‹ SarazinChapitre 12 sur 18 · L'HISTORIEN · texte numérisé non relu

L'HISTORIEN

En 1887 l’année même de sa mort, Sarazin publie ses «Récits sur la dernière Guerre franco-allemande». C’est une fresque magnifique, vivante et colorée des grands épisodes de la guerre de 1870 auxquels il prit part: «la déclaration de guerre à Strasbourg, Wissembourg, Frœschwiller, Sedan et le Siège de Paris».

Les trois cent pages de ce volume seraient à citer, tant Sarazin exprime avec force et netteté la vérité sur tout ce qu’il a vu et fait. Lui-même nous dit dans son Avant-Propos: «Jai cherché à étudier les événements auxquels j'assistais avec la méthode qu’on emploie dans les sciences naturelles. Je me suis surtout préoccupé de l'observation rigoureuse des faits dont j'étais le témoin, de leurs causes et de leurs conséquences immédiates. j'ai fait tout ce que j'ai pu pour échapper à tous les mensonges qu'un faux patriotisme a introduits dans l’histoire de cette lutte désastreuse... persuadé que la vérité serait plus utile à mon pays que tous les vieux clichés de convention qui flattent l’amour-propre national en préparant la défaite. J'ai pu me tromper: tout le monde se trompe; mais personne ne pourra suspecter ma bonne foi».

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Ami intime de Ducrot, il tracera de lui un portrait sincère. Il nous dit: «l’homme que j’ai suivi depuis le premier jusqu’au dernier coup de canon est mort depuis longtemps; je suis moi-même à la retraite. ces quelques pages contribueront, je l'espère, à faire rendre la justice qui lui est due à celui sous les ordres de qui j’ai eu l'honneur de servir, sans qu’on puisse supposer que ces récits aient été dictés par intérêt, par ambition ou par esprit de coterie.»

Et il termine son avant-propos par des phrases dont tout Français en 1932, quarante-cinq ans après leur parution, peut et doit tirer un immense profit: «.. Bien préparé à comprendre le mouvement des esprits de l’autre côté du Rhin et l’état psychologique de l’armée allemande, j’ai cru qu’il était bon de les faire connaître à mon pays, car ce sont des facteurs dont la terrible action est loin d’être épuisée. Ils nous menacent comme en 1870 et nous nous refusons à en tenir compte. La mort de ces deux hommes (l'Empereur d'Allemagne et Bismarck) ne changera rien aux convoitises séculaires de l’Allemagne, aujourd’hui unie, armée et confiante dans sa force. Les motifs de querelle ne lui manquant jamais lorsqu’elle entrevoit une guerre utile à ses intérêts et ce n’est ni avec des mots, ni avec des doctrines, ni avec des illusions, que nous pourrons nous défendre. Il nous faut une armée nombreuse, instruite et disciplinée; dans ces conditions-là, le moral et la bravoure ne lui feront pas défaut. Le nombre, l'armement, l'instruction nous l’avons, mais la discipline, hélas! n’est pas un des produits naturels de notre vieille Gaule. Il nous la faut cependant, complète, absolue, aveugle, inconsciente en quelque sorte, la discipline d’une machine sous la main du mécanicien».

Dans l'introduction Sarazin montre l’optimisme de tous les esprits en France, avant la guerre, l'Empereur «vieilli, fatigué, malade et fataliste qui se confiait à son étoile... mais dans ce concert de béatitude il y avait quelques troublefêtes: Ducrot, par exemple, qui commandait à Strasbourg, signalait constamment au gouvernement impérial les armements de la Prusse on se préparait à la guerre aussi bien

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au sud qu’au nord du Main.» Plus loin il écrit encore: «tout le monde, en haut comme en bas de l’échelle, ferme résolument les yeux aux dangers qui nous menaçent, et la Ligue pour la paix recrute partout des partisans.»

La vie de Sarazin à l’époque de la guerre s’écoulait douce, heureuse et pleine de promesses pour l’avenir. Professeur agrégé de chirurgie à la Faculté, il était du côté militaire médecin-major de 2 classe depuis le 23 Décembre 1865 et occupait à l'Ecole du Service de Santé militaire depuis le 7 mai 1862 le poste de Répétiteur de pathologie chirurgicale et de Médecine Opératoire; ce poste était une sorte de surnumérariat aux postes d’agrégés et de professeurs au Val-de- Grâce, et comme tel Sarazin surveillait les exercices pratiques de médecine opératoire, les dissections. Comme répétiteur, il avait pour collègues à l'Ecole de Santé Militaire: Gaujot, Lhormeur, Cochu, Poncet et Tachard.

