‹ Sanine, romanChapitre 7 sur 10 · SAM>'E · texte numérisé non relu

SAM>'E

elle. Maintenant qu'elle s'était écartée du chemin qui était, selon eux, le seul admissible, ces gens et surtout sa mère la martyriseraient plus fort qu'ils ne l'avaient aimée.

Puis tout s^embrouilla : la peur et le désir de vivre, la notion de Tinévitable, et malgré tout un espoir vague; le souvenir de cet endroit, où elle mourrait et la vue d'un homme ressemblant à son frère, qui enjambait rapidement une clôture pour se diriger vers elle ; tout cela brillait, apparaissait, se confondait dans son cerveau pris de délire.

— Tu ne pouvais donc rien imaginer de plus bête, cria la voix essoufflée de Sanine.

Par un enchaînement de hasards et d'impulsions insaisissable Lyda était arrivée justement à Гепdroit où finissait le jardin de Zaroudine et où elle s'était naguère donnée à lui sur une haie à demi effondrée, dans une position pénible et incommode, cachée par l'ombre noire des arbres, de la lumière trop vive de la lune. Sanine l'avait aperçue et devinait ce qu'elle voulait faire ; son premier mouvement avait été de la laisser agir à sa guise ; mais les mouvements saccadés de sa sœur l'apitoyèrent. Il s'était mis à courir, et sautant par-dessus les buissons et les bancs du jardin il avait rejoint Lyda. La voix de son frère fit sur elle une impression profonde ; ses nerfs tendus à l'extrême par sa lutte morale, se détendirent tout d'un coup ; elle fut prise de vertiges et tout, autour d'elle, se mit à tourner. Elle ne savait plus si elle était dans l'eau ou sur le rivage. Sanine eut le temps de l'attraper juste au bord de la rivière et sa propre force ainsi que sa souplesse lui plurent beaucoup.

— Voilà qui est bien fait ! se dit-il.

Il assit Lyda près de la haie sur une planche et jeta autour de lui un coup d'œil indécis.

— Maintenant, que faire d'elle ? se demanda-t-il. Mais Lyda reprenait conscience, pâle, défaite et

brisée. Des larmes amères coulèrent de ses yeux.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! sanglotait-elle comme un enfant.

— Tu es bête ! fît Sanine avec une tendre pitié. Lyda ne l'entendit pas, mais à un geste qu'il fit,

elle s'accrocha convulsivement à son bras, en sanglotant plus éperdument.

— Qu'est-ce que je fais donc ! pensa-t-elle avec épouvante, il ne faut pas pleurer, il faut tourner cela en plaisanterie, autrement il devinera tout.

— Eh bien, pourquoi souffres-tu ? lui disait Sanine caressant ses épaules.

Lyda le regarda timidement d'en dessous son chapeau comme une petite fille et se calma subitement.

— Je sais tout... continua Sanine. Je connais toute cette histoire depuis longtemps.

Bien que soupçonnant plus d'une personne de connaître ses relations avec Zaroudine, Lyda ne fut pas moins effrayée des paroles de son frère. Gomme si Sanine dût la frapper en pleine figure, elle s'écarta de lui, le regardant avec des yeux secs largement ouverts ; une terreur de bête prise à la course s'imprimait sur ses traits.

— Eh bien, qu'est-ce qui te prend donc ? sourit Sanine, tu fais comme si je venais de te marcher sur la queue. Et la prenant avec bonté par ses épaules rondes, douces, qui frissonnaient craintivement sous ses doigts, il la fit se rasseoir sur la haie.

Lyda reprit docilement sa position assise.

— A vrai dire, qu'est-ce qui te désole tant 1... continua Sanine. Peut-être est-ce parce que je sais tout ?... Mais alors, en te donnant à Zaroudine croyais-tu ton acte si mauvais que tu n'osais pas l'avouer ?... Je ne te comprends pas, vraiment... Et pour ce qui est de Zaroudine qui ne veut pas t'épouser... rends-en grâce à Dieu... Tu sais maintenant, et tu le savais même avant de te donner à lui que, quoique beau et avantageux pour Tamour, ce n'est qu'un tout petit bout d'homme et vilain. Son amour ne te rendrait point heureuse. Tu n'as voulu de lui que parce qu'il était beau, et je pense que tu as suffisamment profité de sa beauté.

— C'est lui qui a profité de la mienne... Mais non, moi aussi... oh, mon Dieu !

— Et te voilà maintenant enceinte. Lyda ferma les yeux et fit rentrer sa tête profondément entre ses épaules.

Certes, c'est embêtant, continua Sanine d'une voix basse et douce ; de donner tout d'abord au monde des enfants ; c'est là une affaire sale,stupide, pénible ; mais le plus embêtant c'est que le monde te tourmentera sans répit... Cependant toi, Lidotchka, ma petite Lyda, tu n'as fait de mal à personne ! s'interrompit Sanine avec un puissant élan d'amour, et si tu mettais au monde toute une douzaine de gosses il n'y aurait que toi qui en souffrirais ma petite...

Sanine se tut, se mordillant pensivement les moustaches ; puis il croisa les bras sur la poitrine.

— Je te dirais bien ce qu'il faut faire, mais tu es trop faible et trop sotte pour suivre mes con-

seils... Tu n'aurais pas l'audace nécessaire... Tout de même, ce serait une grosse bêtise que de te donner la mort... Vois briller le soleil, couler doucement Геаи... Figure-toi maintenant qu'une fois morte, on saura bien que tu as été enceinte... eh bien, qu'est-ce que cela te fera ?... Ce n'est donc pas parce que tu es enceinte que tu veux moui'ir, mais parce que tu crains l'opinion des gens ; toute l'horreur de ta détresse n'est pas dans cette détresse elle-même, mais parce que tu la mets entre toi et le monde... En réalité, ta vie ne changera guère... Et tu ne crains pas les gens qui ne te connaissent pas, mais précisément ceux que tu connais et auxquels tu es soi-disant chère,.. Tu as peur d'eux parce qu'ils ne voudront pas te pardonner ta chute... et considéreront comme une horreur que tu ne te sois pas donnée dans le lit conjugal, mais bien dans un bois, ou sur l'herbe par exemple... Or s'ils veulent à tout prix châtier ton péché, comment t'aiment-ils donc, eux?... Et s'ils t'aiment ainsi pourquoi te préoccupent-ils ?... Ce sont des êtres sots, cruels et méchants, et pourquoi te tourmenter pour des êtres sots, cruels et méchants?...

Lyda leva vers lui des grands yeux interrogatifs et Sanine lut dans son regard une lueur de compréhension.

— Que faire alors... que faire?... demanda-t-elle anxieusement.

— Tu as devant toi deux issues : te débarrasser de cet enfant dont personne n'a besoin et dont la naissance, outre les douleurs qu'elle t'occasionnerait, ne ferait rien gagner au monde...

Les yeux de Lyda décelèrent un effroi farouche. Sanine confirma ;

— Tuer un être qui est en état de comprendre la joie de vivre et l'épouvante de mourir est atroce, mais anéantir un fœtus, une petite boule inerte de chair et de sang...

Un sentiment indéfinissable agitait Lyda : c'était d'abord une honte insurmontable, une honte telle qu'elle eut l'impression qu'on la déshabillait complètement et que des mains grossières fouillaient sa chair intime. Elle avait peur de regarder son frère comme si, ce regard échangé, ils mourraient de honte tous les deux. Mais les yeux gris de Sanine étaient clairs et tranquilles, sa voix ne tremblait pas plus que s'il eût prononcé des paroles simples, banales. Et sous le pouvoir de ses paroles la honte se dissipa. Lyda sentit la clairvoyance de ce qu'elle venait d'entendre et n'éprouva plus de crainte en y réfléchissant. Alors elle s'effraya de ne point se troubler : elle se prit les tempes d'un air désespéré, et les manches légères de sa robe s'agitaient comme les ailes d'un oiseau effaré.

— Je ne puis pas... Je ne puis pas... interrompit-elle... c'est peut-être juste... mais je ne peux pas... c'est affreux !...

— Voyons, voyons. .. Sanine s'agenouillait devant elle, luii'etirant doucement les mains de son visage.. . Allons nous tâcherons de cacher ça... Je ferai en sorte d'obliger Zaroudine à quitter la ville, et toi... tu épouseras Novikow et tu seras encore heureuse... Je sais que si tu n'avais pas connu ce bel étalon d'officier, tu aurais sûrement aimé Novikow...

Au nom de Novikow Lvda se sentit dans l'àme

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une tendresse confuse. Parce que Zaroudine l'avait rendue malheureuse et qu'elle avait la conscience que Novikow ne l'aurait pas fait, il lui sembla un instant que sa faute n'était pas grave et qu'il ne dépendait que d'elle seule de la réparer... Elle pourrait se redresser, agir, et sourire à la vie qui se déployait, radieuse, devant elle, sous la clarté magique du soleil. Et elle pourrait encore vivre et aimer, mieux et avec plus de force qu'auparavant. Mais le souvenir de sa faute lui revint aussitôt à l'esprit et lui rappela qu'elle n'était plus qu'un être indigne, souillé...

Un mot extrêmement grossier, qu'elle ne connaissait que vaguement et n'avait jamais prononcé, surgit dans sa mémoire. Elle se l'appliqua avec une jouissance si douloureuse qu'elle en resta effrayée, comme si elle venait de recevoir une gifle.

— Mon Dieu... serais-je donc une... Mais oui, mais oui, je suis une... une... Tiens ! voilà pour toi !

— Qu'est-ce que tu me disais ? murmura-t-elle à son frère, désespérée. Et la sonorité de sa belle voix lui fut douloureuse.

— Mais quoi?... demanda Sanine considérant ses beaux cheveux flottants sur la nuque blanche, et qu'un rayon de soleil venait dorer.

Une peur soudaine le pénétrait : s'il ne réussissait pas à la persuader ? Cette femme jeune et belle, capable de donner tout le bonheur, s'en irait simplement disparaître dans le vide idiot.

Lyda se taisait, impuissante. Elle essayait d'étouffer en elle l'espoir de vivre qui à l'encontre de sa volonté s'était emparé de tout soi)^ corps frisson-

nant... Après tout ce qui s'était passé, il lui paraissait honteux non seulement de vivre, mais de désirer la vie. Pourtant son corps sain, vigoureux, Imprégné de soleil, rejetait loin de lui ces pensées monstrueuses comme un poison qu'il refusait de boire...

— Pourquoi ce silence ? demanda Sanine.

— C'est impossible.. Ce serait vil... je...

— Je t'en prie, laisse là ces bourdes... répondit Sanine, mécontent.

Lyda leva encore une fois sur lui ses beaux yeux mouillés pleins de désirs secrets. Sanine, après un moment de silence, arracha une branchette, la coupa entre ses dents et la jeta.

— C'est vil . . . c'est vil !.. . répéta- t-il, tout à l'heure tu étais frappée de ce que je te disais... Pourquoi?... Ni toi ni moi ne saurions formuler une réponse précise à cette question... Un crime ?.. . Mais qu'estce qu'un crime?...

Lorsque, au moment des couches, la mère est en danger de mort, couper des morceaux, écarte- 1er, écraser avec des tenailles d'acier la tête d'un enfant déjà vivant, prêt à crier, ce n'est pas un crime, mais une malheureuse nécessité... Mais suspendre un processus physiologique inconscient, supprimer quelque chose qui n'existe pas encore, une réaction chimique quelconque, cela s'appelle un crime, une horreur I... Et cependant, de l'accomplissement de cette horreur dépend la лае de la mère, plus que sa vie, son bonheur... Pourquoi en est-il ainsi ? Personne ne le sait, mais tout le monde admet.

Sanine souriaH. « Ah I les hommes, les hom-

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mes I... ils se créent des règles, des fantômes, des mirages dans le seul but de souffrir. On les dit magnifiques, admirables... L'homme est le roi ! le roi de la création ! un roi qui n'a jamais l'occasion de régner ; un roi qui souffre et tremble devant son ombre. »

Sanine continua après un court silence :

Au fait, il ne s'agit pas de cela. Tu me disais ;

c'est lâche... Je ne sais... peut-être... Mais si je parle de ta chute à Novikow, cela lui fera un mal si atroce, qu'il se suicidera peut-être, sans cesser de t'aimer...Et ce serait de sa part une faute. S'il était vraiment intelligent il n'attacherait aucune importance à ce fait que tu as déjà couché avec quelqu'un, passe-moi l'expression vulgaire. Ni ton corps, ni ton âme n'en sont devenus plus mauvais... Mon Dieu ! il pourrait lui arriver d'épouser une veuve, par exemple. Car évidemment, ce n'est pas le fait même qui l'empêcherait de te donner son nom, mais l'imbroglio régnant dans sa tête... Toi-même... Voyons, s'il était donné à l'homme de n'aimer qu'une seule fois de sa vie, toute tentative d'aimer pour un instant serait inutile, désagréable, incommode, ce qui n'est pas. Les amours se succèdent ég-alement désirables et heureuses... Si tu peux aimer Novikow, tout ira bien, sinon, viens avec moi, Lidotchka, on peut vivre partout.

Lyda soupira : quelque chose lui pesait sur le cœur, qu'elle essayait de chasser.

Peut-être... en vérité L.. que tout s'arrangera... Novikow... est très gentil. .. un garçon excellent... et... beau... Non... oui... je ne sais pas...

— Eh bien, à quoi aurait-il servi de te noyer?...

Le mal ni le bien n'auraient rien gagné, rien perdu par ta mort... ton corps enflé, déformé, se serait roulé dans la fange... et après on t'aurait retirée pour t'enterrer... Voilà tout!

Lyda crut voir devant ses yeux la profondeur verdàtre et sinistre de l'eau, puis le fond visqueux agité par des mouvements imprécis, glissements de serpents, de plantes, de bulles... Et elle eut peur, follement.

— Non, non jamais!... Mieux vaut Tinfamie... Novikow... tout ce qu'on veut... mais pas ça... se dit-elle.

— Comme la peur te fait perdre la tête ! fît Sanine, égayé.

Lyda sourit aussi à travers ses larmes et son propre sourire Templit de lumière, car il lui prouvait qu'elle pouvait encore rire.

— Quoi qu'il en soit, je vivrai, pensa-t-elle dans un élan passionné et presque triomphal.

— Et voilà ! dit joyeusement Sanine, se levant d'un bond. Rien ne pouvait te dégoûter mieux de ta décision que la pensée de la mort... Et si tes épaules ont pu supporter ce gros fardeau, si tu ne cesses pas de voir et d'entendre la vie, eh bien ! vis I vis ! N'est-ce pas ainsi ? Eh bien, donne ta petite patte I

Lyda lui tendit la main et dans ce geste, timide et féminin, il y avait une reconnaissance enfantine.

— C'est ça !... tu as une jolie petite main... Lyda, souriante, se taisait.

Ce n'étaient pourtant pas les paroles de son frère qui l'avaient persuadée ; elle était pleine de vie opiniâtre, vigoureuse, audacieuse ; la crise qu'elle ve-

nait de traverser n\wait fait que tendre ses forces. Un mouvement de plus et la corde aurait cassé ; mais ce mouA^ement ne s^était pas fait et son âme vibrait de nouveau d'une insolente et turbulente volonté de vivre. Lyda extasiée regardait et écoutait, aspirant par tous les pores de son être, Ténormc joie, qui chantait à Tentour dans la lumière du soleil, dans Therbe verdoyante, dans Геаи lumineuse sur le visage tranquille de son frère et la vaillance de sa propre âme. Elle croyait voir et entendre pour la première fois,

« Vivre I » retentissait en elle une voix joyeuse et assourdissante.

— C'est bien, fit Sanine, tu pourras compter sur moi dans les moments difficiles. Et maintenant embrasse-moi, parce que tu es une belle fille !

Lyda sourit énigmatiquement comme sourirait une nayade. Sanine enlaça sa taille et percevant dans ses muscles le frisson de ce riche corps de femme, Tétreignit fortement.

Quelque chose d'étrange, et d'infiniment doux se passait dans le cœur de Lyda : elle désirait vivre toujours, mais d'une vie plus ample et plus intense. Sans se rendre compte de ses gestes elle entoura lentement de ses bras le cou de son frère et fermant à demi les yeux, serra ses lèvres pour lui offrir son baiser. Et elle se sentit éperdument heureuse quand les lèvres brûlantes de Sanine se pressèrent si longuement sur sa bouche, qu'elles la meurtrirent. En cet instant, elle n'avait pas besoin de savoir qui l'embrassait, comme la fleur chauffée par le soleil ne se demande pas d'où lui vient la chaleur.

— Mais que se passe-t-il donc en moi ? pensait-

elle étonnée et contente... Ah! oui!... je voulais me noyer... Dieu sait pourquoi... Etait-ce bête!... Ah! c'est bon... encore, encore... Voilà que j'embrasse aussi... Ah! c'est boni... N'importe qui... mais vivre !...

— Eh bien, voilà... dit Sanine, desserrant son étreinte... ce qui est bon, est bien. Et il ne faut se soucier de rien d'autre...

Lyda arrangeait lentement sa coiffure, le regardant avec un sourire béat, heureux...

Sanine lui passa son ombrelle et son gant.

Elle s'étonna d'abord de l'absence d'un gant, mais se souvenant aussitôt de son aventure, elle rit longtemps d'un rire silencieux, au souvenir de ce fait insignifiant qui lui avait paru sinistre.

— Et tout est ainsi ! pensa-t-elle, marchant sur le rivage à côté de son frère. Et elle offrait sa poitrine bombée à la bonne lumière du soleil.

Novikow alla lui-même ouvrir la porte, mais en apercevant Sanine il fronça les sourcils. Tout ce qui lui rappelait Lyda et ce quelque chose de précieux, comme un vase fin, qui s'était brisé en son âme, lui était pénible, infiniment.

Sanine, devinant Novikow, entra avec un sourire affable et conciliant. La chambre de Novikow était malpropre et en désordre, comme si un cyclone y fût passé dispersant sur le plancher des bouts de papier, de la paille et toutes sortes d'autres détritus. Des livres, du linge, des instruments variés, des valises traînaient pêle-mêle sur le lit, les chaises et les tiroirs ouverts de la commode.

— Tu pars ? où ? demanda Sanine déconcerté. Novikow, évitant de le regarder en face, remuait

sur la table des objets quelconques...

— Je m'en vais, frère, vers la misère... j'ai reçu un papier, répondit -il, embarrassé et fâché de Têtre,

Sanine le considéra une seconde ; ensuite il porta ses yeux sur la valise, puis le regarda à nouveau ; un large sourire s'épanouit sur son visage. Novikow se taisait, emballant d'un geste mécanique ses bottes avec un tas de fioles. Il souffrait d'être seul en présence de sa tristesse.

— Si tu continues à arranger ainsi ta malle, tu arriveras sur place sans instruments et sans chaussures, fît remarquer Sanine.

— Ah ! articula Novikow en lançant un court regard à Sanine. « Laisse-moi ! ne vois-tu pas que je souiîre I » disaient ses yeux.

Sanine le comprit et se tut.

Les premières ombres du crépuscule flottaient déjà derrière la fenêtre et le ciel serein comme du cristal s^éteignait au-dessus de la verdure légère du jardin.

Sanine dit après un court silence :

— Je suis d^avis qu'au lieu d'aller le diable sait où, tu ferais mieux d'épouser Lyda.

Novikow se tourna promptement vers lui et trembla.

— Je te prierai de cesser ces sottes plaisanteries, cria-t-il d'une voix métallique.

Le son de sa voix s'envolant dans le jardin silencieux, vibra au-dessus des arbres immobiles.

— Pourquoi t'emballes-tu ainsi ? demanda Sanine.

— Ecoute... dit Novikow ; ses yeux devinrent ronds, méchants et son visage ne ressemblait plus à cette bonne et indolente figure que Sanine connaissait.

— Crois- tu vraiment que ton mariage avec L^da serait un malheur? continuait gaiement Sanine dont les yeux souriaient.

— Cesse ! fit NovikoAV d'un ton plaintif ; et chancelant comme un homme ivre, il saisit la botte souillée qu'il essayait de cacher, et s'élança vers Sanine, la brandissant au-dessus de sa tête avec une force qu'il ne se connaissait pas.

— Eh, dis donc, un peu plus doucement ! que diable ! dit Sanine contrarié en se reculant malgré lui.

Novikow jeta la botte avec dégoût et s'arrêta, respirant péniblement.

— C'était pour moi, cette vieille botte ! lui reprocha Sanine en secouant sa tête. Il avait pitié de Novikow dont les gestes lui paraissaient ridicules.

— C'est de ta faute... répondit Novikow affaibli et confus.

Et de suite il éprouva pour Sanine une tendre confiance. Il le trouvait si grand et si calme, quand lui-même se savait lamentable, qu'il eut une envie de le caresser, de lui conter sa petite souffrance, comme un enfant à son grand ami ; et des larmes perlèrent à ses yeux.

— Si tu savais comme j'ai le cœur gros ! prononça-t-il par saccades, faisant des efforts pour ne pas pleurer.

— Oui, mon cher, je sais tout, répondit Sanine avec douceur.

— Non, tu ne peux pas le savoir ! dit Novikow s'asseyant à côté de Sanine. Il lui semblait que son état d'esprit était si extraordinairement pénible que personne ne pourrait jamais le comprendre tout à fait.

— Mais si, je le sais, fit Sanine, je puis te le jurer, si tu veux. Et si tu me promets de ne plus te jeter sur moi avec ta vieille botte, je me fais fort de te le prouver. C'est promis ?

— Oui... pardonne Wolodia, marmotta Novikow si confus qu'il appela Sanine par son prénom, ce qui ne lui arrivait jamais.

SANINE ^лл

Cela plut à Sanine, chez lequel le désir de tout arranger s'affermit encore .

— Ecoute, mon cher, nous allons parler franchement, commença-t-il en posant amicalement sa main sur le genou de NoA^kow.Tu as résolu de partir non pas parce que Lyda a refusé ta main, mais parce que le jour où nous étions chez Zaroudine il t'a semblé que ce dernier avait reçu la visite de ma sœur.

Novikow inclina sa tête sur sa poitrine. Il avait l'impression que Sanine venait de lui rouvrir une blessure récente, douloureuse à l'excès.

Sanine le regarda et pensa :

— Eh ! quelle bonne bête tu es !

Je ne veux pas te persuader que Lyda n'a pas eu de relations avec Zaroudine, continua-t-il à haute voix... Moi-même je ne le sais pas... du moins je ne le pense pas, ajouta-t-il vite, en voyant le visage de Novikow s'assombrir.

Novikow lui lança un regard, empreint d'un vague espoir.

— Leurs relations ont commencé à une date si récente que rien de sérieux ne peut avoir eu lieu entre eux, expliqua Sanine, surtout, prenant en considération le caractère de Lyda... Tu la connais, Lyda.

Novikow crut voir passer devant ses yeux l'image de la jeune fille, telle qu'il la connaissait et l'aimait : orgueilleuse et gracieuse, les yeux tantôt tendres, tantôt menaçants, toute entourée d'une atmosphère de froideur et de pureté, comme d'une auréole. Il ferma les yeux et crut aux paroles de Sanine.

— Et si même il a pu exister entre eux quelque chose, ce doit être certainement fini à présent. Mais au fond, quel tort peut te faire un léger marivaudage de la part d'une jeune lîlle encore libre et qui cherche son bonheur, quand toi-même, et sans fouiller longtemps dans ta mémoire, tu pourrais te souvenir des douzaines d'aventures pareilles sinon pires.

Novikow se tourna du côté de Sanine et la confiance qui emplissait son âme rendait ses yeux transparents et clairs. Un germe d'espérance remuait en lui mais encore si faible et si petit qu'il craignait de l'écraser par un geste ou par une parole imprudente.

— Tu sais, si je... bégaya-t-il, mais il n'acheva pas sa phrase, ne pouvant donner aucune expression à ce qu'il voulait dire ; de douces larmes d'attendrissement lui serraient la gorge.

— Eh bien ? fit Sanine, les yeux brillants et élevant la voix avec solennité. Je peux te dire seulement une chose ; entre Zaroudine et Lyda rien ne s'est passé...

Novikow le regarda avec ahurissement :

— Je pensais... commença-t-il, sentant qu'il ne pouvait croire aux paroles de Sanine.

— Tu pensais des sottises, répondit Sanine avec une irritation sincère. Tu ne connais donc pas Lyda ? Quel a pu être son amour si elle a si longtemps hésité ?

Novikow lui prit la main, regardant sa bouche d'un air admiratif.

Et un dégoût, une irritation terrible s'emparèrent de Sanine. Pendant quelques instants ses yeux ne quittèrent pas le visage de cet homme, devenu

heureux à la pensée que la femme avec laquelle il voulait s'accoupler, ne s'était encore donnée à personne. Une jalousie impérieuse, bestiale, avide et visqueuse comme un reptile perçait à travers ces bons yeux humains changés par la soulîrance et le chagrin sincère.

— Oh ! oh 1 fit Sanine d'une voix sinistre, en se levant.

— Eh bien, voici ce que j'ai à te dire : Lyda a été non seulement amoureuse de Zaroudine, mais elle a même eu des relations avec lui et maintenant elle en est enceinte.

Un calme sonore régnait dans la pièce. Novikow regardait Sanine avec un sourire bizarre, et se frottait les mains. Ses lèvres remuaient mais il n'en sortit qu'un cri faible, mais aigu, qui expira aussitôt. Sanine, debout devant lui, le fixait droit dans les yeux et les coins plissés de ses lèvres témoignaient d'une violence contenue.

— Eh bien, pourquoi ne dis-tu rien? demanda-t-il. Novikow leva les yeux, et les baissa vivement,

souriant toujours de son sourire éperdu.

