II. — ÉCRIVAINS ET SAVANTS
Si l'on en juge par le nombre et le mérite de ses écrivains et de ses savants, le département de la Sarthe tient une place honorable dans l'histoire du développement intellectuel de la France . A défaut de noms tout à fait supérieurs, il se recommande par des noms estimables.
Robert Garnier,né à la Ferté-Bernard en 1534, mort au Mans en 1601.
Robert Garnier fut un de nos premiers poètes tragiques, des premiers dans l'ordre chronologique et, parmi ses contemporains, il fut aussi des premiers par la valeur de ses œuvres.
Tout ce que l'on sait de lui est que, né à la Ferté- Bernard d'itne famille qui paraît avoir tenu soit à la basoche soit à la magistrature, il fut destiné par sa famille à suivre la même carrière. C'est à Toulouse qu'on l'envoya faire ses études, choix qui ne laisse pas de surprendre de la part d'une famille dont la résidence était infiniment plus rapprochée do Paris. Sans doute comptait-elle quelque parent dans le monde judiciaire de la capitale du Languedoc. Le résultat de ces études fut double; Garnier y acquit bien des connaissances en droit qui lui permirent plus tard de plaider avec un certain succès devant le Parlement de Paris; mais, avant d'avoir quitté Toulouse, le jeune étudiant y avait pris le goût de la poésie, l'avait cultivé, et, concurrent des Jeux
Floraux, il avait été couronné par l'Académie de Clémence Isaure. Une Églantine lui fut décernée. Depuis lors il ne cessa de mener de front la poésie et le droit. En 1 068 parut la première tragédie de Garaier : Porcie.
Le succès de Porcie fut très grand. Pour en apprécier le mérite il faut se reporter au temps où elle parut; l'action en est d'une grande simplicité: à cette époque la tragédie était surtout un thème à déclamations. Du moins celles de Garnier ont-elles du souffle et de la dignité; ne serait-ce que parla, il est fort supérieur à son rival Jodelle.
Les tragédies de Garnier sont au nombre de huit : Porcie, Cornélie, Marc- Antoine ,La Troade,Hippohjte, Antigone, Scdécie, Bradamante, un nom d'héroïne dé 1 Anoste. Bradamante eut un succès éclatant.
Malgré ses mérites, Garnier a des taches ; elles tiennent surtout à son temps, et à une traduction souvent maladroite des grands poètes do l'antiquité latine.
Uobert Garnier avait quitté Paris où il avait pourtant noué de belles amitiés avec Ronsard, Etienne Pasquier, les écrivains en réputation, et où il avait acquis grande renommée; il préférait vivre en son Maine, près des siens, loin des grands. D'abord conseiller du roi au siège présidial et sénéchaussée du Mans, puis lieutenant général criminel au même siège, il occupait dans sa province le premier rang parmi les magistrats.
Poète en renom, magistrat en grand relief, admiré a Pans, et môme chez lui, Garnier devait être un homme heureux, U éprouva cependant une grande douleur. En 1383, profitant d'une épidémie qui fai-
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sait nombre de victimes, les domestiques de Garnier essayèrent de l'empoisonner, pensant que cette mort serait mise sur le compte de la maladie régnante ; leur but était de piller leur maître. Le hasard fit que la femme de Garnier, Françoise Hubert,butle poison. Elle ne mourut pas tout de suite, mais sa santé était si gravement atteinte qu'elle succomba dans l'année.
Robert Garnier, au dire de ses amis, fut inconsolable; il languit plusieurs années, et mourut en 1601, selon les uns, en 1590 selon les autres. Il fut inhumé dans l'église des Cordeliers au Mans; son tombeau a été brisé en 1793, mais les débris ont été recueillis et sont conservés au château du Luart.
Le comte de Tressan (Louis-Elisabeth de Lavergne de Tressan), né au Mans le 4 novembre 1705, mort à Paris le 31 octobre 1783.
