‹ Sanguis martyrumChapitre 5 sur 20 · LE COIN DU THILOSOPHE · texte numérisé non relu

LE COIN DU THILOSOPHE

Julius Martialis, triumvir de Cirta, possédait, sur la route de Sititîs, im vaste domaine avec une maison des champs. Cette maison se trouvait sur le territoire de j\[uguas, où Cécilius avait, lui aussi, une villa. Une clôture continue environnait les jardins et les dépendances, véritable nuu'aillo de forteresse, avec ses saillants turriformes, que hérissaient des créneaux en manière de triangle renversé. Devant l'entrée principale, haute comme la porte d'une ville, Cécilius fit arrêter sa litière, puis, en étant descendu, il renvoya ses gens.

A peine avait-il franchi le seuil, qu'un chien énorme, un dogue au poil ras et aux courtes oreilles, se précipita contre lui en tirant sur sa chaîne et en hachant l'air de ses aboiements enragés. Pour cet animal redoutable, le Cave canem inscrit en mosaïque devant la loge du portier n'était que trop justifié. Celui-ci, de Tintérieur de sa maisonnette, gémissait d'une voix molle :

« Paix, Fidèle ! Paix !... »

Mais le chien redoublait de fuicur. Le vacarme devint tel que Julius Martialis lui-même, homme vieux et

quelque peu podagre, se porta au-clevaut do son hôte, en s'appu^'ant sur une haute crosse de cornouiller.

« Ah ! clarissime seigneur, lui cria, en riant, Cécilius, tu ne m'as donc invité que pour me faire dévorer par tes chiens !

— Excuse! dit ]\Iartialis, cette bête l'uslique n'a pas l'habitude du beau monde... Allons, Fidèle ! Paix !... ^fais 011 est donc ce portier maudit? Holà, portier ! Tu dors? «

Tout tremblant, l'esclave se montra dans l'embrasure étroite de la porte. C'était un vieillard enchaîné, lui aussi, comme le chien, et d'une ossature si mince et si frêle qu'il seml)lait un faiitôme flottant sous les plis de sa longue blouse blanche. Il se jeta aux pieds de Martialis:

(( Pardonne, maître ! Le chien a l'habitude d'aboyer au moindre binit.Et puisjc; n'avais pas bien entendu !...»

De son doigt approché de l'oieille, il fît signe qu'il était un peu sourd.

« C'est absurdù, dit Martia.lis en attestant son ann', de faire gardei' une ])oTte par un Tithon de cette es])èce. Je A'ais tancer mon fermier et lui enjoindre de t'envoyer à la vill(\ pour garder les enfants ; tu n'es plus b(m qu'à cela,.

— Xon, maître ! Laisse-moi niourir ici !

— Mais quel âge as-tu, pour vouloir déjà mouiii?

— J'ai ton âge, maître, dit l'esclave... l'ih quoi? tu ne te souviens pas? Je suis Speiatus avec (pii tu as joué tout enfant. (}uand ton ])ére, aux Satmiiales, to donnait des sigillaircs, tu j)artageais avec moi les poupées et les bonshommes d'ar<(il(>...

— Par l'ollux ! ('(îla ne nie lajeiniil pas, s'exclama le vieillard, en s(; tournant vers Cécilius.

— ■ Laisse-le à la, campagne et ôte-lui sa. cliaine, conseilla le visiteur apitoyé.

— Tu eiilends? dit ^fartiaJis au poi'tier.

— Xon, maître ! je t'en prie, laisse-moi dans ma loge.

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J'y suis accoutumé et j'y suis tranquille... Les autres serviteurs seraient méchants pour m.oi... »

Cependant ^lartialis, qui ne l'écoutait plus, avait passé son bras sous celui de Cécilius. Fouetté par le portier, le chien s'était retiré dans sa niche, où il grommelait encore.

« J'ai ces bêtes en horreur ! jeta presque agressivement Cécilius à son hôte qui, par une allée de platanes, l'emmenait vers la maison.

