SA.NG
242 MALADIES DU SANG ET SYNDROMES HÉMATOLOGIQUES
dans l'organisme d'un microbe spécial. En réalité aucune de ces hypothèses n'a pu être établie sans conteste et sa nature est encore indéterminée.
III. — Syndromes paraleucémiques voisins de la leucémie aiguë.
Parmi ces syndromes, nous décrirons seulement le chlorome, dont la symptomatologie se rapproche à la fois de celle de la leucémie et de celle du cancer.
Le chlorome ou cancer vert d'Aran est caractérisé par la présence de tumeurs, d'une teinte verte qui est à l'origine du nom qu'on lui a donné.
Cliniquement, il présente comme symptôme essentiel la présence de néoformations assez molles, disséminées sur le squelette et en particulier sur les os du crâne, produisant une tuméfaction des régions temporales et occipitales, de l'exophtalmie, de la surdité.
Ces tumeurs sont verdâtres à la coupe et ressemblent à une « pâte à la pistache ». La même teinte se retrouve dans la moelle osseuse et dans les foyers de généralisation occupant le foie, la rate, les reins, les ganglions.
Leur développement s'accompagne d'anémie, de fièvre, d'affaiblissement de l'état général.
L'affection est à marche rapide et se termine par cachexie.
L'examen du sang montre généralement une augmentation du nombre des globules blancs, mais moins élevée que dans les leucémies aiguës. On y voit, comme dans ces dernières, une prédominance de grands lymphocytes, avec, suivant les cas, association soit de lymphocytes, soit d'éléments granuleux, myélocytes et polynucléaires.
A l'examen histologique, les tumeurs, localisées ou diffuses, sont composées des éléments cellulaires des tissus hématopoïetiques, avec prédominance, comme dans le sang, tantôt d'éléments non granuleux (chloromes lymphoïdes), tantôt d'éléments granuleux (chloromes mijéloïdes).
L'affection est rare, se montre surtout, mais non exclusivement, chez les enfants.
Non seulement son étiologie, mais sa nature même sont indéterminées. Pour les uns, elle serait de nature cancéreuse, et pour les autres elle doit rentrer dans le groupe des leucémies. Pour d'autres enfin elle serait due à une association de sarcome et de leucémie.
TRAITEMENT DES LEUCÉMIES 243
TRAITEMENTS DES LEUCÉMIES ET DES SYNDROMES PARALEUCÉMIQUES
Le traitement hygiénique du leucémique doit être institué tout d'abord, et se montre d'une incontestable utilité.
Le repos doit être prescrit au malade, ou tout au moins la suppression de toute fatigue, de tout surmenage physique et intellectuel. La vie au grand air, l'hydrothérapie appliquée prudemment, contribuent à lutter contre la tendance à l'anémie.
On se rappellera, d'autre part que les affections broncho-pulmonaires, et d'une façon plus générale toutes les maladies infectieuses, prennent chez lui une allure d'ordinaire grave. On le surveillera donc particulièrement au point de vue des refroidissements et de toute possibilité de contagion : le séjour avec un tuberculeux en particulier devra être soigneusement évité. Il convient desavoir aussi que la vaccination peut provoquer chez eux des accidents graves et m 'me mortels (F. Ramond, Jacquelin et Borrien).
Mais ces précautions, si elles contribuent à retarder l'issue fatale de la leucémie, ne peuvent en empêcher l'évolution progressive. Aussi de nombreux traitements ont-ils été essayés et préconisés, qui ont donné, nous allons le voir, des résultats très différents.
Les uns, plus anciens, sont d'une efficacité très contestable.
L'arsenic, employé sous différentes formes et par différentes voies, peut donner une légère amélioration de l'état général, avec augmentation du nombre des globules rouges et de l'hémoglobine. Mais la splé nomégalie et la leucocytose, malgré l'assertion de quelques auteurs, ne paraissent guère influencées par son emploi.
L'opothérapie splénique ou médullaire, la quinine, le fer, les injections de toxines microbiennes, de sérums leucotoxiques, médications basées sur différentes hypothèses pathogéniques très plausibles, n'ont en réalité donné que des résultats passagers ou douteux.
De même les eaux minérales chlorurées sodiques ou iodurées ne donnent guère d'améliorations réelles. Un peu plus utiles peuvent être les eaux de La Bourboule, qui agissent surtout par l'arsenic.
Il en est tout autrement de ce que l'on peut appeler les traitements modernes de la leucémie, radiothérapie, radium, benzol ou benzène.
