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ÉTUDE CINQQIÈME. 185

S'enfuit, et va d'un père implorer le secours; Et l'écorce d'un arbre est l'unique refuge Que donne à sa pudeur et ce père et ce juge ! En une averse d'or tombé che? les mortels, Jupiter, dieu larron, mérite nos autels !

Pour Junon, sans pudeur la femme de son frère, ,La mer à des vaisseaux fait sentir sa colère ! Et sans la bafouer l'on parle de Gypris Se montrant nue à Mars entre ses bras surpris! Pécher impunément! c'est à ce droit du maître Que dans les vers un dieu se fera reconnaître ! Reliques du passé, que ces traits infamants.

Poètes, soient exclus de vos amusements.

, Si le Christ en naissant fit taire les oracles. Est-ce vous qui pour eux ferez d'autres miracles? D'un frivole aliment sachez vous affranchir Et de ces pauvretés ne plus vous enrichir.

Si les peuples anciens revenaient en ce monde, Qu'ils riraient aujourd'hui de leur Olympe immonde!

Vers la fin de son œuvre, le poète nous parait rentrer plus franchement dans les conditions de son programme, et nous y puiserons deux passages qui, à notre avis, méritent les honneurs de la citation. Voici le premier.

Externos vultus nudis aflOngere rébus

Nil dubitem, atque aptis res animare modis.

Bella cano ; veniat piceâ Discordiâ txdâ.

Non bellatores ducat in arma deos.

Aptentur penns ventis, Fam^que ora centum,

Gentum urbes totidem personet illa tubis.

Exultent laeto montes et flumina plausu,

Inter saxa mihi garriat unda loquax.

186 J.-B. SANTEDL.

Et gemment yites, et pratis rideat herba ;

Quasque aether hausit terra reposcat aquas ; Non unâ rerum splendescit imagine carmeq,

Sxpè amblt proprio nomina mota loco.

Parclùs illa quidem frenenda licentia vatwn ;

AflTectant aura lil)eriore frui.

Hanc sed enlm observent legem, ne puisa reducant

Numina, nil falsâ relligione tegant.

TRADUCTION

Ce n*est pas que parfois quelque masque emprunté

Ne puisse des objets couvrir la nudité.

Parlez-vous de bataille? à vos vers on accorde.

Mais sans parler des dieux, un flambeau de discorde.

Donnez une aile aux vents, et que de ses cent voix

La gloire aille frapper cent vHles à la fois.

Que les monts tressaillants, les fleuves qui bondissent,

Qu'un ruisseau qui murmure à vos chants applaudissent

Sur la vigne un bourgeon peut être un diamant ;

Les fleurs seront d'un pré le sourire charmant ;

L'air pompe les vapeurs, et la terre altérée

Redemande son onde à la pl^ne éthérée.

Sous des aspects nouveaux et sous des noms divers

Tout objet doit toujours se montrer dans les vers.

Le poète a besoin qu'on détende ses rênes

Et qu'on livre à ses bonds de plus vastes arènes.

Mais que ses chants, plus purs, ne soient plus protégés

Par un culte menteur pour des dieux abrogés.

Voici enfin ce qu'on geut appeler la péroraison de Santeul. Ce sont les derniers vers de sa pièce :

Sed majora Deus praebet spectacula, quam qus Insanis Error fingit imaginibus.

Et quid non poteris? fœcundum concute pectus«

Vates« pulchri semina pectus habeL Inspice res intus, mille argumenta ministrant,

Magnaque vel minimis gratta rébus inest.

Quidquid sincerum menti sapientia dictât,

Id sequere adnitens, hanc venerare ducem.

Et vénères lingus, nec longé quœre leporem,

Ultrô qussitus promicat ipse lepos.

Sublime ingenium fucum fastidit, et umbras,

Nativis gaudet luxuriare bonis.

O si Naturae nossent mysteria Vates !

Ingenuâ simples cresceret arte labor.

Mais que peut de l'Erreur l'œuvre vaine et légère Près des réalités qu'un vrai Dieu vous suggère ! Vous-même ignorez-vous quel est votre pouvoir? Au fond de votre esprit sachez entendre et voir. Secouez votre cœur ; le cœur, arbre fertile.

Porte en son fruit le l>eau, le grand, le vrai, l'utile. Creusez tout; toute chose est matière à vos chants; La moindre en ses détails a des charmes touchants. Ce que vient à l'esprit dicter la conscience Est digne de respect, digne de confiance.

Ne cherchez point alors la grâce du discours, La grâce vient sans peine et brille sans secours. Le propre du génie est de fuir l'imposture ; n est riche des biens que répand la nature.

Nature ! en tes secrets l'honmie qui prend sa part Fait de son moindre efTort un chef-d'œuvre de l'art.

Claude Santeul gagna les trente pistoles. Jean- Baptiste^ qui était poète et qui^ par sa souplesse^ était bien digne^ quoique latiniste, de compter au

nombre des poètes français du siècle de Louis XIV^ remit avec beaucoup de bonne grâce la somme que son frère lui avait gagnée.

La gageure avait eu de Féclat^ la défaite du poète de Saint-Victor n'en eut pas moins^ et Jean-Baptiste vit bien que^ pour lui du moins , c'en était fait de la poésie profane^ et qu'il ne réussirait point s'il restait dans cette voie. Il se tint donc pour battu, et se mit même à faire chorus avec les antagonistes de la Fable dans la poésie.

Il en était là quand il fut nds en relation avec Fontanier-Pellisson.

Ce nouveau protecteur de Santeul, personnage historique dont la mémoire est consacrée sous le simple nom de Pellisson, est assez connu de tout le monde ; cependant il ne sera pas inutile de remettre sous nos yeux une partie de la courte notice que Voltaire, à qui nous laisserons toute la responsabilité de ses appréciations, lui a consacrée dans son Catalogue des Écrivains du siècie de Louis XIV :

« Peilisson-Fontanier (Paul), né calviniste à Béziers, en (( i62Zi ; poète médiocre à la vérité, mais homme très savant « et très éloquent ; premier commis et confident du surin- « tendant Fouquet ; mis à la Bastille en 1661 : il y resta « quatre ans et demi pour avoir été fidèle à son maître. Il tt passa le reste de sa vie à prodiguer des éloges an toi qui « lui avait ôté sa liberté. Beaucoup

<c plas courtisan que philosophe, il changea de religion, et « ût sa fortone. Maître des comptes, maître des requêtes et « abbé, il fut chargé d^employer les revenus du tiers des tf économats à faire quitter aux huguenots leur religion, a qu^il avait quittée ; etc., etc. »

Un jour que Santeul était allé chez ce personnage alors en place et en crédit^ sous prétexte de le consulter sur une épîgramme nouvelle de sa façon^ M. Pellisson lui dit qu'il était à regretter qu'un homme de son talent pour la poésie ne s'attachât qu'à des compositions sans importance. — J'en ai de l'argent (1), répondit naïvement le poète. — Vous devriez faire des hymnes^ continua Pellisson^ cette occupation ne vous serait pas ingrate^ et elle est honnête et digne d'un religieux. — Et dans son zèle de néophyte, le calviniste converti lit compter à Santeul , à titre d'encouragement, une gratification prise sur le fonds des économats dont Voltaire vient de nous parler, lui promettant mieux encore s'il suivait ses conseils.

Les arguments de M. Pellisson étaient de ceux auxquels peu de gens savent résister. Bossuet et d'autres personnages considérables et influents le pressèrent de leur côté; et Santeul qui, ce témoi-

(1) La Vie et les Bons Mots de M. de Santeul^ imp. à Cologne en 1722, chez Abraham TEnclume, gendre d'Antoine Marteau.

gnage loi est dû, professait un grand respect pour les choses de la religion, n'eut pas de peine à se résoudre à une entreprise, dont le résultat devait satisfaire tout à la fois sa cupidité bien connue, et sa dévotion reconnue, deux choses qu'il savait fort bien concilier. H jura donc de ne plus travailler qu'à des ouvrages de pi^té , et ce fut alors qu'il se mit à composer ses hymnes pour les Bréviaires de duny et de Paris.

n ne tarda pas à être récompensé comme Pellisson le lui avait promis. Le roi , qui s'était contenté jusque-là de lui accorder de simples gratifications pour quelques poésies adulatrices, le fit coucher sur l'état pour la pension de huit cents livres dont nous avons déjà parlé.

Santeul en éprouva une vive reconnaissance^ et il consigna l'expression de ce sentiment dans une épttre à Paul Peliisson-Fontanier, qui, selon les expressions du titre, l'avait fait renoncer aux muses profanes en l'engageant à composer des hymnes sacrées, et l'avait inspiré en l'y engageant

Cette épitre de Santeul est proprement une abjuration. Il s'y reproche les poétiques erreurs qui ont séduit sa jeunesse ; il y déplore son inexpérience et un vain amour de gloire qui lui fait célébrer les faux dieux, les déesses et toutes ces monstruosités païennes, héritage infâme de l'antiquité, n se compare à un voyageur qui, égaré la nuit sur des che-

mins qu'il ignore^ voit devant lui un feu follet qui Fattire, qui semble vouloir le guider, et qui le précipiterait dans un fleuve, sans les conseils de Pellisson, dont la main paternelle est venue le détourner de son égarement

C'en est donc fait ; Santeul renonce pour jamais à THélicon, aux profanes ruisseaux du Parnasse ; et c'est aux sources du vrai Dieu qu'il ira désormais s'abreuver.

Mais, que ce soit de vin ou de poésie qu'on s'enivre, ceux qui ont l'habitude de l'une ou de l'autre ivresse ne font pas de serments mieux gardés. Il ne fallait à Santeul qu'une occasion pour rompre le sien ; et cette occasion ce fut La Quintinie qui la lui procura.

Voici comment un annotateur de Santeul parle de La Quintinie au bas d'une pièce de poésie latine dont nous allons parler et que lui adressa le chanoine de Saint-Victor :

« Jean de La Quilitinie naquit près de Poitiers en Tannée (( 1626. n flt ses études en cette ville au collège des Jésuit( tes. Ensuite il vint à Paris pour se faire recevoir avocat. « Il était naturellement éloquent, et s'acquit beaucoup de « réputation dans le barreau ; mais il s'est rendu beaucoup « plus recommandable par sa science dans Tagriculture. « Nous lui sommes redevables d'une infinité de découvertes « qu'il y a faites. Le livre que nous avons de lui sous le titre « 0!* Instructions pour tes Jardins fruitiers et potagers a <( eu l'approbation de toute l'Europe. Le roi Louis XIV, in-

« struit de son savoir dans Tagriciiltare, Thonon de la <f charge de directeur-général de ses jardins fruitiers et po- « tagersde toutes ses maisons royales, qu'il avait créée en sa « faveur. Pourvu de cet emploi, il fit augmenter de beautt coup Tancien Potager de Versailles. La beauté des fruits « et Texcellence des légumes et des herbages qu'il y fit pro- « dnire porta Louis XIV à faire celui qui est aujourd'hui « l'admiration de ceux qui le considèrent. »

La publication des Instructions pour tes Jardins fruitiers et potagers donna l'idée à Santeal d'adresser à la Quintinie une pièce de vers qu'il intitula : Pomona in agro VersaiiensL Dans cette ceuvre^ le poète oublie son serment dès le premier mot du titre , et aux louanges qu'il prodigue tour à tour au savoir de La Quintinie^ aux magnificences de Versailles et à la grandeur de Louis XIV^ il mêle des invocations non-seulement à Pomone^ dont le nom figure comme un défi en tête de son poème^ mais à d'autres divinités de la Fable et aux nymphes qu'il avait solennellement bannies de la poésie.

Cette violation d'un serment fit quelque sensation dans un certaiiv monde littéraire ^ et l'on feignit même d'y attacher plus d'importance que n'en comportait une pareille sorte de faute. Santeul reçut de tous côtés des réclamations; mais celles auxquelles il se montra le plus sensible lui vinrent de l'illustre Bossuet L'évéque de Meaux^ soit sérieusement^ soit plutôt pour s'égayer^ lui adressa de vifs

reproches auxquels Santeul crut devoir répondre par une nouvelle pièce de vers qu'il appelait son amende honoraéie, et qu'il publia de suite. Dans une vignette en taille-douce qui était en tête de rimprimé, le poète relaps se fit représenter à ge-noux^ la corde au cou, un flambeau à la main^ et se tenant sur les marches des portes de l'église de Meaux, dans Fattîtude d'un pénitent qui vient s'humilier et faire acte de contrition.

