APPROBATION ET PERMISSION
du R. P. Louis de Bourges, Prieur de Saint-Victor, Docteur de la Faculté de Théologie de Paris,
u Non seulement c'est une œuvre laborieuse et difficile « que de traiter des choses qui regardent la religion chréu tienne suivant les lois d'une saine latinité et d'une poésie u correcte ; mais ce travail est encore bien plus important « lorsqu'il s'agit de composer, à la louange de Dieu et de « ses saints, des hymnes qui doivent être mises sous les yeux « et dans les mains de tout le monde. Dans un pareil genre « de composition, il n'importe pas seulement de veiller à « ce qu'il ne se glisse rien de profane et de tiède, ou à ce « que rien ne vienne altérer la justesse métrique des vers « ou la pureté du langage ; il faut aussi veiller attentive^ « ment à ce que l'absence de l'élision entre les syllabes et «c Us mots qui se rencontrent laisse à la poésie tout ce qui « la rend propre à la suavité du chant (i). Santenl, notre
(1) Nous prions le lecteur de rapprocher de cette phrase soulignée ce que, dans une note placée à la page 63 de cette présente ÊAitftf, M. Félix Qément a dit touchant TéUaion dans les vers latins.
« collègue à Saint-Victor, et poète vraiment ecclésiastique, ti montre dans son recueil d'hymnes, long-temps et vive- <f ment désiré, avec quel soin il a rempli toutes ces condi- « tions.
« On ne saurait trouver dans cette œuvre rien qui se res- « sente des fables et de TidolMrie des païens ; rien de bas ou « d'obscur dans ta diction ; rien de rude ou de mal ordonné « dans la cadence. Loin de là, tout y respire une telle piété, « tout est si habilement accommodé aux modulations du « chant, tout enGn est disposé avec tant d'éclat et d'élégance, « qu'on peut presque dire que la pompe et la beauté du style « sont égales à la majesté du sujet. Ainsi pensera comme u nous quiconque aura lu ce livre, dans lequel on ne saurait « trouver rien qui ne soit conforme à la sainte religion et « aux bonnes mœurs. Aussi , comme nous espérons que le « christianisme tirera un grand fruit de cet ouvrage, nous « donnons toute permission de le livrer à la publicité. »
Nous avons cité et traduit dans toute sa teneur ce témoignage que le P. de Bourges a imprimé eu latin en tête des Hymnes; et uoas l'avons fait avec d'autant plus d'attention, que, outre qu'il semble avoir été composé tout exprès pour répondre pied à pied aux reproches de dom Guéranger par une apologie de notre hymnographe, il renferme aussi comme une poétique du genre dont nous nous occupons, poétique écrite par un homme que ses tentatives lyriques, balancées avec celles de Santeul, avaient rendu on ne peut plus compétent
Pour ne pas laisser une lacune regrettable dans
ces Études, que nous avons entreprises pour notre propré^ instruction, non pour celle d'autrui^ nous devrions peut-être ne pas quitter les Hymnes de Santeul sans examiner et apprécier, sur des exemples bien choisis et cités à propos, le style, la latinité de ce poète, ainsi que la qualité et le degré de son enthousiasme. Il y a, par exemple, dans la partie hymnographique de son œuvre, mie série de chants en l'honneur de saint Bruno. Â la suite de ces chants, qui sont au nombre de quatre, Santeul dit en note :
<c Le souverain pontife Alexandre VIII, pour célébrer à « jamais son exaltation qui eut lieu le jour de la fête de saint « Brnno, donna ordre au R. P. Innocent, général desGhar- <f treax, de faire composer et chanter des hymnes. Quoi- « quUndigne, j*ai voulu, en mémoire de ma dévotion à saint « Bruno, et comme un monument de mon respect envers « tout son ordre, composer ces hyinnes, et les leur dé- « dier (1). »
H était impossible que la lecture de ces hymnes ne réveillât pas le souvenir des tableaux qu'Ëustache Lesueur a consacrés à la glorification de saint Bruno.
(1) Quos summus Pontifex Alexander VIII, in sempltemak sus exaltationis, quae die sancto Brunoni sacra conUgit, memoriam, R. P. InDocenUo, général! Garthusianorum, praeposito componendos et rednendos liymnos demandavit, bos ego, licet huic impar muneri, in stemam mei erga sanctum Brunonem et universum Ulis ordinem cultûs, reverenUae, et memorls an!mi monumentum, cecini et dica?!.
« L*hisioire de saint Bruno, le fondateur de Tordre des « Chartreux, est, dit quelque part M. Victor Cousin en i>ar- « lant de Tœuvre de Lesueur (i)^ un vaste poème mélanco- « lique où sont représentées les scènes diverses de la vie « monastique. »
De ce souvenir devait naître l'obligation d'un rapprochement entre le poème de Lesueur et ce qu'on pourrait réciproquement appeler les peintures de SanteuL II aurait été intéressant de rechercher jus* qu'à quel point saint Bruno a trouvé ici dans Santeul un autre Lesueur^ et comment le poète s'est inspiré du peintre 5 dont l'œuvre a dû nécessairement le préoccuper. L'oeuvre de l'hymnographe à la main, il aurait été curieux de se placer devant la toile où Lesueur a représenté le saint lisant une lettre du pape, et, soi-même, de lire les vers où Santeul nous montre le saint Père, que la gloire de Bruno a été avertir à travers les Alpes, appelant le pieux moine au fond de sa retraite , et , disciple docile , lui demandant des leçons ; puis le regret de saint Bruno quittant son désert; puis son mépris pour les grau* deurs qui lui sont offertes à la cour pontificale. Peut-être Santeul, avec sa seconde vue du poète, avait-il lu l'expression anticipée de ce double sentiment de mépris et de regret , écrite par Lesueur sur la noble figure du saint
(i) Du VraU du Beau et du Bien, dixième leçon.
Mais il aurait f allu^ pour se livrer sans trop de profanation à une pareille étude, être tout à la fois artiste avec érudition et humaniste avec un profond sentiment de l'art Gomme nous sentions que ces deux éminentes qualités nous manquaient, nous avons reculé devant la tâche.
Quoi qu'il en soit, pour mettre les curieux à même de se livrer à ce genre d'étude et encore à des appréciations d'une autre nature, nous nous réservons de donner place, dans un Appendice qui suivra nos Études sur Santeul, à plusieurs morceaux de ses poésies de tout genre, parmi lesquels figureront les hymnes pour saint Bruno.
Ce sera pour nous un moyen de faire juger le poète sur pièces sans jeter dans nos Études un décousu auquel les auraient exposées des citations nombreuses et parfois étendues.
Ajoutons à tout cela que les œuvres religieuses de Santeul, traduites, d'abord partiellement, en vers français par l'abbé Saurin , l'ont été depuis, également en vers, et complètement, par l'abbé Poupin; que plusieurs cantiques tirés de cette traduction sont encore aujourd'hui, ou du moins ont été, jusqu'à la récente restauration du Bréviaire romain , confiés à la mémoire et à la voix des enfants de quelquesunes de nos écoles chrétiennes qui les chantent ou qui chantaient naguère encore, et souvent, dans leurs classes et dans les églises; que de plus, à rai-
son de ses Hymnes^ dont une avait été lue par le poète lui-même devant Louis XIV , le jour où Boileau Despréaux^ qui était présent^ improvisa une épigramme que nous aurons bientôt Toccasion de reproduire^ Santeul recevait du roi une pension de 800 livres ; de l'abbaye de Gluny une autre pension et des lettres de filiation; de nombreuses gratifications tant de Tarchevêque de Paris que de différentes églises et communautés religieuses pour lesquelles il avait composé des chants spéciaux; et enfin qu'il était^ en titre d'oflfice^ le poète perpétuel de la Ville de Paris^ qui lui servait également une pension^ tant comme rémunération de poésies qui lui étaient commandées par intervalles pour célébrer des circonstances solennelles^ comme le rétablissement de la santé du roi^ la fin d'une guerre heureuse ^ un subside offert par les édiles et refusé par le roi^ qu'en récompense de ses nombreuses Inscriptions ^ dont nous allons bientôt nous occuper.
M. YUlemain ^ que nous aimons à citer ^ cite luimême quelque part un ancien qui ne trouvait pas dans la vie assez de loisir pour étudier les poètes lyriques. Nous ne pouvons donc dire qu'une lecture de quelques jours^ bien qu'elle ait été attentive parce qu'elle était attrayante^ nous ait suffisamment mis à même de juger en toute connaissance l'œuvre bymnographique de Santeul ^ en supposant même
qu'une plus longue attention nous eût infusé le don d'une judicieuse critique.
Mais il nous paraît du moins que^ jugée littérairement^ cette œuvre méritait un meilleur traitement de la part de dom Guéranger ; que si^ ce que nous voulons ignorer^ et ce que d'ailleurs nous n'avons pas su voir^ les chants religieux de Santeul exaltent quelques principes hétérodoxes qui n'ont pourtant pas frappé dans le temps des prélats illustres et d'émuients docteurs de l'Église ; que si ces prind^ pes^ aujourd'hui découverts par un clergé plus éclairé et plus orthodoxe que celui du siècle de Louis XIY , sont reconnus comme assez inquiétants pour exiger la complète exclusion des hymnes de Santeul, c'est un malheur pour la littérature en généraL
On nous assure que les griefis articulés par dom Guéranger contre notre poète ne sont pas la principale cause de l'abandon des Hymnes, et que cet abandon est venu avant tout du parti pris de ramener les Brériaires français à une complète uniformité avec le Bréviaûre de Rome (1). La réforme litur-
(1) Voici néanmoins, à l'égard de llnfluence exercée par dom Guéranger, un jugement que nous ne saurions passer sous silence. Nous copions les lignes suivantes à la page 7 d'une brochure imprimée à Chartres en 1854, et qui a pour auteur Mgr Gl.-Hip. Glausel de Montais, ancien évèque de ce diocèse. Elle est intitulée : CaufMi'Œil sur la constitu-
ÉTtJDE DEUXIÈME. 83
gique dont nous sommes aujourd'hui témoins coïncide avec de nouveaux débats sur le Gallicanisme^ comme la réforme liturgique qui introduisit les hymnes de Santeuldansle Bréviaire de l'archevêché de Paris coïncidait avec le triomphe du Gallicanisme par la déclaration du 19 mars 1682 ; et^ en raison de cette double coïncidence^ l'exclu^on de Santeul touche plus ou moins à des questions de iHertés de V église gallicane dans lesquelles il ne nous appartient pas de nous immiscer. Le premier des trois mots que nous venons de souligner excite vivement notre sympathie en quelque lieu que nous le rencontrions; le dernier chatouille agréablement notre patriotisme; mais quant à celui du milieu, notre insuffisance dans ce qui le concerne, et notre respect pour ce qu'il représente nous font une loi de nous abstenir, puisque d'ailleurs nous ne nous occupons ici que d'intérêts littéraires.
Nous pensons que cette exclusion de l'hymnographe de Saint-Victor, puisqu'elle paraît aujourd'hui
Hon de la religion catholique et sur Vétat présent de cette reliffion dans notre France.