En juillet 1870, voici ce qu’il écrit: «Médecin militaire æet professeur agrégé de chirurgie à la Faculté, je me suis marié depuis un an; je viens d’avoir un fils; mon avenir est assuré. Je ne quitterai jamais cette bonne ville de Strasbourg où j'ai trouvé une femme, une famille et une position honorable, ni cette vieille Faculté où je suis entré par concours -t où la chaire de Sédillot m'est assurée dans un avenir pro- .<haïn.»

«C’est le 17, à 4 heures du soir, que J’apprends la déclaration de guerre; je prévois de suite des jours sombres et difficiles.»

Ces jours sombres ne se firent pas attendre, car placé sous l’étroite tutelle de l’Intendance, le Service de Santé en campagne manquait totalement d'organisation. Sarazin, qui avait été désigné sur sa demande comme médecin-chef de l’ambulance de la 1% Division du 1* Corps d'armée, division commandée par son ami Ducrot, ne pouvant obtenir ni personnel, ni matériel, se décida à partir le 27 juillet et à rejoindre sa division à Reichshoffen., — Un désordre incroyable avait présidé à la préparation de l’entrée en campagne. Le 25 juillet

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au soir Sarazin reçoit du général Ducrot la lettre suivante: «Cher Docteur, notre première brigade part demain, la deuxième après-demain. Si vous parvenez à organiser notre ambulance, vous partirez avec la deuxième brigade; dans le cas contraire, vous resteriez en arrière et rejoindriez le plus tôt possible...»

Ainsi, à la veille même du combat, un général pouvait douter de l’organisation de l’ambulance de sa division. |

Voici comment Sarazin nous raconte son départ: «Pai dû louer pour le voyage un fiacre numéroté sur lequel jai mis ma tente et mes cantines. Dans l’intérieur sont empilés, avec mon ordonnance, mes appareils et mes instruments de chirurgie personnels, tout le linge à pansements que j'ai pu me procurer et, richesse inappréciable, quatre kilogrammes de chloroforme que je dois à l’obligeance de Hepp, pharmacien en chef de l'hôpital civil. Je fais la route à cheval, éperonné, sabre au côté, suivant mon fiacre. C’est comme dans la chanson: «Partit en guerre, le sire de Framboisyl> — Découvrez-vous, habitants de Haguenau, voilà l’ambulance de la 1" division du 1* corps qui passe: tout y est, personnel et matériel. Ah! si ce n’était pas si triste, ce serait bien risible !»

Sylvanecte dans ses Souvenirs Contemporains, publiés en 1884 écrit: «le général n’avait près de lui ni officier comptable, ni intendant. Pendant que le comte de Leusse, maire de Reichshoffen, pourvoyait à la nourriture des soldats et leur procurait du pain de bonne qualité et de la viande fraîche, la comtesse (née Renouard de Bussières et nièce de M. Humann, maire de Strasbourg) avec l’aide des sœurs et des frères de la doctrine chrétienne, dressait une ambulance, et faisait apporter des matelas, des lits de fer, du linge, de la vaisselle, tous les objets en un mot, qu’il était possible de se procurer. Les habitants les plus pauvres rivalisaient de zèle, de dévouement et d’abnégation.» Le comte de Leusse, dans le journal qu’il tenait au jour le jour, dit: «Le général voulait que ses soldats eussent à manger, l’intendant (arrivé au corps

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quelques jours plus tard), répondait: «j'ai passé des marchés». Le soldat n’avait toujours rien. Alors le général Ducrot me dit: «il faut que mes soldats mangent, et je me fous des marchés de l’inténdance; ce que je veux c’est de la viande et du pain, je vous donne carte blanche et marchez.»

Enfin Sylvanecte ajoute: «Heureusement le maire de Reichshoffen mit au service de nos ambulances le zèle le plus infatigable, et par des sacrifices chaque jour renouvelés fut, pour le Docteur Sarazin, un précieux auxiliaire.»

