LES DEUX FRÈRES
« Au i<'iiq)soù les Espagnols s'embarquaient en foule jiniii \v P('i(»u, à dessein d'exj)loiter les mines d'or et d'argeni «piOii \eiunt d'y décou\rir, un jeune gentilhonmie, iKuiimé Pizaire, s'enq)ressa, connue les autres, de chercher la fortune j)ar cette voie. 11 avait un frère aine jiour lequel il avait toujouis eu une extrême affeciion. 11 fut le trou\ej-, lui connnuniijua son projet, et le conjura instamment de le suivre, en lui j)rometlanl la m<jilié des richesses qu'ils parviendraient à se procurer. Alonzo, son frère, était un homme sage et modéré dans ses désirs. Celte entrepiise lui parut une folie ; et il n*é])argna rien pour en dissuader son frère.
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en lui peignant les dangers auxquels il s'exposait, et l'incertitude de ses succès. Enfin, voyant que toutes les représentations étaient inutiles, il lui promit de l'accompagner, mais en protestant qu'il ne prétendait à aucune portion dans les trésors qu'on pourrait acquérir. Il ne demanda d'autre faveur que d'avoir une place dans le vaisseau pour son bagage et pour ses domestiques. Pizarre alors vendit tout ce qu'il possédait en Espagne, fit construire un navire, et s'y embarqua avec d'autres aventuriers, animés par l'espérance d'une rapide fortune. Alonzo n'avait pris avec lui que des charrues, des herses et d'autres instruments de labourage, avec des pommes de terre, du blé et quelques semences de divers légumes. Pizarre tiouva que c'étaient d'étranges préparatifs pour une pareille expédition ; mais comme il ne voulait pas avoir de différend avec son frère, il se garda bien de lui en rien dire. Après avoir navigué quelques jours avec un vent favorable, ils relâchèrent dans un port où l'on s'arrête ordinairement pour renouveler ses provisions. Pizarre y acheta une grande quantité de pioches et de pelles pour creuser la terre, avec d'autres ustensiles propres à fondre et à raffiner l'or qu'il s'attendait à trouver. 11 fit aussi une nouvelle recrue d'ouvriers pour le seconder dans son travail. Alonzo, au contraire, se contenta d'acheter quelques moutons, deux paires de bœufs, et assez de fourrage pour les nourrir jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au terme de leur
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\«tvngo. Leur navigation fut très-licurcuse, et ils dôbai(|uèrent tous en parfaite santé sur les côtes de rAniéi'icjue. Alonzo ditalois à son frère, que n'ayant v\\ (l'aiiirc dessein (jue de lui tenir compagnie dans la traversée, il voulait rester sur le bord de la nner avec ses doniesti(|ues et son troupeau, tandis que lui et ses compagnons iraient à la recherche de l'or. Il ajouta que, lorsqu'ils en auraient ramassé autant qu'ils le désiraient, ils le trouveraient toujours disposé à s'en retourner avec eux dans leur patrie. Pizarre se mit en marche le lendemain. La résolution de son frère lui inspirait un si grand mépris, (pi'il no put s'empét^her de l'exprimer à ses compagnons. — J'avais toujours pensé, leur dit-il, (pie mon frère était un homme de sens. Il jouissait même de cette réputation en Espagne. Je vois maintenant qu'on s'était étrangement trompé >\iv son compte. 11 vient ici s'occuper de ses moutons cl de ses bœufs, comme s'il vivait tranquillement sur sa ferme, et qu'il n'eût rien à faire qu'à tracer des sillons. Pinu' nous, j'espère (pie nous saurons mieux enqiloyer notre temj)S. Venez, venez, mes amis : nous serons bientôt riches pour le reste de notre vie. Tous les a\enturiers applaudirent à son discours. Il n'y eut (pi'un \i('U\ Ksj)agnol cpii bianla la tête, en lui disant que H»n frère n'était j)eut-étre pas si fou (ju'il se l'était
nnagme.
« Ils s'avancèrent par des marches forcées dans le pays, obligés quehjuefois de traverser des rivières à
la nage, de gravir sur des montagnes, et de s'enfoncer dans des forets qui n'avaient point de routes frayées, tantôt dévorés par l'ardeur brûlante du soleil, et tantôt mouillés jusqu'aux os par des pluies orageuses. Quoi qu'il en soit, ces difficultés ne les empêchèrent point de fouiller en j)lusieurs endroits. Leurs recherches furent longtemps inutiles. Ils eurent enfin le bonheur de trouver une mine d'or abondante. Ce succès ranima leur courage, et ils continuèrent de travailler jusqu'à ce que leurs vivres fussent consommés. Ils ramassaient chaque jour une grande quantité d'or; mais ils n'avaient que bien peu de chose pour apaiser leur faim. Ils étaient réduits à se nourrir de racines et de fruits sauvages. Cette triste ressource vint même bientôt à leur manquer. La plupart moururent^ épuisés de fatigues et de besoin. Les autres eurent à peine la force de se trainer jusqu'à l'endroit où ils avaient laissé Alonzo, portant avec eux cet or qui leur avait fait souffrir tant de misère.
