‹ Santolius VictorinusChapitre 4 sur 64 · JOUVENCY · texte numérisé non relu

JOUVENCY

La menace des griffes qui se dessinaient sous le velouté de ces paroles affectueuses n'échappa point à la pénétration de Santeul. Le Yictorin voyait bien que, pour obtenir une rétractation en forme, on évoquait le double spectre de la di^râce royale et de l'anathème ecclésiastique. Mais un autre spectre non moins menaçant se dressait à rencontre des deux autres : c'était celui de la réprobation universelle.

Le poète crut avoir trouvé le moyen de passer entre les deux écueils en allant sur-le-champ désavouer ses vers entre les mains du P. Jouvency. Le révérend père ne se laissa pas prendre à cette célérité : il voulait un désaveu écrit ; et il adressa au

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pauvre Santeul une nouvelle missive qui le pressait en ces termes de s'exécuter franchement :

« Quod Epigramma illud abjures, vehementer lastor. Vea ram necesse est ut contrario scripto id praestes publice, « ac labem inustam nomini tuo deleas. Hoc à te probi omnes « et amici tui expectant : id si feceris à me laudem quam <( mereris, et responsum expecta : maturato est opus. Vett reor ne qiiid ex lllo Epigrammate graviorls mali tibi nec « opinanti accidat. Non frustra loquor.

TRADUCTION

Reproduite par le Santoliancu

(( Tai bien de la joie de voir que vous ayez pris le parti de « désavouer; mais il faut que vous rendiez ce désaveu pu- « blic par un écrit contraire, si vous voulez entièrement ré- « tablir votre réputation. Tous vos amis et tous les gens de « bien attendent de vous cette démarche. Si vous la faites, « comptez que je ne manquerai pas de vous faire la réponse « que vous souhaitez, et de vous donner les louanges que « vous aurez méritées. Au reste il n'y a point de temps à « perdre. J'appréhende pour vous les suites de cette épi- « gramme, qui seront d'autant plus fâcheuses, que vous « vous y attendez le moins. Je ne vous dis pas ceci en Tair. »

Cette lettre et une autre non moins pressante troublèrent singulièrement Santeul. n désirait vivement apaiser le P. Jouvency ; mais il lui répugnait tout autant d'écrire contre M. Amauld. Le cri de sa conscience, le soin de son honneur, son respect pour ses vrais amis, tout s'y opposait U crut trancher la

difiSculté en adressant au P. Jouvency une épître de quatre-vingt-six vers latins dans laquelle il désavouait, non plus répigramme^ mais les malignes interprétations dont elle était Tobjet II prenait le ciel et la terre à témoin de la pureté de ses intentions; il épuisait toutes les formules propres à affirmer qu'il n'avait jamais eu dessein de parler contre les Jésuites, n se confondait en éloges : dans la malencontreuse épitaphe il avait ^ au grand scandale des Jésuites, appelé M. Àrnauld veri defensor; son épître appela la célèbre compagnie de Jésus veri sanctissima custos. Soit; mais l'éloge des Jésuites ne détruisait pas l'éloge d'Amauld. Santeul accusait de démence et de méchanceté ceux qui avaient fait courir l'épitaphe sous son nom ; mais l'épitaphe, il ne la désavouait pas nettement

On ne se contenta pas encore de ce que l'on ne considérait que comme un nouveau tour de souplesse. Santeul en fut pour son encens brûlé en pure perte. Il fut appelé homme double et de mauvaise foi ; qui pis est, il se vit en butte à une foule d'épigrammes décochées par les jeunes Jésuites du collège qu'il appelle quelque part pui?esjesuitica sagittaria. Le P. Jouvency l'avertit qu'on le regardait comme le fauteur, le protecteur et la trompette de l'hérésie ; et que les ennemis dont il faisait triompher Arnauld étaient, aux yeux de tous, le roi, le pape, la Sorbonne, etc. Bien plus, on lui

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envoya de province, sous le titre ironique de Santoiius vindicatuê, une satire latine que le P. Du Cerceau traduisit en vers français, et qui devint alors le Santtul vengé.

