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lui-même, et lorsqu'il mourut toute sa valeur disparut.
— Et ne croyez-vous pas que de pareils hommes ennoblissent la vie ? qu'ils peuvent avoir des disciples ?...
— A quoi bon l'ennoblir? Et puis, pour imiter Lande il faudrait avoir le même tempérament que lui ! Le Christ était sublime, les chrétiens sont nuls. Ils ont fait de son idée belle un dogme mort.
Sanine se tut, un peu las d'avoir tant parlé. Soloveïtchik aussi se taisait et tout autour d'eux était plongé dans le silence. Seules les étoiles scintillait sur le ciel vaste, semblaient poursuivre entre elles, une conversation infinie et sans paroles.
Tout à coup Soloveïtchik se mit à chuchoter quelque chose et ce chuchotement était étrange et désagréable.
— Que dites-vous? demanda Sanine en frissonnant.
— Dites-moi, marmotta Soloveïtchik, dites-moi, que pensez-vous d'un homme qui ne sait où aller et qui toujours pense et pense, et qui souffre toujours de ce que tout lui semble terrible et dépourvu de sens... Dites-moi, cet homme ne ferait-il pas mieux de mourir?
Sanine s'assombrit, devinant nettement l'interrogation secrète du jeune israélite.
— Comment?... Je crois qu'il vaudrait mieux pour lui mourir... Pourquoi souffrirait-il ?... Celuilà seul fait bien de vivre, qui trouve une jouissance dans le fait même de vivre. Mais pour ceux qui souffrent, il n'est pas de meilleur remède que la mort.
— Je le pensais aussi ! dit Soloveïtchik avec force, en s^accrochant à la main de Sanine.
Il faisait nuit noire, et à travers Tobscurité, le visage du petit juif apparaissait blanc comme celui d'un cadavre.
— Vous êtes un mort, dit en se levant Sanine Tâme involontairement troublée. Eh bien, pour un mort, le tombeau est ce qu'il y a de mieux... Adieu...
Soloveïtchik ne parut pas l'entendre et resta immobile. Sanine se tut, attendit un peu avant de s'éloigner lentement. Près de la porte il s'arrêta de nouveau, écoutant. Tout était calme autour de lui ; sur le perron la silhouette de Soloveïtchik se détachait confusément dans l'obscurité. Un pressentiment désagréable se glissait dans le cœur de Sanine.
— C'est égal, pensait-il, de vivre ainsi ou de mourir... S'il ne le fait pas aujourd'hui, il le fera demain...
Il se retourna rapidement et ouvrant la porte grinçante, il sortit dans la rue.
En arrivant sur le boulevard, Sanine entendit de loin des sons inquiétants ; quelqu'un causait bruyamment à travers les ténèbres, se lamentant et pleurant. Sanine s'arrêta. Une silhouette sombre accourait vers lui. Son cœur se serra.
— Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il tout haut.
L'homme s'arrêta une seconde et Sanine distingua la figure inintelligente et bouleversée d'un soldat.
— Mais que t'est-il donc arrivé ? cria Sanine alarmé.
Le soldat marmotta quelques paroles à voix basse
et s'éloigna en courant, sans interrompre son indistincte lamentation. La nuit et le calme l'engloutirent comme une apparition.
— Mais c'est l'ordonnance de Zaroudine, se souvint tout à coup Sanine, et une pensée surgie comme une lueur rouge illumina son cerveau.
— Zaroudine s'est brûlé la cervelle!...
Un froid léger effleura les tempes de Sanine, immobile dans la nuit. Et il semblait qu'entre le mystère de cette nuit et l'âme de cet homme fort, une lutte courte et terrible se livrait.
La ville dormait, les trottoirs blancs et les arbres noirs se détachaient vaguement dans l'obscurité ; les fenêtres semblaient des yeux sombres attentifs et stupides.
Tout à coup Sanine secoua la tête, sourit, et les yeux durs, regarda droit devant lui.
— Je n'en suis pas coupable, prononça-t-il à haute voix... Un de plus ou de moins!...
Et il marcha, en avant^ tachant le sol de sa grande ombre noire.
La nouvelle que deux hommes s'étaient suicidés dans la même soirée, se répandit dans la petite ville avec rapidité.
