LA PRINCESSE LOINTAINE
Quelques années — à peine un lustre — se sont écoulées déjà, et voici qu'à travers mon imagination, mes jeunes souvenirs, j'aperçois le dôme "imposant d'un cirque (Cirque d'Hiver) ; sur le boulevard, devant la façade de ce moderne Erechthéion du plaisir, une mer toute noire, pleine de houles, c'est-à-dire une foule compacte, immense, prodigieuse : du mondain et du peuple, — le Tout-Paris des premières et le Tout-Crapule des jours ordinaires; et puis encore, voici que j'entends s'élever du sein de cette même foule des murmures, des rumeurs, des appels et des cris, des joies et des angoisses : tout cela s'éparpillant dans les airs avec un bruit lourd et sourd, grondant et enveloppant de vagues et d'embruns !... Sur d'énormes pancartes et affiches, on y pouvait lire à peu près ceci : la Passion, mystère religieux, mis en vers par le — soi-disant noble — poète Edmond Haraucourt ; et plus bas, écrit en grosses lettres, ce nom : Sarah Bernhardt...
Ce que fut cette soirée? Magnifique et ridicule, merveilleuse et lamentable, sublime et grotesque !... Ils étaient trois pantins qui, entre eux, lisaient interminablement leurs rôles, en habits de soirée, et dans quel décor !... Et
quant à la voix d'or, la fameuse voix d'or, elle sombra, couverte par les trépignements, les huées, les clameurs de ceux qui n'entendaient pas et... les applaudissements des amis et admirateurs ; la voix d'or s'était évanouie... Enfin, pour ne rien omettre, l'irruption soudaine et malheureuse d'Edmond Haraucourt, descendu jusqu'à la scène, apostrophant le public,, baisant les mains de Sarah au milieu d'une tempête de rires, immense !... La représentation de la Passion fut, quand même, ce qu'elle devait être : intéressante, pleine d'enseignements; ce fut une soirée de bataille d'où émanait — n'importe ! — une sensation de réelle grandeur. Et, seule, Sarah, de blancheur vêtue, candide comme le péplum qui tremblait à ses épaules, souriante, tranquille, rageuse devant cette foule, remuée, dominée par deux sentiments : la joie et la colère, m'apparut belle, très belle, inoubliable...
Ce soir-là, cette foule, cette masse capricieuse d'hommes et de femmes, — ô symbole, — c'était l'âme toute de Sarah, elle-même !...
Mignonne, c'est l'Avril!...
Mais qu'il est loin et glorieux, inconnu pour nous autres, avouons-le, cet Avril des ciels florentins, enrubanné des fraîches guirlandes du printemps, plein de charmantes brindilles d'amour, de -caresses, de parfums et de rosées !... cet Avril aux couronnes fleuries, où, dans le Passant de François Coppée, Zanetto susurra, soupira les vers qui s'harmonisaient si bien avec les chansons du clair de lune !... Et que Silvia — Mme Agar — dut avoir le cœur attendri délicieusement par les aveux câlinement modulés du pauvre joueur de mandoline!...
Les épis de la sauge et delà marjolaine !...
Oui, parmi tous les bouquets amoncelés, — vers et fleurs, c'est la même chose, — le mercredi 9 décembre 1896, sur la scène de la Renaissance, ô combien ces douces et modestes petites reines des champs et des bois ont dû paraître à la tragédienne plus touchantes, plus... cordiales — évocatrices d'horizons aux soleils mourants et de paysages un peu lents, avec des atmosphères de souvenirs, comme celles d'Automne — que les orchidées, les roses et les camélias aux corolles d'orgueil, qui lui furent aussi déposés à ses pieds ! La rose et l'orchidée, n'est-ce point vrai?... sont à la sauge et à la marjolaine ce que la lyre est au pipeau du berger!...
Et, André Theuriet, ce dernier de nos Immortels, et ce premier de nos Forestiers, eut raison — se souvenant de Jean-Marte — de n'offrir à
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sa Thérèse que de simples fleurs des bois !... Celles-là sont toujours les plus jolies !