Les vers apologétiques furent trouvés fort beaux. Bossuet, à qui ils étaient adressés, envoya au poète une lettre de félicitation dont nous ne transcrirons que la première phrase ;

« Voilà, Monsieur, ce que e^est de s'humilier. L^ombre « (Tune faute contre la religion vous a fait peur; vous vous « êtes abaissé, et la refigion elleHnéme vous a ins^é les « plas beaux vers, les plus élégants, les plus sublimes que « TOUS ayez jamais faits. Voilà ce que c'est, encore un coup, « de s'humilier. »

Plus tard Bossuet écrivit à Santeul, sur le même sujet, une lettre dans laquelle il est aisé de vohr ^e l'iUustre prélat s'était plu à exagérer son rigorisne^ ou que du moûis il avait fait quel(pies eoncesâoas.

Nous croyons qu'on ne Hra pas sans intérêt un passage de cette lettre ; on y verra ce que pensait Bossuet de la poésie et de la Fable ; ce que, de son point de vue essentiellement religieux, il accordait de tolérance à des frivolités et k des fictions; et le

cas qu'il faisait de la personne et des ouvrages de SanteuL

« Je reverrai avec plaisir dans ce raccourci et dans cet « ouvrage abrégé toute la beauté de l^ancienne poésie des « Virgile , des Horace , etc. , dont j*ai quitté la lecture il y a « long-temps (1). Et ce me sera une satisfaction de voir que <c TOUS fassiez revivre ces anciens poètes, pour les obliger en « quelque sorte à faire Téloge des *béros de notre siècle « d'une manière moins éloignée de la vérité de notre reli- « gion. Il est vrai, monsieur, que je n'aime pas les Fables, « et qu'étant nourri depuis beaucoup d'années de l'Écriture « sainte, qui est le trésor de la vérité, je trouve un grand « creux dans ces fictions de l'esprit humain et dans ces pro • « ductions de sa vanité. Mais lorsqu'on est convenu de s'en « servir comme d'un langage figuré, pour exprimer d'une « manière en quelque façon plus vive ce que l'on veut foire « entendre, sur -tout aux personnes accoutumées à ce lana gage, on se sent forcé de faire grftce à un poète chrétien, « qui n'en use ainsi que par une sorte de nécessité. Ne craitt gnez donc point, monsieur, que je vous fasse un procès « sur votre livre ; je n'ai, au contraire, que des actions de « grâce à vous rendre. Et sachant que vous avez dans le « fond autant d'estime pour la vérité que de mépris pour les « Fables en elles-mêmes, j'ose dire que vous ne regardez « non plus que moi toutes ces expressions tirées de Pan* « denne poésie que comme le coloris du tableau; et que vous envisagerez principalement le dessein et les pensées « de l'ouvrage, qui en sont comme la vérité et ce qu'il y a a de plus solide. »

(1) Cette lettre a été écrite postérieurement i 1600.

Fénelon professa la même indulgence pour les fables et la même estime pour SanteuL II adressa aussi à ce poète une lettre dans laquelle il Tautorisait à faire des Pomones, pourvu qu'il en fît ensuite autant d'amendes honorahies; ajoutant que ce serait profit pour tous : la faute et la réparation.

Aujourd'hui que l'emploi de la Fable est tout-àfait abandonné dans la poésie, un débat dans lequel il s'agirait d'attaquer et de défendre ses fictions n'éveillerait l'attention de personne ; mais au temps dont nous parlons, c'était là, en littérature, une des principales questions à l'ordre du jour, et quand l'occasion se présente de s'en souvenir, Thistoife littéraire ne doit pas dédaigner celle-là plus que toute autre.

Santeul n'avait pas été seul attaqué à cet égard. Dans le même temps, on avait reproché à Boileau révocation qu'il avait faite des divinités fabuleuses dans sa quatrième épître oii il raconte le fameux Passage du Rhin, Aussi prit-il chaudement la défense de la Fable dans le troisième chant de son Art poétique; et cette levée de bouclier nous a valu des vers qui restent toujours beaux, même après la déchéance du système poétique qu'ils défendent

Dans ces sortes de discussions comme dans toutes celles qui s'élèvent entre les hommes, les arguments les plus solides et les vers les plus brillants ne parviennent guère à convaincre que ceux dont on par*

cle d'un maintien toujours contesté devait aussi épuiser ce qui restait de crédit à la Fable; et le XIX.' siècle, venu avec tout un cortège d'idées nouvelles, n'avait qb'un faible effort à tenter pour obtenir le complet et irrévocable écroulement du vieux système mythologique.

Déjà même, avant d'être ainsi détrônée, la Fable antique ne régnait plus seule sur la poésie. La mythologie ossianique, qu'on nous avait apportée de l'Ecosse, eut pour apôtres Fontanes, Millevoye, madame de Staël, M. Baour de Lormian et d'autres encore. Mais cette source de fictions vaporeuses fut l'objet d'un engouement passager comme les nuages d'où ses poètes la faisaient sortir.

Plus tard, quand le chef de l'école romantique essaya d'introduire dans sa poésie les sylphes, les salamandres, les gnomes, les ondins, êtres fantastiques dont la théosophie juive avait peuplé ce qu'on appelait autrefois les quatre éléments, et à leur suite les fées, les génies, les lutins, les esprits follets, il n'avait point le mérite de l'innovation, et c'était tout au plus une restauration qu'il tentait; car il avait été précédé dans cette voie par les Contes de Perrault, par ceux d'Hamilton, par le Mari Sylphe de Marmontel, par Jean-Baptiste Rousseau, et par la tourbe de leurs imitateurs.

n nous paraît curieux, à propos des prétendues innovations de cette nouvelle école, de relire quel-

ques phrases que, dans une édition de 1824» M. Victor Hugo plaçait en tête de ses Odes et Ballades, et que les éditeurs de ce poète ne manquent pas de reproduire indéfiniment

Nous n'avons sansdoute pas besoin de dire que loin de nous est la pensée de prendre à partie M. Victor Hugo, que nous ne demandons pas mieux que de reconnaître comme Tun de nos plus grands poètes. Dans une étude rétrospective sur l'usage de la Fable dans la poésie, nous ne pouvons nous dispenser de jeter un coup-d'œil sur la mythologie de l'école romantique. Nous devons et nous voulons mettre à part toute question de personnes ; mais le point qui nous occupe appartient désormais à l'histoire littéraire, et il nous semble que nous pouvons l'examiner sans manquer aux égards qui sont dus à qui de droit

La littérature actuelle, disait dans cette préface M. Victor Hi^o en parlant de la littérature dont il se faisait le chef,

u La littérature aclaelle, que l^on attaque avec tant d'in- « stinct d'un côté et si peu de sagacité de Tautre, est Tex- « pression anticipée de la société religieuse et monarchique « qui sortira sans doute du milieu de tant de ruines récen- « tes. Il faut le dire et le redire, ce n'est pas un besoin de « nouveauté qui tourmente les esprits, c'est un besoin de « vérité, et il est immense.

«Ce besoin de vérité, la plupart des écrivains supérieurs

200 J.-fi. SANTEUL.

« de répoqne tendent à le satisfaire. Le^oût, qui n*est au- « tre cbose que Vautorité en littérature , ieur a enseigné « que leurs ouvrages, vrais pour le fond, devaient être égale- « ment vrais dans la forme; sous ce rapport ils ont fait faire « un pas à la poésie. Les écrivains d'un autre peuple et d'un (c autre temps, même les admirables poètes du grand siècle, \( ont trop souvent oublié dans Texécution le principe de « vérité dont ils vivifiaient leur composition. -»

Voilà ce qu'écrivait M. Victor Hugpo en 1824. Or/ nous tous qui avons été témoins des agRations immorales et ruineuses qui se sont succédé depuis cette époque jusqu'à ce jour, nous pouvons juger aussi comment a été religieuse et monarchique cette société dont la littérature de M. Victor Hugo se disait l'expression anticipée ; qu'elle nous dise donc elle-même quel bien elle a fait à la société, et au moins de quels maux elle Fa préservée.

Les œuvres de cette école, non-seulement vraies pour le fond, mais aus^ vraies dans la forme , ont , sous ce dernier rapport, fait faire un pas à la poésie. C'est M. Hugo qui le dit. Voyons comment cela s^est fait Et d'abord voyons ce que pense M. Hugo de l'usage que faisait Boileau de la mythologie ancienne. Dans la préface qui nous occupe , il reproche à l'auteur de VÀrt poétique « le Temps qui s'enfuit une horloge à la main. » Il prétend qu'une horloge est déplacée dans la main d'un dieu de la Fable. Mais ce Temps dont on avait fait un dieu.

qae représente-Ml donc, si ce n'est la successioii des époques dont les générations sont témoins les unes après les autres ? Et quand on veut nous montrer le Temps à un moment quelconque de la durée, pourquoi ne pourrait-on pas le représenter porteur de Finstniment qui sert à diviser cette durée à ce moment donné? À qui donc permettra-t-on d'être toujours de sou temps, si ce n'est au Temps lui-même? Et nous n'avons même pas besoin de cette concession, car le mot horloge est un mot générique qui s'applique au sablier ou horloge de sable, et à la clepsydre ou horloge d'eau, aussi bien qu'à l'espèce d'horloge plus moderne que M. Victor Hugo a cru voir dans la main du Temps de Boileau.

Quelques lignes plus bas, le critique regrette de voir, dans le célèbre Passage du Rhin, du même Boileau, « des Naïades craintives fuir de- « vaut Louis par la grâce de Dieu, roi de France et tt de Navarre, accompagné de ses maréchaux de « camp et armées. »

Si pourtant, eu égard à l'époque où écrivait Boileau, M. Hugo admet la divinité et la personnification du Rhin, pourquoi lui disputer ses Naïades ? Or, M. Hugo n'a pas le droit de nier la divinité du Rhm, lui qui, tout poète de la vérité qu'il est, a bien personnifié dans une de ses Orientales, nonseulement le Danube, mais aussi les deux villes de Belgrade et de Semlin. Bien mieux, à côté de ce

fleuve^ au liea de. Naïades craintives il met des sorcières oisives; nous ne pensions pas pourtant que les unes fussent pltts vraies da/ns ia forme que les autres.

Mais voici qui est bien pis que de mettre au Temps une liorloge à la main, c'est de faire parler le Danube en colère, titre de V Orientale, c'est de faire parler ce fleuve qui s'avoue lui-même déchu de divinité^ avec la même autorité, disons mieux, la même arrogance que quand il était en pleine possession de son droit divin :

Je le sais, moi qui fus un Dieu !

Vos dieux m*ont chassé de leur sphère

Et dégradé, c'est leur affaire !

dit-il aux deux cités qui se querellent. Et quand on vient de se reconnaître ainsi dégradé et sans pouvoir, est-il bien logique de menacer d'un ton aussi liautain que dans les vers suivants :

Car je suis le Danube immense.

Malheur à vous si je commence !

Je vous souffre ici par clémence.

Si je voulais, de leur prison Mes flots lâchés dans les campagnes, Emportant vous et vos compagnes.

Gomme une chaîne de montagnes Se lèveraient à l'horizon.

Il n'y a vraiment qu'un fleuve romantique qui puisse prendre ainsi les airs vainqueurs d'un capi-

tan, et; la tête levée^ disposer impérieusement de ses flotS; même après sa déctiéance. £t ce serait bien pis encore si nous comparions le discours du Rhin aux Hollandais dans la quatrième épitre de Boileau, et Tapostropbe du Danube aux deux villes de Semlin et de Belgrade dans la trente-cinquième Orientale de M. Victor Hugo. Le rapprochement entre la noblesse de l'un et le ton bravache et matamore de l'autre sufQrait à lui seul pour faire connaître en quoi consiste la différence des deux écoles littéraires qui les font parler.

