‹ SatanstoéChapitre 187 sur 194 · HERMAN MORDAUNT · texte numérisé non relu

HERMAN MORDAUNT

» Ravensnest, le 11 juillet 1758. » •

Guert et moi lûmes rapidement cette lettre avant de nous remettre en marche. Puis laissant la hutte et ce qu'elle contenait à la discrétion de ceux que le sort y amènerait, nous partîmes pour notre destination d'un pu rapide, n'emporlant guères que nos armes, nos muni lions el la nourriture nécessaire pour entretenir nos forces.

Susquesus nous conduisait comme auparavant; Jumper marchait à quelque distance de lui sur le côté; car nous regardions le danger de rencontrer les ennemis comme singulièrement accru. Nous étions encore, il est vrai, sur les derrières des Indiens qui avaient commis les massacres de Mooseridge ; mais l'Onondago ne suivit pas plus long-temps la trace; il prit une route difléienle qui nous conduisait droit à notre but.

Comme le lecteur doit avoir maintenant une idée suffisante de notre façon d'avancer dans la forêt, je n'insisterai pas plus long-temps sur ces détails de notre marche. Nous allâmes en avant d'un pas rapide; notre guide avait abandonné la roule commune qui était devenue une piste assez visible, et en avait i)ris une autre sur laquelle, à ce qu'il me semblait, il n'avail d'autres indications que linstinct. Guert avait parlé à Susquesus du ravin et lui avait dit combien il était à souhaiter de l'alteindre; il n obtint d'autre réponse ([u'un signe calme de la tête ei une exclamation à voix basse. Il était convenu pourtant que nous approcherions de la forteresse d'Herman Mordaunt par ce côté.

Le milieu du jour était passé quand nous quittâmes Mooseridge, et aucun de nous n'espérait atteindre Ravensnest avant \f lard. Comme nous nous v attendions, la nuit élendaii ses voiles sur la forêt, depuis une demiheure avant que Susquesus ciil atteint 1 extrémité nord du ravin. Jusqu'alors nous n'avions eu aucun indice de la proximité des ennemis. Noire marche avait clé silencieuse, rapide et vigiliinte. mais elle avait été parlaitement traucjuille. Nous «avions pourtant que la partie critique de noire voyage allait commencer, et au coucher du soleil nous avions fail une halte pour rcgaider à no» armes. Il est peul-êire à propos de dire un mot ou deux de la garnison d'Herman Mnidnunt, aussi bien que

ho

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de l'établissement voisiu J'appelle Ravensnest la garnison, selon l'usage de New-York, qui a long-lemiis appliqué ce mot à une forteresse , aussi bien ([u'à ceux qui la défendent. Des critiques prétendent qu'il va des autorités pour justifier cet usage, et je vois par les dictionnaires qu'ils n'ont pas tout-îi-fail tort.

Ravensnest était à un demi-mille du point le plus rapproché de la forêt , en exceptant une ceinture d'arbres qui bordait son extrémité et qui remplissait le ravin. Tout près et en pleine vue était le centre de l'établissement qui s'étendait à l'est et à l'ouest, pendant plus de quatre milles. Celte étendue, pourtant, n'avait été déblayée qu'à la façon des défrichemens ; des portions de forêt vierge étaient disséminées avec assez de profusion çà et là. Le lot du moulin , comme on appelait la portion cédée à Jason , était situé au point le plus éloigné , mais la hache n'y avait point encore été appliquée. J'avais remarqué dans ma aernicre visite, qu'en se mettant sur la porte d'IIerman Mordaunt, on pouvait voir à la fois, une douzaine de maisons de bois dans les différentes parties du défrichement, eTqu'en changeant de position, on pouvait en voir jusqu'à une vingtaine.

Comme on peut penser, tout ce vaste espace était couvert plus ou moins de troncs d'arbres, d'arnres morts ou abattus, de racines accumulées, de tas de fagots, de broussailles, et de tous les accessoires d'un défrichement tout nouveau pendant les huit ou dix premières années de son existence. Cette période dans l'histoire d'un pays peut être comparée à celte époque de crise pendant laquelle nous avons perdu la grâce de l'enfance, sans avoir acquis les formes accomplies d'un homme. *

L'établissement d'IIerman Mordaunt pouvait être regardé comme une forte position pour livrer bataille, en supposant qu'il y eut là assez de monde pour tenir tête à un parti ennemi, quel que fût sa force. Mais je lui avais entendu dire qu'il n'avait au plus que dix-sept carabines sur lesquelles il pût compter, d'autant plus que quelquesuns de ses gens étaient Européens et n'avaient aucune habitude des armes à feu; et l'expérience avait appris que les autres, en cas d'alarme, s'enfuyaient invariaulement danslesboisavec leurs familles au lieu de se rallier autour du drapeau de l'établissement. Des fautes semblables doivent,je pense, se reproduire dans toutes les crises , l'amour de la vie étant un instinctencore plus fort que l'amour de la propriété. Çà et là pourtant un colon déterminé se barricadait chez lui, bien résolu à risquer le tout pour letout dans ses propres foyers, et de temps en temps, on citait des défenses qui auraient fait honneur à un héros.

Tous ceux qui ont une idée assez juste de la façon dont les sauvages font la guerre, doi\ent supposer que le ravin, étant le seul endroit boisé aux environs de la forteresse, était la place où se trouverait le plus vraisemblablement un ennemi, qui, pour attaquer un lieu forlilié, a recours exclusivement aux faci.ilés que lui offre le terrain. Nous le savions, et Guert, qui prit une autorité réelle sur nous, dès que le danger lut proche, recommanda à chaque homme de se tenir sur ses gardes, afin qu'il n'y efit pas de confusion. Nous fûmes prévenus de ce qu'il falliiit faire dès que l'alarme serait donnée, et Guert, qui avait au suprême degré le talent de l'imilalion, nous avait

appris d'avance plusieurs appels et plusieurs signaux de ralliement, qui tous étaient la reproduction de cris d'animaux sauvages, et surtout d'oiseaux. Ces signaux ont dû leur origine aux peaux rouges , qui s'en servent sonvent; mais ils sont employés, dit-on, avec encore plus de succès par nos chasseurs et nos carabiniers, que par les inventeurs eux-mêmes.

En entrant dans le ravin, l'ordre de la marche fut modifié. Susquesus et Jumper demeurèrent en tète; mais Dirck, Jaap et moi marchions derrière eux et cùie à côte. L'épaisseur du feuillage et la profonde obscurité qui régnait au milieu de ce ravin enfoncé, rendaient celle précaution nécessaire. L'obscurité fut bientôt telle, que nous n'avions plus pour guide que le bruissement du ruisseau qui courait dans l'endroit le plus creux du ravin, et qui, comme nous le savions, allait, en sortant du ravin, gagner à ciel ouvert la petite rivière qui s'égarait dans les prairies naturelles 'sitoées à l'ouest de Ravensnest, et qu'on appelait une crique dans la langue du pays.

Nous avions fail assez de chemin dans celle vallée étroite et sombre pour entrevoir déjà la clarté plus grande de là clairière et les étoiles du lirmament, quand tout à coup nous nous trouvâmes sur la même ligne que Susauesuset Jumper. Les Indiens s'étaient arrêtes, parce une leur œil rapide et inquiet , et perçant comme celui lie l'aigle, avait aperçu les ennemis. Ceux-ci n'étaient pas diiticilesà découvrir, quoiqu'ils eussent pris quelques précautions du côté par lequel nous arrivions, pour cacher leur présence. Une hande d'environ quarante hommes, qui tous avaient la peinture de guerre, avait allumé un grand feu au pied d'un rocher creusé en dessous , et étaient assis autour à souper. Le feu avait dt^à fini de brûler; il ne restait plus que des charbons ardens qiii jetaient une lumière affaiblie et tremblotante sur les noires et lerri'i^les ligures du groupe assis tout autour. De tout autre côté, nous aurions pu approcher de cet endroit sans voir le danger à temps pour l'éviter; mais la bonté de la Providence avait amené les deux Indiens justement à un endroit où les dernières lueurs des charbons devaic-nt attirer immédiatement leur attention. C'est là qu'ils avaient fait balle. Je ne crois pas que nous fussions à plus de quarante mètres Je cette terrible bande de sauvages , quand ils frappèrent pour la première fois mes yeux , et, tout endurci que j'étais, sans aucun doute, dans une certaine mesure par le combat et les scènes dont j'avais été si récemment acteur et témoin , je dois avouer que cette vue glaça quelque peu mon sang.

Nous tînmes conseil à voix hasse. Nous nous serrâmes au pied d'un large chêne dont l'ombre augmentait encore l'obscurité qui étaii notre seule protection. Nous étions si pressés que le corps de Jaap était tout à l'ail collé contre le mien. Susquesus proposa de faire un détour en franchissant le ruisseau qui, par bonheur, tombait à cet endroit sur quelques pointes de roc cl produisait un bruit très favorable à notre marche. Nous aurions dépassé ainsi l'ennemi, (jui, selon toute probabilité, n'aurait pas fini son repas avant que nous eussions le temps d'atteindre la forteresse. Guert mit sou veto à ce projet. Il déclara, et j'ai toujours regardé son plan comme celui d'un homme né pour être soldat, qu'à son avis nous étions justement

dans la position que pous pouvions souhaiter le plus d'occuper pour rendre un grand service h la forteresse, et frapper les ennemis de (erreur. Notre attaque devait certainement surprendre les ennemis et pourrait produire sur eux assez d'impression pour les déterminer à abandonner leurs projets. Dirck et moi nous nous rangeâmes à cet avis, qui reçut encore l'approbation de Jaap.

— Oui, oui. Massa Cornélius, il est temps maintenant de venger le pauvre Pierre, da, s'écria-t-il, et même d'un ton plus haut ([ue ne le demandait la prudence.

Aussitôt que Susquesus sut quel était notre projet, lui et Jumper se préparèrent pour l'attaque aussi froidement qu'aucun de nous. Nos arrangemens furent très simples et bieniôt fiiits. Nous devions tirer un seul coup de la place à laquelle nous étions, pousser un cri et charger avec le couteau et le tomahawk. Sans perdre de temps, et loin de rester près de la lumière, quelque faible qu'elle fût, nous devions aller droit à l'extrémité du ravin et, de là, courir de notre mieux, seuls ou ensemble, comme le voudrait le hasard, à la porte de Ravensnest. En un instant nçus prîmes notre rang et reçûmes nos ordres.

— Souvenez-vous de Traverse, dit Guert vivement; souvenez-vous du pauvre Sam et de tous nos amis assassinés!

Nous nous en souvînmes en effet, et, sans le savoir positivement, j'ai toujours cru que nous avions sacrilié chacun une victime aux mânes de nos compagnons dans cette occasion décisive. Nos carabiûes retentirent ou plu- (ùl tonnèrent presque simultanément; un hurlement s'éleva du milieu des sauvages; nos cris répondirent à ce hurlement, et nous nous élançâmes, essayant de donner le change sur notre nombre et défaire autant de bruit qu'une centaine d'hommes.

11 est diflicile de retenir d'une charge comme celle-Iii, l'aile dans les ténèbres, autre chose que les traits généraux. Nous passâmes droit au milieu des morts et des blessés, et j'entendis Jaap frapper un ou deux coups affreux su; les corps, mais personne ne nous lit face. Une seconde après que nous eûmes dépassé le feu expirant, trois ou ouatre coups furent tirés par les bO/uvages, mais rien n'indiqua qu'ils eussent atteint aucun de nous. La distance du feu ù l'extrémité du ravin pouvait être d'une centaine de mètres, et la lumlèi'e extérieure ou pour mieux dire l'obscurité moins profonde du dehors nous servait de guide. C'est laque nous nous dirigeâmes de toute notre vitesse, quoicjjue sans garder aucun ordre.

A partir de ce moment, je ne puis parler que pour ma part. Je vis des hommes se mouvant rapidement au milieu des arbres, et je supposai que c'étaient mes compagnons; mais nous étions séparés, et il était convenu que chacun se tirerait d'afl'aire comme il pourrait. Comme nos carabines étaient déchargées, et que nous n'avions paL-i le temps de les recharger, il n'y avait guère d'utilité il. faire une halte. Dans cette idée, je ne sortis pas du ravin à l'endroit où le ruisseau le quittait; je pris un peu sur le cùLé, et j[cn sortis un peu au-dessus du niveau de la l>!;iiiic. Là, je m'arrèlai un instant por.r rechaigor; rai)ri élanl bon. et la position loutîi fait favorable. Tout en le fcsant, j'eus le temps de regarder autour de moi et

de m'assurer de l'état des choses dans le défrichement, autant que l'heure et l'obscurité le permettaient.