Youriï Svarogitch en fut informé par Ivanov. Youriï venait de rentrer de sa leçon et dessinait un portrait à Lyalya. La jeune fille passait, л^êtue d'une camisole claire et légère, la gorge nue ; et la roseur de ses bras apparaissait à travers les manches de la blouse transparente. Le soleil inondait la chambre, mettant des étincelles d'or dans les cheveux de la jeune fille. Et elle était jeune, gaie, pure, comme un petit oiseau d'or.
— Bonjour, fit Ivanov en entrant et en jetant son chapeau sur une chaise.
— Tiens, c'est vous... Et que nous direz-vous de bon ?... demanda Youriï avec un sourire accueillant.
Il était d'une humeur charmante, ayant enfin trouA'é une leçon qui lui permettait de ne plus en appeler à son père, et de vivre de son propre travail ; et puis, la proximité de Lyalya jolie et heureuse lui communiquait une joie naturelle.
— Bien des choses, dit Ivanov avec une expression vague dans ses yeux gris, un s'est pendu^ un autre s'est brûlé la cervelle et le diable a emporté le troisième afin qu'il ne traîne pas...
— C'est-à-dire? s'étonna Youriï.
Le troisième est de mon invention pour compléter l'effet; quant aux deux premiers, c'est exact... Zaroudine s'est suicidé cette nuit, et il y a un instant, je viens d'apprendre que Soloveïtchik s'est pendu... Voilà !
— Ce n'est pas possible ! s'écria Lyalya se levant brusquement. Ses yeux, malgré son effroi, flambaient de curiosité.
Youriï mit vivement sa palette de côté et se rapprocha d'Ivanov, épouvanté et surpris.
— Vous plaisantez ?
— Comment pourrais-je plaisanter ! répondit Ivanov en agitant son bras.
Il tâchait de se donner un air de philosophique indifférence, mais il était visiblement impressionné.
— Pourquoi Zaroudine s'est -il suicidé ? Est-ce parce que Sanine l'avait frappé ? Et Sanine le saitil ? demanda fébrilement Lyalya.
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— Probablement... Sanine le sait depuis hier soir, répondit Ivanov.
— Et qu'en dit-il? demanda involontairement Youriï.
Ivanov haussa les épaules. Il n'avait jamais discuté avec Youriï au sujet de Sanine. Et s'irritant déjà à l'avance :
— Rien... et que voulez-vous que ça lui fasse ?
— Mais tout de même . . . puisqu'il en est la cause. . . remarqua Lyalya.
— Et après?... Pourquoi cet imbécile a-t-il cherché noise à Sanine qui n'y est pour rien ? Toute cette histoire est triste, en vérité, mais ne doit être attribuée qu'à la sottise de Zaroudine.
— Oh ! les causes en sont bien plus profondes, répondit Youriï d'un air morne. Zaroudine vivait dans un certain milieu...
— Le fait qu'il vivait dans un milieu stupide dont il subissait l'influence, nous prouve encore que c'était un imbécile, répliqua Ivanov haussant les épaules.
Youriï ne répondait pas, mais se frottait les doigts, machinalement. Il lui était désagréable d'entendre parler ainsi d'un mort.
— Eh bien... je comprends pour Zaroudine... mais Soloveïtchik !... Voilà ce que je ne me serais jamais imaginé... dit Lyalya, indécise, en relevant ses sourcils.
— Pourquoi s'est-il ?...
— Dieu le sait, répondit Ivanov, il a toujours été un peu toqué...
En ce moment arrivèrent simultanément Riasantzew en voiture et Karsavina à pied. Ils se ren-
contrèrent près de la porte, et quand ils furent sur le perron, on put entendre la voix élevée et interrogative de Karsavina et celle de Riasantzew, bruyamment joviale, comme elle Tétait chaque fois qu'il causait avec des jeunes femmes. Karsavina pénétra la première.
— Anatoliï Pavlovitch vient de là-bas, fît- elle d'un air intéressé et inquiet.
Riasantzew apparut à son tour, riant comme d'habitude. Il allumait une cigarette en marchant.
— Oh, la, la, quelles histoires I dit-il, remplissant toute la chambre de sa voix sonore, et de sa franche gaieté. Si cela continue, notre ville n'aura plus de jeunesse.