— Lyda a survécu à un drame horrible, commença lentement Sanine comme s'il se parlait à lui-même. Si le hasard ne m'avait poussé sur son chemin, elle ne serait plus vivante à cette heure, et ce qui, hier encore était une jeune fille belle et florissante, serait couché maintenant, informe, quelque part au fond de la rivière, couvert de fange et dévoré par les écrevisses .. Mais ce n'est pas de sa mort qu'il s'agit... chacun de nous peut et doit mourir... seulement, avec Lyda eut expiré une joie immense, qu'elle apportait dans la vie aux gens qui Tentou-

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raient... Elle n^est pas la seule, sans doute... mais si toute la jeunesse féminine disparaissait, le monde deviendrait un tombeau... Pour ma part j^ai presque envie de commettre un crime, chaque fois que je vois une jeune fille absurdement traquée par les gens! Ecoute... cela m'est fort égal que tu épouses Lyda ou que tu ailles au diable, mais je dois te dire que tu es un idiot... Si une seule idée saine vivait en ton crâne, tu n^aurais pas tant souffert et fait souffrir les autres parce qu'une femme libre et jeune a commis l'erreur de se donner à un mâle qui ne la méritait pas, et n'est redevenue libre qu'après avoir accompli l'acte sexuel... Jeté le dis, à toi, mais tu n'es pas le seul dans ton genre... vous êtes des millions d'idiots qui transformez la vie en une insupportable prison sans joie et sans lumière... Voyons, toi-même, combien de fois ne t'es-tu pas vautré sur le ventre d'une grue, saoul et crasseux comme un chien? Il y a de la poésie, de la passion et de l'audace dans la chute de Lyda, mais comment appeler tes propres actes?... Alors, de quel droit te détournes-tu d'elle, toi qui te crois un homme intelligent et sensé, qui ne veut pas de barrière entre son esprit et la vie!... Qu'est-ce que son passé pourrait bien te faire, à toi ? En est-elle devenue moins belle ? te procurera -t-elle moins de jouissance ?... Voulais-tu prendre toi-même sa virginité ?... Eh bien?...

— Tu sais bien qu'il n'en est pas ainsi... fit Novikow dont les lèvres tremblaient.

— Si, c'est ainsi I s'écria Sanine, sinon, qu'est-ce, s'il te plaît?

Novikow^ gardait le silence, son âme était sombre

et vide ; mais comme une fenêtre éclairée et lointaine, jetant une petite lueur à travers les champs noirs, un rayon de bonheur douloureux luisait dans la nuit de son cerveau : Tidée du pardon et du sacrifice.

Sanine le regarda et sembla deviner toutes ses pensées.

— Je vois, continua-t-il de la même voix douce je vois que tu penses déjà au sacrifice de toi-même... que tu as déjà trouvé un trou par où passer en rempant. « Je descendrai jusqu'à elle, je la protégerai contrôla foule, et ainsi de suite...» Voilà le refrain que tu te chantes. . . Et tu grandis à tes propres yeux comme le ver sur la charogne I . . . Eh bien tu mens ! . . . Car à aucune minute tu n'auras renoncé à quoi que ce soit... Si Lyda aл'ait été défigurée par la variole, peut-être ferais-tu un effort pour accomplir une bonne action, mais deux jours après ce bienfait tu aurais fait le malheur de sa vie, accusant le destin, rongeant son âme, lui mettant le désespoir au cœur... Et à présent tu te considères comme une icône... Je crois bien : ton visage est radieux, chacun dira de toi que tu es un saint... Cependant tu ne perdras rien de ce que tu convoites : Lyda a les mêmes bras, les mêmes jambes, la même poitrine et la même passion pour la vie... Oh ! je crois bien qu'il te sera agréable de jouir de son corps, en songeant que tu commets une sainte action ! oh combien !

Sous le poids de ces paroles, quelque chose se serrait et mourait dans l'âme de Novikow, comme un ver écrasé : cette admiration touchante pour luimême qui avait commencé de s'y épanouir ; et un

nouveau sentiment, plus simple et plus sincère naissait,

— Tu me crois plus mauvais que je ne suis, dit-il avec un reproche attristé. Je ne suis pas aussi stupide que tu le penses... Peut-être... je ne veux pas discuter sur ce sujet, les préjugés sont-ils assez puissants dans mon esprit, mais j'aime Lyda Petrovna... Et si je savais en être aussi aimé, croistu que je réfléchirais plus longtemps à ce que...

Le dernier mot il le prononça avec peine, et cette difficulté de s'exprimer lui causa une vive souffrance.

Sanine se calma subitement. 11 devint pensif et se mit à arpenter la pièce ; puis il s'arrêta près de la fenêtre et, regardant dans le jardin que le crépuscule avait déjà envahi, il dit d'une voix douce :

— Elle est maintenant si malheureuse qu'elle ne doit pas penser à l'amour... Je ne sais pas si elle t'aime ou si elle ne t'aime pas encore... Mais je pense que si lu venais chez elle, tu serais le second homme dans tout l'univers qui ne la condamnerait pas pour son éphémère plaisir... Et alors... qui sait !

Novikow regardait tout devant lui d'un air rêveur. La tristesse et la joie se mêlaient en lui, créant un bonheur touchant et frêle comme l'exquise tristesse des soirs d'été mourants.

— Allons chez elle, dit Sanine. Quoi qu'il en soit, mais ce sera un soulagement pour elle de voir un visage humain au milieu de tous ces masques, cachant des mufles de brutes... Toi, mon ami, tu es passablement bête, il est vrai, mais dans ta stupidité même, il y a quelque chose que les autres

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n'ont pas... Et dire que le monde construisit longtemps son bonheur et ses espérances sur de telles inepties!... Viens.

Novikow lui souriait timidement.

— J'irai... Mais cela lui sera-t-il agréable, à elle?

— Ne pense pas à cela, dit Sanine, lui posant la main surTépaule. Si tu crois bien faire... fais-le... Plus tard, tu verras...

— Eh bien, allons-y! dit résolument Novikow. Près de la porte il s'arrêta et regardant Sanine

dans le blanc des yeux, il dit avec une expression de force inattendue :

— Et... tu sais... si cela est possible, je ferai son bonheur... C'est là une phrase banale, sans doute, mais je ne puis exprimer autrement ce que

je ressens.

— C'est bien, ami, répondit amicalement Sanine, je te comprends ainsi.

L'été régnait sur la ville. La nuit, une lune ronde et claire planait dans le ciel haut ; l'air lourd, se mêlant à Todeur des jardins, suscitait des langueurs invincibles.

Pendant la journée les gens ti*availlaient, s'occupaient d'art, de politique; ils mangeaient, buvaient, se baignaient, causaient entre eux ; mais dès que la chaleur s'apaisait, que la poussière tombait, lourde et épaisse, et que s'élevait sur l'horizon noir le disque énigmatique delà lune, dès que cette clarté froide et mystérieuse inondait le jardin, toute activité cessait, et, comme s'ils venaient de quitter leurs habits d'apparat, les hommes, libérés, vivifiés, commençaient à vivre d'une vie véritable. Les jardins s'emplissaient du chant des rossignols, les herbes légèrement frôlées par quelque robe de femme, agitaient leurs petites têtes, les ombres s'épaississaient, des bouffées d'amour flottaient langoureusement dans l'air parfumé ; et les yeux tantôt s'allumaient, tantôt s'assombrissaient dans la nuit, les joues se coloraient et les voix se faisaient séduisantes.

Youriï Svarogitch s'occupait avec Schafrow de

politique, de groupement, d'auto-éducation et lisait les livres récents, s'imaginant que sa vie était réellement contenue en ces activités, qu'il ne pouvait trouver que là l'apaisement de ses inquiétudes et de ses doutes. Mais malgré ses lectures et ses travaux d'organisation, tout lui était pénible, car sa vie manquait de flamme. Elle s'allumait en lui, rarement, lorsqu'il se sentait fort^ bien portant et désirait une femme.

Auparavant toutes les femmes jeunes et jolies lui avaient semblé également intéressantes et Гaл^aient pareillement tourmenté ; mais voilà que parmi elles il en distinguait une seule, qui réunissait en elle les charmes de toutes les autres, belle et aimée, comme l'est au printemps un jeune bouleau à la lisière du bois.

Elle était de haute stature, sa chair était ferme, vigoureuse ; sa poitrine bougeait à chacun de ses pas ; elle levait franchement sa tête gracieuse audessus d'un cou blanc et puissant ; sa voix était sonore, comme son chant était doux, et bien qu'elle lût beaucoup, aimât les efforts de la pensée et fît des vers, son être ne vibrait de la joie de vivre que lorsqu'elle était obligée de faire des efforts physiques, d'appuyer son sein ferme contre quelque chose, de serrer un objet de toute la force de ses mains, de frapper le sol de ses pieds, de rire, de chanter ou de contempler de beaux mâles. Parfois, quand le soleil luisait ou que la lune brillait au milieu du ciel foncé, elle avait envie de se déshabiller vite et de courir à travers l'herbe haute, de se jeter dans l'eau profonde et ondoyante de la rivière, et de chercher ainsi celui qu'elle atten-

dait, en l'appelant d'une voix forte et chantante.

Sa présence troublait Youriï, éveillant en lui des forces inconnues et disponibles encore. Devant elle ses paroles s'avivaient, ses muscles se tendaient, il se sentait le cœur plus fort, l'esprit plus alerte. Il pensait à elle toute la journée et la cherchait le soir, mais il se cachait à lui-même la véritable nature de ses émotions.

Au fond de son âme il j avait 'quelque chose de maladif qui rongeait ses forces, allant" à l'encontre de tous ses instincts. Chaque sentiment né en lui, il l'arrêtait et l'analysait. Alors ce sentiment se décolorait, se fanait comme une fleur sous la gelée. Toutes les fois qu'il se demandait qui l'attirait vers Karsavina, il se répondait: l'attraction sexuelle. Et sans savoir pourquoi, ce mot évoquait en lui un mépris insupportable.

Cependant, une entente tacite s'était établie entre eux ; les gestes de l'un se reflétaient dans l'autre comme dans un miroir.

Pour Karsavina, elle n'analysait point ce qui se passait en elle, mais son sentiment la rendait joyeuse; elle le craignait et le désirait en même temps ; elle le cachait aux autres avec un soin jaloux, voulant qu'il lui appartînt exclusivement. Et il lui était angoissant de ne pouvoir comprendre tout ce qui se passait dans l'âme et dans le corps de l'homme qu'elle chérissait. Par moments il lui semblait qu'il n'y avait rien entre eux ; alors elle pleurait comme si elle venait de perdre un trésor. Néanmoins, elle ne pouvait pas rester insensible à l'approche et aux regards des autres hommes ; et, surtout quand, persuadée de l'amour de Youriï, Karsavina goû-

tait la joie des fiancées, elle tourmentait les autres, les troublant et se troublant elle-même par le mystère de ses désirs.

Un frisson particulier parcourait son être lorsque Sanine rapprochait, et qu'elle voyait ses larges épaules, ses yeux clairs et tranquilles, ses mouvements vifs et assurés. Karsavina s'agitait, perdait la tête, s'accusait de libertinage, mais ne pouvait s'empêcher de considérer Sanine avec curiosité.

Le soir même du jour où Lyda avait traversé une si terrible crise, Youriï et Karsavina se rencontrèrent à la bibliothèque.

Ils se saluèrent simplement et chacun s'occupa de ses affaires ; Karsavina choisissait des livres et Youriï parcourait les journaux arrivés de Pétersbourg. Mais il arriva qu'ils sortirent ensemble et marchèrent l'un à côté de l'autre dans les rues déjà désertes, sous la clarté lunaire.

L'atmosphère était très calme et l'on n'entendait seulement, intermittente, la crécelle du garde de nuit; et, dans les basses-cours, à de rares intervalles, des aboiements de chien. Arrivés sur le boulevard, Youriï et Karsavina distinguèrent un groupe de personnes assises sous les arbres immobiles. Ils entendirent des voix animées et à la lueur des cigarettes allumées, ils virent, des moustaches et des barbes .

Une voix d'homme chantonna au moment où ils passaient :

... Le cœur d'une belle Est comme la brise des champs...

Ils s'assirent, non loin de la demeure de la jeune fille, sur un banc enfoui dans ГотЬге profonde, et de leur place ils voyaient la rue large que la lune éclairait, et au bout, la clôture blanche de l'église dont la croix brillait comme une étoile, au-dessus des tilleuls noirs.

— Regardez, comme c'est beau ! dit Karsavina d'une voix chantante, désignant de la main l'alentour.

Youriï jeta un regard furtif mais heureux, sur l'épaule blanche de sa compagne, qui brillait doucement dans l'échancrure large du col de son costume petit-russien ; et un désir irrésistible lui vint, de la serrer dans ses bras, de coller sa bouche à ses lèvres charnues, entr'ouvertes, si près des siennes. Il sentait qu'il devait le faire tout de suite, parce qu'elle aussi attendait ce geste, le craignait et le désirait.

Mais il perdit la seconde propice, sa résolution faiblit et ses lèvres se crispèrent ironiquement.

— Pourquoi souriez-vous ? demanda Karsavina.

— Gomme ça... pour rien..., répondit Youriï en maîtrisant vm frisson passionné. Il fait trop beau.

Ils se turent, écoutant attentivement les sons atténués, venus des jardins obscurs.

— Avez-vousjamais été amoureux? lui demandât-elle subitement.

— Oui... répondit lentement Youriï. « Si je le lui disais ? » pensa-t-il, à demi pâmé ; et il ajouta la respiration suspendue : Je le suis à présent.

— De qui? demanda Karsavina frissonnante à la fois de crainte et de certitude.

— Mais de vous ! répondit Youriï, tâchant vainement de badiner ; et se penchant vers elle, il lui regarda droit dans les yeux, et les vit étrangement brillants, dans l'obscurité .

Elle jeta sur lui un rapide coup d'œil : et son visage heureux et apeuré décelait l'attente .

Youriï voulait Tétreindre. Déjà ses épaules douces,un peu fraîches, semblaient frémir sous ses mains, mais il eut peur, perdit encore une fois l'occasion et, ne se sentant pas la force de faire ce qu'il désirait, il feignit un bâillement.

— Il plaisante ! se dit avec douteur Karsavina, et subitement, tout se refroidit en elle sousTaffront.

Son amertume fut telle qu'elle se crispa, serrant les dents pour ne pas pleurer.

— Des bêtises, balbutia-t-elle d'une voix changée, en se levant.

— Je parle sérieusement, dit Youriï, malgré sa volonté... Je vous aime, et vous pouvez me croire, je vous aime avec passion.

Karsavina ramassait ses livres sans répondre .

— Pourquoi ?... pourquoi ? se disait-elle navrée, et aussi mécontente de s'être trahie, et de s'attirer ainsi du mépris.

Youriï lui tendit un livre tombé.

— Il est temps de rentrer... fît-elle tout bas.

Son départ torturait Youriï d'un regret intolérable ; pourtant la brève scène lui parut réussie, originale et belle, très au-dessus des banalités.

Il répondit d'un ton énigmatique :

— Au revoir.

Mais lorsque Karsavina lui tendit sa main Youriï se pencha involontairement et embrassa cette main

molle et tiède, et Fodeur de la chair désirée effleura son visage. Karsavina poussa un petit cri.

— Que faites-vous !

Cependant le contact de ses lèvres avec cette chair de vierge, douce et fraîche lui avait causé une impression si forte, que Youriï pris de vertige ne put que sourire, d'un sourire béat et stupide. Il Técouta s'éloigner à petits pas pressés.

Bientôt une porte grinça, Youriï s'en retourna gardant sur les lèvres le même sourire. Il aspirait à pleine gorgée Tair pur de la nuit, et se sentait très fort, heureux.

Mais dans sa chambre étouffante comme une cellule, après la fraîcheur vaste du clair de lune, Youriï se dit que la vie était, malgré tout, ennuyeuse, et les hommes mesquins.

— ... Je viens de lui prendre un baiser !.,. Quel bonheur, quel héroïsme, ma foi ! Gomme c'était digne et poétique, tout cela !... La lune; le héros séduit la vierge par ses discours ardents et ses baisers ! Fi ! que c'est plat ! . . . Dans ce maudit petit trou, on finit par se diminuer soi-même.

Au temps où il habitait les grandes villes, Youriï se disait toujours qu'il lui suffirait de partir pour la campagne, de se plonger dans une vie saine et rustique, au milieu des paysans, dans les champs inondés de soleil, pour que son existence prît un sens. A présent qu'il y était, la petite cité villageoise lui paraissait un endroit mort ; et la vie n'était acceptable que dans les grandes villes,

— Dans la capitale bruyante, les tribuns sonnent, déclama Youriï avec une emphase inconsciente. Mais s'étant surpris en flagrant délit de joie enfantine il se reprit, et plus bas :

Et puis, après... ça m'est égal... La politique, la science et le reste... Tout cela paraît immense

de loin, mais clans la vie de chaque indiA^du ce n'est qu'un métier comme un autre. La lutte... les efforts titaniques... oui, mais dans la vie contemporaine ce n'est guère possible... Je souffre, je lutte, je surmonte les obstacles... et après? Quelle sera la fin de tout cela ? Le résultat final du combat est hors de ma vie... Prométhée voulait donner le feu aux hommes, et le donna! C'est une victoire... Tandis que nous ne pouvons qu'ajouter de petits copeaux à ce feu que nous n'avons pas allumé et que nous n'éteindrons pas non plus.

Et voilà qu'une pensée surgit dans son esprit : la pensée qu'il souffrait parce que lui Youriï n'était pas un Prométhée... Cette idée, ne lui fut pas agréable, mais il s'en empara pour se flageller !

— Quel Prométhée serais-je donc!... moi, qui n'envisage tout qu'à un point de vue personnel... Moi, moi, et encore moi... Je suis aussi faible et nul que tout ces gens que je méprise tant...

Ce parallèle lui fut si déplaisant qu'il s'embrouilla et regarda quelques secondes devant lui d'un air stupide ; il se cherchait une justification.

— Non, je ne suis pas ce que sont les autres, se dit-il enfin, soulagé... Je ne leur ressemble pas, ne fût-ce que par mes pensées... Les Riasantzew, les Noviko\v,les Sanine ne pensent pas ainsi... Ils sont loin de s'infliger de tels blâmes ; au contraire ; ils sont contents, comme les cochons triomphants de Zarathoustra... Pour eux toute la vie se résume en leur « moi » microscopique et ce sont toujours eux qui me corrompent par leurs vulgarités... Qui reste avec les loups finit par hurler comme eux. C'est naturel.

Youriï marcha parla chambre et, comme il arrive souvent, à mesure que la position de son corps changeait, ses pensées se modifiaient également.

— Allons, bon... C^est entendu... Tout de même il me reste encore à réfléchir sur beaucoup de choses... Quels sont mes relations avec Karsavina?... Car, que je Taime ou que je ne Taime pas, que peut- il en sortir ?... Admettons que je Tépouse ou que je m'unisse pour quelque temps à elle... eh bien, serait-ce pour moi le bonheur?... La tromper serait un crime, et si je Taime, alors... alors bon ! elle aura des enfants, pensa Youriï en rougissant sans savoir pourquoi... Evidemment, il n'y a là rien de mal, mais tout de même cela me priverait de ma liberté pour toujours!... Le bonheur domestique, la joie des petits bourgeois... Non, cela n'est pas fait pour moi...

Une, deux, trois..., songeait Youriï, essayant de marcher de telle sorte qu'à chaque pas son pied se posât entre la deuxième planche et la troisième... Si j'étais sûr de n'avoir pas d'enfants... Ou si je pouvais aimer mes enfants au point de leur donner ma vie... Mais, cela aussi, est banal... Riasantzew aimera ses enfants... et alors quelle serait la différence entre nous deux?... Vivre et se sacrifier... Yoi]k la vraie vie... Oui, mais pour qui me sacrifier ?... Comment ?... J'aurai beau m'élancer sur n'importe quel chemin, et poursuivre n'importe quel but... Où trouverai-je l'idéal pur et certain pour lequel on ne regretterait pas de donner sa vie ?... Non, ce n'est pas moi qui suis faible, mais la vie qui ne vaut pas qu'on l'aime et qu'on se sacrifie pour elle... Alors à quoi bon vivre ?..,

Jamais cette conclusion ne s'était aussi nettement imposée au cerveau de Youriï.

Sur sa table il y avait toujours un revolver et chaque fois qu'il s'en approchait, Youriï en fixait l'acier poli.

Il prit l'arme et l'examina minutieusement. Le revolver était chargé. Youriï l'appuya contre sa tempe.

— Voilà... comme ça..., pensa-t-il..., une fois, pan 1... et c'est fini. Est-ce bête ou intelligent de se tuer ?... Le suicide est une lâcheté I... ce qui veut dire que je suis un lâche. Le contact du canon froid sur sa tempe brûlante lui était simultanément doux et pénible.

— Et Karsavina?... se demanda inconsciemment Youriï. Alors, je ne la posséderai pas, j'abandonnerai à quelque autre cette jouissance possible ?

Le souvenir de Karsavina lui fut une volupté, qu'il réprima par un effort de volonté. Et il s'efforça de penser que tout cela n'était que vétilles, point comparables aux idées graves et profondes qui le préoccupaient. Mais c'était se faire A'iolence, et cet effort se vengeait sur lui-même, ôtant toute joie de vivre par l'angoisse qu'il créait.

— Et pourquoi pas, en effet ? se demanda-t-il le cœur battant.

Et, déjà avec une attention en laquelle il ne croyait pas et dont il souriait, il appuya à nouveau le revolver sur sa tempe, et, sans se rendre compte de son geste, arma le chien.

Il se sentit traversé par quelque chose de froid et d'aigu qui le remplit d'une terreur sauvage. Ses oreilles bourdonnèrent et la chambre parut osciller.

comme soulevée tout entière par une force inconnue. Le coup ne partit pas et le claquement métallique du chien qui frappait l'acier retentit, seul. Défaillant, Youriï baissa lentement la main qui tenait l'arme. Chaque fibre vibrait en lui, la tête lui tournait, ses lèvres s'étaient desséchées. Ses mains tremblaient si fort, qu'en voulant poser le revolver sur la table, il le fit sautiller à plusieurs reprises.

— Suis-je beau !... pensa-t-il, et s'étant maîtrisé il alla vers la glace et arrêta son regard sur la surface sombre et polie.

— Gela veut dire que je suis un lâche?... Non, se dit-il avec orgueil, je ne suis pas un lâche... car ce n'est pas de ma faute, le coup a raté l

Son propre visage le regardait dans la glace ; mais il lui apparut solennel et sévère... Et, tâchant de se persuader qu'il n'attachait aucune importance à son acte, il se tira la langue, et recula.

— C'est que le sort ne le veut pas ! prononçat-il à haute voix, et cette phrase le consola.

— Si l'on m'avait vu ? s'interrogea-t-il craintivement en se retournant.

Mais tout était calme et silencieux. Rien ne remuait derrière la porte fermée. Et il parut à Youriï que, au delà des limites de la chambre, rien n'existait plus et que dans tout l'espace vide et sans bornes lui seul vivait et souffrait. Il éteigrnit la

lampe et s'étonna de voir la clarté rose du matin pénétrer à travers la fente du volet.

Il se coucha. Et pendant son sommeil il crut sentir sur lui quelque chose de volumineux et de pesant et qui brillait d'une sinistre lueur rouge.

— C'est le diable ! Cette pensée traversa son

rêve.

Youriï fit des efforts convulsifs pour se délivrer. Mais le rouge ne s'en allait pas ; il ne parlait et ne riait pas non plus, mais ses dents grinçaient. Il n'était pas possible de comprendre si c'était par compassion ou par ironie, et cela devenait une torture...

Derrière la fenêtre, le crépuscule descendait, très doux, savourant amoureusement les senteurs des herbes et des fleurs.

Sanine, assis devant une table, relisait, aux dernières lueurs du jour, une nouvelle où il était question de la fin tragique et solitaire d'un vieil évêque,qui se mourait revêtu de ses habits sacerdotaux, chamarré d'or, de brillants et de croix dans la fumée des encensoirs.

Dans la chambre il faisait aussi frais qu'au dehors et l'haleine légère du soir y pénétrant, emplissait la robuste poitrine de Sanine, remuait ses cheveux et caressait ses épaules.

Il lisait, réfléchissait, remuait les lèvres et ressemblait ù un grand garçon plongé dans l'étude. Et plus il lisait, plus sa pensée s'attristait : combien il y avait de souffrances dans la vie, combien stupides étaient les hommes et combien il était loin d'eux 1

Quelqu'un ouvrit la porte de la chambre et Sanine se retourna.

— Bonjour ! fit-il, mettant de côté son livre. Eh bien, quoi de nouveau ?

Novikow lui serra faiblement la main, et son visage triste se crispait.

— Rien... tout est comme par le passé! réponditil s'approchant de la croisée.

De sa place Sanine ne" pouvait voir que la haute silhouette de Novikow se découpant en contours flous sur le fond rougeâtre du ciel vespéral. Il la regarda longuement et avec attention.

Quand il avait amené pour la première fois Novikow^, confus et souffrant, vers Lyda, pitoyable et défaite, ni Гип ni Tautre n'avaient dit les choses qui les pénétraient jusqu'au fond de l'âme. Et Sanine sentait qu'ils seraient malheureux en se parlant, qu'ils seraient plus malheureux encore s'ils ne parlaient point. Il sentit encore que ce qui était si clair pour lui, ne serait compris par eux qu'fi travers leur souffrance.

Il préféra donc ne rien dire ; d'ailleurs ils se trouvaient dans un cercle vicieux où leur rencontre devenait inévitable.