Dans la plaine brillaient encore les restes d'une douzaine de grands feux qui avaient consumé autant de maisons de bois et de granges. Leur lumière ne servait (ju'à faire apercevoir l'obscurité ])rofonde de la nuit et qu'à donner une faible idée des ravages qui avaient déjà eu lieu. La maison de Ravensnest cependant n'avait soulfert aucune atleinlc. Elle était debout et formait une masse noire et sombre; car comme il n'y avait pas de fenêtre au dehors, on n'apercerait d'autre lumière qu'une seule chandelle qui avait été placée dans une meurtrière, probablement comme un signal. Un silence profond régnait dans la maison et autour d'elle et lui donnait un air de mystère qui, dans les circonslances actuelles, était un élément de force. Il ne faisait pas assez clair pour distinguer les objets à une certaine distance, et après avoir chargé ma carabine, je crus que le plus sage était de courir de toutes mes forces à la porte. A ce moment, le silence qui régnait derrière moi semblait avoirà lui seul quelque chose d'effrayant.

C'était certainement une chose hasardeuse de quitter le couvert du bois à un tel moment et en pareille circonstance; mais il était absolument nécessaire de courir ce risque. Mon premier éhn me port;i à moitié de la pente et je fus bientôt dans la plaine. Devant moi étaient deux hommes dont l'un me parut entre les mains de l'autre. Comme ils s'avançaient, quoique lentement dans la direction de la maison, je me risquai à demander ; Qui va là?

— Cornélius, nfou garçon, est-ce vous? répondit Guert. Dieu soit loué, vous semblczsans blessure et \ous arrivez à temps pour m'aider à tenir ce Iluroa contre lequel je me suis neurlé dans les ténèbres et que j'ai désarmé et pris. Donnez-lui un coup de pied ou un coup de poing, comme vous voudrez, car le drôle lire ea arrière comme un sanglier.

Je connaissais trop le caractère vind.icalif des Indiens pour adopter les moyens qu'on me recommandait, et saisissant le captif pai- un bras, tandis que Guert tenait l'autre, nous le traînâmes sans grande difficulté jus(]u'à l'abatlis qui couvrait la porte de la forteresse Là nous trouvâmes Herman Mordaunt et une douzaine de ses gens, tous armés et prêts à nous recevoir. Ils s'allenuaient à nous voir paraî.re à cause de l'heure, et à cause des cris qui avaient retenti dans le ravin, et qu'on avait distinctement entendus de la maison. En moins d'une minute nous y fûmes tous, sau\és et sans blessures. Le fait est que notre attaque avait été assez soudaine pour tout disperser devant elle, et avant que l'ennemi eût eu le temps de revenir de sa panique, nous étions tous à l'abri dans la maison. Une fois en dedans de la porle de Ravensnest, nous ne courions plus d'autres risques que ceux qui étaient communs à toutes les forlcrcsses de ce genre dans les guerres des forêts.

11 serait difficile, pour une plume aussi inhabile que la mienne, de rendre "c changement si grand et ce contraste de l'obscurité du ravin, de notre courte mais sanglante attaque, des clameurs, de la rapidité de noire retraite, en un mot, de tout ce que nous axions laisse au dehors , avec la scène de sécurité domestique que

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nous trouvâmes à Ravensnest, embellie au moins par l'amitié et la grâce féminine , et sous bien des rapports par l'élégance inséparable des dames. Anna et son amie nous reçurent dans un appartement bien éclairé, gai et confortable et que les larmes et les sourires qu'elles nous prodiguaient rendaient surtout attrayant. Je pus voir que toutes les deux avaient été terriblement agitées ; mais la joie leur avait rendu leurs belles couleurs, et avait ramené le sourire sur leurs charmans visages. Cependant, la situation de la place n'était pas de nature à rendre la gaîté bien durable ou bien animée ; mais la femme, qui a l'arae si tendre, peut se trouver tout-à-coup le cœur assez soulagé du fardeau de ses appréhensions, pour se croire un moment heureuse, même au milieu des horreurs de la guerre. Tel fut, jusqu'à un certain point, le caractère de la réception qui nous fut faite, avec un millier de remercîmens pour la promptitude que nous avions mise à apporter en personne la réponse aux lettres que nous avions reçues Les chères créatures avaient l'ingénuité de ne point attribuer à aucun souci, pour nous-mêmes, cette prompte obéissance à leurs lettres , mais uniquement au désir deles obliger et de les protéger. Le lecteur doit se douter que nous avions bien des explications à échanger. Elles eurent bientôt lieu , les faits en pareil cas attirent irrésistiblement sur eux l'attention. La glace fut rompue par Herman Mordaunt, qui entra dans la chambre"et s'adressa à nous du ton de quelqu'un qui croit qu'un grand oubli a eu lieu.

— Nous avons fermé la porte et mis de nouveau le fanal dans la meurtrière, avant que je me fusse assuré que tout votre monde n'est pas ici; je ne vois pas Traverse et ses arpenteurs, ni Sam ou Tom, vos chasseurs; siirement vous ne les avez pas laissés dans la forêt.

Aucun des trois n'ouvrit la bouche. Nos regards apprirent sans doute la triste vérité, car Herman Mordaunt sembla nous avoir compris aussitôt.

— Non, s'écria-t-il, ce n'est pas possible! pas tous ! sans doute.

— Tous, Monsieur Mordaunt, jusqu'à mon pauvre esclave Pierre, répondit Guert d'un ton solennel. Ils ont été surpris, dispersés, j'imagine , et mis à mort, tandis que nous étions encore absens pour notre expédition.

Les jeunes filles joignirent les mains, et il me sembla que les lèvres pâles d'Anna remuaient comme pour une prière. Son père secoua la tète et pendant quelque temps se promena dans la chambre sans mot dire. Puis s' excitant lui-même, comme un homme convaincu de la nécessité d'avoir du calme et de se secouer , il reprit la conversation : Grâce à Dieu ! M. Bulstrode est arrivé heureusement hier soir, juste après que nous venions d'expédier le coureur, et le voilà pour le moment hors de l'atteinte de ces démons.

Le premier moment passé, nous fûmes en état de causer d'une façon plus suivie, et d'échanger les renseigncmen.>. qui pouvaient nous mettre au courant de la situation les uns des autres. Nous fûmes conduits ensuite à la chambre de Bulslrode, qui avait témoigné le désir de nous voir clos qu'on pourrait nous rendre libres. Notre compagnon d armes nous reçut, plein de bonne humeur pour un homme dans sa position, qui parlait avec émotion de

ce qui s'était passé devant Ticonderoga, et qui n'essayait pas de cacher la morlilication qu'il éprouvait de moitié avec tout l'empire anglais. Sa blessure n'était point alarmante; elle devait le tenir alité pendant quelques semaines, mais la jambe ne courait aucun danger.

— J'ai eu la résolution et l'adresse, Cornélius, de venir m'inslaller dans de bons quartiers d'hiver, ce siège imprévu excepté, me dit-il, quand les autres se furent retirés et nous eurent laissés s uls. Savez-vous que notre rivalité est chevaleresque? et elle aura ici beau jeu. Si nous quittons le nid d'Herman Mordaunt sans connaître l'état réel du cœur d'Anna, nous mériterons d'être condamnes au célibat pour le reste de nos jours. On ne saurait avoir jamais deux occasions pareilles d'obtenir un si grand avantage.

— J'avoue que notre situation est loin de me paraître très favorable. Monsieur Bulstrode, répondis-je. Anna doit avoir trop d'appréhensions pour son compte et pour celui des autres : elle ne peut être sensible aux douces impressions de l'amour , ici , comme dans le calme et la tranquillité deLilacsbush.

— Ah ! voilà une remarque qui montre bien que vous ne connaissez pas les femmes. Je vous accorde que si nous n'avions fait aucune démarche , si nous n'avions jeté aucun fondement, si je puis m'exprimer aussi irrévérencieusement, votre théorie pourrait se trouver vraie, mais nous ne sommes pas dans ce cas. Il y a ici une jeune fille de dix-neuf ans qui sait non-seulement qu'on la recherche , mais qu'on la recherche depuis long-temps , qu'on la recherche avec ardeur et passion ; et les poursuivans sont deux jeunes gens contre lesquels on ne peut élever d objection raisonnable ; elle est dans la position la plus propre à surexciter toute sa sensibilité en faveur de l'un ou de l'autre , et , s'il n'y a pas d'autre obstacle , tout sera décidé avant la fin de celte heureuse semaine. Si je me trouve être le mortel favorisé , j'espère être capable de montrer une généreuse sympathie , et vice versa j y compte de votre part. Et pourtant cette triste affaire de Ticonderoga est une bonne préparation pour une humiliation.

Je ne pus m'empêcher de sourire de la façon singulière dont Bulstrode envisageait notre poursuite; mais comme Anna était toujours pour moi le sujet le plus important, en dépit de notre situation qui n'était certainement pas propre aux amourettes, je trouvai trop dur de le quitter si tôt. Je continuai la conversation, et en priant Bulslrode de s'expliquer, j'obtins de lui l'exposé suivant de sa théorie :

— Voici comment je raisonne, Cornélius. Anna aime évidemment un de nous deux. Elle aime, j'en jurerais;ses rougeurs subites, ses yeux rayonnans, même sa beauté, tout respire en elle l'amour et la sensibilité. Maintenant il n'est pas possible qu'elle aime une autre personne que l'un de nous deux, par la raison toute simple qu'elle n'a pas d'autre poursuivant. Je veux être franc avec vous, et je vous avouerai que je crois être le mortel favorisé, cl pourtant, j'ose le dire, vous avez juste les mêmes espérances, et vous croyez que c'est vous-même.

— Je vous jure sur mon honneur, major Bulstrode, qu'une pensée si présomptueuse, si déplacée, n'a jamais. . .

— Oui, oui, je devine. Vous n'êtes pas digne de l'amour d'Anna Mordaunt, et par conséquent vous n'avez jamais eu la présomption d'imaginer qu'elle pourrait l'accorder à un pauvre jeune homme, aussi misérable, aussi indigne, aussi bon à rien que vous-même : mais en même temps chacun de nous est plein de confiance dans son propre succès; autrement il aurait abandonné sa poursuite depuis long-temps.

— Je puis vous assurer, Bulstrode, que rien de semblable à la confiance ne se mêle à mes sentimens Vous pouvez avoir des motifs de sécurité, mais moi je, ne puis me flatter d'en avoir aucun.

— Je n'ai d'autre garant que l'amour-proffre , dont chaque homme a reçu une dose convenable pour son bonheur et sa tranquillité d'esprit. Je dis que l'espérance est indispensable à l'amour , et l'espérance est unie à la confiance. Mon raisonnement sur tous ces points est bien simple. Voici maintenant les avantages particuliers que nous avons chacun, si nous amenons les choses à. une crise. En premier lieu, je suis blessé, vous comprenez, souffrant d'une blessure honorable reçue en bataille rangée, en combattant pour mon roi et mon pays. Ensuite, j'ai été apporté du champ de bataille, dans une litière, en présence de ma maîtresse ; portant sur moi la preuve de mon danger, et je l'espère, de ma bonne conduite. Il n'y a pas une femme sur raille, si elle hésitait entre nous deux, qui ne se décidât en ma faveur, sur ces seuls motifs. Vous n'avez pas idée, Cornélius, de ce que les oœurs de ces petites Américaines, si douces, si charmantes, si dévouées, si généreuses, éprouvent de sympathies pour les souffrances d'un pauvre malheureux dont elles savent être adorées. Faites d'une femme votre garde-malade, et elle sera à, vous neuf fois sur dix. Ça été un coup de maître de ma part ; mais j'espère que vous me le pardonnerez. Les stratagèmes sont excusables en amour, aussi bien qu'à la guerre.

— Je n'ai pas de peine à comprendre votre tactique, Bulstrode, quoique j'aie plus de peine à comprendre votre franchise. Quoi qu'il en soit, vous pouvez être certain que je n'en abuserai pas. Maintenant, venons à moi. Quels sont les litres qui contrebalancent les vôtres ?

— Ceux d'un défenseur. Ohl ceci est une batterie toute puissante; cettemaudite attaque contre Ravensnest, qu'on me dit assez sérieuse et qui peut entretenir de vives appréhensions pendant quelques jours, estchose aussi funeste pour moi, qu'avantageuse pour vous. Un homme blessé n'excite plus la moitié autant d'intérêt, dès qu'il y a chance pour d'autres d'être tués à chaque minute. Le litre de défenseur est un grand point, et, rival généreux comme je vous l'ai toujours dit, Cornélius , je vous conseille d'en tirer le plus de parti possible. Je ne dissimule pa<, et j'ai l'intention d'en faire autant de ma blessure.

Il était bien difficile de ne pas sourire à cette confidence d'une franchise si étrange, mais, j'en suis persuadé, si sincère. Bulstrode était un original, en dépit de ce que le monde avait créé de factice en lui, et en dépit de ses habitudes anglaises ; et il était plus habitué àt dire précisément ce qu'il pensait, que ne le sont ordinairement les gens de sa condition. Après être resté encore une demiheure à causer avec lui des dernières opérations mili-

taires dont il parla avec émotion et bon sens, je lui dis adieu pour celle nuit.

— uieu vous protège, Cornélius, dit-il, en me serrant la main, travaillez de votre mieux de votre côté, je vous assure que j'en ferai autant du mien. C'est la lutte du courage présent contre le courage passé. Si je n'étais moimême en jeu, il n'y a pas d'homme sur la terre dont je désirasse plus vivement le succès que le vôtre.