£t remarquons^ dit encore M. Victor Hugo dans la même préface^

« Et remarquons en passant que, si la littérature du grand « siècle de Louis-le-Grand eût invoqué le christianisme au « lieu d^adorer les dieux païens, si ces poètes eussent été ce « qu'étaient ceux des temps primitifs, des prêtres chantant « les grandes choses de leur religion et de leur patrie, le « triomphe des doctrines sophistiques du dernier siècle eût u été beaucoup plus difficile, peut-être même impossible... « Mais la France n'eut pas ce bonheur; ses poètes nationaux « étaient presque tous des poètes païens; et notre littérature « était plutôt l'expression d'une société idolâtre et démocra- « tique que d'une société monarchique et chrétienne. Aussi « les philosophes parvinrent-ils, en moins d'un siècle, à (c chasser des cœurs une religion qui n'était pas dans les « esprits. »

Soit Mais vous alors^ vous le chef d'une nouvelle littérature^ quelles grandes choses allez-vous nous

204 ' i.-B. SANTEUL.

chanter pour ôter un nouveau triomphe aux doctrines sophistiques qui ne nous manqueront pas^ pour que vous soyez l'expression d'une société chrétienne et monarchique, pour que vous fassiez rentrer la religion dans les cœurs en la remettant d'abord dans les esprits? En un mot, quelle poésie mettrezvous à la place de la poésie païenne frappée de vos réprobations?

C'était à M. Hugo avant tout autre, à M. Hugo, qui avait si énergiquement réclamé l'expulsion des dieux païens, c'était à lui qu'il appartenait de nous donner des exemples après les préceptes et de proposer de nouveaux candidats aux adorations de la poésie contemporaine. C'est ce qu'il a fait dans un recueil de quinze pièces qu'il a nommées Ballades. Ce nom de Ballades n'est déjà pas une innovation; ce n'est qu'une exhumation : mais passons; et puisque c'est là que le poète a établi son nouveau pandémonium, allons y faire notre descente, et examinons.

Les nouveaux êtres surnaturels de M. Hugo, dans ses Ballades, ce sont des fées, des sylphes, des péris, des géants, des lutins; c'est-à-dire qu'ici encore le coryphée de l'école novatrice n'invente rien, et substitue aux vieilleries mythologiques de la Grèce et de Rome un pêle-mêle d'autres vieilleries qu'il emprunte à la cabale juive, aux rêveries ossianiques du Nord et à la théogonie des Persans.

Est-ce là ce que M. Hugo appelle les couleurs neuves et vraies de la théogonie cbrétienne?

Nous l'avons déjà vu^ dans ses Orientâtes, mettre des sorcières auprès du dieu du Danube à la place des naïades qu'il refuse au dieu du Rhin; dans la deuxième de ses Baîiades, il semble avoir voulu remplacer Famour par le sylphe; ou du moins une épigraphe extraite d'une Imitation d' Anacréon par La Fontaine^ épigraphe qu'il a mise en tête de cette Ballade, semble faire un appel à la mémoire du lecteur pour lui annoncer que le poète va entrer en lutte avec Anacréon et La Fontaine, et mettre son œuvre en regard de l'invention et de l'exécution de ces deux maîtres, c'est-à-dire opposer à YJmour mauUU de l'antique poésie le Sylphe égaré de la Ballade.

Pour se livrer avec entière connaissance de cause à la comparaison et au jugement que Fauteur di Sylphe semble provoquer par la seule exhibition de Fépigraphe, il faudrait , en même temps que la Ballade, lire en entier la délicieuse composition que La Fontaine a intitulée : Imitation d* Anacréon^ ' Cette double reproduction allongerait trop notre Étude; nous nous bornerons à un simple extrait, et nous ferons la citation que le poète du Sylphe semble nous indiquer lui-même :

Le vent, le froid et Forage Contre renrant Taisaient ragew Ouvrei, dit-il. Je suis nu!

Ce sont là les vers de Tépigraphe où l'Amour est mis en scène par La Fontaine. En voici cinq de la Ballade. C'est le Sylphe qui parle :

Hélas! il est trop tard pour rentrer dans ma rose ! Châtelaine, ouvre-moi, car ma demeure est close. Recueille un fils du jour égaré dans la nuit ; Permets, jusqu'à demain, qu'en ton lit je repose; Je tiendrai peu de place et ferai peu de brulL

Mais qu'est-ce donC; après tout^ qu'un Sylphe? La Ballade va nous le dire :

Je suis l'enfant de l'air, un Sylphe, moins qu'un rêve, Fils du printemps qui naît, du matin qui se lève. L'hôte clair du foyer durant les nuits d'hiver. L'esprit que la lumière à la rosée enlève, Diaphane habitant de l'invisible éther.

Nous ne nous arrêterons pas long-temps à faire remarquer qu'ici la généalogie du Sylphe n'est guère précise, car il se donne pour pères tout à la fois l'air, le printemps et le matin; ce qui ne l'empêche pas d'ajouter qu'il est né d'un larcin que la lumière a fait à la rosée.

En regard de cet acte de naissance, où la paternité joue un rôle trop complexe pour qu'on admette facilement la légitimité littéraire de ce Sylphe, nous ne produirons pas celui de l'Amour. Celui-ci, tout le monde connaît son histoire, c'est celle du cceur humahi.

Voyons seulement de quelle façon se dénouent

les deux petits drames que la Ballade a voulu mettre en opposition. Voyons ce qu'il advient, d'un côté, de l'Amour qui a demandé rhospitalité à La Fontaine, et, de l'autre côté, du Sylphe qui a demandé asile à la châ^telaine.

Voici la dernière stance du Sylphe :

Il pleurait. — Tout à coup devant la tour antique S'éleva, murmui^ant comme un appel mystique,

Une voix ce n'était sans doute qu'un esprit!

Bientôt parut la dame à son balcon gothique : — On ne sait si ce fut au Sylphe qu'elle ouvrit!

La Ballade se termine par ce trait, qui donne plus de relief à la châtelaine qu'au Sylphe sujet de la pièce. C'est un défaut de composition d'autant plus grave, que l'incertitude/Où l'on reste sur le sort ultérieur de ce Sylphe laisse le tableau inachevé.

Dans V Amour mouiiié, le petit dieu a reçu, lui, l'hospitalité qu'il demandait Mais ce n'est pas tout; La Fontaine nous dit comment il la paye :

L'enfant, d'un air enjoué Ayant un peu secoué Les pièces de son armure Et sa blonde chevelure.

Prend un trait, un trait vainqueur.

Qu'il me lance au fond du cœur.

Voilà, dit-il, pour ta peine.

Souviens-toi bien de Glymène, Et de l'Amour, c'est mon nom.

Ah! Je vous connais, lui dis-je.

Ingrat et cruel garçon; Faut-ii que qui vous oblige Soit traité de la façon!

Amour fit une gambade. Et le petit scélérat Me dit : Pauvre camarade, Mon arc est en bon état, Mais ton cœur est bien malade.

Poursuivons. Le Géant de la Ballade a-t-il la prétention de remplacer VHercuie de la mythologie? Nous l'ignorons; mais ce que nous savons, c'est que l'histoire d'Alcide et de ses douze Travaux est un tissu d'allégories ingénieuses^ tandis que nous n'avons rien vu à travers le portrait du Géant de M. Yict(»r Hugo, sinon des proportions et des mouvements gigantesques, sans cause et sans effet

Dans la BaUade qui a pour titre la Ronde du Sabbat, le poète nous fait voir

La sorcière échappée aux sépulcres déserts, Volant sur un bouleau qui siffle dans tes airsL

Elle a autour d'elle

Les larves, les dragons, les vampires,, les gnomes. Des monstres dont l'enfer rêve seul les fantômes»

Et dans un coin du tableau on voit Lucifer :

Debout au milieu d'eux, leur prinee LucMer Gâche un front de taureau sous la mitre de fer.

Ouvrons Horace : à la place de la sorcière il nous

montrera Vénus; au lieu des larves^ des dragons, des vampires et de tout le cortège infernal, nous verrons des nymphes et des Grâces ; si nous ne trouvons pas Lucifer 9 nous en serons dédommagés par Vulcain^ et aux vers de la ballade quatorzième nous pourrons substituer ces vers de Tode quatrième :

Jaiu Gytherea choros ducit Venus, imminente Luna :

Junctsque Nymphis Gratis décentes Alterno terram quatiunt pede, dum graves Gyclopum

Vulcanus ardens urit officinas.

Ou bien^ selon les vers français de notre excellent collègue, M. Anquetil (1) :

Aux clartés de Phél)é, sous les bois de Gythère, Déjà pendant la nuit Vénus conduit ses chœurs. Où la Grâce riante et la Nymphe légère

Viennent s*ébattre avec leurs sœurs.

La terre sous leurs pas retentit en cadence, Tandis que du Gyclope animant les travaux, Le flamboyant Vulcain dans la fournaise immense Allume des foudres nouveaux.

Un commentateur d'Horace^ l'illustre Dader^ interprétait à sa manière ce passage de la quatrième

(i) M. Anquetil, Gensear des Études au Lycée impérial de VersaiUes, et Secrétaire-perpétuel de la Société des Sciences morales, des Lettres ei des Arts de Seine-et-Oise, a publié, il y a quelques années, une tradoction des Odes d*Horace, où Télégance rivalise avec la fidélité.

ode ( livre I ) ; et voici Tobservation que Voltaire consignait à ce sujet dans son Dictionnaire phiioêophigtie, au mot Scoiiaste :

tf Vous dites dans vos remarques que l*on n'a jamais vu « de cour plus jolie que ceUe de Vénus, et qu'Horace fait ici « une allégorie fort galante. Car par Vénus il entend les « femmes; par les Nymphes il entend les filles; et par Vul- « cain il entend les sots qui se tuent du soin de leurs affaires, « tandis que leurs femmes se divertissent Mais ètes-vous « bien sûr qu'Horace ait entendu tout cela ?

Nous ne voulons pas défendre ici M. Dacier contre Voltaire ; mais si l'interprétation est un peu hasardée^ elle est au moins une application satirique de fort bonne guerre contre le siècle auquel s'adressait le savant commentateur; application qui pourrait bien aussi appartenir au siècle présent

Quant à la Ronde du Sabbat, nous laissons aux Daders futurs le soin de l'interpréter; mais nous craignons fort qu'ils ne la tordent vainement pour en tirer quelque application instructive ou du moins Uitéressante.

Si nous voulions poursuivre le parallèle entre les deux mythologies, et sortir des Ballades pour visiter les Odes du même auteur, nous y verrions r antique Morphée remplacé par le Cauchemar dont le front bieu s'élève d'une eau dormante. Nous pourrions comparer son ode au Cauchemar avec ces vers d'Ovide sur le Sommeii :

ÉTODE CINQUIÈME. 211

Somne, quies rerum, placidissime Somne deorum, Pax animi, quem cura fugit, qui corpora duris Fessa ministeriis mulces reparasque labori ;

ces vers qui sont si beaux^ et dont Fauteur n'est pourtant considéré que comme un poète de la décadence latine.

Nous regrettons aussi de ne pouvoir que mentionner le rapprochement 5 mais à un autre point de vue, qu'a fait un écrivain (1) entre ce Cauchemar et une pièce sur le même sujet par une des victimes de Boileau, par Saint -Amant; mais nous aurions l'air de vouloir rallumer entre deux écoles une guerre littéraire à peu près éteinte et oubliée.

Qu'il nous suffise de citer de M. Victor Hugo l'ode à la Chauve-Souris. La mythologie ancienne avait le cygne, oiseau de Galstre et du Méandre; V aigle de Jupiter ; le paon de Junon ; la colombe de Vénus ; le hibou de Pallas ; le coq d'Esculape, etc. , tous oiseaux symboliques dont la signification n'était pas sans quelque transparence ni sans quelque charme : on a donné la clef des champs à toute cette volière emblématique» et M. Hugo a donné en remplacement la Chauve-Souris, oiseau problématique. Et de quel nouveau dieu est-elle l'oiseau ? Du dieu Vertige.

<1) M. Jat, la Conversion d'un Romantique, chap, II.

Sors-tu de quelque tour qu'habite le Vertige,

Nain bizarre et cruel qui sur les monts voltige.

Prête aux feux des marais leur errante rougeur,

Rit dans l'air, des grands'pins courbe en criant les cimes.

Et chaque soir rôdant sur le bord des abîmes,

Jette aux vautours du gouffre un pâle voyageur (1)?

Le Vertige, affection toute physiologique, maladie de notre nature matérielle, voilà de quelle étoffe la nouvelle école fait ses divinités.