Dans les pages suivantes Sarazin trace le tableau de la bataille de Wissembourg, à laquelle son ambulance ne prit pas part; puis il raconte les ordres et contre-ordres qu’il reçoit pour la diriger. Il va ainsi de Reichshoffen à Lembach, de Lembach à Frœschwiller. A Frœschwiller «arrive vers le milieu du jour un pharmacien militaire; il est tout désorienté; il a perdu en route ses bagages et son ordonnance et il se demande à quoi il pourra nous servir.» Toute l’armée est groupée autour de Frœschwiller, ses positions sur la rive droite de la Sauer semblent très solides et un peu de travail les rendrait inabordables. «Ducrot, qui connaît le pays et qui renseigne le maréchal (de Mac-Mahon), propose de faire faire par les troupes quelques travaux de défense faciles à exécuter; personne n’y veut consentir, sous prétexte que cela mécontenterait les soldats, que ce n’est pas dans les habitudes de l’armée française, qu’elle n’aura pas besoin de tranchées ni d’abris pour battre l’armée prussienne.»

Mais si la confiance est encore absolue chez presque tous les officiers, elle n’est pas la même chez les hommes. Pour avoir vu quelques uhlans, tout un régiment de cavalerie tourne bride, entraînant sur son passage de l'artillerie, des soldats isolés, des paysans, des voitures de réquisition, et le médecin réparaissant sous l'historien, Sarazin écrit: «tous ces gens pêle-mêle, courant, criant, s’écrasant, un tourbillon composé de vertige, d’effarement et de folie, La panique est vraiment d’un effet fantastique: c’est un délire aigu, passager et contagieux. On se sent comme entraîné, et si on résiste, on est au

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premier moment couvert de sueur froide et comme pétrifié par l'effort qu’on fait pour se vaincre.» Et toujours l’intendance ést le désordre même, — désordre très grave car l’armée est à la veille d’une grande bataille: «pendant les journées du 4 et 5 août, c’est le manque de vivres à distribuer aux troupes.»

6 août. Frœschwiller. L’ambulance de la 1" Division s’installe à la mairie de Frœschwiller. — La bataille commence, s'étend, fait rage et les blessés affluent; le service de santé en campagne se couvre de gloire, gloire modeste, oui certes, mais dont chaque minute est empreinte d’un pittoresque tragique. Le médecin-chef de l’ambulance écrit: «Opérer les blessés sous le feu de l'ennemi: «Ah! quelle légende! jusque-là j'y avais cru. Mes aides en valaient bien d’autres et cependant quand je demandais une pince ou un Couteau, ils me passaient une éponge ou du fil à ligature.. on ne peut pas se figurer la fatigue douloureuse qu’on éprouve lorsqu'on passe de longues heures à genoux, courbé vers la terre, pour panser ou opérer des blessés; j’ai les reins cassés, les genoux endoloris et j’'éprouve un éblouissement chaque fois que je me relève.» Scènes d’héroïsme: «..un petit troupier, sac au dos, arme au poing, passe tranquillement sur la route. Voyant une boîte aux lettres pendue au mur en face de mon ambulance, il s’arrête un moment, tire de sa poche un calepin, écrit quelques mots, jette dans la boîte ce rudiment de lettre, vérifie le verrou de son chassepot, et seul il marche à l’ennemil.»s La bataille est perdue, Frœschwiller est pris; le combat cesse, mais le service de santé continue son travail, et l'homme reparaît sous le chirurgien: «..J’arrêtais une hémorrhagie de l’avant-bras chez un lieutenant d'infanterie, J'étais seul, sans aide, à genoux sur sa paille; à côté de moi un commandant, la poitrine traversée, gémissait sourdement et étouffait: plus loin un officier, le front ouvert par un éclat d’obus, mourait dans les convulsions. Par une faculté propre aux gens distraits, je m'étais dédoublé: le chirurgien était tout entier à l'opération délicate qu’il pratiquait; l’homme pensait

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à sa femme et à son enfant. — Tiens, il a juste sept semaines; c’est l'heure où il est né. Dans cet enfer j'avais encore un petit coin du ciel. Je rêvais que je serais heureux de les revoir.» Les soldats prussiens se précipitent dans le village, entourent l’ambulance; «Nu-tête, les mains et le tablier rouges de sang, je me précipite vers un officier supérieur qui est à cheval devant la mairie, et je réclame pour mes blessés le respect et la protection qui leur sont dûs au moment où je retourne près des miens, il me crie quelque chose en mauvais français; je distingue les mots: «Vous, Monsieur le boucher.»