De leur côté les Jansénistes appelaient lâcheté ce que les Jésuites appelaient duplicité. Ils ne se firent pas faute non plus d'épigrammes, et publièrent entre autres une pièce française en vers burlesques où ils le traitaient avec moins de ménagements que n'avaient fait les Jésuites.

Cependant le Santeul vengé, publié en deux langues, était ce qui préoccupait le plus SanteuL U était toujours dans des transes mortelles, et écrivait à tous les Jésuites de sa connaissance pour leur demander quartier. S'il rencontrait dans la rue quelque disciple dlgnace, il Tabordait brusquement, entamait la conversation sans préambule, et reconduisait son nouveau compagnon d'un bout de Partis jusqu'au collège, attirant l'attention des passants par les gestes et les éclats de voix dont il brodait ses doléances. Sa victime fût-elle le frère cuisinier des Jésuites, rien ne lui servait de n'entendre pas le latin ; Santeul ne lui récitait pas moins quelquesuns de ses derniers vers, appuyant sur le veri sanctissima custos, et s'écriant : « Eh bien ! mon- « sieur, cela ne dit-il pas suffisamment que les Jan- « sénistes ont tort, et que les Lettres Pravinciates a de Rf . Pascal ne sont que des impostures? v

Il alla voir le P. Bourdaloue^ qui se moqua de lui^ et lui dit qu'il faisait comme le sacristain^ qui change les parements de F autel suivant les fêtes.

Cependant Santeul^ calculant que huit cents livres de rente valaient encore mieux que Tamitié des Jansénistes^ avoua

« qu'il était Fauteur de Tépitaphe, mais qu'il l'avait faite « malgré lui et à contre-cœur ; qu'elle lui avait été extor> « quée par une dame voisine de Port-Royal, et une dame ' « d'une naissance et d'une beauté à ne lui rien refuser. J'ai « nié d'abord l'épitaphe, ajoutait-il, pour les mauvais sens « qu'on y donnait ; mais dans l'examen de ma conscience «j'ai cru devoir à mon innocence l'aveu que je fais. Je ne « suis point du parti de M. Arnauld, je suis tout Jésuite ; il a n'y a que la robe qui me manque. Ces vers me sont échap- (c pés par l'importunité d'une femme. C'est une dévote qui « me les a demandés ; comment la refuser ? Elle m'aurait « étranglé. Une femme I quel moyen? Je ne saurais rien leur « refuser, et je ferais l'éloge des cornes du Diable si elles « me le demandaient : Laudarem comua Diaboli rogatus. »

n entra en correspondance avec le P. de La Chaise et avec d'autres encore^ à qui il assurait que le Hoste triumphato s'appliquait non pas aux Jésuites^ qui^ au contraire^ avaient battu M. Arnauld « à dos et à ventre » ; mais qu'il avait en vue uniquement les ministres Claude et Jurieu.

Ainsi allait Santeul se défendant, lui et sa pension^ mais, il faut bien le dire, se défendant sans

dignité^ sans bonne foi. Plein du désir d'apaiser les Jésuites sans rompre avec les Jansénistes de Port- Royal^ il allait des uns aux autres^ interprétant les termes de son épitaphe par des explications ambiguës^ les termes de ses explications par des commentaires captieux^ se faisant auprès de ceux de chaque parti un mérite du ressentiment de leurs adversaires.

C'est ainsi que, plus tard, on vit Boileau, dont nous parlions tout à l'heure, forcé par la crainte que lui inspirait l'intolérance des Jésuites, de se déclarer tnotinO'janséniste, et de dire que, s'étant couché quelquefois janséniste, il était tout étonné de se réveiller moliniste approchant du pélagien. Qui faut-il plaindre, qui faut-il blâmer dans tout cela? Le plus sûr est de s'écrier avec le même poète : Oh! que ies hommes sont fous (1) /

Au reste les ennemis des Jansénistes ne mettaient pas plus de générosité dans leurs attaques contre Santeul, que le moine de Saint-Victor ne mettait de franchise dans sa défense. Lettres, diatribes, pièces de vers, épigrammes, une avalanche d'écrits plus ou moins imprégnés de fiel, plus ou moins farcis de mensonges et d'injures, était jetée sur un seul homme, sur un moine sans méchanceté, sans im-

(1) Lettres de Boileau à Brossette, 7 novembre et 7 décembre 17Q3.