— Eh bien... s'était dit Sanine, qu'ils souffrent, la souffrance les adoucira et purifiera leur âme... SoitI

Maintenant il sentait que le moment était venu. Novikow restait près de la fenêtre regardant en silence le soleil qui se mourait. Un sentiment bizarre l'agitait, fait de l'anxiété vague d'une irrévocable perte et du frisson de l'attente d'un bonheur prochain. Par ce crépuscule caressant et triste il se représentait plus vivement Lyda humiliée et offensée par tous ; et il avait un désir persistant de s'agenouiller devant elle, d'embrasser ses mains froides et de la conduire à une nouvelle vie par

s A M iN E

l'immensité de son amour miséricordieux. Pourtant il n'avait pas la force d'aller vers elle.

Sanine le comprit. Il se leva lentement de sa chaise, secoua la tête et dit :

— Lyda est dans le jardin... Allons-y.

Novikow sentit son cœur se serrer de bonheur et

de sourde tristesse. Son visage se contracta et ses mains tremblaient en lissant ses moustaches.

— Eh bien... quoi?... Viens-tu ? répéta Sanine, et sa voix calme était décisive comme s'ils allaient traiter une affaire grave qu'ils connaissaient bien.

Novikow comprit que Sanine dcAdnait tout ce qui se passait en lui et en éprouva un grand soulagement et une frayeur enfantine.

— Mais viens donc !... continua doucement Sanine, et le prenant par les épaules il le poussa vers la porte.

— Mais... moi..., bégaya Novikow, subitement attendri en jetant à Sanine un coup d'œil humide.

Le jardin était sombre et parfumé de rosée tiède, Les lueurs verdâtres du jour agonisant apparaissaient parmi les troncs d'arbres, évoquant des fenêtres gothiques. Au-dessus des prés ternis les premières brumes flottaient doucement. On eût dit qu'un souffle invisible et calme errait dans les allées désertes, parmi les arbres muets, les fleurs et l'herbe frissonnante sous ses pas.

Sur les rivages il faisait plus clair ; la rougeur du soir couvrant la moitié du ciel, se reflétait dans la rivière dont le flot limpide serpentait au milieu des prairies noires. Lyda était assise au bord de l'eau et sa silhouette fine et blanche se détachait sur l'herbe en profil mystérieux, incliné sur l'onde.

L'assurance qu^avait éveillée en elle la voix de son frère, était disparue aussi vite qu'elle était venue, et de nouveau la honte et la crainte la dominaient. La pensée qu'elle n'avait plus aucun droit non seulement au bonheur, mais à la vie même, assombrissait son âme. Elle passait des journées entières dans le jardin, un livre à la main, n^osant pas regarder sa mère dans les yeux. Et bien qu'elle se révoltât mille fois par jour, se disant que sa mère n'était rien devant sa propre vie, chaque fois qu'elle s'en approchait, sa voix s'altérait et ses yeux prenaient une expression de timidité coupable. Sa confusion, sa rougeur, sa voix chevrotante avaient naturellement fini par inquiéter sa mère. Et devant les interrogations anxieuses l'obsession des regards fixes de la vieille femme, Lyda se sentait si malheureuse qu'elle se cachait.

Ce soir-là elle était restée immobile sur le rivage, suivant d'un regard inquiet la mort lente du jour et pensant à son excédante douleur.

Elle songeait qu'elle ne comprenait pas la vie. Devant elle se dressait quelque chose d'immense, d'inconcevable et de bizarre, telle une énorme pieuvre gluante.

"Une série de livres qu'elle avait lus, avaient eu pour eilet d'éveiller en elle toute une suite de pensées larges et claires. Elle se rendait compte que ce qu'elle venait de faire était non seulement peu blâmable, mais bien. Elle n'avait fait de mal à personne en donnant et en goûtant la volupté. Sans cette jouissance elle n'aurait pas su le bonheur de la vie et sa jeunesse fût passée comme les feuilles en automne. L'idée que son union avec un homme

était blâmable parce qu'elle n'avait pas été consacrée par la religion lui semblait ridicule. Il s'ensuivait qu'elle devait jouir de la vie, telle une fleur jetant le pollen par une matinée radieuse de soleil, et, cependant, au fond de son âme elle continuait de souffrir. Un abîme profond se creusait dans son existence. Elle avait beau invoquer les grands principes et les immuables vérités, tout fondait comme de la cire, devant le lendemain d'infamie. Et au lieu de fouler aux pieds les gens qu'elle estimait, Lyda ne voulait que les éviter ou les tromper.

Mais cachant ses larmes devant les autres, Lyda ne pouvait s'empêcher de tendre vers Novikow comme une fleur vers un rayon de chaleur. L'idée qu'il la sauverait lui semblait lâche ; elle se révoltait à la pensée de dépendre de lui, et cependant la conscience qu'elle avait d'être fautive jointe à son amour pour la vie finissaient toujours par étouffer en elle toute autre considération. Au lieu de lutter contre la stupidité humaine, elle tremblait ; au lieu de regarder Novikow droit dans les yeux elle se tenait devant lui craintive comme une esclave. Et dans tout ce que faisait cette jeune fille, il y avait quelque chose de pitoyable, comme les mouvements les gestes gauches d'un oiseau dont on a coupé les ailes et qui ne volera jamais plus.

Quand ses souffrances devenaient insupportables, Lyda se souvenait de son frère avec un étonnement naïf. Son frère n'avait, certes, rien de sacré ; il la regardait elle, sa sœur, avec les yeux d'un mâle ; il était immoral et égoïste, mais c'était aussi le seul homme devant lequel elle ne rougissait pas et pouA'-ait avouer sans honte les secrets les plus

intimes de sa vie. En sa présence tout lui semblait simple et sans gravité ; elle était enceinte... et après ? Elle avait une liaison avec un homme, et si cet homme lui plaisait ? On Fhumiliait et la méprisait? elle avait devant elle le soleil et Tespace, et des hommes il y en a partout... Sa mère souffrait? eh bien, c'était son affaire... Lyda n^avait pas imité la jeunesse de sa mère ; et celle-ci ne la surveillerait plus quand elle serait morte ; pour s^être accidentellement rencontrées sur le chemin de la vie, pour en avoir parcouru ensemble une partie, elles ne devaient pas se mettre en travers de la route l'une de Tautre.

Lyda se rendait compte qu'elle ne serait jamais aussi libre ; elle subissait seulement la fascination de cet homme calme et solide qu'était son frère, ce qui augmentait sa tendresse et son admiration. Alors de nouvelles pensées libres et fortes fermentaient dans son intelligence.

— Si c'était un étranger et non mon frère, se disait-elle, anxieuse... Mais elle étouffait de suite cette hypothèse honteuse et pourtant attrayante.

Puis, elle revenait encore à Novikow espérant le pardon et l'amour.

Des pas retentirent derrière elle ; elle se retourna.

Novikow et Sanine approchaient en silence, marchant directement sur l'herbe haute. Leurs visages étaient indistincts à travers le crépuscule mais Lyda sentit que la minute redoutée était proche. Elle devint aussi pâle et aussi faible que si la vie la quittait.

— Eh bien, voilà ! fit Sanine, je t'amène Novikow. Il te dira lui-même ce qu'il veut te dire. Restez un

peu là ; quant à moi, je vais prendre une tasse de thé!

Il se retourna d^un mouvement brusque et s'éloiо'па à grands pas. Pendant quelques secondes, on put voir sa chemise blanche, se fondant peu à peu dans l'obscurité, puis il disparut derrière les arbres, et tout redevint calme ; ils avaient Fimpression qu^il n'était point parti mais qu'il se tenait caché dans Fombre immobile des arbres.

Novikow et Lyda l'avaient suivi des yeux, comprenant tous les deux que tout était dit entre eux, et qu'il ne leur restait plus qu'à se le répéter à haute voix.

— Lydia Petrovna, dit Novikow doucement, et le son de sa voix était si triste, si touchant, si sincère, que le cœur de Lyda s'attendrit déjà.

— Lui aussi, le pauvre est digne de pitié... il est bon... pensa la jeune fille avec une joie triste.

— Je sais tout, Lydia Petrovna... continua Noviko\v sentant grandir en lui la tendresse qu'il éprouvait devant sa propre action et la petite figure affligée de la jeune fille ; mais je ne vous en aime pas moins... et peut-être... pourrez-vous aussi m'aimer un jour... dites... voulez-vous être ma femme?

« Il ne faut pas lui parler beaucoup de « cela », se disait-il... afin qu'elle ne sache même pas l'holocauste que je lui apporte... »

Lyda se taisait. Autour d'eux on entendait dans le calme le rejaillissement des ondines, accourant sur les roseaux.

— Nous sommes tous les deux malheureux, dit Novikow, malgré lui et sentant que ces paroles ve-

naient du fond de son être ; mais peut-être qu'à deux la vie nous sera plus douce.

Des larmes de reconnaissance montèrent aux yeux de Lyda. Elle leva vers lui son visage et dit :

— Oui... peut-être...

— Dieu le voit ! Je te serai une bonne épouse, je t'aimerai et je te plaindrai toujours... disaient ses yeux.

Novikow perçut ce regard et s'agenouillant devant elle, il embrassa sa main tremblante. Une passion joyeuse s'éveillait en lui, qui se communiqua si vivement à Lyda que la conscience maladive de sa honte disparut tout à coup.

— Et c'est fini !... Je serai de nouveau heureuse... Chéri, pauvret !... pensait-elle, pleurant de bonheur. Elle ne retira pas ses mains de celles de Novikow ; elle se pencha pour embrasser ses cheveux doux et soyeux qui lui avaient toujours plu. Le souvenir de Zaroudine surgit et s'éteignit dans son cerveau.

Quand Sanine revint, pensant qu'il leur avait donné suffisamment de temps pour s'expliquer, il trouva Novikow et Lyda se tenant par la main et causant, lentement, avec confiance. NovikoAV disait qu'il n'avait jamais cessé d'aimer Lyda et Lyda lui répondait qu'elle l'aimait maintenant. Et c'était la vérité, parce que Lyda désirant l'amour et le bonheur, espérait les trouver en lui, et aimait en lui son désir.

Jamais, leur semblait-il, ils ne s'étaient sentis aussi heureux. Ils regardèrent Sanine avec des yeux confus, joyeux, mais confiants.

— Eh bien, je comprends, dit gravement Sanine

en les fixant de son regard. A la grâce de Dieu 1 Soyez heureux ! . . .

Il voulut ajouter quelque chose, mais éternua bruyamment.

— Il fait humide... Prenez garde d'attraper un rhume, fit-il en se frottant les yeux.

Lyda riait, et son rire résonnait au-dessus de la rivière, sonore et joyeux.

— Moi, je m'en vais, déclara Sanine après un court silence.

— Où donc? demanda Novikow.

— Mais, on est venu me chercher... Svarogitch et cet officier... Tadmirateur de Tolstoï... Comment s'appelle-t-il donc ?... C'est im Allemand long... long...

— Von Deïtz ! dit Lyda, riant sans raison.

— C'est cela... Ils sont venus nous inviter à une réunion... Mais je leur ai dit que vous n'étiez pas à la maison.

— Mais pourquoi? demanda Lyda riant toujours. Peut-être y serions-nous allés également.

— Restez ici, répondit Sanine. Moi-même je n'irais pas si j'avais avec qui rester!...

Et il s'éloigna.

Le soir tombait. Dans l'eau qourante les étoiles tremblotèrent.

Le soir était obscur. Au-dessus des cimes des arbres les nuages se poursuivaient, se traînaient d'un bout à l'autre du ciel comme pressés d'atteindre un mystérieux but.

Dans les baies verdâtres, ouvertes çà et là parmi les branchages, les étoiles pâlies apparaissaient et disparaissaient sans cesse. En haut tout était rempli d'un mouvement continuel et sinistre ; en bas, la terre s'était figée dans la tension d'une attente.

Et au milieu de ce calme, les voix des hommes qui discutaient paraissaient aiguës et criardes.

— Quoi qu'il en soit, s'écriait Von Deïtz trébuchant gauchement sur ses longues jambes, le christianisme a donné à l'humanité une richesse intarissable ; c'est la seule morale complète et compréhensible.

— C'est entendu... ripostait Youriï qui, marchant derrière lui, branlait obstinément la tête et le regardait d'un air fâché ; mais dans la lutte contre les instincts bestiaux de l'homme, le christianisme s'est montré aussi impuissant que toutes les autres...

— Comment « s'est montré ! » s'exclama Von Deïtz indigné... Tout l'avenir appartient au chris-

tianisme, et vous le traitez comme quelque chose de révolu...

— Le christianisme n'a pas d'avenir ! déclara Youriï fixant avec une haine raisonnable une tache graisseuse sur le sarrau blanc de Foffîcier. Si le christianisme n'a pu triompher à l'apogée de son développement, et est tombé entre les mains d'un petit groupe de salauds auxquels il sert d'instrument pour les plus impudentes tromperies, il serait ridicule d'en attendre à présent un miracle... le mot même de « christianisme » est devenu plat et grotesque... L'histoire ne pardonne rien : ce qui est paru une fois sur sa scène, n'y retournera jamais plus !...

Le pavé se voyait à peine à leurs pieds ; parmi les arbres, l'obscurité devenait parfois si épaisse que la possibilité de se heurter aux petits poteaux latéraux irritait les hommes, et leurs voix semblaient d'autant moins naturelles qu'on ne pouvait guère distinguer leurs visages :

— Le christianisme a quitté la scène?... s'écria Von Deitz exagérément ahuri et indigné.

— Certainement, continua Youriï obstiné. Vous en paraissez frappé comme si la supposition même d'une pareille chose était folle. De même que s'est effacée la loi de Moïse et que sont morts les Bouddhas et les dieux grecs, de même le Christ est mort.

C'est la loi d'évolution... qu'est-ce qui vous effraye tant ? Vous croyez donc à la divinité de la doctrine ?

— Assurément non ! fit Von Deïtz, d'un ton offensé, répondant plutôt à la voix insolente de Youriï qu'à la question elle-même.

— Alors comment voudriez-vous admettre la possibilité d'une loi éternelle créée par l'homme?...

« Idiot ! » pensa-t-il en ce moment de Von Deïtz. La conviction inébranlable de ce que cet homme était infiniment moins intelligent que lui, Youriï, et qu'il ne comprendrait jamais ce qui était pourtant si clair... se mêlait dans son esprit, au désir nerveux de le persuader, de vaincre coûte que coûte dans cette discussion.

— Supposons que ce soit vrai... répliqua le long officier s'agitant et s'irritant aussi. Mais Tavenir a pour base le christianisme, qui, loin d'avoir péri, est à peine en germination...

— Je ne parle pas de cela, répondit Youriï s'embrouillant un peu, ce qui l'exaspéra... je voulais dire...

— Mais non, permettez... l'interrompit Von Deïtz d'un air de triomphe, et craignant de perdre Tavantage il se retourna et s'écarta du trottoir... Vous avez dit précisément...

— Si je vous dis non, c'est que c'est non ! Vous êtes bizarre... riposta Youriï plein de rage à la pensée que cet idiot de Von Deïtz pouvait se croire, une minute, aussi intelligent que lui-même... Je voulais dire...

— Eh, peut-être... Excusez-moi, je vous avais compris autrement, dit Von Deïtz avec un sourire de condescendance en hausant ses épaules étroites. Il faisait voir à Youriï qu*il l'avait attrapé et que tout ce que celui-ci pourrait dire encore ne constituerait qu'une tardive retraite.

Youriï le comprit et se sentit une colère telle que sa gorge brûla.

— Je ne nie pas le grand rôle du christianisme...

— Alors, vous vous contredites I se récria Von Deïtz triomphant de plus en plus. Il était content de sa supériorité sur Youriï qui ne pouAait comprendre même approximativement ce qui était si harmonieusement arrangé dans sa cervelle à lui. Von Deïtz.

— Il vous semble que je me contredis... mais en réalité, ma pensée est absolument logique et ce n'est pas ma faute si vous ne voulez pas me comprendre, s'écria Youriï avec aigreur. Je dis et je disais que le christianisme est un sujet mâché et remâché, ce qui fait qu'on ne peut pas en attendre le salut...

— C'est bien... mais nierez-vous la bienfaisance, l'influence du christianisme, c'est-à-dire ce qui est son fondement direct?... s'écria Von Deïtz d'une voix élevée, cherchant à rattraper la pensée qui lui échappait.

— Je ne le nie pas...

— Mais moi je le renie... répondit Sanine ironiquement. Il avait marché tout le temps en silence derrière eux, et sa voix calme et railleuse contrastait étrangement avec le ton tranchant des discuteurs.

Youriï se tu ; ce ton tranquille, évidemment moqueur, l'offensait, mais il ne trouvait rien à répondre. Il n'aimait pas discuter avec Sanine, parce que toutes les paroles dont il avait l'habitude de se servir, n'étaient pas du tout celles qu'il fallait prononcer dans une conversation avec lui. Youriï avait toujours l'impression de vouloir renverser un mur en poussant sa surface glissante.

266 s AN I NE

Mais Von Deïtz s^écria d'une voix haute et méchante, en faisant tinter ses éperons ;

— Et pourquoi, s'il vous plaît ?

— Mais, comme ça... répondit Sanine avec une expression insaisissable.

— Gomment, comme ça?... Quand on affirme une telle chose, on doit la prouver.

— Et pourquoi la prouverais-je ?

— Gomment « pourquoi » ?

— Je n'ai besoin de rien démontrer... G'est ma conviction personnelle, mais je n'ai nul désir de vous convaincre. Et puis, ce serait inutile.

— Suivant votre raisonnement, dit Youriï réservé, il faudrait anéantir toute la littérature.

— Mais non... pourquoi?... répondit Sanine, la littérature est une chose considérable, une chose intéressante... La littérature!... La vraie littérature, ainsi que je l'entends, ne fait pas de polémique avec le premier venu qui veut persuader à tout le monde qu'il est intelligent... La littérature reconstruit la vie, pénètre jusqu'au sang même de l'humanité, d'une génération à l'autre. Si on abolissait la littérature la vie perdrait de ses couleurs, serait ternie...

Von Deïtz s'arrêta, laissa passer Youriï devant lui et se rangeant à côté de Sanine lui demanda :

— Non, s'il vous plaît... la pensée que vous avez émise m'intéresse énormément...

— Ma pensée est bien simple, fit Sanine en riant je puis vous Pexposer, si vous voulez. A mon avis, le christianisme a joué dans la vie du monde un triste rôle... Au moment même où l'humanité se sentait incapable de souffrir davantage, où les hum-

bles et les malheureux étaient sur le point de raisonner et de renverser un ordre de choses absurde, pénible, injuste en anéantissant ceux qui vivaient du sang de leurs semblables, juste à ce moment-là, le christianisme apparut humble, paisible et prometteur... Il condamna la lutte, promit la joie intérieure, plongea les hommes dans un doux sommeil, prêcha une religion de non résistance au mal et, pour m'exprimer brièvement, fit évanouir toute énergie humaine. Et ceux qui, grandioses et farouches, avaient grandi dans l'idée de secouer le joug séculaire, s'amollirent et défilèrent, imbéciles et stupides,au milieu des arènes, et, avec un courage digne d'un meilleur usage, s'écorchèrent avec leurs propres mains !... Naturellement, leurs ennemis n'en demandaient pas mieux... Et maintenant il faudra encore des siècles d'oppression pour préparer une nouvelle révolte. Le christianisme a revêtu l'individualité humaine trop indomptable pour être esclave, d'une espèce d'étole de pénitence, cachant sous elle toutes les couleurs de liberté... Il a trompé les forts qui pourraient s'emparer aujourd'hui de leur bonheur, il a transporté le centre de gravité de leur vie dans l'avenir, que personne d'entre nous ne connaîtra... Et ainsi disparaît tout le charme de la vie: l'audace périt, la passion libre périt, la beauté meurt également, et il ne reste plus que le devoir et le rêve absurde d'un futur âge d'or... doré pour les autres, sans doute... Oui le christianisme a joué un triste rôle et le nom du Christ restera pour longtemps encore une malédiction parmi les hommes !... Von Deïtz s'arrêta subitement et Ton voyait ses longs bras s'agiter dans l'obscurité.

— Euh !... vous savez ! prononça-t-il d'une voix singulière, perplexe et effrayée.

Un sentiment compliqué naissait dans l'âme de Youriï : d'un côté il lui semblait qu'il n'y avait rien d'extraordinaire dans les paroles de Sanine, et que lui-même, Youriï, aurait pu aussi dire ce qu'il pensait ; mais d'un autre côté une peur intense de l'Inconnu l'oppressait. Et cette peur secrète était blessante.

— Et pouvez-vous vous imaginer l'ère sanglante qui serait survenue si le christianisme ne l'avait prévenue ? dit-il à Sanine d'une voix étrangement nerveuse.

— Eh! fît Sanine avec un geste dédaigneux, sous le voile du christianisme il faudrait voir avant tout les arènes arrosées du sang des martyrs; et puis on s'est mis à tuer les gens, à les emprisonner, à les enfermer dans les maisons de fous... chaque jour tant de sang coule, et depuis si longtemps, qu'aucune révolution universelle ne serait capable de faire plus !... Et ce qu'il y a de pire dans tout cela, c'est que les hommes n'obtiennent chaque amélioration de leur vie que par des révolutions sanglantes, par l'anarchie, et ne cessent cependant de baser leurs actes sur l'humanitarisme et l'amour du prochain... A la fin ça devient une tragédie idiote, trompeuse, mensongère... ni chair ni poisson ! Quant à moi, je préférerais une catastrophe universelle immédiate à une vie blafarde et végétative qui devrait durer encore deux mille années 1...

Youriï ne lui répondit rien. Chose bizarre, sa pensée ne s'arrêtait pas sur le sens des paroles enten-

dues mais sur la personnalité même de Sanine. L'assurance évidente de celui-ci lui semblait insupportable.

— Dites-moi, s'il vous plaît, dit-il suivant aveuglément son impulsion intime et désireux de blesser Sanine, pourquoi parlez-vous toujours comme si vous instruisiez de petits enfants ?

Von Deïtz s'étonna, se troubla, et murmura quelque chose de conciliant, en faisant tinter ses éperons.

— En voilà une bonne, fît Sanine dépité ; de quoi vous êtes- vous fâché?

Youriï sentait que ce qu'il venait de dire était déplacé et qu'il fallait s'arrêter ; mais son amourpropre blessé au vif l'emportait.

— Vraiment ce ton est désagréable ! poursuivit-il d'un air obstiné et menaçant.

— C'est mon ton habituel, dit Sanine avec une expression singulière faite de dépit et du désir d'apaiser.

— Il n'est pas toujours opportun, continua Youriï élevant involontairement sa voix en la rendant criarde... Je ne sais vraiment pas ce qui vous donne cette assurance...

— Probablement la conscience d'être plus intelligent que vous ! répondit Sanine déjà calmé.

— Youriï s'arrêta, frissonnant de la tête aux pieds :

— Ecoutez ! gronda sa voix, et bien qu'on ne distinguât pas son visage on le sentait pâlir.

— Ne vous emportez pas ! l'arrêta doucement Sanine. Je ne veux nullement vous outrager... Je n'ai fait qu'exprimer sincèrement mon opinion. C'est

s A jN I N E

la même opinion que vous avez de moi, que Von Deïtz a de nous deux, et ainsi de suite... C'est naturel...

La voix de Sanine était si franche et si aimable que Youriïse tut tout de suite, sentant qu'il n'avait vraiment aucune raison de crier. Von Deïtz, souffrant sans doute pour lui, faisait tinter ses éperons, et respirait difficilement.

— Mais moi, je ne vous le dis pas!... marmotta Youriï.

— Et vous avez tort... Voyez, j'écoutais votre discussion tout à l'heure, et je distinguais dans chacune de vos paroles ce même désir que vous aviez l'un et l'autre de vous surpasser... Il ne s'agit donc que des formes... Pour moi, je dis ce que je pense et vous, vous ne dites pas ce que vous pensez... au contraire... Et ce n'est pas intéressant ; si nous étions plus sincères tout deviendrait beaucoup plus amusant !

Von Deïtz rit tout à coup d'un rire criard.

— C'est original! dit-il, admiratif.

Youriï gardait le silence. Son animosité s'était apaisée ; il se sentait même égayé quoiqu'il lui fût tout de même désagréable d'avoir cédé. Mais il ne voulait pas le montrer.

— Seulement, ce serait trop simple ! déclara Von Deïtz cessant de rire.

— Et vous voulez absolument que ce soit embrouillé et compliqué? demanda Sanine.

Von Deïtz haussa les épavdes et devint pensif.

Ils dépassèrent le boulevard et entrèrent dans les rues désertes du faubourg. Il y faisait plus clair que sur le boulevard ; le trottoir de planches était nettement visible sur la terre noire.

En haut s^étendait le ciel pâle, étrangement vaste, où tourbillonnaient des nuages et brillaient de rares étoiles.

— C^est ici, dit Von Deitz en ouvrant une porte basse par laquelle il disparut.

Un instant après on entendit l'aboiement rauque d'un vieux chien et une voix d^omme criant sur le perron :

— Sultan... Tout beau!

Une grande cour vide s'ouvrait devant les trois hommes ; on distinguait au bout la masse noire d'un moulin à vapeur, muni d'une cheminée étroite et noire ; il n'y avait autour que des magasins obscurs ; pas d'arbres, mais un jardin s'étendait sous la fenêtre de la petite maison.

— L'endroit est maussade, fît Sanine.

— Le moulin ne travaille plus depuis longtemps? demanda Youriï.

— Oh, non... depuis longtemps, répondit Von

Deïtz ; ayant regardé en passant par la fenêtre éclairée, il ajouta d^une voix satisfaite : Oh, oh !...Ilya déjà joliment du monde...

