LES RAISONS DE CECILIUS
La nouvelle d'une persécution imminente avait d'abord atterré Cécilius Natalis. Jusqu'au moment du départ de Cyprien, il était resté en proie à l'obsession des terrifiantes images évoquées par son ami. Puis bientôt son esprit lucide ef ferme avait repris le dessus. Et d'abord, sitôt l'évêque parti, il s'était empressé de quitter la villa des Thermes pour rentrer à Muguas, afin d'ôtor tout prétexte aux accusations. Il convenait que la maison où les magistrats soupçonnaient une réunion illicite fût abandonnée par son maître, comme en témoignage officiel d'obéissance aux ordres du légat.
Dans ce calme milieu de Muguas, auprès de Birzil insouciante et rieuse, il n'était pas devenu précisément plus optimiste, mais ses idées et ses sentiments avaient repris leur pente habituelles Encore une fois, il cherchait à s'adapter aux circonstances, à sauvegarder la paix, en tâchant de concilier les intérêts et de désarmer les haines. Son besoin un peu égoïste de repos s'accommodait trop bien de ce parti pris de modération et de cette sagesse pratique, dont il sentait toutes les insuffisances. Cependant la haute supériorité morale de Cyprien Thumiliait secrètement, et il regrettait que leur rencontre, au lieu de les rapjDrocher, les eût peut-être séparés davantage. Leurs cœurs ne s'étaient pas suffisamment parlé. C'était sa faute sans doute, à lui Cécilius, qui avait ou
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peur de s'abandonner devant son ami. Il en éprouvait comme un remords. C'est pourquoi son premier mouvement avait été de lui écrire, en quelque sorte pour se disculper. Mais il s'était dit qu'il ne s'agissait pas seulement, en cette affaire,, de lui et de Cyprien, mais des frères, de l'avenir de l'Église. Il fallait prouver à l'évêque que, contrairement à ses préventions, il s'intéressait à eux. s'employait de toutes ses forces à la défense de la cause ; il fallait aussi lui donner, non seulement quelques paroles d'espoir et de réconfort, mais des certitudes rassurantes. ^Maintenant, après son entretien avec Julius Martialis, triumvir de Cirta, il croyait pouvoir les lui offrir.
A peine était-il de retour à Muguas qu'il lui écrivit en ces termes :
« Cher Cyprien, je t'envoie cette lettre en toute diligence par Auster, mon coureur, alîïi^que tu saches immédiatement ce que m'a rapporté l'homme envoyé par moi à Sigus. Une saison s'est écoulée depuis que nos malheureux frères ont réussi à t'écrire. Pendant ce temps, Baric, le ciseleur, et Gudden, le cordonnier, sont morts. Mais Privatianus, l'exorciste, est toujours vivant. Sache que je pars demain pour les mines, afin de voir ce qu'il est possible de tenter pour le tirer de là et d'abord pour lo voir lui-môme, pour lui porter le salut et les consolations de son évéqiio. Cher Cyprion, je* me réjouis à la i;)ensée que je vais tenir ta place là où tu ne peux être en personne. Sans doute, je ne la tiendrai pas aussi bien que toi. IMiiis ton souvenir sera présent au milieu do nous, et j'aurai la joie d'êli'c plus près du ton cœur peut-étie, en faisant ce que tu ferais loi-même avec tant de bonheur.