Je suis sCir que Bulstrode n'exagérait pas en parlant ainsi; il ne pensait pas que je pusse réussir auprès d'Anna, cela ressortait évidemment pour moi de toute sa manière d'être et de la conscience qu il avait des avantages que lui donnaient son rang, sa fortune et la bienveillance d'Herman Mordaunt. Assez triste après avoir quitté mon rival, et au milieu de circonstances si critiques, je me trouvai, par hasard en présence de ma maîtresse, et elle était seule. Quand je retournai dans la petite pièce, où se tenaient habituellement les dames, Anna y était seule ; Guerl avait réussi à persuader à Mary Wallace de venir promener avec lui dans la cour, le seul endroit où désormais les dames pussent prendre (|uolque exercice ; et Herman Mordaunt, M. Worden et Dirck étaient tous les trois dans la grande salle, occupés èi prendre pour la nuit quelques arrangemcns avec la foule des colons qui s'étaient réfugiés ii Ravensnest. Je ne m'arrêterai point à rendre le ravissement que j'éprouvai en trouvant Anna seule, et il ne fut en rien diminué lors- (lue je rencontrai ses beaux yeux pleins d'une tenure expression et que je vis la rougeur qui couvrait ses joues. La conversation que le venais d'avoir porta sans doute ses fruits, car je me décidai tout de suite à ne point laisser échapper une occasion 'si favorable d'avancer mes affaires : et pour dire toute la vérité j'étais aiguillonné par la peur que me causait la blessure de Bulstrode.

Rapporter mes paroles précises au commencement de cette entrevue, c'est plus que je ne saurais faire, même quand j'aurais autant lieu de penser qu'elles me fi'raienl honneur que j'ai lieu de craindre le contraire; mais je me fis comprendre; ce qui, j'imagine, n'arrive pas toujours en pareil cas aux amoureux. D'abord mes paroles furent confuses, et, j'ai lieu de le croire, un peu incohérentes. Ma's le sentin\cnt prit assez le dessus pour me mettre en état d'exprimer ce que je voulais dire, ^'ers la fin, si je parlai avec la chaleur et la décision que je sentais en moi, il dut y avoir quelque éloquence dans mou air et dans mon langage. Comme c'était aussi la première occasion qui se présentait à moi de faire valoir en face et ouvertement ma poursuite, j'avais tant de choses à dire, tant de choses à expliquer, taut d'occasion perdues à rattraper, qu'Anna, penciaut les dix premières minutes , n'eut guère autre chose à faire que de in'écouter. J'ai toujours attribué l'empire qu'elle sut garder sur elle-même, pendant le reste de celte entrevue, au temps qui lui avail été donné de rallier ses pensées.

Chère et adorable Anna! Que sa conduite fut admirable dans cette mémorable nuit ! C'était sans doute une situation étrange pour parler d'amour : pourtant je ne sais si les sentimens ne sont pas plus naturels et plus vrais à de pareils moniens que dans les circonstances habi-

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tuelles de la vie de tous les jours. Je m'aperçus que ma charmanlc inlcrloculrice élait émue dès mes premiers mots, et que son visage trahissait un tendre intérêt pour ce que je lui disais. Enhardi par cet intérêt, enhardi par sa rougeur, par ses yeux baissés, je me hasardai à lui prendre la main, et je m'aperçus qu'on ne me repoussait point. C'est alors que je trouvai des paroles qui amenèrent des larmes dans les yeux de ma compagne, et qu'An na put me répondre :

— C'est une occasion si peu habituelle,., si extraordinaire pourparler de pareilles choses , Cornélius, me ditelle, que je ne sais ce que je dois vous répondre. Je suis certaine d'une chose ccjjendant, c'est que des personnes environnées comme nous de dangers qui, d'un instant à l'aulre, peuvent consommer leur perte, sont obligées à plus de sincérité que jamais. On n'a jamais eu d'al'fectation à me reprocher, te l'espère, et je sais que votif condamneriez de la pruderie. J'éprouve en ce moment un sentiment très fort que je voudrais exprimer, et je ne sais comment le faire.

— Oh ! ne me cachez rien, chêre^Anna; soyez aussi généreuse que je sais que vous êtes sincère.

— Cornélius, voici tout : je sais que nous courons le danger, le grand danger d'être vaincus, d'être pris, peutêtre tués par les êtres sans pitié qui rodent autour de notre demeure; je sais qu'il n'y a personne dans cette maison qui puisse compter sur un jour d'existence, même avec cette trompeuse sécurité ordinaire à l'homme. Maintenant, si quelque malheur mus arrivait, et que je vous survécusse, je vivrais le reste de mes jours pour pleurer votre perte, et j'éprouverais les plus amers regrets d'avoir hésité à avouer l'afTection que je ressens depuis long-temps pour vous, et le bonheur que m'a donné la certitude de l'amour que vous m'avez si sincèrement et si loyalement avoué il y a quelques mois.

Gomme ces paroles d'Anna étaient accompagnées de larmes et d'une vive rougeur, il ne m'était pas possible de douter de ce que j'entendais. A partir de ce moment, nous fûmes unis de plus en plus étroitement par la confiance la plus entière, et les liens du plus pur, du plus doux, et du plus puissant amour. Guert réussissait, on ne peut mieux, à retenir Mary Wallace en bas, et son bonheur favorisait le mien. t*endant plus d'une heure, j'eus Anna à moi loutscul,et quand le cœur s'est ouvert, que de choses peuvent se dire et se comprendre sur un sujet tel que l'amour, dans une heure de confiance sans réserve et d'ardente passion I Anna m'avoua, avant que nous nous séparassions, qu'elle avaitsongéplus d'une fois au chevaleresque adolescent qui s'était volontairement battu pour elle quand elle-même n'était pas beaucoup plus qu'une enfant, et qu'elle s'était fait de lui l'idée qn'une jeune (illc d'un esprit généreux devait se faire (l'un garçon, en pareille circonstance. Cette inclination si ancienne avait été fort accrue et développée par l'affaire du lion et nos relations subséquentes. Bulstrode , ce rival si formidable et si encouragé , encourage par son père , sinon par elle-même , ne lui avait jamais rien inspiré au delîi des senlimens qu'engendre naturellemeat la parenté, et j'aurais pu m'épargncr bien des heures de cruelle anxiété à ce sujet , si j'avais

seulement pu voir ce qui maintenant m'était dit, si ouvertement.

Pauvre Bulstrode ! un sentiment de commisération s'empara de moi, tandis que j'entendais Anna m'assurer ([u'il n'avait jamais touché son cœur le moins du monde, et qu'en même temps, colorée d'une vive rougeur, elle avouait que, j'avais eu ce pouvoir. Elle laissa même échapper un mot à ce sujet.

— N'ayez pas d'inquiétude sur le compte de M. Bulstrode, Cornélius, me dit-elle avec un sourire espiègle, comme quelqu'un qui a bien pesé le pour et le contre sur un sujet; il pourra être un peu morlilié, mais il oubliera liientùt ce caprice dans la joie de n'avoir pas cédé à une inclination passagère et de ne s'être pas uni à une petite Américaine sans expérience, qui u était guère propre ii hanter le monde dans lequel sa femme doit vivre. Je suis sûre que M. Bulstrode me préfère en ce moùient à toute autre femme qu'il peut connaître, mais, dans cet attachement, s'il mérite même ce nom, le cœur n'a point de part, et je sais , cher Cornélius , qu'il n'en est pas ainsi du vôtre. On dit que, nous autres femmes , savons merveilleusement découvrir quand nous sommes sincèrement aimées, et j'avoue que ma petite expérience me porte à croire que le proverbe ne fait que nous rendre justice.

Je parlai alors de Guert, et j'exprimai l'espoir que son amour si sincère, si visible, si dévoué toucherait enfin le cœur de Mary, et que monnouvel ami, que je commençais pourtant à traiter déjà comme un vieil ami, obtiendrait enfin un peu de retour pour une passion que je regardais comme aussi profonde et aussi sincère que la mienne ; et certes, je ne pouvais faire, à mon avis, de comparaison plus à l'avantage de Guert.

— Sur ce sujet, n'attendez pas, Cornélius, que je vous en dise bien long, me répondit Anna en souriant. Toute femme est maîtresse de son secret en pareille matière, et quand je connaîtrais les désirs et les intentions de Mary Wallace, au sujet de M. Ten Eyck, et je n'avoue pas connaître ni les uns ni les autres, je ne me croirais pas en droit de la trahir, même pour vous. Je n'ai désormais rien ii cacher de ce qui me concerne à Cornélius Littlepage; mais on ne doit pas s'attendre à ce que je serai, pour trahir mon sexe tout entier, aussi faible que je l'ai été pour me trahir moi-même.

Je fus obligé de me contenter de ce doux refus et de la certitude que j'étais aimé depuis long-temps. Quand Anna me quitta au bout de plus d'une heure et elle insista pour le faire, étourdi encore par tout ce qui .s'était passé entre nous, j'eus grand peine à me persuader que je ne rêvais pas. Cet éclaircissement avait été si soudain, si imprévu pour tous deux, qu'il devait nous paraître un songe à l'un et à l'autre. Cependant nous ne nous séparâmes pas, j'imagine, sans la conviction profonde tous les deux «lue nous étions plus heureux qu'avant notre entrevue. Je le déclare solennellement, pourtant réprouvai du chagrin ou plutôt du regret à cause de Bulstrode. Le pauvre garçon avait compte si évidemment sur le succès, encore une heure ou deux auparavant, que je ne lui aurais pas fait connaître la réussite de mes feux quand il aurait été debout cl cdj)able de pousser sa propre pour-

S\TANSTOÉ.

suite : dans sa situation actuelle un tel procédé aurait clé i)rutal.

Quant à Guert-Ten-Eyck, il me rejoignit, plus triste et plus désespéré que jamais.

— Ce qui me dé«ole , Cornélius , c'est que si Mary Wallace avait eu la moindre inclination pour moi, elle l'aurait manifestée dans un moment où l'on peut dire que vous et moi nous sommes suspendus entre la vie et la mort. J ai souvent entendu dire qu'une femme qui plaisanterait avec un jeune homme, dans un bal ou une partic de traîneau, et le traiterait comme un chien , quand tout est riant et porte k la gaîté, change du tout au tout, comme la gireuettï d'une grange hollandaise à un changement de vent, dès que le danger ou le malheur fond sur Kon amant. En d'autres termes, que la jeune fille qui serait capricieuse et incertains dan-s le bonheur et la prospérité, deviendrait loutà-coup tendre et sincère, aussitôt qu'un chagrin tomberaitsur Ibonime qui avaitdésiré l'obtenir. Dans celte conliancc , j'ai cru que je devais presser Mary, avec tout le peu d'habileté que j'y pouvais mettre, et vous savez, Cornélius, qu'elle n'est "pas de nature à me donner même une lueur d'espoir. Je l'ai fait sans succès. Je n'ai pas pu tirer d'elle une syllabe de plus que ceci : que ce n'était pas un temps convenable pour parler de pareilles choses. Je serais prêt à aller prendre corps à corps ces démons de sauvages, si je ne rétléchissais que la jeune lille qui m'a fait cette observation est restée deux heures entières avec moi , écoutant tout ce que j'avais h dire , quoique je ne parlasse pas d'autre chose. Elle trouvait donc un secret plaisir à cela, mon ami, ou je ne connais pas le cœur humain.

Il en était réellement ainsi. Pourtant je ne pus m'empêcher de comparer avec cette conduite le généreux aveu d'Anna Mordaurit sous l'inlluence de? mêmes circonstances, et de me dire que l'avenir pour ce pauvre Guert au cœur si droit et si ardent, était bien moins flatteur que pour moi.

Herman Mordauut vint alors nous annoncer que les sentinelles avaient été désignées pour la nuit , et que chacun de nous pouvait aller se reposer. La foule qui encombrait Ravensncst était telle , que ce n'était pas chose aisée de trouver une place convenable pour dormir; nous n'avions d'ailleurs d'autre lit que la paille. Chacun s'arrangea de son mieux ; et en dépit de tout ce q^ti s'était passe dans In soirée, la vérité m'oblige à dire que je ne lardai pas à être plongé dans un profond sommeil. Mon exemi)le fut généralement, suivi , je crois , par tous les gens de Mooseridge. La faligue l'emporla sur les joies de l'amour heureux, sur les peines de l'amour malneureux et sur les apprehensions personnelles,

Il était environ trois heures, lorsque je sentis qu'on me pressait le bras d'une manière signilicative. C'était Jason Newcome qui avait été chargé d'éveiller tous les hommes snns exciter une alarme dont le bruit piit parvenir au dvhors. En peu de minutes tout le nionuc fut debout et aiTué.

Les heures qui précèdent immédiatement le lever du

jour et qui sont celles où le sommeil est le plus profond, sont choisies habituellement par les sauvages pour lenier leurs attaques. Personne ne fut donc surpris de ces préparatifs. Chacun comprit qu'ils étaient ordonnés par Herman Mordauni; il était en effet sur pied, et il examinait les mouvemens de 1 «'nncmi dans un endroit favorable pour celte observation. IJientùl tous les hommes, au nombre de vingt-trois ou vingt-quatre, furent assembles dans la cour en attendant d'être envoyés soit ii la defense de la porte, soit à celle des palissades. Jason avait exécuté sa mission avec tant de dextérité, que ni les femmes ni les enfans ne s'étaient aperçus de notre mnuveraent. Tous dormaient ou sembiaientdormir d'un sommeil confiant et pais^ible. Je saisis une occasion de complimenter l'ex-pédagogue et le nouveau meunier sur l'adresse qu'il avait raonlrcc, et nous «ûmes, par suite, une conversation à voix basse.