Le 4 novembre 170o naquit, d^^lcjpateisjMs- ■ copal du Mans, un enfant qui reçfltë^ surnom féminin d'Elisabeth. La mère de cet Want, njjg/de l'évêque de Tressan, était venue passer^querlque temps chez ce prélat.
Louis-Elisabeth de Tressan commença ses études au collège de La Flèche; il alla les terminer au collège Louis-le-Grand à Paris et à l'âge de treize ans, fut placé auprès du roi Louis XV par sa tante, la duchesse de Ventadour, gouvernante du prince. Tressan était fort avancé pour son âge ; et bien doué à tous égards: une physionomie attrayante, vive, spirituelle, une humeur enjouée, de la droiture dans l'esprit et dans le caractère, du courage, de l'élégance, du goût pour les plaisirs délicats plus que pour le liber-
tinagè. Il avait plu à Louis XV, i! plut à r entourage du roi comme à celui du régent.
Après un parcours rapide des grades inférieurs, car il était capitaine à dix ans dans le régiment du ici, puis dans celui du régent, il reçut à dix-huit ans le' brevet de maistre de camp (colonel de cavalerie). C'est en cette qualité qu'il fut adjoint à la mission qui alla recevoir à Strasbourg, pour la ramènera Paris la fiancée de Louis XV, Marie Leczinska. Dans cette circonstance, le jeune et brillant officier fut prisengré par la reine et par Stanislas Leczinski. Cette seconde affection se manifesta plus tard d'une manière fort effective pour le bien du gentilhomme et pour celui du prince.
De retour à Paris, de Tressan entra en relations avec un cercle d'hommes d'esprit, poètes, philosophes, secrétaires d'État, magistrats, et de femmes du monde d'un esprit très cultivé. 11 y fut introduit par une de ses cousines, M me de Genlis. (Ce nom fut porté dans le même siècle par deux femmes
q " e e leurs . succès ont mises en évidence ; la première M me Genlis, la cousine de Tressan, moins connue que la seconde, paraît avoir été plus agréable, quoiqu'elle fût ou plutôt parce qu'elle étaitmoins savante.) Outre le cercle de Pantin, il fréquenta aussilaspeiété que Fontenelle groupait autour de lui au Palais-Royal. Là se réunissaient Chaulieu, un épicurien, Montesquieu, penseur profond et homme du monde recherché, le* président Hénault, Moncrif, et surtout Voltaire. La liaison avecVoltaire dura toute la vie du philosophe, qui entretint un fréquent commerce de lettres et un échange de petits vers avec Tressan.
La reine Marie Leczinska le recevait dans son cer-
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cle intime ; il se plaisait dans ce milieu féminin où la gaieté ne descendait pas à l'indécence.
Un de ses oncles, archevêque de Rouen, désira qu'il se préparât à une vie plus sérieuse, et il le fit attacher au cardinal dé Billy, envoyé du roi à Rome. Tressan visita les petites cours d'Italie, y obtint des succès, en observa les mœurs, et à Rome même il profita de sa position pour fréquenter la Bibliothèque du Vatican, non pour y étudier des questions de diplomatie, de théologie ou d'érudition ; il s'y prit d'un goût très vif pour les romans de chevalerie.
La mort de son oncle et une grave maladie à laquelle samère allait succomber le rappelèrent à Paris Pour se distraire de son chagrin, pour remplir aussi ses devoirs d'officier, il demanda à servir dans la guerre de Succcession de Pologne ; le maréchal de Noailles le prit pour aide de camp, et les maréchaux de Berwick et de Belle-Isle l'employèrent ; blessé au siège de Philisbourg il fut nommé brigadier.
Les années suivantes furent des plus brillantes pour Tressan; la correspondance de Voltaire témoigne
de ses succès.