Sanine et Youriï jetèrent un coup d'œil à travers la palissade. Dans le carré lumineux on pouvait voir remuer des têtes et flotter la fumée bleue du tabac. Un homme large d^ épaules, et aux cheveux crépus apparut à la fenêtre.

— Qui va là ? demanda- t-il tout haut.

— Des nôtres, répondit Youriï.

En gravissant le perron ils se heurtèrent à quelqu'un qui leur serra les mains avec empresse-

— Je croyais que vous ne viendriez plus ! dit une voix joyeuse, avec un fort accent juif.

— Soloveïtchik, Sanine,.. présenta Von Deïtz, serrant fortement la main froide et tremblante du personnage invisible.

Soloveïtchik riait humblement.

— Très heureux... J'ai déjà tant entendu parler de vous !... Et vous savez, c'est très... disait-il presque inintelligiblement, reculant sans lâcher la main de Sanine.

Il heurta de dos Youriï et marcha sur le pied de Von Deïtz.

— Yakov Adolphovitch, excusez-moi I s'exclamat-il quittant Sanine pour s'accrocher à Von Deïtz.

Cela fit qu'ils s'embrouillèrent dans le vestibule obscur, sans parvenir à trouver la porte.

Dans l'antichambre plusieurs chapeaux étaient accrochés à des clous que le soigneux Soloveïtchik avait fixés là spécialement pour cette soirée ; sur le rebord de la croisée de nombreuses bouteilles vert

foncé, contenant de la bière, étaient entassées. L^antichambre se remplissait déjà de fumée.

Soloveïtchik, à la lumière, apparut comme un jeune et mince israélite aux yeux noirs, aux cheveux crépus et aux dents gâtées. Il ne cessait de sourire, d'un sourire timide et complaisant.

Les nouveaux venus furent accueillis par un chœur de voix animées.

Youriï aperçut tout de suite Karsavina assise sur l'appui de la fenêtre, et immédiatement, les choses prirent à ses yeux un aspect joyeux, comme si ce ne fût pas là une réunion dans une chambre enfermée, mais un festin printanier dans une clairière.

Karsavina, un peu gênée, lui souriait gentiment.

— Eh bien, messieurs... je crois que nous sommes au complet, s'écria Soloveïtchik qui tâchait de parler haut et gaiement, mais ne parvenait qu'à forcer douloureusement sa voix frêle. Excusez- moi, Youriï Nikolaïevitch, il paraît que je vous pousse tout le temps, s'interrompit-il courbé et découvrant ses dents dans un sourire.

— Ce n'est rien, dit Youriï indulgent, le retenant ^ar la main.

— Nous ne sommes pas au complet, mais que le diable soit avec les autres, déclara un étudiant dodu et joli garçon, et à l'assurance de sa voix de commerçant, grasse mais forte, on reconnaissait un habitué.

Soloveïtchik bondit vers la table et agita une petite sonnette, souriant avec satisfaction de l'innovation qu'il avait imaginée le matin.

— Euh, laissez donc ! grogna l'étudiant. Vous

inventez toujours toutes sortes de bêtises... Mais c^est là une solennité complètement inutile...

— Moi... ce n^est rien... j^ai... comme ça... balbutia Soloveïtchik avec un petit rire embarrassé, en cachant la sonnette dans sa poche.

— Je pense qu'on pourrait mettre la table au milieu de la pièce, fit le gros étudiant.

— Tout de suite... je vais le faire, s'empressa Soloveïtchik en empoignant le bout de la table dans un effort impuissant.

— La lampe... attention à la lampe ! cria Doubowa.

— Ah, mais mêlez-vous donc de ce qui vous regarde ! s'exclama le gros étudiant se frappant le genou du poing.

— Laissez-moi vous aider, proposa Sanine.

— Oui, s'il vous plaît, fit Soloveïtchik avec tant d'empressement qu'il prononçait siv'plaît.

Sanine plaça la table au milieu de la chambre. Et pendant qu'il le faisait, tous regardèrent attentivement les muscles de son dos et de ses épaules, que l'on voyait remuer librement sous la fine chemise.

— Eh bien, Gogiyenko, vous devez, comme initiateur de cette réunion, prononcer un discours d'inauguration, dit la pâle Doubow^a, et ses yeux spirituels brillaient de telle sorte qu'il était difficile de discerner si elle parlait sérieusement ou si elle se moquait de l'étudiant.

— Messieurs, commença Gogiyenko, élevant sa voix de baryton, tout le monde connaissant le but de notre réunion, il me semble que l'on peut se passer d'introduction...

— A proprement parler, je ne le connais point, dit Sanine avec un sourire, mais on m^avait dit qu'il y aurait ici de la bière.

Gogijenko poursuivit, lui ayant jeté par-dessous la lampe un regard négligent :

— Notre groupement remplira sa mission éducatrice par des lectures mutuelles, suivies de critiques et de travaux originaux...

— Gomment, des lectures « mutuelles »? demanda Doubowa sans qu'on pût encore comprendre si sa question était sérieuse ou moqueuse.

Le gros Gogiyenko rougit à peine :

— Je voulais dire, lectures « en collaboration »... Donc, le but de notre groupe est de permettre aux opinions individuelles de se formuler et de contribuer à la constitution dans notre ville d'un groupement du parti social-démocrate...

— Aha-al traîna Ivanov en se grattant comiquement la nuque.

— Mais nous nous occuperons de cela par la suite. ..Au début nous ne poserons pas de si vastes...

Ou étroits... souffla Doubowa.

... Problèmes, continua le gros Gogiyenko, feignant de n^avoir rien entendu. Nous commencerons donc par établir le programme des lectures à faire, à quoi je propose de consacrer la réunion de ce soir.

— Soloveïtchik, vos ouvriers viendront-ils? demanda Doubowa.

— Mais certainement ! répondit l'interpellé, s'élançant vers elle, comme s'il venait d'être mordu. On est allé les chercher.

— Soloveïtchik, ne criez pas ! l'interrompit Gogiyenko.

— Les voilà qui viennent, dit Schafrow qui écoutait Gogiyenko avec une attention si concentrée qu'elle touchait à la vénération.

On entendit derrière la fenêtre le grincement de la porte et Taboiement rauque du chien.

— Ils viennent, annonça Soloveïtchik, extasié, et il se jeta hors de la pièce.

— Sul-tan... Tout beau-au! cria-t-il sur le perron d'une voix suraiguë.

Un bruit de pas lourds, de toux et de voix d'hommes résonna derrière la porte, avant qu'elle s'ouvrît. Celui qui entra le premier était un étudiant technologue, trapu et ressemblant beaucoup à Gogiyenko ; à part qu'il était brun et laid de visage .

A sa suite avancèrent d'un air embarrassé et gauche, deux hommes aux mains noircies portant des vestons par-dessus leurs chemises rouges malpropres. L'un d'eux était très haut et très mince, au visage d'imberbe et anémié ; l'autre avait l'air d'un athlète ; large d'épaules, beau, aux cheveux crépus ; il regardait autour de lui, comme un jeune paysan venu pour la première fois à la ville. Soloveïtchik se glissa à côté de lui.

— Messieurs,voilà...commença-t-il avec solennité.

— Et allons donc!... l'interrompit Gogiyenko selon son habitude. Bonjour camarades.

— Pistzow et Koudriavyï, annonça l'étudiant technologue.

Il leur semblait à tous assez drôle que le nom de Pistzow ' fût porté par l'athlète barbu, et celui de Koudriavyï par l'ouvrier mince et pâle.

l. Pistzow sigaifie en russe celui qui écrit, copiste ; Koudriavyï, le frisé.

Les deux hommes firent le tour de la pièce, marchant à grandes enjambées lourdes et prudentes ; ils serrèrent sans plier les doigts, les mains que tous leur tendaient avec une prévenance particulière. Pistzow souriait confusément et Koudriavyï faisait avec son long cou des mouvements tels, qu'il semblait que la chemise Tétranglait. Ensuite ils prirent place, près de la fenêtre, non loin de KarsaAana qui restait assise sur Tappui de la croisée.

— Et Nikolaiew, pourquoi n'est-il pas venu ? demanda Gogiyenko mécontent.

— Il lui était impossible de venir ! répondit Pistzow avec obligeance.

— Nikolaiew est ivre-mort, dit Koudriavyï Tair sombre, d'une voix saccadée.

— Ah !... fit Gogiyenko, hochant maladroitement la tête.

Son embarras parut si répugnant à Youriï Svaro gitch, qu'il sentit subitement dans le gros étudiant un ennemi personnel.

— Il a pris là un bon parti, fit Ivanov. Le chien aboya dans la cour.

— Encore quelqu'un, dit Doubowa.

— Peut-être que la police ? . . . remarqua Gogiyenko feignant l'indiiîérence.

— Et vous désirez terriblement que ce soit la police, riposta tout de suite Doubowa.

Sanine regarda ses yeux spirituels, son visage :ju"entourait agréablement une natte de cheveux descendant sur l'épaule, et pensa :

— Elle est excellente, cette jeune fille !... Soloveïtchik voulut s'élancer dehors, mais se

ravisant, feignit d'avoir voulu prendre une cigarette.

Gogiyenko remarqua son mouvement et lui dit, ne répondant pas à Doubowa :

— Quel importun vous êtes, Soloveïtchik... Soloveïtchik devint cramoisi et ses yeux soudain

tristes et pensifs clignotèrent, comme si dans sa cervelle timide et embrouillée était enfin surgi cette pensée que son désir de servir tout le monde ne méritait pas d'être si sévèrement maltraité.

— Mais laissez-le donc tranquille ! fit Doubowa dépitée.

Novikow entra rapidement et bruyamment dans la pièce.

— Et me voilà I s'annonça-t-il en souriant joyeusement.

— Je te vois, répondit Sanine.

Novikow sourit, et lui serrant la main, murmura à son oreille comme pour s'excuser :

— Lydia Petrovna a des invités.

— Ah !...

— Eh bien, nous ne lerons donc que nous conter des histoires? fît d'un air sombre le technologue.

— Peut-être commencerons-nous...

— Est-ce que vous n'avez pas encore commencé ? demanda Novikow avec satisfaction, serrant les mains des ouvriers qui s'étaient promptement levés à son approche.

Ils étaient embarrassés de ce que le docteur qui, à l'hôpital, pendant les consultations, leur parlait avec emphase, leur eût tendu la main comme à des camarades. ^

— Oui, on commencera avec vous, dit ОЖ

giyenko entre ses dents, sur un ton désagréable.

— Ainsi, messieurs, nous voudrions tous élargir notre sphère d'idées ; étant d'avis que le meilleur moyen de développement personnel est la lecture en commun, nous avons résolu de constituer un petit cercle...

— C'est ça... soupira PistzoAv, regardant gaiement tout le monde de ses yeux noirs et brillants.

— Maintenant se pose cette question : que fautil lire, au juste?... Peut-être quelqu'un parmi vous nous proposera-t-il un programme approximatif?...

Schafrow remit ses lunettes et se leva lentement, tenant dans ses mains un cahier...

— Je pense, commença-t-il d'une voix sèche et ennuyeuse, qu'il faudra diviser nos lectures en deux parties. Il va sans dire que pour nous développer intellectuellement nous avons besoin de deux éléments : l'étude de la vie depuis ses débuts, et l'étude de la vie telle qu'elle est...

— Schafrov^ a la parole plus rare, dit Doubowa.

— Les premières connaissances s'acquièrent par la lecture des livres ayant un caractère scientifique et historique, les secondes par les belles-lettres, qui nous portent à même la vie...

— Si nous parlons toujours ainsi, nous finirons par nous endormir, l'interrompit de nouveau Doubowa, dont les yeux brillaient d'une lueur railleuse.

— Je tâche de parler de façon que tous me comprennent... répondit Schafro^w doucement.

— Bien... que Dieu vous pardonne... parlez comme vous pouvez, dit Doubowa avec un geste d'indifférence.

Karsavina se mit aussi à rire gentiment de Sclia- Гголл^ ; elle renversa la tête laissant à découvert sa gorge pleine et blanche. Son rire était sonore et musical.

— J'ai établi un programme, mais peut-être serait-il trop ennuyeux de le lire, continua hâtivement Schafrow^ en jetant un coup d'œil à Douboлva. Je proposerais seulement de commencer par V « Origine de la famille », parallèlement avec l'étude de Darwin; quant à la littérature : Tolstoï...

— Certainement, Tolstoï ! approuva Von Deïtz, très content de lui-même, en allumant une cigarette.

Schafrow^ attendit que la cigarette fut bien prise et poursuivit méthodiquement :

— Tchekhow, Ibsen, Knut Hamsun...

— Mais nous avons tous lu cela ! s'étonna Karsavina.

Youriï entendit sa voix pleine avec un ravissement amoureux, et intervint:

— Bien sûrl... Schafrow oublie qu'il n'est pas aux lectures du dimanche... Et puis, quel est ce bizarre mélange de noms : Tolstoï et Knut Hamsun...

Schafrow apporta tranquillement quelques arguments touffus à la défense de son programme mais personne ne le comprit.

— Non, riposta Youriï d'une voix résolue, sentant avec joie le regard de Karsavina peser sur lui, je ne suis pas de votre avis.

Et il se mit à exposer sa manière de voir ; et plus il parlait, plus il s'efforçait de gagner l'approbation de Karsavina, attaquant sans pitié Scha-

t'row, même sur les points où il était prêt de s'accorder avec lui.

Le dodu Gogiyenko lui répondit à son tour. Il se croyait le plus instruit, le plus intelligent et le plus éloquent ; en organisant ce petit cercle il avait eu Tespoir d'y jouer le premier rôle. Le succès de Youriï le toucha et il se crut obligé de le combattre. Ne connaissant pas les opinions de Svarogitch il ne pouvait discuter avec lui sur l'ensemble, et se contenta de répliquer avec irritation, sur les points faibles de Youriï seulement.

Une longue et interminable discussion s^engagea. L'étudiant technologue, Ivanov et Novikow se mirent à parler tous à la fois ; au milieu de la fumée de tabac on voyait des visages irrités, les paroles s'entre-choquaient dans un chaos, et l'on ne pouvait presque rien distinguer.

Doubowa devenue rêveuse regardait silencieusement la lumière de la lampe. Karsavina distraite, ouvrit la fenêtre du jardin, croisant ses bras sur sa poitrine et adossée au châssis de la croisée, s'oublia à contempler les ténèbres.

Elle ne put d'abord rien distinguer ; ensuite, à travers l'obscurité, surgirent devant ses yeux les arbres sombres, la palissade éclairée du jardin, et plus loin une traînée de lumière s'allongeant sur l'herbe, à travers le sentier... Un vent doux caressait ses mains et ses épaules, agitait légèrement les petites mèches sur sa tempe. Karsavina leva la tête et dans la nuit qui s'éclaircissait de plus en plus, elle distingua à peine le glissement des nuages noirs. Elle songeait à Youriï, à son amour, et des pensées mélancoliques et heureuses emplissaient

tour à tour sa jeune tête. Il faisait si bon de rester là, le corps livré aux ténèbres fraîches delà nuit, et d'écouter de tout son cœur une certaine voix d'homme, se détachant particulièrement parmi le bruit, comme si elle résonnait plus fort que toutes les autres voix...

Cependant le vacarme grandissait dans la chambre ; et il était évident que chacun se croj^ant plus intelligent et cultivé que ses voisins voulait leur imposer ses propres lumières. Il y avait en cela quelque chose de si désagréable que même les plus conciliants avaient fini par s'irriter.

— Oui, puisque vous parlez ainsi, disait Youriï craignant de céder en la présence de Karsavina qui écoutait sa voix sans rien entendre de .ses paroles, il faudrait remonter aux origines des idées...

— Alors, que faut-il lire, selon vous ? prononça Gogiyenko d'une voix railleuse et hostile.

— Moi... Gonfucius, l'Evangile, l'Ecclésiaste...

— Les psaumes et les Vies! plaça railleusement le technologue.

Gogiyenko eut un rire malveillant, ne se rappelant pas d'avoir jamais lu aucun de ces livres.

— Voyons, mais que signifie cela? fit Schafrow, désenchanté.

— Comme dans une église, plaisanta Pistzow. Youriï rougit, furieux.

— Je ne plaisante pas... Si vous voulez être logique...

— Mais que m'avez-vous dit tout à l'heure sur le Christ ? l'interrompit triomphalement Von Deïtz.

— Ce que je vous en ai dit ?... Si l'on veut étudier la vie, chercher une manière définitive de l'envi-

sager, en se basant sur nos rapports avec nos semblables et avec nous-mêmes, n'est-il pas préférable de remonter jusqu'à l'œuvre titanique de ceux qui, représentant les meilleurs modèles de l'humanité, s'efforçaient d'appliquer, dans leur propre existence, les traits les plus compliqués et aussi les plus simples de la morale humaine...

— Je ne suis pas d'accord avec vous, l'interrompit Gogiyenko.

— Moi je le suis 1 interrompit Novikov avec chaleur.

Et des cris assourdissants s'élevèrent de nouveau au point qu'on ne put rien comprendre.

Lorsqu'on avait commencé de parler, Soloveïtchik s'apaisant subitement, s'était retiré dans un coin pour écouter. Son visage avait tout d'abord exprimé une attention avide, un peu enfantine, ensuite un pli amer d'indécision et de souffrance s'était creusé aux coins de sa bouche et de ses yeux.

Sanine gardait le silence, buvait de la bière et fumait. Son visage exprimait l'ennui. Cependant quand, au milieu du vacarme, on finit par percevoir des notes querelleuses, il se leva, éteignit sa cigarette et dit :

— Savez-vous que cela devient tout à fait embêtant?...

— Même trop... ajouta Doubowa.

— Vanité des vanités et langueur de l'esprit ! dit Ivanov comme s'il n'avait eu que cette pensée et qu'il eût attendu le moment favorable pour l'exprimer.

— Et pourquoi ? demanda méchamment le technologue brun.

Sanine ne fit aucune attention à lui, mais se tournant vers Youriï, il dit :

— Croyez-vous sérieusement qu'on puisse se faire une conception philosophique d'après n'importe quel livre?

— Mais certainement, répondit Youriï avec un regard étonné.

— Vous le croyez à tort, répliqua Sanine, s'il en était ainsi Ton pourrait transformer toute Thumanité, créer un type humain unique en ne faisant lire aux gens que des ouvrages d'une tendance. La vie elle-même, dans tout son ensemble, dont la littérature et notre pensée ne sont qu'une infime partie, forme les conceptions. Celles-ci ne sont pas la théorie de la vie, mais l'état d'esprit d'un seul individu ; ajoutons encore qu'elles changent tant que l'homme est vivant... Donc, cette conception unique qui vous préoccupe tant ne peut pas exister...

— Comment « ne peut-elle pas ! » s'exclama Youriï fâché.

Le лisage de Sanine exprima de nouveau l'ennui.

— Assurément non. Si cette conception était possible, stable et définitive, la pensée humaine s'arrêterait. Mais cela n'est pas ; chaque seconde de vie apporte une nouvelle parole et cette parole, il nous faut l'entendre et la comprendre sans nous assigner d'avance des limites.

Du reste, à quoi bon parler de cela, s'interrompit Sanine, pensez comme vous voulez... Je vous demanderai seulement pourquoi vous, qui avez lu des centaines de livres, depuis TEcclésiaste jusqu'à

Mars, vous n'avez pas pu vous former une conception définitive de la vie.

— Et pourquoi croyez-vous cela? répondit Youriï d'un air otîensé, et dans ses yeux noirs une menace brilla :

— Peut-être ma conception n'est-elle pas la bonne mais elle est.

— Alors que cherchez-vous donc à construire ? Pistzow ricana.

— Toi... lui lança avec mépris Koudriavyï, en tendant le cou.

— Gomme il est intelligent ! pensa Karsavina, admirant naïvement Sanine.

Elle le regardait et elle regardait aussi Svarogitch ; et tout son corps était pénétré d'une sensation de pudeur troublée et contente, comme|si ces deux hommes ne discutaient entre eux que dans le seul but de la posséder.

— 11 s'ensuit donc, continua Sanine, que vous n'avez pas besoin de ce que vous cherchez vainement. Pour moi, je comprends et je vois clairement que tous ceux qui se trouvent ici désirent tout simplement forcer les autres d'admettre leur manière d'envisager la vie, craignant surtout d'être dissuadés... A franchement parler, c'est ennuyeux.

— Permettez ! riposta Gogiyenko renforçant sa grosse voix.

— Non, dit avec mécontentement Sanine, vous par exemple qui avez la plus belle conception de la vie, vous qui avez lu beaucoup, ce qu'on voit tout de suite, vous vous emportez parce que tous ne pensent pas comme vous, et, de plus, vous offensez Soloveïtchik qui ne vous a fait aucun mal...

Gogiyenko, effaré, se taisait, regardant Sanine comme s'il venait d'entendre quelque chose de surprenant.

— Youriï Nikolaïevitch, dit gaiement Sanine, ne soyez pas fâché contre moi, si j'ai eu la réplique un peu rude. Je vois que dans votre âme règne un vrai désarroi.

— Un désarroi ? fît Youriï rougissant et ne sachant s'il devait se fâcher ou non. Et de l'avoir touché à son endroit sensible, la voix calme et affable de Sanine le blessait imperceptiblement.

— Vous le savez bien I répondit Sanine avec un sourire. Quant à cette fantaisie enfantine... il faut s'asseoir dessus, car tout est, même sans cela, déjà assez diffîcultueux.

— Ecoutez 1 s'écria Gogiyenko, devenu tout cramoisi, vous vous permettez beaucoup trop.

— Pas plus que vous.

— Comment ?

— Réfléchissez, dit gaiement Sanine, dans tout ce que vous faites et dans tout ce que vous dites, il y a beaucoup plus de grossièreté que dans ce que je dis, moi...

— Je ne vous comprends pas.

— Dame, ce n'est pas de ma faute !

— Quoi ?

Sanine ne répondit pas, mais prit son chapeau et dit ;

— Je m'en vais... Gela devient tout à fait ennuyeux.

— La belle affaire! Et, en effet, il n'y a plus de bière ! approuva Ivanov en se dirigeant vers l'antichambre.

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— Oui, il semble que ça n'ira pas du tout chez nous, fit Doubowa.

— Accompagnez -moi, Youriï Nikolaïevitcli, appela Karsavina ; et se tournant vers Sanine : au revoir !

Un instant leurs yeux se rencontrèrent ; la jeune fille en éprouva une douce frayeur.

— Hélas ! dit Doubowa en partant. Le petit cercle s'est fané sans même avoir eu le temps de s'épanouir I

— Et pourquoi ? demanda une voix triste, et Soloveïtchik, surgissant de derrière un poteau, se dressa sur leur chemin.

Ce fut seulement en ce moment qu'on se souvint de lui et plusieurs furent frappés de l'expression désolée, éperdue, de son visage.

— Ecoutez, Soloveïtchik, dit Sanine pensif, je viendrai un de ces jours chez vous et nous causerons.

— Je vous en prie, fit Soloveïtchik, courbé avec empressement, d'une voix joyeuse.

Il semblait à tous en sortant de la chambre claire, que l'obscurité était si grande qu'ils ne se voyaient pas l'un l'autre, entendant seulement les voix monter dans la nuit.

Les ouvriers s'en allèrent ensemble et quand ils se furent éloignés, Pistzow eut un rire bas et sournois :

— Voilà... voilà, dit-il... chez eux c'est toujours comme ça... ils se réunissent pour une affaire et chacun tire de son côté... Il n'y a que ce grand-là qui m'ait plu...

— Tu y comprends grand'chose, toi, quand les gens instruits parlent entre eux... répondit Kou-

driavyï d'une voix sourde et irritée, en branlant son cou comme s'il étoufFait.

Et Pistzow lui répondit d'un sifflotement assuré et railleur.

Soloveïtchik resta encore longtemps immobile sur le perron, et, les yeux fixés sur le ciel obscur où ne brillait aucune étoile, il s'étirait machinalement ses maigres doigts.

Derrière les magasins sombres et faisant bruire leurs toitures de fer-blanc, le vent ployait les cimes des arbres compacts tels des fantômes, attroupés. Au-dessus, comme chassés par une force irrésistible, les nuages couraient, couraient... Leurs masses sombres apparaissaient silencieusement à Thorizon, montaient à une hauteur inaccessible pour s'amonceler en un tas lourd, qui roulait choir dans le précipice d'un nouvel horizon. Il semblait que des troupes noires et immobiles les attendaient à l'autre extrémité de la terre, pour se mettre Tune après l'autre en marche, leurs sombres drapeaux déployés. De temps en temps, le vent agité semblait apporter le bruit de lointains combats.

Soloveïtchik regardait en haut avec un eiîroi

enfantin. Jamais comme cette nuit, il n'avait senti

si nettement combien il était petit, malingre, infime,

au milieu de cet immense chaos tourbillonnant.

— Oh ! Dieu, Dieu! soupira-t-il.En face du ciel et

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de la nuit il n'était plus le même que sous les yeux du monde. L'emjDressement inquiet avait disparu de ses gestes ;ses dents gâtées, qu'il découvrait sans cesse, dans un rictus de petit chien qui cherche à plaire, se cachaient maintenant sous ses lèvres minces d'adolescent juif et le regard de ses yeux noirs était maintenant triste et grave.

Il rentra lentement dans la maison, éteignit la lampe superflue, mit avec un effort maladroit la table à sa place et rangea les chaises symétriquement. La fumée de tabac traînait dans la pièce, le plancher était couvert de mégots écrasés et d'allumettes brûlées. Soloveïtchik balaya selon son habitude, avec un plaisir étrange et rêveur, tâchant d'embellir et de rendre plus harmonieux l'endroit qu'il habitait. Puis, il saisit un vieux seau d'eau grasse, y émietta du pain et, courbé, balançant son bras libre, traversa la cour obscure à petits pas.