« Très cher ami, je sais qut; tu ne doutes pas do mon amitié. ]\[ais, pendant ton séjour à Cirta, j'ai bien deviné que tu doutes do juon âme. C'est peut-être autant ta faute que la mienne. Si je n'ai pas osé parler, peut-être aussi m'es-tu arrivé trop prévenu contre moi. Tu ne m'as
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pas compris. Ce qui t'a paru tiédeur de foi n'était que prudence, souci do ta propre conservation, désir de t'épargner des soucis inutiles. Pourquoi te tourmenter ainsi sans raison sérieuse? Eh quoi ! parce que de jeunes clers, désœuvrés à Eome, ont voulu faire les gens importants et bien renseignés; en t'envoyant des nouvelles dramatiques, voilà que ton imagination entre en campagne. Laisse-moi te citer un mot d'un sage païen, que nous considérons comme un peu des nôtres : « Ne sis miser ante « tempus ! disait Sénèque : Ne te rends pas malheureux « avant le temps ! » Les maux que tu redoutes ne viendront peut-être jamais. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils ne sont pas encore venus. Je viens de causer avec Julius Martialis, que tu connais, et qui est ami du légat de Lambèse : il m'assure qu'il n'y a rien à craindre si les chrétiens se tiennent en repos. Penses-tu que Valérien Auguste, à la veille de marcher contre les Perses, veuille se mettre à dos, en nous persécutant, les populations asiatiques, qui sont, en grande partie, chrétiennes? Et pensestu que, pour la même raison, le légat !Macrinius risque d't3xasperer contre lui les nomades et les montagnards de l'Atlas, qui. paraît-il, sont en pleine effervescence?... « Permets-moi de te le dire, cher Cyprien : Carthage est assurément une très grande et très savante métropole, mais, comme Alexandrie et Antioche, immodérément livrée à la fureur des sectes. Dans cette atmosphère ora- :îeuse, ou perd la juste appréciation des choses. ]\larc- Aurèle Antonin nous reprochait l'abus des grands mots (ît dos attitudes théâtrales. Quoique flamine des Empel'ours, je n'ai qu'un médiocre lospect pour les oracles de ee nouveau dieu. Pourtant il faut avouer que beaucoup d'entre nous ont une tendance à tout pousser au tra- !';ique. Ne dis pas non ! Toi-même as condamné ces excès de conduite et de langage dans des lettres adressées à ton peuple et à ton clergé. Or, en suivant une règle, qui fut autrefois la tienne, on peut arriver, à force de douceur patiente et obstinée, à dénouer des situations eu
apparence inextricables. Pourquoi compromettre la nôtre? De plus en plus, le monde vient à nous. Demain, sans doute, nous l'aurons conquis. Avec un peu de prudence et de bonne volonté, ce grand changement peut s'accomplir sans causer trop de désastres ni de ruines. Sans achever d'él^iranler le corps vermoulu de l'Empire, n'est-il pas possible de tout y rénover dans le Christ? Sous le masque antique, la vie nouvelle continuerait à sourire. Tu as blâmé les mosaïques et les statues de ma villa des Thermes. Pourtant, les Heures et les Saisons païennes ne cessent pas de dérouler leurs rondes sur les murs de nos nécropoles et sur les flancs de nos sarcopha.,i(cs. Les Hermès Criophoros se sont transfigurés en symboles du Bon Pasteur. Un jour viendra peut-être oii ce qui reste de la beauté ancienne sera sauvé par les successeurs de Pierre. .