— J'ai toujours pensé que cette guerre ferait prendre aux choses une nouvelle face dans ces defrichemcns. Corny, dit Jason, et cela plus particulièrement en ce qui concerne les titres de propriété.

— Je ne comprends pas comment cela pourrait avoir lieu. Monsieur Newcoine, b. moins que les Français ne parviennent k conquérir la colonie, ce qui ne me paraît pas très probable.

— C'est précisément cela; exactement ce que j'entends en principe. En effet, les Hurons n'ont-ils pas conquis cet établissement? Je soutiens qu'ils l'ont conquis, car il est tombé tout entier en leur pouvoir, à l'exception de cette maison, cl i! me semble que si jamais nous en reprenons possession, ce sera en le reconquérant. Or, voici ce qu'il s'agit de savoir : la conquête ne donne-t-ellc pas au conquérant un droit k la possession du territoire conquis? Je n'ai pas mes livres ici ; mais, ou je me trompe fort, ou j'ai lu queti'llecst la loi.

Telle fut la première démonstration que Jason fit contre la propriété d Herman Mordauni. 11 s'en suivit une longue série de tentatives pratiquées par l'ancien maître d'école dans le but de transferer la propriété du nmulin de Ravensncst des mains de celui qui le possédait légilitneraent dans celles de son humble mais très méritante personne.

J'eus h peine le temps de répondre à cet étrange raisonnement, car au même niowient Herman Mordauni parut au milieu de nous et nous eûmes alors de sérieux devoirs à remplir. Les ordres que notre chef nous donna furent précédés des explications suivantes :

Ainsi que nous l'avions prévu, les Indiens avaient adopté les seuls moyens qui pussent être employés avec efficacité contre une maison fortifiée telle que Ravensncst A défaut d'ariilicrie ils se préparaient à mellrele feu au iiâtiment et ils avaient été occupes toute la nuit à réuair une grande quantité de pommes de pin, de racines, etc., qu'ils avaient réussi à amonceler à l'extérieur contre nos murailles de troncs d arbres, au point précis où l'une des aîles touchait le rocher et où la configuration du terrain leur permettait de s'approcher sans courir de trop grands risques. Leur manière de procéder mérite d'être rapportée. Un des guemers les plus hardis cl les plus adroits de leur bande avait gravi le rocher en rauipant et s'était posté si près des troncs qui formaient la muraille qu'il était

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BIBLIOTHÈQUE CHOISIE

réellement en situation de ne pas être vu et de ne pouvoir cire facilement ajusté. Ses compagnons, qui se tenaient au-dessous de lui, les uns sur une pointe du rocher, les autres sur le sol, lui avaient alors tendu une longue perche, au bout de laquelle étaient placées dans un panier des pommes de piu et autres combustibles. Plusieurs heures avaient été patiemment employées par ces enfans de la forêt à cette opération pénible, et, pendant tout ce temps, le guerrier qui se tenait serré contre notre mur de bois, s'était occupé à amonceler ces combustibles de la manière qui lui paraissait le plus propre à remplir son but.

Susquesus eut le mérite de découvrir cette tentative, qui avait complètçment échappé à la vigilance de toutes les autres sentinelles. Il semblerait que l'Onoadago, familiarisé avec tous les artifices des hommes rouges, et connaissant particulièrement le caractère de Muss, l'ami de Jaap, ait pensé que la nuit ne se passerait pas sans qu'une attaque sérieuse fût dirigée contre la maison. Le côlé par où la forteresse touchait le bord du rocher était le point le plus faible, car elle n'avait sur ce point d'autre défense que les obstacles naturels, obstacles qu'il n'était pas impossible de surmonter, et une basse palissade dont il a été parlé. L'Indien avait donc compris que l'assaut aurait lieu de ce côté ; il s'était placé lui-même en sentinelle et avait découvert les premières tentatives des Murons. Mais il ne les révéla pas à Herman Mordaunt jusqu'à ce qu'elles eussent reçu leur accomplissement. La raison de ce délai était l'impatience des visages pâles, qui n'auraient pas souffert que l'ennemi accomplit son projet, ou du moins, achevât en paix ses préparatifs. L'Indien regardait comme la chose la plus désirable de ne pas les interrompre. En laissant les Ilurons perdre leur temps et leurs forces dans les préliminaires d'un assaut qui était prévu, et qui pourrait être déjoué à un moment donné, on obtenait en effet un grand avantage. Au contraire, si l'on eîit démasqué prématurément leur artifice, ils n'auraient pas manqué d'avoir recours à une autre ruse, et la difficulté de la découvrir aurait augmenté nos autres désavantages. C'est ainsi que raisonnait Susquesus, et c'est sur cette manière de voir qu'il régla sa conduite.

Mais le temps était venu de renverser l'entreprise de nos ennemis. Herman Mordaunt nous consulta sur ce que nous avions a faire. Il s'agissait de décider si nous permettrions aux Hurons de poursuivre plus long-temps leur œuvre de destruction , ou si nous ferions feu sur le hardi sauvage <iui était posté sous nos murs , et si nous renverserions les piles de pommes de pin qu'il avait amoncelées, en faisant une sortie, ou enfin s'il ne serait pas plus prudent de laisser l'ennemi poursuivre son en- Irepr se jusqu'à allumer le feu, avant de le démasquer. De bonucs raisons furent données depart et d'autres en faveur de chacua des deux plans. En tuant le sauvage (jui s'était logé sous nos murailles , et en renversant ses piles de fombiistiblc , nous aurions incontestablement empêché le succès de sa ru,se ; mais, selon toute probabilité, un nou\eau projet aurait été mis à exécution la nuit suivante. Au licy iiii'cn attendant jusqu'au dernier moment, nous pouvions donner à nos ennemis une telle leçon, que leur expédition se trouverait terminée dun seul'coup.

Après avoir pesé toutes les raisons qui furent données pour et contre, nous nous décidâmes à adopter le dernier parti. Mais il était un endroit dans la maison qui commandait la vue de tout le bâliment de ce côté. C'était une meurtrière qui avait été percée seulement le jour précédent, et qui s'ouvrait directement au-dessus de l'endroit où était placé le sauvage, dans un pignon qui s'avançait au second étage tout autour du bâtiment. Ces pignons étaient fort usités dans l architecture coloniale à cette époque, et ils étaient surtout adoptés dans les établissemens exposés, principalement pour donner les moyens de défendre le pied des bâtimcns à l'extérieur. Ravensnest possédait cet avantage, quoique les meurtrières nécessaires pour compléter ce genre de défense n'eussent été percées que tout récemment. C'est là que je me postai moi-même pendant un court espace de temps, surveillant les mouvemens de l'ennemi au-dessous de moi. La nuit était obscure, mais il n'était pas difficile de distinguer les monceaux de pommes de pin qui me semblaient déjà s'élever à la hauteur de plusieurs pieds, ni de remarquer les mouvemens de l'Indien qui les -vait réunies. Au moment où je pris place à la meurtrière, cet homme était déjà occupé à mettre le feu à ses combustibles.

Pendant plusieurs minutes, nous surveillâmes, Guert et moi, notre ennemi, dans cette occupation. Le Huron était obligé de procéder avec les plus grandes précautions, car une lueur prématurément répandue l'aurait trahi. Il allumait ses pommes de pin au centre de la pile qu'il avait amoncelée, et dans l'intérieur, à une place ménagée avec intention; aussi étaient-elles déjà tout enflammées avant que les rayons se fussent faits jour en dehors II y avait une certaine quantité d'eau conservée dans la chambre même d'où nous suivions tous les mouvemens du sauvage, et nous aurions pu choisir le moment d'éteindre le feu en faisant couler cette eau par la meurtrière, pourvu toutefois que nous n'eussions pas attendu long-temps. Mais Guert ne voulut pas « gâter son plaisir, » suivant l'expression dont il se servit ; il dit nue les troncs d'arbres de la maison seraient lents à s'allumer, et que nous pouirions, au moment donné, renverser les piles de pommes de pin , en faisant une riipide sortie. Son désir était délaisser l'ennemi poursuivre l'exécution du plan qu'il avait formé, afin de rendre sa défaite plus accablante.

Notre position , directement au-dessus de la tête de l'incendiaire . ne nous pcrmcllait pas de voir sa figure, tandis qu'il était tout entier à son occupation. A la fin il jeta un regard au-dessus de lui, comme pour reconnaître les effets des llammes nui commençaient à darder leurs langues fourchues à l'extérieur de la pile. Ce coup d'œil suffit pour nwus faire reconnaître Aluss, le prisonnier de Jaap. Cette vue mit la philosophie de Guert à une épreuve trop forte ; il passa le canon de son fusil par la meurtrière, cl b'ulia la dclonte sans prendre le soin de viser le Huron. Ce coup de feu lut en quelque sorte le signal de l'aclion. Une clameur générale remplit au même instant l'inléi icur de la maison et les champs qui lenvironnaieul. Il me fut imposs-ible de voir Muss en ce moment; mais quelques-unes de nos sentinelles, qui ne l'avaient pas perdu de vue pondant tout ce temps, médirent, lorsque tout fui fini, que le sauvage sem-

bla fort étonné de cette attaque inattendue. Il regarda la ineiiitrière, laissa échapper une exclamation, puis jeta de toute la force de ses poumons le cri de guerre, en bondissant vers un point qui était plongé dans l'obscurité, avec la viracité d'un daim inopinément chassé de son gîte. Toute la plaine environnante était remplie des hurlemens de ces démons. Herman Mordauut avait peu fait pour embellir les alentours de la maison; les souches avaient été laissées sur le terrain par centaines. On eût dit en ce moment qu'un guerrier indien était logé derrière chacune de ces souches, et on voyait en même temps les llurons ramper dans l'ombre aux pieds des rochers. Il y eut un moment où je crus que nous étions réellement assaillis par plusieurs centaines de ces ennemis impitoyables, mais je suppose que leur nombre était doublé par leur activité et par leurs hurlemens d'enfer. Quoi qu'il en soit, ils ne manifestèrent pas l'intention d'attaquer immédiatement, mais ils se contentèrent de nous environner de leurs cris. De temps à autre , un fusil était déchargé de leur côté, mais, en somme, ils attendaient le moment où le feu aurait accompli son œuvre de destruction.

Dans les circonstances terribles où il était placé, Herman Mordaunt était admirablement secondé. Pour ma part, je me sentais aussi déterminé que si j'avais eu cinquante vies à perdre pour la défense d'Anna. De leur côté, les femmes se conduisirent avec une résolution remarquable , évitant de faire aucun bruit, et recueillant tout leur sang-froid, pour ne pas troubler dans leurs opérations leurs maris et leurs amis. Quclques-ums des femmes des plus robustes colons montrèrent dans cette occasion un courage qui aurait fait honneur à des soldats de profession. Elles parurent dans la cour , arméps et prêles à se rendre utiles de toutes manières. Il arrivait souvent que des femmes de cette classe devenaient assez habiles dans le maniement des armes, à force d'en faire usage contre les daims, les loups et les ours, et qu'elles devenaient capables de rendre des services effectifs, lorsqu'il arrivait que leurs maisons fussent attaquées. Je remarquai dans le cours de cette nuit, que les femmes de la classe commune montraient une sorte de colère agressive contre les cruels ennemis qu'eilcsconsidéraient comme des meurtriers méditant le massacre de leurs enfans ; la plup.art d'entr'elles semblaient agitées d'un instinct pareil à celui auquel obéissent les femelles des animaux lorsque leurs petits sont en danger.

Un intervalle de dix nu quinze minutes s'écoula entre le moment où Guert déi hargea son fusil et celui où le combat commença. Pendant ce temps, le feu n'avait pis cessé de s'étendre; mais celle circonstance ne nous causait qu'une médiocre appréhension, car l'incendie avait cela d avantageux pournousqu il projetait sa lumière au loin dans les champs et même ius(iu'aa pied des rochers, tandis qu'il laissait la cour dians une obscurité complète. De la sorte, l'ennemi s'il tentait de nous attaquer, devait le faire au sein de la hrillanlc clarté du foyer de I incendie, tandis que les défenseurs de Ravcnsnest restaient' au contraire enveloppés de ténèhrcs Le seul point sur lequel pouvait èlre dirigé un sérieux as^saiil, était la partie du bàlimenl (pii s'appuyait sur le bord des rochers, là où la cour n'était protégée que par une palissade assez basse, quoi-

que forte d'ailleurs et en bon état. Heureusement la conliguration du terrain, de ce côté, était telle que ceux qui se trouvaient dans la plaine, n'étaient point à portée de tirer sur les gens placés dans la cour de Ravensuest. C'est à raison de cette circonstance même que le site de la forteresse avait été choisi.