— Et moi qui les adore î dit le vieillard d'un air d'affliction comique.

— Est-ce possible ! Toi, un sage !... Comment peux-tu souffrir à tes côtés ces outres d'Eole ambulantes, ces bêtes malpropres et puantes, bruyantes et stupides, les seules qui étalent leur ordure et qui reviennent à leur vomissement? Connais-tu rien de plus imbécile que l'aboiement mécanique du chien? Tjcs autres animaux ont au moins un semblant de voix aiticulée... La voix du cliieJj, c'est du vent qui t'ait rage, — le soulHet du cyclope...

• — Voilà une opinion solidement motivée, dit j\lartia]is railleur. Néanmoins, tu souffriras que je ne la partage point. Tu sais, je suis un sceptique incorrigible. Toutes les opinions me paraissent défendables. C'est pourquoi j'aurais mauvaise grâce à contester contre la tienne. »

Il rit d"un gros rire débonnaire, et serra d'une pression plus affectueuse le bras de Cécilius.

Celui-ci aimait sincèrement ce voisin de campagne, le stnd d'ailleurs qu'il fréquentât. ]\[allieureusenient, j\lartialis ne venait jamais qu'en passant à ]\luguas. Presque tout l'été et l'automne, il séjournait dans un innnense domaine, dont il avait hérité aux environs de ^lilève. C'était un homme aimable, qui se piquait de rester fidèle, comuie Cicéron son idole, aux enseignements de l'Académie. Il appartenait au siècle précédent non seulement par son âge, mais par ce libéralisme superficiel qui avait été de mode sous les premiers Antonins. Maintenant, dans une société étroitement dévote, cet esprit

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large et très peu crédule était comme perdu : il avait l'air d'un provincial arriéré. En tout cas, un sceptique de ce genre était un oiseau rare. De là l'estime de Cécilius pour lui. Le chrétien trouvait dans ce vieillard lettré un juge indulgent à sa croyance. Certainement Martialis, par amitié pour son voisin, s'était entremis auprès du légat, afin d'arrêter toute poursuite contre Cyprien et ses collègues. Avant d'écrire à Tévêque de Carthage, Cécilius avait désiré le voir, pour le sonder précisément sur les dispositions du légat de Lambèse. Martialis avait répondu en l'invitant à déjeuner pour le lendemain.

Sous l'allée de platanes, le vieillard marchait difficilement, à cause de sa goutte qui lui avait déformé le pied droit. Mais, par toute une affectation de gaîté, il s'efforçait de faire oublier cette disgrâce. Il disait à Cécilius :

({ Tu as dû voir, au-dessus de mon toit, la petite fumée qui annonce l'arrivée d'un ami... Hélas ! dans cette campagne oii l'on n'a rien, je ne te ferai pas grand'chère. Mais tout ce que je t'offrirai vient de mon jardin ou de mes champs. Tout a été apprêté pour toi par des mains africaines, des mains qui ont rettnu la leçon de nos aïeules... »

Cécilius cherchait en vain, au-dessus des toits, la. ])('tite fumée dont pa,rlait son hôtC; — • une image poétique, sans doute. 11 ne voyait que les tourterelles qui roucoulaient sous les tuiles des pigeonniers.

Au bout de l'allée, le corps do logis aj)])araissait ]uaijitenant tout entier derrière mi rideau de cyprès, qui défendaient la maison contre le vent du nord. Cette maison des champs n'avait rien de somptueux. C'était une simple ferme, avec sa cour intérieure, son portail pour les charrettes, ses nangars aux fourrages, ses i)ressoiis, ses écuries, dont les stalles en arcades se déployaient, dans le fond, entre deux gros pavillons carrés, que coiffaient des toits poinlus, surmontés chacun d'une girouette. Les fermiers haletaient une des ailes. Tout le devant était laissé à la disposition des maîtres : une succession de

chambres basses, en enfilades, percées de fenêtres étroites et couvertes par imo bérie de petites coupoles aplaties. Blanchis à la chaux, les murs et les coupoles resplendissaient au soleil. Un peu à gauche, des tas de paille s'élevaient au bord d'une mare.