Pour voir mieux il avait mis une lampe sur sa fenêtre mais il faisait si noir dehors, que Soloveïtchik fut réellement content quand il put s'asseoir près de la niche de Sultan.

Le chien poilu, invisible dans les ténèbres, répandait autour de lui une chaleur moite. A l'approche du jeune homme il soupira et sortit à sa rencontre, faisant résonner sinistrement sa chaîne.

— Ah... Sultan, kss, dit Soloveïtchik s'encourageant au son de sa propre voix. Sultan enfonça à travers les ténèbres son museau froid et humide dans la main de son maître.

— Tiens, tiens... fit Soloveïtchik en posant le seau.

Sultan remua, fît claquer ses mâchoires et se mit

s A N I NE 291

à manger, tandis que Soloveïtchik resté devant lui, souriait dans la nuit.

— Et que pourrai-je faire? pensait-il... Pourraije obliger les gens de penser autrement qu'ils le font?... Je m'attendais à ce qu'on me dît comment il faudi'ait vivre et penser.,. Dieu ne m'a pas donné la voix d'un prophète. Alors que puis-je faire, moi?...

Sultan lit entendre un grognement satisfait.

— Mange donc, mange... tiens! fit Soloveïtchik. Je déferais bien la chaîne pour que tu puisses te promener un peu, mais je n'ai pas la clef et je suis si faible !...

Ce sont tous des gens intelligents et bons, ils savent beaucoup... et ils se conforment à la doctrine du Christ, et... Peut-être tout cela est-il de ma propre faute ; il fallait leur dire un seul mot, mais ce mot je ne pouvais pas le dire !...

Au lointain, derrière la ville se faisait entendre un sifflement prolongé, anxieux. Sultan leva la tête et écouta ; de grosses gouttes, se détachant de son museau tombèrent avec un bruit sonore dans le seau.

— Eh, mange... mange donc... c'est le train qui hurle ! dit Soloveïtchik devinant le mouvement du chien.

Sultan soupira péniblement.

— Est-ce que les hommes ne vivront jamais ainsi ? Ou bien, ne peuvent-ils pas le faire !... dit tout haut Soloveïtchik en haussant les épaules avec mélancolie.

Et il se représenta à travers les ténèbres une masse d'hommes, infinie comme l'éternité, qui sor-

talent de robscurité pour replonger dans la nuit : une suite de siècles sans commencement et sans Cn, une chaîne ininterrompue de souffrance, sans aucun sens et sans remède. Et là-haut, où se trouvait Dieu, un silence éternel.

Sultan renversa le seau vide avec fracas puis entre-choquant sa chaîne, il remua la queue.

— ^ Ah, tu as mangé ? Eh bien...

Soloveïtchik caressa le dos ébouriffé du chien ; il sentit ce corps vivant se tortiller joyeusement sous sa main ; puis se dirigea vers la maison.

Derrière lui Sultan faisait cliqueter sa chaîne. Un instant la cour parut s'éclaircir, mais le grand bâtiment du moulin n'en fut que plus sombre, avec sa cheminée élancée vers le ciel et les hangars étroits ressemblant à de grands cercueils. Une longue raie de lumière s'étendait de la fenêtre à travers le jardinet et Ton y distinguait les petites têtes mystérieuses des fleurs, immobiles, craintivement engourdies sous le ciel ténébreux où les nuages violents déployaient lugubrement leurs immenses bannières noires.

Angoissé, épouvanté de sa solitude, ayant la sensation d'une perte irréparable, Soloveïtchik rentra dans sa chambre, s'assit près de la table et pleura.

Le corps d'un libertin tressaille au seul mot « femme » comme la pointe d'un nerf mise à nu. Invariablement dévêtue et s'offrant, la femme se dressait devant Wolochine à chaque minute de son existence ;et toute robe collant sur le corps souple, rond et dodu d'une femelle, l'excitait au point de provoquer un frisson douloureux dans ses genoux.

En quittant Pétersbourg il y avait laissé une multitude de femmes dorlotées et luxueuses qui, chaque nuit, martyrisaient son corps de caresses exaltées et lubriques ; et maintenant qu'il voyageait pour des affaires importantes et dont dépendait l'existence d'une foule d'hommes qui travaillaient pour lui, Wolochine ne voyait encore que les petites femelles fraîches et voluptueuses de la province où il se trouvait. Il se les représentait timides et craintives, fortes comme des champignons de bois et il flairait de loin leur parfum de jeunesse et de pureté.

Et, bien qu'il trouvât choquante pour lui la société de Zaroudine, Wolochine, après s'être débarrassé d'un tas de gens affamés et sales, s'empressa de parfumer et de vêtir d'étoffes claires et pures comme la neige, son triste corps décrépit. Ensuite

il loua une voiture et se dirigea, frémissant d'impatience, vers la demeure de Zaroudine.

L'officier, assis devant la fenêtre donnant sur le jardin, était en train de boire du thé froid.

— Quelle belle soirée ! répétait-il mentalement, mais sa pensée était ailleurs et il se sentait gêné, effrayé et honteux.

Il craignait Ljda. Depuis le jour de leur explication il ne Tavait pas revue et maintenant elle se dressait devant lui tout autre qu'aux moments de leur idylle.

— Quoi qu'il en soit, ce n'est pas encore terminé... Il faudra avoir affaire à l'enfant. ..Ou bien dois-je plutôt m'en moquer?... se demanda Zaroudine inquiet.

— Que peut-elle faire à cette heure?

Il croyait voir le beau visage vindicatif de la jeune lille, ses lèvres fines et pincées, ses yeux sombres énigmatiques.

— Si elle me jouait un mauvais tour?... Une femme comme elle ne pardonne pas si facilement... Il fallait, à tout prix...

La perspective d'un gros scandale apparaissait confusément aux yeux de Zaroudine ; et une lâcheté serrait son cœur.

— Mais à proprement parler, que pourrait-elle faire ? se demandait-il parfois ; et tout lui paraissait alors simple et inoffensif. Se noyer?... Eh bien, que le diable l'emporte... je ne peux pas l'en empêcher de force?... Proclamer qu'elle a été ma maîtresse?... Et puis, après?... Cela prouverait tout au plus que je suis un bel homme... Je ne lui ai pas promis de l'épouser... C'est drôle, ma foi! conclut Zaroudine

en haussant les épaules. Mais une sensation péni" ble l'oppressa de nouveau... Ça va donner lieu à des cancans, si bien qu'on ne pourra plus aller nulle part! dit-il, en approchant distraitement de sa bouche le verre de thé froid et trop sucré.

Il était propre, parfumé et beau comme toujours mais il lui semblait que sur son visage, sur son sarrau blanc, sur ses mains et même sur son cœur, une tache sale s'étendait, à chaque minute plus large.

— Bah ! cela se passera avec le temps... ce n'est pas la première fois !

Wolochine entra délibérément, faisant craquer ses semelles neuves et découvrant ses petites dents dans un sourire de condescendance. Et subitement la chambre s'emplit toute de parfums, d'odeurs de tabac et de musc, qui expulsèrent la fraîcheur aromatique du jardin vert.

— Ah ! Pavel Lvovitch ! s'exclama Zaroudine se levant brusquement, un peu effrayé.

Wolochine salua, s'assit près de la fenêtre et alluma un cigare. Zaroudine, le voyant si assuré, si élégant et si propre, éprouva une légère envie et s'efforça de prendre un air aussi désinvolte ; mais ses yeux fuyaient avec inquiétude devant le regard de son hôte : depuis que Lyda lui avait jeté en face le mot « brute » Zaroudine avait l'impression que tout le monde avait entendu et qu'au fond, on se moquait de lui.

Wolochine, souriant, bavarda spirituellement de choses insignifiantes ; mais il lui était difficile de continuer sur ce ton et le mot « femme » finit par percer, comme impatient, à travers tous les récits

de Pétersbourgj et ceux concernant sa fabrique qui chômait.

Profitant du moment où il allumait un nouveau cigare, il se tut et regarda expressivement dans les yeux de Zaroudine.

Ils se comprirent tout de suite. Wolochine remit ses binocles et sourit, découvrant ses dents. Son sourire se refléta sur le joli visage, devenu subitement impertinent de Zaroudine.

— Et vous, je pense que vous ne perdez pas votre temps ici, demanda Wolochine en clignant de rœil.

Zaroudine répondit par un mouvement d'épaules, négligemment vantard.

— Oh ! Quant à ça. . .

Ils rirent et gardèrent quelques instants le silence. Wolochine attendait avidement des détails tandis qu'une petite veine battait convulsivement à son jarret gauche. Zaroudine réfléchissait non pas aux détails qu'attendait Wolochine, mais à ceux qui le tourmentaient sans discontinuer.

Il se tourna légèrement vers le jardin et tambourina des doigts sur l'appui de la croisée.

Mais Wolochine attendait en silence et Zaroudine sentit la nécessité de prendre le ton indispensable à son compagnon.

— Je sais, commença-t-il d'un ton qu'il s'efforçait de rendre indifférent, qu'à vous autres habitant la capitale, les femmes d'ici paraissent extraordinaires... Vous vous trompez. Il est vrai qu'elles ont delà fraîcheur, mais il leur manque le chic... ce n'est pas exactement ça;., il leur manque l'art d'aimer...

Wolochine s'était transformé en une seconde ; ses yeux brillaient, sa voix s'altérait.

— Oui, certainement... Mais à la fin du compte cela devient tout de même embêtant... Nos Pétersbourgeoises n'ont pas de corps.. . vous comprenez? . . . Ce ne sont que des boules de nerfs, mais elles n'ont pas de corps... tandis qu'ici...

— C'est vrai, approuva Zaroudine, s'animant à son tour et retroussant ses moustaches avec suffisance.

— Otez le corset de la Pétersbourgeoise la plus sélect... et vous verrez... Tenez, voulez-vous?... Connaissez -vous cette nouvelle anecdote ? s'interrompit brusquement Wolochine...

— Laquelle ?... fit Zaroudine se penchant vers lui, intéressé.

— Voilà... C'est très caractéristique... Une cocotte parisienne...

Et Wolochine raconta avec art, insistant sur les détails, une anecdote raffinée et obscène, dans laquelle sa lubricité dénudée, et la poitrine maigre d'une femme figuraient un sablât tel que Zaroudine finit par rire d'un rire nerveux, étirant son corps comme si on venait de le piquer...

~ Oui, le plus important chez une femme c'est la poitrine !... Une femme qui n'a pas un joli buste n'existe pas pour moi ! acheva Wolochine en roulant ses yeux blancs.

Zaroudine se souvint de la poitrine de Lyda, si blanche, si tendre, si rose avec les bouts fermes de ses seins, semblables à quelques beaux fruits inconnus. Il se souvint aussi qu'elle aimait qu'il embrassât sa poitrine et subitement, il lui fut

désagréable de parler avec Woîochine de ce sujet. Mais cette sensation parut à Zaroudine indigne d'un homme et d'un officier ; faisant un effort sur lui-même il répondit avec affectation :

— Chacun son goût... Pour moi, ce que j'aime le plus dans une femme, c'est le dos et la sinuosité des lignes...

— Oui, traîna nerveusement Woîochine.

— Vous savez que certaines femmes, et surtout les très jeunes...

L'ordonnance, marchant pesamment avec ses bottes, entra pour allumer la lampe et pendant qu'il s'occupait, près de la table, faisant tinter le verre et frottant les allumettes, Zaroudine et Woîochine gardèrent le silence. A la lumière naissante de la lampe on ne voyait briller que leurs yeux et le point rouge des cigarettes.

Mais quand le soldat fut parti ils continuèrent leurs propos et le mot « femme » évocateur de nudité et d'impudeur, prenait pour eux des significations perverses jusqu'à l'absurdité. La vantardise du mâle, s'étant emparée de Zaroudine, l'aiguillonnait ; il désirait surpasser Woîochine, lui parler de la femme superbe qu'il avait possédée. Et, dévoilant de plus en plus sa lascivité secrète, Zaroudine finit par causer de Lyda.

Il l'étala toute nue sous les yeux de Woîochine, découvrant les replis les plus intimes de ce corps de femme ; il lui parla d'elle comme d'une bête amenée sur un marché. Et leur imagination grimpait sur elle, la touchait, la pétrissait, profanait de son poison fétide ce beau corps de jeune fille, faite pour la jouissance. Ils n'aimaient pas la femme

d'un amour reconnaissant pour les délices qu'elle leur donnait ; au contraire ils tâchaient de l'humilier, de l'outrager, de lui causer la douleur la plus abominable.

Dans la chambre, emplie de fumée, il commençait à faire chaud. Une odeur lourde, troublante et malsaine s'exhalait de leurs corps couverts de sueur, leurs yeux étaient* brillants, et leurs voix entrecoupées et haletantes, comme le sifflement de bêtes enragées. La nuit tombait lentement derrière la fenêtre, une claire nuit d'été, mais le monde avec ses couleurs, ses sons et ses richesses, s'évanouissait à leurs yeux, qu'emplissait l'image d'une femme nue. Bientôt leur imagination devint si impérieuse qu'une envie ardente les envahit de voir Lyda, cette Lyda qu'ils n'appelaient maintenant ni Lydia ni Lyda, mais simplement Lydka.

Zaroudine donna l'ordre d'atteler et ils se dirigèrent vers l'extrémité de la ville.

La lettre que Zaroudine avait envoyée à Lyda Sanina, dans laquelle il lui demandait la permission de la voir, faisant gauchement et vaguement allusion aux récents événements, tomba par hasard entre les mains de Maria Ivanowna, la femme de chambre ayant oublié la missive sur la table de la cuisine.

Et pour Maria Ivanowna une ombre sinistre et déshonorante sembla couvrir Timage pure de sa fille. Son premier sentiment fut une perplexité affligée ; ensuite elle se souvint de sa propre jeunesse, de l'amour, de la trahison, de tous les drames qu'elle avait traversés à Tépoque de son mariage... Et une longue chaîne de souffrances, forgée des lois et des règlements des hommes, surgit devant elle, comme si elle Teût traînée jusqu'à la vieillesse.

C'était une bande grise que tachaient par endroits l'ennui, le chagrin, les rêves et les désirs formés et étouffés dans le cours de journées monotones.

La conscience que sa fille avait peut-être fait une brèche au mur solide entourant cette vie grise, et qu'elle arrivait à un tournant orageux où le bonheur se heurtait à la souffrance et la mort, remplit la vieille femme d'épouvante. Et sa terreur se trans-

SAXIKE 301

forma en colère. Si elle avait pu le faire elle aurait prit Lyda à la gorge et la pliant jusqu'au sol, elle l'aurait ramenée dans le couloir gris de sa vie, où ne s'ouvraient sur le monde ensoleillé que des petites fenêtres étroites et grillées ;elle l'aurait obligée de recommencer cette vie qu'elle avait vécue ellemême.

— Basse, vilaine, mauvaise fille ! pensa Maria Ivanowna laissant tomber dans un geste de désespoir, ses mains sur ses genoux.

Mais la pensée réconfortante et commode que les limites permises n'avaient pas été dépassées, lui passa subitement par l'esprit. Son visage prit une expression stupide et rusée. Elle lut et relut la lettre, sans toutefois pouvoir rien déduire de son style froid et maniéré. Alors, sentant son impuissance, la vieille femme pleura amèrement ; puis après avoir arrangé sa coiffure elle lit venir la bonne.

— Dounka, dis-moi, Wladimir Petrovitch est-il chez lui? demanda-t elle.

— Comment? répondit de loin Dounka d'une voix sonore.

— Sotte que tu es, je te demande si le barine est à la maison.

— Il vient de passer à l'instant dans le cabinet... Ils écrivent une lettre, dit Dounka comme si la lettre en question dût lui procurer une grande joie.

Maria IvanoAvna la fixa droit dans les yeux et dans ses propres prunelles décolorées luit une flamme astucieuse.

— Et toi-même, vilaine, si tu transmets encore des billets, je te ferai une leçon telle que tu oublieras même tes propres lettres.

Assis près de la table, Sanine écrivait. Maria Ivanowna était si peu habituée à le voir occupé de la sorte, qu'elle s'intéressa, malgré son chagrin :

— Qu'est-ce que tu écris là ?

— Une lettre, répondit Sanine en levant vers elle sa tête gaie et tranquille.

— A qui ?

— Mais... à un journaliste de mes connaissances... Je veux aller chez lui... à la rédaction.

— Tu écris donc ?

— Je fais de tout.

— Et pourquoi veux -tu aller là?

— Je m'ennuie chez vous, maman 1 répondit Sanine avec un sourire sincère.

Maria Ivanov^na se sentit légèrement blessée.

— Merci, fit-elle ironiquement.

Sanine la regarda attentivement. Il voulait lui dire qu'elle ne devait pas être assez simple pour ne pas comprendre que rester toujours à la même place, était ennuyeux pour un homme surtout quand il n'avait aucune occupation ; mais il préféra se taire.

Maria Ivanowna sortit son mouchoir et le froissa longuement entre ses doigts séniles. S'il n'y avait pas eu la lettre de Zaroudine qui plongeait son âme dans un chaos de doutes et de craintes, elle eût certainement fait à son fils des reproches amers au sujet de sa rudesse... Mais elle se borna à tracer ce parallèle :

— Oui... l'un comme un loup a envie de s'élancer hors de la maison, tandis que l'autre!...

Elle acheva d'un geste dédaigneux.

Sanine leva la tête avec curiosité. Sans doute, le

vieux drame de la vie approchait-il du dénoûment .

— Et qu'en savez-vous ? lit-il, jetant la plume. Soudain Maria Ivanowna eut honte d'avoir lu la

lettre de sa fille. Une rougeur de brique couvrit ses joues, et elle dit d'une voix hésitante mais fâchée :

— Grâce àDieu, je ne suis pas aveugle. Je vois... Sanine réfléchit.

— Vous ne voyez rien, dit-il; et pour vous le prouver, je vous félicite du prochain mariage de votre fille... Elle voulait vous le confier elle-même, mais enfin tant pis...

Il eut le regret de voir s'introduire dans la jeune vie de Lyda une nouvelle souffrance : la tendresse stupide d'un être sénile, capable de faire périr un homme dans les tourments les plus raffinés. Maria Ivanowna se redressa.

— Quoi ?

— Lyda se marie.

— Et avec qui? s'exclama la vieille femme d'une voix à la fois joyeuse et méfiante.

— Avec Novikow... naturellement.

— Ah!... et comment ?...

— Mais que le diable l'emporte ! s'écria Sanine brusquement irrité. Est-ce que cela nous regarde?... Pourquoi vous disposez-vous toujours à épier l'âme d'autrui ?

— Mais, c'est seulement parce que je ne comprends pas, Wolodia, se justifia la mère, confuse et hésitante, tandis que, malgré elle, son cœur chantait une chanson d'allégresse : Lyda se marie, Lyda se marie...

Sanine haussa sévèrement les épaules.

— Q'est-ce que vous ne comprenez pas ? Elle aimait quelqu^un, maintenant elle en aime un autre, demain elle en aimera un troisième... Eh bien, que Dieu soit avec elle !

Maria Ivanowna s'indigna :

— Qu'est-ce que tu dis là ?

Sanine s'adossa à la table et se croisa les bras sur la poitrine.

— Et vous-même, est-ce que vous n'avez aimé qu'un seul homme, dans toute votre vie ? demanda-t-il d'un air fâché.

Maria Ivanowna se leva et son visage ridé prit une expression d'orgueil froid.

— On ne parle pas ainsi à sa mère 1 prononça t-elle d'une manière tranchante.

— Qui ?

— Comment... qui 1

— Qui ne parle pas ainsi ? répéta Sanine en la regardant du coin de l'œil.

Et en examinant sa mère il remarqua pour la première fois avec netteté combien ses yeux étaient nuls, et combien était disgracieux son chignon, semblable à une crête de poule.

— Personne ne doit me parler ainsi, dit-elle d'une voix molle.

— Eh bien, je parle pourtant, voilà tout, répondit Sanine tranquillisé ; et se détournant il se rassit.

— Vous avez pris votre part dans la vie et n'avez aucun droit d'empêcher Lyda d'en faire autant, prononça-t-il en se remettant à écrire.

Maria Ivanov^na gardait le silence. Elle regardait Sanine avec ébahissement, tandis que son chignon en crête de poule remuait drôlement sur sa tête...

SAM.NK '■]{)'.')

Mais, effaçant momentanément les souvenirs de sa vie passée, les nuits voluptueuses de sa jeunesse, elle ferma les yeux et se posa une question : Gomment ose-t-il parler ainsi à sa mère ? Mais avant qu'elle eût pu se donner une quelconque, Sanine se retourna, lui prit la main et lui dit d'une voix douce :

— Laissez donc tout cela... Quant à Zaroudine, vous le chasserez, parce qu^il est réellement capable de commettre toutes sortes de vilenies...

Cette douceur apaisa Maria Ivanowna.

— Que Dieu soit avec toi, dit-elle. Je suis heureuse... Sacha Novikow m'a toujours plu. Bien entendu on ne peut plus recevoir Zaroudine, ne fût-ce que par égard pour Sacha.

— Ne fût-ce que par égard pour Sacha, approuva Sanine les yeux rieurs.

— Et où est Lyda ? demanda Maria Ivanowna joyeuse et tranquillisée.

— Dans sa chambre.

— Et Sacha? ajouta la mère, prononçant le petit nom de Novikow avec tendresse.

— Je ne sais vraiment pas... Il est allé... commença Sanine, mais Dounka apparut en ce moment à la porte en disant :

— Victor Sergueïevitch est là... avec un barine étranger.

— Ah ! mets-les dehors par les deux épaules, conseilla Sanine.

Dounka esquissa un sourire indécis.

— Que me dites-vous, barine!.. Mais le peut-on ?...

— Certainement qu'on le peut... Que diable avons-nous à faire avec eux ?...

Maria Ivanowna se redressa, comme rajeunie ; ses yeux avaient pris une expression malveillante. Une transformation complète et subite venait de se faire en son âme, avec une facilité étonnante, comme si au jeu elle venait d^escamoter adroitement une carte: autant son cœur s^échaufFait auparavant au nom de Zaroudine, alors qu^elle pensait au mariage possible de Tofficier avec sa fille, autant elle éprouvrait pour lui de l'hostilité, maintenant qu^il ne pouvait être que l'amant de Lyda, puisqu^un autre était sur le point d'épouser la jeune femme.

Quand sa mère se fut tournée du côté de la porte, Sanine se dit, en voyant son profil raide, son œil gris chargé de malveillance : « En voilà une bête ! »

Puis, il plia ses papiers et la suivit. Il était curieux de voir le dénouement de cette situation embrouillée.

A leur vue, Zaroudine et Wolochine se levèrent et saluèrent avec une courtoisie exagérée, privés tout à coup de cette liberté dont Zaroudine avait joui auparavant dans la maison. Wolochine était un peu gêné, venu qu'il était avec la pensée arrêtée de voir Lyda et forcé de la cacher.

Malgré son air dégagé et son effronterie affectée, le visage de Zaroudine décelait une certaine anxiété. Il sentait qu'il avait mal fait de revenir et en même temps il avait honte de se sentir craintif ; il ne pouvait se représenter comment se passerait sa rencontre avec Lyda, mais ne voulait à aucun prix découvrir son inquiétude à Wolochine, devant lequel il tenait à passer pour un bourreau des cœurs, résolu et cynique. Par moment il haïssait même Wolochine, mais^ne pouvait s'empêcher de le suivre.

comme s'il était attaché à lui par une chaîne, sans avoir la force de lui dévoiler ses pensées.

— Chère Maria Ivanowna, dit Zaroudine en montrant ses dents blanches avec affectation, permettez-moi de vous présenter mon excellent ami, Paul Lvovitch Wolochine...

Il adressa à Wolochine un sourire complaisant en lui faisant un signe à peine perceptible du coin de ses lèvres et de ses yeux.

Wolochine salua et répondit à Zaroudine toujours par un sourire, mais plus visible et presque insolent.

— Enchantée, fît Maria Ivanowna froidement, et Zaroudine remarqua de suite Texpression hostile de ses yeux tournés vers lui. Son aplomb disparut à rinstant et son acte, perdant tout à coup son aspect folâtre, lui apparut inadmissible, absurde.

— Euh, il ne fallait pas venir, pensa-t-il se rappelant pour la première fois ce que la société de Wolochine lui avait fait oublier : Lyda allait arriver d'un moment à l'autre, cette même Lyda enceinte de lui, la mère de l'enfant qui, de toute façon, devrait yenÏT un jour au monde... Que lui dirait-il? Comment la regarderait-il?... Le cœur de Zaroudine se serra sous une pression insupportable.

— Et si la mère le sait déjà?... se demanda-t-il plein d'effroi, n'osant pas regarder Maria Ivanowna. Il remuait nerveusement sur son siège. Puis, allumant une cigarette, il bougea des mains et des pieds, tandis que son regard fuyait.

— Euh ! il ne fallait pas venir ! . . .

— Etes-vous pour longtemps chez nous?... demanda Maria Ivanowna à Wolochine d'une voix froide et majestueuse.

— Oh, non ! répondit Wolochine, regardant sans gêne cette лаеШе dame provinciale ; puis, retournant la paume de sa main, il posa adroitement son cigare dont la fumée montait au visage de la vieille femme.

— Vous vous ennuierez chez nous... habitué comme vous l'êtes à Pétersbourg...

— Non, pourquoi donc?... Je me plais beaucoup ici... C'est une petite ville si patriarcale...

— Il faudra que vous vous promeniez dans les environs... il y a des environs magnifiques... Les bains en plein air, le canotage...

— Oh, je n'y manquerai pas, madame ! s'exclama Wolochine, en appuyant d'une voix railleuse mais déjà ennuyée sur le mot « madame ».