Sarah Bernhardt ! Ce nom n'évoque-t-il point déjà tout un passé d'auréoles artistiques, — une flambée de gloire ! — tout un présent d'enthousiasmes assurés, tout un futur de lauriers, encore ! Acharnée, infatigable, n'hésitant devant aucun sacrifice, toujours prête, toujours ardente, ici, comme aux quatre coins du monde, elle a su dépenser toutes ses forces et son énergie, déployer, prodiguer ses géniales qualités, pour cette chose sacrée» divine, presque indéfinissable : l'Art !...
Sa vie? Agitée, — mais splendide, naturellement, comme elle !..
Elle eut pour professeurs Provost et Samson, et présentée, jeunette, au Conservatoire, elle y récita les Deux Pigeons. Sarah Bernhardt, le ii août 1862, débutait au Théâtre -Français, dans Iphigénie en Aulide.
Les pièces dans lesquelles elle se montra? Faisons un choix, et par ordre de date, et à titre de curiosité, voici à peu près :
1862. Iphigénie en Aulide, aux Français.
1867. Engagement à l'Odéon. — Duquesnel, directeur, aujourd'hui critique dramatique, et quel !... — Phèdre, les yeux de V Amour et du Hasard, les Femmes savantes, Athalie, 1868 ; Kean, Le Roi Lear, avec Taillade, 1869 ; le Passant, le Bâtard, de Touroude, avec Mounet- Sully, 1870; V Autre, de George Sand, 1871 ; Jean-Marie, 1872; Mademoiselle Aïssé, de Louis Bouilhet ; Ruy-Blas.
1H72. Rentrée 'aux Français : l'Absent, d'Eugène Manuel; Mademoiselle de Belle-Isle, Britannicus, Dalila, Mademoiselle de la Seiglière, 1873; Andromaque, 1874; le Sphinx, d'Octave Feuillet ; Zaïre, 1875 5 la Fille de Rolland, 1876 ; t Étrangère, tRome vaincue, 1877 ; Hemani, 1878; Othello, 1879; Mithridate, 1880. Dernière création aux Français : la Bataille d' Hcrnani, de François Coppée.
1880. En Amérique : Adrienne Lccouvreur.
1882. A la Porte-Saint-Martin : la Dame aux Camélias, Fédora, Pierrot assassin (au Trocadéro), de Jean Richepin ; Froufrou, Nana Sahib, Théodora, 1885 ; Marion Delorme, 1 886 ; Macbeth, traduction Cressonnois, 1887 ; la Tosca, 1890; Jeanne d'Arc, Cléopâtre.
1*893. A ^a Renaissance : les Rois, de Jules Lemaître, 1894 : Izeïl, la Femme de Claude, Gismonda, 1895; Magda, de Sudermane ; la Princesse lointaine, 1896; Lorenzaccio, un triomphe !...
Comme on peut le voir par cette liste, en que de rôles plus disparates les uns que les autres Sarah Bernhardt ne se montra-t-elle point ! Et l'on remarquera qu'elle n'interpréta jamais la Juliette de Shakespeare. En cette nomenclature, Théodore de Banville brille aussi par son absence...
Spindler. — Sarah musa insptratrtx.
Récemment, tout le inonde a pu lire les articles très beaux, très nerveux, empreints d'un juste esprit d'orgueil, en lesquels Sarah Bernhardt se montrait fière d'avoir acclimaté la langue, la littérature françaises sous tous les climats de l'univers. En effet, aux quatre points cardinaux, de par sa bouche, de superbes vers ont retenti ; les sons si doux, si câlins, si musicalement insinuants de sa voix se sont envolés — autant d'harmonies — pour la noble joie de millions d'étrangers... Des rôles médiocres, interprétés par elle, devinrent des choses de superbe envergure. Elle chanta du Shakespeare, ô suave Ophélie ! ô Desdémone exquise ! La preuve de cela n'est-elle point dans ce magnifique compliment à elle adressé par M. Edmond Rostand :
Tu sens furtivement se poser, quand tu joues,
Les lèvres de Shakespeare aux bagues de tes doigts...
Elle pleura du Hugo, ô Dona Sol incomparable ! elle gémit du Dumas, ô Marguerite, morte idéale! Les mânes de Racine n'entrevirent jamais de Phèdre plus passionnée, plus tragiquement frémissante. Aujourd'hui, elle se donne de toute son âme dans Lorenzaccio, et l'on crie : Vive Musset ! Et celui-ci est un grand auteur dramatique.