c( Dans cet intervalle, Alonzo, qui avait prévu les suites naturelles de leur entreprise, s'était occupé sans relâche d'un travail bien plus heureux. Il avait découvert une plaine, dont le sol était extrêmement fertile et qu'il avait labourée avec ses bœufs, aidé du secours de ses domestiques. Toutes ses semences avaient prospéré au delà de son espoir, et il venait de recueillir une riche moisson. Il avait conduit son troupeau dans une belle prairie sur le bord de la mer. Chacune
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de SCS brebis bii avail donne deux agneaux. Dans ses nionienls de luisii-, il a\ ait employé ses domestiques à pèeiier du poisson, (ju'ils avaient ensuite ])réparé avec du sel leeueilli sur le rivage : en sorte qu'au retour de Pizarre, ils se trouvaient abondamment fournis de louies sortes de j)rovisions.
« Alonzo rerut son frère avec la joie la plus vive, et lui demanda quel était le succès de ses travaux. Pi/arrc lui K'jiondit (pi'il avait ramassé une quantité d'or immense, mais (|u'il avait perdu la plus giande |)artie de SCS com|)agnons ; (pie le reste était |)rès de mourir de faim, et cpic lui-même depuis deux jours n'avait pris
d'autre nourriture que des racines et de Técorce d'arbre; il finit, en le priant de leur faire servir tout de suite à manger. Alonzo répliqua froidement, qu'il avait expressément déclaré ne vouloir aucune part dans les trésors que Pizarre pourrait acquérir, et qu'il était fort étonné que Pizarre prétendît avoir la sienne dans les fruits qu'il avait eu tant de peine à tirer du sein de la terre. Mais, ajouta-t-il, si vous voulez échanger de votre or contre mes provisions, nous pourrons nous arranger ensemble. Pizarre trouva cette condition bien dure dans la bouche de son frère. Cependant, comme ses compagnons et lui mouraient de faim, il fut obligé d'y souscrire. Le prix qu'exigeait Alonzo pour la moindre fourniture était si exorbitant, que Pizarre eut bientôt dépensé tout l'or qu'il avait recueilli, à se procurer seulement les choses les plus nécessaires à sa subsistance. Son frère alors lui proposa de se rembarquer pour l'Espagne dans le vaisseau qui les avait amenés, d'autant mieux que les vents et la saison se trouvaient extrêmement favorables. Mais Pizarre, en lui lançant un regard furieux, lui dit, que puisqu'il avait eu la barbarie de dépouiller un frère du fruit de ses travaux, il pouvait s'en retourner tout seul; que pour lui, il aimait mieux périr sur ce rivage désert, que de s'embarquer avec un homme si dénaturé. Au lieu de s'offenser de ces reproches, Alonzo jeta tendrement les bras autour du cou de son frère, et lui tint le discours suivant : — Avez-vous pu croire, mon cher
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PizaiTC, que je voulusse réellement vous priver de ce qui vous a coïKé tant de peines et de périls? Périsse tout l'or do l'univers, avant que je sois capable d'une telle conduite envers mon frère! Je n'ai voulu (juc \ (Uis guérir de votre ardeur aveugle pour les richesses. Vous nié|)risiez ma prévoyance et mon industrie. Vous imaginiez follement que rien ne pouvait man(juer à celui (jui avait de l'or. Vous avez vu cependant que tout <*elui (jue vous avez amassé ne pouvait vous empêcher de périr de besoin. J'espère que vous êtes devenu plus sage. Reprenez donc ces trésors, dont vous avez appris à connaître aujourd'hui la misérable valeur.
« La sagesse d'Alonzo ])orta la lumière dans l'esprit (le Pizarre; et une générosité si i)eu attendue pénétra son cœur de la plus vive reconnaissance. Il reconnut, par l'épreuve (ju'il venait de faire, combien l'industrie l'emporte réellement sur une vaine richesse. Ce fut niuiilem(?nt (pi'il sollicita plusieurs fois son frère d'ac- (•t'|K«'i- la moitié de ses trésors; Alonzo les refusa toujours, en disant (pic (('lui (pii savait forcer la terre «à lui (burner tous les fruits dont il avait besoin pour se nourrir, n'avait lien de j)Ius à désirer. »
Km \(''ri!é, dit 'romniy, loistpie riiistoire fut achevée, il me semble (\iw. cet Alonzo était un homme bien sensé. Sans lui, son here cl (ous ses compagnons allaient moui il (je riiiiii. Mais ils ne se sont vus réduits à cette extrémité (|ue parce (ju'ils étaient dans un pays
désert. Un tel malheur ne leur serait jamais arrivé en Angleterre. Ici, pour la moindre partie de leur or, ils auraient pu se procurer autant de pain qu'il leur en aurait fallu pour vivre.