La conversation languissait ; tous avaient des masques souriants, mais les regards étaient hostiles et ennuyés. Wolochine lançait à Zaroudine des coups d'oeil dont le sens était clair non seulement pour l'officier, mais aussi pour Saninequi les observait attentivement.

L'idée que Wolochine ne verrait plus en lui un homme adroit, spirituel, effronté et capable de tout rendit à Zaroudine tout son aplomb.

— EtLydia Petrowna où est-elle donc?demandat-il, affectant l'indifférence.

Maria Inanowna le considéra avec un étonnement contrarié : « Est-ce que cela te regarde puisque tu ne l'épouses pas ! » disaient ses yeux.

— Je ne vsais pas, probablement dans sa chambre, répondit-elle de plus en plus froide.

Wolochine lança à Zaroudine un nouveau regard.

— Ne pourrait-on prier cette Lyda de venir vite ,

la vieille drôlesse n'est point intéressante ! disait ce regard .

Zaroudine ouvrit la bouche, et retroussa sa moustache, décontenancé.

— J'entends dire tant de choses flatteuses au sujet de votre fille, que j'espère avoir Thonneur de lui être présenté, fît Wolochine découvrant ses dents gâtées et se frottant les mains. Tout son corps se penchait en avant.

En considérant Zaroudine, Maria Ivanowna devina instinctivement ce que le petit homme impertinent et chétif pouvait penser de sa Lyda tendre et pure. Cette pensée lui fut si aiguë qu'elle lui rappela immédiatement le terrible pressentiment de la chute de Lyda et une terreur s^empara d'elle. Elle en perdit la tête complètement, et ses yeux devinrent en cet instant, plus doux, plus humains.

« Si on ne les thasse pas d'ici, pensait Sanine, ils pourront causer encore beaucoup de chagrin à Xovikow et à Lyda... »

— J'ai entendu dire que vous quittiez la ville ? demanda-t-il tout à coup, en fixant pensivement le plancher.

Zaroudine s'étonna de ce qu'un expédient aussi simple ne se fut pas encore présenté à son esprit.

« Ah ! prendre congé pour un mois ou deux... » pensa-t-il, et il se hâta de répondre :

— Oui, j'ai l'intention de m'en aller... Il faut se reposer, prendre un peu d'air... Vous comprenez qu'en restant toujours à la même place on finit par en avoir assez...

Sanine se mit subitement à rire. Toute cette conversation où personne ne disait ni ce qu'il pensait,

ni ce qu'il sentait, où chacun déployait tant de dissimulation en pure perte, avait fait naître en lui cet accès de gaieté. Et un sentiment gai, libre, rejaillit péremptoirement, de son âme.

Sanine prononça la première phrase qui lui passa par la tête :

— Je vous souhaite un vent propice.

Alors, comme si un costume sévère et empesé fût tout à coup tombé de leur corps, les trois personnes se transformèrent instantanément. Maria Ivanowna pâlit et devi nt plus petite ; dans les yeux de Wolochine une lâcheté bestiale passa rapidement, Zaroudine se leva d'un air bête et mal assuré. Un mouvement vif se produisit dans la chambre.

— Quoi? demanda Zaroudine d'une voix étouffée. Wolochine souriait d'un petit sourire effacé et

de ses yeux clignotants et peureux cherchait son chapeau. Sanine ne répondit pas à Zaroudine mais ayant trouvé le chapeau de Wolochine il le lui tendit malicieusement. Wolochine ouvrit sa bouche d'où sortit un son mince et pincé, semblable à un cri plaintif.

— Comment dois-je comprendre cela ? s'écria avec désespoir, Zaroudine qui perdait tout à fait la tête. Un scandale ! songeait-il épouvanté.

— Mais comprenez-le ainsi, dit Sanine : Votre présence est ici complètement superflue et vous rendriez à tout le monde un grand service en décampant au plus tôt.

Zaroudine fit un pas en avant. Son visage devint terrible et ses dents se découvrirent sinistrement comme celles d'une bête fauve.

— Ah I c'est comme ça... fit-il d'une voix rauque.

— Va-t^en ! lui répondit Sanine sur un ton bref, ferme et méprisant.

Et il j eut dans sa voix une menace si terrible que Zaroudine recula, se tut, roulant des yeux bêtement.

— Le diable sait ce que c'est î... marmotta tout bas Wolochine en se dirigeant vers la porte la tête profondément rentrée dans ses épaules.

Mais Lyda apparut sur le seuil.

Jamais elle ne s'était sentie. si humiliée, jamais elle n'avait eu à ce degré la conscience amère de ressembler à une esclave qu'on traînerait [toute nue au marché, parmi des mâles se battant pour elle.

Au moment où elle apprit l'arrivée de Zaroudine et de Wolochine, elle eut l'intuition de ce que signifiait cette visite, et elle en ressentit une si grande humiliation qu'elle sanglota nerveusement. Et elle s'enfuit dans le jardin, vers la rivière, avec l'idée subitement revenue, du suicide.

— Mais qu'est-ce que cela veut dire?... Est-ce que cela ne finira donc jamais?... Mon crime est-il donc si abominable qu'il ne me puisse être jamais pardonné et que chacun aura le droit... s'écria-t-elle en se tordant les mains.

Mais le jardin était si clair, si serein, les fleurs étaient si éclatantes, les abeilles et les oiseaux y voltigeaient si paisiblement, le ciel était si bleu, l'eau était si brillante sous les laiches ; et Mill, le foxterrier était si content de la voir courrir, que Lyda revint à elle en une seconde. Elle eut la pensée que les hommes couraient toujours aussi avidement après elle ; elle se souvint encore de l'impression

ol2 SANINE

que son corps tendu produisait sur eux et elle eut subitement conscience de sa force.

— Eh bien, quoi? se dit-elle. Qu'est-ce que cela peut me faire?... Il est vrai que je Taimais... lui... maintenant nous nous sommes séparés et personne n'osera jamais me mépriser.

Elle revint promptement sur ses pas et se dirigea vers la maison.

Et elle apparut à la porte, tout à fait différente d'elle-même, telle qu'elle avait l'habitude de paraître aux yeux des étrangers. Au lieu de sa coiffure habituelle et compliquée, ses cheveux tombaient mollement sur son dos en une natte splendide ; au lieu d'une toilette moderne et raffinée, son buste n'était que légèrement couvert d'une camisole transparente, dans laquelle son beau corps se mouvait librement, et sous cet aspect familial elle était irrésistiblement charmante.

Souriant d'un sourire qui la faisait ressembler à son frère, Lyda franchit le seuil et dit d'une voix fraîche, aux notes virginales :

— Me voilà... Où allez-vous donc ?... Victor Sergueïevitch, laissez donc votre képi.

Sanine gardait le silence, regardant sa sœur avec des yeux largement ouverts.

— Que signifie cela? se demandait-il, curieux. La chambre parut tout à coup emplie d'un

fluide doux, irrésistible et tendre. Comme une dompteuse qui pénètre dans la cage au milieu des bêtes menaçantes, Lyda soumit les hommes subite-

— Voyez-vous, Lydia Petrovna... commença Zaroudine embarrassé.

Mais dès qu'elle entendit sa voix, une expression triste et pitoyable se glissa sur la figure de Lyda. Elle lui jeta un coup d'oeil rapide et se sentit malheureuse. Une tendresse physique monta en elle ; son cœur désirait malgré lui quelque espoir. Mais ce désir se transforma aussitôt en une nécessité cruelle de montrer à Zaroudine ce qu'il perdait en elle et combien elle était encore belle, malgré le chagrin et l'humiliation qu'il lui avait fait subir.

— Je ne veux rien voir, répondit Lyda avec un accent impérieux, un peu théâtral, en fermant presque ses beaux yeux.

Quant à Wolochine, la tiédeur délicieuse émanant de ce corps de femme, négligemment vêtu, amollit tout son être. Il passa sa langue pointue autour de ses lèvres desséchées, ses petits yeux se rétrécirent, et, sous son costume souple et clair, son corps fut baigné d'une extase physique alanguie.

— Mais présentez-vous donc... dit Lyda tournant vers lui des yeux de vierge, ombrés de cils.

— Wolochine... Pavel Lvovitch... balbutia Zaroudine.

« Et dire que cette beauté-là a été ma maîtresse!» se dit-il avec un transport sincère, auquel se mêlait le désir de se vanter devant Wolochine et la conscience amère d'une perte irrévocable.

Lyda se retourna lentement vers sa mère :

— Maman, on vous demande par là... dit-elle.

— Je ne... voulut commencer Maria Ivanow^na.

— Je te le dis ! insista Lyda avec des larmes plein la voix.

Maria Ivanowna se leva. Sanine regardait Lyda et ses narines se dilataient.

s ANINE

— Messieurs, allons dans le jardin... Il fait trop chaud ici ! dit Ljda ; et sans regarder si on la suivait ou non, elle se dirigea vers le jardin.

Les hommes la suivirent, comme hypnotisés, on eût dit qu'elle les tenait attachés par ses tresses, les conduisant de force là où elle voulait. Wolochine excité et enchanté marchait le premier, oubliant tout pour ne songer qu^à elle.

Arrivée sous la tonnelle, Lyda prit place dans le fauteuil à bascule, allongea ses petits pieds couverts de bas noirs transparents et chaussés de souliers jaunes. Deux êtres semblaient lutter en elle : le premier pudique, suffocant de honte et d'angoisse, l'autre consciemment provocant, et qui affectait les poses excitantes. Et le premier regardait avec dégoût, la vie, les hommes, et soi-même.

— Allons, Pavel Lvovitch... quelle impression peut vous faire notre pauvre ville? demanda Lyda baissant ses cils,

Wolochine se frotta vivement les doigts.

— L'impression que doit probablement éprouver un homme qui rencontrerait dans Tépaisseur d'un bois une fleur somptueuse ! répondit-il.

Une conversation légère et frivole, où tout ce qu'on disait était mensonge, s'engagea entre eux. Sanine ne parlait pas mais observait les véritables sentiments qui se trahissaient sur les visages, dans les gestes, dans les voix. Lyda souffrait. Wolochine jouissait cruellement et incomplètement de sa beauté et de l'odeur de femme qui se répandait autour d'elle. Zaroudine détestait déjà Lyda, Sanine, Wolochine, et tout le monde ; il désirait partir mais il restait, pour faire quelque chose de grossier ;

cependant il ne pouvait que griller des cigarettes. Une envie ardente d'agir en sorte que Lyda apparût nettement comme sa maîtresse, Toppressait et le désespérait.

— Alors vous dites que vous vous plaisez chez nous et que vous ne regrettez pas d'avoir quitté Pétersbourg? demanda Lyda.

C'était un supplice que s'imposait ainsi la jeune fille, et elle s'étonnait de rester encore parmi ces hommes.

— Mais au contraire ! répondit Wolochine agitant ses mains avec coqvietterie tandis que ses yeux détaillaient la poitrine de Lyda.

— Sans phrases ! fit Lyda avec un geste coquet et impérieux ; et de поилеаи deux êtres luttèrent en elle :Гип provoquant la rougeur sur son visage, et l'autre la poussant à bomber davantage sa poitrine sous le regard impudent de Wolochine.

— Tu penses peut-être que je suis très malheureuse... que je suis anéantie... Mais non... tiens, regarde... Si vous êtes tels, je veux être pareille à vous !... semblait-elle dire à Zaroudine, bien qu'elle fût tourmentée par des larmes intérieures.

— Oh, Lydia Petrovna ! déclara Zaroudine avec haine, de quelles phrases s'agit-il donc ?

— Vous dites?... demanda sèchement Lyda ; puis changeant de ton elle s'adressa de nouveau à Wolochine.

— Parlez- moi de la vie pétersbourgeoise... Car chez nous on ne vit pas... on végète...

L'officier sentit que Wolochine souriait légèrement de son côté et ne croyait plus que Lyda fût sa m aîtresse à lui, Zaroudine.

— Ah ! ah ! ah !... c'est bien I se dit-il avec méchanceté .

— Notre vie ?... cette « fameuse vie pétersbourgeoise »...

Wolochine qui avait le bavardage facile, faisait l'impression d'un petit singe bête qui parlerait dans une langue futile et incompréhensible.

— Qui sait ? pensait-il avec un secret espoir, en regardant le visage, la poitrine et les larges hanches de Lyda.

— Je vous donne ma parole d'honneur, Lydia Petrovna, que notre vie est très ennuyeuse et terne. . . Et jusqu'à ce jour je pensais que la vie était partout ennuyeuse, à la campagne aussi bien qu'à la ville.

— En vérité ? dit Lyda en fermant à demi ses yeux.

— Une belle femme seule est capable de rendre la vie supportable... Et si vous connaissiez les femmes des grandes villes I... Vous savez, je suis persuadé que si quelque chose sauve jamais le monde, c'est la beauté, ajouta inopinément Wolochine croyant cette phrase profonde et très bien placée.

Son visage avait pris une expression excitée et stupide. 11 bavardait d'une voix saccadée, revenant sans cesse à la femme, dont il parlait de telle sorte qu'on eût dit qu'il la déshabillait et la violentait à chaque instant... Et Zaroudine ayant remarqué l'expression de Wolochine sentit naître en lui une jalousie confuse ;tour à tour il rougissait, pâlissait, et, ne pouvant rester en place, se promenait, d'un bout à l'autre de l'allée.

— Nos femmes sont toutes si pareilles, banales et... chiffonnées !... On ne trouve point parmi elles

SAMNE Я\7

une beauté capable de faire naître une vraie inclination, un sentiment d'adoration pur et sincère tel qu^'on en éprouve devant les statues ; c'est pourquoi il faut descendre précisément dans les endroits frustes où la vie est encore semblable à une terre non labourée, et peut donner des fleurs splendides.

Sanine se gratta la nuque et changea ses pieds de place.

— Mais pourquoi s'épanouiraient-elles ici, où il n'y a personne pour les cueillir ! objecta Lyda.

— Ah ! ah ! pensa Sanine avec intérêt, voilà où elle voulait en venir ! . . .

Ce jeu à la fois fin et grossier, l'intéressait beaucoup...

— C'est-à-dire?...

— Mais oui, je parle sérieusement... Qui cueille vos tristes fleurs?... Quels hommes sont ceux-là dont nous faisons des héros ! prononça Lyda avec tristesse.

— Vous êtes impitoyable à notre égard I répondit involontairement Zaroudine.

— Lydia Petrovna a raison, soutint Wolochine avec animation ; mais aussitôt, il se ressaisit.

Lyda considéra Zaroudine avec des yeux où brillait un désir de vengeance, de l'angoisse et de la tristesse. Wolochine se remettant à bavarder, ses paroles sautaient, et s'égrenaient comme un troupeau d'avortons, accourus Dieu sait d'où.

Il disait qu'une femme ayant un beau corps, pouvait se montrer toute nue dans la rue sans exciter des désirs vils ; et l'on sentait qu'il désirait que cette femme fût Lyda et qu'elle se montrât nue, seulement pour lui.

La jeune fille, Tinterrompait toujours en riant, et son rire vif, sonore, était mouillé de larmes offensées.

Il faisait chaud et le soleil regardait sous la verdure du jardin. Les feuilles des arbres remuaient lentement, si lentement comme sous le coup, elles aussi de désirs ardents. Et sous ces feuilles était assise une jeune femme enceinte qui, accablée par des larmes et de secrètes douleurs essayait de venger sa passion meurtrie ; mais elle sentait qu^elle n^y réussissait pas bien et souffrait de sa honte impuissante. Il y avait encore un mâle chétif et tourmenté d'un désir voluptueux qu'il cachait et montrait tour à tour ; et un autre qui souffrait d'une jalousie agressive et humiliante.

Assis à l'écart, dans l'ombre verte et molle de la tonnelle, Sanine les observait, calme.

— Je crois qu'il est temps de nous en aller ! dit enfin Zaroudine qui sentait sa situation intolérable.

Dans le rire, dans les yeux et jusque dans le frisson qui contractait parfois les doigts de Lyda, il croyait sentir autant de soufflets, et il souffrait de la haïr, de jalouser Wolochine et aussi de savoir la perte irrévocable.

— Déjà? demanda Lyda.

Wolochine heureux, rapetissait ses yeux en souriant ; sa langue pointue passait sur ses lèvres.

— Que faire !... Il paraît que Victor Sergueïevitch ne se porte pas très bien ! fit-il d'une voix moqueuse, se croyant vainqueur.

Lorsque, sur le point de partir, Zaroudine se fut penché sur la main de Lyda, il chuchota subitement :

— Je te dis adieu.

Jamais il n'avait haï Lyda comme en cet instant. Ses paroles firent naître une tendresse vague dans le cœur de Lyda, comme un désir de se séparer de lui en lui témoignant une reconnaissance triste pour toutes les jouissances qu'ils avaient goûtées. Mais elle réprima ce sentiment au fond de son âme et répondit d'une voix haute et cruelle :

— Adieu !... Bon voyage... Pavel Lvovitch, ne nous oubliez pas 1

Elle entendit Wolochine prononcer d'une voix trop peu discrète :

— En voilà une femme ! Elle grise comme du Champagne !

Quand le bruit de leurs pas s'effaça, Lyda se rassit sur le fauteuil à bascule. Mais une transformation s'était opérée en elle : elle restait là courbée, et des larmes, amères coulaient sur son visage. Et Sanine en la contemplant se souvint d'une image triste et pensive de jeune fille russe avec sa natte magnifique, son expression désolée et ses larges manches de mousseline, qui assise sur un rocher, essuyait des larmes sur ses joues. Et parce que cette image naïve était si différente de la véritable Lyda avec sa coiffure moderne et son élégante robe de dentelles, elle lui parut doublement touchante.

— Allons, qu'as-tu donc? dit-il s'approchant et lui prenant la main.

— Laisse-moi... Quelle chose terrible que la vie ! répondit Lyda. Et courbant la tête jusqu'à ses genoux elle se cacha le visage dans ses mains. Sa natte glissant mollement sur son épaule, traînait jusqu'en bas.

— Fi donc ! dit Sanine d'un air fâché. Comment peut-on se chagriner pour de pareilles puérilités.

— Est-il possible... qu'il n'existe pas... des gens meilleurs? murmura de nouveau Lyda.

Sanine sourit :

— Bien sûr que non... L'homme est mauvais par nature... Ne t'attends à rien de bon de sa part... et sa méchanceté ne te causera pas de douleur...

Lyda leva la tête et le regarda de ses beaux yeux rougis par les larmes.

— Et toi-même, ne t'attends-tu à rien de bon de sa part ? demanda- t-elle calmée et pensive.

— Assurément non, répondit Sanine, je vis seul.

Le jour suivant, Dounka accourut les cheveux au vent et les pieds nus, près de Sanine qui nettoyait les allées du jardin. Et, répétant probablement les paroles d'autrui, elle dit avec une expression figée dans ses yeux bêtes :

— Wladimir Petrovitch, messieurs les officiers désirent vous voir, . .

Sanine n'en fut nullement surpris ; il s'attendait à une proAocation de la part de Zaroudine.

— Ils le désirent vivement ? demanda-t-il sur un ton plaisant.

Mais Dounka savait probablement quelque chose de terrible car, au lieu de prendre un air timide comme elle en avait l'habitude, elle fixa Sanine droit dans les yeux avec une expression de compassion intimidée.

Sanine mit de côté sa pelle, resserra sa ceinture et se dirigea vers la maison en se balançant légèrement selon sa coutume.

— Quels imbéciles... Sont-ils assez idiots!... se disait-il pensant avec dépit à Zaroudine et à ses témoins ; cette réflexion n'était pas une insulte à leur adresse, mais l'expression sincère de son opinion.

Comme il traversait la maison il aperçut Lyda debout sur le seuil de sa chambre. La jeune fille était pâle d'anxiété et ses yeux soufTraient. Ses lèvres remuaient sans qu'aucun son en pût sortir ; en ce moment elle se sentait la femme la plus malheureuse et la plus criminelle qui fût ici-bas.

Angoissée et défaite, Maria IvanoAvna était affalée sur un fauteuil dans le petit salon, le visage effaré ; le peigne qui retenait sa coiffure pendait lamentablement de côté. Elle aussi regarda Sanine avec des yeux suppliants et craintifs, elle aussi remuait des lèvres sans pouvoir prononcer une parole.

Sanine lui sourit, eut une velléité de s'arrêter, mais continua son chemin.

Dans le salon, Tanarow et Von Deïtz étaient assis près delà porte vitrée, dans une attitude empesée ; ils tenaient leurs jambes repliées sous leur chaise, et semblaient terriblement gênés dans leurs sarraux blancs et leurs étroites culottes bleues de cavaliers. Lorsque Sanine pénétra dans la pièce ils se levèrent lentement, hésitants, comme s'ils ne savaient quelle contenance observer.

— Bonjour, messieurs, dit Sanine d'une voix élevée, leur tendant la main.

Von Deïtz resta confondu pendant une seconde, Tanarow s'inclina et serra la main de Sanine avec une inclinaison si exagérée, que celui-ci put voir de haut la nuque de l'officier.

— Allons, que me direz-vous de bon? demanda Sanine qui avait observé attentivement l'empressement extraordinaire de Tanarow et qui était surpris de voir avec quelle assurance celui-ci s'acquittait de cette ridicule cérémonie.

Von Deïtz se redressa, essaya de donner une expression de froideur à sa physionomie сЬел-аНпе et redevint confus. Tanarow, d^abitude réservé et timide, parla fermement, avec assurance...

— Notre ami Victor Sergueïevitch Zaroudine nous a fait l'honneur de nous charger de vous demander des explications en son nom, prononça-t-il. Et l'on eut dit qu'on venait de mettre en mouvement une machine.

— Ah ! fit Sanine gravement comique, ouvrant largement la bouche,

— Oui, monsieur, continua Tanarow d'un air obstiné et ferme, en fronçant un peu ses sourcils. Il trouve que votre conduite n'a pas été tout à fait...

— Mais oui... je comprends, fit Sanine perdant patience, je l'ai mis dehors par les deux épaules... et ce n'est pas « tout à fait »...

Tanarow fit un effort pour bien saisir ce qu'on lui disait, mais ne comprenant pas les phrases de Sanine, il continua :

— Oui, monsieur... Il exige que vous repreniez vos paroles.

— Oui... oui... se crut obligé d'ajouter le long Von Deïtz en changeant ses pieds de place comme un héron.

— Mais comment pourrais-je les reprendre ? Parole jetée prend la volée I

Tanarow gardait un silence perplexe,les yeux fixés sur Sanine.

— Quels yeux méchants ! pensa celui-ci.

— Nous ne sommes pas ici pour plaisanter... reprit brusquement Tanarow, rougissant, comme s'il

venait de comprendre quelque chose d'offensant. Voulez-vous oui ou non retirer vos paroles ? Sanine ne répondit pas.

— Un véritable crétin ! pensa-t-il attristé, puis attirant à lui une chaise il s'assit.

— Peut-être aurais-je repris mes paroles pour faire plaisir à Zaroudine et pour le calmer, commença-t-il d'un ton sérieux, d'autant plus que cela ne me coûterait absolument rien. Mais, primo : Zaroudine qui est bête ne comprendrait pas mon intention, et au lieu de se tenir tranquille il ferait le malin ; secundo : Zaroudine ne me plaît guère. Et dans ces conditions, je préfère ne pas reprendre mes paroles.

— Ainsi donc, monsieur... fit Tanarow entre ses dents.

Von Deïtz lui lança un regard effaré et les dernière s couleurs s'évanouirent de sa figure allongée. Il devint jaune, comme pétrifié.

Tanarow éleva la voix et lui donnant une inflexion menaçante :

— Dans ce cas...

Avec un brusque afflux de haine Sanine considéra son front, sa culotte étroite et l'interrompit :

— Dame ! je l'ai dit une fois pour toutes... Je sais ce qui pourrait en résulter... seulement je ne me battrai pas avec Zaroudine.

Von Deïtz se retourna vivement, Tanarow se redressa et d'une voix méprisante, appuyant sur chaque syllabe :

— Et pour-quoi ?

Sanine éclata de rire. Sa haine disparut aussi vite qu'elle était venue.

s A NI NE 325

— Mais... D'abord parce que je ne veux pas tuer Zaroudine ; ensuite et surtout parce que je ne veux pas être tué moi-même...

— Mais... commença Tanorow, crispant ses lèvres.

— Je ne veux pas, et A^oilà. Sanine se leva : Aije donc besoin de vous expliquer pourquoi ? Je ne veux pas me battre... et après ?

Un profond mépris pour Thomme qui refusait de se battre en duel se mêlait chez Tanarow à la conception inébranlable que personne autre que le militaire, n'était capable d'avoir assez de courage et de noblesse pour accomplir cet acte. C'est pourquoi le refus de Sanine au lieu de le surprendre le satisfaisait.

— C'est votre affaire, dit TanaroAv ne cachant plus son mépris, mais lui donnant au contraire un accent plus prononcé, mais je dois vous prévenir...

— Je le sais aussi, rit Sanine, mais je ne conseille pas à Zaroudine...

Tanarow sourit, prenant son képi.

— Quoi, monsieur ?

— Je ne lui conseille pas de me toucher... parce que je lui flanquerais une raclée telle, que...

— Ecoutez, s'écria Von Deïtz s'allumant ; je ne peux pas vous permettre... Vous vous moquez de nous... Est-il possible que vous ne compreniez pas que refuser un cartel... c'est... c'est...

Il était devenu rouge comme une brique et ses yeux fermes lui sortaient des orbites, tandis qu'une légère frange de salive mouillait ses lèvres décolorées.

Sanine examina sa bouche avec curiosité. Il dit :

— Et dire que cet homme se croit un adorateur de Tolstoï I

Von Deïtz secoua la tête et trembla.