ÉTUDE QUATMÈME. 169

portance et sans appui. Au Sanieul vengé ( San- Touus viNDiCATUs) du P. Du Cerccau succédait le Bâiiion deSanteui (Linguarium) du P. Gommire; puis le Santeui pendu (Samtouus pendens); Roilin lui-même^ le grave^ le bon Rollin^ ne craignit pas de déroger à son caractère conciliant et pacifique en composant le i5anteti^ p^m^ent (Santouus POENITENS). Il est vrai que le savant recteur frappait également sur Santeui et sur les Jésuites, et donnait de magnifiques éloges à la mémoire d'Arnauld. Racine aussi fut impliqué dans cette bagarre littéraire. Le Santolius pcùnitens fut^ quelques jours après son apparition, traduit en vers français; cette traduction fut attribuée à l'auteur ûiAthaiie, et les frères Barbou, dans leur édition de Santeui de 1729, imprimèrent encore cette imputation. Cependant Racine, dans une lettre qu'il écrivait à Boileau le k avril 1696, se plaignait que les Jésuites lui eussent déclaré la guerre, et parlant d'un régent de troisième de cette compagnie qui ràvait amèrement critiqué dans une harangue, il disait:

(I Vraisemblablement ce lM)n régent est du nombre de « ceux qui m'ont très faussement attribué la traduction du « Santolius pceniiens; et 11 s'est cru engagé d'honneur à me « rendre Injures pour injures. Si j'étais capable de lui vouloir « quelque mal et de me réjouir de la forte réprimande que « le P. Bouhours dit qu'on lui a faite, ce serait sans doute

« pour m'avoir soupçonné d'être Tauteur d'an pareil ou- « vrage. »

On sut plus tard que cette traduction était d'un sieur Boivin^ a qui fut si charmé de cette méprise, « dit Louis Racine, qu'il adressa à mon père une « petite pièce de vers fort ingénieuse , par laquelle « ille priait de laisser quelque temps le public dans « Terreur (1). » Il y eut aussi une autre traduction en vers, du même abbé Faydit, dont nous avons déjà parlé.

Gomme toutes choses doivent prendre iin, ce démêlé eut la sienne. Toute cette guerre de plume, guerre frivole mais animée, dans laquelle une épitaphe d'une demi-douzaine de vers servait de thème à des volumes de lettres, de satires, d'épigrammes, de commentaires, fait du moins connaître avec quoi Ton amusait alors Tesprit public ; et l'importance donnée par les Jésuites à cette même épitaphe, et leur insistance à en demander la rétractation, témoignent aussi de l'importance dont la poésie latine était alors en possession.

Cependant Fépitaphe d'Amauld est encore aujourd'hui en butte à une guerre posthume , grâce à une reprise d'hostilités dirigée par le révérend dom Guéranger, dans ses Institutions liturgiques, dont nous avons eu déjà occasion de parler.

(1) Mémoires sur la Vie de Jean Racine,

Dans la lutte à laquelle ce savant DomiMcain se livre contre les Bréviaires qui ont recueilli les Hymnes de Santeul^ l'épitaphe composée par le Yictorin pour le cœur d'Arnauld est un de ses principaux griefs.

« Non content, dit-il en parlant de Santeul, non content a d'avoir fourni pour le portrait de ce coryphée du Jansé- « nisme des vers où sa doctrine est louée avec emphase, il « osa composer cette inscription pour le monument destiné « par les religieuses de Port-Royal à recevoir le cœur de « leur Athanase. »

Là-dessus dom Guéranger cite les quatre premiers vers de l'épitaphe que nous avons déjà reproduite ; et il souligne non-seulement toutes les expressions incriminées dans le temps par les Jésuites, mais le sanctas œdes du premier vers et le Porta piacido du troisième, deux expressions qui sont à l'honneur de la maison de Port-Royal-des-Champs; et il ajoute :