« Là-dv'ssus tu m'accuses d'avoir des faiblesses cachées pour les superstitions des Gentils. Tu crois que je ne suis chrétien que des lèvres et que mon cœur est resté attaché à ces religions de mort. Je les hais au contraire à cause de leur matérialité épaisse, de leur appétit de la chîiir et du sang. Je ne saurais sans répugnance assister à leurs rites. Les viandes et les graisses de leurs sacrifices, les fumées fétides, les odouis de laine et de corne brûlée, les entrailles et les jx-aux des victimes, tout cela me donne la nausée. A Jlome, j'étais constamment révolté par ces tueries en masse, (pii, sous prétexte de, cérémonies religieuses, emplissent los lues (Tune puanteur d'étable et de tout un ignoble tumulte. Des vieillards me c(mtaient qu'un jour Seplime Sévère, après un sacrifice expiatoire, fut suivi jusqu'au seuil du Palatin par deux vaches noires mal égorgées, et que cela fut considéré comme un présage funèbre. N'est-c(^ })oint une chose dégradante (jue cette pi'omiscuité des honunes et des bêtes sous les regards de divinités ivres de.sang'^ Je me rappelle ces fêtes (|ui n'étaient (]uc des orgies et des ripailles, on l'on se cicxait de bnissoii et de jioiinitui'e,
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OÙ l'on liaïu'hait et débitait des quartiers de viande à tous les carrefours, où l'on voyait se sauver le savetier du coin, cachant sous son manteau une échine de porc ou un poumon d'agneau. Des troupeaux de l)œufs et de moutons montaient au Capitole, escortés ])ar la foule, suivis par les sénateurs en corps, les chevaliers, les magistrats de la \ille, tout cela piétinant dans les fientes étalées, hurlant, her.glant, bêlant pêle-mêle. Cette bestialité sacrée et triomphante, quel spectacle d'ignominie !...
« Tu penses peut-être que si je condamne de bouche ces dieux brutaux, je leur pardonne dans le secret de mon cœur, à cause de la beauté qu'ils auraient mise dans le monde, cette beauté qui respire dans le marbre Ou l'ivoire de leurs statues et qui leur prête un semblant de vie. ^lais cette beauté n'a rien de connium avec la superstition. Les religions de n(;S pères l'ignorèrent toajours, comme aujourd'lnù encore celles de leurs descendants. La superstition ne crée que la laideur. Vois dans les sanctuaires pijïens : les idoles les plus vénérées sont toujours les plus vieilles et les plus hideuses, celles en qui le type humain se dégage à peine des formes animales. La beauté des dieux est l'œuvre des poètes, que les théologiens et les pliiîosophes eux-mêmes n'ont cessé de honnir. Cette création (le \i\. \ï\)ïv poésie, ils la, réprouvent et la repoussent avec des mines scandalisées. Domie à ces dévots un chefd'œuvre de l'art à placer sur leurs autels, tu verras ce qu'ils en feronl. Ce sont eux qui affubkmt d'oripeaux la Vénus de Praxitèle, qui l'écrasent sous les bijoux, les bagues, les colliers, les boucles d'oreille, les diadèmes et qui en font une soi-te de courtisane barbare. A Syra.cuse, n'avaient ils pas déformé stupidement un Jupiter olympien, en lui emprisonnant les épaules sous un manteau d'or massif ! Il fallut le saci'ilège du tyran Denys qui vola le manteau, pour restituer à la statue célèbre sa noblesse primitive. S'ils salissent le seuil de leurs temples pa.r les tueries et les cuisines de leurs sacrilices, ils en ta-
pissent les murs d'ex-voto ridicules, dégoûtants ou obscènes, pieds-bots ou pieds tordus, ventres ouverts, hernies et goitres, membres atrophies. Tant il est vrai que la laideur est le fruit naturel de la superstition ! Ne la crains pas pour moi, cher Cyprien ! La beauté que j'aime et où je me plais à voir im reflet de ])ieu est étrangère aux idoles des Gentils.