M. Barlow. — Est-ce qu'on est sur d'être toujours en Angleterre, ou dans tel autre pays où l'on puisse acheter du pain ?
Tommy. — Je le crois, monsieur.
M. Barlow. — Gomment, est-ce qu'il n'y a pas de pays dans le monde où il n'y ait pas d'habitants, et où il ne vienne pas de blé?
Tommy. — Vous avez raison ; quand il n'y aurait que celui où nous avons vu tout à l'heure ces deux frères dans votre histoire.
M. Barlow. — Et il y en a beaucoup d'autres comme celui-là, je vous assure.
Tommy. — Oui, mais on n'a pas besoin d'y aller. On n'a qu'à rester chez soi:
M. Barlow. — Il ne faut donc jamais mettre le pied dans un vaisseau. Or, qui peut répondre de n'y être pas obligé une fois en sa vie ! Vous êtes bien jeune encore, et cependant vous avez fait un grand voyage sur mer. Il pouvait vous arri\er un malheur tout comme à un autre, quehjue gentilhomme que vous puissiez être.
Tommy. — Et quel malheur, monsieur, je vous prie?
M. Barlow. — Celui de \oir briser votre vaisseau
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sur une côte inhabitée. Et alois (luand vous seriez é('haj)|)é au uaufiagc, comment auriez-vous fait pour vous nourrir?
Tommy. — Quoi ! j'ai couru ce danger? Est-ce que de pareils accidents arrivent quelquefois?
M. Barlow. — Il y en a des exemples sans nombre. Je ne vous citerai que celui d'un nommé Selkirk, dont on nous a raconté les aventures sous le nom de Robinson. Il ne tient qu'à vous de les lire. Vous y verrez comment il fut obligé de vivre plusieurs années dans une ile déserte.
Tommy. — Voilà qui est extraordinaire. Et comment fit-il pour soutenir sa vie?
M. Barlow. — Il fut d'abord réduit à se nourrir de racines et de fruits sauvages; puis avec quelques grains de blé (ju'il trouva dans les débris du vaisseau, il se procura au bout de quelques mois de belles moissons. Eidln il se fit un troupeau de chèvres sauvages, qu'il était venu à bout de prendre, et dont il apprivoisa les petits.
Tommy. — Est-ce (|u'une manière de vivre si triste ne le fit pas bientôt mourir ?
M. Barlow. — Au contraiie, il ne se porta jamais si bien de sa vie. Vous le verrez un jour en lisant ses aventures. Mais une histoire encore plus extraordinaire, c'est celle de quatre matelots russes qui se virent abandonnés sur la côte du Spitzberg, où ils furent obliges de vivre plusieurs années.
Tommy. — Qu'est-ce que le Spitzberg, monsieur, je vous prie?
M. Barlow — C'est un pays bien reculé dans le Nord, qui est toujours couvert de neiges et de glaces, tant le froid y est rigoureux. Il ne croit que de la mousse sur ceëol aride; et à peine la terre y nourritelle quelques animaux. Outre cela, il y règne une obscurité continue pendant une partie de Tannée, et l'abord en est presque interdit aux vaisseaux. Il est impossible de concevoir un séjour plus affreux, et où il soit plus difficile de supporter les misères de la vie. Cependant quatre hommes ont lutté victorieusement pendant plusieurs années contre toutes ces horreurs, et trois d'entre eux sont retournés sains et saufs dans leur pays.
Tommy. — Cela doit composer une histoire bien étrange. Je donnerais tout au monde pour la savoir.
M. Barlow. — Il ne vous en coûtera pas tout à fait si cher. La première fois que je la lus, elle me lit tant d'impression, que j'en recueillis les particularités les plus intéressantes. Je me fais un plaisir de vous les communiquer. Les voici. Mais il faut d'abord vous apprendre que le froid est si âpre sous ces climats, que la mer y est couverte de glaces énormes, qui menacent quelquefois les vaisseaux de les écraser dans leur choc, ou de les envelopper si étroitement de toutes parts, qu'ils ne soient plus capables de s'en tirer. Vous pouvez maintenant vous former une idée
•10 (ii-:rviu:s m: iœuquin
do la siuiaiioiî désastreuse où se trou\a un vaisseau russe (jiii iiM\iguait surces mers, et qui se vit tout à coup eniprisoiuié entre des montagnes de glaces, qui s'élevaient plus haut que ses mâts. C'est ici (pie couïmence mon extrait; et vous pouvez le lire :