« Il faut reconnaître que son livre sur la lltargie (le livre « de Tabbé de Solesmes), qui a fait, à ce qu'il parait, beau- « coup d'impression sur les Romains, est la principale on « même la seule cause du bouleversement qui s'est fait, de- « puis une douzaine d'années, dans le cérémonial d'une par- « tie de nos diocèses. »
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consommée^ doit être une raison de plus pour que l'histoire littéraire s'occupe, plus qu'elle n'a fait jusqu'ici, et de l'œuvre de Santeul en particulier, et en général de la poésie latine au XVII.'' siècle; et qu'enfin si l'Église a cru, dans sa sagesse, devoir éteindre, autant qu'il était en elle, un des rayons de la gloire de Louis XIY, U appartient à la littérature, sans perdre son respect pour l'Église, de railumer ce rayon, en faisant passer Santeul, ou une partie de lui, des pages du Bréviaire qui le repoussent, dans les pages de l'histoire littéraire qui le réclament
L'œuvre latine du poète Yictorin est un monument de l'esprit français qu'il y aurait honte pour un siècle à laisser tomber dans l'oubli. Une telle faute serait, au XIX.'' siècle, un accès de barbarie, et n'eût été excusable que dans le moyen-âge, où nos pères avaient à leur disposition M peu de ressources pour la propagation et la conservation des œuvres de l'intelligence.
Nous éprouvons le besoin, en terminant cette Étude sur les Hymnes de Santeul, de nous livrer, touchant le Carmina è Poctts christianis, à quelques considérations qui nous amèneront à tirer, en faveur du poète de Saint-Victor, toujours au point de vue littéraire, quelques conclusions que
nous fournira Fargumentation même de M. Félix Clément
Le très énidit collecteur du recueil dont nous voulons parler a eu pout but catégoriquement indiqué de mettre dans les mains de la jeunesse un livre capable de lui faire connaître les poètes chrétiens du moyen-âge^ sans préjudice des classiques de l'antiquité païenne. Loin de nous la pensée de blâmer ce dessein! Mais si la morale de ces poètes modernes est édifiante^ et conséquemment bonne à connaître^ leur latinité et leur versification ne sont pas^ il s'en faut^ à l'abri du reproche; et il nous semble que^ pour faire valoir le fond de ces ouvrages^ il était complètement inutile de prétendre offrir comme modèles les défectuosités de la forme. M. F. Clément n'en a pas jugé ainsi. Il érige en système raisonné et prémédité par ses poètes toutes les contraventions dans lesquelles ceux-ci sont tombés à l'égard de la grammaire et de la prosodie. Il déduit de ces fautes de langage et de versification des règles qui sont en désaccord ou en opposition avec les règles suivies par les poètes du siècle d'Auguste; il met ainsi en présence deux systèmes dont la contradiction ne doit pas laisser d'être embarrassante pour les élèves^ mais au sujet de laquelle il a soin de les tirer de peine en ne se faisant pas faute fort souvent de donner la préférence au moyen-âge sur le siècle d'Auguste.
n n'entre point dans notre cadre de combattre cette manière de procéder^ qu'il suffit au reste d'exposer pour que l'on prévoie la fâcheuse influence qu'elle doit exercer sur les études^ et pour que l'on déplore l'incertitude et la confusion qu'elle jettera dans de jeunes esprits.
Ce que nous entreprenons de dire à ce sujet ne tend qu'à quelques déductions accessoires qui se rattachent à l'exdusion dont on a cru devoir frapper SanteuL
Dans sa préface (page xn), M. F. Clément dit ced:
« On a tort de considérer la langue latine comme une u langue morte. Dans TÉglise, qui s^en sert, elle est toujours « vivante et elle subit, comme telle, des transformations in- « dîspensables, parce que la situation des esprits et les idées « dominantes dans chaque siècle s'y reflètent nécessairett ment. »
Nous en demandons bien pardon à M. F. Clément^ mais il nous semble à nous que la langue latine est bien morte, et qu'il n'appartient plus à personne de la modifier. Nous ne voulons nous immiscer en rien de ce que fait l'Église ; libre à elle de traiter comme il lui plaît la langue dont elle se sert; pourtant si elle modifie la langue latine selon les lieux et les circonstances^ elle en fera si l'on veut^ la langue de l'Église, mais ce ne sera plus la langue latine. Nous le répétons, il n'appartient à personne
de modifier une langue; il faut pour cela le concours de tout le monde. Elle se modifie si volet ususy
Usus, Quem pênes arbitrium est et jus et nonna loquendi.
OUj suivant un traducteur :
L'usage, Arbitre souverain des règles du langage.
Pardon encore si nous invoquons Horace; mais ce n'est pas Horace tout seul qui dit cela^ c'est avec lui le bon sens de tous les siècles,
Or^ une langue ne peut être dite en usage que quand tout le monde la parle; et vouloir la modifier en dehors de cette indispensable condition^ s'est s'exposer à voir bientôt chacun se faire, selon son caprice ou son opinion propre, une langue qu'il appellera la langue latine. Ce système n'est pas admissible.
Poursuivons cependant, nous arriverons à SanteuL A la page 252, note 2, du livre de Ai Félix Clément, nous lisons ces mots :
tt Nous le répétons encore une fois : il n^y a point lien de « s*étonner des transformations qae la prosodie a subies « chez les poètes chrétiens, mais du petit nombre de ces
« transformations C'est à dessein que nous employons
« le mot transformation au lieu du mot altération : les poè- « tes chrétiens n'ont point altéré la quantité, ils ont sim- « plement admis certaines transformations ou modificationa
« que l'usage introduisait dans la quantité. Ils sont en cela « d'autant plus excusables que, pour être entendus de ceux u auxquels ils s^adressaient, ils ont dû parler la langue de « leur temps, et non point celle du siècle d'Auguste. D'ail- « leurs la langue de Virgile et d'Horace était leur langue « comme celle de Corneille est devenue celle de Racine, « comme celle-ci est devenue celle de nos poètes contempo- « rains. — Les poètes chrétiens l'ont modifiée d'après des « raisons solides; c'était leur droit.. »
Voyons un exemple de ces modifications. Chacun sait que, dans le vers d*Horace
Solvitur acris liiems gratâ vice Veris et Favont,
ri de acris, bref de sa nature, demeure bref, bien qu'il soit suivi de l'initiale h de hiems. M. F. Clément, page 331 de son recueil, rencontre ce vers de Fortunat :
Tempore sub hiemis foliorum crine révulse,
dans lequel Vu de suh est traité comme long. Et voici (même page, note 1), comment M. F. Clément nous explique cette faute :
« Sub. Allongé par la césure et par Vh aspirée qui suit; « voyez page 258, note 1, et page 26/(, note 1. »
A propos du monosyllabe suh, qu'il regarde comme césure, l'auteur renvoie à la page 258, note 1, où il rappelle que la césure allonge une finale. Puisqu'il écrit pour des élèves, il aurait dû.
ce nous semble^ leur dire que cela se fait au moyen d'une licence^ et qu'on ne doit user des licences qu'avec réserve, tandis que tous les poètes du moyen-âge en usent à tort comme d'une règle étabUe.
Le renvoi à la page 26^, note 1, est pour rappeler, comme il le rappelle aussi page 36/ï, note 1, et ailleurs, que vers la fm du Y.*" siècle Y h commença à être prononcée avec une certaine aspiration, et joua ainsi le rôle d'une consonne : ce qui justifie selon lui Fortunat d'avoir allongé suù devant hiemis.
Il est vrai que, dans le^ temps barbares, la lettre h était si rudement aspirée que l'articulation gutturale faisait, par exemple, de Hilpéric, Kilpéric, qui est devenu pour nous Ghilpéric. Mais M. F. Clément nous paraît être dans Terreur quand il infère de là que les poètes du moyen-âge ont traité la lettre h coomne une consonne et allongé toutes les brèves qui la précédaient immédiatement. £t c'est précisément Fortunat lui-même qui va nous fournir des preuves du contraire.
Dans un des nombreux billets-madrigaux qu'adressait à la reine Radegonde dont il était le commensal très intime, trop intime même, puisque ce commerce a suscité des imputations que nous voulons bien croire calomnieuses, ce Fortunat, qui était dans tous les cas beaucoup moins réglé dans sa vie que notre Santeul tant accusé, on trouve ce vers :
Hanc pneponlt honor, qu» junior extat in annis.....
La finale de prœponit n'y devient pas longue, bien que suivie de Yh de honor.
Dans un autre billet on trouve, à quelque distance Tun de Tautre^ cet hexamètre et ce pentamètre :
Guncti hodiè festiva colunt; ego, solus in orbe
£t rogo qus misi dona libeoter habe.
Et là encore Yh de hodie n'empêche pas Yi de cuncti de s'élider comme devant une voyelle, ni la syllabe finale de iiéenter de rester brève devant hahe. Nous rencontrons dans d'autres passages de Fortunat bien des irrégularités semblables à celles que M. F. Clément veut établir comme règles; mais les exemples que nous citons prouvent que le poète parasite de la reine Radegonde comme les autres n'avait là-dessus d'autre règle que son caprice et que la commodité de sa versification. Ils prouvent aussi à nos yeux que M. Clément n'a trouvé que dans son désir de justifier les fautes de ses poètes préférés ce droit décerné à la lettre h d'alloi^er la syllabe qui la précède.
Nous pensons que donner un fondement aussi fragile à des règles que l'on veut substituer aux règles anciennes est un tort grave envers la jeunesse que l'on induit en erreur.
Mais nous avons hâte de venir à ce qui nous a si singulièrement frappé dans les phrases de M. Clé-
ment que nous avons citées plus haut y et dans lesquelles 11 attribue aux poètes chrétiens le droit de modifier la langue latine.
« Ils sont en cela d'autant plus excusables, Yenons-nous tt de le Ydr dire, que, pour être entendus de ceux auxquels « ils s'adressaient, ils ont dû parler la langue de leur temps « et non ceUe du siècle d'Auguste.
« Les poètes chrétiens Tont modifiée (la lan-
« giie latine) d'après des raisons solides; c'était leur droit. »
Soit! Mais voici ce que nous dirons à notre tour : Quand l'invention de Timprimerle^ suine de la renaissance des lettres, eut amené la diffusion des lumières, le monde lettré refit connaissance avec les poètes et les prosateurs latms du paganisme. Tout le monde alors comprit et aima leur langage antique; et les auteurs qui voulurent écrire en latin s'exprimèrent dans la langue élégante et correcte du siècle d'Auguste. Us le firent sans cesser d'être à la portée des intelligences; mais ils durent le faire pour se mettre à la hauteur du goût de leurs lecteurs. De là cette multitude de poésies latines qui ont fait tant d'honneur au XVI. • siècle, puis au XVn.% et qui font encore les délices des esprits cultivés.