« Mais du moins, la pensée de leurs sages aurait-elle séduit mon intelligence? Tu le sais bien, je ne fais état de leurs philosophies que dans la mesure où elles se rapprochent de la vérité du Christ. Presque toujours j'y trouve la même matérialité que dans leurs religions. En réalité, ils n'ont jiimais pu se dégager complètement de la matière. Platon lui-même, après avoir isolé splendidement son Dieu du reste du monde et avoir aperçu dans un éclair la spiritualité divine, éprouve le besoin de diviniser le soleil, les astres, le ciel tout entier. Ne pouvant nier Dieu, ils l'ont noyé dans la matière. De là, leur dévotion, d'autant plus fanatique qu'elle se croit plus positive. Y a-t-il quelque chose de risible comme un philosophe dévot jusqu'à la superstition? C'est par cette cagoterie que les stoïciens en particulier me dégoûtent si fort. Ayant fait de la Nature le Dieu unique, ils se prosternent devant elle. A les en croure, ses lois sont toutes sages et toutes bonnes : il faut les subir mm seulement avec résignaticm, mais avec joie. Et il ne leur a pas suffi d'écraser riionmie sous le destin, de moraliser ce qui est étranger à toiife morale, de; donner une intelligence à des forces brut(s : il a. Jallii eucoi-e (pi'ils relèvent les ])lus absurdes su])eislili<)]is, en les justifiant ])ar une IoucIk; sophisti({ue. l'our eux, il n'y a jamais assez, de lem])les, d'antels, d(! sacrifices, d'haruspices, d'augures et de dcîvins. Aussi nous traitent ils d'athées et d'iinpies. Lo type do celte en^'^eancc; est bien ce Marc-Aujèle Antonin, pour qui, décidément, je ne comprends pas les indidgences des nôtres. Ah ! celui-là ! conmie il est agenouillé devant la Nature et ses lois ! C'est le parfait vlàvc du stoïcisme. Il
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accGpfc luLil, — la Bctlératesse humaine cuimno les ca^ tasti'oplios cosmiques, les atrocitis de l'amphithéâtre, la cruauté des supp]i(*es, la coquineric et la rapacité do ses jimis, la luxure do sn femme, rignomiriie de son fils. Et quelle basse crtdulité ! Ce disciple de Zenon consulte les ma<^es chaldéens, se l-ûsse duper par un vulfraire charlatan comme Alexandre d'Abonotique, et demande à ses dieux de lui révéler en songea un remède contre ses crachenjents de sang... Est-ce croyable? Ne faut-il pas voir en lui un hypocrite?... Tout au plus un pédant. Tu as dû, comme moi, t'arrêter à Rome, devant sa statue : c'est un honnête professeur de grammaire.
« Tu voiS; cher Cyprien, combien je suis éloigné de ces hommes. eTe suis aussi loin d'eux que tu peux l'être toimême... Mais il importe que j'aille jusqu'au fond de tes S()upç(ms. J'en suis sûr : tu t'imagines que, si je repousse l'idolâtrie sous toutes ses formes, je feins néanmoins, i)ar ambition politique, de la professer publiquement. Cependant, tu devrais assez me connaître pour savoir que si, par exemple, j'ai accepté un sacerdoce impérial, c'est parce qu'il m'était impossible de faire autrement et aussi parce que j'y vois un moyen d'agir sur nos ennemis et de protéger nos frères. Les satisfactions du pouvoir ne m'ont jamais tenté. Je vais même t'avouer un sentiment bien peu chrétien, à mon grand regret : les hommes ne m'intéressent pas plus que leurs honneurs. Je les haïrais, si je n'étais obligé de croire qu'ils ont été rachetés par le sang du Christ. Je hais leur sottise et leur brutalité.. Il y a des moments où je voudrais m'enfuir, me retirer du monde, pour me donner tout à Pieu. Clier Cyprien, personne ne procbuuera plus haut que moi le droit au silence et à la solitude, le droit pour toute àme de s'appartenir, et non point aux hommes. Depuis que tu me connais, mon l'êse n'a pas changé : partir, m'en aller, être d'ailleurs, — no pas être du municipe surtout !