Des allusions, des allégories, un but moral, il ne faut rien chercher de tout cela dans cette mythologie monstrueuse qu'on a essayé, mais en vahi fort heureusement, de substituer à celle qu'on avait abandonnée ; un rapport quelconque, perceptible pour rintellîgence , entre le monde fantastique et le monde réel, il n'y faut pas songer avec les créations des novateurs, tant qu'un autre abbé de Tres> san ne sera pas venu comparer leur mythologie avec l'histohre. Montrer le laid pour l'unique plaisir d'exciter l'étonnement ou de soulever le dégoût chez le' lecteur, sans aucun profit pour lui, c'est là, à ce qu'il nous semble, tout l'idéal de la poésie prétendue conservatrice.

Nous voilà bien loin de la poésie latine au XYIL' siècle. Nous avions besoin de nous écarter ainsi pour montrer que l'école nouvelle ne faisait point acte d'innovation lorsqu'elle attaquait la Fable, puisque

(1) M. V. Hugo, la Chauve^ouris, ode 5 du livre V.

dès le temps du poète Santeul^ le ^gnal avait été donné. Nous voulions prouver aus^ que les raisons alléguées récemment contre la mythologie ne valaient pas celles qui furent invoquées antérieurement, et qu'ainsi la ruine de ce système de poésie fut uniquement l'oeuvre du temps, qui change et détruit tout. Nous voulions enfin montrer qu'en excluant les fictions anciennes, Claude Santeul, par ces mots : Inspiee res intûs, et par cet hémistiche : fi^cundutn concute pectus, qu'U a emprunté à Virgile, proposait une poétique meilleure que toutes les théories de l'école moderne, lesquelles ne sont bonnes à répandre sur les vers que le coloris et la musique, deux ornements précieux, mais deux ornements tout extérieurs, tandis qu'elles ne donnent rien de ce qui constitue les qualités intérieures de la poésie, rien qui réveille les sentiments, les passions, les idées, rien qui soit une inspiration de la nature et un reflet de l'humanité, et qui, fruit de la réflexion du poète, produise la réflexion chez son lecteur.

Souvenons-nous donc de la recommandation de Claude Santeul. Les poètes qui sauront la suivre pourront se passer des fableà païennes aussi bien que des créations fantastiques de la cabale et des rêveries du Nord. Ce n'est pas en substituant uh sylphe à Cupidon, une sorcière à Yénus, ou un géant à Hercule; et, plus généralement, ce n'est pas

en laissant Fimagination s'égarer dans le domaine de la fantaisie, en laissant l'œil du corps s'arrêter à la surface des choses et contempler un ciel bleu , des eaux bleues, un œil bleu, de blonds et longs cheveux, sans que le regard de l'ame cherche à pénétrer au fond pour en rapporter les motifs d'un retour salutaire vers de hautes pensées; ce n'est pas à ces jeux puérils de l'imagination qu'on fera jaillir de nouvelles sources de poésie; c'est en écoutant les battements de son cœur et les avertissements de sa conscience.

Prenons-y garde cependant : le fœcundum cancutô pecttis n'est pas suffisant Cette maxime a été professée par des poètes qui ne l'entendent ni comme Vii^e ni comme Claude SanteuL Nous la trouvons paraphrasée quelque part dans les vers suivants :

Ah ! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie, C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour ; C'est là qu'est le rocher du désert de la vie.

D'où les flots d'harmonie, Quand Moïse viendra, jailliront quelque jour.

Cette strophe, que Claude Santeul voudrait avoir faite s'il la lisait; cette pensée, qu'il avouerait comme conforme à la sienne, n'a pas empêché l'auteur, notre contemporahoi, que nous ne voulons pas nommer, de composer un recueil de poésies au milieu duquel elle se trouve, et dont la muse, tout éroti-

ËTUDE aNQUIÈME. 215

que^ ne nous montre du cœur que la chair et le sang; un recueil où Ton trouve ce vers :

Notre ame (si Dieu veut que nous ayons une ame )...

vers qui renferme à lui seul toute la substance du livre^ et dont l'auteur semble ne voir en nous qu'une vile matière qui n'a qu'à se vautrer dans la fange des voluptés les plus brutales^ et après laquelle il n'y a plus rien. Si Claude Santeul retrouvait sa pensée dans le livre où nous l'avons trouvée ainsi^ il' la désavouerait; ou du moins il reconnaîtrait que le cosur peut quelquefois se perdre et s'agiter dans un milieu où il ne convient pas au vrai poète d'aller le secouer; que quand l'homme qui porte un pareil cœur le profane

Atque affiglt humo divins particulam aurs,

comme dit Horace, il faut compléter la maxime en y ajoutant : Sursum corda»

« Sursum corda, tenez en haut votre cœur, yoilà toute « la philosophie. »

Voilà toute la poésie, ajouterons-nous après M. Victor Cousin (1)^ à qui nous avons emprunté cette recommandation.

Après les courses un peu aventureuses que les Baiiades de M. V. Hugo ont faites dans le champ

(i) Du Vrai^ du Beau et du Bien, avant-propos.

316 J.-B. SAI4TEUL.

de la fantai^e et de la poésie dénuée de pensée^ ce poète s'est trop bien relevé, au moins par de sérieuses tentatives, dans ses travaux ultérieurs, pour que nos réflexions à son égard soient considérées comme une atteinte à sa renommée.

L'emploi de la Fable dans la poésie est une des questions littéraires dont nous avons eu à nous occuper au milieu de nos Études sur Santeul, puisque Santeul lui-même, dans sa carrière poétique, avait rencontré cette question sur ses pas. En rapprochant des conceptions émanées de la mythologie païenne désormais abandonnée, les emprunts faits par les Baiiades à une autre théogonie, nous n'avons pas eu l'intention de poursuivre hostilemait M. Hugo k travers ces brumes ossianiques où il a été suivi par peu d'imitateurs, et auxqueUes il a depuis renoncé lui-même. Mais ces emprunts du poète des IBaHades subsistent comme une des phases de nos transformations poétiques; ils appartiennent donc à l'histoire littéraire ; de plus, ils se rattachaient naturellement à ce point de nos Études sur Santeul : c'est à ce titre seulement que nous nous en sommes occupé sans préjudice de notre respect pour ce qu'U y a d'élevé dans la poésie de M. Hugo, et de glorieux pour la littérature française dans une notable partie de ses œuvres.

FIN DB L'éTUDK CIMQDlàHE.

LES RELATIONS DE SàNTBUL. — SA MORT. — DISPUTE ENTRE DEUX VILLES POUR LA POSSESSION DE SES CENDRES. — SON ANAGRAMME. — SON PORTRAIT.

Pour achever de connaître Santeul^ il nous reste à rétudier dans ses diverses relations avec le monde. Elles sont nombreuses^ ces relations : aussi ne nous occuperons-nous que des principales parmi celles où il est dans son rôle de poète.

Puisqu'il faut rendre à tout semeur tout honneur^ nous parlerons d'abord du roi Louis XIY^ bien que nous rompions ainsi Tordre chronologique^ que nous pouvons^ au reste^ négliger ici sans inconvénient.

Santeul ne fut pas, à proprement parler^ un poète de cpur^ du moins auprès de Louis XTVy car il ne hantait pas le séjour du roi. Mais, en mêlant sa voix latine au concert des voix françaises qui chantaient l'hymne sans fin à la louange du demi-dieu, il prit rang parmi les poétiques flatteurs qui, s'ils n'allaient pas toujours jusqu'à l'adoration des faiblesses de

Louis-le-Grand^ ne se refusaient pas du moins la négation formelle de ces faiblesses et leur substituaient dans leurs éloges les vertus qui y sont opposées. Nous avons déjà vu notre poète louer (1) le roi qui se montra si souvent l'esclave de tant de passions, d'avoir su dompter

L'Océan, la terre et lui-même.

Hic pelago, hic terris, hic sibi jura dédit.

En lisant les ouvrages de Santeul^ on pourrait le voir tremper dans le mensonge des admirateurs de ce passage du Rhin^ que la poésie mettait bien audessus du passage du Granique^ tandis que l'histoire et même la chronique contemporaine (2) l'a réduit aux simples proportions d'un fait d'armes honorable sans doute^ mais qui ne méritait pas l'exaltation dont il a été l'objet, exaltation d'autant plus maladroite qu'après tout^ sous le rapport administratif et militaire^ Louis XIY; le plus souvent^ n'avait besoin que de la vérité pour rester à jamais glorieux. On verrait ailleurs Santeul, personnifiant la France^ se faire inviter par elle à suspendre les éloges qu'il adresse aux saints dans ses hymnes, pour louer à son tour le roi vengeur de la religion^ protecteur

(1) Page 133.

(2) Voir la Lettre du comte de Bussy à madame de Sévigné, 17 juin 1672.

des lols^ la terreur des ennemis et le père de son peuple. On Terrait la France lui dire :

S'il est des Dieux au del, il en est sur la terre. ■

Sua sunt si uumina cœlo Qus uescire nefas, sua sunt et numina terris.

Plus loin on le verrait traduire en vers latins une pièce de vingt vers français à la fin de laquelle Pierre Corneille (l]^ pour célébrer la rapide conquête de la Franche-Comté; disait au roi :

Je rougis de me taire et d'avoir tant à dire;

Mais c'est le seul parti que je puisse choisir :

Grand roi, pour me donner quelque Joi^r d'écrire, n

Daigne prendre pour vaincre un peu plus de loisir.

La pensée s'est un peu refroidie en passant du moule cornélien dans celui de Santeul :

Quid faciam? pudor est décora inter tanta silere; Sed laudare labor : nostro succurre labori, Maxime rex : milii quo liceat tua scribere facta, Da spatium vati, cursusque morare secundos.

Nous citons ce compliment à titre d'indication^ mais nullement de grief contre Corneille et contre SanteuL Remarquons qu'il n'y a pas loin de cela à la fameuse exclamation de Boileau :

Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire (2).

(1) P. Corneille et Santeul, qui étaient liés d'amitié, se traduisaient quelquefois Tun Tautre.

(2) Èpitre VIIL

222 , J.-B. SANTEUU

Il est vrai que^ dans cette ressemblance^ Boileau était en arrière de sept années sur Corneille et sar son traducteur; et encore le grand tragique joignaitil au mérite de Fantériorité celui de la vérité; car il parlait en 1668, après une conquête faite en un mois^ tandis que le satirique, moins heureux, ne venait, en 1675, qu'après des revers qui attristaient la France. On aime à noter ces similitudes de louanges : seulement, ici, y eut-il de la part de Boileau imitation, ou réminiscence involontaire, ou rencontre fortuite? C'est ce que nous ignorons.

Dans la classification des œuvres de Santeul, les frères Barbou, ses éditeurs en 1729, ont groupé celles de ses poésies qu'il a consacrées à la glorification de Louis, en neuf grandes pièces qui commencent le premier volume sous ce titre : Pro rege Ltuiovico Magno, et en une trentaine de piécettes auxquelles ils donnent, dans le troisième volume, le nom générique d'épigrammes avec ce titre spécial : Lodoïcia.

Parmi les Lodoïcia on trouve cette inscription destinée au tableau dans lequel Mignard représente la famille royale :

Hic agnosce tuos ventura in saecula reges, Gallia, quondam Orbis sentiet esse suos;

que Perrault, de l'Académie française, a traduite ainsi:

Dans ces jeunes héros, dont Tauguste naissance

Promet tent miracles divers,

Tu vois tes rois, heureuse France, Et peut-être y vois-tu ceux de tout l'univers.

Mais, parmi les neuf pièces de poésie Pro rege Ludovico Magno, il y en a une que nous avons trouvée avec regret, nous devons le dire : c'est une ode pleine de louanges 3ur la Révocation de Tédit de Nantes.

Tout a été dit sur ce grand coup-d'état qui a été Tobjet d'une foule de déclamations pour et contre. Il est inutile d'y revenir ici. Nous laisserons dire ceux qui afiSrment que cette mesure n'inspira pas aux générations contemporaines de bien vifs sentiments de réprobation ; nous ne demandons même pas mieux que d'être indulgent jusqu'à un certain point envers Santeul, qui était un religieux, et qui était en quelque sorte obligé par état à se réjouir d'un pareil acte puisqu'il lui permettait de dire dans son ode : Una fides populos heahit. Mais ce que le poète perpétuel de la Ville de Paris ne nous paraît pas excusable d'avoir écrit, ce sont les vers suivants de la même ode, où il dit au roi, en parlant du calvinisme :

Hydram sine armis contudistl, Quam nec avi domuére ferro.