Tel était l'état des choses, lorsque la femme de chambre d'Anna vinlmeprierde me rendre auprès desa maîlres'^e, s'il m'était possible de quitter mon poste , ne fût-ce que pour une minute. N'ayant, en ce moment, aucun devoir particulier à remplir , je ne vis aucun inconvénient à obéir à une requête qui s'accordait si bien avec mes désirs. Guert était auprès de moi, et il entendit les paroles que la jeune négresse était chargée de m'adresser. Il lui demanda si elle n'avait aucun message pour lui. Mais, même en cet instant solennel , Mary Wallace n'avait pas cru pouvoir se départir de sa réserve. Elle s'était montrée plus touchée que d'habitude , la nuit précédente , lorsque Ten Eyck était parvenu à atteindre l'abri de la forteresse; mais, en même temps, elle avait paru se mettre tellement en garde contre sa propre sensibilité , (•ju'en cette occasion extraordinaire elle avait donné moins d'encouragement à son soupirant qu'elle n'avait coutume de lui en accorder.

Je trouvai Anna dans le petit parloir où, le soir précédent, j'avais reçu le doux aveu de sa tendresse pour moi. Elle était seule; la délicatesse ordinaire à son sexe lui a\ait fait sentir la convenance de ne pas donner de témoins aux conlidences de deux cœurs aussi unis que les nôtres, dans le moment d'épreuve où nous nous trouvions. La chère enfant était pâle comme la mort lorsque j'entrai ; sans doute elle pensait avec eiïroi au combat qui se préparait, et aux conséquences terrihles qu'il pourrail avoir. Mais, ma présence lit monter immédiatement le sang à son visage; car, il élail impossible que cette ame si impressionnable ne s'émût pas au souvenir de ce qui s'était passé la veille Quoiqu'il en soit, Anna parla la première.

— Je vous ai envoyé chercher, Corny, dit-elle en mettant la main sur son cœur comme pour en apaiser les battcmens précipités, pour vous recommander la prudence J'espère que cette démarche n'est pas incoHvenante

— Vous ne pouvez rien faire d'inconvenant, ma chère etbien-aimée Anna, lui répondis-je, ou du moins rien qui me paraisse tel. Ne vous laissez pas agiter de la sorte. Vos craintes vous font paraître le danger beaucoup plus grand qu'il n'est en etîot. Les risques que nous avons déjà courus, Guert, Dirck et moi, étaient dix fois plus sérieux que ceux auxquels nous allons être exposés.

La chère enfant me laissa passer un bras autour de sa taille , tandis que sa tète reposait sur mon épaule , et qu'elle donnait un libre cours à ses larmes. Soulagée par celle explosion de sensibilité. Anna ne larda pas à se remettre de son trouble et elle se dégagea doucement de mon étreinte. Elle souffrit pourtant que je gardasse ses deux mains dans les miennes, et c'est ainsi qu'elle poursuivit notre conversation en me regardant en face avec le conliance dune vive alïcclion.

— Je n ai pas pu souffrir ([ue vous vous engagiez dans

BIP-LlOTlîFOI'K CHOISIE.

celle terrible scène, Coray, dil-elle, sans toqh donner au 1 moins une marque de linlerct que vous m'inspirez. Mon ciier cl bon père sail lout, et bien que nos projets dérangent Its siens, il ne me dé.>;approuve pas. Vous savez avec quelle chaleur il désirait d'avoir M. Buistrode pour lils, et vous excuserez facilement cette préférence; mais en me (juittant, il y a dix minutes h. peine, il m'a dit, en me donnant un baiser et sa bénédiction, devons envoyer chercher et de vous dire qu'il vous considérera k l'avenir comme le fils de son choix. Dieu seul sait s'il nous sera permis de nous réunir encore, cher Coray; mais, lors même que celle grâce ne devrait jamais nous être accordée, j'ai pensé que votre esprit serait délivré de toute inquiétude si vous saviez que nous nous réunirons désormais comme membres d'une même famille.

— Nous sommes tous deux les uniques rejetons de notre famille, Anna, cl notre union réjouira le cœur de nos iParens presque à l'égal de nos propres cœurs.

I — Je l'ai déjà pensé. J'aurai une mère maintenant, et 'c'est un bonheur que je puis à peine dire avoir connu.

— Et une mère , ajoulai-je , qui vous aimera tendre- .ment, chère Anna, selon que je le lui ai entendu souvent ; répéter en ma présence,

i — Je vous remercie, Corny, ainsi que vos respectables ! parens. Maintenant, allez. Corny. Je tremble que notre isalisfaction égoïste n'accroisse le péril général par suite ;de votre absence. Allez. Je prierai pour votre sûreté.

— Un mot encore, ma bien-aimée. Le pauvre Guert! jVous ne pouvez vous ligurer combien grand et doulou- 'reux a été son désappoiniement, en voyant que j'étais appelé seul ici, en un pareil moment 1

Anna devint pensive , et je fus frappé de son air embarrassé.

— Que puis-je faire pour qu'il en soit autrement? ditolle, après quelques momens de réflexion. Le jugement et les senlimens des femmes ne les conduisent pas toujours dans les mêmes voies. Mary Wallace est tellement attachée aux convenances, et elle apprécie à un si haut point l'éducation.

— Je vous comprends, Anna. Mais Guert est d'une nature si noble, il reconnaît ses défauts avec tant d'humilité et de candeur! Il n'est pas possible d'aimer une femme avec plus d'ardeur qu'il n'aime Mary Wallace. Son extrême prudence est une vertu iises yeux, quoiqu'il on soulîre.

— Je ne puis changer le caractère de Mary Wallace, Corny, dit Anna avec un sourire mélancolique, et d'un ton qui semblait dire : « Si je le pouvais, les qualités de Guert auraient bientôt fait oublier ses défauts. » Mary est Mary, et il faut la prendre telle qu'elle est. Peut-être demain réussirai-je a li'xer ses irrésolutions, car il est certain que les derniers événemens ont singulièrement grandi M. TenEyck dans l'estime de ses amis. Mais Mary est orpheline, et elle est habituée à regarder la prudence comme sa principale protection. Maintenant, Corny, pariez, afin de ne pas manquer h votre devoir

Anna me quitta; précipitamment , mais non sans

imc donner les marques d'un vif ailachcment. Je la

pressai sur mon cœur, car ce n'étail pas le moment d'af-

lecter la réserve. Ni moi , ni elle . ne fûmes moins

heureux pour avoir échangé en cet instant falal ces preuves de notre amour mutuel.

Au moment précis où j'entrais dans la cour , j'entendis les llurons pousser au dehors des hurlemens que l'expérience que j'avais acquise me lit reconnaître pour le signal de 1 attaque. Un feu brujant succéda, et nou« nous trouvâmes immédiatement engiigcs dans un combat très vif. Nous avions, de noire colé, un avantage qui compensait 1 infériorité de notre nombre. Tandis ([ue deux cùlés de noire maison fortifiée, y compris celui tjui seul pouvait' être assailli avec quelque chance de succès, étaient en pleine lumière à l'extérieur, la cour restait plongée dans une obscurité suflisante pour que ses défenseurs fussent à peu prés caches à la vue des enncnùs. Celle obscurité n était pas tellement épaisse que nous ne pussions pas nous voir les uns les autres; mais elle était avisez pi'ofonde pour qu'il fût impossible de nous distinguer à quelque distance. Vus du dehors, nous nous confondions dans l'ombre vague des pieux qui formaient la palissade.

En approchant des meurtrières, à travers lesquelles nos gens faisaient un feu continu sur les noirs demons qui rampaient dans la prairie située au pied des rochers, je trouvai Herman Mordaunt. Après avoir serré ma main avec affection, il m'apprit qu'un corps considérable d'ennemis était réuni sous les rochers et quo Guert s'était chargé du soin de les déloger. Il avait pris avec lui, dans celle intention, Dirck, Jaap, cl trois ou quatre de nos hommes les plus intrépides, ainsi que les deux Indiens. Le pian qu'il avait formé pour atteindre son but, était hardi et digne en tous points d'un chef tel que lui. Comme le salut de Ravensnest pouvait dépendre du succès de celle opération, j'entrerai à cet égard dans quelques détails essentiels.

Les deux faces de la maison regardaient le nord et le sud. L'entrée était à. l'ouest, et par conséquent les ailes s'étendaient à, l'est et à l'ouest. L'incendie avait été allumé k l'angle nord-est du bâtiment, à l'endroit où les fondemens de la maison s'appuyaient sur les bords des rochers. Il en résiliait que les parties de la maison exposées au nord et à l'est étaient éclairées par une vive lumière, tandis que celles qui regardaient l'ouest et le snd-reslaient plongées dans une profonde obscurité. Il n'était pas impossible, en sortant par la porte de l'ouest, de tourner à la tête d'une troupe peu nombreuse autour de 1 angle sud-ouest de la maison, et de parvenir assez près des rochers où l'on supposait que les sauvages était rassemblés, et logés précisément sous nos palissades, pour être k |)orlée de leur envoyer une décharge ellicace, qui fournirait peut être l'occasion favorable de les chasser de leur retraite. Telle était, la nature de l'entreprise dont mon auii s'était chargé.

— Qui garde la porte, en attendant? dcmandai-je

— M Worden, en compagnie de votre ancienne connaissance et de mon nouveau tenancier, Newcome. Tous deux sont armés comme des gens disposés à comballre, non-seulement l'ennemi immatériel, mais aussi celui qui ost répandu dans la plaine, lorsque l'occasion s'en présentera. Réellement, M. Worden a montré le courage d'un liommcen cette circonstance.

Sans répliquer, je quittai Herman Mordaunl cl je, m'avançai vers la porte, car il y avait peu de choses à faire dans la cour. No'is y ctious en forces, plus Bombrcux peut-être même qu'il n'était nécessaire. Mais l a tenlati\c de Guert, la garcle de la porte et surtout l'incendie m'inspiraient de smeuses inquiétudes.

Je ne tardai pas à me trouver aux côtes de M. Wordon . Il est certain que le révérend était à son poste, côlcïicôle avec ,Ia,<;on Ncvvcome. Ils étaient chargés d'ouvrir la porte sans (fêlai ii nos amis lorsqu'ils se présenteraient , cl de la fermer au contraire avec tous ses verroux et toutes ses harres si l'ennemi cherchait à pénétrer dans la place. M. Worden et son compa^înon paraissaient tomprcndre parfaitement l'importance de la mission qui leur était conliée, et je leur demandai la permission de passer outre. Mes pas se portèrent d'abord du côté du feu, car je craignais qu'Ilcrman Mordaunl n'eût trop de conliance dans les moyens qu'il avait préparés pour l'éteindre, et

3ue notre sécurité ne fût compromise de ce côté. Au sortir e la maison, je me glissai le long du mur d'enceinte, vers l'angle nord-ouest du bâtiment. C'était le seul endroit d'où je pusse examiner le foyer de l'incendie.

Le contraste de l'éclatante lumière qui se répandait dans les champs et sur les souches comprises dans le rayonnemeut des llammes, ajoutait à ma sûreté. L^s troncs, brûlés pour la plupart lors des travaux dedéfrichcmens, et noircis connue des lisons éteints, semblaient s'agiler au sein de la lumière flottante, cl deux fois je m'arrêtai avant d'atteindre l'angle de la maison vers Icciuel je me dirigeais, dans la pensée que j'étais au moment d'une rencontre avec des sauvages imaginaires. Cesalarmcsélaient fausses pourtant, et je réussis à me placer au point de vue vers lequel je tendais. Non seulement les pommes de pin étaient embrasées, mais un jet de llammes commençait à s'attacher aux troncs d'arbres de la maison, et nous menaçait d'une conllagration rapide. Le danger aurait été plus grand, du reste, si un orage soudain n'avait passé sur nous quelques heures seulement avant le commencement du combat. Comme il était poussé par un vent du nord, toute la partie de la maison qui était tournée de ce côté, et par conséquent celle où le feu avait été allumé, se frouvait très iicurcusement mouillée par la pluie. Cet orage avait éclaté lorsque Muss avait déjà comini-ncé îi amonceler les pommes de pin, sans quoi le Huron se serait certainement attaché à une autre parl;e du bàliment; la profonde obscurité qu'entretenait le nuage qui avait crevé si inopinément sur la maison, devait être d'ailleurs un des moyens de succès sur lesquels il avait compté. 11 avait sans doute continué son travail pendant tout le temps qu'avait duré l'orage.

Di'ux minutes suflircnt pour m'assurer de ces faits. Au bout de ce court espace de temps , je revins à la porte , cl je chargeai .lason de rentrer dans la cour , et d'engager Herman Mordaunl à mettre en œuvre , sans perdre un moment , tous les moyens qu'il pouvait avoir léunis pour éteindre l'incendie. En efl'et.les flammes étaient plus menaçantes pour notre sûreté que n'aurait pu être une attaque dequehiue autre nature que ce lût, <|ui aurait été dirigée contre nos palissades, dans l'obscurité de la nuit. Jason avait du sang-froid , et il étail, en

conséquence , parfaitement capable de remplir convenablement une mission de ce genre. Il nous quitta , en proineltanl de faire diligence , et je me dirigeai alors du côté qu'avait pris la troupe de Guert. Du reste , aucun bruit ne s'était encore élevé sur ce point. Ce silence avait quelque chose d'alarmant , quoiqu il fût bien difficile de penser que le jeune aventurier avait rencontré l'ennemi sans qu'il en fût résulté une collision dont le bruit serait parvenu jusqu'à nous. Quelques coups de fusils épars, quoi- (|ue tirés généralement vers la partie du bâtiment située il l'ouest, cl les ondulations de la flamme, étaient les seules interruptions apportées au calme de mort qui régnait en ce moment dans les environs.