Karsavina s'assit silencieusement sur une chaise ; son visage était triste et déconcerté.
— Eh bien, racontez-nous ça, pria Ivanov.
— C'est très simple, dit Riasantzew, riant toujours, mais avec moins de gaieté. Hier soir, en sortant du cercle, j'aperçois tout à coup un soldat qui venait vers moi en courant... Sa noblesse, me dit-il, s'est tuée... Je monte vite dans une voiture et je file... Tout le régiment y était déjà rassemblé... Quant à lui, d était couché sur le lit, le sarrau déboutonné...
— Et où s'est-il tiré la balle? demanda Lyalya, se suspendant à son bras.
— Dans la tempe... le plomb a traversé le crâne, tenez... là... et est allé trouer le plafond.
— C'était un browning? demanda inconsciemment Youriï.
— Oui... une scène atroce : le mur était éclaboussé de sang et de cervelle... et puis son visage
était défiguré... C^est terrible comme il a dû être frappé ..
Et Riasantzew haussa les épaules en riant.
— L^autre est robuste...
Ivanov approuva de la tête avec une satisfaction involontaire.
— Assez, un solide garçon !
— Quelle infamie I fit Youriï écœuré.
Karsavina le regarda timidement,
— Mais, à mon avis, il n'est pas si coupable. Il ne pouvait pas se laisser frapper. . . fit-elle remarquer.
Riasantzew répondit avec un vague dépit.
— Oui, mais il a cogné trop brutalement... Et puis on lui avait proposé de se battre en duel...
— Vous m'étonnez!... s'exclama Ivanov révolté, en haussant les épaules...
— Mais non... le duel est sot, dit Youriï pensif. Karsavina s'empressa d'approuver :
— Certainement.
Youriï crut entendre dans ses paroles qu'elle était contente de pouvoir justifier Sanine, et cela le dépitait.
— Et cependant c'est mal de... riposta-t-il, ne sachant plus quoi inventer pour humilier Sanine.
— C'est bestial, souffla Riasantzew.
Bien que Youriï pensât que Riasantzew^ lui-même ne valait guère mieux qu'une bête rassasiée, il entendit avec satisfaction le fiancé de sa sœur critiquer Sanine, en présence de Karsavina.
Mais Karsavina découvrant une expression de mécontentement sur le visage de Youriï finit par se taire, quoique la force et la hardiesse de Sanine lui fissent secrètement plaisir et qu'elle trouvât
tout à fait injustifiés les propos de RiasantzeAV sur la civilisation ; de même que Youriï elle pensait qu'il ne lui appartenait pas de parler ainsi.
Mais Ivanov devenu irascible continua la discussion.
— En voilà une idée!... Emporter le nez d'un homme avec un coup de revolver, c'est ça que vous appelez la haute culture civilisée ?
— Vous préférez alors un coup de poing dans le visage?
— Mais oui, je crois que cela vaut beaucoup mieux!... Un coup de poing n'a jamais des conséquences très graves... Tout au plus, peut-il faire sortir une bosse qui n'est pas bien difficile à guérir... Un coup de poing !... Mais ça n'a jamais fait de mal à personne...
— Il ne s'agit pas de cela.
— De quoi s'agit-il alors? demanda Ivanov en crispant dédaigneusement ses lèvres plates. Je crois, moi, qu'en général il ne faut point se battre du tout... Mais une fois qu'on y est, il est préférable d'éviter toutes sortes de mutilations spéciales. C'est évident.
— Mais il lui a presque crevé un œil, ce n'est peut-être pas une « mutilation spéciale ? » demanda Riasantzew ironique.
— Un œil... naturellement... ça fait souffrir... mais enfoncer un œil est toujours moins grave que de perforer les intestins 1 Gela au moins, ne peut pas causer la mort...
— Mais Zaroudine est mort...
— • C'est parce qu'il l'a voulu lui-même. Youriï tiraillait sa petite barbe.
— Je vous avoue franchement, que personnellement je ne puis rien dire de péremptoire sur cette question, dit-il, satisfait de parler avec tant de sincérité... et je ne sais pas comment j^aurais agi moimême à la place de Sanine. Se battre en duel est naturellement fort bête, mais se battre à coups de poing n'en est pas plus joli.