« Vous avez, sans armes^ écrasé cette hydre, que le fer « de vos ancêtres avait inutilement attaquée, d

Ce sine armis à propos d'un résultat obtenu par des moyens que nous n'avons pas besoin de rappeler^ est un de ces poétiques écarts qu'il suffit d'indiquer pour les qualifler.

La biographie de Santeul ne lui attribue guère de relation personnelle avec Louis XIV que l'entrevue dans laquelle il fut admis à lire devant le roi quelques-unes de ses hymnes. Ce fut dans cette circonstance que Boileau fit contre le chanoine de Saint- Victor l'épigramme XIX^ qu'on peut lire dans les œuvres du satirique. L'anecdote est ainsi racontée par Brossette :

a Lorsque Santeul alla présenter au roi les hymnes qu'il (( avait faites pour saint Louis, il les récita de la manière « qu'il récitait tous ses vers, avec des contorsions et des M grimaces qui excitèrent la gatté des courtisans. Boileau, V qui se trouva là, fit sur-le-champ cette épigramme :

(( A voir de quel air effroyable M Roulant les yeux, tordant les mains, « Santeul nous lit ses hymnes vains, « Ûiralt-on pas que c'est le diable « Que Dieu force à louer ses saints (1)?

« Cette épigramme fut mise sous les yeux du roi, en pré- « sence même de Santeul. Depuis, Fauteur Ta refaite. »

Ce fut après cette entrevue que Santeul fut couché

(1) Le P. Gommire a traduit cette épigramme en vers latins.

sur rétat en qudité de poète latin^ pour une pension de huit cents livres.

Louis XIY eut encor^une fois à s'occuper^ mais moins directement, du chanoine de Sahit-\^ictor : ce fut quand le roi eut appris que, bien qu'il ne fût pas ordonné prêtre, il avait, soit par distraction de poète rêveur , soit par esprit de plaisanterie , en profitant d'une méprise , entendu la confession d'une femme.

En effet, un jour que Santeul s'était retiré au fond d'un confessionnal, soit pour se livrer à quelqu'une de ses compositions, soit pour y lire ses vêpres avec plus de recueillement, une femme qui le voyait assis là et qui était trompée par la ressemblance de l'habit^ l'ayant pris pour quelque confesseur qui se tenait à la disposition des pénitents, s'approcha du saint tribunal, s'agenouilla et se mit à faire l'aveu de ses fautes. Gomme Santeul, de son côté, marmottait ou sa patenôtre ou quelque ébauche de vers^ elle prit ses paroles à demi articulées pour des reproches qu'il lui adressait, et continua dans cette erreur jusqu'à la fin de sa confession. Quand elle eut achevé ses aveux^ s'apercevant qu'il ne disait plus rien, elle lui demanda s'il voulait lui donner l'absolution. — Est-ce que je suis prêtre? répondit-il. — Comment! vous n'êtes pas prêtre, et vous m'avez écoutée I — Et pourquoi me parlez-vous ? reprit Santeul. — Mais c'est une affreuse trahison ; je dirai tout à votre

Prieur. — Et moi à votre marL — La menace de Santeul apaisa la pauvre pénitente ; mais le poète ne se fit pas faute de rire d| cette aventure et de la raconter à qui voulait l'entendre.

Il la raconta si bien et si souvent^ que le bruit en alla jusqu'aux oreilles du roi^ d'autant mieux que le poète Boursault avait mis en vers le récit de l'anecdote. Louis Xrv^ qui ne souffrait point qu'en aucun cas on badinât sur le chapitre de la religion^ prit les choses moins gaiment La première fois qu'il vit M. de Harlay^ archevêque de Paris^ il lui demanda ce qu'il pensait de Santeul. Le prélat répondit que c'était un homme d'esprit sur la piété et la régularité de qui l'on pouvait compter. -^ Dites-lui donc, reprit le roi, qu'il ne se joue plus de la confession. Santeul fut sérieusement averti, et ne parla plus de cette aventure.

Les relations de Santeul avec les grands et les principaux personnages de l'État sont indiquées dans ses œuvres par vingt-et-une pièces qui sont réunies sous ce titre : Ad Proceres.

La plupart de ces pièces renferment des éloges ou de& remerciements. Elles sont adressées à des personnages à l'égard desquels, pour la plupart, la postérité est d'accord avec Santeul sur les louanges qu'il leur distribue. Ces personnages sont tels que Pierre de Bellièvre, marquis de Grignon et conseiller d'honneur au parlement de Paris. Chez lui les ver-

tus et les talents étaient un héritage de famille. Santeul chante les embellissements que M. de Bellièvre a fait faire dans le parc de son château de Grignon. Après lui vient Jérôme Bignon^ nom célèbre dans la robe. Le poète vante la gloire acquise par ce personnage dans le temps où il alla tenir les Grands-Jours dans le limousin^ le Poitou et la Saintonge. Une autre épitre est adressée à la famille de ce Jérôme Bignon^ et les éloges que renferme cette pièce étaient mérités. L'objet du chant suivant est Jacques-Bénigne Bossuet, qu'il sufSt de nommer pour sanctionner le bien que le poète a pu dire de lui. Santeul le félicite d'avoir été choisi par le roi pour diriger l'éducation du Dauphin. Deux autres de ces pièces ad Proceres sont adressées à Pierre de Gamboust de Goislin^ qui fut abbé de Saint-Victor^ évêque d'Orléans^ grand-aumônier de France et cardinal. Il a laissé une mémoire qui justifie les éloges de son poète^ et est mort regretté des gens de bien et des pauvres. La postérité des victimes de la fameuse révocation de l'édit de Nantes doit une grande reconnaissance à sa mémoire. M. de Goislin^ âgé de vingt-neuf ans^ fut évêque d'Orléans. Sa modestie regardait sa jeunesse comme un obstacle à l'acceptation de cette dignité. La première pièce de Santeul l'engage à ne point refuser; la seconde célèbre, après l'acceptation, l'entrée du nouveau prélat dans Orléans.

Il serait trop long de compléter la revue de cette sorte de panégyriques contre lesquels nous aurions peu de chose à dire^ car les éloges n'y sont presque jamais des flatteries. Il y eut cependant une de ces pièces dans laquelle^ aux yeux du moins de son héros lui-même^ Santeul dérogea, sinon à l'équité des louanges données ailleurs, du moins à la modération qui est toujours, dans ces sortes de choses, la compagne de la justice.

Cette pièce est adressée à Claude Lepeletier, contrôleur-général des finances et ministre d'état En 1670, Claude Lepeletier, qui était alors prévôt des marchands, avait proposé au roi l'embellissement de Paris et avait, pendant plusieurs années, donné ses soins aux travaux prescrits par Louis XIY. Mou^ velles portes monumentales, nouvelles rues, nouvelles places, nouveaux quais, nouvelles fontaines dont Santeul avait fait les inscriptions ; il y avait là . de quoi exercer un poète, et Santeul ne manqua pas l'occasion.

Ce fut sans doute après que de si importants travaux eurent changé l'aspect de Paris, qu'en 1672 , dans ce temps où l'on abusait peut-être de l'Inscription autant qu'on a le tort de la négliger aujourdHiui, un Jésuite, le P. Chevalier, considérant la capitale, dans son ensemble, comme un iqimense monument qui devait avoir, aussi bien que tous les monuments qui le composent, son distique triom-

phal^ en imagina un qu'il était plus aisé de faire que de placer convenablement En quel lieu prendre, en effet, ce qu'on pourrait appeler le frontispice de Paris ?

Quoi qu'il en soit, voici Finscription du P. Chevalier :

Magna situ, major populis, sed maxima sceptro, Lutetia est uno, scilicet, orbe minor.

TRADUCTION

Grand par le site qu'il décore.

Plus grand par ses hôtes divers, Paris, grâce à son roi, beaucoup plus grand encore. S'il voit plus grand que lui, ne voit que l'univers.

Au défaut de place monumentale, Piganiol de la Force, auteur de la Description €le Paris, a placé cette inscription sur le frontispice de son livre.

Pour en revenir à Santeul , ce poète trouva dans les embellissements de Paris divers sujets d'éloge, et M. Lepeletier lisait ces opuscules avec plaisir, parce que la louange j était al délicatement insinuée, que sa modestie ne pouvait s'en offenser. Cependant elle le fut véritablement lorsque, en 168i!i, Santeul crut pouvoir enchérir sur l'éloge puisque le roi lui-même venait d'enchérir sur les récompenses en nommant M. Lepeletier contrôleur-général des finances et conseiller-d'état Suffoqué par les bouffées trop épaisses d'un encens qu'il trouvait trop

grossier pour sa délicatesse^ le nouveau ministre se montra si sévère dans les témoignages d'un mécontentement qui allait jusqu'à l'indignation^ que le P. Rapin^ jésuite^ connu par son poème latin des Jar^ dinss et ami de Santeul^ crut devoir venir au secours du poète en adressant à M. Lepeletier une lettre latine pour tâcher de l'apaiser. Il y parvint^ mais Santeul se tint pour averti^ et se modéra en conséquence.

On ne connaîtrait Santeul que bien imparfaitement si l'on n^ligeait de l'observer dans ses rapports avec les femmes. Et quand nous disons ses rapports^ c'est faute d'un mot plus satisfaisant, car ces rapports, qu'on pourrait appeler négatifs, consistaient plutôt dans une affectation d'éloignement qui prenait sa source, non pas dans l'aversion ou l'antipathie, mais dans une défiance de lui-même dont il faut connaître la cause pour s'expliquer jusqu'à un certain point les bizarreries de son caractère. Cette cause, c'est un biographe de Santeul, c'est l'abbé Dinouart qui nous la dira. Nous le copions :

If L'impétuosité de son caractère, tout de feu, le rendait a ridicule à bien du monde. Tantôt il brusquait l'un, tantôt « il injuriait Tautre, faisait une mauvaise raillerie de celui- « ci, agaçait celui-là, courait et s*agitait souvent comme on « homme qui a perdu l'esprit, et cela pour des raisons dont « peu de gens ont connu la cause.

« Un jour que Claude Santeul, son frère, lui en faisait des « reproches, il lui dit que ses extravagances ne partaient « pas tant d'un fond de folie qui dût le faire mépriser, que « de la nécessité où il se voyait de faire son salut ; que son <c tempérament le portait aux femmes; que saint Antoine et « saint Hilaire s'étaient roulés sur les épines et sur les charte bons pour se défendre de leurs charmes ; que pour lui qui (« n'avait pas tant de vertu, il se contentait de faire divera sion, par d'autres objets, aux pensées dangereuses qui lui « venaient souvent : d'où l'on peut connaître quelle était son « application aux devoirs essentiels de la religion. »

Cette particularité une fois connue^ on jugera sans doute avec quelque indulgence la conduite de Santeul dans les circonstances que rappellent les anecdotes suivantes^ puisées dans le Santoiiana.

Un jour Santeul faisant le tour d'un salon^ adressait tour à tour à chaque dame un lardon qui ne se contentait pas toujours d'effleurer Fépiderme, lorsqu'il arriva devant une dame Sylvie^ qui était excessivement plâtrée : « Oh ! te voilà bien blanche ^ lui dit-il; si tu tombais en pâmoison, tu ne changerais pas de couleur. — £t toi, répondit la dame, qui ne manquait pas de repartie, et toi te voilà bien noir; si tu l'étais moins, tu en serais plus agréable, mais tu n'en serais pas moins fou. » Dans une autre circonstance, il se montra plus galant envers cette même personne. « D'où vient donc, M. de Santeul, lui disait-elle, que vous ne venez plus chez nous. Est-ce

232 J.-B. SANTEDL.

parce que vous nous devez quelque chose? Non^ madame^ ce n'est pas ce qui m'en empêche ; et vousmême êtes cause que vous n'êtes pas payée. — Comment donc? reprit la dame. — Comment donc? c'est que, lorsque je vous vois, j'oublie tout. »

Ailleurs, placé à table entre deux fort belles da-' mes, il répondit à quelqu'un qui le trouvait heureux : » Le bonheur n'est pas bien grand quand il ne passe pas la table. »

Une dame Cramoisi, chez qui Santeul était reçu, lui demandait combien ils étaient de moines à Sakit- Yictor : — « Nous sommes, répondit-il, autant que vous avez de clous de girofle dans la bouche. »

De toutes les relations de Santeul avec les femmes, un voyage qu'on le dit quelque part avoir fait à Rome avec la célèbre Ninon de Lenclos, devrait, s'il a eu lieu, être l'une des plus remarquables, et est cependant la moins connue de ces relations.