« Je réclame ton indulgence, dit JMartialis au visiteur, tu es chez un paysan.

— Oh ! un paysan qui a passé par l'Académie ! « Cependant l'heure du repas emplissait la cour d'une

animation joyeuse. Les esclaves rentraient des champs. Comme de monstrueux insectes aux longues jambes, sur leurs hautes roues peintes en rouge, des charrettes de foin s'alignaient devant les granges. Les valets de charrue, qui avaient été sarcler le blé mûrissant, rapportaient des brassées d'herbes odorantes, oi^i éclataient des bluets yôt des coquelicots. Un chasseur gétule tenait enfilées par le bec, à l'aide d'un brin d'osier, une couple de perdrix qu'il venait de prendre au lacet. Coiffé d'une peau de gazelle, il avait l'air d'un satyre cornu à côté de la fileuse qui, assise sur la margelle de l'abreuvoir, étirait le fil de sa quenouille entre ses doigts bruns et durs. La fermière, retroussant un pan de sa jupe gonflée connue un pis et semant le grain à la volée, marchait à grands pas au milieu d'un troupeau d'oies et de canards. Un jeune porc aussi noir qu'un sanglier trottait d'un air fringant, bousculait les volailles, tandis que les pintades, heureuses d'être bien vernissées, se rengorgeaient autour du puits, et tout en picorant de çà et là, poussaient leur petit cri de poulie intolérable et continu.

(; Ah ! c'est tout à fait la campagne ! ricana ^hirtialis. Nous allons voir si tu l'aimes autant que tu le prétends.

— Peut-être plus que toi, dit Cécilius... ]\Ioi, au moins, je n'ai pas tes ambitions numicipales, ô clarissime. »

A dessein, il lui prodiguait ce titre, qui flattait l'inno- -cente vanité du bonhomme, tout fier d'être traité en sénateur romain.

« <^ Claiissime » est de trop, » protesta néanmoins le

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vieillard, en introduisant son hôte dans la salle à manger.

Cette salle., assez exiguë et simplement stuquée, était agréable à l'œil, avec ses peintures murales qui représentaient des natures mortes. Les motifs, très ordinaires, se trouvaient charmants à force de naïveté. Ce n'était rien : un cédrat posé sur une planche à côté d'une pêche verte entamée et laissant voir le noyau par un trou fait au couteau, — quelques amandes fraîches, fendues et montrant leur pulpe, un vase de cristal à demi rempli d'eau. A droite, par une triple arcature surbaissée, on apercevait un cubiculum, à la fois salle de repos et salle de lecture, et, tout au iond, une fresque poussiéreuse et à demi effacée, où l'on devinait encore la figure consacrée de Virgile assis entre la nuise des Églogues et celle des Gcorgiques.

« Pliilosoplii locns ! dit Cécilius, en montrant la fresque et le cubiculum : c'est le vrai coin du philosophe.

— • Tu me flattes, mon cher ! Je ne suis pas plus philosophe que sénateur : tout au plus du troupeau d'Epicure... Mais si tu veux bien prendre place... »

Et le vieillard désignait le lit en maçonnerie grossière* mal dissimulé sous des coussins et des tapis d'Alexandrie, comme en ont les conducteurs de caravanes. 'La table, toute polite, égnlemdit on ])riqu(» et passée à la chaux, s'arrondissait cutic les brandies du lil luiimsculc, où l'on ne pouvait tenir (ju'à trois personnes. ])ès qu'ils se furent installés, j\I;irl inlis, avec une gravité toute sénatoriale, ])ron<)nça :

« Afin de ne i)as tromper ton appétit, je vais t'énumérer les plats du festin... Ce sera bientôt fait. Ah î il est frugal, il est laconien, le déjeuner de ma fermière !... D'abord tu auras des œufs frais, cuits sous la cendre du foyer, puis une saucisse numide, lillc d'ime truie de Milève ; après cela, des boulettes de pultis enveloppées do feuilles de vigne et arrosées d'une sauce merveilleuse, dont une de mes esclaves maurétanicnnes a le secret, ou il entre toute espèce d'herbes aromatiques; de la

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sauge, du hi sa-riioito, du tliyui, du lomaiiii, tous lus parfums des champs et du potager;... enfin des perdrix rôties, prises par mes chasseurs et engraissées duns ma cave...

