L. A. BESNARD. — Sarah BemliarJt aans " Lorenzaccio
Léon Cladel, l'auteur de ce bien étrange et actuel roman : Juive errante, tira, un jour, d'un de ses plus fameux livres, Ompdrailles, un drame d'un romantisme des plus intenses. « La maîtresse d'Ompdrailles, me disait-il, s'appellera désormais Sarah Bernhardt !... » La tragédienne eut connaissance de la pièce, s'en éprit même fougueusement, paraît-il, mais le vœu de l'écrivain ne se réalisa pas. Ne serait-il pas encore temps de bien faire?... Qu'en pensez-vous, Madame, en attendant qu'Armand Silvestre, Catulle Mendès et Jean Lorrain, vous fassent à leur tour l'hommage de leurs pures rêveries?...
Et, soudain, aux hasards de ma plume, je fais ce rêve : — Ma pensée vagabonde me transporte en un paysage tout entier d'enchantements et d'étoiles : c'est la vallée bleue de Mysore peut-être, c'est la féerie de Bundjapour et d'Habad ; au loin le Gange, et les gondoliers ont passé... et c'est la Nuit, par la forêt et les solitudes, la Nuit charriant ses rêveries et ses balbutiements ; toutes sortes de lucioles vaguent, illuminées, par les airs; les oiseaux de pourpre et d'or, aux ailes de velours, se sont tus : le grand Silence !...
Puis, une chanson s'élève, angélisée, douce comme une caresse de brise, plaintive comme une mélopée, comme un aveu timide d'amour, des friselis de baisers planent sous les branches des arbres, la chanson devient sonore, enfin nuptiale... Des vers, des vers d'une infinie mélodie sont prononcés, aux rimes lentes, indécises, féminines ; des vers d'une douceur inusitée et qui
n'en finit plus, cependant que, disséminée vers l'ombre, chuchote et soupire quelque cithare pâmée î Le Rêve et l'Amour; mais, cette fois, comme si cela se passait au ciel!... Et ces vers-là sont psalmodiés par une femme; c'est, peutêtre, Akédysséril, — ô grand et cher Villiers de l'Isle-Adam ! — qui s'est faite plus aimante et plus tendrement rêveuse... Mais non, c'est vous, ô Sarah ! et, de grâce, trouvez-nous le poète aimé des dieux qui vous les soufflera un peu ces poèmes de mon Rêve, — pour que nous puissions bien pleurer et bien aimer avec vous — comme au ciel !...
Mais nous, qui sommes d'une génération jeune, récente, nous qui comptons cependant dans nos rangs des noms ayant acquis une belle signification d'art, nous n'avons point le droit d'être exclusifs, intransigeants et d'émettre certains regrets. Demain, pour nos œuvres, nous aurons, il faut bien l'espérer, une nouvelle Sarah ! Car il n'y a pas à dire, littérairement, par son passé de succès, de gloire, elle est désormais aux Parnassiens... et c'est tant mieux. Néanmoins, voici qu'un autre rêve me hante, et pourquoi ne pas l'exprimer :
— Sur une scène splendide, en un décor magique, pour un soir seulement, aux Parnassiens, l'on a dit : « Messieurs, tirez les
premiers
et ceux-ci ont donné leurs
poèmes à Sarah, qui nous les vient dire, chanter; ensuite, Maurice Maeterlinck, Emile Verhaeren, Adolphe Retté, Henri de Régnier Gustave Kahn, Stuart Merrill, Saint-Pol-Roux, Albert Samain, Ferdinand Herold, Pierre Louys, se sont avancés et lui ont offert les leurs...
Que ce serait grand, noble et beau !
Quelle fête, Mes Seigneurs, — et... nous verrions un peu, pour rire !...
Qu'on me permette, enfin, cette anecdote, — vraie et point connue. — Il y a trois ans, au 16 de la rue Saint- Victor, — chambre pauvre, mais claire et gaie, quelques fleurs, quelques oiseaux, — demeurait Paul Verlaine. Un jour, que je l'allai voir, — mon pèlerinage familier, — je le trouvai en proie à une excitation, à une nervosité extrêmes.
— Maître, qu'avez-vous?
— Ce que j'ai?... — Mais figurez-vous que me voilà attelé, — quelle fantaisie, hein? — à une grande machine : un drame!...
— Un drame? Ah bah ! Et le titre de ce drame?...
— Louis XVIII!
— Oui, mais, selon vous, qui jouera Louis XVII ?
— Qui? Eh bien ! un enfant : Sarah Bernhardt !... Et le Maître d'ajouter, avec un bon rire d'enfant :
— Parce qu'elle joue à ravir et parce que je veux profiter aussi de sa maigreur !...
De cette pièce, Verlaine n'en écrivit qu'un acte, hélas !... Louis XVII, Lorenzaccio ! — Avouez un peu que notre grand Verlaine, en fait de choses théâtrales, avait du flair!...
Et pour terminer, et pour me résumer, je dirai de Sarah Bernhardt, en me servant d'une phrase de Barbey d'Aurevilly, sur une femme jadis célèbre :
« Quand on a l'honneur d'être un genre à soi seule, on n'est plus ni demoiselle ni madame. On n'est personne, on est une chose qui a son génie ! — et Sarah, c'est Sarah/... »
Ou plutôt encore, pour nous autres jeunes, — respectueusement, ses admirateurs : « La Princesse lointaine.... »
HENRI DEGRON.
Paris le 14 décembre 1896.