— Je vous prierai... s'écria-t-il d'une voix aiguë, ayant honte de le faire ainsi en face d'un ami avec lequel il discutait à une époque encore récente, des questions si intéressantes, je vous prierai de laisser ce qui... ne concerne nullement cette affaire.

— Mais si, répondit Sanine, ça la concerne beaucoup...

— Et je vous en prie encore, cria Von Deïtz avec un gémissement hystérique... C'est tout à fait... en un mot...

— Mais, fichez-moi la paix ! dit Sanine en se reculant avec mécontentement devant Von Deïtz qui Téclaboussait de salive... Pensez ce que vous voulez... Quant à Zaroudine, dites-lui qu'il est un imbécile...

— Vous n'avez pas le droit ! hurla Von Deïtz d'une voix désespérée et sanglotante.

— Bien, monsieur, bien monsieur... prononçait Tanarow satisfait. Allons...

— Non, criait Von Deïtz de la même voix plaintive en balançant ses longs bras... Gomment oset-il... c'est... c'est...

Sanine le regarda un instant, esquissa un geste d'indifférence et se dirigea vers la porte...

— Nous rapporterons tout cela exactement à votre ami, dit Tanarow à sa suite.

— C'est celai rapportez-lui tout, exactement, répondit Sanine sans se retourner. Et il sortit.

— En voilà un imbécile ! Mais il lui suffit de monter sur son dada favori pour devenir raison-

SANIxNE 327

паЫе et réservé ! pensait Sanine écoutant la voix de Tanarow exhortant au calme Von Deïtz qui hurlait toujours.

— Non, je ne puis permettre cela... criait le long officier, s'apercevant avec tristesse qu'il avait perdu, grâce à cette affaire, une connaissance intéressante.

— Wolodia, appela doucement Lyda de sa porte.

— Eh bien ? demanda Sanine en s'arrêtant.

— Viens ici... j'ai besoin de toi.

Sanine pénétra dans la chambre de sa sœur. Les branches vertes des arbres, bouchant presque la croisée, faisaient régner dans la pièce une demiobscurité verdâtre Dans Tair tramaient une odeur de poudre de riz et un léger parfum de femme.

— Comme il fait bon chez toi ! dit Sanine poussant un soupir de soulagement.

Lyda était debout, le visage appuyé contre la vitre, et les reflets verts du jardin tremblaient mollement sur ses épaules et sur ses joues.

— Eh bien, que me veux-tu ? demanda Sanine caressant.

Mais Lyda garda le silence et sa respiration était pénible et précipitée.

— Mais qu'as-tu donc ?

— Tu ne... te... battras pas en duel ? demanda Lyda d'une voix étouffée, sans se retourner vers lui.

— Non, répondit Sanirje d'un ton bref.

Lyda se taisait.

— Et puis, après?

Le menton de Lyda se mit à trembler. Elle se retourna brusquement et prononça vite d'une voix sourde :

— Je ne peux pas comprendre cela.

— Ah l s'exclama Sanine se renfrognant, je le regrette pour toi.

La stupidité humaine, l'entourant de toutes parts, s'exhalant des bons aussi bien que des méchants, des beaux aussi bien que des laids, finissait par se lasser. Il se retourna et sortit.

Lyda le regarda disparaître ; puis se saisissant la tête des deux mains, elle se jeta sur le lit, sa longue natte noire s'éparpilla gracieusement sur la couverture blanche. Lyda était en ce moment si belle, si souple, si forte, que malgré sa détresse et ses larmes, elle semblait admirablement jeune et vibrante de santé. A travers la croisée le jardin s'étendait frais, vert, baigné du soleil ; la chambre était claire et joyeuse; mais Lyda, elle, ne voyait rien.

C'était par une soirée singulière, par une de ces rares soirées qui semblent descendre sur la terre, venant du ciel bleu et majestueusement transparent. Le soleil était déjà couché, mais il faisait encore très clair; l'air était étonnamment pur et léger. Quoique le temps fût sec, une abondante rosée mouillait les jardins ; la poussière qui se levait à peine, flottait paresseusement dans la transparence vespérale ; il faisait à la fois étouffant et frais. Les sons s'égrenaient légers, rapides, ailés.

Sanine, sans chapeau, vêtu de sa large blouse bleue légèrement verdie aux épaules, passa par une rue poudreuse, et pénétra dans la longue impasse, encombrée d'orties, où demeurait Ivanov.

Ivanov, sérieux, avec ses larges épaules et ses cheveux longs, droits comme de la paille^ était assis devant la fenêtre du jardin où la verdure lavée de la poussière du jour verdissait encore sous la rosée. Ivanov bourrait des tubes à cigarettes ; à un mètre autour de lui, l'odeur forte du tabac donnait envie d'éternuer.

— Bonjour, dit Sanine, s'accoudant à l'appui de la fenêtre.

— Bonjour.

— On m^a provoqué en duel.

Ivanov resta imperturbable.

— Bonne affaire! Qui et pourquoi?

— Zaroudine... je Tai chassé de la maison ; et il s'en est offensé.

— Bon, fit Ivanov, tu vas donc te battre ? Batstoi, je serai ton témoin.... Emporte par un coup de feu le nez à l'ami...

— Pourquoi... Le nez est une noble partie du corps... Je ne me battrai pas, répliqua Sanine en riant.

Ivanov aquiesça :

— Et c'est encore bien, pourquoi se battre ?

— Pourtant ma sœur Lyda raisonne autrement.

— Parce qu'elle est sotte, riposta Ivanov avec conviction. Combien y a-t-il de cette sottise en chaque homme !

Il bourra sa dernière cigarette et Palluma aussitôt. Les autres, il les glissa dans un étui de cuir et ayant soufflé les détritus de tabac, escalada la fenêtre.

— Quelle œuvre allons-nous accomplir?

— Allons chez Soloveïtchik, proposa Sanine.

— Qu'il aille paître 1 Ivanov fronçait les sourcils.

— Qu'y a-t-il ?

— Je ne l'aime pas. C'est un morveux.

— Est-il beaucoup plus morveux que tous les autres ? fit Sanine dédaigneux. Qu'importe, allons.

— Eh bien, allons. Qu'est-ce que cela me fait? consentit Ivanov, car il se ralliait toujours à tout ce que disait Sanine.

Et ils s'en allèrent par la rue, tous deux, vigoureux et larges d'épaules, devisant gaiement.

Mais Soloveïtchik n'était pas chez lui. Le pavillon était fermé, la cour déserte et morte. Près du hangar, Sultan remuait sa chaîne, aboyant sur ces étrangers qui, pour des raisons inconnues, marchaient dans sa cour.

— Quelle abomination ici, dit Ivanov. Allons sur le boulevard.

Ils partirent, ayant fermé la porte. Sultan après avoir poussé deux ou trois derniers aboiements s'assit devant sa niche et contempla mélancoliquement sa cour déserte, le moidin inactif, et les petits sentiers blancs, serpentant dans le gazon poudreux.

Dans le jardin public, la musique jouait, comme de coutume. Sur le boulevard il faisait déjà frais. Les promeneurs étaient nombreux et leur foule noire comme la haute herbe des steppes, parsemée des robes et des chapeaux de femmes, se mouvait en vagues, qui tantôt se déversaient dans l'ombre du jardin, tantôt s'éloignaient de son portail de pierre.

A peine entrés dans le jardin, Sanine et Ivanov, qui se tenaient par le bras, se heurtèrent à Soloveïtchik. Celui-ci se promenait sous les arbres, pensif, les mains derrière le dos, les yeux baissés.

— Nous avons été chez vous, dit Sanine. Soloveïtchik rougit timidement et balbutia, avec

humilité :

— Ah ! excusez-moi, je ne savais pas que vous viendriez... autrement j'aurais attendu... Je suis sorti faire une petite promenade.

332 SAMNE

Ses yeux étaient attristés et brillants.

— Venez avec nous, proposa Sanine, caressant, en lui prenant la main.

Soloveïtchik s'efforça de paraître gai, offrit son bras avec joie, rejeta son chapeau en arrière, et mâcha comme si au lieu de donner le bras à Sanine il portait quelque objet précieux. Sa bouche sembla s'allonger jusqu'aux oreilles.

Devant les soldats, aux visages empourprés, et qui soufflaient dans leurs instruments de cuivre, sonores au point d'en être assourdissants, le chef d'orchestre se démenait, brandissant son bâtonnet. 11 posait évidemment. A l'entour la foule se pressait, une foule simple : des clercs, des lycéens, des jeunes gars bottés, et des jeunes filles aux mouchoirs éclatants. Dans les allées, se mêlaient, comme pour un quadrille infini, les groupes chatoyants de demoiselles, d'étudiants et d'officiers.

A la rencontre des trois jeunes hommes venaient Doubowa, Schafrow et Svarogitch. Ils se sourirent, échangèrent des saluts. Sanine et ses deux compagnons firent le tour du jardin, et rencontrèrent de nouveau l'autre groupe. Maintenant, Karsavina y figurait, grande, svelte dans sa robe claire. De loin encore, elle sourit à Sanine, qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps ; et dans ses yeux se lisait une sympathie coquette.

— Pourquoi vous promenez-vous seuls? dit Doubowa, venez avec nous.

— Prenons une allée de traverse, proposa Schafrow, ici c'est une vraie bousculade...

Et le groupe alerte et joyeux des jeunes gens entra dans la pénombre épaisse d'une allée silen-

cieuse, dont les échos furent troublés par les voix et les rires ininterrompus.

Ils avaient atteint le bout du jardin et se disposaient à revenir sur leurs pas, quand apparurent à un tournant Zaroudine, Tanarow et Wolochine.

Sanine vit de suite que l'ofQcier ne s'attendait pas à cette rencontre, et se troublait. Son beau visage s'assombrit et toute sa silhouette se cambra. Tanarow eut un sourire farouche.

— Cet escogriffe est encore ici? s'étonna Ivanov, désignant des yeux Wolochine.

Celui-ci ne les Aboyait pas, s'étant retourné pour voir passer Karsavina qui marchait un peu en avant.

■ — Mais oui, rit Sanine.

Zaroudine crut que ce rire lui était adressé, et cela lui fît l'impression d'un coup. Il s'emporta, suffoqué et poussé par une force puissante, se détachant de son groupe, il marcha à grands pas vers

— Que voulez-vous ? lui demanda celui-ci, devenant tout à coup sérieux, et observant attentivement la petite badine que Zaroudine brandissait avec affectation.

« Quel imbécile ! » pensait-il contrarié et pris de pitié.

— J'ai deux mots à vous dire... murmura Zaroudine d'une voix rauque. On vous a transmis mon cartel ?

— Oui. Sanine haussa imperceptiblement les épaules, ne cessant pas d'observer le moindre mouvement des mains de l'officier.

— Et vous êtes bien décidé à refuser... d'agir comme tout homme estimable doit agir en pareille

circonstance? prononça Zaroudine, indistinctement mais plus fort. Il ne reconnaissait déjà plus sa voix et s^en effrayait comme du manche froid de sa badine qu^ii venait de sentir âprement, entre ses doigts humides. Mais il n'avait plus la force de se détourner du chemin troublant qui venait de s'ouvrir devant lui. 11 lui sembla qu'il n'y avait soudainement plus d'air dans le jardin.

Tous s'étaient arrêtés et attendaient perplexes, pressentant quelque chose de grave.

— En voilà encore... commença Ivanov, s'avançant pour se mettre entre Sanine et Zaroudine.

— Certainement, je refuse, répondit Sanine, étrangement tranquille, plongeant son regard aigu dans les yeux de Zaroudine.

L'officier soupira lourdement, comme s'il soulevait un poids.

— Encore une fois... vous refusez? fit-il d'une voix plus forte et qui résonnait métalliquement.

— Aïe, aïe... il va le frapper... Oh, comme c'est mal... aïe, aïe ! sentit Soloveïtchik plutôt qu'il ne le pensa.

— Mais quoi, est-ce que... balbutia-t-il, se courbant devant Sanine.

Sans doute Zaroudine ne le vit-il même pas tandis que grossièrement et facilement il le repoussait. Il n'y avait devant lui que les prunelles calmes et sévères de Sanine,

— Je vous l'ai déjà dit, fit Sanine de la même voix.

Autour de Zaroudine, hommes et choses tournoyèrent. Il entendit derrière lui des pas pressés, un cri de iemme, et eut la sensation désespérée de

tomber dans un gouffre. D'un geste saccadé il brandit sa badine, maladroitement, trop haut.

Mais au même instant Sanine, détendant ses muscles avec une violence terrible, lui assénait un coup de poing en plein visage.

— Bien ! s^écria involontairement Ivanov.

La tête de Zaroudine tomba sans force, sur son épaule ; et quelque chose de chaud et de trouble, perçant instantanément ses yeux et son cerveau, lui inonda la bouche et le nez.

— Ah... un son plaintif, angoissé sortit de ses lèvres, tandis que perdant sa badine et sa casquette, l'officier tombait sur ses mains, ne voyant, n'entendant plus, n'ayant conscience de rien, sauf d'une honte irréparable et d'une douleur brûlante à l'œil.

Dans l'allée tranquille et ombreuse, ce fut une agitation étrange, sauvage.

Karsavina les mains aux tempes, les yeux fermés, avait poussé un cri perçant: « Aïe, aie! » Yourïi en proie à un sentiment d'horreur et de honte méprisante, regarda Zaroudine accroupi sur le sol, en même temps que Schafrow se jetait vers Sanine. Wolochine perdant son pince-nez et s'embarrassant dans les buissons, s'éloigna en courant, tout droit à travers l'herbe humide, où son pantalon blanc noircit de suite jusqu'aux genoux. Тапаголч', en fureur, les dents serrées, les yeux baissés s'élança vers Sanine, mais Ivanoл'^ le prit aux épaules, par derrière et le rejeta de côté.

— Ce n'est rien... ce n'est rien... Qu'il... dit Sanine dégoûté, d'une voie basse et méchamment gaie. Il s'était planté d'aplomb, les jambes écartées, et

336 s A NI NE

respirait avec peine. Des grosses gouttes de sueur perlaient à son front.

Zaroudine se leva chancelant et murmura entre ses lèvres gonflées, mouillées, tremblantes, des sons inarticulés. Dans ces balbutiements on distingua soudain, ridicules et écœurantes, de vagues menaces envers Sanine. Tout le côté gauche du visage de Zaroudine gonflait rapidement, l'œil se fermait ; du nez et de la bouche, le sang coulait, les lèvres se tiraillaient, et tout son corps frémissait comme pris de fièvre. Il ne ressemblait plus au bel homme élégant qu'il était quelques instants auparavant. Ce coup effroyable semblait lui avoir brusquement enlevé tout ce qu'il y avait en lui d'humain, pour en faire quelque chose de pitoyable, de monstrueux et de craintif. Il ne tenta ni de fuir, ni de se défendre. Claquant des dents, crachant du sang et ôtant inconsciemment avec ses mains frissonnantes le sable qui souillait ses genoux, il tituba pour retomber.

— Quelle horreur, quelle horreur ! répétait Kar savina, voulant partir au plus vite de ce lieu.

— Allons-nous-en, dit à Sanine Ivanov qui levait les yeux pour ne pas voir Zaroudine dégoûtant et lamentable.

— Allons Soloveïtchik !

Mais Soloveïtchik ne bougeait pas de place. Les yeux grands ouverts, stupide, il regardait Zaroudine, le sang, le sable sale sur la toile blanche. Il tremblait et agitait ses lèvres.

Ivanov fâché, le tira par la main, mais Soloveïtchik avec une force surprenante s'échappa, se cramponna des deux mains à un tronc d'arbre

comme si on eût voulu Tentraîner de force et sanglota :

— Pourquoi Tavez-vous... Pourquoi !...

— Quelle saleté ! dit Youriï enroué, juste en face de Sanine.

Celui-ci déjà maître de lui, sourit dédaigneusement, et sans regarder Zaroudine :

— Oui, c'est une saleté... Mais eût-il mieux valu qu'il me frappât?

Il eut un geste indifférent et partit, très vite par l'allée. Ivanov, méprisant, considéra Youriï, alluma une cigarette et suivit lentement Sanine. Même à son dos large, et à ses cheveux droits on pouvait voir combien ce qui s'était passé suscitait en lui de dédain.

— Que l'homme peut être bête et méchant ! prononça-t-il.

Sanine se retourna silencieusement et pressa le pas.

— Comme des bêtes 1 dit Youriï avec tristesse ; et sortant du jardin il se retourna vers sa masse ténébreuse.

Le jardin était tel qu'il l'avait л^и bien des fois, pensif, sombre et beau ; mais maintenant, par ce qui s'y était passé, il semblait être séparé du reste du monde, et être devenu inquiétant et désagréable.

Schafrow soupira profondément ; par-dessus son pince-nez, il jetait autour de lui des regards effrayés, comme si désormais l'on pouvait s'attendre de partout à l'attaque et à la violence.

En un instant, la vie de Zaroudine avait terriblement changé de face. Autant elle était légère, facile et insouciante auparavant, autant elle lui apparaissaitj maintenant, difforme, effrayante, insurmontable. Comme si ayant jeté son masque de claire désinvolture elle laissait yo'w la gueule monstrueuse d'un fauve.

Pendant que Tanarow le ramenait à la maison, dans une voiture, Zaroudine exagérait sa douleur et sa faiblesse, pour ne pas être obligé de lever les paupières. Il lui semblait que cela écartait pour un instant la honte dont les mille yeux guettaient son premier regard.

En tout, dans le dos maigre de l'izvostchik, dans les silhouettes des passants, aux fenêtres où se tenaient des ligures curieuses et mauvaises, dans le bras même de Tanarow le soutenant par la taille, Zaroudine sentait un mépris silencieux mais franc. Et cette sensation lui était si inattendue, si torturante que par instant il se pâmait réellement. Alors, il lui semblait qu^il devenait fou ; et il voulait ou mourir ou se réveiller...

Son cerveau refusait d'admettre ce qui était ar-

rivé ; non ce n^était pas ainsi, il y avait en quelque incident, quelque chose qu'il ne comprenait pas mais qui rendait la situation tout autre, moins épouvantable moins irréparable. Mais le fait évident se dressait devant lui ; et son âme était de plus en plus noire de désespoir.

Zaroudine se sentait soutenu, entrevoyait ses mains sales et sanglantes, éprouvait un malaise douloureux.

Parfois quand la voiture penchait au tournant des rues Zaroudine entr'ouvrait les yeux et reconnaissait à travers des larmes troubles les maisons, Téglise, les gens. Tout cela avait le même aspect qu'à l'ordinaire, mais lui semblait à présent infiniment lointain, étranger et hostile. Les passants s'arrêtaient le regarder avec ahurissement et Zaroudine fermait les yeux, perdant presque conscience sous la honte et le désespoir. La route était longue, sans fin ; durerait-il longtemps ce supplice ?

— Plus vite, au moins, plus vite I songeait-il tristement. Mais aussitôt il se souvenait de son ordonnance, de la maîtresse du logement, des voisins, et se disait que mieux valait voyager ainsi, voyager indéfiniment sans ouvrir les yeux.

Tanarow honteux pour Zaroudine ne regardait pas de son côté, consacrant toutes ses forces à montrer par quelque moyen incompréhensible qu'il n'était pour rien dans tout cela, qu'on ne l'avait pas frappé, lui. Il était rouge, éperdu, couvert de sueur froide.

D'abord il s'indigna, murmura quelques mots de consolation affectée puis se tut, prononçant seulement entre ses dents, de rares paroles pour presser le cocher. D'après cela et d'après l'appui irré-

340 SAMNE

solu de son bras qui par instant le repoussait plutôt, Zaroudine devinait ses sentiments. Et le fait que Tanarow, si nul, si au-dessous de lui avait soudainement reçu le droit d'avoir honte pour lui, vint renforcer en son cerveau la notion que tout était fini. Zaroudine ne put pas traverser la cour sans soutien ; Tanarow et Tordonnance effrayé, accouru à leur rencontre les mains tremblantes, le transportèrent. Y avait-il du monde dans la cour, Zaroudine ne le vit pas. On le coucha sur le divan et personne ne sut ce qu'il fallait faire. On resta devant lui bouche bée sans considérer que ces présences lui causaient une souffrance indicible. Enfin l'ordonnance se ressaisit, se remua, apporta de l'eau chaude, un essuie-mains et lava attentivement le visage et les mains de Zaroudine. Celui-ci craignait de rencontrer ses yeux ; mais le visage du soldat n'était ni méchant, ni méprisant, ni ironique, mais seulement effrayé et apitoyé comme celui d'une bonne vieille femme.

— Où vous êtes-vous arrangé ainsi,votre noblesse ? Ah 1 mon Dieu ! comment peut-on ! marmottait-il tout bas.

— Eh bien. . . ce n'est pas ton affaire ! cria Tanarow empourpré, et aussitôt il se retourna gêné.

11 alla vers la fenêtre et machinalement prit une cigarette mais s'étant demandé s'il pouvait fumer devant Zaroudine, il cacha promptement son étui.

L'ordonnance point intimidé, s'étant mis au port d'armes, par habitude, l'importunait ;

— Faut-il appeler un docteur?

Tanarow, déconcerté, écarta ses doigts et répondit d'une voix changée :

SAN I NE 34 i

— Je ne sais pas, A'raiment...

Mais Zaroudine entendit et s'épouvanta de ce que le médecin pût voir son visage :

— Il ne faut personne ! dit-il faiblement, tâchant de se persuader qu'il allait mourir.

Maintenant son visage lavé n'était plus effrayant mais laid et pitoyable. Tanarow mû par une curiosité animale, lui jeta un coup d'œil de côté et de suite, regarda ailleurs. Ce mouvement, presque imperceptible, Zaroudine le perçut avec une netteté extraordinaire, comme il percevait tout autour de lui, et il faillit en étouffer de désespoir. Il voulut fermer davantage sa paupière close et cria d'une voix grêle, déchiquetée :

— Laissez... laissez-moi...

Tanarow lui jeta un coup d'œil effrayé et tout à coup se sentit en\^ahi par une méchanceté méprisante.

— Il crie encore, vas-y ! pensa-t-il cruel. Zaroudine se tut et s'immobilisa, les yeux clos.

Tanaro^v tapota des doigts l'appui de la fenêtre, tirailla ses moustaches, se retourna, regarda encore la fenêtre et éprouva le désir froid de partir.

— C'est embarrassant, diable!... attendre qu'il dorme? on peut alors... pensa-t-il avec une tristesse hostile.

Un quart d'heure passa ainsi. De temps en temps Zaroudine bougeait. Tanarow supportait à peine cette attente. Enfin Zaroudine se calma, définitivement.

— Je crois qu'il dort! pensa Tanarow, sans sincérité, en le regardant sournoisement. Il s'est endormi.

842 s A M is E

Il bougea, faisant à peine cliqueter ses éperons. Zaroudine ouvrit rapidement les yeux. Une seconde Tanarow s'arrêta, mais déjà Zaroudine avait compris son intention et Tanarow en eut conscience. Et il se passa entre eux une chose indéfinissable... Zaroudine ferma les yeux, faisant semblant de dormir ; Tanarow se persuadant lui-même qu'il y croyait et convaincu en même temps qu'ils s'étaient compris tous les deux, se courba maladroitement et sortit de la pièce sur la pointe des pieds, honteux, hésitant, comme un traître surpris.

La porte se referma. Le sentiment affectueux et constant qui avait uni les deux hommes, disparaissait pour toujours. Zaroudine et Tanarow sentirent que désormais parmi les vivants ils n'existeraient plus l'un pour l'autre.

Dans la chambre voisine Tanarow respira plus librement, se sentant à nouveau libre et dispos. De ce qui venait de se rompre entre lui et Zaroudine, il n'avait nul regret.

— Ecoute, dit-il précipitamment à l'ordonnance, comme s'il tenait à remplir cette dernière formalité, je m'en vais; s'il arrive quelque chose, fais le nécessaire... Tu entends?...

— J'entends! répondit le soldat, ahuri.

— Eh bien, ça suffit... Là-bas... tu changeras les compresses plus souvent.

Il descendit le perron à pas pressés et soupira encore de soulagement, lorsqu'il fut entré dans la rue large et déserte. 11 était déjà tard, et Tanarow fut content de ce que les passants ne pouvaient voir la rougeur de son visage.

— Mais il se peut que je sois aussi mêlé à cette

sale histoire, pensa-t-il, et im froid le prit au cœur, tandis qu'il pénétrait sur le boulevard. Pourtant, qu'y ai-je fait ? se tranquillisait-il, tâchant de ne pas se souvenir qu'il s'était jeté sur Sanine et qu'il avait été si bien repoussé par Ivanov qu'il avait failli tomber.

— Ah, diable 1 quelle sale mésaventure ! songeait Tanarow, les sourcils froncés. Tout cela pour cet imbécile ! Il se souvint de Zaroudine : fallait-il qu'il se commît avec toutes sortes de canailles ! Quelle histoire galeuse 1

Et plus il pensait que tout cela avait été mauvais et humiliant, plus sa taille médiocre, sa poitrine et ses épaules surélevées, sa culotte étroite, ses bottes élégantes et sa tunique blafarde dans l'obscurité, se redressaient en silhouette menaçante.

Chaque passant lui semblait moqueur, et il eût suffi d'une légère allusion à ce qui le préoccupait pour qu'il se jetât, sabre levé, sur le premier venu. Mais il rencontrait peu de gens, et ceux-ci passaient, ombres furtives, longeant les murs du boulevard assombri.

Chez lui, Tanarow remis, se souvint du geste dTvanov.