Nous n'avons trouvé nulle autre part que dans les Mémoires de Ninon de Lenclos > récemment pu* bliés par le journal VEstafette (1), la mention de ce voyage, qui aurait été entrepris par Santeul dans un but fort sérieux, et fait en bien frivole et bien profane compagnie.

Copions cependant, sous la responsabilité de l'auteur primordial, la partie de son récit qui concerne

(1) Mémoires de Ninon de Lenctos, recueillis et publiés par M. Eugène jos Miiuicoiibt.

Santeul. C'est Ninon qui est censée tenir la plume :

« Le Nôtre vint m'annoncer qu'il partait pour Rome (1). <( Il engagea vivement madame de Lalayette et moi à Tac- « compagner dans ce voyage.

« — Nous aurons, dit-il, avec nous le poète Santeul,' un « gros chanoine de Saint-Victor, dont la verve caustique et « Toriginalité noos amuseront pendant la route.

« J'acceptai de grand cœur cette distraction qui venait (( s'offrir si à propos.

« Lors de mon premier voyage en Italie je n'avais pas vu « Rome. Madame de Lafayette brûlait d'étudier la cour du u pape.

« Huit Jours après, nous étions avec le jardinier royal et « Santeul sur le chemin de Genève, d'où nous devions gatt gner Turin, Parme, Florence et les états de l'Église.

« Le joyeux chanoine nous défraya de plaisanteries, que « nous ne trouvions pas toujours marquées au coin de la « délicatesse, sur-tout quand il s'était livré, comme cela ne « manquait pas de lui arriver plus d'une fois le Jour, à son « goût excessif pour la l)oisson.

« Mais le sans-gêne du voyage nous aidait à passer sur « bien des choses.

« Santeul allait à Rome afin d'obtenir Papprobation du « Saint-Père et des cardinaux à un recueil d'Hymnes latiii nés qu'il destinait au rite dans toute l'étendue de la chré- « tienté.

a Quant à Le Nôtre, il était appelé par le pape lui-même. « Sa réputation avait franchi les Alpes, et Louis XIV, récon-

(1) Le voyage de Le Nôtre à Rome est avéré : il eut lieu en

« cilié décidément avec le souverain pontife, consentait à M lui prêter pour quelques mois le célèbre jardinier.

(( Il s'agbsait de dessiner les parterres du Vatican..

« Nous arrivâmes à Rome sur la fin de mars. Madame de « Lafayette et moi, nous obtînmes la faveur d'être présentées « avec nos deux compagnons da route à Taudience solen- « nelle du pape.

« Je me souviendrai long-temps de la charmante bonho- « mie dont Le Nôtre fit preuve en entrant dans la salle d*an- « dience, où le saint-père attendait environné des membres « du sacré collège. Au lieu de se prosterner, comme c'est « Tusage, et de baiser la mule du pontife, il s'écria :

« — Ehl bonjour, mon révérend père! Que vous avez « bon visage et combien je suis ravi de vous trouver en si « bonne santé !

« Puis, à la fin de cette exclamation aussi cordiale qu^éc( trange, il alla se précipiter au cou du pape. Il le baisa sur <c les deux joues, sans plus de façon que s'il eût abordé un « simple morteL

« Sa Sainteté rit de bon cœur.

« Elle accepta comme on la lui donnait cette franche et « naïve accolade, nous fit mille amitiés et voulut qu'on nous « servit une collation.

c( Le pape descendit ensuite avec nous dans les jardins, « qui étaient vraiment de fort mauvais goût, comparés à « ceux des Tuileries et de Versailles. On nous conduisit vers « une espèce d'étang, où nageaient d'énormes poissons, « parmi lesquels il nous montra des carpes deux fois centeanaires.

« Je ne trouvai rien de bien curieux à cela.

« Mais tout-à-coup, sur un signe du pontife, un des car-

ce dinaax qui raccompagnaient sonna ane cloche suspendue a à une potence, au bord du bas^n même. Aussitôt tous les (c poissons d'accourir, en agitant leurs nageoires, et de lever tf la tête hors de Teau.

« Un page apporta deux corbeilles.

« L'une était remplie de pain taillé, Tautre de graines di- <c verses, et le pape jeta devant nous toutes ces provisions à n ses carpes favorites, qui les eurent absorbées en un clin «d'œU.

« On sonna de nouveau la cloche ; les poissons se livré- « rent à quelques évolutions joyeuses, comme pour remer- « der leur pourvoyeur, et disparurent.

<( — Parbleu ! s'écria le poète latin enhardi par le bon ac- « cueil fait à la franchise de Le Nôtre, voilà, très saint père, a des religieux bien dressés I

« Des religieux 7... Que voulez- vous dire? demanda le « pape en se retournant

« Mais sans doute, reprit Santeul : n'accourent-ils pas au a réfectoire au son de la cloche? Votre Sainteté devrait^ sur « ma parole, proposer ce monastère aquatique pour modèle tt à tous les autres. Désormais on verrait une observation fc plus exacte de la règle du sOence et de la sobriété, si lès a mohies étaient muets comme ces poissons et ne buvaient <f que de l'eau.

« Le pape fronça le sourcil.

« A son exemple, les membres présents du sacré collège « regardèrent Santeul avec un mécontentement visible,. et « je tremblai dès-lors pour les hymnes de notre bavard de «poète.

« Mes craintes furent justifiées par l'événement

« On trouva dans le consistoire que les poésies de Santeul

236 J.-B. SâNTEUL.

« avaient un parfom de paganisme qui devait empéchar à « jamais l^Église romaine de les chanter dans les cérémcmies « du culte.

(c Plus tard, on fut moins injuste.

« Mais, en attendant, le pauvre chanoine dut quitter PI* « talie sans voir faire droit à sa requête, et Dieu sait toutes « les malédictions burlesques dont il accabla les carpes du a Vatican (i). »

Nous avons prié M. Eugène de Mirecourt^ qui nous a autorisé à le citer^ de nous indiquer les sources auxquelles il avait emprunté ce récit M, de Mirecourt a bien voulu nous répondre que ses anecdotes sur Santeul avaient été puisées, autant qu'il pût se le rappeler, dans les Mémoires de Made^ moiselle. Il nous a été impossible de retrouver le document dans cet ouvrage. Nous l'indiquons aux curieux ; leurs recherches seront peut-être plus heureuses que les nôtres.

Nous nous permettrons néanmoins une observation. Santeul avait composé ses Hymnes pour les Bréviaires de Cluny et de Paris, pour le Bréviaire* de Paris sur-tout, dont le pape, sans pouvoir contester à François de Harlay le droit de le modifier, n'en pouvait voir la modification d'un bon ceil, car cette modification était entachée de ce gallicanisme qui, vu de Rome, était un esprit d'insoumission et même d'antagonisme. Il ne nous parait donc pas

(i) Estafette du 15 juiUet 185Â.

qu'il ait pu venir à la pensée de Santeul, sans qu'il se mêlât pour cela aux controverses^ d'aller demander pour ses Hynmes l'approbation papale, et encore moins leur admission dans tous les bréviaires de la chrétienté, admission qui eût été illusoire, en présence du droit dont les évéques jouissaient et auquel peu d'entre eux auraient voulu renoncer alors, de composer à leur gré leur bréviaire particulier.

N'en déplaise donc aux écrivains sur lesquels M. de Mirecourt a cru pouvoir s'appuyer, il ne nous parait pas probable que Santeul ait jamais fait le voyage de Rome, encore moins qu'il se soit , mis en compagnie d'une courtisane, même d'une Ninon, pour aller recommander ses hymnes au pape, et beaucoup moins encore qu'il se soit permis auprès dtf Saint-Père la saillie toute rabelaisienne qu'on lui attribue. Une semblable saillie, qui eût été un maladroit anachronisme, n'était conforme ni à l'esprit religieux du siècle de Louis XIV, ni à la situation du poète auprès du pape dans le moment donné. D'un autre côté, Santeul pouvait ne pas fuir absolument la rencontre fortuite et momentanée des femmes ; mais de là à rechercher cette rencontre et à la prolonger dans l'hitimité d'un voyage, il y avait trop loin pour lui, dont les passions ne suivirent Jamais un pareil cours.

Santeul, au reste , n'eut qu'une passion : c'était pour les serins. *

La Bruyère a crayonné, sous le nom de DiphUe (1) , le portrait de Tamateur d'oiseaux, et quelques personnes ont cru que Tauteur des Caractères avaiteu en vue le poète SanteuL La Bruyère, qui connaissait particulièrement ce poète, et qui fut même son commensal chez les Gondés, a en effet donné du chanoine de Saint-Victor un portrait qui nous occupera bientôt ; mais si le Diphile a quelques traits qu'on puisse attribuer à notre poète ; si Ton a le droit de présumer que nécessairement La Bruyère a dû songer à son ami en écrivant ce morceau, nous pensons que d'autres curieux d'animaux ont aussi fourni quelques traits, et que tout l'ensemble n'est pas fait à l'intention ni à la ressemblance du Yictorin.

Quoi qu'il en soit, Santeul manqua deux fois l'occasion d'augmenter dans ses vers le nombre des oiseaux devenus poétiquement célèbres : la première fois, quand il fit l'épitaphe de Lulli ; la seconde quand il eut le prosaïque et triste courage de disputer un serin à une dame. Voici comment eurent lieu ces deux échecs à la poésie.

Santeul racontait que lorsqu'il était occupé de la composition d'une épitaphe pour Lulli, mort en 1689, un de ses nombreux serins, qui était très familier, s'étant posé sur la tête de son maître,

(1) Ghap. XIII, de la Mode/

chanta d'ane manière si agréable^ qu'il semblait an poète que l'ame du célèbre musicien eût passé dans le corps de ce petit animal^ pour lui inspirer quelque pensée digne de^ son sujet II ajoutait qu'un abbé de distinction étant entrée l'oiseau, effaroùcbé, s'était réfugié sur le lit ; mais qu'après le départ du visiteur inopportun, lui, Santeul, s'étant remis à travailler, le serin avait repris sa place sur la tête du poète, et recommencé son ramage, qui ne cessa que quand l'épitaphe fut composée. Soit que le serin se fût épuisé à chanter ainsi, 'soit pour toute autre cause, Sauteul le trouva mort le lendemain, et le regretta long-temps.

Un tel récit semblait promettre une élégie digne de Catulle ; et si, avec le chanoine Santeul, on n'avait pas le droit de s'attendre à un chorus des grâces, des cupidons et des beaux de la cour de Louis XIV, vénères, cupidvnesque, et quantum est hominum ventÂStiorum, au moins pouvait-on espérer que le serin si merveilleux allait, dans l'épitaphe du musicien Lulli, faire entendre un doux frémissement d'ailes, et un mélodieux gazouillement^ circumsi' tiens pipiiaéat, qui l'eût fait rivaliser, ne fûtce que de loin, avec le passereau de Lesbie.

Or , voici l'épitaphe qui résulta de cette inspira-* tion :

Perfida mors, inimica, audax, temeraria et excors, Cnidelisque et cœca, probris te absolvimus isUs.

Non de te querimur, tua sint immunia magna.

Sed quando per te populi regisque voluptas, Non antè auditls rapuit qui cantibus orbem, . LuUius eripltur, querimur modo : surda fuisti (1).

TRADUCTION

Monstre perfide^ hostile, impudent, téméraire, O Mort, d*ôtre sans yeux on peut te pardonner ; A ton cruel pouvoir nul ne peut se soustraire; Si c'est ton attribut, pourquoi s*en étonner ?

Mais, chantre aux- douceurs sans pareilles,

Délice du peuple et du roK

Quand LuUi tombe sous ta loi, O Mort, ton crime affreux, c'est d'être sans oreilles.

 propos de cette épitapbe , nous trouvons dans le Santoiiana une lettre de La Momioye à Santeul, en faveur de laq[uelle nous réclamons le droit d'une courte digression, et dont nous ne voulons qu'extraire un passage, comme exemple des aménités qui s'échangeaient quelquefois entre les gens de lettres, dans ce grand siècle de l'élégance et de la politesse.

