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et il me montre un fer à cheval qu’il a dessiné sur sa carte. «Comprenez-vous maintenant?» Je réponds que oui et je sens que cet homme doit avoir raison et que nous courons vers un nouveau désastre.» Ducrot avait vu juste; la bataille engagée devant Sedan tourne en panique, en catastrophe; Sarazin, perdu dans la bataille, franchit sans le savoir la frontière belge et trouve un gîte au gros village de Paliseul d’où il télégraphie à sa femme à Calais: «de Sedan j'ai pu fuir en Belgique. Suis sain et sauf, quel malheur!>. Chose curieuse, cette dépêche, arrivée à Calais le 2 septembre à deux heures du matin, fut une des premières qui ait annoncé le désastre en France. Dans la petite auberge où il passe la nuit, Sarazin essaie vainement de dormir: «Il me semble, dit-il, que j’ai assisté à l’effondrement de ma patrie; oui, cette canonnade qui me bourdonne dans la tête, ce sont les derniers soupirs de la France! J’ai vu l'enfer et j’en suis sorti; mais j’en ai emporté le désespoir avec moi! Je cherche à penser à ma femme, à mon enfant, et je suis ramené sur le champ de bataille de Sedan au milieu de nos régiments mitraillés et débandés.… Je me reporte à Strasbourg, en Alsace, à la Faculté de Médecine, et je vois la déroute de notre armée, ses drapeaux dans la boue et dans le sang, partout l’humiliation et le désespoir. J’ai devant moi la ruine, l'incendie et la mort. Cette sinistre apparition me poursuit et me domine; tout s’évanouit devant elle; il m'est impossible de la chasser pour trouver un peu de repos. Dieu! que je suis malheureux!»
La veille de la bataille de Sedan, lorsque Sarazin passa de son ambulance de la 2 Division du 1* Corps à celle du grand quartier, il avait été promu médecin-major de 1" classe.
En Belgique il va revoir un de ses amis qui avait été étudiant avec lui: entre-temps la République est proclamée à Paris et Sarazin, en discutant avec son ami, souligne toutes les espérances qu’il met dans le nouveau gouvernement, et croit que les Allemands feront à la République des conditions de paix plus acceptables; à ceci son ami répond: «Ah! vous êtes bien tous les mêmes, vous autres Français! vous croyez
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que tout le monde vous aime parce que vous vous imaginez aimer tout le monde. Tu crois à la modération des Allemands parce qu’elle ferait ton affaire; mais sois persuadé que Bismarck est très décidé à tirer tout le parti possible. de ses victoires. Il ne sera content que quand il vous aura ruinés et écrasés. Ces gens-là ont un appétit dont vous ne vous doutez même pas». Quelle merveilleuse connaissance du caractère allemand!
A Bruxelles Sarazin est rejoint par sa femme; mais il ne tarde pas à rentrer à Paris par Lille et Calais; il y arrive le 13 septembre et s’informe aussitôt du sort de Ducrot; il écrit: «Je vois dans le Daily Telegraph qu’il vient de quitter Sedan avec les officiers de son état-major pour se rendre en captivité. Mon pauvre général! Avait-il assez prévu le désastre! Dire que j'ai douté de lui, que tous nous avons douté de lui sur le champ de bataille lorsqu'il donnait ses ordres de retraite!» Mais, deux jours plus tard, il apprend l’évasion de Ducrot et de tout son état-major, de Pont-à-Mousson et leur retour à Paris où il le retrouve avec le plus grand bonheur.
Sarazin décrit dans les pages suivantes Paris avant l’investissement, Qu’y avait-il dans Paris à cette époque? Voilà: «.… des citoyens, des soldats, des généraux en petit nombre, des imbéciles, des nigauds, des badauds, surtout des badauds, des écervelés, des fous, des hommes de cœur, des braillards, des lâches, des ambitieux, des égoïstes, des voleurs, des menteurs, beaucoup de menteurs, des comédiens, des légitimistes, des orléanistes, des bonapartistes, des républicains, des démocrates, des socialistes, des communistes, des zouaves, des spahis, des soldats de ligne, des gardes mobiles, des gardes nationaux en nombre incalculable, des francs-tireurs, des gendarmes, des marins, des porte-galons, trop de galons, les uns vrais, les autres faux. Tout cela enfermé'coude à coude, allant, venant, se heurtant, intriguant, luttant, guerroyant, souffrant, riant, pleurant, chantant, blasphémant, espérant, désespérant, conspirant.»
Plus loin il dit: «J’espérais: je croyais à la République et
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aux soldats qu’elle allait enfanter. Moi qui n’avais vu jusquelà que de sanglantes défaites, j’étais accouru de Belgique pour assister au réveil de la France et au triomphe des armées républicaines; j'allais voir le grand mouvement guerrier de 92 et de 93!> Non, il n’y aura pas de réveil de la France; Paris est gouverné par une dictature de révolutionnaires athées et sceptiques présidée par un Breton qui va à la messe et qui fait des neuvaines à Sainte-Geneviève. Tout ces révolutionnaires n’ont pas hésité à désarmer la France; pour faire tomber l’Empire, ils ont sacrifié la France. Dix usurpateurs, portés au pouvoir par quelques milliers d’émeutiers, ont confisqué Paris et, par sa capitale, la France entière.
Aussi, les résultats ne se font pas attendre; l’armée qui défend Paris est battue à Châtillon; dès les premiers coups de canon, plusieurs régiments de mobiles et de troupes qui viennent à peine d’être enrôlées, fuient et sèment le désordre. C’est à peine si Sarazin, qui est à la tête de l’ambulance du grand quartier, a eu quelques blessés à soigner. — Après Chätillon c’est, le 30 septembre, la bataille et défaite de l’'Hayles-Roses, le 21 octobre le combat de la Malmaison, le 27 c’est la prise, puis la perte du Bourget. Sarazin installe son ambulance dans Paris: «J’y ai fait attacher mon frère (médecin militaire comme lui) que j'ai enlevé, non sans peine, à son régiment de cavalerie de marche, pauvre régiment qui meurt d’ennui sous la tente, dans la boue et dans l’inaction, au fond
du polygone de Vincennes. J'ai installé mon personnel et mon
matériel dans l’enclos des Ternes». De nombreuses familles, pleines de dévouement, d'humanité et de patriotisme, font de grands sacrifices pour loger et pour nourrir ses blessés et ses opérés. -
Mais, pendant que ce qui constitue l’armée essaie de se
battre, la grande misère s’est emparée de Paris et Sarazin,
simplement, sans phrases, glorifie et exalte l’endurance de toute la population: <.… Misère triste et froide, misère de vaincus et d’écrasés. elle est supportée stoïquement et, jusqu’au bout, elle n’arrachera pas une plainte, même aux femmes