Ma tentative pour al teindre l'angle sud-ouest de !a maison, fut couronnée par un succès égal à celui que j'avais obtenu lorsque je m'étais dirigé vers l'angle nordouest. H semblait que les sauvages eussent enlièremcnt abandonné ce côlé. Kn arrivant à l'angle, je vis tonte la façade méridionale du bâtiment plongée dans l'obscurité , ciuoiquc les rayons brisés de la flamme permissent d'apercevoir dans cette direction les flancs raboteux des rochers. Grâce au faible reflet de celte lumière, ma vue put embrasser dans toute son étendue le côté sud du nàliment où j'étais arrivé; mais il me fut impossible d apercevoir le moindre signe de la présence de nos amis. Je commençai alors à appréhender ([uc l'aventureux Albanien n'eût commis quelquesérieuse iiiilirudence. Tandis que je m'eflbrçais d'obtenir quelque intelligence des mouvemens de Guerl, et que je dévorais des yeux tousles objets qui m'apparaissaient dans l'obscurité, je sentis qu'on me touchait légèrement le coude , et je vis à mes côtés un sauvage demi-nu et dans tout l'ailirail du combat, .l'en vis assez pour m'assurer de cette ciiTonstance , mais pas assez pour distinguer les traits de cet Indien. Uijà je saisissais la poignée de mon couteau de chasse , lorsque la voix de Trackless arrêta mon bras.

— Trop imprudent, dit l'Onondago avec emphase; tête trop jeune, mais bonne; cœur bon; tête très mauvaise. Trop de feu là-bas; obscurité ici; bien meilleur.

Celle critique caractéristique de la conduite du pauvre Guert, expliquait sullisammCKl toute l'affaire. Guert s'était placé dans une position où l'Onondago avait refusé de rester; en d'autres termes, il était arrivé jusqu'au bord du rocher, dans un endroit où la lumière des flammes ne pouvait mantiuer de dévoiler sa présence. Cependant aucun signe de sa manœuvre hardie ne se révélait encore, et j dais sur le point de longer le mur méridional du 'i.Vliment peur le joindre, lorsque Trackless me toucha le bras une seconde fois, en disant : « là bas. »

Il n'était que trop certain que nos amis se trouvaient à l'endroit designé i)ar l'indien. Guert s'était dirigé de manière à s'avancer sur une pointe saillante du rocher, où il se trouvait adiuirablcmout placé pour balayer l'ennemi, qui était suppose grim[)er sur les palissades, avec l'inlention de. faiie une irruption soudaine dans l'intérieur du bàliuient Mais crlte position é'ait en même Icmps Iroj) éloignée pour n'être pas 1res périlleuse. Nos amis s'étaient gli^Sl•s jusque là, grâce à I obscurité; or, comme je l'ai dit, si La po.-ilinn était admirablement prise

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE

au point de vue de l'attaque , elle était fort mal choisie pour la retraite, car elle n'était pas éloignée de moins de cent verges du l'eu où j'avais cru trouver Guert et les siens. Cette manœuvre s'accordait si bien avec le caractère de Guert, que je ne pus m'enipèdier d'admirer sa hardiesse, tout en blâmant son imprudence. Cependant, il n'était plus temps de le rejoindre, ni de l'avertir des dangers auxquels il s'exposait. Nous étions placés tellement en arrière, que nous pouvions apprécier pleinement toute l'étendue de son danger, dont sans doute il n'était pas lui-même en position de se rendre compte. La petite troupe de nos amis était parvenue en ce moment à l'extrémité de la pointe. Tous ceux qui la composaient tranchaient en relief sombre sur le fond rouge de la (lamme ; nous pouvions distinguer chacun d'eux. En tête venait Guert, le plus près du bord du rocher, et penché sur l'ennemi. Dirck était à ses côtés. Jaap, coudoyé par l'Indien Jumper, se tenait sur les talons de Dirck, et les quatre hardis et vigoureux tenanciers qui faisaient partie de l'expédition s'avançaient derrière Jumper. Tous avaient le fusil couché enjoué, prêts à faire feu.

Je respirais à peine, dans l'attente des résultats de cette audacieuse entreprise, et, lorsque je vis Guert et ses compagnons sortir de terre en quelque sorte, et se montrer en plein, à la lumière du foyer qui brûlait audessous d'eux, je fus violemment tenté de crier pour les avertir des périls auxquels ils s'exposaient; mais mon avertissement n'aurait eu aucun résultat utile, et ce n'était pas le moment des remontrances. Guert comprit sans doute que sa position était dangereuse, aussi pril-il promptement sa résolution. 11 n'y avait pas plus de dix secondes que j'avais vu les forihes de nos amis se dessiner en sombre relief sur le terrain, lorsqu'ils déchargèrent tous ensemble leurs carabinps, avec une telle précision, qu'on n'entendit qu'un seul coup. Un instant s'écoula, pendant lequel un silence de mort réçna dans les champs aussi bien que dans l'intérieur du bâtiment; puis une décharge partit de derrière les souches à une petite dislance de la partie du bâtiment où nous étions, et tous les sauvages, qui n'avaient pas été blessés, s'élancèrent entre nous et la porte de la maison, mouvement qui eut pour résult.itdc nous couper la nHraite. Je vis tomner deux des tenanciers ainsi que l'Indien. Celui-ci sauta en l'air, et roula jusqu'au bas de la hauteur. Mais Guert, Dirck, Jaap et les deux autres tenanciers s'étaient élancés en avant. Alors les sauvages poussèrent des hurleraens tels ([u'un gosier humain ne m'eût pas semblé capable auparavant d'en produire de pareils, et en même temps la campagne tout entière de notre côlé s'anima sous les pas d'une multitude d'ennemis. Comme pour rendre la scène jjIus eflrayante encore, il arriva que Mordaunt avait précisément choisi ce moment pour éteindre l'incendie, en versant sur le foyer l'eau qui ayailété apportée à cet effet. La lumière disparut aussi subitement que si une lampe avait été éteinte. Ce hasard providentiel donna au moins à nos amis quelque chance d'échapper. Les coups de fusil se répondaient sans interruption, mais il n'était plus possible d ajuster.

Le combat était devenu une mêlée. Les sauvages s'avançaient en rampant dansl'oinbre et en poussant des hurlemens affreux, et il en résultait des combats corps à corps

dans lesquels des coups terribles étaient donnés et reçus. Guert encourageait ses compagnons à fendre le flot des combattans, d un ton plein de confiance et d'une voix forte et claire qui dominait les clameurs sauvages de nos ennemis. Trackless et moi nous déchargeâmes nos carabines sur les Hurons q^ui pressaient nos amis de plus près, et chaque balle parvint cerlainement à son adresse. Mais il était diflicile de savoir que faire ensuite. Cependant il était impossible de rester en arrière pendant que nos amis pouvaient être écrasés par le nombre. En conséquence, nous tombâmes, Susquesus et moi, sur les derrières de l'ennemi. Cette charge, qui avait l'apparence d'une sortie, eut un résultat décisif ; elle ouvrit un passage à Dirck et aux deux tenanciers qui se joignirent à nous. Nous commençâmes aussitôt à nous retirer pas à pas en faisant face à nos ennemis. Le succès de notre retraite eût pu être très douteux, même après (jue nous fûmes parvenus à l'angle sud-ouest du bâtiment, si Herman Mordaunt n'était accouru à notre aide à la tète d'une demi-douzaine de ses tenanciers. Ce renfort se présenta sur le terrain avec les fusils chargés, et une seule décharge opérée lorsque nous fûmes entrésdansles rangs de ceux qui venaient à notre aide fil disparaître les assaillans presque aussi subitement qu'ils s'étaient montrés. En réiléchissant par la suite aux événemens de celte triste nuit, j'ai toujours pensé que la plus grande partie des forces des Hurons avaient comnnencé un mouvement rétrograde à l'arrièregarde, laissant leur front affaibli et sans soutien, avant même que le renfort amené par Herman Mordaunt fût arrivé à notre aide. Quoi qu'il en soit, l'ennemi, comme je l'ai dit, regagna ses abris, et nous rentrâmes dans l'intérieur du bâtiment, en prenant soin de fermer la porte et de la barricader avec la plus grande rapidité possible.

Je puis à peine décrire le changement qui s'était opéré dans l'aspect des choses pendant le cours de celte nuit féconde en événemens. Le feu était complètement éteint, et la plus profonde obscurité avait succédé à la lumière rougeâlre des flammes. Les hurlemens des sauvages et les cris par lesquels nos hommes avaient quelquefois salué la chute d'un de leurs ennemis, avaient cessé. Un calme aussi profond que celui de la tombe régnait autour de nous; les blessés semblaient craindre même de se plaindre. Les noires, qui étaient au nombre de quatre, rentrèrent avec une colère silencieuse dans la maison pour y chercher les soins que réclamait leur état. Nous n'avions plus rien à craindre des ennemis qui s'étaient logés sous les palissades, car les rayons du soleil levant venaient précisément de paraître, et les Indiens donnent rarement un assaut eu jilein jour. En un mol, celle nuit au moins était passée, et nous étions encore protégés par la Providence.

Herman Mordaunt songea alors à se rendre compte exactement de sa silualion, â reconnaître l'éleudue de ses perles, et, autant (jue pos'^ible, à apprécier celles qu'il avait fait subir k reniienii. Il appela Guert pour l'aider dans cette recherche, mais Guert ne put être lelrouve! Jaap aussi était absent. Nous fîmes la revue de noire monde, et il fui recoiinii que Giicrt-Ten-Eyck, Jaap Satansloé, Gilbert Davis <l Mnysc Mudgenous manquaient. Jumper ne paraissait pas non plus; mais j'appris à nos

compagnons que j'avais vu tomber l'Indien et les deux tenanciers. Le jour vint bien lentement au milieu du trouble et de l'agitation causés par ces découvertes ; mais il ne nous apporta aucun sujet de consolation. Nous nous hasardâmes à ouvrir la porte, sachant bien que les Indiens ne resteraient pas près de la maison pendant le jour, et, après avoir examiné l'aspect des dangereux abris qui pouvaient couvrir les Indiens, nous nous mîmes à la recherche des cadavres de nos amis. Pas un Indien ne se montra. Nous trouvâmes Jumper, étendu mort au pied du rocher. Il avait été scalpé, ainsi que Davis et Mudge qui gisaient au sommet. Dirck avait la certitude que la première décharge avait renversé six ou sept Hurons, mais les cadavres avaient été emportés. Quant à Guert et à Jaap, nous ne pûmes trouver aucunes traces d'oîi nous pussions inférer s'ils étaient morts ou vivans.

Ce fut un moment bien pénible pour moi que celui où Herman Mordaunl vint me chercher , une heure après , pour me conduire en présence d'Anna et de Mary Wallace. Un éclair de joie, un rayon du soleil du cœur parut sur les traits aimables d'Anna, lorsqu'elle me vit entrer dans l'appartement sans aucune blessure; mais cette joie disparut aussitôt pour faire place à la douloureuse sympathie uue lui inspirait le chagrin de son amie. Quant k Mary Wallace, la mort même l'eût à peine frappée d une pâleur plus grande, et n'eût pas imprimé à sa physionomie une expression aussi vive de souUrance. Anna ^a.Ud la première.

— Dieu soit loué de ce que cette affreuse nuit est passée, et de ce que mon bien aimé père et vous. Corny, avez été épargnés, dit la cliôre enfant, pressant entre ses deux mains, celle que je lui avais tendue ; nous pouvons être rcconnaissans de cette faveur, au moins. Que ne pouvonsnous en dire autant de tous les autres?

— Dites-moi toute la vérité, sans ménagement. Monsieur Lilticpage, ajouta Mary ; tout vaut mieux pour moi que linccrliluacM. Mordauntditque vous connaissez les faits mieux que personne, cl que vous pouvez tout me dire. Parlez donc, quand mon cœur devrait se briser en vous écoutant. Est-il mort?

— J'espère que non, grâce à Dieu. Je dirai même que je ne le crois pas Mais je crains qu'il ne soit prisonnier.

— Grâces vous soient rendues pour ce mot, cher Monsieur Lilllcpage; grâces vous soient rendues pour ce mot du plus profond oe mon cœur. Mais croyez-vous qu'ils le tortureront? Cea.liurons ne torturent-ils pas leurs prisonuieis? Ne me cachez rien. Corny. Vous ne pouvez vous imaginer combien je me possède moi-même, et avec quelle résolution je saurai supporter la vérité. Pour l'amour de Dieu, ne me cachez rien.