Santeul avait envoyé à La Monnoye une copie de l'épitaphe de Lulli, dans une lettre qu'il n'avait pas eu le soin d'affranchir ; et voici, entre autres cho~ ses, ce qui lui fut répondu :

(i) On trouve dans les. œuvres de Santeui deux autres ëpitaphes pour LullL Elles sont encore plus pâles et plus froides que celle que nous venons de citer.

« Je trouve Tépitaphe de Lulli fort bonne ; mais je la « trouverais encore meilleure sHl ne m'en avait rien coûté (€ pour la lire. Taurai un jour pour trente sous toutes vos « pièces en un volume, au lieu qu'à me les distiller comme « vous faites, cette somme ne suffira que pour payer une « demi-douzaine d'épigrammes. »

Venons maintenant à Thistoire d'une dame et d'un serin.

La reine d'Angleterre étant allée visiter le couvent de Saint-Victor, une dame de sa suite eut la curiosité de pénétrer dans la chambre de Santeul. Parmi les serins du poète il s'en trouva un qui la séduisit plus que les autres, et elle voulut se l'approprier. Santeul, peu galant, s'y opposait; mais la fille d'Eve, qui ne savait se priver de rien de ce qu'elle désirait, voulut tenir bon, et, croyant mettre le serin en lieu sûr , le plaça sous la protection de la pudeur, dans la même cachette où mademoiselle de Hautefort, fille d'honneur d'Anne d'Autriche, avait soustrait aux poursuites de Louis XIII un billet mystérieusement adressé à la rehie. La main du chaste Louis Xni s'était arrêtée devant ce lieu d'asile et de franchise ; le serin de Santeul fut moins respecté que le poulet de la reine. Le poète, chaste aussi à sa manière, affronta le danger de l'entreprise, et sa main, qui alla résolument chercher son bien dans le lieu où elle savait le trouver, se comporta comme > ces conquérants qui ne voient que le

but de leur attaque, sans songer aax beaux sites que déploie devant eux le cbamp de bataiUe. Catulle, engagé en pareille expédition, en serait revenu plus poète encore, et aurait fait de sa capture un autre moineau de Lesbie : avec Santeul il ne revint de là qu'un ^rin.

Ne peut-on donc être poète qu'au prix d'un peu de passion?

U y avait pourtant un moyen d'écbauffer la veine de Santeul, et ses amis l'employaient quelquefois avec succès. Un jour qu'il dînait cbez M. de Bellièvre, un de ses Mécènes, il se prit à agacer par toutes sortes de plaisanteries une jeune fille qu'on avait mise à table auprès de luL Ce jeu amusait les convives ; la jeune voisine, seule, n'y prenait pas goût. Poussée à bout, elle voulut avec trop de précipitation se lever de table, et tomba à terre. Santeul, qui voulait la suivre, se leva avec la même précipitation, et suivit en effet dans sa chute la pauvre jeune fille, qui se plaignait de s'être blessée à la main. On trouva la scène digne d'être célébrée par la poésie. On demanda des vers à SanteuL Tout autre .poète eût devancé le vœu de la compagnie. La cbute d'une jeune fille causée par lui et partagée avec elle I Double source d'émotion et partant de poésie. Santeul fut insensible à ce stimulant et resta sourd à la prière de ses amis. Qu'on se rappelle ce que notre poète avait dit à son frère à l'endroit de ses

secrètes inclinations^ et Ton devinera aisément pourquoi il se défendait de cette poésie anacréontique : il craignait, une fois lancé, d'aller trop loin. Cependant M. de Bellièvre^ son amphitryon, voulait des vers sur la double chute. Il savait que ce n'était pas sans cause qu'un poète du temps avait dit :

Santeul, qui loua tant les eaux, Ne but rien moins que de l'eau claire, Et fit des cantiques fort beaux Pour les saints, qu'il n'imita guère.

Il partit de là, et promit au poète-chanoine autant de bouteilles de vin qu'il fournirait de vers. Santeul, en s'exposant à ce genre d'ivresse, était plus certain d'éviter l'autre : il accepta le marché, et gagna douze bouteilles de vin. La poésie qu'il composa fii\it par ces deux vers :

Quod tibi feci, inquit, tempus curabit : at illa Quam mihi fecisti plaga perennis erit.

TRADUCTION

Du mal que je vous fis la guérison est sûre ;

Le temps vous la donnera : mais Vous m'avez, en retour, fait une autre blessure

Dont je ne guérirai jamais.

Il y a encore \ians la vie de Santeul un trait qui caractérise trop bien ses relations avec les poètes ses confrères et ses procédés en matière de finances, pour que nous le mettions en oubli.

C'était en 1687, Le roi Louis XIV avait été. Pannée précédente, attaqué d'une fistule qui l'avait mis en danger de mort, et qui avait inspiré les plus vives inquiétudes à toute la France. Après son rétablissement il y eut de grandes réjouissances par tout le royaume.

Parmi les démonstrations qui se succédèrent dans toutes les villes et qui éclatèrent principalement dans la capitale , la poésie adulatrice , et sur-tout la poésie officielle, ne pouvait manquer à son rôle. La Ville de Paris voulait se distinguer par ces fêtes; c'était son édilité qui les dirigeait et y présidait : le poète de la Ville de Paris devait donc nécessairement intervenir. Ce poète, nous l'avons dit, c'était Santeul : il composa en effet douze vers latins pour célébrer ta venue du Roi à Paris,

Il pria un sieur Perachon, avocat au parlement, qui sacrifiait quelquefois aux muses , de traduire sa pièce en vers français, lui promettant, pour échauffer sa verve, une rétribution de dix pistoles. Cet appât mit si bien en veine le sieur Perachon, que des douze vers latins de Santeul il fit trente hexamètres français (1). Ce n'était pas une traduction, c'était une paraphrase. En travaillant sur son texte, l'avocat s'était imbu de l'esprit du poète ; il lui avait

(i) Voir rAppendice et les notes qui terminent ces Études.

été facile d'ajouter aux pensées de Santeul quelques pensées de son propre crû ; il avait procédé comme fait un écolier de rhétorique sur un thème donné ; il avait produit une amplification.

Santeul voulut ne pas paraître moins fécond que son traducteur ; il demanda à M. Perachon ses vers français pour arranger d'après eux ses vers latins. Mais comme les dix pistoles promises n'appuyaient pas la demande, l'avocat retenait ses vers. Force fut à Santeul de publier les siens dans l'état où ils étaient, et de les envoyer tels à MM. de Ville. M. Perachon présenta les siens à M. de Fourcy, qui était alors prévôt des marchands.

Dans ces deux pièces, l'une latine, l'autre française, où se déroulaient à peu près les mêmes idées, l'édilité parisienne crut voir sans doute une sorte de concours entre deux poètes : elle jugea, et donna la préférence à la pièce française, qui exprimait toutes les idées de Santeul plus les idées que celles du Yictorin avaient inspirées et comme dictées à l'avocat

Néanmoins, au jugement de M. de Fourcy et de ses échevins qu'il avait consultés, l'une et l'autre pièce méritait un remerciement Deux médailles, l'une en or pour le poète français, l'autre en argent pour le poète latin, furent envoyées à Santeul, qui fut choisi comme dépositaire, probablement à cause de son caractère officiel de poète perpétuel de la

Ville de Paris. Santeul^ qui se sentait le véritable auteur des deux pièces récompensées^ crut pouvoir réformer la décision de Tédilité : il s'adjugea la médaille d'or^ et laissa l'autre à Perachon. On railla Santeul à ce sujet; il répondit en riant qu'il avait ainsi voulu se payer du service qu'il avait rendu à M. Perachon^ en lui procurant le moyen de se faire connaître dans le monde.

n est vrai que sans cette aventure le nom de Perachon ^ attaché acgourd'hui à celui de Santeul, dormirait depuis long*temps dans le plus profond oubli.

Ce mot du Yictorin sur Perachon montrait chez lui une grande dextérité à se tirer d'un pas embarrassant ; on a aussi recueilU sur lui quelques anec^dotes qui prouvent son extrême promptitude à la réplique.

Un personnage qui passait pour un grand usurier, et qui se donnait pour un homme irréprochable et scrupuleux, reprochait à Santeul ses manières indignes de son habit — « D est vrai, répondit le c Yictorbi , que je n'étais guère fait pour être relic gieux; mais toi, tu l'étais bien pour être usurier. »

U venait d'entendre un prédicateur qui n'avait pas satisfait son auditoire. — « n fit mieux l'an c passé B , dit-il. On lui objectait que ce prédicateur n'avait pas prêché l'année précédente : — c C'est < en cela qu'il fit mieux » , reprit le poète.

Oatre son goût pour les plaisirs de la table, Santenl avait encore un défaut : il était joueur comme les cartes, suivant l'expression de Tun de ses biographes. Un jour qu'il devait prêcher, ce qui lui arrivait fort rarement, car il n'y réussissait pas, on vint, pendant qu'il faisait sa partie de piquet, lui dire qu'on l'attendait pour monter en chaire. Il part, emportant son jeu et son écart, qu'il cache dans sa manche. Il était à peine monté dans la chaire, qu'au premier geste qu'il veut faire, ses cartes, s' échappant de leur retraite , voltigent et se dispersent sur le pavé du temple. Grande surprise parmi les fidèles, grand embarras pour le pauvre Santeul. Néanmoins, il ne se laisse pas déconcerter ; sa physionomie ne change en rien ; une subite inspiration lui est venue, et loin de paraître surpris de la chute de ses cartes, il regarde alternativement celles-ci et l'assistance. La pensée lui était venue de faire de ces cartes un moyen oratoire et tout le thème de son sermon.

Avec autant de sang-froid et d'assurance que si la scène eût été préméditée, Santeul interpelle un enfant de dix ans qu'il voit au pied de la chaire, et qui a ramassé une carte : — « Mon ami, lui dit-il , « quelle est cette carte que tu regardes là ? — C'est « la dame de pique. — Très bien 1 Quelle est la pre- « mière des trois vertus théologales ? — Je ne sais « pas. — Vous l'entendez^ mes frères , s'écria San-

« teiil avec indignation, vous l'entendez, voilà un « de vos enfants qui ne connaît pas la première « vertu théologale, et qui connaît la dame de pi- « que I »

Si nous voulions suivre Santeul dans ses relations avec toutes sortes de personnes, il nous faudrait épuiser les anecdotes plus ou moins réelles qui grossissent le volume du Santoiia/na, Nous ne nous occuperons donc plus que de ses liaisons avec les Coudés. Nous les avons réservées pour la fin de notre Étude, parce que Chantilly, la demeure de cette famille princière , fut pour Santeul ce que fut Versailles pour Boileau, Racine et Molière. Le poète de Saint-Victor vivait même avec ses illustres patrons dans une familiarité que ne comportait pas l'étiquette de la cour du grand roL Santeul était le commensal des princes de Condé, mais à un titre et sur un pied qui fait moins d'honneur encore aux protecteurs qu'à leur protégé ; et la manière fatale dont ces relations finirent leur cours en même temps que la vie du poète, était un motif de plus pour nous décider à finir aussi par-là.

Santeul trouva chez les Coudés cinq protecteurs en l'honneur desquels il exerça son talent poétique ; et, indépendamment d'un assez grand nombre d'inscriptions latines qu'il composa pour les jardins de Chantilly, l'on rencontre dans l'édition de ses œuvres publiée en 1729 chez les frères Barbou, huit

ÉTUDE SIXIÈME. 2li9

pièces SOUS ce titre : Pro Candans. Ses héros étaient :

1.° Louis II de Bourbon^ dit le Grand Gondé,qui honora Santeui d'une protection sérieuse et d'une amitié dans laquelle il gardait , autant que le permettait la violence impérieuse de son esprit^ la considération que méritaient le talent poétique et le caractère religieux de son commensal;

2. ° Henri- Jules de Bourbon^ fils du précédent^ et qui 5 après la mort de son père , fut comme lui appelé Monsieur le Prince ;

d."* Sa femme Louise-Françoise de Bourbon, légitiioée de France, dite mademoiselle de Nantes, fille de Louis XIY et de madame de Montespan ;

4.'' Louis III de Bourbon, dit Monsieur le Duc, fils de Henri-Jules;

5."* Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, duchesse du Maine, fille de Henri-Jules, et conséquemment sœur de Louis III.