Tressan eut un talent tout spécial; la reine était dévote, le cardinal de Fleury n'aimait pas les philosophes, Louis XV en jugeait comme son ancien précepteur; cependant le. comte de Tressan, lié avec les esprits les plus libres de son temps, ne craignait pas de laisser voir combien sa foi était faible, pour ne pas dire plus; il ne fut jamais hypocrite; sa bonne grâce faisait tout passer. Marie Leczinska se flattait de le ramener dans la bonne voie, et elle ne lui épargnait pas les sermons. Un jour elle lui demanda :
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« Comment va le moral? — Madame, répondit Tressan, il va son petit train. » Cette réponse amusa fort la reine, qui depuis lui donna souvent le surnom de « Petit train ». Rester bien en cour avec une réputation de libre penseur fut sans doute rendu plus facile au comte par son désintéressement : ami d enfance du roi, il ne demanda jamais rien; c'est un mérite assez rare dans les cours, mais fort apprécié Tressan prit une part honorable, comme maréchal de camp, à la bataille Fontenoy; il y reçut deux blessures. « Vous m'avez bien servi, mon cher lressan, lui dit Louis XV; que ferai-je pour vous'' — Sire, je demande à Votre Majesté de servir toute ma vie en ligne, selon mon grade » On ne pouvait demander moins.
En 1746, il fut désigné -pour commander un des corps que le roi avait projet de faire passer en Ecosse pour appuyer la tentative du prétendant Lharles-hdouard ; en même temps il fut nommé gouverneur du Boulonnais et chargé de la défense des côtes. On sait que l'expédition n'eut pas lieu. « Je vous ai cru parti, Monsieur, lui écrivait Voltaire- je vous ai cru portant la terreur et les grâces dans le pays des Marlborough et des Newton. »
Pendant son séjour dans son gouvernement, lressan se livra à des travaux scientifiques : il avait étudié la physique avec plus de constance et de profondeur qu'il n'était ordinaire aux gens du mondeen 1749 ,1 publia un Traité sur V électricité, repris plus tard et développé dans les derniers jours de sa vie L œuvre avait de la valeur; l'Académie des sciences et aussi la Société Royale de Londres, appelèrent 1 auteur a prendre place parmi leurs membres.
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Il quitta le Boulonnais pour aller exercer le commandement, en qualité de lieutenant général, de la Lorraine française, à prendre ce dernier terme comme désignant la partie de la Lorraine soumise au roi de France, et distincte, par conséquent, du duché de Lorraine où régnait Stanislas Leczinski : à l'époque on appelait Lorraine allemande ce gouvernement particulier. Rapproché du roi Stanislas, il en reçut le titre et les fonctions de grand maréchal de la cour et fut autorisé, par le roi de France à accepter ce cumul.
Pendant son séjour à Nancy il y fonda 1' « Académie île Nancy » qui brilla d'un vit éclat pendant ce siècle; il fut l'âme de cette assemblée. Ses relations avec la plupart des écrivains et des savants en renom l'amenèrent à collaborer à Y Encyclopédie ; on lui doit notamment l'article sur la. Guerre. On croit que cette collaboration et son incrédulité notoire expliquent que l'ami du roi et de la reine, le vaillant et savant officier, l'homme du monde recherché de tous, n'ait pas eu part aux faveurs de la cour. C'est possible; cependant s'il les eût recherchées, ces faveurs ne lui eussent pas fait défaut; mais la réponse reproduite plus haut prouve que Tressan avait un sentiment délicat et élevé du devoir. Incapable de dissimuler ses opinions, il les publia dans son Éloge de Maupertuis (1760).
La mort du roi Stanislas le décida à quitter la Lorraine; il vint se fixer non pas à Paris, sa fortune était trop modeste, mais à Franconville, dans la vallée de Montmorency.
Avant de partir de Nancy, il avait prononcé l'oraison funèbre de Stanislas (Portrait historique
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de Stanislas le Bienfaisant) devant l'Académie de Nancy (1767). C'était une dette d'affection qu'il payait.