— Mais c'est un repas de prêtres saliens! » dit, en riant, CéciHus, qu'junusaient les mines affrioh''es du vieillard.

Aussitôt il ajouta :

« Ahondance et délicatesse, je suis sûr que tout sera parfait. On connaît ta gourmandise raffinée.

— Une gourmandise de campagnard, qui se satisfait de peu ! «

Avec son gros nez recourbé, ses grosses lèvres rouges et luisantes, Martialis ressemblait au Maccus des antiques atellanes. Cependant l'élégance de ses gestes contrastait avec la vulgarité apparente de sa personne. Oéeilius le regai'dait manier d'une main légère et complaisante, une inain voluptueuse d'amateur, la menue vais- S(^lle qui chargeait la table et qui, comme le maître du logis, n'offrait rien que de rustique au premier coup d'œil. C'étaient des coupes^ et des fioles de terre cuite. Elles semblaient d'abord rugueuses et ternes, et pour peu qu'on les examinât, elles révélaient des colorations originales et discrètes, des tons passés de fruits mûrs, des verts sombres ou des violets dorés de prunes vertes ou d'aubergines, avec des formes inattendues de végétaux bulbeux et de coquillages.

Cet étalage de pièces rares dénotait un certain apprêt, un désir de flatter les yeux exigeants de l'hôte. Tout de suite Cécilius soupçonna que Martialis avait eu d'autres intentions, en l'invitant, que de l'entretenir du légat de Lambèse.Cela fit qu'il demanda brusquement au vieillard :

« Et Marcus, ton lils?

— Toujours à Cirta, où il plaide du malin au soir, • — fanatique du barreau et se plaignant de la surcharge des affiiires... Ah ! je voudrais bien le marier ! ^lais il est tellement austère v.i farouche !... Seule, une femme du haute vertu...

— Il contiendrait d'y penser, » ditCocilius a\ecunfin sourire.

Or, le bonhomme y pensait depuis longtemps : Birzil, héritière de deux familles également opulentes, lui semblait une bru très souhaitable. Et, de son côté, Cécilius, malgré son intention bien arrêtée de garder le plus longtemps possible auprès de lui sa fille adoptive. avait songé pour elle au jeune oratein*, ([ui passait pour un homme de talent et qui, d'ailleurs, penchait secrètement en faveur des chrétiens. Tous deux savaient certainement que la même idée leur était venue. Mais chacun attendait que l'autre fît le premier pas, risquât une allusion à ce beau projet. Le vieux Martialis était trop habile pour manifester avec un empressement indiscret ce qui pouvait paraître chez lui une aml)iti(m (excessive, l^irzil étant beaucou]) ])liis riclio que son fils. Il dit d'un aii' détaché :

« Tu m'excuseras encore une fois : je n'ai à t'offrir que du vin de Calama... Mais il est sucré comme la figure et parfumé comme la violette.

— Mille grâces ! dit Cécilius, tu sais que je ne bois que de l'eau.

— Eh bien, tu en auras d'excellente ! »

Et le maître ordonna à l'ime des filles du fermier, qui vaquaient au service, de remplir la coupe de Cécilius avec une énorme gourde d'argile en fo^-me de poire munie de sa queue.