Dans ces conditions, la poésie religieuse n'avait plus, comme au temps dcmt parle M. Félix Clément, afifaire à un peuple qu'il fallût, pour se faire entendre de lui, imiter dans les altérations qu'U apportait à la langue latme. Il était de toute Justice
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que^ pour un peuple désormais dérouillé de barbarie et devenu digne de comprendre^ de goûter Horace et Virgile, il était juste de parler, non plus le latin des barbares, mais la langue du siècle d'Auguste. Et quand Mgr de Harlay, songeant à réformer le Bréviaire en ce sens, recourut à la poésie boratienne de Santeul, à la langue d'Horace puisée des altérations ou modifications que lui avaient infligées les poètes du moyen-âge, on pouvait dire de lui ce que M. F. Clément dit des poètes chrétiens : Il modifia le Bréviaire d* après des raisons solides; c'était son droit. Qu'on n'oublie pas que c'est uniquement au point de vue littéraire que nous parlons ici. Ainsi, quand on veut qu'à la latinité de Santeul nous préférions la latinité des poètes du moyenâge, c'est méconnaître le droit que nous avons aussi qu'on nous parle le latin de notre temps et du temps de Louis XIY, qui est autant que possible le latin d'Horace et de Virgile. Si l'on veut être entendus de nous comme les poètes chrétiens aspiraient à l'être des lecteurs du moyen-âge, il faut se servir d'un latin littéraire comme celui de Santeul et des poètes qui écrivaient en cette langue dans le même temps que lui. Nous traiter autrement, c'est nous croire revenus ou c'est vouloir nous ramener au siècle des barbarismes, qui était aussi le siècle de la barbarie.
FIN DE l'Étude deuxième.
DE l'inscription EN GÉNÉRAL, BT DBS INSCRIPTIONS DB SÂNTBOL.
Le mot latin-français Inscription n'est, comme on sait^ que la traduction du mot grec Épigrammc. Mais les mots ont, comme toutes choses, leurs dian* gements de fortune, et aujourd'hui une éjMgramme n'est plus une inscription, comme une inscription n'est pas toujours une épigramme dans le sens nouveau de ce dernier terme. L'épigramme reste maintenant dans les livres avec sa pointe plus ou moins acérée, quelquefois plus ou moins envenimée ; et l'inscription, qui est au moins censée faite pour figurer au dehors sur des monuments qu'elle explique avec plus ou moins de clarté et plus ou moins d'esprit, reste souvent, comme son aînée l'épigramme, sur-tout lorsqu'elle est en vers même français, enfouie dans les bibliothèques.
L'épigramme porte avec elle un fonds de personnalité qui ne convient guère aux moeurs du temps présent, où l'on exige d'autant plus d'égards que
sans doute on en mérite moins : aussi ce petit genre nous semble-t-il frappé de désuétude, en littérature du moins, car la conversation s'en fait peut-être moins faute que jamais, toutes les fois qu'elle veut profiter de la satirique moisson qui lui est offerte.
L'inscription proprement dite continue d'être mise en usage, quand ce ne serait que sur les enseignes (1) de l'industrie et sur les tombes de nos cimetières ; mais elle s'est singulièrement modifiée : non seulement on ne la fait plus en latin, ce qui n'est pas tout-à-fait un tort, mais elle n'est pas non plus en vers ; elle s'abstient même si souvent d'être ingénieuse, qu'elle semble vouloir rompre ce dernier lien qui la rattachait à la vieille ép^amme par la pointe.
Que voulez-vous? L'esprit court les rues (c'est le bruit qui court I), et, ma foi! il coyrt si vite, l'esprit, qu'il n'a guère le temps de se mirer dans le distique ou le quatrain inscrit sous les pieds de telle statue ou sur le front de tel édifice pour voir s'il s'y reconnaîtra. Depuis que l'on est devenu si habile à sentir le fin des choses, on cesse de se livrer à sa recherche. Il en est de l'esprit comme
de tout ce qui tombe dans la banalité : depuis qu'il
(1) Les enseignes des maisons sont des inscriptions hiéroglyphiques plus souvent que littérales. Voir à ce sujet : Recherches historiques sur les Enseignes des maisons particulières, etc., par M. E. de JjA Quérière. Paris, Didron.
est da domaine de tous^ chacun se dispense d'en avoir ou de montrer ce qu'il en a^ soit pour imaginer, soit pour comprendre.
Et d'ailleurs, dans le souci de réalisme, d'industrialisme et de Bourse qui nous obsède; quand toute la science de la vie se résume dans les mots bien-être et bénéfice et que l'on est en quête perpétuelle d'une ruse ou d'une bassesse pour obtenir quelque faveur de la fortune, de quel homme obtiendra-t-on qu'il suspende sa course éperdue vers le dividende pour lire une inscription, et sur-tout pour en comprendre la moralité, ou pour en déguster le sel et en apprécier la finesse?
Sous le règne de Louis XIY, Claude Le Peletier étznt prévôt des marchands (1), l'édilité de la capitale entretenait notre Santeui à titre officiel de poète perpétuel de ta Ville de Paris , pour composer des inscriptions, et qui plus est des inscriptions en vers latins, destinées à couronner les nombreuses fontaines dont les rues et les places de la grande cité furent décorées à cette époque où les arts du dessin appelaient à leur aide la poésie pour répondre plus dignement au désir des nobles intel- %ences qui gouvernaient alors. — Aujourd'hui Santeui serait obligé de composer, au lieu d'inscriptions, des prospectus de dentistes et d'apothi-
(1) Dei668ài67â.
98 J.-B. SAI^TEUL.
caires. C'est à peu près là^ en eflfèt^ ce qui décore nos fontaines publiques^ s'il en reste quelque part
Plus qu'on ne le pense peut-être, l'usage ou l'abandon de rinscription sur les monuments est ctaez les peuples un symptôme de l'élévation ou de l'affaissement du sens moraL La réapparition de ce petit poème sur nos murailles, si elle a jamais lieu, pourra être considérée comme un retour à des tendances plus spiritualistes; et tout dépositaire de l'autorité qui tentera sa réhabilitation fera une épreuve méritoire. Heureux si elle lui réussit I Qui sait même si ce que nous ne considérons que comme un signe et un efifet de notre amélioration morale , ne parviendrait pas aussi à en être un peu la cause?
Dans l'état présent des esprits, une statue est donnée, ce qu'il n'^ pas toujours facile d'obtenir r on agence entre deux dates une phrase froidement laconique et sèchement ponctuelle comme un état de services, et l'art de la disposer sur le piédestal est l'affaire du maçon. Celui-ci vise au succès calligraphique ; c'est en cela que nous avons encore les belles-lettres. Et là-dessus on laisse au passant le soin de lire et de tirer les inductions instructives ou moralisatrices.
L'Inscription destinée à l'ornement de la tombe , l'Épttaphe, est un genre qui a fourni aussi une foule de productions ; mais comme elle a pris l'habitude de renfermer le plus souvent une louange ou un
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trait de satire^ deux clioses qui ne peuvent guère se concilier avec la sombre gravité de notre dernier séjour^ elles dorment à plus forte raison que les autres sortes d'Inscriptions dans les catacombes du livre qui les a recueillies dès leur naissance. Néanmoins, autrefois plus qu'aujourd'hui il s'est fait de ces inscriptions tumulaires^ soit latines, soit françaises, qui pouvaient être et qui étaient en effet admises à édifier et à instruire les visiteurs des morts. Joachim du Bellay a laissé au XTL* siècle un recueil d'épitaphes sous le titre de TumuU^ jia bibliographie mentionne un Thésaurus Epitaphiorum du P. Labbe. Les ceuvres diverses de presque tous nos poètes du XVII. • et du XVIIL* siècles fourmillent d'épitaphes comme de piécettes destinées à être inscrites sous des portraits, sous des bustes, sous des statues, etc. Santeul jouissait pom* se^ épitaphes de la môme vogue que pour ses Inscriptions destinées aux fontaines ^ et, sans sortir de notre sujet, nous pourrions citer ici avec honneur l'épitaphe en six vers latins que Rollin composa pour notre poète. Elle trouvera sa place dans une autre partie de ces Études.
En attendant que son tour arfive, ikous croyons devoir recueillir id quelques épltaphes empruntées à différents siècles : elles feront voir les pensées que, selon les temps ^ la mort vient suggérer aux poètes pour l'iâstructiotl des vivants.
Chez les Romains, les épitaphes étaient fort en usage. On en trouvait, en prose ou en vers, sur tous les sépulcres élevés le loi^ des voies Appienne,. Latine et Flaminienne. Martial en a laissé un bon nombre parmi ses Epigrammes. Voici une des plus sérieuses :
EPITAPHIUM PATRIS ETRUSGI.
H!c jacet ille senex, Augusta natus in aula,
Pectore non humili passus utrumque deum, Natonim pietas sanctis quem conjugis umbris
Bliscuit : Elysium possidet umbra nemus.
Occidit illa prior viridi fraudata juventa :
Hic propè ter senas vidit Olympiadas* Sed fesUnatis raptum te credidit annis,
Adspexit lacrymas quisquis, Etrusce, tuas.
( Lib. VII. epigr. 39.)
TRADUCTION
Ici glt un vieillard né dans la cour d'Auguste. Il reçut sans fléchir et disgrâce et faveur.
Aux bois Elysiens, près d'une épouse juste, L'envoya de ses fils la pieuse ferveur.
Elle mourut d'abord, de son printemps frustrée; Et lui, nonagénaire, il mourut plein de Jours. Etruscus, on croirait sa mort prématurée.
Aux larmes que sur lui vous répandez toujours.
n composa pour une petite fille une épitaphe en dix vers, qui se terminait par ce joli distique :
Monta nec rigidus cespes tegat ossa; nec illi. Terra, gravis fueris : non fuit illa tibi.
(Ub. V, epigr. 3ft.)
TRADUCTION
Sur ses os, gazon ou fougère, Formez un tapis frais et doux; Vous, terre, soyez-lui légère.
Elle n*a point pesé sur vous.
Ma Martial^ qui ne respectait rien^ pas même ses propres idées, a abusé de celle-ci et Fa profanée en rappliquant à la main d'un barbier dont il faisait aussi Tépitaphe :
Sis Ucet, ut del)es, Tellus, placata levisque; Artiflcis levior non potes esse manu.
(Lib. VI, epigr. 52.)
TRADUCTION
Terre, sois-lui, comme tu le dois, et favorable et légère; légère ! tu ne saurais Tétre plus que sa main.
Ausone, poète demi- chrétien demi-païen des commencements du quatrième siècle de notre ère, siècle où la lutte entre le paganisme et le christianisme était encore pleine de chaleur et d'émotion, Ausone donne une idée de lui-même et de son temps dans cette épitaphe qu'il feint d'avoir copiée sur un des nombreux tombeaux qui bordaient à Rome la voie Latine :
EX SEPULCHRO LATINiE VLE,
Non nomen, non quo genitus, non unde, quid egi.
Mutus in sternum sum, cinis, ossa, nihiL Non sum, nec fueram : genitus tamen e nihilo sum.
Blitte, nec exprobres singula : talis eris.
103 3.4k SAItTEUL.
TRADUCTION
Nom, origine, vie, à quoi bon les connaître 7 Muet, toujours muet, des cendres, des os, rien. Je n'avais pas été, ne suis plus; j'ai pu naître De rien. Va sans blâmer : mon sort sera le tien.