— Mais que doit faire celui qui s'y voit forcé? demanda Karsavina.
Youriï haussa tristement les épaules.
— Non, celui qui me fait de la peine, c'est Soloveïtchik, dit Riasantzew après un court silence. Mais l'expression gaie et insouciante de son visage démentait ses paroles.
Et tout d'un coup tous se rendirent compte qu'ils ne s'étaient pas encore intéressés à Soloveïtchik et ils en furent gênés.
— Et savez- vous où il s'est pendu?... Sous le hangar, tout près du chenil... Il avait débarrassé le chien de sa chaîne et c'est avec cette chaîne même qu'il s'est pendu...
Karsavina et Youriï crurent entendre une voix grêle retentir à leurs oreilles : « Sultan, tout beau !... »
— Et, ce qu'il y a de plus curieux, continua Riasantzew ne pouvant plus voiler la gaîté de ses yeux, c'est qu'il a laissé un billet... dont j'ai pris la copie... Un document humain, n'est-ce pas?...
Il sortit un carnet de sa poche.
Riasantzew lut :
« Pourquoi vivrais-je, quand je ne sais même pas comment il faut vivre !... Des hommes tels que moi ne savent pas faire le bonheur de leurs sembla-
bles. » Il s^interrompit brusquement et fort mal à propos.
Et dans la pièce le silence régna comme si une ombre pâle la traversait, lentement. De grosses larmes montèi^ent aux yeux de Karsavina ; Lyalya rougit prête à pleurer ; Youriï eut un sourire douloureux et se tourna du côté de la croisée.
— Et voilà... c'est tout !... ajouta distraitement Riasantzew.
— Que voulez-vous de plus? répondit Karsavina, les lèvres tremblantes.
Ivanov se leva et marmotta, prenant des allumettes sur la table :
— Une grande sottise, oui !
Кагзалапа s'indigna :
— Comment n'avez-vous pas honte de parler ainsi ?
Youriï ayant jeté un regard dédaigneux sur les cheveux longs et droits du jeune homme se détourna.
— Et voilà ce qui en est de Soloveïtchik, reprit Riasantzew avec, dans les yeux, le même éclat joyeux. Je pensais que c'était un... passez-moi cette expression... un petit juif de rien du tout. Mais, fichtre ! il s'est гел'е1е ! Il n'y a pas d'amour plus sublime que celui qui vous pousse à sacrifier votre âme pour vos amis...
— Mais lui n'a rien sacrifié de son âme à ses amis !... répliqua Ivanov. Il regardait de travers, étonné de le mépriser et de le haïr, le visage rond de Riasantzew, et les petits plis de son gilet, tendu sur son ventre bedonnant.
— C'est égal...
370 s A NI NE
— Ce n'est pas égal du tout, riposta Tvanov obstiné, les yeux méchants... C'est Tacte d'un morvëtlx et rien de plus...
La haine étrange qu'il éprouvait pour Soioveïtchik produisit sur tous un effet désagréable. Karsavina se leva, salua, et s'approchant de Youriï elle lui chuchota d'une voix intime, comme si elle lui faisait une confidence :
— Je m'en vais...il m'est tout simplement odieux.
— Oui, approuva Youriï, il est d'une cruauté... Lyalya et Riasantzew s'en allèrent. Ivanov fuma
silencieusement sa cigarette, pensif, son regard méchant fixé sur un coin de la chambre, puis s'en alla également.
Pendant qu'il marchait dans la rue, agitant les bras selon son habitude, il pensait, irrité et hostile :
— Et ces imbéciles-là qui s'imaginent que je ne suis pas en état de comprendre ce qu'ils comprennent !... C'est admirable !... Je connais leurs sentiments bien mieux qu'eux-mêmes... Je sais qu'il n'y a pas d'amour plus élevé que celui qui oblige l'homme à donner sa vie pour son semblable... Mais qu'on se pende rien que pour n'avoir pu être utile à personne... voilà qui est absurde !