« C'est de l'eau des X3anph(;s, dit JMartialis. Chaque matin, avant l'aube, un esclave va m'en chercher, à cinq milles d'ici, près du sanctuaire du dieu Giddabal... Oui, il y a là une fontaine consacrée aux divinités de la. montagne... Cher ami, bois de l'eau des Nymphes, tandis que je boirai du vin... Moi, j'aime le vin, et même, je te l'avoue, hommc! triste et insociable, une petite pointe d'ivresse n'est pas pour me déplaire. Entre gens diserts et bien élevés, cela donne plus d^éclat à la conversation. Comme le répétait mon aïeul, la vapeur d'un vin gêné-

ruux agit sur l'esprit à la façon du l'eu sur rcucLiis, dont il libère les parcelles les plus subtiles et lesplusexquises...»

Il reposa sur le bord de la table le grand verre à pied où il avait dégusté le vin de Calama, et il F^oupira nvco un air de béatitude :

(( Ah ! la vie est douce !

■ — ■ Tu crois? dit amèrement Cécilius.

— Pour moi du moins. Tout m'a réussi jusqu'à présont. Mes tilles se sont mariées de bonne heui'e. ]\Ia femme elle-même m'a fait l'amitié de me quitter au nio • ment où ses infirmités dev^enaient tout à fait impor tunes. Sans la goutte qui me tourmente de temps en temps et le souci de mon fils, je serais parfaitement heureux... Sais-tu que Marcus m'inquiète? J'ai peur qu'avant peu il ne passe ouveitement dans votre secte.

— • Nous serons très honorés d'une telle recrue, dit Cécilius. j\[ais toi-même, qui parles si libienienl de toutes choses, pourquoi n'es-tu pas des nôtres?

— ■ Co^nment veux-tu que j'abandonne une religion qui me donne le bonheur, en ai-suinnt la tranquillité de mon esprit? D'ailleurs, pour changer, il faudrait discuter, et j'ai horreur de la dispute. Deux philosophes aux prises me f(mt l'effet de ces crabes qu'on voit se dresser l'un contre l'autre, sur le sable des plages, en agitant dans le vide leurb pinces furibondes... »

Il lança son gros rire épanoui. Des mulets s'ébrouaient dans la cour. C'était l'heure où les charretiers rattelaient leurs charrettes, pour retourner aux prés. j\Iartialis, étalé sur ses coussins, prêtait l'oreille avec complaisance à ces bruits familiers de la ferme et il se rengorgeait dans son orgueil de maître. Jugeant l'instant propice, Cécilius poursuivit :

u En tout cas, je connais ta bien\ eillance. Je suis sûr que c'est grâcc à toi que les prélats, convoqués par Cyprien, ont pu quitter Cirta sans encombre.

— ■ Sans doute ! ...Mais tu m'assures, n'est-ce pas, que Cjprien est parti, lui aussi?

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— Le soir môme de notre entrevue.

— • Il n'étrtit que temps ! J'ai appris par l'envoyé du légat que celui-ci est extrêmement courroucé contre Cyinien : il le considère comme un fanatique des plus dangereux. Quant à toi, il te suspecte à cause de ton origine, de tes liens de parenté avec les anciens maîtres du pays. Il redoute toujours que tu no suscites quelque mouv(^ment populaire.

— Quelles imaginations ! protesta Cécilius. Tu n'ignores pas combien je vis retiré et paisible. Tes collègues m'accusent même d'inertie. En réalité, je me contente de faire quelque bien, autour de moi... Mais, toi qui sais tout, dis-moi un peu : par qui Macrinius a-t-il eu vent du concile?

• — Tu veux le savoir?... jEh bien ! c'est par lioccius Félix, ton voisin, notre voisin, car sa propriété touche aux nôtres pour notre mallreur à tous deux. Or, des amis communs l'ont aperçu en c(mciliabule avec le prêtre Paulus... »

Ainsi, le prêtre Paulus avait trahi ! Les soupçons do Cyprien étaient justifiés. Cécilius nota le fait soigneusement, pour en avertir l'évêque de Carthage. Mais le vieillard, échauffé par le vin de Calama, en venait aux confidenc(;s :

« Veux-tu me permettre un conseil amical? dit-il en se penchant à l'oreille de Cécilius : défie-loi do Eoccius !