Bientôt il fut l'objet d'une attaque très vive, d'une satire écrite non sans talent, dont l'auteur se cachait sous le nom de « Chevalier de Morton ». Cette satire était dirigée autant contre Stanislas que contre ïressan. Celui-ci crut, comme presque tout le monde, du reste, que le prétendu Morton n'était autre que Voltaire; il y répondit avec vivacité dans une épître en vers. Voltaire protesta ; sa défense est curieuse à lire dans sa correspondance.
Ce fut un nuage entre les deux amis ; il se dissipa cependant. Tous les deux étaient âgés; les bonnes relations reprirent leur cours. Pour le féliciter d'occuper ses loisirs par une étude aussi sérieuse que la physique, Voltaire écrivait à Tressan le 1 7 mars 1776 : « Votre printemps a été orné de tant de fleurs qu'il faut bien que votre automne porte beaucoup de fruits. » Pour faire diversion aux travaux scientifiques Tressan écrivit: Réflexions sommaires sur l 'esprit, ([ne M. Hauréau analyse ainsi qu'il suit: « Tressan « montre quelles sont les règles du jugement et du « goût, et, transportant ensuite son philosophe sur « la place publique, il examine avec lui quels sont, « suivant la droite raison, les devoirs du citoyen! « C'est donc un cours complet de philosophie. Il « l'avait rédigé pour l'usage de ses enfants. Il pour- « rait servir aux nôtres, après avoir subi quelques « corrections. »
Les dernières années de la vie du comte de Tressan furent consacrées à une entreprise dont il avait eu la pensée dès son séjour à Rome en 1732. Ce fut la tra-
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duction, ou, pour mieux dire, l'adaptation au goût du jour des vieux romans de chevalerie : Amadis ; Histoire du chevalier du soleil, de son frère Rosiclair et de leurs descendants; Roland furieux, de l'Arioste, qui valut à Tressan d'être élu membre de l'Académie française, en remplacement de Condillac (1 781 ) ; Corps d'extraits de romans de chevalerie, 1782, parmi lesquels on lit encore avec plaisir: Y Histoire du Petit Jehan de Saintré et de la Dame des Belles-Cousines, et l'Histoire de Tristan du Léonais et de la reine Iseult.
Le dernier ouvrage de Tressan fut un hommage de reconnaissance à la mémoire d'un homme qui lui avait été utile : Eloge de feu M. Bernard de Fonte nelle (1783). L'intention était louable ; mais l'œuvre se ressent de l'âge de l'auteur.
Le comte de Tressan mourut la même année, victime d'une chute de voiture, en revenant de chez la seconde M me de Genlis. C'est après sa mort que fut publié son ouvrage : Essai sur le fluide électrique considéré comme agent universel, (178G). C'est un travail intéressant, surtout comme attestation des préoccupations que provoquait dans le monde savant l'observation des phénomènes électriques; nous verrons que, peu de temps après, Chappe avait cherché dans l'électricité un moteur pour son télégraphe.
Forbonnais (François Véron de), né au Mans, le 3 octobre 1722, mort à Paris le 19 septembre 1800.
frauçois Véron de Forbonnais appartenait à une famille de très notables et très opulents industriels et commerçants du Mans qui, depuis trois cents ans, fabriquaient des étamines dont la vente était répandue dans le Midi sous le nom de Vérones ; dans cette
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famille l'intelligence commerciale, la probité et l'esprit d initiative étaient héréditaires
Après avoir fait ses études classiques au collège de Beauvais a Pans, .1 travailla quelque temps dans la maison paternelle ; puis il voyagea pour les affaires de a famille en Italie et en Espagne. Doué d'un esprit d observation précise, il ne se borna pas au soin du négoce de sa maison, il étudia dans ces pays comme ,1 le fit ensuite en France, l'économie du' commerce et de l'industrie, et aussi l'organisation adm.n.strative des finances, dépenses et recettes De retour en France, il fut envoyé chez un oncle, riche armateur a Nantes, et il poursuivit ses études sur le commerce maritime et colonial.