Et le travail reprend: «Comme nous n’avons plus de chambre libre, c’est en plein air et en plein soleil, sur le bord de la route, devant l’armée allemande, qui depuis la veille défile en rangs serrés, que j'installe la table d'opérations... De 4 heures du matin à 2 heures de l’après-midi, je pratique des amputations et des résections.. il y a des blessés qui se traînent jusqu’à nous pour devancer leur tour. L’un d’eux s’écrie: «On fait queue ici; c’est comme au théâtre!» — et le rire s'empare de tous ces désespérés: l’homme doit rire même en enfer... à 2 heures, je n’en puis plus; mes couteaux me tombent des mains; mes aides ne tiennent plus debout; je suis forcé de m'arrêter: la tension nerveuse nécessaire à l’acte opératoire épuise plus vite qu’un travail de force... les journées du 8 et 9 se passent pour nous comme le lendemain de la bataille; du lever au coucher du soleil, nous faisons des opérations et des pansements; nos genoux sont en sang, nos reins comme disloqués. l’ârmée allemande continue à défiler devant notre ambulance.».

Les jours suivants tous les blessés et opérés sont évacués sur Haguenau, déjà occupé par des troupes badoises. La, Sarazin apprend que Sédillot, son ancien maître, est à l’'hôpital militaire. «Quel bonheur pour nos blessés!» dit-il; «oubliant son âge, ses infirmités, sa mise à la retraite. il est venu mettre au service de nos blessés son dévouement, son patriotisme, son expérience et son immense talent.»

Sarazin se rend à l'hôpital militaire, entre dans la salle

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où Sédillot opère: «en me voyant, il vient vers moi et m’embrasse très ému en me disant: «Je suis content de vous revoir, mon ami. puisque vous êtes là, vous allez me remplacer, j'ai encore une opération à faire, mais je n’en puis plus... Amenez le malade, Sarazin va l’opérer» — et il me donne encore une bonne poignée de mains en répélant: «Je suis content de vous revoir.» Ah! les chirurgiens sont insensibles! pourquoi alors mon vieux maître avait-il les larmes aux yeux en me parlant? Mais cela ne l’a pas empêché de critiquer mon procédé opératoire: c’est plus fort que luil> — Au bout de quelques jours tout le personnel de l’ambulance de la 2 Division est autorisé à rentrer en France, mais en passant par Mayence, Cologne, Aix-la-Chapelle et la Belgique. A Mayence, petite aventure ou: l’Allemand ne perd jamais ses droits; à-la gare des médecins allemands viennent trouver les Français et se mettent amicalement à leur disposition; à ce sujet l’auteur nous raconte: «Un de ces médecins, dont la confraternité est particulièrement expansive, me mène voir le dépôt d’ambulance qu’il a établi sur le quai du Rhin pour les blessés français évacués vers l'Allemagne. En me quittant, il me remet sa carte et son adresse et me prie de demander pour lui, à Napoléon II, la croix de la Légion d'honneur!»

Sarazin retrouve à Calais sa femme et son enfant, dont il était sans nouvelles depuis Frœschwiller, et rentre à Paris le 18 août. — Paris est gai et animé, la tranquillité et la confiance absolue dans le succès définitif de nos armées règnent. «Les badauds de Paris, trompés par leur proverbiale bêtise, tiennent le succès de la France pour assuré.» Le 23 août le personnel et le matériél de son ambulance réunis, Sarazin quitte Paris pour Reims, rejoignant sa division qui fait partie de l’armée concentrée en Champagne par Mac-Mahon; du camp de Chàlons l’armée est acheminée tant bien que mal vers Rethel. Sarazin retrouve son ami le général Ducrot qui est passé à la tête du 1% Corps. De Rethel le 1* Corps va à Attigny, il repart de ce village le 27 août pour une destination inconnue. Rencontre héroï-comique: <en traversant un grand village,

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