— Pourquoi ?... Je ne m'occupe pas de lui.

— liaison de plus ! Tu l'humilies et il te jalouse. ])éjà son père et le tien étaient en rivalité. Lorsque Cécilius Natidis faisait construire à ScS frais un arc de triom])h(', lioccius Félix s'empressait d'offrir aux gens de Cirta un marché, ou une biljliothèque... La vanité du fils dépasse encore celle du père... Tu ne l'as pas vu se pavaner dans le carrosse qu'il vient d'acheter à Carthage? C'est la fable de la. ville !... Oui, mon cher, un carrosse doré, avec tout im système de roues enchevêtrées, extraordinaires, des siècles snspciidus, dos appareils ingénieux qui

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marquent l'heure, et même la distancé parcourue ! Mais goûte-moi ces dattes frites dans du beurre ! »

La fille aînée du fermier les apportait, en effet, dans des cassolettes de terre brune oii elles mijotaient encore.

« Goûte, cher ami, cette surprise de ma cuisinière maurétanienne : je t'assure que ce^i délicieux. »

Au même moment, des cris de douleur, puis des hurlements retentirent du côté des jardins :

u Ce sont les esclaves de lioccius que Von fouette, dit Martialis. Son ergastule est ici tout près, adossé au mur du jardin... Ah ! il est terrible ! Écoute ! On entend siffler les verges !... Chez lui, il y a toujours quelque misérable lié au poteau, ou pantelant sous la fourche. L'imbécile : Il considère cette sévérité comme une preuve d'attachement aux mœurs des ancêtres. Aussi se montret-il d'une dévotion outrée, insupportable. Il nous empoisonne avec la fumée de ses sacrifices. Les moindres fêtes sont chômées dans sa maison... Si tu entres dans son domaine, tu n'y verras que des autels couronnés de fleurs, des grottes consacrées et tapissées de guirlandes, des chênes hérissés de cornes de bœuf, des hêtres où se balancent des peaux de brebis, de vieux troncs façonnés en forme de divinités rustiques... Si tu traverses ses vignes, tu butteras c(mtre des ceps encnissés par les lil)ations. Dans ses champs, tu graisseras le bas do ta tunique, en frôlant ses bornes pieusement arrosées d'huile... Et il ne voyage jamais sans un petit autel portatif et tout un assortiment de statuettes devant lesquelles il fait sa prière... Naturt^lleiiicnt, il est très animé contre les chrétiens.

— Laissons ce grotesque ! fit Cécilius, impatienté, et espérons que ses esclaves sauront le mettre à la raison... Mais, dis-moi; as-tu constaté chez iMacrinius la même haine contre nous?

— Le légat n'dst qu'un fonctionnaire, répondit Martialis, il exécute des ordres.

— Précisément ! N'a-t-il pas reçu des ordres nouveaux'?... Tu n'as rien remarqué, rien qui doive nous inquiéter?

— A Cirta, tout est tranquille. On raconte qu'à Eome Valérien Auguste se prépare à partir en guerre contre les Perses. A Lambèse, Macrinius a assez à faire avec les nomades et avec les montagnards qui, paraît-il, recommencent à s'agiter... Cher Cécilius, fais-moi la grâce de goûter ce miel ! Vois comme il est joli dans ce pot de terre rouge. C'est du miel de mes abeilles^ qui sont un peu les tiennes, car elles vont aussi piller tes parterres, les voleuses ! »

Mais Cécilius n'écoutait plus le bavardage mignard du bonhomme : il savait maintenant ce qu'il voulait savoir, ce pour quoi il était venu. Le repas touchant à sa fin, il brusqua le dernier service, et, malgré les instances do ]\Iartialis qui voulait lui faire admirer une récente plantation d'oliviers, il prit congé de S(m hôte, en prétextant que Birzil l'attendait à Muguas.

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