Pauvre fille I au moment même où elle protestait de sa force et de son courage, elle tremblait de la tête aux pieds ; son visage avait la pâleur de la mort, et le sourire avec lequel elle parlait, avait quelque chose de hagard. C est en vain qu'elle eût cherché à retenir l'explosion de cot amour comprimé si long-temps par la prudence Dcjà. depuis plusieurs mois, il n'était \ms possible de douler

qu'elle aimât réellement Guert, et que son amour ne finit par l'emporter sursa réserve. Mais n'ayant jamais éprouvé auparavant la force d'un sentiment si long-temps et si péaiblement contenu, je confesse que l'explosion d'une souffrance si vive dans une personne si délicate, si excellente et si aimable, m'ôta tout mon courage cl toutes mes forces. Je pris la main de Mary Wallace, et je la conduisis à une chaise, sachant à peine que lui dire pour relever ses esprits. Cependant, ses yeux ne se détournaient pas de iiioi, comme si elle eût espéré de lire la vérité dans ma contenance, el il y avait dans ses regards une anxiété, une détresse et une prière propres k toucher un cœur de pierre.

— Sera-t-il torturé? murmura-t-elle, plutôt qu'elle ne le demanda. •

— J espère que non, Dieu merci I ils ont aussi pris mon esclave Jaap, et il est beaucoup plus probable qu'il sera leur victime plutôt que M. Ten Eyck.

— Pourquoi l'appelez-vous M. Ten Eyck? vous l'avez toujours appelé Guert jusqu'ici; vous êtes son ami, vous avez bonne opinion de lui, vous ne pouvez avoir moins d'amitié pour lui maintenant qu'il est misérable, que lorsqu'il était heureux et qu'il faisait l'orgueil de tous les siens par sa force et par sa mâle beauté.

— Chère miss Wallace, remettez-vous, je vous supplie; croyez que personne ne restera plus long-temps que moi allaché à Guert.

— Oui, j'ai toujours pensé cela, je l'ai toujours senti. Guert ne peut avoir des senlimens ni bas, ni médiocres, puisqu'un homme tei qu». Corny Liltlepage est sou ami. J'ai écrit à ma tante, et il ne nous convient pas d'être trop téméraires dans nos jugemens. Guert Ten Eyck ne tardera pas à renoncer aux fc'-fà' tl à la fougue de la jeunesse, et alors nous verrons briller lesqualitésde son caractère. N'est-ce pas vrai, Anna?

Anna, agenouillée à côté de son amie, la pressa dans ses bras, attira sa tête tremblante sur son sein, et la tint un moment dans celte position avec l'expression d'une amitié consolante et proleclrice. Peu d'inslans après , Mary Wallace fondit en larmes, et j'ai toujours pensé que ces pleurs, qui la soulagèrent, gràc« à Dieu, sauvèrent sa raison. Peu à peu la pauvre aflligce devint plus calme; elle se recueillit en elle-même, selon son habitude, tandis qu'Anna et moi discutions les chances de tirer notre ami des mains de ceux qui sans doute l'avaient fait prisonnier.

Après avoir pesé toutes les chances et toutes les probabililés dans notre esprit, je promis à mes compagnes de ne pas perdre un moment |)our éclaircirtout ce qui avait rapport au sort de Guert et pour faire tout ce qui serait en mon pouvoir pour le sauver.

— Vous ne me tromperez pas. Corny, murmura Mary Wallace, pressant dans ses deux mains la main que jelui tendais pour prendre congé d'elle; je sais que je peux me fier à vous, car il se vante d être votre ami.

Un sourire mélancolique d'Anna augmenta la force de cette requête; et je me précipitai au-deliors de l'appartement, péniblement affecté d'abandonner celte pauvr-aClligée, Et copendapt incapable de rester plus long- Icmits près d'elle. Je trouvai Herman Mordaunl dans la

I'.IRi.lOTMi'XXTI-; riiniNii

cour, engagé flans une convcrsalion animée avec Susquenus, cl je les rejoignis, déterminé à ne pas perdre un seul moment pour ojii'rcr le salut de mon compagnon.

— Je parlais précisément à Trackless de celle alîaire, répondit Herman fllordaunl, aussitôt que je lui eus expliqué mes intentions, et maintenant, j'allends sa réponse. i'ense/.-vous, Trackless, qu'on puisse envoyer avec sécurité uu messager aux Huions pour s'enquérir de nosamis, cl pour trailer avec ceux qui les oui faits prisonniers?

— Ne pas envoyer? Pourquoi non? répliqua l'Indien; l'homme rouge, joyeux de voir le messager; va lorsqu'il a besoin; revient lor.-;qu'il a besoin; comment faire un marché s'il scalpait le messager? •

J'avais entendu dire quo les tribus les plus sauvages respeclaicnl toujours un messager; et, en cfl'et, la nécessité d'agir-ainsi était par cUc-méme une sorte de garantie. H est certain que le porteur d'un pavillon parlementaire pouvait courir ])lus de dangers avec les sauvages, que s'il s'était agi d'aller dans le camp d'hommes civilisés. Mais les Indiens du Canada avaient long temps servi avec les Français, et leurs chefs avaient acquis, sans aucun doute, quelques notions des usages de la guerre parmi les visages pâles. Sans grande réflexion pourtant, el obéissant simplement à l'impulsion qui me ])orlait à secourir mou ami el mon esclave, car le sort de Jaap excitait au plus haul point mon intérêt, je m'oll'ris à porter le drapeau de parlementaire. Herman Jlordaunt secoua la létc et sembla peu disposé à accéder à ma demande.

-r Anna ne me pardonnerait pas d'avoir consenti à cela, répondit-il. Vous ne cevez pas oublier. Corny, que toutes vos actions ont maintenant leur écho dans une ame tendre el sensible, et il ne vous est plus permis de TC.iS conduir.^ cii\..,".e un garçon insouciaLJ ';il. "'est responsable que de lui-même. Il vaudrait beaucoup mieux envoyer cet Onondago, s'il y consentait. Il connaît les homines rouges et saura mieux qu'aucun de nous interpréter leurs pensées. Qu'en dites-vous, Susquesus? You- Icz-vous être notre messager auprès des llurons?

— Certainement; pourcpioi n'irai-je pas, s'il 16 faut? Bon d'être messager quelquefois; oii est le wampum?Que leur dirai-je?

Ainsi encouragés, nous délibérâmes , et Susquesus se prépara au départ. H déposa toutes ses armes, effaça les signes de guerre qui étaient peints sur sa figure, mil une chemise de calicot sur ses épaules el prit des allures toutes pacifiques. Nous lui donnâmes un petit drapeau blanc, tenant pourcertain que les chefs liurons comprendraient la signification de ce drapeau, el pensant /[u'il était convenable qu'un bonnne cliargé d'un message de la part des visages pâles portât le signe ordinaire d'une telle mission parmi les visages pâles. Susquesus trouva d'ailleurs quelques fragmens de wampum, symbole auquel il allacbail beaucoup plus de confiance qu'atout autre. Puis il partit, chargé d'offrir aux llurons une rançon libérale, en échange de Guert Ten Eyck et de Jaap Sa"lanstoé.

Nous ne faisions pas de doute que l'ennemi ne dût être trouvé dans le ravin, car ce point était le plus favorable aux opérations du siège, attendu qu'il était près de la maison, qu'il était parfaitement abrité cl qu'il fournissait

de l'eau, du bois et d'autres commodités. De ce point ou surveillait Ravensnesl el on pouvait saisir toutes les chances favorables de l'attaquer. C'est là que Susquesus reçut l'ordre de se rendre; mais nous ne jugeâmes pas à, propos de gêner par des instructions trop précises l'adresse bien connue de noire négociateur. Plusieurs d'entre nous accompagnèrent l'Ouondago jusqu'à la porte, et nous le vîmes traverser la plaine en marchant vers la forêt avec sa rapidité ordinaire. Un ciseau aurait pu à peiee se diriger plus directement vers son but.

La demi-heurG qui suivit le moment où Susquesus avait disparu à l'entrée du ravin, se passa dans une anxiété Liea pénible. Nous restâmes en achors attendant le résultat de la conférence, sans excepter Dirck, M. Worden, Jason et une demi-douzaine des habitans de Ravensnest. .V /a fin l'Ouondago reparut, Cl, à notre grande joie, il était suivi d'un groupe d'Indiens au milieu duquel nous vîmes les deux prisonniers. Ils étaient liés, mais de façon il 7)ouvoir marcher. Celle troupe d Indiens pouvait être composée d'une douzaine d'hommes qui étaient tous armés. Elle s'avança lentement au sortir du ravin et monta sur le terrain qui s'étendait de niveau avec la maison. Les llurons firent halte à la distance de 400 verges. En \oyanl ce mouvement, nous formâmes de notre côté une troupe composée exactement du même nombre d'hommes, et nous nous avançâmes jusqu à la distance de 200 verges . Arrivés là, nous attendîmes le retour de notre messager qui continua son chemin après que les liurons se furent arrêtés. Les choses semblaient donc se présenter d'une manière favorable.

— Nous apportez-vous de bonnes nouvelles? demanda Herman Mordaunlavec empressement. Nos amis sontils sains et saufs?

— Non blessés, faits prisonniers; sauter sur eux, dix, deux, six, el s'en emparer alors. Ouvrez les yeux, vous verrez.

— El les llurons ëemblent-ils disposés à accepter la rançon? Du rhum, des fusils, des couvertures cl de la poudre, vous avez tout offert, j'espère, Susquesus?

"— Certainement, rien oublié , cela mauvais ; disent qu'ils prendront tout cela, quelque chose de plus, cependant

— Et ils sont venus pour traiter avec nous? Que devons-nous faire maintenant, .Susquesus?

— Mettre les fusils à terre, aller près d'eux et parler. Vous, le prêtre et le jeune chef; tous trois. Alors trois guerriers déposeront les fusils, viendront parler aussi. Pri.sonnier attendra. Tout cela bon.

Cette explication était parfaitement intelligible, et pensant que tout ce (jui ressemblerait à de l'hésitation pouvait rendre la position de Guert plus désespérée, nous nous préparâmes à obéir aux instructions de l'indien. Je vis que le révérend M. "NVorden n'avait pas un goût 1res prononcé pour celte mission. Mais il eut honte de re.'^ter en arrière quand il vit Herman Mordaunt se rendre joyeusementàcctteenlrevue Nous nous rencontrâmes avec trois liurons , parmi lesquels se trouvait l'ami de Jaap, Muss (pii était évidemment le principal personnage de la troupe. Guerl el Jaap furent retenus à une centaine de verges cn\iron eu arrière, mais assez près cependant

S.iTAySTOK.

pour que nous pussions leur parler en élevant la voix. Guert était sans liahit et la tête découverte. Ses cheveux, naturellement frisés, flottaient au vent, et je crus apercevoir quelques traces de sang sur son linge. Etait-ce le sien ou celui d'un ennemi? Je l'appelai, et lui demandai comment il se portait et s'il n'était pas blessé?

— Rien qui vaille la peine d'en parler, Corny; je vous remercie, répondit Guert avec son air de bonne humeur habituelle ; ces gentlemen rouges m'ont lié à un arbre, et ont voulu essayer lequel lancerait son tomahawk le plus près de moi sans me toucher. C'est un de leurs amusemens ordinaires, et j'ai attrapé une égratignure ou deux à ce jeu. .l'cspèrc que ces dames ont bon courage, et ne se sont pas laissées abattre par la besogne de la dernière nuit.

— Nous avons de bonnes nouvelles en ce qui vous concerne, Guert. — Susquesus, demandez à ces chefs si je puis aller près de mon ami pour lui dire quelques mots de consolation. Sur mon honneur, aucune tentative ne sera faite pour le délivrer jusqu'à mon retour au milieu des nôtres.

L'Onondago traduisit ce que je venais de dire dans le langage des Murons. J'avais fait cette requête hardie sous l'impulsion d'un sentiment irrésistible ; je fus aussi étonné que charme de voir qu'elle m'était accordée. Ces sauvages se lièrent h ma parole, cl se reposèrent sur mon honneuravec une noblesse qui aurait fait gloire îi des hommes civilisés, alTeclant de ne faire aucune allcntion apparenie à mes mouvemens. 11 élait trop tard pour me rétracter, quand bien même j'en aurais eu l'envie; laissant Herman Mordaûnt s'efl'orcer de conclure un marché avec Muss et ses deux compagnons, je m'avançai hardiment, quoique sans armes, vers les hommes (pii tenaient prisonniersGucrt et Jaap. Mon approche occasiona quelques mouvemens en sens divers parmi les sauvages, et il y eut un échange de

auestions et de réponses entre eux et leurs chefs. Ces erniers ne dirent qu'une ou deux paroles, mais d'un ton Elein d'autorité et avec un geste de commandement. Si ref qu'eiit été cet ordre, il suflit pour me faire respecter, et durant tout le cours de ma conversation avec Guert, non seulement je ne fus pas molesté, mais on ne m'adressa même pas la parole.

