‹ Sarah BernhardtChapitre 11 sur 18 · JOUÉE PAR · texte numérisé non relu

JOUÉE PAR

Quand MnH> Sarah Bernhardt interpréta le principal rôle de la histoire du prince Hamlet, elle était déjà familiarisée avec peare. N'avait-elle pas tenu autrefois l'emploi de Cordélia, roi Lear. Et qu'est-ce que Cordélia? Sinon toute la tendresse, dévouement, tout l'abandon aveugle et passionné d'une jeune âme fragile vouée dès l'adolescence au combat éternel contre le mensonge et l'adversité? Cordélia, c'est, dans l'amour paternel, un commencement d'Hamlet. Mn,c Sarah Bernhardt pénétra donc de bonne heure dans cette sphère de sentiments violents et tout de suite elle connut ces personnages qu'elle devait retrouver plus tard, dans le décor d'un monde différent : Lear, un peu le père d'Hamlet, Goneril, un peu la reine Gertrude, le fou du roi Lear, déjà Yorick !

Aussi fût-ce sans surprise, sans effroi, qu'elle aborda les régicides de la cour d'Elseneur et qu'elle se trouva aussitôt propre à incarner ce personnage si profondément divers et si grandement humain : le prince Hamlet.

A représenter ce prince malheureux, M""1 Sarah Bernhardt voua, outre son immense talent de métier, tout son génie de compréhension. M. Catulle Mendès, qui assistait à la première, écrivit le lendemain que c'était la première fois qu'on jouait Hamlet en France. Il avait certainement raison.

Nous vîmes Mm,> Sarah Bernhardt.

Elle était dans ce rôle tout ce qu'on peut souhaiter être, hors le médiocre.

Attendrie et rêveuse, emportée et démente, raisonnable et ironique, eile nous exprima, dans ses multiples détails, les diverses faces de ce héros subtil et ingénieux. Avec un art tout à fait grand elle joua tour

tragique Shakes-

dans Le tout le

à tour l'abattement et la folie, le cynique et la colère, la puérilité et le songe.

Elle y récita le monologue sans embarras, y eut l'épithète d'un ton heureux, ne dépassa jamais d'une ligne la bonne tenue du tragique. Et ce fut, sans forfanterie, sans prosaïsme, sans fausse parade de planches, qu'elle y conversa avec le spectre et que, de la pointe acérée de son glaive, elle cloua fort proprement le vieillard Polonius au rideau de la tenture.

Hamlet fut écrit en 1603, entre Othello et jfules César. C'est dire qu'il marque l'époque féconde de Shakespeare, celle où il avança le plus résolument et avec le plus de certitudes dans le monde passionnel. Hamlet marque le point le plus élevé de son inspiration. Othello, avec son décor vénitien, la chaude ardeur de ses amours et de ses haines le prépare amplement. « J'admire Othello, mais il ne me paraît pas vivre de l'auguste vie quotidienne d'un Hamlet, qui a le temps de vivre parce qu'il n'agit pas », a dit M. Maeterlinck. Et rien n'est plus vrai. Hamlet est en progrès sur Othello ; il se rapproche étrangement de nous. Nous sommes étonnés de ses sentiments parce que nous y reconnaissons le fidèle miroir de quelques-uns des nôtres. C'est étonnant ce qu'Hamlet est raisonnable ! Et comme Mmo Sarah Bernhardt sut bien le jouer, tel à peu près que Jules Laforgue l'eût admis; sobre, attentif, très lucide, très conscient, soucieux comme pas un de la propreté de ses mains, de son visage et de son âme. Hamlet n'est plus la lirute aveugle et emportée comme le magnifique Othello et rien, en lui, n'annonce la prodigieuse ambition de Marcus Brutus, dans Jules César. Il n'est éloquent qu'au dérisoire et théâtral qu'au figuré. Il joue de l'épée, comme de l'éventail ; sans plus. Et quand il apprend la pièce aux comédiens, il s'amuse énormément : c'est un enfant, voire un enfant qui a des préjugés. Les bruits du festin de Claudius lui sont insupportables, et il prend au sérieux un crime qui n'avait rien de plus méchant que les autres crimes de son époque. Il est boudeur. Son caractère insupportable, plein d'incertitudes et de déterminations, ne sait point quelle issue choisir. Il aime la vertu comme une maîtresse et il s'arme pour venger le meurtre comme un paladin. Toutefois, il tue Polonius et s'étonne que Laerte se fâche. Est-on plus inconséquent, plus brouillon, en un mot plus humain? Qu'a donc fait la pauvre Ophélie sinon que l'aimer? Et comme il lui parle rudement, ainsi qu'un homme de tous les âges.

Comme Pylade près d'Oreste, un seul homme a ses confidences, un seul homme approche de la réalité de son cœur : Horatio. C'est à lui qu'Hamlet se confie, aveuglément, et c'est à peu près de lamême façon antique qu'ils préparent simultanément le dénouement de la pièce.

Portrait de Sarah Bernhardt, par Clairin.

Comme Oreste tuera Egisthe, amant de Clitemnestre, le prince Hamlet tuera Claudius, amant de Gertrude. Shakespeare, après des siècles, retrouve la conclusion d'Eschyle. Après le palais des Atrides, voici le palais d'Elseneur. Et l'histoire est la même, comme le génie.

M'np Sarah Bernhardt a su s'y gui der comme il convenait. Si le mot d'Hugo : Hamlet est le chef-d'œuvre de la tragédie-rêve, trouva son application, c'est bien par Mmo Sarah Bernhardt. Tous les autres artistes nous avaient représenté le compagnon de Guildenstern et de Rosencrantz comme un bravache et un incompris, un étourneau et un ténébreux. Habitués à jouer les romantiques, ils avaient mis à sa taille le pourpoint d'I/ernam, et la plupart n'avaient point compris les qualités essentielles que réclamait ce rôle difficile : sobriété, finesse, réflexion, étude. Où les uns n'avaient eu que le panache et les autres la folie, Mm0 Sarah Bernhardt avait perçu la réalité de l'homme. Elle nous donnait un Hamlet dépouillé du mensonge d'opéra : conscient de ses actes, attentifs à la vie, déguisé, pour savoir, furieux par faiblesse, souvent généreux, souvent lâche, toujours hésitant et indéterminé, trop spéculatif pour avoir la franchise de ses actes et ne sachant pas très bien à quel moment propice il lui est le plus profitable de tuer un homme. C'est dire si elle l'a compris! Horatio qui était son ami et pour lequel il ne se déguisa jamais ne l'eût pas compris mieux.

Et, dans une suite de scènes bien choisies, elle sut lui donner enfin l'attitude désirable.

C'était tout ce que nous voulions : avoir une attitude d'Hamlet.

Cette attitude, Mme Sarah Bernhardt sut la trouver pour nous, sans artifice, sans erreur, sans déguisement, aussi exactement que possible pareille au rêve Shakespearien.

Le vent qui fait voler ta plume noire Et te caresse, Hamlet, ô jeune Hamlet!

(Théodore de Banville)

est venu caresser, une fois de plus, ta silhouette réapparue parmi nous, ô prince malheureux! Nous y avons reconnu un jeune homme incertain et divers, à l'effigie de nos personnes, c'est à dire — ô Hamlet ! — un jeune homme de tous les temps.

C'est pourquoi nous t'avons reconnu, accueilli et aimé.

C'est pourquoi aussi nous avons voué à Mm0 Sarah Bernhardt, qui te donna la vie, gratitude et admiration.

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