Pourvu d'un abondant trésor de notes méthodiquement recueillies, Forbonnais se rendit à Paris où il se mit a rédiger ses principes en corps de doctrine, et a jeter sur le papier les esquisses de ses nombreux ouvrages. Il eut l'occasion de soumettre à un ministre son premier mémoire, en manuscrit, Essai sur le parti pohhque du commerce de terre et de mer de l agriculture et des finances. Le ministre s'en fit analyser la substance par ses commis, et piqué, des projets de reforme qu'il considérait, non sans raison, comme des critiques du système en vigueur, accueillit mal 1 auteur. Forbonnais était fier et indépendant il se retira en disant au ministre : « Je pensais que « votre ministère vous enjoignait de faire le bien et « que je pouvais y coopérer; je me suis trompé; il « me suffit : le public, du moins, lira mon ouvrage « et il nous jugera. » b
En attendant qu'il publiât son Essai, il fit paraître une analyse critique de l'Esprit des lois de Montes-
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quieu(I753) où, tout en admirant l'œuvre du grand penseur, il combat quelques-unes de ses idées sur le commerce; puis un certain nombre de traités sur des matières diverses, mais appartenant toutes au commerce et à l'industrie.
Enfin parut, en 1754, son premier grand ouvrage : Eléments de Commerce (2 vol.). De ce jour, sa réputation était fondée.
Ce livre eut un trèsgrand succès; il était inspiré par les principes en faveur auprès des économistes du siècle.
D'autres publications attestèrent l'étendue de ses connaissances et la puissance de son esprit critique et réformateur : traduction et commentaire d'un ouvrage très fameux à l'époque : Théorie et Pratique du Commerce et de laMarine, d'Ustarilz. Le commentaire sur l'ouvrage de l'économiste espagnol forme un livre à part : Considérations sur les finances d'Espagne », où Forbonnais fait justice du déplorable système financier qui, en remplaçant les produits de l'agriculture et de l'industrie par les métaux précieux extraits des mines d'or et d'argent de l'Amérique, avait ruiné un royaume où les mines avaient envoyé près de 50 milliards de numéraire.
Puis il passe à l'étude du commerce anglais où il formule des lois nouvelles pour la France. Enfin, maître de samatière, il aborde l'étude critique du système financier français en se fondant sur l'historique de l'administration depuis Sully. Cet ouvrage d'une valeur capitale, que nul économiste, nul homme d'État ne peut se dispenser d'étudier, apour titre : Recherches et Considérations sur les finances de la France de 1595 à 1721. Le livre devint vite le Manuel de quiconque voulut parler administration et finances.
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Louis XV, dans un de ses rares bons moments, avait alloué, spontanément, une pension de S. 000 livres à Forbonnais en y mettant cette condition que Forbonnais ne refuserait jamais ses lumières au gouvernemeut.Le roi était bien inspiré ; il en eut bientôt la preuve. Le duc de Choiseul fit appel aux lumières de l'inspecteur général des monnaies, et l'associa, quoique sans autre titre que celui de Premier Commis, nous dirions aujourd'hui : Secrétaire général ou sous-Secrétaire d'Etat ou Directeur général, au Contrôle général dont le titulaire était M. de Silhouette. Pour sa bienvenue, Forbonnais proposa et fit adopter une mesure qui créait dans les fermes générales 72.000 actions de 1.000 francs chacune, et attribuait aux actionnaires la moitié des bénéfices dont jouissaient auparavant les fermiers généraux. Par cette opération 72 millions entraient dans les caisses de Etat sans que les contribuables en supportassent un denier de charge supplémentaire ; il n'y avait d'atteint que les scandaleux bénéfices des fermiers-généraux. Une telle aubaine arrivait fort à propos, au plus fort de la désastreuse guerre de Sept-Ans. Forbonnais réclama et fit admettre la suppression de plusieurs privilèges abusifs, la réduction de beaucoup de dépenses publiques. La comptabilité fut plus exacte et les prodigalités de la Cour diminuèrent.