Sur la scène, elle aima vraiment, — qu'on se souvienne des baisers farouches de Théodora! — elle pleura de vraies larmes. Jamais femme ne sut mieux aimer, ne sut mieux mourir...
Mais — il y a un mais... — lorsque Sarah Bernhardt nous entretient de sa contribution au développement de la langue française devers tous les cieux, que son orgueil est donc bien légitime î lorsqu'elle nous parle de son heureuse influence, quant à la propagation de la littérature française, que son orgueil donne donc droit à des réserves de notre part !...
Littérature française ! Certes, à des degrés divers : Racine, Voltaire, Marivaux, Victor Hugo, Alfred de Musset, George Sand, Alexandre Dumas, Octave Feuillet, Emile Augier, Jules Lemaître et Jean Richepin ; c'en est d'ailleurs assez pour que la France reste son humble obligée... Mais, quand même, les autres?...
Dès les débuts de sa vie artistique, deux hommes : l'un, la Médiocrité pure, l'autre, le... Bon sens, c'est-à-dire MM. Camille Doucet et Francisque Sarcey, chacun, pour une large part, aidèrent à l'éclosion de son génie. Le premier décida de son engagement à l'Odéon ; le second, au milieu de ses
Ao SARAH BERNHARDT.
démêlés retentissants avec le Théâtre-Français, sut, par son intervention, amener l'apaisement, l'issue heureuse...
Plus tard, elle fut, elle demeure l'étoile magnifique, irremplaçable, de qui?... Simplement, de Victorien Sardou, faiseur de mélodrames, en somme! Et l'étoile encore d'Ernest Legouvé, Eugène Manuel, Henri de Bornier, Alexandre Parodi, Jules Barbier... Ceux-là, de la littérature française ! Allons donc!... Et par une anomalie des plus fâcheuses, des plus regrettables, où elle fut la plus « Sarah », c'est beaucoup, ma foi, dans les pièces de Victorien Sardou, — cet autre d'Ennery pour exportation...
MaiSj cette réserve établie, n'insistons plus : elle a été, elle reste la personnification de la Beauté qu'elle aime par-dessus tout : elle est l'Art...
Ne nous étendons point davantage, non plus, sur un jeu si pur, si personnel, sur l'harmonie de ses gestes et de ses attitudes, sur la musique ailée, savante, souveraine de sa voix : cela fut commenté mille fois. Sarah est une Ame, et par tous les frissons de cette Ame nous a été révélée l'exaspération même de tous nos sentiments. Dans le drame, dans la tragédie, — c'est son cri rauque de détresse, de haine ou d'agonisante, sa plainte murmurante, sa chanson d'amour et d'oiseau ; ses larmes enfantines et ses larmes de rage, ses baisers, ses enlacements, ses génuflexions; c'est sa taille rebelle, sa taille onduleuse, fuyante, ses hanches qui s'enroulent; c'est son regard plein de sang ou de furies, son regard plein de ciel, de rêve et de volupté, son regard dans lequel s'infiltre lentement la Mort !...
Or, voici qu'on la veut décorer, voici que sur sa poitrine, que l'on aperçut souventes fois haletante, secouée de sanglots, — l'on voudrait voir attaché le ruban rouge! Quelle mauvaise idée! Que de démocratie et d opportunisme là-dedans !... O mesquinerie, enfantillage et prudhommesquerie de notre époque !... Pourquoi cette amulette, pour elle qui est au-dessus de tout cela? pourquoi cette passementerie encore, cette marque de fabrique des bureaux de bienfaisance et confections de charités, pour elle, qui sait si bien se décorer de l'écharpe d'azur immortelle des poètes ? Ce ruban rouge, s'il vous plaît, que l'on plaque sur la poitrine aussi des enfants de nos écoles ! Sarah Bernhardt possède le diadème fleuri de sauge et de marjolaine, avec, autour, — tels des diamants, — des rimes aux richesses incalculables ! Il me semble que cela pourrait être assez...
SARAH HKKWIIAKDT