« Que veux-tu que devienne un honmie de vieille éducation comme moi, au milieu de l'agitation vulgaire et de
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ruiiarchit! de rEiiipire? Peut-être as-tu raison lorsque tu annonces comme imminente la fin du monde. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'y a plus de place pour nous dans un monde td que celui-ci. Les foules sont reines. Tourbes des camps ou tourbes des grandes villes, ■ — ce bont elles, aujourd'hui, qui nous donnent des maîtres. Que sont devenuch les armées citoyennes de la ]îé])ublique'? Des cohues de Barbares, conduites par des chei's, barbares euxmêmes, les ont remplacées. Des Maures et des Parthes, des Osdroènes et des Bretons combattent pêle-mêle contre les Germains et les J\farcomans. Dieu sait ce qu'il va sortir de cette Babel des armes, de cette confusion monstrueuse des peuples. Car leurs conducteurs leur ressemblent. Les empereurs sont au niveau des soldats ivro,i^mes et rapaces qui les élisent. Maximin le Tlirace était un l)()uvier. Caracalla fut, sous la pourpie, un boucher et un gladiateur. Même chez les mi(uix nés, les meilleurs ccunine les plus nobles, il y a toujours de l'hercule ou du mime. liadiien abatta.it des lions à coups d'épieu, connue un chasseur de l'amphithéâtre. Alexandre Sévère, le philosophe, ne le cédait à aucun lutteur pour les exercices de la palestre. Il faut cet étalage de muscles pour séduire les peuples. Aussi, comme ils acclament le césar qui sait les flatter ! En revanche, celui-ci a pour eux toutes sortes de tendresses. Gorger les foules oisives, remplir dès ventres toujours affamés, telle est l'œuvre impériale par excellence. Bientôt, dans toutes les grandes villes, les riches n'auront d'autre raison d'être que (l'aTruiser et de nourrir une plèbe qui ne veut plus travailler, — de même qu'à liome l'Élu des foules décime le Sénat et coniis({ue les fortimes patriciennes, pour assurer la pitance du prolétaire. Celui-ci peut se croiser les bras. Chaque matin, en s'éveillant, il sait qu'il trouvera chez le boulanger son pain de gruau, cuit par les soins de César, Les jours de fête, il a son quartier d'oie rôtie et, pour le reste du temps, sa provision d'huile et do porc salé, ses allocations de farine et de légumes secs.
« Si les soldats étrangers, — ce qui est bien naturel, — traitent les provinces en pays conquis, les chefs leur donnent l'exemple et sont d'ailleurs comblés de cadeaux par le maître. C'est la ruine du trésor. Lorsque j'étais à Rome avocat du fisc, je me souviens que, sur un rescrit d'Alexandre Auguste, (m paya à un tribun militaire vingt livres posant d'argenterie, six grandes patères, deux mulets, deux chevaux, deux uniformes, une robe d'intérieur, un costume de bain, cent auréus, un cuisinier, un muletier. Il faut bien habiller et meubler des officiers sortis des derniers rangs de la plèbe et qui sont v^enus à l'armée sans souliers. Comme celle du prolétaire, l'avidité de ces hommes nouveaux est insatiable. De là leur conviction à tous qu'une guerre doit rapporter au peuple non seulement de l'or, mais toute espèce de butin, des esclaves des troupeaux, des grains, dos salaisons, et jusqu'à dos habits tout faits. Un jour viendra, ponsentili-^ où Tiniivers entier nourrira le peui:)le lomain. « Ce ^i j(mr-là, on n'aura plus besoin de soldats. La Iiépuh blique régnera tranquillement sur toutes les nations <i et jouira sans trouble de tout ce qu'elle possède. « Plus d'armes, plus d'impôts, plus de guerres. Par- « tout la paix, partout les lois romaines, partout nos magistrats !... » Ce rêve insensé, tu sais bien que je ne l'invente pas. Ces paroles mêmes, je les ai entendu prononcer par des personnages consulaires. Elles l'ont été officiellement par des empereurs et tu les trouveras consignées dans tes histoires.
« En attendant, la guerre restti l'unique moj'en do rassasier les masses. L'idéal de tous, c'est l'athlète \ictorieux qui écrase l'adversaire, le cocher frénétique qui passe sur le ventre des autres coureurs. Et c'est pourquoi, en face de ces brutes qui tuent misérablement pour des biens périssables, nous avons dû dresser l'athlète chrétien qui se laisse tuer pour une félicité et pour une gloire immortelles.
