‹ Sandford et MertonChapitre 7 sur 37 · CYRUS · texte numérisé non relu

CYRUS

Cyrus était ills d'un roi puissant. Il avait plusieurs maîtres, que Cambyse, son père, avait chargés de lui apprendre surtout à distinguer le bien du mal, et à

pratiquer la justice. Un soir Cambyse lui demanda ce qui lui était arrivé dans la journée. J'ai été puni, lui répondit Cyrus, pour une sentence injuste que j'ai prononcée. En me promenant avec mon gouverneur, nous avons rencontré deux jeunes garçons, dont l'un était grand et l'autre petit. Celui-ci avait une robe trop longue pour sa taille : celui-là, au contraire, en avait une qui lui descendait à peine jusqu'aux genoux, et dont les manches semblaient le serrer. Le grand garçon avait d'abord proposé au petit de changer de vêtements, parce qu'alors chacun d'eux en aurait un qui lui conviendrait mieux que celui qu'il portait. Mais le petit garçon n'a pas voulu accéder à cet arrangement; sur quoi le premier lui a pris sa robe de force, et lui a donné la sienne. Ils en étaient à se dis- ])uter, lorsque nous sommes arrivés. Ils sont convenus de me prendre pour juge de leur querelle. J'ai décidé que le petit garçon se contenterait de la petite robe, et que le grand garderait la plus longue. Voilà le jugement pour lequel mon gouverneur m'a puni. — Comment, lui dit Cambyse, est-ce que la robe courte ne convenait pas mieux au petit garçon, et la plus longue au plus grand ? — Oui, mon père, répondit Cyrus : mais mon gouverneur m'a fait sentir que je n'avais pas été nommé pour décider laquelle des deux robes allait le mieux à la taille de chacun des jeunes garçons, et s'il était juste que l'un osât s'emparer de la robe de l'autre sans son consentement. C'est pourquoi

bi ŒUVRES DE BERQUIN

je reconnais que ma sentence était d'une grande injustice, et (jue j'ai bien mérité d'être repris. i>

Au moment où cette histoire venait de finir, ils furent surpris de voir un petit garçon déguenillé s'avancer vei^ eux avec un paquet de bardes sous le bras. Ses yeux étaient meurtris, son nez enflé, et sa chemise, teinte de sang, tenait à peine sur son corps, tant elle était déchirée. 11 vint droit à Tommy, et jeta le paquet à ses pieds en lui disant : — Tenez, mon petit monsieur, reprenez vos habits. Je souhaiterais (ju'ils fussent au fond du fossé d'où je vous ai retiré, plutôt que d'avoir été sur mon dos. Je vous promets bien de ne me couvrir de ma vie de ces malheureux vêtements, quand je devrais rester nu. — Que veut dire cela, lui demanda 31. Barlow, qui comprit aussitôt qu'il lui était arrivé quelque mésaventure au sujet du présent de Tommy? — Monsieur, reprit le petit garçon, ce petit monsieur s'était mis en tête de me battre, parce que je ne voulais point lui renvoyer sa balle. Ce n'est pas que je ne l'eusse renvoyée de tout mon cœur, s'il m'en eût prié poliment; mais quoique je sois pauvre, je n'entends pasqu'il me parle en maître, et (\u"\\ s'avise de me traiter, connue l'on dit «lu'il traite son nègre Congo. Une haie nous séparait. Il a Noulu l'onjaniber pour arriver jusqu'à moi. Mais au lieu de sauter par-dossus, il a roulé dans un fossé où il serait encore, si je fk; lui avais donné la main

pour en sortir. C'est pour cela qu'il m'a donné ses habits, sans que je lui eusse rien demandé pour ma peine. Sot que je suis, de les avoir mis sur mon corps! Je devais bien sentir que des habits de soie n'étaient pas faits pour un paysan. Tous les petits garçons du village se sont mis à me suivre avec des huées, en m'appelant Faraud. Le fils du tanneur m'a jeté une poignée de boue qui m'a éclaboussé de la tète aux pieds. J'ai voulu le punir. Ils se sont tous mis après moi, et m'ont accommodé de la manière que vous voyez. Ceci n'est rien; mais je ne voudrais pas être une seconde fois appelé Faraud pour les plus beaux habits du monde. C'est pourquoi je suis venu chercher ce petit monsieur, pour lui rendre ses bardes. Les voilà : qu'il les reprenne. Je craindrais d'y toucher du bout de l'ongle.

M. Barlow questionna le petit garçon sur la maladie et la pauvreté de son père, et lui demanda où il habitait. Il dit ensuite à Henry qu'il enverrait des vivres à ce pauvre homme, s'il voulait se charger de les lui porter. — Je ne demande pas mieux, répondit Henry, quand ce serait dix fois plus loin encore. M. Barlow rentra dans la maison pour donner des ordres à ce sujet.

Dans cet intervalle. Tommy, qui avait regardé quelque temps en silence le petit garçon, lui dit : — Ainsi donc, mon pauvre enfant, tu as été battu, parce que je t'ai donné mes habits ? J'en suis bien fâché, je t'as-

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ç,[xro. — Je vous remercie, mon cher monsieur, mais il n'v a plus de remède. Je sens bien que vous ne vouliez pas me faire de la peine ; et je ne suis pas une poule si mouillée, que je me lamente pour quelques coups de poinj:;. Ainsi, je vous souhaite le bonsoir. Adieu. C'est sans rancune.

Tommy, apiès l'avoir suivi quelque temps des yeux, dit à Henry : — Je voudrais bien avoir des habits que le petit garçon \)ùi porter, sans se faire encore des affaires. Il a tout l'air d'un bon enfant, et j'aurais, je crois, du plaisir à l'obliger. — Tu peux le faire aisément, lui répondit Henry. Il y a ici tout prés, dans le village voisin, une boutique où l'on vend des habits tout fails pour les pauvres. Tu as de l'argent; tu peux en acheter.

Toiiiiiiy voulait y courir dans l'instant même; mais comme; la nuit s'approchait, Henry le fît consentir, malgiv sf)n impatience, à remettre ses projets de bienfaisance au lendemain.

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