Radiothérapie. — Les premiers essais de radiothérapie dans les leucémies remontent à la découverte de ces rayons, et furent basés sur les constatations que l'on venait de faire de leur pouvoir destructeur.
244 MALADIES DU SANG ET SYNDROMES HÉMATOLOGIQUES
Il était donc logique d'envisager la possibilité de diminuer sous leur influence le volume de la rate ou des ganglions hypertrophiés.
L'expérience confirma cette hypothèse, et vint montrer que les effets de la radiothérapie, dans les différentes variétés de leucémie, se font sentir à la fois sur l'état général, sur les organes hypertrophiés, enfin sur la composition du sang.
L'état général se modifie heureusement : l'appétit renaît, la fièvre, les œdèmes, la dyspnée diminuent ou disparaissent, le poids augmente, les forces reprennent; chez la femme la menstruation se rétablit.
Dans la leucémie myéloïde, la rate diminue de volume, en même temps que s'atténuent la gêne ou les douleurs dues à sa tuméfaction. Cette réduction progressive, et d'ailleurs lente, peut ramener en quelques mois l'organe à son volume normal.
Les adénopathies de la leucémie lymphatique sont plus rapidement influencées : dès la première séance de radiothérapie l'action est manifeste, la périadénite disparaît : au palper, on peut isoler les ganglions.
Les modifications du sang portent sur les globules rouges et sur les globules blancs.
Les hématies et la quantité d'hémoglobine augmentent progressivement, et peuvent revenir en quelques semaines ou en quelques mois à l'état normal.
Les globules blancs, au contraire, se modifient en sens inverse. Leur nombre baisse après chaque séance, et se rapproche du nombre physiologique : dans certains cas même cette diminution peut aller jusqu'au-dessous du nombre normal, et l'on arrive à constater l'existence paradoxale de leucopénie.
Quant à la formule leucocytaire, elle se modifie également. Dans la leucémie myéloïde, ce sont les myélocytes et les éosinophiles qui tendent à disparaître, en même temps que les hématies nucléées : ces différents éléments anormaux deviennent alors rares ou absents, et, par ce caractère encore, le sang tend à se rapprocher de l'état normal.
Par contre, dans la leucémie lymphoïde, la prédominance de lymphocytes persiste, et, même si le nombre total des leucocytes est redevenu normal, on constate encore une lymphocytose notable, qui descend rarement au-dessous de 80 à 70 p. 100.
Ce traitement par la radiothérapie, d'apparence si efficace, donnet-il constamment des résultats heureux, et ces résultats sont-ils définitifs ?
Il n'en est malheureusement ainsi, ni pour l'un, ni pour l'autre point de vue.
Dans la leucémie lymphatique, on peut compter sur une améliora-
TRAITEMENT DES LEUCÉMIES 245
tion dans la proportion de 2 cas sur 3. Elle est d'autant plus probable que le traitement est commencé plus tôt. Par contre, quand l'anémie est déjà notable, les chances de succès diminuent. Si la fièvre persiste, c'est que le traitement sera impuissant. Les améliorations, parfois équivalentes à de véritables guérisons, peuvent persister pendant quelques mois et même davantage, à la condition que les malades soient surveillés attentivement, et qu'à la moindre apparence de rechute on procède à de nouvelles séries d'irradiations.
C'est surtout dans la leucémie chronique myéloïde que les succès sont les plus constants, les améliorations les plus complètes et les plus durables. L'augmentation des hématies est le principal critérium de l'amélioration. Un cas est demeuré sept ans sans récidive (Barjon).
Mais tôt ou tard cette récidive finit par se montrer, et à chaque récidive l'efficacité de la radiothérapie diminue.
Quant aux leucémies aiguës, leur évolution rapide, en quelques semaines, explique l'impossibilité d'obtenir un résultat appréciable.
Les détails de technique, qui d'ailleurs se modifient et se perfectionnent de jour en jour, ne peuvent trouver ici leur place.
Disons simplement que, dans la forme lymphoïde, on irradie les paquets ganglionnaires les uns après les autres, y compris les profonds (mfdiastinaux, mésentériques) ; dans la forme myéloïde, il faut avant tout irraaier la rate et de plus les os à moelle rouge (sternum, côtes, vertèbres, épiphyses des os longs). En ce qui concerne le nombre, le rapprochement des séances, il n'y a pas de règle absolue. En tout cas, les résultats doivent être contrôlés par des examens répétés du sang.