Il se souvint des livres innombrables qu'il avait lus et avant tout, de l'Evangile. Et il s'efforça de chercher dans ses lectures l'explication de la mort de Soloveïtchik. Il tournait mentalement les pages des livres, qui semblaient s'ouvrir à l'endroit même qu'il cherchait, lui parlant en leur langue morte de ce dont il avait besoin. Sa pensée travaillait, confondant les phrases lues dans les livres avec ses propres idées, si bien qu'il ne savait plus
ce qui lui appartenait en propre, et ce qu'il prenait aux œuvres des autres.
Arrivé à la maison il se jeta sur le lit et, ses longues jambes étendues, il se mit à réfléchir. Puis il s^'endormit et ne se réveilla que tard dans la soirée .
Youriï assista de sa fenêtre aux funérailles de Zaroudine. Il entendit la marche funèbre qu^exécutait la fanfare et vit dans ses moindres détails le triste cortège ; le cheval du défunt suivait le corbillard, couvert d'une housse noire; le képi de l'officier était posé sur le cercueil. Il y avait beaucoup de fleurs, beaucoup de femmes tristes et pensives, de la musique mélancolique et attendrissante. Youriï en fut profondément attristé.
Le soir il se promena longtemps avec Karsavina, et bien que ses beaux yeux le regardassent avec douceur et que son jeune corps se tendît vers lui, il n'en était pas moins accablé.
— Combien il est terrriblede penser, dit-il, fixant ses yeux sombres droit devant lui, oui, combien il est terrible de penser que, brusquement Zaroudine n'est plus... Il y avait autrefois un officier beau, insouciant, gai, qui semblait ne pouvoir jamais disparaître, et que les douleurs, les doutes, les souffrances de la vie n'effleuraient même pas... Et il arrive que cet homme traverse un jour un drame terrible, que lui seul a connu, et à la suite duquel il est réduit en poussière... Maintenant il n'existe
plus et n'existera plus jamais... Et ce képi posé sur le couvercle de sa bière...
Youriï se tut, morne, regardant le sol. Karsavina marchait d'un pas léger, l'écoutant avec attention, et ses jolies mains potelées tiraient distraitement la dentelle de son ombrelle blanche. Elle ne pensait pas à Zaroudine, mais toutes les fibres de son jeune corps jouissaient de la proximité de Youriï. Cependant, pour lui faire plaisir, elle prenait une expression affligée et soucieuse.
— Oui, c'était triste avoir... Et la musique jouait douloureusement. . .
Tout à coup Youriï parla, avec obstination :
— Je n'accuse pas Sanine ! il ne pouvait pas agir autrement... Mais il est terrible que les chemins des deux individus les fassent se croiser de telle sorte que l'un ou l'autre soit forcé de céder... C'est terrible que le vainqueur ne se rende pas compte de ce qu'il y a d'épouvantable dans sa victoire... il efface un homme de la surface de la terre, et il a raison...
— Oui, il a raison... voilà... et... prononça Karsavina si animée que sa poitrine rondq en fut tout agitée...
— Non, mais je dis que c'est horrible, l'interrompit Youriï, hostile et jaloux à la vue de sa poitrine frémissante et de son visage animé.
— Et pourquoi donc ? demanda-t-elle d'une voix timide et déconcertée... Ses yeux s'éteignaient et ses joues devenaient rosées.
— Parce qu'un autre à sa place éprouverait de la souffrance, des hésitations, des doutes, son âme serait tourmentée par une lutte affreuse... Mais lui
est calme comme si rien n^était arrivé... Je le regrette, dit-il, mais ce n'est pas de ma faute... Comme s'il ne s'agissait là que d4ine simple faute...
— Et de quoi s'agit-il ? demanda Karsavina baissant la tête, et craignant évidemment de fâcher son compagnon.
— Je n'en sais rien, mais l'homme n'a pas le droit de se transformer en bête I dit rudement Youriï et dans sa voix perçait la souffrance.
Ils marchèrent longtemps sans parler ; Karsavina souffrait d'avoir, pour un instant, rompu cette intimité si chère à son âme; Youriï sentait que ce qu'il venait de dire là était quelque peu embrouillé, et souffrait de son amour-propre blessé.
Il se sépara bientôt d'elle pour rentrer. Il la laissa dans un état de mécontement et d'effroi. Mais lui se réjouissait de l'attitude désolée de Karsavina, conime s'il venait de se venger sur la femme aimée de quelque outrage grave qu'elle lui avait fait subir.
