentement?

Tommy. — C'est que le petit garçon m'a dit qu'il avait faim, et que ses frères et sœurs n'avaient pas plus à manger que lui. Vous saurez que leur père est malade, absolument liors d'état de travailler.

M. Barlow. — C'était une raison assez touchante pour vous engager à donner ce qui vous appartient, mais non ce qui appartient à un autre. Que diriez-vous si Henry, pour faire une bonne œuvre, s'avisail de disposer de vos effets, sans votre permission?

Tommy. — Je n'aimerais point cela du tout; et je comprends que j'ai fait encore une sottise.

M. Baulonv. — Je suis charmé de voir que vous le sentez. Voici une petite histoire que vous ne ferez pas mal de lire à ce sujet.

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