La suivante est empruntée à un poète chrétien du moyen-âge^ qui l'avait faite pour lui-même^ à Adam de Saint-Victor^ chanoine de la même abbaye que notre Santeul^ à cinq cents ans de distance :
Hsres peccati, naturâ fiUus irx,
Exiliique reus nascitur omnis homo.
Undè superbit homo, cujus conceptio culpa,
Nasci pœna, labor vita, necesse mori?
Vana mIus bominls, vanus décor, omnia vaoa;
Inter vana, oUUl vanius est homlne, Dum magis alludit prssentis gaudia vitae,
Praeterit, Imo fugft; non fugft, Imo périt Post hominem vennis, post vermem fit dnls, heul heu 1
Sic redit ad cinerem gloria oostra suum.
Bic ego qui Jaceo miser et miserabilis Adam,
Unam pro summo munere posco precem :
Peccavl, fateor, veniam peto, parce fatenti ; Paroe, pater; fratres, ptrcite; parce, Deus.
TRADUCTION
Héritier du péché, l'homme par sa nature.
Est un fruit de colère, à l'exil condamné :
D'où vient qu*i aoo orgueil il s'est abandonné I Être conçu, ebei lui, c'est une chose impure; Naître est un châtiment; vivre un funeste emploi ; Et mourir est pour tous TinévitaUe lot
Santé, beauté, yain songe! et tout est vain, en stfmme; Et de ces vanités, la plus vaine, c'est l'bomme. Des biens du jour présent il s'amuse et s'endort : Il passe; non, il fuit : il fuit ; non, il est mort Après l'homme, te ver; après le ver, la cendre; La cendre, où notre gloire avec nous doit descendre. Vos prières, pour moi, sont tout ce que je veux , Moi qui dors sous la tombe, Adam plein de misère. J'ai péché, j'en conviens; grâce pour mes aveux ; Père, frères, pardon; Dieu, sois-moi sans colère.
Empruntons maintenant au XVL' siècle. N'y avait-il pas une haute leçon pour tous, grands et petits, n'y avait-il pas matière aux plus sérieuses et aux plus profitables réflexions dans cette épitaphe pour le cœur du roi Henri III , déposé dans Téglise de Saint-Gloud :
Adsta, Viator, et dole Regum vicem :
Cor Régis isto conditum est sub marmore Qui jura Gallis, jura Sarmatis dédit.
Tectus cucullo hune sustulit sicarius.
Abi, Viator, et dole Regum vicem.
IbAM PA88ERAT.
TRADUCTION
Arrête, Voyageur, et plains le sort des Rois : Sous ce marbre est caché le cœur d'un puissant maître Qui vit France et Pologne obéir à ses lois.
Un sicaire enfroqué le fit périr en traître.
Chemine, Voyageur, et plains le sort des Rois.
Enfin en voici une qui est du XYII.*" siècle. L'auteur^ Etienne Cameau, religieux célestin mort en
1671 5 rayait aussi composée pour sa propre tombe, et il a été lui-même son traducteur dans le latin et dans le français qui suivent :
Qui jacet bic, multum scripsit prosâqne metroque, Atque latens sparsit nomen in orbe suum.
Praeclaras artes coluit, sed flrmiùs unam, Illam prsdpuè, qus l)enè obire docet.
TRADUCTION
Ci g|t qui, s'occupant et de vers et de prose, A pu quelque renom dans le monde acquérir.
11 aima les beaux-arts; mais sur toute autre chose, n médita le plus celui de bien mourir.
Ainsi était alors Fépitaphe^ donnant toujours au visiteur de la tombe quelque sujet de méditation.
Dans le temps où Tinscription proprement dite régnait avec tant d'éclat^ il n'était pas un monument que Ton eût cru complet si Tarchitecte ou le sculpteur ne lui eût réservé un cartouche pour se mettre en évidence. Or^ les fontaines étaient alors de véritables monuments qui contribuaient à la décoration des villes^ et sur lesquels Tinscription ne trônait pas moins qu'ailleurs. A voir avec quel religieux empressement les arts de Tarchitecture et de la sculpture s'unissaient pour l'édification des fontaines^ on eût pu croire qu'ils avaient foi à la présence effective des Naïades dont l'imagination des poètes se plaisait à les peupler^ et qu'Us regardaient ces humides demeures comme autant de temples consacrés
à la divinité protectrice des eaux. Pour achever la consécration de ces monuments^ quelque inscription en vers ne manquait pas d'en orner le frontispice. L'œuvre du sculpteur représentait souvent la figure de la nymphe du lieu, dont l'œuvre du poète était comme la voix. Ce fut là une des gloires du chanohie de Saint-Victor. Il composa un grand nombre d'inscriptions latines^ toutes plus ou moins ingénieuses» dont plusieurs se lisent encore sur des fontaines de Paris, où elles restent comme pour témoigner en l'honneur d'une époque où la culture de l'intelligence était assez populaire pour que la langue d'Horace ne parût pas trop dépaysée parmi les habitants de Paris et les contemporains de Racine et de Boileau.
Alors Santeul brodait sur Pierre Lescot et Jean Goujon, la poésie du XYIL' siècle sur l'architecture et la sculpture du XyL^ Sur le monument même où le ciseau rendait hommage à la Providence qui alimente les fontaines en la représentant sous les contours gracieux et délicats des Naïades, de Vénus et d'Âmphitrite au milieu des eaux, le ciseau recevait à son tour un juste et noble hommage dans ce distique latin de Santeul qu'on lit encore sur la fontaine des Saints-Innocents :
Quos duro cernis simulatos mannore fluctus, Hujus Nympha loci credidit esse suos.
lOÇ J.-B. SANTEUL.
TRADUCTION
PAE UN CONTEMPORAIN DB aANTBOL.
Quand d'un savant ciseau l'adresse singulière Sur un marbre rebelle eut feint de doux ruisseaux, La Nymphe de ce lieu s*y trompa la première, Et les crut de ses propres eaux.
BOSQUILLON.
Dans le siècle présent^ comme si ce n'était pas assez de ne plus rien produire en ce genre , il faut encore que Ton détruise et que la main de l'industrialisme efface chaque jour quelque souvenir du passé. Voyez à Paris : n'a-t-on pas démoli la fontaine de Richelieu et enseveli sous ses décombres l'inscription de Santeul qui la couronnait ; et cela pour faire place à un autre édifice où l'on a^ conmie l'a écrit M. Génin, « élevé (il aurait pu mettre assis) « la première statue de Molière sur une fontaine, a contre un pignon, à l'angle de deux rues fangeu- « ses (1). »
Sans doute le distique latin placé sur la fontaine Richelieu n'était pas la meilleure inscription de SanteuL Le voici :
Qui quondam magnum tenuit moderamen aquarum, Richelius fonti plauderet ipse suo.
TRADUCTION
Armand, qui gouvernait tout l'empire des eaux. Gomme il donnait le branle aux affaires du monde,
(i) Plutarque français, notice sur Molière,
ÉTUDE TROISIÈME. i07
En des lieux si chéris, par des conduits nouveaux, Lui-même avec plaisir verrait couler cette onde.
BOSQDILLOH.
Sans donte^ répétons-nous^ Santeul pouvait trou- Ter mieux à dire que ce qu'il a mis dans son distique pour cette fontaine ; mais il est à regretter, à notre avis, qu^on l'ait supprimé; et, par égard pour le principe de Flnscription en général, et pour l'exemple, et aussi par respect pour les souvenirs, on aurait dû le laisser subsister.
Molière lui-même n'aurait pu que gagner à ce maintien, car on lui aurait peut-être donné, « sur t une place publique de Paris, un monument sans « partage, plus digne de lui et de nous » , comme dit encore M. Génin.
Et les inscriptions ! quelles sont celles dont on a décoré le monument élevé à Molière? Sur le pié** destal on a gravé son nom, puis des dates suivies de ces mots : Souscription nationate. Gela est bien, parce que cela est nécessaire, et aussi parce que le nom qui commence est glorieux pour le pays, et que les deux mots qui terminent sont glorieux pour Molière. Mais cela est-il suffisant? Trois artistes porteurs d'un beau nom et doués d'un grand talent, ont su, dans la conception comme dans l'exécution du monument» représenter dignement Tardiitecture et la sculpture ; mais la littérature, qui était plus directement intéressée dans cet bommage
i08 J.-B. SANTEUL.
rendu au génie, en quoi a-t-elle manifesté sa participation ? Et r Académie des Inscriptions et Belles- Lettres^ par quelle inscription a-t-elle justifié son titre et payé son tribut? Nous allons le voir.
Aux pieds de la statue en bronze de Molière sont deux figures allégoriques en marbre, la Comédie sérieuse et la Comédie enjouée. Le cartouche que déroule chacune de ces figures était un appel à l'imagination ornée de l'Académie française et à Férudition lapidaire de messieurs des Inscriptions : on y a répondu en faisant graver sur ces cartouches la liste des œuvres de Molière 1 c'est-à-dire une table des matières, voilà pour l'érudition ; ou un catalogue de librairie, voilà pour l'imagination. Certes, nous sommes loin de vouloir blâmer absolument et exclure de tout piédestal ces sortes d'indications; mais nous dirons encore : cela est-il suffisant ? et nous ajouterons ; n'est-il pas déplorable qu'en Fan de grâce et de civilisation 18i!L3, quarante académiciens n'aient pas, en pareille circonstance, daigné produire au Ynoins un distique, — ce qu'il faut d'esprit dans douze pieds de vers, — pour glorifier leur maître à tous I
Et c'est pour de si stériles inscriptions qu'on a effacé d'une fontaine le nom de Richelieu et les vers de Santeul ; comme si, quoi qu'oie ait pu dire du voisinage de sa maison mortuaire, Molière n'avait pas pu être mieux placé au bénéfice de sa renom-
mée^ et sans aucun préjudice pour d'autres gloires ! Que bien mieux avisée fut l'Académie française de 1778! Lorsque ses membres voulurent placer parmi eux le buste de Molière, pour réparer autant qu'ils le pourraient le tort de leurs devanciers, ils y ajoutèrent une inscription. Neuf d'entre eux s'y essayèrent Treize inscriptions tant latines que françaises furent proposées ; sur les treize d'Alembert en proposa quatre de sa main, et l'on sait que ce fut ceUe de Saurin qui fut gravée sous le buste :
Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre.
Âu défaut de messieurs les Quarante, un de leurs Lauréats aurait pu fournir un inscription pour le monument érigé à l'auteur du Misanthrope. Nous la trouvons toute faite dans une Épitre à Moiièrt qui a obtenu une médaille d'or au jugement de l'Académie française, en 1843. La voici :
Ici, cette Fontaine, en jets toujours nouveaux Epanchant le bienfait de ses limpides eaux.
Figure ta pensée abondante et profonde.
Source d'enseignements ouverte à tout le monde. Où tant d'Imitateurs, sans tarir ton trésor.
Viennent déjà puiser et puiseront encor.