« Cher Cyprien, si je juge ainsi ce monde charnel qui
nous menace, ce monde sans beauté, sans bonté, sans justice, sans amour, tu dois comprendre de quel élan je me retourne \ers la douceur et la charité du Christ. Sans doute, ceux qui habitent avec l'Agneau sont encore lo petit nombre. Mais lui-même l'a dit : « Bienheureux les « doux, car ils posséderont la terre ! » Préparons-nous donc à posséder cette terre qui nous est promise. Mettonsnous en route pour sa conquête, et si, chemin faiscant, l'ennemi nous assaille, suivons encore le précepte du Seigneur : « Quand ils vous persécuteront dans une ville a, iuyez dans mre autre ! » Car si les enfants de l'Amour sont tués par les fils de la Haine, comment le monde se sauvera-t il, comment la lumière prévaudrat elle contre les ténèbres?... Mais, si tu trouves que ce mot de « fuite » a quelque chose de blessant pour loH oreilles d'un citoyen rom.ain, dégagecms le vrai sens de la pensée du Maître, et ne disons pas : « Fuyez ! >; mais « Réservez-vous pour des temps plus propices ! » Toi-même tu t'es réservé jusqu'ici pour le plus grand bien de l'Église, c'est-à-dire pour élargir la société des hommes doux et pacifiques qui adorent en esprit et en vérité.
« Je t'embrasse fraternellement, frère très aimé et très désiré, et je souhaite que tu te portes bien en ton corps mortel comme dans le Christ Jésus, Fils (hi ])ieu vivant. »
Ayant terminé celte lettre, Cécilias s'approcha d'une fenêtre ouverte sur les jardins, pour respirer la fraîcheur du crépuscule et calmer un peu la fièvre de son cerveau. Il éprouvait une joie confus(,^, où il cuirait un peu de vanité littéraire, avec la satisfaction d'avoir dit ce qu'il ^ croyait devoir dire. Devant lui, par-dessus les montagnes violett«-s, se déployait un ciel rose et bleu, où flottaient de légers nuages orangés. Une odeur chaude, enivrante et suave, montait des parterres. Elle était exhalée par de gi'ands lis aux pistils d'or, qui, en une longue nappe de blancheur, s'enfonçaient dans la pénombre des verdures,
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comrtle m^e ptoce^sion de vierges qui s'avancent pour prendre le CotpB du Seigneur.
Cette image s'effaça lentement dans l'esprit de Cécilius, y laissant tout un sillage de correspondances mystérieuses. Son regard temonta un peu à droite, vers une allée de cyprès coUpée par un jet d'eau et terminée par Uiie pergola, dont on distinguait les blanches colonnes sous un échevèlement de cytises. Soudain, il perçut uii îrôiement furtif le long de la bordure' qui emprisomiait les lis. Sur la sombre muraille des buis, une silhouette glissa., uiie pde ligure de vieilio femme, au pix)iil coupant et aux regards aigus comme dos poignards. C'était Thadir, la maîtresse du gynécée. CéciHus, en l'apercevant, tressaiUit. D'un ton bref et dur, il lui cria de la fenêtre :
(c Où est Birzil?
— Sous la pergola ! » dit la \ieille, dressée tout de suite dans une attitude de défense.
Puis elle ajouta, avec un haussement d'épaules : (( Occupée à lire, comme toujours !
— Appelle-moi Birzil ! commanda Cécilius.
— C'est impossible ! Voici l'heure du repas.
— Eh bien ! le repas attendra ! »
Jj-d vieille, immobile, semblait vouloir résister.
« M entends-tu? i>\n\ jtta Cécilius, e^n frappant du l)ied avec colère.
Elle se précipita veis l'allée de cyprès, et, tandis qu'il la suivait des yeux, une irritation croissante l'envahissait.