Il faut savoir aussi que ce traitement n'a pas toujours, il s'en faut, des effets réguliers. On a cité des cas où il demeure impuissant pendant des mois, pour manifester subitement son efficacité au moment où l'on se dispose à l'abandonner. On a vu des malades succomber alors qu'ils présentaient toutes les manifestations d'une amélioration marquée.
Quoi qu'il en soit, il doit être rigoureusement appliqué dans tous les cas.
Quant au mécanisme d'action de la radiothérapie, il est encore indéterminé : porte-t-il sur les organes hématopoïétiques, sur le sang circulant, sur un agent pathogène microbien ou parasitaire ? est-il producteur de leucolysincs ? Toutes ces théories ont été défendues, mais aucune d'elles ne peut être définitivement adoptée»
Radiumthérapie. — Des expériences d'Aubertin et Delamarre ayant montré la similitude d'action sur le sang des rayons X et du
radium, ce dernier a été essayé dans les leucémies, en particulier dans des cas où la radiothérapie avait échoué.
D'une étude de Rénon, Degrais et Desbouis, il résulte que la radiumthérapie a une action immédiate extraordinairement puissante sur la leucémie myéloïde, quand on utilise sur la rate des doses massives de sulfate de radium, appliquées pendant 24 ou 48 heures et réparties sur une surface de 500 à 600 centimètres carrés. L'effet se prolonge
Fig. 18. — Splénomégalic de la leucémie myéloïde et sa diminution
sous l'influence du traitement par le radium.
(D'après Rénon, Degrais et Desbouis.;
A gauche : Dimensions de la rate, avant l'irradiation de l'organe; — Au milieu : Dimensions de la rate, après quatre applications de radium sur la région splénique, soit après cinquante et un jours de traitement; — A droite : Dimensions de la rate après cinq applications de radium sur la région splénique. soit après six mois de traitement et quatre mois après la dernière application de radium. La rate, devenue normale, n'est plus perceptibl e dans l'abdomen.
ensuite de 8 à 20 jours après les applications : on voit des rates, qu occupent toute la cavité abdominale, diminuer de volume et fondre rapidement pour arriver à leur volume normal après 3, 4 ou 5 applications (fig. 18 . Le nombre des globules blancs tombe ; la formule leucocytaire se transforme ; les myélocytes disparaissent. Après 3 ou 4 séances, le nombre des globules blancs redevient normal, s'abaissant même parfois au-dessous du chiffre physiologique. Le nombre des globules rouges s'élève. L'état général se transforme à vue d'œil, la fièvre disparaît, le poids augmente, les forces reviennent rapidement.
TRAITEMENT DES LEUCEMIES 247
Après 4 à 6 semaines de traitement, le malade semble guéri. En réalité, il ne l'est pas : la guérison n'est qu'apparente. Plusieurs semaines ou plusieurs mois après cessation du traitement, les signes de la leucémie reparaissent. Les globules blancs augmentent de nombre, la formule redevient myélocytaire, la rate augmente à nouveau de volume. Si l'on recommence la radiumthérapie, son action n'est plus la même ; les chutes de nombre des leucocytes sont moins grandes, la diminution de la rate est plus longue à s'effectuer. Il s'est produit une accoutumance au radium ; celui-ci finit par n'avoir plus d'action et le malade peut succomber au bout d'un temps variable, parfois plus de 2 ans après le début du traitement.
Il faut signaler qu'à la suite de chaque application, il existe des crises de diarrhée qui durent de 1 à 3 jours.
En somme, ce traitement donne des effets assez comparables aux rayons X : amélioration de l'état général, augmentation des hématies, retour à la leucocytose normale. Mais ces effets sont, ici aussi, passagers ; les récidives se montrent après quelques mois, et le traitement appliqué de nouveau perd toute efficacité. Il n'est pas douteux cependant que l'on obtient par lui une notable survie.
Peut-on dire qu'il lui soit supérieur ; Certainement non. Mais il donne des résultats extraordinairement rapides, puisqu'on a pu obtenir en 30 jours, après 4 ou 5 applications, la rétrocession complète des accidents. D'autre part, il présente un autre avantage : c'est d'être facilement applicable chez des malades non transportables.
Emploi du thorium et du benzol. — Signalons enfin des médicaments d'usage plus récent encore, le thorium X, le benzol, les métaux colloïdaux.