M. A. BiGNAN.
Mais, pour en revenir aux fontaines, quelle figure pourrait faire l'Inscription sur celles de Paris et de nos autres villes , depuis que le progrès des arts et le goût de la commodité a réduit ces monuments à
lie J.'JB. SANTEUL.
l'état de bornes? Le moyen de faire croire à nos sceptiques de carrefour qu'une gracieuse naSade est venue s'accroupir dans ces réduits où il y a place tout au plus pour un mince filet d'eau qui se dégage à grand'peine de la bourbe ! Le moyen^ pour les Santeuls présents et à venir^ de s'inspirer de la vue de ces boites naines sur le front desquelles
Le vers est en déroute et le poète à sec !
Que si d'aventure sur ces bornes-fontaines^ de figure et de nom si tristement emblématiques^ on aperçoit la ressemblance bien éloignée d'une inscription^ c'est quelque estampille aux armes de la vîlle^ empreinte déjà fruste avant le temps, blason oblitéré dès le moule, et dont les Champollions de l'endroit ne savent plus depuis longues années expliquer ni le sens ni Torigine.
Nettoyez donc les mœurs et le goût d'un peuple avec de pareilles fontaines I Inspirez donc le sentiment du beau et l'amour du grand avec ces exhibitions, oti le monument est remplacé par l'ustensile, l'artiste par le chaudronnier, et Santeol par quelque sphynx indéchiffrable!
Dans le temps où l'on feignait de croire les fontaines habitées par quelque divinité, ces petits monuments, dont on pouvait dire qu'ils sf aient ta bienfaisance dans le oœur et une pensée sur le fronts distribuaient tout à la fois les largesKS de leurs eaui
et les bons conseils de leurs insciiptioiis. Ainsi, grâce à Santenl, et grâce aussi à la place que l'architecte avait laissée au poète, on pouvait lire, et on lit peut-être encore sur la fontaine des Petits-Pères :
Qtue dat aquas, saxo latet bospita Nympha snb imo : Sic tu, cum dederis, dona latere yeUs.
Santbul.
TRADUCTION
La Nymphe qui donne cette eau Au plus creux du rocher se cache :
Suivez un exemple si beau; Donnez sans vouloir qa*on le sache.
BOSQOIULOIf.
£t sur une fontaine de Saint-Ovide qui était entourée de monastères :
Tôt loca sacra inter, pura est que labitur uoda :
Hanc non Impuro, quisquis es, ore bibas.
Santeul.
TRADUCTION
An pied de cea tteox saints Tonde qui école est pure, U faut donc, pour en boire, être exempt de souillure.
BOSQUILLON.
N'était-ce pas un rappel salutaire à de religieux souvenirs que cette pensée inscrite sur la fontaine de l'hôtel de Rambouillet par un poète français antérieur à Santeul :
Voi8-4u, passant, couler cette onde Et s'écouler incontinent?
Ainsi fuit la gloire du monde.
Et rien que Dieu n*est permanent.
IfALHBUt.
N*était-ce pas une douce pensée philosophique que cette autre d'un poète postérieur à notre poète, pour la fontaine de Budée à Yères :
Toujours vive, abondante et pure, Un doux penchant règle mon cours :
Heureux Taml de la nature Qui voit ainsi couler ses Jours!
Voltaire.
Avouons que notre siècle, trop positif et trop exclusivement soigneux de la matière, a eu tort de renoncer à ce double moyen de rafraîchir tout à la fois la bouche et le cœur, et, en même temps que Ton donne à boire, de donner aussi à penser I Donner à penser, disons-nous : en effet, quelle que soit la valeur d'une maxime ou d'une réflexion inscrite au front d'un monument, elle opère toujours sur l'esprit du lecteur, et cela bien plus par les pensées qu'elle lui suggère que par la pensée qu'elle exprime. Et si l'Inscription est utile à nos yeux, c'est beaucoup moins comme œuvre littéraire que comme matière à réflexion.
La portion dirigeante de la société ne saurait trop multiplier ses moyens d'action intellectuelle sur ce qu'on appelle les masses ; et l'Inscription, dont le savant laconisme peut placer sou$ une statue un hommage pieux ou le conseil d'imiter de grandes vertus ; sur une fontame quelque pensée profonde et morale ; sur un tombeau quelque précepte pour
la science de la vie ; sur un cadran quelque bonne réflexion pour l'emploi du temps^ ou quelque maxime utile sous une forme agréable ; rinscription, disonsnous, était un de ces moyens de moralisation dont l'oubli est un regrettable symptôme.
n n'y a pas jusqu'aux rues de nos cités ^ dont le nom^ autre genre d'Inscription^ ne puisse devenir de plus en plus^ si l'on sait y songer et en user avec discernement^ l'occasion d'un acte de reconnaissance et de quelque enseignement fécond.
Mais la moralisation d'un peuple est peut-être la ehose dont on se soucie le moins.
A vrai dire^ ce ne sont pas toujours les poètes qui négligent le plus ce devoir. Leurs œuvres fourmillent d'Inscriptions qui n'ont jamais reçu l'emploi auquel ils les avaient destinées et que souvent elles méritaient bien. Qui croirait^ par exemple^ que le grand Corneille avait composé tout exprès pour un des tableaux de l'église Saint-Roch5 sa paroisse^ le quatrain suivant^ et que ce quatrain n'a jamais été employé :
Pécheur, tu vois ici le Dieu qui t*a fait naître. Sa mort est ton ouvrage et devient ton appui : Dans cet excès d'amour, tu dois au moins connaître Que sMl est mort pour toi, tu dois vivre pour lui (l)..
Il semble que l'on craigne de nous faire sourire
(1) Voir Paris dUmolU par M. Edouard Fournier.
d'incrédulité en nous parlant de religion^ de devoirs de reconnaissance ; et ce qui est conforme à nos goûts, ce dont nous aimons en général à nous servir, c'est bien moins le marbre d'un piédestal ou d'un fronton que l'huître d'Aristide; ce que nous aimons à décerner, ce sont bien moins des Inscriptions louangeuses et des suffrages que des formules d'ostracisme.
A l'époque où vivaient les hommes et où se passaient les choses qui nous occupent dans ces Études sur Santeul, on tenait si grand compte de l'Inscription, qu'elle donna son nom à une Académie qui, à la demande de Golbert, fut chargée en 1663, de »' appliquer, comme dit Moréri,
«A faire des Inscriptions, à inventer des types et des légen- « des pour les médaiUes, des devises, des jetons et autres « monuments à la gloire du roi et des hommes fllustres « de la France. »
Telle était originairement la mission de cette savante compagnie, qui est aujourd'hui l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , qu'on appelait alors la petite Académie, et qui s'intitulait (slle-même officiellement VJeadéfnie des Inscriptions:
Louis XIY était profondément convaincu de la puissance des lettres. La faveur dont il entoura Boileau. Racine et Molière ; l'usage qu'il fit de leur ta- ^ lent comme auxiliaire de sa politique, prouvent que
la plume^ quelque légère qu'on Tait crue et quelque légèrement qu'on l'ait traitée en d'autres temps ^ avait à ses yeux le don de peser efficacement dans une balance. Avec la per^icacité qui était une des pliis précieuses attributions de son génie royale il sentait bien que l'Inscription, cet imperceptible ra-' meaa du grand arbre littéraire^ que tout autre que lui eût dédaigneusement négligé^ savait dire beau-^ coup de choses en peu de mots et exercer une grande influence en ne prenant qu'une petite place sur les médailles et sur les monuments. Il pensait^ et Santeul^ dans une sorte d'épitre à l'Académie des inscriptions^ disait poétiquement d'après la pensée du maître , que les annales^ avec leurs volumes laborieusement entassés, en disent moins que ces médailles et Inscriptions que le peuple lit presque sans s'arrêter et qu'un coup-d'ceil suffit à faire comprendre :
Nec tantum Annales, operosa volumina, dicent Quantum veridicis animata numismata verbis, Qux legimus, serique legent relegentque nepotes. Gaudcbit Lector, nec tsdia longua timebit, Gestorum intuitu quamprimum doctus ab uno.
TRADUCTION
Dans les siècles futurs, vos médailles notoires Mieux que les longs écrits conteront les histoires ; Et, lus par nos neveux sans ennui, sans retard. Les récits des hauts faits ne voudront qu'un regard.
116 J.-B. SANTEDL.
Telle fut la pensée génératrice5 telle fut la desti* nation primitive de l'Académie des Inscriptions. Ses membres se mirent à l'œuvre; le balancier de la Monnaie^ aidé du burin des graveurs, devint désormais l'auxiliaire de la presse ; rarchitecture, secondée par l'imagination des poète», couvrit les places publiques de monuments décorés d'Inscriptions ; et la nouvelle Académie fit circuler dans toutes les mains et sema sur tous les pas des flatteries gravées ou bâties, éloquente histoire en bronze, en marbre et en vers. ,
Santeul suivait ce courant d'idées lorsqu'il adressa aux membres de la ]^etiu Académie l'épitre dont nous venons de citer quelques passages, et dans laquelle il les exhortait à faire graver toutes les grandes actions de Louis XIV sur des médailles, à ériger au roi des statues de marbre ou de bronze , et, par des Inscriptions, à donner à ces monuments muets une ame et une voix :
Addite vos mutis vocemque animamque figuris.
Il les engageait à provoquer l'érection d'arcs triomphaux et à y mettre encore des Inscriptions :
Saxa triumphales sensim curventur in arcus :
Suspirant titulos, tifulos superaddlte saxis.
Mais les statues , mais les arcs de triomphe , tous monuments que leurs vastes dimensions, continuait Santeul, condamnent à s'immobiliser sur la place
OÙ ils s'élèvent ^ ne profitent qu'à la capitale 5 qui jouit ainsi doublement de la présence du roi^ et qui^ pendant l'absence du monarque, est du moins consolée par la vue de son image. La gloire de Louis est à l'étroit dans Paris; elle a des ailes, elle a besoin d'étendre son vol et de briller au loin :
Gloria metas Non patitur ; rapida illa yolat> nescitque teneri*
Les médailles, avec leurs légeades, qui sont comme autant d'Inscriptions portatives, peuvent multiplier l'empreinte de sa royale effigie et propager sa gloire. Aussi, dit-il aux académiciens, dans ces vers de son épttre que nous essaierons de traduire après les avoir cités :
En vobis multo igné micant liquefacta metalla, Gslarique petunt : cslate ; ab imagine sculpta Accipient preUum geminos portanda sub axes.
Insanae nil molis habent, damnosa Vetustas Nil poterit, neqîie Livor, edax nec denique Tempus. Ântiquas turres, atque alta palaUa regum Funditus evertat, totamque exerceat iram In vastas operum moles, monstretque ruinas illustres multa insultans : quodcumque paratis Ingenii est, fatorum hic omnis fracta potestas.
TRADUCTION
Aussi, voyez l'airain qui bouillonne et qui coule. Dans sa chaude prison impatient du moule.
Sculptez, etie méial, sous l'image anobli, Aux deux pôles du monde ira braver ToublL
Car votre oeuvre n'est pas la matière sans vie Qui craint la faux du Temps et la dent de l'Envie. Tour à tour les châteaux, les temples, les remparts Sous les efforts des ans croulent de toutes parts : L'œuvre qui vient de vous, produit de la pensée. Des outrages du temps, comme elle, est dispensée.