Sans Cesse, il se heurtait au mauvais vouloir, à I'oj^jk^sition sournoise tle cc^tte vii'ilh^ sorcièie ciuivcrie {V{\mideitbs et tout(ï bruissant i^ de pendeloques. Il Taciaisait <le lui aliéner l'esprit de sa lille adoptive. d\'nl]a\ er son iiiflaence sur elle, sans doute par haine île race et de religion. Esclave, elle était venue toute jeime du pays des Arzuges, adorateurs de fétiches. Elle avait grandi dan» la maison de Pompeianus, et, petit à petit, elle
avait pris un ascendant incompréhensible sur Lélia, la mère de Birzil. A ce souvenir, Cécilius se troubla... Et voici que l'enfant était soumise à l'esclave comme la mère ! C'était la fascination de la barbarie sur une nature trop affinée. Maintes fois il avait voulu renvoyer Thadir. Mais, devant les larmes de la jemie fille, il lui fallait bien céder. Malgré son adoption, celle-ci n'avait jamais consenti à l'appeler « mon père », et Cécilius attribuait cette réserve blessante aux suggestions de la vieille femme.
D remuait encore ces pensées pénibles, lorsque Birzil parut, la démarche tramante, l'air las, enveloppée dans une stola très ample et très lâche, la tête cachée sous un voile, qui dissimulait complètement son visage et à travers lequel elle ne voyait clair que par une fente étroite, à la façon des femmes d'Arabie. Elle jeta son voile, se laissa baiser au front et s'affala sur les coubsins d'un lit de repos très bas. Ses yeux vagues, comme chargés de songe, semblaient continuer la lecture du livre laissé làbas. Elle dit, d'un ton à la fois boudeur et câlin :
« Que me veux-tu, cher grand ami ?
— Birzil, fit Cécilius en prenant son air le plus paternel, nous allons quitter Muguas. Moi, je pars pour Sigus. Mais j'ai l'intention de passer avec toi la saison chaude à Kusicade, dans une villa délicieuse, au bord de ht moi... 'J'ii m'y précéderas soiilomeiit de quelques jours... »
J\Iais la jeune fille se récria : elle ne redoutait nulJc;jjient la chaleur, répétant qu'elle était une vraie Gétule. Puisque Cécilius partait pour le Sud, qu'il l'emmenât avec lui. Tandis qu'il s'arrêterait aux mines, elle poursuivrait jusqu'au Calcéus, à l'entrée du désert.
« Que t'importe, dit-elle, Kusicade ou le Calcéu»? Les deux villas sont également agréables pour toi. Mais, au Calcéus, moi je pourrai faire de glandes courses dans lo désert et dans les palmeraies... »
Et, s'exaltant tout à coup, elle se mit à battre des mains :
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« Oui, oui ! je monterai à cheval du matin au soir ! J'emmènerai mes deux maurétaniens, Amour et Diomède !
• — C'est absurde, dit CéciJius, de vouloir passer l'été dans cet enfer !... Birzil, tu n'es pas raisonnable. Tu n'es jamais raisonnable... Tu as des caprices tout à fait déconcertants, des lubies qu'on ne s'explique point... »
Il hésita un instant, puis, avec un accent de reproche tempéré de tendresse :
« Ainsi, pourquoi n'as-tu pas voulu voir Cjprien, mon ami?
— Tu sais bien que je n'aime pas les chrétiens. » Et, se blottissant la tête entre les coussins :
« A toi je te pardonne de l'être, parce que tu es très bon... Et puis parce que tu comprends beaucoup de choses...
— Lélia ! gronda Cécilius.
— Non, je ne suis pas Lélia ! Je sui& Birzil !
— Tu es trop grande pour que l'on continue à te donner ce surnom enfantin...
— Enfantin, si tu veux, c'est un nom africain. Je suis une Africaine, moi, je ne veux pas être Eomaine !
— Tu l'es par tes parents !