« Quel catholique aurait jamais appelé Amauld le défen- « seur de la vérité y Y arbitre de l'équité? Quel est ce triom- « phe dont parle le poète ? Cet ennemi terrassé, serait-ce le « siège apostolique qui tant de fois a fulminé contre ses « écrits incendiaires? Cette sainte demeure, ce Porttran- « quille, celte terre sacrée, c'est le Port-Royal, c'est la den meure de ces filles rebelles, plus orgueilleuses peut-être « que les philosophes chrétiens qui se sont donné rendez- « vous à l'ombre des murs de leur monastère. En faut-il

tt davantage aux yeux d'une foi vraiment catholique pour « signaler Santeul comme fauteur des hérétiques? »

Nous avons reproduit antérieurement le texte de l'épitaphe à propos de laquelle dom Guéranger renouvelle avec plus d'amertume^ après plus d'un siècle et demi , les attaques dont Santeul fut l'objet de la part des Jésuites ses contemporains; mais puisque le révérend abbé de Solesmes vient aussi de reprocher à notre poète les vers que celui-ci fournit d'un autre côté pour le portrait de M. Arnauld^ il ne sera pas hors de propos qu'on retrouve ici ce quatrain. Le voici :

Fer quem Relligio stetit inconcussa, Fidesque Magnanima, et Pietas, et constans régula Yeri Contemplare Virum : se totam agnoscit in Illo, Rugis pulchra suis, Patrum rediviva vetustas.

TRADUCTION

La Foi, la Vérité, qu'il rend inaltérables, Trouvent dans ce Vieillard leur plus solide appui; Et la Religion aime à revoir en lui Des Pères d'autrefois les rides vénérables.

Puisque nous y sommes^ consignons encore ici^ avec l'agrément de dom Guéranger, cette épitaphe, q[ui résume si brièvement toute l'histoire d'une vie bien agitée^ et dignement récompensée^ si l'esprit de charité qui anime sans doute le révérend abbé de Solesmes lui permet d'y souscrire :

P ij-l -» . «l&^i v - .. r^. t^^^JBJSSS^

ÊPITAPHE

SDR LE CORPS DE M. ARNADLD.

Hic jacet Arnaldus, lucem cui Gallia; portum Flandria, Roma fidem, prxbuit astra Deus.

TRADUCTION

Arnauld repose enfin sous ce marbre immobile.

De la France 11 reçut le jour; De Rome il eut la foi, de la Flandre un asile.

De Dieu le céleste séjour.

Nos Études sur Santeul étaient à peine achevées quand nous avons appris que la guerre commencée vers iSUi contre les Hymnes de ce poète^ et cela sans beaucoup de retentissement littéraire jusqu'à ce jour, était parvenue à expulser du Bréviaire rhymnographe de Saint- Victor, ou plutôt avait eu pour résultat d'opérer la restauration du Bréviaire romain désormais substitué à nos Bréviaires gallicans.

Le livre du révérend abbé de Solesmes a été, à notre connaissance du moins, le principal organe de la polémique dirigée contre Santeul et contre la liturgie à l'établissement de laquelle le Yictorin avait pris part (1); ce livre a pour titre : Institutions liturgiques a nous l'avons déjà dit; il ne nous appartient pas d'en apprécier la portée, ni de nous

(1) Voir notre Étude deuxième, page 82 à la note.

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faire juge de ses tendances et de ses effets; nous serions même tentée si nous n'étions retenu par le respect que nous voulons garder pour les sentiments religieux qu'on intéresse dans ces débats accessoires 5 de dire comme ce pénitent à qui son directeur demandait s'il était janséniste ou moliniste^ et qui lui répondit : « Non, mon père, je suis ébé- « niste )) ; mais, au point de vue purement poétique, les hymnes de Santeul constituaient un monument dojit on vient de faire une ruine; leur exclusion de la liturgie est un événement littéraire dont nous devions au moins faire la simple, mention, comme complément de nos Études sur le poète de Saint- Victor.

FIN DE l'ÉTDDE quatrième.

ÉTUDE CINQUrÈME.

ÉTUDE CINaVIÈHE.

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