Dans ce quintuple Mécène un disciple de Pythagore signalerait un nouvel exemple de la puissance du nombre : il y verrait les cinq doigts qui , réunis autour de la paume de mademoiselle de Nantes, composent une main symbolique dans laquelle se caractérise le genre de protection dont jouissait Santeui chez ses hôtes princiers de Chantilly.

Mais n'anticipons pas; la suite de notre récit nous fera comprendre.

La première des pièces Pro Condœis est adressée au clief de cette illustre famille, au Grand Gondé. Elle est d'une extrême brièveté, car elle ne renferme que vingt vers; et les éditeurs Barbou ont soin de nous apprendre dans un note, que Santeul aurait fait paraître plus de vers à la louange des princes et princesses de Gondé , sans les expresses défenses que lui fit M. le Prince Louis II du nom. Ges défenses, ajoutent-Us, furent si sérieuses, que le chanoine Yictorin fut obligé d'abandonner un poème qu'il avait entrepris , et d'adresser au prince quelques vers seulement sur sa modestie.

Le Grand Gondé n'aimait pas plus la louangeique la contradiction. Il était connu pour cette double antipathie, et on le traitait en conséquence. Témoin Boileau, qui disait un jour : « Dorénavant je serai « toujours de l'avis de Monsieur le Prince, sur-tout « quand il aura tort » ; témoin La Fontaine, qui, en parlant de la modestie rétive du héros, écrivait : « G'est proprement de Monsieur le Prince qu'on peut « dire :

« Gui malè si palpôre, récalcitrat undlquè tutus. »

Santeul usa de la même prudence, et fit sa cour au Grand Gondé en ne le louant qu'avec beaucoup de sobriété. S'il aimait à versifier l'éloge, il se dédommagea auprès des autres princes de cette maison, qui étaient moins récalcitrants que le chef, et

qui d'ailleurs abusèrent un peu du désir que notre poète avait toujours de leur complaire.

Les descendants du Grand Gondé étaient au reste des Mécènes qui traitaient Santeul moins comme un poète sérieux qu'il était après tout dans ses œuvres, que comme un de ces badins que les grands admettaient alors à leur table pour s'amuser de leurs bons mots et de leur gourmandise, et qu'ils prenaient pour le plastron de leurs propres plaisanteries. Santeul lui-même devait éprouver quelque peine à prendre au sérieux ses patrons de Ghantilly.

Quel respect devait lui inspirer en effet au fond de l'ame ce Henri-Jules qui, par moments, se croyait chien de chasse et poursuivait, en imitant les aboiements de cet animal, quelque cerf ou chevreuil imaginaire, et qui, en présence du roi, modérait ces démonstrations de maniaque en allant se mettre à une fenêtre ouverte, où il se contentait d'un simple mouvement de mâchoires, conune eût fait un chien qui japperait sans faire entendre sa voix? Que devait-il trouver à louer chez ce même prince qui, lorsqu'il ne se croyait plus chien, se croyait mort, et, comme tel, refusait obstinément de manger? Il est vrai que dans ses moments lucides, et s'il faut en croire le comte de Bussy-Rabutin, Henri- Jules « avait de l'esprit, après le roi, plus que toute la « maison royale. »

Néanmoins , maigre « l'extrême contrainte , pour

« ne rien dire de pis, où l'iiumeur de Henri-Jules <( tenait tout ce qui était réduit sous son joug (1) », Santeul ne se laissait pas toujours imposer. Un jour qu'ils disputaient vivement ensemble sur quelque ouvrage d'esprit : — Sais«tu bien, Santeul, dit le patron, que je suis prince du sang royal? — Ëtmoi prince du bon sens, répondit le poète, et cela est infiniment plus estimable.

Saint-Simon fait de Louis III de Bourbon , petitfils du Grand Gondé et fils de Henri-Jules , un portrait qui est encore moins attrayant que celui de son père. Le voici :

c( C'était un homme très considérablement plas petit que « les plus petits hommes, qui, sans être gras, était gros de « partout ; la tête grosse à surprendre, et un visage qui fai- « sait peur. On disait qu'un nain de Madame la Princesse en « était cause. Il était d'un jaune livide, l'air presque tona jours furieux ; mais en tout temps si fier, si audacieux, « qu'on avait peine à s'accoutumer à lui. U avait de l'esprit, « de la lecture, des restes d'une excellente éducation, de la « politesse et des grâces même quand il voulait, mais il « voulait très rarement II n'avait ni l'injustice, ni l'avarice, « ni la bassesse de ses pères, mais il en avait toute la valeur, et avait montré de l'application et dé l'intelligence à la

« guerre Ses mœurs perverses lui parurent une vertu,

« et d'étranges vengeances, qu'il exerça plus d'une fois, un

(1) Mémoires inédits de Saint^imon, chap. III, page /i9, édition de 1838.

« apanage de la grandeur. C'était une mense toujours en (c Tair, et qui faisait fuir devant elle, et dont ses amis n'éi< taient jamais en sûreté, tantôt par des insultes extrêmes, « tantôt par des plaisanteries cruelles en face, et des chance sons qu'il savait faire sur-le-champ, qui emportaient la « pièce et ne s'effaçaient jamais »

Notre galerie ne serait pas complète si nous ne puisions encore dans les Mémoires de Saint Simon quelques lignes du portrait de madame la Duchesse, femme de Louis III. Ces documents nous paraissent ici d'autant plus nécessaires, qu'ils servent à expliquer les singulières façons d'agir que nous allons rapporter des hôtes princiers de Chantilly envers leur poète et commensal Santeul. Cette madame la Duchesse n'était pas autre que mademoiselle de Nantes, fille de Louis XIY et de madame de Montespan. Quoique fort Jolie et très spirituelle, elle n'en était pas moins contrefaite, ainsi que le duc du Maine, son frère, qui était pied-bot Singulier sujet de réflexions que cet abâtardissement parallèle de la race de Louis XIY dans la ligne illégitime, et de celle du Grand Condé par l'influence mystérieuse de la fréquentation des nains de cour ! Voici ce que dit Saint-Simon de la femme de Louis III de Bourbon :

c( Elle était méprisante, moqueuse, piquante, féconde en « chansons cruelles dont elle affublait galment jusqu'aux « personnes qu'elle semblait aimer, et qui passaient leur vie « avec elle. »

On va voir que ce coin de portrait n'est pas d'invention.

Santeul étant un jour à la table de Monsieur le Prince (Henri- Jules), madame la Duchesse, c'est-àdire mademoiselle de Nantes, femme de Louis m de Bourbon, après avoir fait des reproches au poète, qui ne lui avait pas encore adressé de louanges versifiées, termina sa mercuriale en le frappant au visage. Santeul, blessé dans sa triple dignité d'homme, de religieux et d'hôte, mais blessé par une main toute-puissante, ne sut d'a])ord comment il devait prendre un semblable procédé. Etait-ce une plaisanterie d'une auguste princesse, comme l'appelaient les courtisans, et comime l'ont qualifié les commentateurs, gens toujours prêts à pallier ce qui peut porter quelque attehite à la gloire de leur auteur? Etait-ce un affront, comme affectaient de le considérer tous ceux qui faisaient opposition à la cour, ou qui étaient jaloux de Santeul dans sa qualité de poète et dans sa condition de commensal de Chantilly? Admettre la plaisanterie, c'était se reconnaître bouffon en titre d'office; se regarder comme sérieusement insulté , c'était prendre le rôle du pot de terre. Le premier mouvement de l'ame chez Santeul se trahit sur son visage par l'expression d'un honorable mécontentement La hautaine et railleuse princesse ne goûta point cette protestation tacite ; mais elle dit que puisque c'était un affront, il fallait

le laver : et elle jeta au poète un verre d'feau à travers le visage. Cette aggravation reçue quand il était encore étourdi d'une première attaque , troubla la tête du pauvre Santeul ; chez lui le raisonnement fut dérouté, Tinstinct prit le dessus : grâce à la force de Thabitude, sa première exclamation fUt un mot plaisant^ et il s'écria qu'il était bien juste que la pluie vînt après le tonnerre. Un peu revenu à lui-même, il voulut se fâcher tout de bon ; mais Monsieur le Prince, qui connaissait son monde, gagna l'homme par le faible du poète : il commanda à Santeul des vers sur l'aventure. Le poète ne résista pas à une pareille séduction, et quelques jours , après il apporta à madame la Duchesse une pièce sur ie Soufflet de Cha/ntiUy. Dans cette pièce il compare piteusement ce soufflet au baiser qu'avait reçu Alain Ghartier :

Non ità despexit quondain regina poetam, Nec casta erubuit dare labris oscula doctis : Et DOS percutimur média inter gaudia, vates !

La Monnoye, qui a traduit toute la pièce en vers français, interprète ainsi ce passage.

Par un loyer plus digne une auguste princesse

Du mérite d'Alain reconnut la noblesse,

Imprimant sur sa bouche un baiser généreux.

Et moi, plus grand qu'Alain, hélas! et moins heureux,

Sous une autre princesse aux injures en proie,

Je trouve la douleur dans le sein de la Joie.

Eqsuite le poète souffleté prend son mal en patience, n avait voulu fuir des hôtes injurieux ; mais il feint d'être arrêté par Melpomène, qui essuie ses larmes^ et^ rappelant que dans ses poésies si prodigués de louanges envers ses Mécènes de Chantilly, il a oublié mademoiselle de Nantes, il ose se faire dire à lui-même par sa muse :

Solvisti^ vates^ Justas pro crimine poenas.

« Poète, ta portes justement la peine de ton oubli criminel. »

n va même jusqu'à faire un vers de sa saillie sur la pluie succédant au tonnerre :

Post fulmen veniuut ruptis è nubibus imbres.

Enfin il conclut par ces deux vers :

Hinc omnes risére deae, nec Juppiter ipse Abstinuit risu ; laesus risique po€ta.

Et La Monnoye traduisit ainsi cette fin du poème :

Depuis, du fait entier j'ai tracé la peinture ; Les déesses, les dieux on ri de Taventure ; Jupiter en a ri ; le voyant rire ainsi, Content et châtié, moi-môme en ris aussi.

Quelle brûlante matière à invictives il y aurait cependant eu dans tout cela pour un Juvénal ! Quelle source féconde en rapprochements I Quel parallèle à faire entre le baiser chevaleresque et l'ignoble

soufflet, entre Marguerite d'Ecosse et mademoiselle de Nantes, entre Alain Chartier et Santeul, entre deux patronages, deux époques, deux princesses et deux écrivains I Quelle bonne fortune pour un poète véritablement ému ! Et qu'U est triste de penser que Santeul ne sut tirer de tout cela qu'un éclat de rire!

Traiter ainsi le soufflet reçu sur une joue, c'était, mais non pas selon l'esprit de douceur et d'humilité recommandé par le divin maître, tendre l'autre joue à de nouveaux soufflets : le monde ne manqua pas de mains pour en donner à Santeul sous la forme de grossières épigrammes qui ne sont pas plus honorables pour leurs auteurs que pour lui. C'était un abbé Faydit, dont nous avons déjà parlé, écrivain aujourd'hui aussi ignoré que s'il n'avait jamais existé, et qui comparait l'unique soufflet de Santeul aux nombreux soufflets du poète Chéryle; c'était Gacon, qui, devenu depuis le distributeur injurieux des Brevets de ta Calotte, fut voué par Voltaire au mépris de la postérité, et qui déjà préludait à ses exploits calotins en disant de Santeul :

Auprès d*ime princesse il était si salope, Qu'aisément on l'eût pris pour ce vilain Cyclope.

C'était pis encore que l'obscur Faydit et que le méprisable Gacon, c'était un anonyme qui, de l'ombre où il se cachait, appliquait à Santeul le nom

d'un booffon de Tancienne comédie, et faisait du poète de Saint-Victor un Jodelet souffleté.

Pour nous, en retrouvant ^dans les cinq aupistes protecteurs de Santeul les cinq doigts de la main symbolique dont nous parlions précédemment, nous nous rappelions la main de ce Grand Gondé qui gagnait des batailles et qui avait mérité, en arrosant ses œillets, le joli quatrain de mademoiselle de Scudéry. £t puis le fatal soufflet nous apparaissait symbolisé par une autre fleur où le nombre cinq revenait avec une persistance toute cabalistique au bout du quatrain suivant que nous inspirait notre colère envers les successeurs sitôt dégénérés du Grand Gondé, plutôt que notre pitié envers Santeul :

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