— Pourquoi ne lui ai-je pas tapé dans la gueule ? C'est ce qu'il aurait fallu faire... il est regrettable que le sabre ne soit pas permis !... sans ça!... Pourtant j'avais en poche mon revolver ! Le voilà... J'aurais pu le tuer comme un chien... Ah 1 j'ai oublié le revolver... Certainement, je l'ai oublié sinon je l'aurais tué sur place... Mais c'est bien tout de même, que je l'aie oubliée... C'aurait été justice... peut-être quelqu'un d'entre eux avait-il aussi un

revolver et... le diable sait ce qu'il en serait advenu... et pourquoi aurais-je subi... Comme ça personne n'a su que j'avais un revolver... et peu à peu ça passera...

Tanarow, après un attentif coup d'œil autour de lui, déposa son arme dans le tiroir de sa table.

— Aujourd'hui même il faut aller chez le colonel pour lui expliquer que je ne suis pour rien dans cette affaire.

Mais il eut brusquement l'envie nerveuse, insurmontable, vaniteuse même dans une certaine mesure, d'aller tout raconter au mess, lui témoin oculaire.

Dans le mess abondamment éclairé, au centre de la ville noire, les officiers surexcités et indignés se pressaient. Ils savaient déjà la rencontre du jardin, et au fond la chute de ce Zaroudine qui les rabaissait constamment par son allure pimpante et mondaine, les satisfaisait. Ils reçurent Tanarow avec curiosité, et celui-ci se sentant le héros de la journée leur décrivit la scène en détail. Dans sa voix et ses petits yeux étroits, on devinait un sentiment vindicatif et inconscient : une rancune pour le joug de l'ancien ami, pour les servitudes d'argent, pour la désinvolture de Zaroudine, pour sa perfection même, rancune qui se donnait libre cours dans cette incessante répétition du récit humiliant pour Zaroudine.

Et Zaroudine absolument seul, étranger à l'univers, gisait chez lui, sur un canapé.

L'ordonnance qui avait appris d'un bavard l'aventure, avait le même visage de vieille femme effrayée et apitoyée. Il apprêta le samovar, courut chercher du лап, chassa de la pièce le setter heureux du re-

tour de son maître. Puis, sur la pointe des pieds, il s'approcha de Zaroudine.

— Votre noblesse !... vous devriez boire un peu de vin, proposa-t-il d'une voix à peine perceptible.

— Ah! quoi? fit Zaroudine ouvrant et fermant vite les yeux, d'un ton qu'il crut avilissant mais qui n'était que pitoyable. Il remua encore ses lèvres gonflées, et grommela :

— Le miroir... donne...

L'ordonnance soupira, et docilement apporta le miroir et les bougies.

— A quoi ça lui sert-il de se regarder? pensa-t-il désapprobateur.

Zaroudine s'examina dans la glace et gémit. Il voyait devant lui un visage gonflé, éborgné, bleu, pourpre, noir, avec une moitié de moustache claire, ébouriffée.

— Ah... prends !marmotta-t-il. Et brusquement il éclata en sanglots hystériques.

— De l'eau... donne...

— Votre noblesse ! pourquoi vous abattre ainsi l ça guérira... commença le soldat, offrant de l'eau dans im verre malpropre, sentant le thé froid et sucré.

Zaroudine ne buvait pas, mais traînait ses lèvres Sur les bords du verre, renversant la boisson sur sa poitrine.

— Va-t'en! dit-il.

Il lui sembla que seul au monde l'ordonnance compatissait à son malheur; mais le sentiment de reconnaissance qu'il en éprouva fut de suite étouffé par la notion qu'un domestique même pouvait à présent le plaindre.

340 s A IN 1 N E

Le soldat clignant des yeux avec un besoin visible de pleurer, sortit sur le perron où il s^assit sur une marche et se mit à caresser l'échiné soyeuse du chien accouru. Le setter posa sur ses genoux sa jolie tête et le regarda de bas en haut de ses yeux sombres et expressifs. Dans la nue, les étoiles scintillaient. Le soldat sentit monter en lui une tristesse épouvantée, comme le pressentiment d'un effroyable malheur.

— Eh, la vie I... la vie 1... pensa-t-il amèrement, et il songea à son village.

Zaroudine s'était tourné convulsivement vers le dossier du divan, ne sentant pas que l'essuie-main mouillé glissait sur son visage.

— Et voilà la fin ! répétait-il avec des sanglots intérieurs. Qu'est-ce qui est fini? tout, toute la vie.,, tout... ma vie est perdue... pourquoi? parce que je suis déshonoré... battu comme un chien... dans la figure... je ne puis plus rester au régiment!...

Zaroudine se vit avec une netteté extraordinaire, accroupi au milieu de l'allée, marmottant des menaces insensées, pitoyable, petit. Il revivait encore et encore ce moment horrible, et la vision en était de plus en plus précise et meurtrière. Tous les détails se représentaient à lui ; et ses menaces absurdes, prononcées juste au moment où passait près de lui la robe blanche de Karsavina, lui étaient particulièrement honteuses.

— Qui m'a relevé? Zaroudine ne voulait pas penser et embrouillait intentionnellement ses idées. Tanarow? ou ce petit juif qui les accompagnait? Tanarow? A-a... Ce n'est pas là, le principal... Où est-il alors?... toute la vie est gâchée et je ne puis

rester au régiment... et le duel?... il ne se battra pas... je ne pourrai rester au régiment...

Zaroudine se souvint comment un jury d^offîciers dont il avait fait partie, avait chassé du corps deux officiers, pères de famille, qui avaient refusé de se battre.

— On me le proposera aussi.., Poliment, sans me tendre la main, ceux-là mêmes qui... Et plus personne ne sera fier de ce que j'aurai pris son bras sur le boulevard... personne ne m'enviera plus, ne copiera mes manières... non ce n'est pas cela!... la honte, le déshonneur voilà le principal 1... Pourquoi ? parce qu'on m'a frappé ? Mais on me battait bien au corps., . Le gros Schwarz me cassa une dent, un jour et... il n'y eut rien ! Nous fûmes ensuite d'excellents amisl... et personne ne m'a méprisé! pourquoi n'en est -il pas ainsi maintenant? n'est-ce pas la même chose? le sang a coulé de même, je suis tombé de même... Alors?

A cette question pleine de tristesse, Zaroudine ne trouA-ait pas de réponse. Il se sentait couvert de boue, sans voir ni comprendre rien.

— S'il avait accepté le duel et m'avait envoyé une balle au visage, c'eût été plus laid et plus douloureux qu'ainsi, pourtant personne ne me mépriserait pour cela, et tous me plaindraient. Donc entre une balle et le poing... quelle est la différence? pourquoi?...

— Voilà Von Deïtz qui prétendait devant moi que, lorsqu'on vous frappe à la joue gauche, il faut tendre la joue droite, et qui, d'autre part, s'est indigné, parce que < l'autre » avait refusé le duel... Somme toute ils sont seuls coupables de ce que j'ai

voulu le frapper... Mon seul tort fut de ne pas en avoir le temps... Mais c'est insensé, injuste... Et quand même, la honte !... et je ne puis pas rester au régiment.

Zaroudine se prit à la tête, la balançant sur le coussin et observa machinalement la douleur fatigante de ses yeux. Soudainement, il sentit gronder en lui un flot de haine qui Teffraya lui-même.

— Prendre le revolver, se jeter sur lui et le tuer... une balle, puis une autre... Et le bourrer de coups de talon dans la figure, quand il s'écroulera... en pleine figure, dans les dents, dans les yeux !...

La compresse tomba lourdement sur le plancher, avec un bruit mou. Zaroudine ouvrit des yeux effarés et vit la chambre blafarde, la cuvette, Геаи, la serviette mouillée, et la fenêtre noire, béante, qui le regardait comme un œil énigmatique.

— Non, c'est égal... rien ne me relèvera ! pensat-il calmé dans un désespoir impuissant. C'est égal, tous ont vu, comme on me frappait au visage et comme j 'étais accroupi . . . battu, battu .. . Reçu dans la gueule !... et il n'y avait pas moyen, il n'y a pas moyen de rendre. . . Jamais je ne serai plus libre, heureux...

Quelque chose d'aigu et d'extraordinairement clair remua dans son cerveau.

— Mais est-ce que j'ai jamais été libre ? Mais je péris justement parce que ma vie ne fut jamais libre, mienne... Serais-je allé moi-même à ce duel, l'aurais-je frappé de ma propre volonté ?... On ne m'aurait pas frappé et tout serait heureux, bien... Qui donc et quand, imagina que l'offense doit être lavée avec du sang? pas moi, n'est-ce pas?... voilà.

je l'ai lavée... on l'a lavée sur moi avec du sang... Alors?... je ne comprends pas, mais il faut quitter le régiment!...

La pensée impuissante et inhabile voulait se lover et tombait comme un oiseau aux ailes coupées ; et quelle que tut la direction de son effort elle revenait toujours à cette certitude, qu'il fallait quitter le régiment à cause de ce déshonneur...

Zaroudine se souvint d'avoir vu un jour une mouche tombée dans un crachat épais ; elle se débattait affreusement sur le plancher ; elle engluait ses pattes et ses ailes et traînait derrière elle la glu étouffante. Et il était évident que pour elle tout était fini quoique la pauvre bestiole rempât encore et se dressât sur ses pattes, perdant ses forces. Alors Zaroudine tressauta, et voulut chasser ce souvenir ; mais une sorte de conscience secrète lui rappelait cette malheureuse bestiole. Après, ce fut sans doute le délire : Zaroudine aperçut devant lui deux moujicks qui s'injuriaient et se battaient. L'un frappa son adversaire à l'oreille, et celui-ci, un vieux grisonnant, se leva en essuyant avec le revers de sa manche le sang qui lui coulait du nez, puis dit, convaincu : « En voilà un imbécile ! »

La nuit passait. Derrière la fenêtre le silence était lourd, comme si Zaroudine eût été seul au monde à vivre et à souffrir.

Sur la table, la bougie brûlait en fondant, et sa flamme égale montait impassiblement. Zaroudine regardait cette flamme d'un œil brillant de fièvre et de désespoir ; mais tout enveloppé du brouillard noir de ses pensées enchevêtrées il ne la voyait pas.

Parmi le chaos des souvenances, et des idées, une chose était plus manifeste que tout le reste, et passait en onde sonore jusqu'à son cœur même : la compréhension maladive de sa solitude absolue. Là-bas des milliers d'hommes vivaient, étaient joyeux, riaient peut-être, parlaient même de lui, et il était seul. En vain Zaroudine appelait-il l'un après l'autre les visages connus. Ils apparaissaient pâles, étrangers, indifférents et leurs traits froids ne décelaient que de la curiosité et une joie méchante. Alors Zaroudine osa à peine se souvenir de Lyda.

Elle fut devant lui, telle qu'il l'avait vue la dernière fois : avec de grands yeux d'où la gaieté était partie, la chair molle, affaiblie sous la blouse d'intérieur, et la tresse défaite. En son visage Zaroudine ne sentit ni méchanceté ni mépris, mais un reprocheattriste.il se rappela comme il l'avait repoussée au moment de sa plus grande douleur. Il conçut l'immensité de cette perte et cela mit en son âme comme une lame de couteau.

— Sans doute, souffrait-elle plus que moi; et je l'ai repoussée... et même j'ai voulu qu'elle se noie, qu'elle meure!...

Comme vers un dernier refuge, tout son être fut attiré vers elle. Une seconde il lui parut que ses souffrances présentes rachetaient tout le passé ; mais Zaroudine savait qu'elle ne viendrait jamais, que tout était fini ; et le vide encore s'ouvrit autour de lui...

Zaroudine leva sa main, la mit doucement sur sa tête et ne bougea plus, yeux fermés, dents serrées, ne voulant plus rien voir, entendre ou sentir. Mais bientôt sa main tomba, il se leva et s'assit.

La tête lui tournait douloureusement, sa bouche brûlait, ses pieds et ses mains tremblaient. Zaroudine se leva et chancelant sous le poids de sa tête alourdie, alla vers la table.

— Tout est perdu, tout est perdu... la vie^ Lyda et tout...

L'éclair d'une pensée l'illumina un instant ; il comprit tout à coup que dans cette vie disparue, il n'y avait eu au fond, rien de beau, de bon ni d'aisé, mais qu'au contraire tout y avait été embrouillé, sali, sot. Le Zaroudine superbe qui avait droit à toutes les jouissances n'existait plus ; il n'y avait qu'un corps sans force, abandonné, qui souffrait la douleur et l'humiliation.

— Il n'est plus possible de vivre, pensa nettement Zaroudine, pour vivre encore il faudrait abolir tout le passé, commencer une autre vie, devenir un homme tout autre, et je ne puis pas !

Zaroudine tomba lourdement la tête sur la table, et sinistrement éclairé par la flamme de la bougie, s'immobilisa, inerte.

Le soir même, Sanine alla chez Soloveïtchik.

Le jeune israélite, seul, assis sur le perron de sa maison, regardait dans la cour triste et déserte où dans l'herbe qui se fanait serpentaient les sentiers blanchâtres.

Les magasins fermés, avec leurs énormes serrures rouillées, les fenêtres ternes du moulin, cette place large et vide où la vie semblait arrêtée de-

puis plusieurs années inspiraient une mélancolie accablante.

Sanine fut tout de suite frappé par la figure étrange de Soloveïtchik : le jeune homme ne souriait plus, ne découvrait plus ses dents avec complaisance, selon sa coutume, et ses traits exprimaient la désolation. Au fond de ses yeux noirs brillait la flamme d'une pensée fiévreuse et inquiète.

— Bonjour, lît-il avec indifférence en serrant faiblement la main de Sanine. 11 leva de nouveau son regard vers le ciel pâli sur lequel les toits noirs des hangars se découpaient tristement.

Sanine s'assit de l'autre côté du perron, alluma une cigarette et longuement, en silence, regarda Soloveïtchik, avec l'intuition que quelque chose d'extraordinaire se passait en lui :

— Que faites-vous ici? lui demanda-t-il. Soloveïtchik porta lentement sur lui, ses yeux

tristes.

— Ah! je suis ici... Le moulin ne marche plus, et j'étais employé au bureau. Maintenant je demeure ici. Tous sont partis et je suis resté seul...

— Cette solitude doit vous être pénible? Soloveïtchik remua faiblement son bras.

— Tout m'est égal, dit-il après un court silence. Ils se turent. Seul le bruit des chaînes entrechoquées dans la niche troublait le silence.

— Ce n'est pas ma solitude qui me pèse, commença subitement Soloveïtchik d'une voix agitée. Non pas la solitude, mais autre chose me pèse... là et ici.

Il indiqua tour à tour son front et sa poitrine.

— Et qu'est ce qui vous manque ? demanda tranquillement Sanine.

' — Ecoutez, poursuivit Soloveïtchik de plus en plus haut et se passionnant, aujourd'hui vous avez frappé un homme, lui cassant la figure... peut-être même avez-vous brisé sa vie... Je vous prie de ne pas m^en vouloir si je vous parle ainsi... mais je n'ai pas cessé d'y penser... tenez, je suis resté assis à cette même place et j'ai beaucoup pensé et j'ai souffert... je vous en prie, répondez-moi.

Et son habituel sourire complaisant contracta pour un instant son visage.

— Demandez-moi tout ce que vous voulez, sourit Sanine... Vous avez peur de m'offenser, n'est-ce pas?... Allez, il n'en sera rien... ce qui est fait est fait. Et si je croyais avoir mal agi, je le dirais moi-même.

Soloveïtchik parla avec animation.

— Je voulais vous demander ceci : Savez-vous que vous avez peut-être tué cet homme ! ...

— Je n'en doute presque pas, répondit Sanine pour un homme tel que Zaroudine, il était impossible d'en sortir autrement qu'en me tuant où en se faisant tuer. Mais avec moi il a laissé échapper le moment psychologique... il était trop assommé pour me tuer immédiatement après le coup et plus tard il n'en aura plus le courage. Son compte est bon.

— Et vous me le dites tranquillement ?

— Que signifie ce « tranquillement », demanda Sanine. Je ne puis assister tranquillement à la mort d'une poule, et lui, c'est un homme... Frapper est douloureux... Il est vrai qu'il m'est un peu agréable de constater ma propre force. Cependant c'est

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mal, quand je dis mal, je parle de la grossièreté de l'acte; mais ma conscience est tranquille... Je suis rinstrument de la destinée. Zaroudine succombe parce que toute son existence était inclinée sur cette pente... Et il est étonnant que tous ceux qui lui ressemblent ne périssent pas aussi comme lui... Les hommes apprennent à tuer leurs semblables et à dorloter leur propre corps, sans savoir pourquoi...ce sontdes fous, des idiots... Et sionlâchait les fous dans la rue ils s'égorgeraient entre eux... En quoi suis-je coupable de m'être défendu contre un de ces fous ?

— Mais vous Tavez tué, s'obstinait Soloveïtchik.

— Bah ! il n'a qu'à en appeler à Dieu qui nous a poussés tous les deux sur la même route...

— Mais vous auriez pu le retenir, lui saisir les mains...

Sanine leva la tête.

— On ne raisonne pas dans des cas pareils, dit-il. Et puis, à quoi cela aurait-il servi? La loi de sa vie lui ordonnait la vengeance à tout prix. Je ne pouvais pas le tenir par le bras pendant tout un siècle... Et cela n'eût été pour lui qu'un outrage de plus...

Soloveïtchik fît un geste bizarre et se tut.

Les ténèbres les enveloppaient de partout, La nappe rouge du couchant, coupée par les toits sombres pâlissait, s'éloignait. Des ombres noires s'amassaient au-dessus des magasins emplissaient la cour, évoquant des êtres énigmatiques et terribles, venus comme pour occuper toute la nuit la place abandonnée à leur vie mystérieuse. Les bruits sourds de leurs pas inquiétèrent sans doute Sultan, car le

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chien sortit tout à coup de sa niche, alarmé, entre -choquant ses chaînes.

— Peut-être avez-vous raison, dit Soloveïtchik mélancoliquement, mais était-ce absolument nécessaire? Peut-être eût-il mieux valu que vous supportiez le coup.

— Comment mieux ! dit Sanine, subir un coup est toujours mal! Alors pourquoi... en vertu de quoi?

— Non, écoutez-moi, interrompit Soloveïtchik en faisant de la main un geste suppliant, peut-être que c'eût été mieux...

— Pour Zaroudine, oui, certainement.

— Et pour vous aussi... et pour vous aussi, songez-y.

— Ah ! Soloveïtchik, fit Sanine avec un léger dépit, trèA'^e de vieux contes sur la victoire morale... D'ailleurs ces contes sont très grossiers... Le triomphe moral n'est pas de tendre notre joue gauche mais d'avoir raison devant notre propre conscience. En dehors de cela, tout n'est qu'une question de circonstances... Il n'est de pire esclavage — et l'esclavage est ce qu'il y a de plus horrible — que celui de l'homme dont tout l'être jusqu'à la moelle des os se révolte, mais qui obéit quand même, au nom de quelque chose de plus fort que lui.

Soloveïtchik se prit subitement la tête entre ses deux mains, mais Sanine ne pouvait voir dans les ténèbres l'expression de son visage.

— J'ai l'esprit faible ! prononça-t-il d'une voix plaintive. Je ne puis rien comprendre et je ne sais pas du tout comment il faut vivre.

— Et pourquoi le sauriez-vous ? Vivez comme un oiseau \o\e : quand il veut agiter son aile droite, il

l'agite. Quand il lui faut tourner autour d^un arbre, il le fait.

— Mais, c'est un oiseau, et moi, je suis un homme ! se dit SoloA'^eïtchik avec une gravité naïve.

Sanine se mit à rire et son rire viril emplit pour un moment d'une vie joyeuse les recoins sombres de la cour déserte.

Soloveïtchik l'écouta et liocha la tète.

— Non, lit-il d'une voix désolée, ce ne sont là que des paroles... vous ne m'apprendrez pas comment je dois vivre... Personne ne me l'apprendra.

— C'est la vérité I Personne ne vous l'apprendra. L'art de vivre implique un talent, et celui qui ne le possède pas périt ou abîme sa vie...

— Que vous êtes calme ! et vous me dites cela comme si vous saviez tout... Et... n'en soyez pas fâché... Avez-vous toujours été aussi calme? demanda Soloveïtchik avec une curiosité ardente.

— Oh, non ! fit Sanine en hochant la tête. La vérité est que j'ai toujours été calme de tempérament, mais j'ai traversé des moments où les doutes me harcelaient affreusement. Il fut un temps où je rêvais très sérieusement à l'idéale vie chrétienne...

Sanine se tut, Soloveïtchik tendait le cou vers lui et le regardait comme dans l'attente d'une explication extrêmement importante.

— J'avais à cette époque un camarade, étudiant en mathématiques, Ivan Lande. C'était un homme étonnant, d'une force morale invincible et chrétien non pas par conception, mais par nature même. Sa vie reflétait tous les actes du christianisme : quand on le frappait, loin de se défendre, il pardonnait à ses ennemis ; il considérait chaque homme comme

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un frère et se gardait de tout contact charnel... Vous souvenez-vous de Semenov ?

Soloveïtchik approuva de la tête avec une joie naïve. Tout ce qu'il entendait lui était incomparablement important. Voilà qu'au milieu de tant de gens qu'il connaissait, se dessinait tout à coup l'image qu'il attendait et qui l'attirait comme la flamme attire les papillons. Ses yeux brillaient attentifs et anxieux.

— Eh bien, en ce temps-là, Зетепол^ était très malade... Il vivait tout seul en Crimée où il donnait des leçons. Là, dans la solitude, opprimé par le pressentiment de sa mort prochaine, il tomba dans un lugubre désespoir. Lande, en apprenant cela, résolut de sauver l'ème du malade. Il partit sur-lechamp, et comme il était pauvre et que personne ne voulait rien prêter à un « fou », il se mit en route, pour parcourir à pied une distance de plus de mille A'erstes !... Mais il mourut...

— Et vous... dites-moi, je vous en prie... reconnaissez-vous la grandeur de cet homme ? s'écria Soloveïtchik agité et les yeux extatiques.

— On en discuta beaucoup en son temps, répondit pensivement Sanine, les uns ne le croyant pas assez chrétien le désapprouvaient, les autres le prenaient tout simplement pour un fou ; d'autres encore ne voulaient pas reconnaître sa force morale, sous prétexte qu'il n'avait point lutté, que ce n'était pas un prophète... mais moi, je le considérais autrement... A ce moment-là je subissais son influence jusqu'à la sottise !... Une fois un étudiant me gifla... tout d'abord la tête me tourna, mais Lande se trouvait là et, justement je le regardais...

Je ne sais plus ce qui se passa en moi, mais je me levai en silence et partis... D'abord mon acte me remplit d'un orgueil immense, puis je me mis à haïr de toutes mes forces l'étudiant qui m'avait frappé... Et cela non pas parce qu'il m'avait frappé, mais parce que mon attitude lui causait un grand plaisir... Peu à peu, la fausseté de ma position m'apparut nettement et je me mis à réfléchir. Pendant deux semaines je fus comme fou, et je finis par ne plus être fier de la fausse victoire morale que j'avais remportée.

Et à la première raillerie de mon adversaire, je le battis jusqu'à ce qu'il perdît connaissance... Ce fut la rupture morale entre Lande et moi. J'ai fait plus attention à sa vie et je n'ai pas tardé de me convaincre qu^'elle était terriblement pauvre et malheureuse...

— Oh ! que me dites- vous là !... s'écria Soloveïtchik. Mais étiez-vous capable de vous imaginer la richesse de ses émotions !

— Ses émotions étaient on ne peut plus monotones; le bonheur de sa vie était d'accepter avec résignation tous les malheurs et sa richesse morale de se refuser n'importe quelle richesse ici-bas. C'était un pauvre volontaire, un fantasque, vivant au nom de ce qu'il ignorait lui-même.

Soloveïtchik se tordit les mains.

— Vous ne savez pas combien vous me faites mal !

— Vous êtes hystérique, Soloveïtchik! remarqua Sanine avec étonnement. Je ne. vous dis rien d'extraordinaire et cependant mes paroles semblent vous navrer...

— Beaucoup ! ... Je pense toujours et je pense et

ma tête éclate à force de penser... Est-il possible que tout cela ne soit qu'une simple erreur!... Je suis comme enfermé dans une chambre obscure... et personne ne me conseille ce qu'il faut faire... dites pourquoi Ton vit ! dites-le-moi 1

— Personne ne le sait...

— Mais est-il donc impossible de vivre pour Tavenir? afin que plus tard, au moins, les hommes aient un siècle d'or!...

— Jamais il n'existera un siècle d'or. Si la vie et les hommes pouvaient en un instant devenir meilleurs, ce serait le bonheur, mais cela ne se peut pas. Les améliorations ne se produisent que par degrés à peine sensibles, et l'homme ne voit que la marche qu'il doit gravir et celle qu'il vient de passer... Nous n'avons pas vécu la vie des esclaves de Rome, ni celle des sauvages de l'âge de pierre, c'est pourquoi nous ne sommes pas capables d'apprécier le bonheur de notre civilisation ; s'il y a jamais un siècle d'or, l'homme de ce siècle ne croira pas différer de son père, son père de son aïeul, ce dernier de son bisaïeul et ainsi de suite... L'homme va toujours sur le chemin éternel, et paver la route qui mène au bonheur c'est la même chose que vouloir ajouter de nouvelles unités à un nombre infini...

— C'est dire que tout est vide... qu'il n'y a

rien...

— Je pense qu'il n'y a rien.

-— Et votre Lande ? Gomment expliquez-vous...

— J'aimais Lande, dit gravement Sanine, je l'aimais, non pas pour ses actes, mais parce qu'il était sincère et que rien, ni le ridicule ni la douleur, ne pouvait l'arrêter... Pour moi. Lande valait par

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