DE L*EHPLOI DE LA FABLE DANS LA POÉSIE
£n nous livrant à ces Études sur le poète Santeul^ nous trouvons débattue dans son œuvre une ques-^ tion que, toute tranchée à son désavantage qu'elle soit aujourd'hui, car il s'agit de l'usage de la Fable dans la poésie, nous ne croyons pas moins digne de nous occuper.
Ce fut du sein même de sa famille que Santeul vit partir les premières protestations contre les emprunts que sa poésie faisait à la Fable. Un de ses frères, Claude Santeul, cultivait comme lui, et avec quelque succès, la poésie latine ; il faisait aussi fort agréablement des vers français. Ce Claude, plus heureux que son frère le Yictorin, a du moins trouvé grâce devant la sévère orthodoxie de dom Guéranger, qui parle de lui en ces termes dans ses Insti^ tutions liturgiques (tome II, pages 150, 151) :
« Claude Santeal, du séminaire de Saint*Magloire, d'où « lui vient le surnom de Maglorianus, est pareillement au-*
u teur de plasiears hymnes du Bréviaire de Paris qui l*ein- « portent sur celles de son frère le Victorin par l'onction et H la simplicité. U est inutile de les indiquer ici. Il paraît que « rhymnographie était innée dans cette famille, car on « trouve encore un Claude Santeul, parent des deux pren miers, marchand et échevin de Paris, qui a publié aussi « un recueil d'Hymnes (Paris, 1723, in-8.") (1). »
Les travaux du moine de Saint-Victor étaient, même dans ses compositions profanes, tout-à-fait irréprochables sous le rapport de la morale ; son frère Claude le reconnaissait ; mais tout en lui rendant ce bon témoignage, il lui reprochait d'employer des noms de divinités fabuleuses et des souvenirs du paganisme dans tout ce qui était en dehors de ses chants religieux. Il lui conseillait même ou de renoncer à son talent poétique, ou de consacrer uniquement à la gloire de Dieu et de l'Église ce talent dont sa profession de chanoine ne lui permettait pas de faire un autre usage. Pourquoi, lui disait-il, pourquoi avoir recours à la Fable, au mensonge, quand on ne veut dire que la vérité? Croyez-vous donc que les hommes ne sauraient trouver belles les inscriptions d'une fontaine et d'un bois si une naïade
(1) Il y a eu deux Claude de Santeul échevins de Paris, Tun en 1655, c'était le père de notre poète ; l'autre en 1701. Ce dernier doit être l'hymnographe de 1723. Le Santoliana mentionne encore un frère du Victorin, Charles Santeul, dont les poésies latines n'étaient pas sans mérite.
OU des nymphes ne sont cachées dessous? Pourquoi cette perpétuelle intervention des femmes dans les fictions poétiques? Les femmes I ne font-elles pas déjà assez de mal partout où elles sont naturellement?
Notons bien^ pour l'édification de nos lectrices, si nous en avons, que c'est Claude Santeul qui parlait ainsi, et que nous ne sommes pas tout-à-fait de son avis sur son dernier pointi
Santeul le Yictorin avait, fort jeune encore, débuté dans la carrière poétique par la composition d'une pièce de vers latins dans laquelle, sous ce titre La Buiit (Bulla), il décrivait une métamorphose dont l'argument était ainsi conçu : L'Amour recueille dans une urne les larmes de Phyllis, et, selon l'habitude des enfants, car l'Amour en est un, il souffle dans un chalumeau et fait de ces larmes une bulle semblable à celles qu'on nomme vulgairement bulles de savon. Puis il se réjouit de son propre ouvrage, et change en astre cette bulle qu'il fait emporter au ciel par le souffle des zéphyres, pendant qu'Iris, mère des couleurs, la fait briller de diverses nuances.
Jean-Baptiste Santeul, lorsqu'il composa cette Métamorphose, faisait encore sa Rhétorique au collège Louis-le-Grand, sous le P. Gossart, qui dèslors tira l'horoscope de son élève, lui prédit de grands succès, et lui commença une réputation en
répandant la Buiie parmi les gens de lettres. Claude Santeul n'avait pas été le dernier à applaudir son frère; et quand celui-ci le vit venir lui reprocher l'usage des fictions mythologiques, il ne manqua pas de rappeler le quatrain suivant , que Claude luimême avait composé à la louange de la Buiie :
Greditur auranim soboles popularibus auris, Ludicra pervolitat pompa per ora virûm.
At fragilis moto disrumpitur aëre BuUa ; .
Carminibus lepidis vincta, superstes erit
Fille des vents, au vent des faveurs populaires Ta Bulle se confie, et se fait approuver; L'air faiblement ému peut la faire crever, Mais tes vers pour toujours lui seront tutélaires.
Claude répondit qu'à la rigueur on avait pu passer à un écolier ces fabuleuses frivolités, que la gravité de sa profes^on religieuse devait désormais lui interdire, n ajouta qu'au surplus la poésie pouvait plaire sans le secours de la Fable, et que, quand une pièce de vers n'était pas goûtée des lecteurs, c'était ou par la faute du poète qui n'avait pas assez d'élévation, ou par un effet de la corruption des hommes qui avaient encore quelque attachement aux erreurs du paganisme.
Jean-Baptiste soutint l'opinion contraire : il dit que la Fable faisait tout le merveilleux des anciens.
et que sans elle un poète moderne ne pouvait être poète qu'à demi.