Indépendamment du rôle que jouèrent alors les médailles à titre de documents historiques^ rôle qui ne laissa pas n'être important puisque le P. Ménétrier y trouva la matière d'une Hùtaire du règne de Louis-ie-Grand par les Médailies, Erni ternes. Devises, Jetons^ etc., ces produits de la numismatique furent aussi^ dans leur ^iière d'action, des machines de guerre et des pamphlets qui exercèrent leur influence sur les relations internationales.
L'Inscription, et qui plus est l'Inscription latine, aujourd'hui si dédaignée, était montée sur le trône de France avec Louis XIY. On sait que l'emblème de ce prince était un Soleil entouré de la fameuse devise latine : Nec piurihus itnpar. a Le jésuite « Bouhours prétendait que depuis que le roi avait 8 pris un soleil pour symtole et qu'il s* était « approprié ce éei astre, les personnes un peu « éclairées prenaient le soleil pour lui (1). » Beaucoup de Français pouvaient être de l'avis du
(i) Marmontel. Éléments de littérature, au mot ApplieatioTu
P. Bouhoars ; mais les Hollandais ne prenaient pas les choses comme nos pères. Les marchands et les banquiers d'Amsterdam répondirent à la médaille solaire par plusieurs autres médailles qui tournaient en dérision le grand roi assimilé au grand astre. Une^ entre autres^ érigeant la Hollande en un Josué nouveau , portait en exergue : In conspectu meo stetit soi. Le roi-soleil donna un démenti à cette devise insultante^ et^ loin de s'arrêter, il marcha vers le fleuve allemand , où Ton sait ce qui arriva. Une médaille sur le passage du Rhin fut frappée en France. La Victoire y couronnait le roi 5 qui foulait aux pieds le fleuve du Rhin. La légende était : Tranatus Rhenus, et l'exergue : Hostes ripam adversa/m obtvnentes, 1672. Notre Santeul, de son côté, ne laissa point échapper l'occasion de se signaler : il composa une devise dont le corps était un Hercule tenant la corne d'un taureau qui, de honte, cache sa tête dans un marais; et dont l'ame consistait dans cette Inscription : TruncuTn, caput ahdidit undis. L'année suivante ( 1673 ) la Ville de Paris, dont Santeul était , comme nous l'avons dit , le poète perpétuel, grava sur ses jetons cette devise glorieusement commémorative ; et le poète latin composa à cette occasion une pièce de vers dans laquelle il célébrait le passage du Rhin et expliquait tout ensemble l'allégorie et la devise.
C'était là le côté sérieux des Médailles et de leurs
devises ; mais la médaille-pamphlet devait avoir sa part mieux déterminée. Aussi, pour répondre à l'impertinent In conspectu meo stetit soi des Hollandais, iit-on courir une autre médaille sur laquelle était cette devise :
Hune solem, ô Josue, sistere tempus adest
Quelque vingt ans plus tard, la fortune nous tourna le dos à La Hogue. « Les flatteurs avaient « imaginé une médaille où Louis XIV était repré- « sente sous la figure de Neptune menaçant les « vents, avec cette légende : Qttos ego. Le combat
« fut perdu et les Anglais à leur tour firent
« frapper une médaille dont l'emblème était aussi « l'image de Neptune, mais avec ces vers pour lé- « gende :
«... Maturate fugam, regique haec dicite yestro : <( Non nu imperium pelagi (1) . »
Revenons à Santeul. Il a son but en adressant à l'Académie des Inscriptions l'épitre latine dont nous avons parlé. Il termine cette pièce en rappelant que lui aussi compose des inscriptions, et qu'il en a fourni la Ville de Paris pour divers monuments dont
(1) « Hâtez-vous de prendre la fuite, et allez dire à votre « roi que ce n'est pas à lui qu'appartient l'empire de la mer. » (Marmontel, Éléments de Littérature, au mot Application,)
elle s'est embellie. Ce n'était pas tout encore : Santeul, poète latin^ voulait fournir des inscriptions, mais des inscriptions latines; et plus tard, dans une seconde épitre, il engagea l'Académie des médailles à se servir de la langue d'Horace sur les monuments publics, ut latine inscrihat monutnenta. Par malbeur, le poète n'apporte qu'une vaine déclamation à l'appui de son conseil, et son principal argument, celui qu'il a gardé comme devant porter le coup décisif, consiste en un appel au patriotisme de l'Académie : Rome vous offre son langage comme celui qui sera toujours le plus propre à rinscription des triomphes ; acceptez, et que les trophées des Français soient décorés de la dépouille des Romains. C'est là le dernier vers de l'épltre, et l'auteur a pris soin de le faire imprimer dans ses cEuvres en caractères distinctifs :
Ausonidum spoliis Francos ornate triumphos.
Ce n'était pas sans y être poussé par une sorte de nécessité que Santeul insistait ainsi en faveur de sa langue de prédilection. En effet, un annotateur de notre poète dit qu'on était d'accord qu'il fallait des inscriptions, mais que, pour savoir si elles seraient latines ou françaises, les sentiments étaient partagés.
Cette question peut nous paraître oiseuse aujourd'hui que, dans la pratique du moins, elle est, .et sagement selon nous, résolue en faveur de la lan-
122 J.-B. SANTEDL.
gue française, mais ainsi résolue^ pensons-noas encore^ tout en regrettant pour les inscriptions la force et la brièveté de la langue latine. Quoi qu'il en soit, la question de préséance entre les deux langues donna lieu dans son temps à de longs et sérieux débats où intervinrent des personnages fort graves et fort considérables.
Il serait trop long de chercher à raconter Thistoire de cette querelle pacifique; nous nous bornerons à emprunter à Santeul lui-même, qui était fort intéressé dans la question, quelques-uns des détails sommaires *qu'on trouve à ce sujet dans sa correspondance (1). Cette citation, même par extrait, nous fera jusqu'à un certain point assister au débat
a Pour ce qui regarde, dit-il, la question s'il est plus à « propos de faire en France les inscriptions en français ou « en latin, elle a été fort agitée depuis trois ans. M. Char- « pentier, de rAcadémie française, en a fait un livre très « docte, qui essaie de prouver, par de belles et spécieuses (( raisons, qu'il faut se servir de la langue du prince pour u toutes les inscriptions. Il allègue mille autorités; il balance « toute la grandeur de Borne avec celle d'Aihènes; il défri- « che même toute Taffreuse antiquité, et creuse dans de « vieux monuments des empereurs romains ; il se familia- « rise avec les ombres des Césars; il ouvre leurs sépulcres et « défriche leurs épitaphes que le temps a presque effacées.
(1) Réponse à la critique des inscriptions faites (1679) pour l'arsenal de Brest.
« Après ces beaux raisonnemeots, il dit éloqueftiment qae tt les soldats qui ont été animés au combat par la langue a française, doivent lire leurs belles actions gravées sur les « marbres et écrites dans la même langue : c^est le seul prix « de leurs exploits.
« La langue romaine, dit-il, ne doit point s^enrichir aux « dépens de nos actions ; le Romain n'a jamais envié à la « Grèce sa délicatesse; pourquoi le Français enviera*t-il la « gravité au Romain ?
a Le R. P. Lucas, jésuite, rhétoricien, prit les armes en « main pour la défense de la langue latine ; il donna jour à « son action, où il convoqua tous les savants. Il s'agissait de « la fortune de Tune ou de Tautre langue. Là se trouvèrent « les Varillas, les Ménage, les Dupérier, les Desperriers, les « Doujat, les Petit, les Blondel, les deux chanceliers des let- « très divines et humaines (2), et autres, qui prennent parti « dans le pays latin et français. »
Interrompons ici notre citation pour en prendre une autre dans le livre des Pensées ingénieuses des Anciens et des Modernes, recueillies par le P. Bouhours. Celle-ci se rapporte au R. P. Lucas^ dont vient de parler Santeul^ et à la circonstance où ce jésuite vient d'être mis en évidence. La voici :
« Un de nos orateurs latins (le P. Lucas), qui prétend que « la langue latine est bien plus propre aux inscriptions qu'on u fait pour le roi, que la française, et qui le prouve dans une « belle harangue par des raisons fort plausibles, dit spiri-
(2) Les deux chanceliers de l'Université, dont Tun dépendait de Tarchevêque de Paris, l'autre de Tabbé de Sainte-Geneviève.
« tuellement (on voit que Bouhours goûte la pensée) que la « gloire ne s^abaisse pas et ne se ravale pas jusqu'à s'aban- « donner d'abord au petit peuple ; qu'elle aime à passer par <i les mains des personnes de qualité et d'esprit» pour desa cendre, s'il en est besoin, comme par degrés, auxperson- « nés les plus viles et les plus ignorantes.
ce Cela veut dire, ajoute le P. Bouhours, qu'il n'y a que <c les gens polis et savants qui doivent entendre les inscrip- « tions des monuments publics, et que c'est d'eux que Pin- <i telligence en doit venir à la populace (i). »
n paraît que rien ne fut décidé par cette assemblée devant laquelle le R. P. Lucas avait si bien défendu la langue latine^ car le débat fut reporté devant l'Académie française , en présence de Colbert lui-même. Charpentier, qui était le promoteur de la querelle, crut devohr apporter à l'appui de son système des traductions françaises de quelques passages d'Ausone.
« Ce méchant latin d'Ausone, dit Santeul, contribua beau- « coup à la beauté du français du sieur Charpentier, par « la raison qu'il est aisé de parfaûre ce qui est imparfait »
Quoi qu'il en soit, la discussion prit fin, et personne, comme c'est l'usage, ne changea de senti-
(i) Voici le texte du P. Lucas : « Non se tantùm dimittit, a non eo usque abjicit ac veluti prostemit gloria, ut vill po- « pello se primùm committat. Âmat illa nobilium et erudi- « torum ire per manus : hinc, si necesse est, descendere a acprolabi gradatim. »
ÉTqi»2 TROISIÈME. 125
ment Le P. Lucas ^ qui était présent à ce nouveau débats ne put retenir ces mots : Sententiam non muta, etf s'il faut en croire le récit de Santenl^ un sourd applaudissement des auditeurs , favorable au R. P. jésuite, fit connaître l'avantage et l'heureux succès qu'il emportait
Santeul dit encore que les orateurs de la langue française intéressaient à chaque période de leur discours la gloûre du roi, conune si elle dépendait d'une langue si bornée. Ils ne prévoyaient pas, selon lui, qu'avec de bonnes intentions ils allaient obscurcir les actions éclatantes de Louis-le-Grand, et renfermer dans les limites de la France ce qui doit être porté et entendu à l'un et à l'autre pôle.
« C'eût été un attentat, continue-t-U, si la bonne intention « né les eût justifiés. Quoi 1 bannir une langue connue de « toutes les nations du monde, qui est immuable dans tous a les temps, et dont la durée sera égale à celle de TÉglise, «puisque ceUe-ci lui a confié ses oracles sacrés, qui
« sont dans cette langue comme un dépôt! Enfin ils
« ôtaient à la langue latine sans scrupule, ses plus grands «privttéges et incontestés depuis seize siècles, pour les « conununiquér à une langue qui naît et qui meurt tous «les jours. C'est néanmoins ce qu'ils prétendent, mais « en vain, si la raison l'emporte, puisque cette langue ne « peut être fixée que par la décadence de la monarchie « française. »
Cette espèce de solidarité dans laquelle Santeul
126 J.-B. SANTEDU
embrasse ici la langue et la monarchie françaises ne donne-t-elle pas beaucoup à penser?