A la maison son malaise s'accrut. Au dîner, Lyalya racontait ce que lui avait dit Riasautzgw : pendant qu'on détachait le cadavre de Soloveïtchik de sa chaîne, un gamin s'écriait derrière la clôture :
— Le juif s'est pendu!... Le juif s'est pendu!... Nikolaï Egorovitch riait d'un gros rire et obligeait Lyalya de répéter :
— Alors... «le juif s'est pendu... » hein?... Youriï s'enferma dans sa chambre. Et pendant
qu'il corrigeait le cahier de son élève, il pensait, rempli d'une haine atroce :
— De quelle férocité les hommes ne sont-ils pas capables ! Gomment pourrait-on se sacrifier pour ce troupeau stupide et cruel?...
Mais il se souvint qu^il fallait juger les gens avec plus d'indulgence et eut honte de sa colère :
— Ce n'est pas de leur faute. « Ils ne savent pas ce qu'ils font. » Mais qu'ils le sachent ou non, ce sont des brutes, des brutes!... se disait-il. Il se souvint de Solove'itchik.
— N'importe... l'homme est effroyablement seul dans la vie ! ... Ce pauvre Soloveïtchik, qui vivait au milieu de nous, et qui avait un si grand cœur... souffrant pour tout le monde, prêt à tous les sacrifices... Et ni moi ni personne ne le remarquait, ne l'estimait pour cela. Au contraire, on le méprisait. Pourquoi?... Parce qu'il ne savait ou ne pouvait s'exprimer, parce qu'il était trop distrait et un peu importun. Mais son air distrait et importun ne provenait que de son désir ardent de se rapprocher de nous, de secourir et de contenter tout le monde... C'était un saint et nous l'avcms pris pour un imbécile!...
Youriï arpenta fiévreusement la chambre en proie à un inexprimable remords. Des pensées troubles bougeaient en son cerveau. Puis il s'assit, prit la Bible et l'ouvrit au hasard, à l'endroit familier où les pages étaient un peu chiffonnées. « Nous sommes venus au monde par hasard et après nous tout restera de même que si nous n'avions pas existé ; le souffle de nos narines est de la vapeur, et notre parole est l'étincelle que font jaillir les mouvements de notre cœur.
« Et quand s'éteindra cette étincelle, le corps sera réduit en poussière et l'esprit se répandra comme de l'air raréfié.
« Et notre nom sera oublié avec le temps ; per-
sonne ne se souviendra plus de nous : et notre corps ne laissant pas plus de trace qu^un nuage, se dissipera, comme le brouillard se dissipe sous les rayons du soleil.
« Car notre vie est une ombre qui passe, et nous ne reviendrons plus après la mort ; car le sceau une fois posé, il nV a plus de retour. »
Youriï ne lut pas plus loin parce qu'il était dit ensuite qu'il n^y avait pas de raison pour penser à la mort, et qu^on devait jouir de la jeunesse et de la vie ; or cela ne correspondait pas à ses pensées maladives.
— Gomme c'est vrai, inévitable et terrible ! pensa-t-il. Et il essaya de se représenter comment son esprit se dissiperait-il après la mort. Mais il n'y réussit pas.
— C'est épouvantable ! Me voilà assis là, vivant, ayant soif de vie et de bonheur, et je lis ma sentence de mort irrécusable... Je lis et je ne veux même pas protester.
Il se prit aux cheveux et balança son corps désespérément, comme une bête enragée. Les yeux fermés, le cœur las et meurtri il interpellait un être invisible ; il le suppliait avec une haine et une épouvante qu'il n'osait pas s'avouer.
— Qu'est-ce que l'homme t"a donc fait pour que tu le nargues ainsi ? Pourquoi te caches-tu de lui, si tu existes ? Pourquoi m'as-tu fait tel, que si je croyais même en toi, je n'aurais pas confiance en ma foi ? Et si tu me répondais je ne saurais pas si c'est toi qui parles à mon cœur ou si c'est moimême qui me répond... Si j'ai raison de vouloir vivre, pourquoi me reprends-tu ce droit que toi-