Le thorium X est dérivé du thorium, lequel provient des résidus de la fabrication des manchons à incandescence. C'est un corps radioactif, soluble dans l'eau, par conséquent susceptible d'être employé en injections hypodermiques ou intra-veineuses. Il se fixe d'une façon élective dans la moelle osseuse et la rate. Son action sur les leucocytes paraît être la même que celle de la radiothérapie. Les rares observations publiées ne sont pas très favorables; après un succès momentané on a dû avoir recours aux rayons, qui se sont montrés efficaces. D'autre part cette substance perdrait rapidement ses propriétés, et devrait donc être utilisée peu après sa fabrication (1 à 2 jours), ce qui en rend l'emploi difficile.
Quant au benzol ou benzène, qui est expérimentalement un destructeur énergique des leucocytes, il s'est montré plus efficace que le précédent
dans les leucémies. Dans la plupart des cas, on a noté une diminution considérable des leucocytes, en même temps que la diminution de volume de la rate, l'abaissement de la température, l'amélioration de l'état général.
On a utilisé le benzol par la bouche et en injections hypodermiques ; mais ces dernières sont fort douloureuses. On a prescrit le médicament en capsules gélatineuses, contenant chacune 0 gr. 50 de benzol et 0 gr. 50 d'huile d'olive, à raison de 2 capsules après chaque repas (dose initiale), puis de 3 et de 4.
Aubertin et Parvu préfèrent le mode plus simple d'administration par gouttes : XXX gouttes à chacun des deux ou trois principaux repas, dans du sirop de groseilles, dans du lait ou, mieux, dans du vin. On doit porter graduellement la dose quotidienne jusqu'à CX gouttes.
Il vaut mieux administrer le benzol à doses faibles et longtemps continuées, que de l'administrer à doses fortes et intermittentes. Comme pendant le traitement par la radiothérapie, il sera nécessaire d'avoir recours à de fréquents examens hématologiques, pour éviter une destruction massive de leucocytes dépassant le but à atteindre. Il faudra, d'autre part, surveiller les urines : l'apparition d'albumine exigera la suppression de la médication.
On ne doit pas perdre de vue, en effet, que le benzol n'est pas un médicament inoffensif ; le foie, les reins peuvent être lésés par lui.
En fait, ce mode de traitement ne peut remplacer la radiothérapie, mais peut être avantageusement combiné avec elle, qu'on les emploie soit alternativement, soit d'une façon simultanée.
Cette action favorable n'a été constatée que dans la leucémie chronique ; dans les leucémies aiguës, il paraît inefficace ou dangereux.
Quant au mécanisme de son action, il est double, d'après les recherches de Vaquez et J. Yacoel, et s'exerce à la fois sur les globules blancs et sur les organes hématopoïétiques.
Les globules blancs, normaux ou pathologiques, sont toujours leucolysés par le benzol, mais à des degrés variables, et l'intensité du phénomène est proportionnelle à la dose employée.
D'autre part, cette action leucolytique présente deux modalités.
Dans l'une elle est directe : les leucocytes et, principalement les leucocytes pathologiques, sont détruits dans le sang sur place, en même temps qu'il y a inhibition des centres en surproduction leucocytaire.
Dans l'autre, indirecte : la leucolyse est due à une auto-leucolysine ou au ferment leucolytique engendré par les leucolyses répétées. Cette leucolyse persiste dans l'intervalle des cures. Elle est identique à celle
TRAITEMENT DES LEUCÉMIES 249
que l'on observe chez les sujets traités par les rayons X, et alors que les irradiations sont suspendues.
Parmi les globules blancs, ce sont les myélocytes qui sont particulièrement sensibles à l'action du benzol. Ils diminuent considérablement de nombre et peuvent même arriver à disparaître complètement, mais d'une façon transitoire, car ils réapparaissent lorsque le traitement a été cessé depuis un certain temps.
Par contre, les globules blancs des individus normaux opposent une forte résistance à la toxicité du benzol.
On peut enfin essayer les métaux cotlcïdoux : on a constaté, en effet, qu'aussitôt après l'injection des ferments métalliques dans les masses musculaires, il se produit un abaissement notable du nombre des globules blancs.
Après cette chute, le nombre des globules remonte un peu, mais se maintient, cependant, à un taux inférieur à celui d'avant l'injection.
Les métaux colloïdaux agissent donc chez les leucémiques d'une façon analogue, mais moins efficace que la radiothérapie et le benzol.