Dans le sein même de rÀcadémie française 5 il se trouva des Gâtons, comme les appelle Santeul , qui soutinrent la langue latine, et qui demandèrent aux partisans de l'autre langue quelque inscription française de leur façon, dont l'excellence ou la faiblesse devait être le meilleur allument.
Ils ne tardèrent pas à être satisfaits : Charpentier, à quelques années de là, fut chargé de composer des inscriptions pour les tableaux de la grande galerie de Versailles. Il les fit en français ; mais elles furent trouvées si mauvaises, qu'il fallut les changer et les remplacer par d'autres, également françaises il est vrai, que donnèrent Boileau et Racine.
On a remarqué que Boileau, averti pourtant par }e mérite du bon La Fontaine, avait oublié la fable dans rénumération qu'il a faite des différents genres de compositions poétiques* Il faut ajouter qu'il a également onns l'Inscription , qui aurait dû cependant lui revenir en mémoire, lorsqu'il dit :
L'épigramme, plus libre en sod tour plus borné, N*est souvent qu'un bon mot de deux rimes orné.
En effet, l'Inscription est une dépendance, mais une dépendance notable de Fépigramme; et elle était , du temps de Boileau plus que jamais , d'un usage assez répandu pour avoir le droit de devenir
Tobjet de quelques préceptes. Son silence vient-il de ce que rinscription était alors plus souvent latine ? Mais il y avait aussi de nombreux exemples d'inscriptions en vers français. Malherbe, entre autres, en avait donné. Boileau, de son côté, en a fait un bon nombre, soit pour des tombeaux, soit pour des portraits ; et Ton a droit de s'étonner qu'il n'ait pas réglementé ce genre, que lui-même a cultivé avec quelque plaisir. Il est même à regretter que la postérité ne trouve pas dans Y Art poétique une dixaine de vers qui consacre le souvenir du débat dont l'Inscription fut Tobjet dans son temps et sous ses yeux ; de même qu'il a manqué à ses contemporains de voir fixer, par un de ces poétiques arrêts auxquels il donnait tant d'autorité sur les esprits, l'incertitude où ils étaient sur la préférence à donner au latin ou au français pour les inscriptions, n a fallu qu'au commencement de ce siècle, un poète aujourd'hui presque ignoré, Ghaussard (1) , dans sa Poétique secondaire, qu'il avait d'abord intitulée d'une façon plus caractéristique Épitre sur quelques genres dont Boiteau n'a pas fait mention dans son Art poétique, suppléât au silence gardé sur le genre qui nous occupe ici. Et voici ce qu'il dit au sujet de l'Inscription :
(1) Voir VHisioire dé la Poésie française à l'époque wnpériale, par M. Bernard Jullien, tome II, page 46.
128 J.-B. SANTEDL.
L'utile Inscription, fille de Mnémosyne,
Des grands événements consacre Torigine ;
Sacrée, annonce un Dieu, console les tombeaux ;
Morale, avertit Thomme et des biens et des maux ;
Héroïque, aux exploits anime un grand courage.
Pourriez-vous hésiter sur le choix du langage?
Du latin plus concis la docte obscurité
Vaut-elle du français la vulgaire clarté?
Un grand sens ; peu de mots ; simple et vrai, que le style
Imprime au fond des cœurs un souvenir fertile.
Nous pensons qu'aujourd'hui tout le inonde est d'accord avec Ghaussardsur le choix de la langue; mais si l'on se rappelle à cet égard les hésitations de Golbert, qui crut devoir consulter l'Académie française ; si l'on tient compte du partage des opinions dans cette docte compagnie et dans l'Université; si l'on remarque le silence prudent de Y Art poétique, on reconnaîtra que^ du temps de Santeul; la question n'était pas aussi facile à résoudre.
Il ne faudrait cependant pas reprocher à Boileau d'une manière trop absolue son silence à cet égard. On trouve en effet à la fm de ses œuvres un Discours sur ie styU des Inscriptions, qu'il a accompz^é de la note suivante :
« M. Gharpentier^de T Académie française, ayant composé « des inscriptions pleines d^emphase qui forent mises par « ordre du Roi au bas des tableaux des victoires de ce prince « dans la grande galerie de Versailles par monsieur Le Brun»
« monsieur de Louvois, qui succéda à monsieur Golbert dans tt la charge de surintendant des bâtiments, fit entendre à « Sa Majesté que ces inscriptions déplaisaient fort à toat le « monde, et, pour lui montrer que c^était avec raison, me « pria de faire sur cela un mot d'écrit qu'il pût montrer au il roi. Ge que Je fis aussitôt. Sa Majesté lat cet écrit avec <f plaisir, et Tapprouva : de sorte que la saison l'appelant à « Fontainebleau^ il ordonna qu'en son absence on ôtftt toutes « ces pompeuses déclamations de M. Charpentier, et qu'on « mit les inscriptions simples qui y sont, que nous compo- « sâmes sur-le^hamp, monsieur Racine et moi, et qui fu- « rent approuvées de tout le monde. C'est cet écrit, fait à )a « prière de monsieur de Louvois, que je donne ici au pu^ «blic»
Les réflexions auxquelles se livre Boileau à ce sujet sont empreintes de ce bon sens qui était une de ses qualités dominantes; mais^ reléguée ainsi dans l'exiguïté et dans la prose de son Discours, rinscription se trouve en quelque sorte dégradée de poésie. D'aUleurs l'Inscription dont il parle ici est ceUe qui est uniquement destinée à figurer sous des tableaux , et les tableaux dont il s'agit « étant dans « l'appartement du roi, comme le remarque Boi- « leau,
u et ayant été faits par son oi-dre, c'est en quelque sorte le « roi lui-même qui parle à ceux qui viennent voir sa gloire. »
De plus , ces mêmes inscriptions ne sont pas mises là pour être lues par la foule et pour chercher
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à instruire et à moraliser^ comme le sont d'aatres inscriptions dont nous entendons parler. D'où il résulte qu'on a eu raison de chercher une grande simplicité dans la rédaction ^ et d'éviter sar-tout le faste et l'ostentation. Les suscriptions que Boileau et Racine composèrent presque sur-ie-champ (ce qui n'était pas bien difficile) pour la grande galerie de Versailles, se réduisent à des termes tels que ceux-ci : Le Passage du Rhin; — Le roi prend lui-même ia conduite de son royaume, et se doniie tout entier aux affaires, 1661 / l'œuvre du peintre et le lieu où elle était exposée ne comportaient sans doute pas autre chose ; mais, à notre point de vue , ce sont là des étiquettes, des écriteaux, des légendes; c'est tout ce qu'on voudra, hormis des inscriptions; et, tout en parlant fort judicieusement de ce qu'il fallait écrire au bas des tableaux du palais de Versailles, tout en posant d'excellentes règles pour une sorte particulière d'inscriptions, Boileau, là encore, fit défaut à l'Inscription considérée en général.
On lit aussi le paragraphe suivant dans le Discours sur le style des Inscriptions :
« 11 est vrai que la langue latine, dans sa simplicité, a une « noblesse et une énergie qu'il est difficile d'attraper dans * notre langue ; mais, si Ton n'y peut atteindre, il faut s'ef- « forcer d'en approcher, et tout au moins ne pas charger « nos inscriptions d'an verbiage et d'une enflure de paroles
a qui, étant fort mauvaise partout ailleurs, devient sur-tout « insupportable en ces endroits. »
Celte phrase^ qui consacrait tout à la fois la défaite des inscriptions françaises de Charpentier en particulier^ et l'abandon en principe des inscriptions latines en général, ménageait au moins la susceptibilité des latinistes, en même temps qu'elle traitait fort mal le coryphée de leurs adversaires.
Nous venons de dire que l'usage du latin dans les inscriptions n'était abandonné qu'en principe : en effets long-temps après le débat dont Santeul a fait le récit en 1676, à propos de ses inscriptions pour l'arsenal de Brest et pour la fontaine du port de cette ville, on recourut encore long-temps au latin pour des inscriptions à mettre sur des monuments publics.
Ainsi celle que le maréchal de La Feuillade fit graver sous les pieds de la statue qu'il érigea en 1686 à Louis XIV, était ainsi conçue : Yiro immortait, et chacune des faces du piédestal portait une inscription en vers latins de l'abbé Régnier Desmarets.
Le Scmtotiana rapporte à ce propos une anecdote dont nous allons copier textuellement le récit, parce que ce sera une nouvelle occasion de faire mieux connaître le caractère de Santeul :
« M. le maréchal de La Feuillade faisant travailler à la a statue du roi qui est à la place des Victoires, pria M. Tabbé
« Réguler» qui était de l'Acadénaie française» de fiiire des « inscriptions ponr mettre autour du piédestal de la statue ; « et lorsqu'elles furent faites, il envoya chercher Santeul « par un laquais, pour les lui faire voir. Santeul, offensé « que le maréchal de La FeuiUade ne lui avait pas envoyé « de carrosse, ne voulut point y aller, et dit au laquais : Mon o enfant, va-t'en dire à ton maître qu'il connaît mal son « monde, et qu'un homme comme moi ne va pas à pied. « Le laquais rendit réponse au maréchal, qui ne put s'em- « pêcher de rire de l'extravagance de Santeul. Il lui eno voya pourtant son carrosse, et il vint. D'abord que M. a de la FeuiUade vit Santeul , il lui dit : Vous faites bien le «renchéri pour venir jusqu'ici I — Cîomment, venir! ré- « pondit Santeul ; sachez que je ne vais chez personne, et « que ceux qui ont afiafre de moi me viennent trouver. — « Tu es donc bien grand seigneur? reprit le maréchaL — « Je ne sais si je le suis, ajouta Santeul, mais je sais Irien « que je suis le premier homme du monde dans mon carac- « tère. — A ces mots^ M. de La FeuiUade se mit à rire, et u Santeul lui répéta : — Oui, oui, je le suis, et un si grand « homme que vous ne m'iriez qu'à la ceinture ; vous ne se- « riez pas seulement digne de me porter la queue sur le « Parnasse. — Le maréchal de La FeuiUade rit encore plus « fort qu'auparavant, et ayant pris son sérieux, U lui dit « qu^ ne doutait point de la grandeur de son mérite, mais « qu'il s'agissait de juger des vers de l'abbé Régnier. Et les « lui ayant montrés, Santeul ne les eut pas lus, qu'il dit : — « Ce sont là des vers à renier! ajoutant qu'à moins d'être <f condamné à être pendu, on n'en pouvait faire de plus « mauvais. — Alors M. de La FeuiUade le pria de lui en «falre^ et U fit ceux-ci:
( Nous nous contenterions de mentionner tout à l'heure deux des cinq inscriptions^ en deux vers chacune^ que cite le Scmtoliana. )
a Le malheur voulut pour Santeul, continue le narrateur, « que ses vers ne furent pas approuvés : et le maréchal de « La Feuillade les ayant refusés, Santeul en fut si indigné, « qa*il le traita d'Ignorant et de fou en s'en allant. »
Nous avons promis de citer deux des inscriptions refusées à Santeul ; nous donnons la première ; le P. Bouhours^ plus compétent peut-être que le maréchal. Fa insérée dans son recueil de Pensées ingénieuses. La voici :
Gredere, Posteritas, si tam ardua facta récuses, Susplce, et h»c facient Principis ora fidem.