D'une intégrité absolue Forbonnais ne voulut pas être exposé au soupçon ; il n'accorda jamais d'audience à qui que fût, sans deux témoins, afin d'éloigner toute idée de séduction. Un jour, il fut mis à l'épreuve. M m ° de Pompadour avait fait passer à Silhouette un projet d'édit en faveur des
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receveurs généraux des finances, qui devait les enrichir aux dépens du Trésor public; la marquise avait reçu un pot-de-vin de 100.000 écus. Silhouette 'charge Forbonnais de préparer un rapport sur l'affaire « à laquelle, ajoute-t-il, la Cour porte le plus vif intérêt. »
Tandis que Forbonnais étudie l'affaire, un receveur général entre sans se faire annoncer, et présente un mémoire sur la question en y joignant un bon de oO.OOO écus. Forbonnais se lève : « Sortez, monsieur, «t remportez votre argent et votre mémoire. Il faut que l'affaire soit bien mauvaise puisqu'on y met un si haut prix. Elle est jugée à mes yeux, et je ne m'en occuperai jamais. »
M me de Pompadour et son entourage de créatures ne pardonnèrent pas à Forbonnais; il ne tarda pas à le sentir.
Le Dauphin (père de Louis XVI) qui fut à cette époque ce qu'avait paru devoir être le duc de Bourgogne, élève de Fénelon, et qui pas plus que son aïeul ne devait régner — il semblerait que, par un décret d'en haut, les princes qui promettent d'être de bons rois ne doivent jamais être rois — le dauphin avait demandé à Forbonnais des leçons d'administra tion. Pour répondre àcette demande Forbonnais avait rédigé un projet d'édit en 133 articles où il avait fait entrer tout son système financier ; il supprimait une foule de contributions ruineuses, vexatoires, qui écrasaient le contribuable pour enrichir les collecteurs et les fermiers-généraux ; il supprimait encore les trois quartsdes frais de perceptions et substituait à la multitude des taxes diverses un impôt unique, la dime ou le dixième sur les biens fonciers, déchar-
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gés des autres impôts, et une taxe correspondante sur les maisons des villes; il y ajoutait des impôts sur les consommations dans les villes.
Une indiscrétion fit tomber le mémoire manuscrit entre les mains des affidés de la Pompadour. La clameur fut grande ; est-ce que Forbonnais n'allait pas jusqu'à soumettre toutes les classes à son impôt? C'était intolérable ; on l'accusa de se substituer au Contrôleur général, de faire des édits en dehors du Conseil. Deux partis se formèrent: les uns voulaient que Forbonnais fût nommé Contrôleur général à la place de Silhouette ; les autres réclamaient qu'on l'envoyât à la Bastille. Louis XV qui l'aimait et l'estimait, mais qui était trop sous la dépendance, des courtisans pour avoirune ferme autorité, se borna à lui faire entendre qu'il serait sage de se retirer dans sa terre de Forbonnais (1), près du Mans.
Il ne se le lit pas répéter, et alla vivre paisible, faisant le bien à ses paysans.
Au moment de la convocation des États généraux, il fut élu président du corps des électeurs ; on s'attendait à ce qu'il fût élu le premier des députés. Mais les bourgeois, qui se glorifiaient d'un tel compatriote, en étaient jaloux ; ils objectèrent qu'ayant été anobli il n'appartenait pas au Tiers-Etat; la noblesse, que ses projets de réforme avaient effrayée, le trouvait noble de date trop récente; il ne fut pas élu.
Il se retira dans sa terre, cultivant son jardin, étudiant toujours les questions de finances ; c'est alors qu'il publia : « Prospectus sur les finances