On s'échauffa de part et d'autre. Claude proposa un pari. L'enjeu était de trente pistoles ; les juges devaient être messieurs de T Académie française; le prix serait remporté par celui des deux frères qui aurait fait la meilleure pièce de vers^ Claude pour attaquer la Fable, Jean-Baptiste pour la défendre. Le champion de la Mythologie pouvait lui emprunter des armes; son antagoniste renonçait formellement à lui demander aucun secours. C'était là la principale loi du combat
Le Yictorin accepta le défi, et les deux frères, devenus rivaux, se mirent à l'ceuvre, chacun de son côté.
Claude composa une élégie In vcmm Poëtarum Fabulas, où il cherchait à prouver que l'on doit abandonner les fictions mythologiques, premièrement parce qu'elles sont surannées ; en second lieu parce qu'elles sont contraires à l'esprit chrétien; enfin parce que la nature offre aux ébats du poète une carrière assez vaste sans qu'il ait besoin de recourir à la Fable.
Cet adversaire de la m3rthologie évoquait tour à tour les dieux du paganisme, mais pour leur dire à chacun leur fait et les raisons pour lesquelles il ne voulait plus de leur intervention ; Jean-Baptiste, de son côté, dans sa composition Pro Defensione Fa-
182 J.-B. SANTEDL.
huiarum, faisait apparaître également les divinités fabuleuses^ mais en les parant de tous leurs atours, et en faisant valoir autant qu'il le pouvait le secours qu'elles apportent à la poésie.
Gomme s'il eût reconnu lui-même la faiblesse de la cause qu'il embrassait^ notre poète fit imprimer en lettres majuscules à la fin de sa pièce une protestation en latin^ dont voici le sens :
« De peur qu'on ne m'impute à impiété les em- « prunts faits pour les vers d'un chrétien aux su- « perstitions de l'antiquité, je veux, candide lecteur, a ne pas vous laisser ignorer que je n'ai prétendu « ici qu'exercer ma plume afin de me rendre plus « liabile à écrire sur des sujets qui regardent notre <( religion. »
Cette sorte d'aveu n'était pas faite pour relever la Fable aux yeux de ses juges, et donnait en quelque sorte raison d'avance à l'Académie française, qui décerna la palme à Claude Santeul, l'antagoniste de la Fable.
Nous ne voulons pas infirmer pour cette fois le jugement porté par les Quarante ; mais Santeul le Yictorin aurait bien pu, pour son propre compte, s'écrier :
Victrix causa diis placuit, sed victa Gatonl.
En effet, s'il eut contre lui la majorité du docte aréopage , il avait dans la minorité un académicien
dont le nom seul pouvait peser pour beaucoup dans la balance. Ce nom^ c'était celui de Pierre Corneille. JLe^rand tragique voulut rompre une lance en faveur de la question débattue^ et sous le titre de Défense des Fahles dans ia Poésie, il fit, non pas une traduction de Félégie de Santeul, comme Santeul Ta écrit lui-même , mais une imitation en vers français.
De peur d'exagérer l'étendue de cette Étude, nous nous abstiendrons de rien citer de l'œuvre latine de Jean-Baptiste, et nous laisserons plus de place à celle de Claude, qui doit avoir ici la préférence pour la citation, comme elle l'eut devant l'Académie française. Ce sera d'ailleurs un nouveau spécimen, pris dans la même famille, de la poésie Isttine sous Louis XIV.
Le lauréat Claude Santeul, qui s'était targué de faire mieux que son frère sans emprunter aucun secours à la Fable, ne remplit pas, il nous semble, cet engagement; car dans la plus grande partie de sa composition il traduit la Fable devant ses juges pour la mettre en opposition avec les vérités du christianisme ; et tout en la faisant ainsi comparaître , il la rend si séduisante que si elle a été condamnée, c'est peut-être parce que l'aréopage a pris le change et a donné à la poésie religieuse, ou plutôt au poète qui prouvait les mérites de la Fable en cherchant à les nier, une palme que lui arrachaient.
en partie du moins^ les séductions de la condamnée. Yoici^ par exemple^ comment il parle de différents personnages mythologiques :
Molle quis !n truncum, nisi trunco durior ipso,
Yirginis iuimerits vertere -corpus amet?
Phœbus amat, Phœbum virgo deludlt amaDtem, ^
Et fugit, et supplex à pâtre posdt opem.
Mollia corticibus durantur membra puellae.
Hoc pretium, Daphne, virginitatis habes!
Callidus in pluvium descendit Juppiter aurum ;
Scilicet illa décent splendida furta Jovem !
Quis ferat, emoto quando mit aequore puppes
Una Jovis conjux, et Jovis una soror ?
Gui Mars non moveat risum deprensus adulter,
Nudaque, qualis erat, compede yincta Venus ?
O Divos, impunè quibus peccare potestas !
Non aliâ dominos se ratione probant.
Relliquias veterum infâmes, haec monstra, PoCUe,
Intempestivis ne revocate jocis. ,
Si Christo nascente silent oracula, quid vos
Ereptos alio reddidit ore sonos ?
Usquè adeonè levis vos Fabula pascit inanes?
^ Vos inopes rerum Fabula ditat inops.
O utinam prisci remearent lucls in auras I
Ridèrent ipsos, quos coluére, Deos.
Nous craignons bien d'avoir détruit tout le charme de cette composition en la faisant passer dans notre langue :
En un tronc dur et vil quelle ame encore plus dure Changerait sans remords la vierge tendre et pure ? Phœbus aime : Daphné, rebelle à ses discours.