TRADUCTION
Crains-tu, Postérité, d'admettre tant de gloire) Contemple cette image, et tu pourras y croire^
La cinquième inscription était celle-ci :
Aspice quem faustis ambit Victoria pennis :
Hic pelàgo, liic terris, liic sibi Jura dedlt.
La Victoire, brillant emblème.
Sous son aile vient Tabriter :
C'est le liéros qui sut dompter L'Océan, la Terre, et lui-même.
Louis XIY n'eut pas la primeur de cette dernière flatterie; elle avait déjà été déflorée au profit de
134 J.-B. SANTEDL.
Henri lY par Grotius^ qui avait composé le quatrain suivant pour le portrait de ce prince :
Quantum aliis reges, hic tantùm regibus extat,
Et bello Victor, Victor et ipse su!
Hic ille Henricus, quo Gallia dante recepit
Fracta decus, mores barbara, pauper opes.
TRADUCTION
Henri, primant les rois autant qu'un roi nous prime. Vainqueur dans les combats, sut, prince magnanime, Sur lui-même obtenir des triomphes plus beaux. La France, heureux pays, prit de ses mains augustes, Flétrie, un noble éclat; barbare, des lois justes; Et pauvre, des trésors nouveaux.
En cherchant bien, on trouverait sans doute chez plus d'un poète antérieur quelque chose d'analogie au hic siéi jura dédit de Santeul et au victor et ipse sut de Grotius.
Cette cinquième inscription de Santeul, comme les quatre autres dont nous parlons id, ne fut pas employée ; mais la pensée, avec les termes mêmes du sihi jura dédit, a été transportée par lui dans plusieurs endroits de ses poésies, et notamment dans une autre inscription qui fut gravée au bas d'une statue équestre de Louis XIV; et la flatterie excessive, disons mieux , mensongère exprimée par ces mots nous rappelle quelques lignes de V Institution d*un Prince, par un sieur Duguet, disciple de Port- Royal, ouvrage publié dans les années moins heu-
reuses du grand règne (1710). Sous l'apparence de conseils donnés à un prince^ ce passage a bien l'air de faire allusion à quelques inscriptions de la force de celle qui nous occupe. Nous citons^ on jugera :
« Les inscriptions qu'on gravera sur le marbre ou sur •( l'airain seront condamnées par le prince, et changées par « son ordre, si elles ne sont simples et sincères. Cest un « mal plus grand de perpétuer la flatterie par des monu- « ments durables que de la souffrir dans des discours qui ne « laissent point de vestiges. C'est rendre le scandale comme « éternel, et apprendre à la postérité à mépriser la vérité, que de lui laisser de si mauvais exemples. Les hommes s'y « accoutument , mais l'indignation de Dieu ne passe point, « et une statue avec un titre insolent est une espèce d'idole « qui lui rend odieux le lieu où elle est érigée, et le peuple « qui n'en gémit pas (1). »
Nous pourrions citer une foule d'autres exemples d'inscriptions latines employées pour des monuments publics et des médailles long-temps après l'exclusion officielle de la langue d'Horace; et nous en trouverions non-seulement en plein dix-huitième siècle 5 mais plus près de nous encore; ce qui nous exposerait à rappeler des choses que peu de personnes ignorent Dans cette Étude sur l'Inscription latine^ nous devions constater la durée de son maintien , même après le triomphe définitif du
(1) Nous empruntons cette citation au Cours de Littéral ture de La Harpe.
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français; mais nous en avons dit assez sur ce point ^ Au reste^ si l'on songe qu'à lui seul^ tant pour les fontaines^ statues et autres monuments de Paris; que pour les trophées^ cascades, serres, fontaines, orangerie, statues, labyrinthe et autres ornements des jardins de Chantilly, demeure des Gondés; que pour le château de Glagny, maison de plaisance du duc du Maine ; que pour l'arsenal et la fontaine du port, à Brest ; que pour les tombeaux d'un grand nombre de personnages de distinction, Santeul produisit plus de cent petites pièces qui toutes furent accueillies avec faveur ; et si l'on ajoute à tout cela les opuscules du même genre que multiplièrent des poètes latins ses contemporains, tels que Commire, Ménage, La Rue, du Périer, Rollin, Régnier des Marets et une foule d'autres, on pourra se faire une idée de la vogue dont jouissait alors l'Inscription latine.
Santeul sur-tout était le grand pourvoyeur d'épitaphes. Il n'y avait peut-être pas un mort de quelque distinction à qui on eût cru rendre complètement les derniers honneurs si sa tombe n'eût été décorée de quelques vers latins du poète à la mode. Il fallait seulement, si l'on voulait être servi, ne point payer à l'avance, car cette précaution ne servait qu'à faire perdre la mémoire à Santeul Un des traits de ce caractère plein de contrastes fut une cupidité qui n'avait d'égale que la prodigalité avec
laquelle il jetait aux pauvres un argent acquis par ces moyens peu scrupuleux qui sembleraient ne devoir être que des inspirations de l'avarice.
La vogue dont jouissait Santeul était si près de l'engouement^ que ce poète vit jusqu'à un comédien venir lui demander des vers latins pour mettre au bas de son portrait
Ici se présente un& anecdote que nous ne négligerons pas^ car elle est aussi caractéristique que la précédente. Nous n'avons rien de mieux à faire^ cette fois aussi, que de transcrire le récit du San-taiiana^
« Arlequin Dominique ayant fait faire son portrait, voulut « avoir des vers latins pour mettre au bas. Il savait que « Santeul passait pour le poète qui en faisait le mieux : il fut « le voir en habit ordinaire^ et comme il en fut mal reçu, a car Santeul tenant la porte de sa chambre entr'ouverte, lui « fit brusquement et coup sur coup cent questions Tune « après Tautre, savoir qui il était, pourquoi il venait, sMl « avait quelque chose à lui dire, comment il le connaissait, « de quelle part il venait, et où il Tavait vu; et tout cela « sans attendre une réponse : après quoi il lui ferma la «porte.
« Dominique, surpris, ne se rebuta point. U concerta en « lui-même comment il viendrait à bout d'un homme si <t brusque, et ayant imaginé ce qu'il pourrait foire, il se re- « tira, résolu d'y revenir dans son habit de théâtre. En effet, « quelques jours après, s'étant mis en chaise avec son habit « de théâtre, sa sangle, son épée de bois, son petit chapeau
138 J.-B. SANTEDL.
ce et son manteau rouge par-dessus qui le couvrait, il fuf « heurter à la porte de Santeul, quoiqu'elle fûl entr'ouverte. « — Qui est là? cria Santeul, qui composaiL Dominique ne « répondant rien, mais continuant de frapper de la même if manière, Santeul, qui avait demandé cinq ou six fois qui « est là? et qui avait même dit: entrez! importuné par le « même bruit et ne voulant pas se lever de son siège, dit en « colère : — Oh ! qfiand tu serais le diable, entre si tu veux! « — Dominique ayant pris la balle au bond, jeta son mante teau en arrière, prit son masque, mit son chapeau et enn tra brusquement. Santeul, surpris, tendit les bras, ouvrit « de grands yeux et se tint immobile quelque temps, bonche béante, sans pouvoir rien dire, croyant effectivement (f que ce fût le diable. Dominique étant resté assez long- (( temps dans une posture qui répondait à Tétonnement de « notre poète, en changea, et commença de courir d*un bout « de la chambre à l'autre, en faisant mille postures. Santeul, <i revenu de sa surprise, se leva et fit les mêmes tours dans « sa chambre. Dominique, croyant que le jeu lui plaisait, « tira son épée de bois, et allongeant et raccourcissant le «bras, lui donnait de petites' tapes, tantôt sur les doigts, <c tantôt sur les joues, tantôt sur les épaules. Santeul, irrité, <c lui tendait de temps en temps des coups de poing» que (i l'autre savait esquiver fort adroitement. Ensuite Arlequin, « détachant sa sangle, et Santeul prenant son aumusse, ils tt se firent sauter l'un l'autre jusqu'à ce que celui-ci, com- « mençant à se lasser de cette comédie, lui dit : — Mais ^( quand tu serais le diable, si faut-il que je sache qui tu es. « — Qui je suis? répondit Dominique. — Oui, répliqua le « poète. — Je suis, continua Dominique, le Santeul de la « comédie italienne. — Oh I pardi, si cela est, reprit Santeul,
ËTDDE TROISIÈME. 1.
a je suis rArleqnin de Saint-Victor. — Domloique leva »
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162 J.-B. SANTEDL.
ses fréquentations ni de ses correspondances. La notoriété de ses visites annuelles à Port-Royal ne l'avait pas empêché de dire dans une de ses pièces de vers^ en parlant de la maison professe des Jésuites :
Hanc ego praetulerim sedem longé omnibus unam Floret ubi pietas.
« Je préférerais à toute autre cette maison où la piété est « florissante. »
Il était , mais sans ostentation et sans calcul 5 sur le même pied de neutralité où Boileau Despréaux affectait de se montrer^ dans sa correspondance, à l'égard des Jésuites et des Jansénistes.
Tout ce que Santeul avait pu écrire à la louange de l'un des deux partis n'avait jamais alarmé l'autre, et il n'avait jamais perdu l'amitié de personne. Chacun paraissait ne considérer ses belles assurances que conmie de ces hyperboles à l'usage des poètes qui ne doivent point tirer à conséquence.
Il n'en fut malheureusement pas de même à l'égard de l'inscription pour le cœur d'Arnauld.
La susceptibilité des RR. PP. fut éveillée par les attaques'malveiUantes de La Femas et de Faydit, et le P. Jouvency, se portant l'organe de sa compagnie^ écrivit à Santeulia lettre suivante :
« On m'a dit que vous aviez fait une épigramme à la • louange de M. Aroauld. Je vous ai défendu autant que
« j*ai pu. J'ai dit qu'il n'y avait pas d'apparence que M. de u Santeul, sachant bien que M. Arnauld est mort chef d'un « parti déclaré contre l'Église, étant lui-même ecclésiasti- « que et d'un ordre dont la doctrine a toujours été sans re- « proche, eût voulu louer et préconiser un hérésiarque re- (( connu par l'Église et par la France comme tel ; et que si (( le roi savait cela, il y aurait autre chose à craindre pour u l'auteur de l'éloge. Gomme je disais bien des choses là- « dessus, on m'a montré votre nom à la tête de cette épi- (( gramme. Je vous avoue que c'a été pour moi un coup de « foudre. On a ajouté que vous deviez passer pour un ex- « communié avec qui on ne pouvait avoir en conscience « aucun commerce, si vous ne rétractiez publiquement vo- (( tre épigramme. J'attends cela de votre piété.