— Non, l'Afrique est mon pays ! Je l'aime. l'Afrique !... Tu la connais, toi qui as voyagé !... Oh ! tu voyageras encore ! tu m'emmèneras... ou plutôt non, je voyagerai avec mon mari... mon mari?., un conducteur de caravanes, un cavalier gétule ! C'est la vie, cela !
— Mais tu es folle, ma pauvre enfant !... Tes li\res, ou Thadir, t'ont dérangé l'esprit.
— Non, non ! Je rêve du désert !... Je veux voir les oasis, les dunes... la fontaine d'x\nimon !... Tu l'as vue, toi, cette fontaine merveilleuse, qui jaillit au milieu des sables?...
— Oui, dit Cécihus, en allant à Alexandrie par Leptis et la Cyrénaïque.
— Et c'est vrai; n'est-ce paa, qu'elle- bout, pendant la
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nuit, à gros bouillons, et qu'elle est glacée au lever du soleil?... Quel prodige !
— Il n'y a rien là que de très naturel, dit Cécilius.
— Tais-toi ! Tu es un athée, comme tous les chrétiens. Tu ne crois pas aux dieux !
— Tu ne sais ce que tu diS; mon entant. »
Mais elle ne l'écoutait point. Ses petits yeux noirs, brillants, extraordinairement dilatés, semblaient poursuivre des visions lointaines. Elle reprit, comme se parlàilt à elle-même :
« Et toutes les autres fontaines enchantées qui se trouvent Ixir le monde !... Tiens ! là-bas, sous la pergola, je A'icns de lire dans un gros livre de ta bibliothèque qu'aux lies Foitunées, il y a, l'une à côté de l'autre, deux sources miraculeuses, l'une qui guérit les maladies, l'autre qui donne un rire inextinguible et qui fait mourir... Mourir ! Est-ce qu'on peut mourir?... Si je ]uourais !...
- Il faudra bien y penser un jour, petite Birzil ! dit
Cécilius gravement.
— Tais-toi, tais-toi, je t'en prie ! »
Elle-même se tut un instant, mais emportée par sa rêverie nostalgique :
— Que de choses à voir !... Jjo jardin des Hespéridcs aVec ses fruits d'or ; la montagne d'Atlas si haute qu'un y voit se lever le soleil à minuit : et derrière le rivage stérile des Nigritiens, ces bois délicieux de citronniers et de térébinthes tout remplis d'éléphants ! Et l'étrange pays des Éthiopiens, hommes admirables qui cultivent toutes les vertus, dit le livre... »
Cécilius éclata de rire :
<; Ce sont des nègres affreux à la peau plissée comme celle des vieilles femmes, ou des caméléons !
— N'empêche ! c'est dans leur pays qu'on rencontre les tables du Soleil... oui, des tables toujours servies ! Les passants ont beau y manger, les mets renaissent sans cesse par la volonté des dieux... Ah ! que je voudrais
dîner à La table du Soleil ! Est-ce que tu ne voudrais pas, toi?... »
Elle l'éblouissait par ces mirages d'imagination., elle le charmait par toutes les carcbses de sa voix. Cécilius la contemplait avec ravissement, à demi soulevée sur son coude au milieu des coussins, les yeux vagues et en apparence toujours songeurs. Sentant le moment propice, elle dit d'un petit air suppliant :
« Alors, tu veux bien que j'aille au Calcéus? »
Cécilius sourit de la ruse ingénieuse et obstinée :
« Soit ! Tu iras au Calcéus passer un. mois, sous la garde du vieux Trophime, mon écuyer.
■ — • Et j'emmènerai Thadir... »
Exaspéré par cet entêtement, il fit un geste violent de colère et de dénégation. Birzil, la tête enfouie dans les coussins, se mit à pleurer, à sangloter :
«Allons, j'y consens, dit Cécilius, vaincu : tu emmèneras Thadir ! )^