— Le ciel vous récompense. Corny, pour ce que vous failes-là, s'écria Guert avec sentiment, au moment où nous échangions un chaleureux serrement de main. Il y a de l'amitié et du courage h venir ainsi se mettre dans la gueule du lion. Ne restez qu'un moment, je vous prie, de peur qu'il ne résulte quelque malheur de votre démarche. Ce serrement de main vaut un royaume pour un homme dans ma situation; mais souvenez-vous d'Anna. Ahî Corny, mon cher ami, je serais heureux, même ici, s' \c pouvais penser que Mary Wallace est al'Iligée de ma situation.

— Soyez hcrureux alors, Guert. Mon unique but, en venant vous trouver, a été de vous dire de tout espérer de ce côté. Vous pouvez compter qu'il n'y aura plus ni résen'c, ni hésitation, ni mécomptes, lorsqu'une fois vous nous serez rendu

— Monsieur l.iiilepage, vous ne voudriez pas vous jouer des senlimens d'un malheureux prisonnier qui est sus-

pendu entre les tortures et la mort ! Je peux à peine en croire mes sens. Sans doute vous ne voudriez pas vous moquer de moi.

— Croyez tout ce que je vous dis, ou plutôt tout ce que vous désirez , Guert. 11 est rare qu'un homme soit aimé ' comme vous l'êies, etcela, je vousl afiirme ; maintenant, je vous quitte aliû d'aider Herman Mordaunt à vous ramener là où vous pourrez vous convaincre de ce que je vous dis, par vos propresoreilles, comme je m'en suis convaincu par les miennes.

Guert ne lit aucune réponse, et je m'aperçus qu'il était profondément ému. Je lui serrai la main ,'et nonsnous quittâmes, pleins despoir, de mon côlc du moins, que notre séparationserailcourte. J'ai quelque raison dccroire que Guert pleura. En cî'ct, en me retournant, je remarquai qu'il cherchait, en délournanl la tête, à dérober son émotion à ceux qui étaient le plus près de lui. Je n'avais jeté qu'un coup-d'œil à Jaap. H élait retenu un peu en arrière, dans la situation qui convenait à sa couleur; mais il étudiait l'expression de ma physionomie avec la vigilance d'un chat. Je crus qu'il valait mieux ne pas lui adresser la parole, et je me bornai à lui faire en secret un signe d'encouragement.

— Ces chefs ne sont pas favorablement disposés, Cornv, me dit Herman Mordaunt lorsque je le rejoignis ; ils m'ont donné à entendre que Jaap ne pouvait être délivré à quelque prix que ce soit, llsveulcnt avoir sa chevelure, suivantccque m'a dit Susquesus, en revanche du traitement rlguuicux qu'il paraît avoir in.-.'igc a l'un dcieurs chefs. Pour me servir de leur langage, ils ont besoin de sa chevelure pour en faire un emplâtre sur le dos de ce chef. Son sort paraît décidé, et ils ne l'ont amené ici que pour lairc naître dans son cœur des espérances qui uoivant être cruellemcntlrompées. Ces misérables ne se sont pas fait scrupule de l'avouer dans leur langage sentencieux. Quant à Guert, ils disent (]u'il a tué deux de leurs guerriers, que les femmes de ces guerriers pleureront leurs maris et ne pourront pas être facilement consolées, à moins de voir également sa chevelure. Cependant ils offrent de le relâcher aux conditions suivantes : Ils échangeront Guert contre deux de ceux d'entre nous(|u'ils appellent des chefs, ou contre quatre autres individus. Si nous n'acceptons pas cette condition, ils consentent à le relâcher contre deux de nos hommes, et contre l'abandon de Rdvensnest, dont nous nous éloignerions tous avant que le soleil se soit élevé au-dessus de nos tètes.

— Conditions que vous ne pouvez accepter en aucun cas, je le crains. Monsieur.

— Cerlaincment non; il ne peut cire question de livrer deux de nos gens à ces sauvages. Non, quand mèp"e il s'agirait de sauver lia f 'oprc vie. Quant à Havensnest et à ce qu'il rentèrnie, je l'abandonnerais bien volontiers, à l'exception de quelques papiers, si j'avais le moindre espoir que les chefs pourraient retenir leurs subordonnés. Mais l'affreux massacre de Williain-IIenrv est encore trop récent pour que nous concevions aucune espérance de celte sorle. Ma réponse est déjà donnre et nous sommes au moment de nous séparer; peut êlie, lorsqu'ils nous verront déterminés, pourroiilils se décider à se relâcher quelqup peu de leurs pretentions.

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Un grave salut de la main nous fut adressé parMuss, qui sciait conduit avec une grande dignité pendant tout le cr.urs de cette entrevue, et les trois Uurons se retirèrent ensemble. .

— Ti es bon de partir, dit Susquesus d un ton significatif; Maybé cherche son fusil, Huron irrité.

Si.r COI avertissement, nous retournâmes vers nos amis et nous reprîmes nos armes. Je tiens une partie de ce qui succéda du récit des autres et une partie du témoi- «iiaf,'!' de mes propres yeux. Il paraîtque Jaap avait com- |)|■i^. tout d'abord (lue sa position était désespérée. Le souvenir de ses premiers torts envers Muss, dont il était plus spiv iiilcmenl le prisonnier, augmentait très probablement ses craintes, et sa pensée ne cessa pas d'être occupée du dessein d'obtenir sa liberté par des moyens tout-à-fait indcpeiulans de la négociation qui était entamée. Dès l'instant où il fut emmené hors du ravin, il se prépara à saisir les plus petites chances qui s'offriraient d'accomplir son projet. 11 arriva qu'un des sauvages se plaça de telle sorte devant le nègre qui était retenu en arrière tout près de lui , que Jaap se trouva en posiion de tirer le couteau du Huron de sa gaîne, sans 'être aperçu. Il choisit le moment où je me trouvais au milieu desHurons, et où tous les yeux étaient fixés sur moi , pouropérer celte soustraction. Guert et lui avaient les bras liés jusqu'au coude, et fixés derrièreledos.ellorsque Guert tourna la tête pour cacher ses larmes, ainsi qu*» je' l'ai dit , Jaap réussit à couper les cordes qui retenaient Ten Evck. Cela ne put être fait que tandis que les sauvages me suivaient des yeux dans ma retraite. En même temps, Jaap passa le couteau h Guert, qui lui rendit le même service. Comme les Indiens n'avaient pas pris l'alarme, les prisonniers restèrent un moment sans agir, tenant leurs nras derrière le dos comme s'ils étaient encore liés; ils proliicrent de ce répit pour examiner leur position.

L Indien, qui était le plus près de Guert, avait deux fusils : le sien et celui de Muss. Tous deux appuyés négligemment contre soit i^'"'ùe et les crosses à terre. Guert désigna de l'œil ces armes à Jaap, et lorsque les trois chefs furent au moment de rejoindre leurs amis qui étaient attentifs il tous leurs mouvcniens pour deviner le résultat de la conférence, Guert saisit ce sauvage par le bras en le lui tordant d'une telle force, nue llndien jeta un cri de douleur. Puis il saisit un fusil, tandis que Jaap s'empara de l'autre. Chacun déchargea sou arme et tua son homme. Alors ils tombèrent sur leurs gardiens à grands coups de crosse. Cette attaque hardie, quoique désespérée en apparence, était le parti le plus sage que les prisonniers pussent prendre, car s'ils s'étaient enfuis immédiatement, ils auraient laissé à leurs ennemis le moyen d'envoyer les balles des mousquets à leur poursuite.

Le bruit des coups de feu fut le premier avertissement que nous reçûmes de l'enireprisc de nos amis. Alors je ne V is pas seulement, mais j'entendis le coup de crosse effrayant que Jaap asséna sur la tête de Muss. Ce coup eut pour effet de briser à la fois la tète du Huron et le fusil ; bien que la crosse fût rompue, le lourd canon restait encore dans les mains du nègre qui s'en servait avec une force devant laquelle tout fuyait. 11 est îi peine nécessaire de dire que Guert ne restait pas inactif dans ce combat .

Il se battait pour Mary Wallace aussi bien que pour lui-même, et il avait renversé deux autres Indiens en un clin d'œil. Dirck, en ce moment, rendit un important service à nos amis. Il avait son fusil à la main, et voyant qu'un robuste sauvage était sur le point de saisir Guert par derrière, il ajusta cet Indien et retendit mort. Ce fut le commencement d'une bataille générale. Les deux partis commencèrent à tirer l'uu sur l'autre, y comprisceux des ennemis qui étaient encore sous le couvert de la forêt. Intimidés par la furie de l'attaque à laquelle ils se voyaient en butte , le petit nombre des Indiens qui se trouvaient près de Guert et du nègre s'enfuirent en rampant et avec des hurlemens affreux vers leurs amis. Ils laissaient leurs prisonniers libres, mais plus e.vposés peut-être qu'ils n'étaient même alors que les Ilurons les entouraient.

Les événemens se succédèrent avec une effrayante rapidité. Guert ramassa la carabine d'un Indien blessé. Jaap en trouva une autre, et ilss'élancèrent vers nous tels que deux lions aux abois, tandis que les balles sifllaienl autour d'eux à chaque pas. De notre côté, nous fîmes feu en nous avançant à la rencontre de nos amis. C'était une manœuvre imprudente, car le corps principal des Ilurons se trouvant couvert par la forêt, le combat devenait inégal. Mais il était impossible de résister à l'élan sympathique du moment, et à l'enthousiasme que nous inspirèrent les exploits de Guert et de Jaap, accomplis sous nos yeux. Guert s'écria :

— Hurrah! Corny, mon noble compagnon! chargeonsles dans la forêt. Nous n'y laisserons pas une seule peau rouge en moins de cinq minutes. En avant, mes amis, en avant, tous !

Les circonstances étaient vraiment entraînantes ; nous poussâmes à notre tour une exclamation, et tous d'une voix nous criâmes : « En avant ! » Il n'est pas jusqu'à M. Worden qui ne joignît sa voix à nos cris, et qui ne s'avançât résolument en avant. Jason aussi prit bravement part au combat, et nous arrivâmes dans la forêt avec l'impétuosité et la colère de véritables bouledogues. Je m'imagine que le pédagogue pensa que la continuation du fermage de son moulin dépendait du résultat du combat. Nous réservâmes notre feu jusqu'au dernier moment, et nous entrâmes dans la forêt après avoir reçu la décharge des ennemis, qui ne nous fit aucun mal.

Les Hurons furent défaits et prirent la fuite. Quoiqu il soit rare de voir une panique disperser les sauvages guerriers de la ! rêt, il ne se rallieut pas ordinairement sur le champ de bataille, lorsqu'ils sont en fuite. Une fois chassés du terrain contre leur volonté , une poursuite active a habituellement pour effet de les disperser pour un temps. C'est ce qui arriva. A l'entrée du ravin, je ne vis et n'entendis plus d'ennemis. Mes amis étaient à ma dreite et à ma gauche, criant et coutiiuiant la poursuite ; mais on n'apercevait pasuu seul sauvage. Guert et Jaap étaient en a^ant, car nous n'avions pu les rejoindre. Un dernier coup partit des rangs des Huions. 11 fut tiré par quelque traînard de la troupe des Indiens en fuite.

Le bruit de ce coup de feu résonna ati loin dans le ravin; ce fut comme l'adieu et le dernier salut de nos ennemis. Ce fut pourtant le coup le plus fatal qui eût été

tiré dans tout le cours du combat. J'entrevoyais GutTt à travers les arbres, il tomba. En un instant, je tus k ses côtés.

Quel changement que celui qui fait passer de l'enthousiasme du triomphe au sentiment soudain de l'approche de la morll En relevant Guert dans mes bras, je vis à l'expression de sa physionomie que le coup avait été fatal. La balle avait traversé le corps de part en part, épargnant les os , mais offensant les organes vitaux. 11 n'y a pas k se tromper à l'expression qu'une blessure mortelle imprime à la physionomie d'un homme. La nature semble avertir la victime de son sort. Telle me parut la physionomie de Guert.

— Ce coup m'a été fatal. Corny, dit-il; et il semble que les Hurons 1 aient réservé pour le dernier. J'espère maintenant qu'il n'y a rien de vrai dans ce que vous m'avez dit de Mary Wallace!

Ce n'était m le temps ni le lieu d'entamer un pareil sujet. Dès l'instant où la nouvelle de la chute de Guert se fut répandue, toute poursuite cessa immédiatement, et chacun vint se ranger autour de notre ami blessé. L'Indien seul sembla conserver le sentiment de l'importance qu'il y avait à connaître les mouvemens de l'ennemi ; il eût fallu quelque chose de plus que la venue soudaine de la mort parmi nous pour troubler sa philosophie. Cependant il considéra Guert un moment avec gravité , et non sans une apparence de regret ; puis il se tourna vers Herman Mordaunt, et dit :

— Cela mauvais ; sauver chevelure ; bon cela, néanmoins. Le porter à la maison. Susquesus suivra les traces, et verra ce que les Indiens deviennent.

L'avis étailbon; il fut convenu que Trackless surveillerait les Hurons, tandis que nous porterions notre ami à Ravensnest. Dirck consentit à nous précéder alin de faire connaître la triste vérité, et je restai aux côtés de Guert qui me tint la main pendant tout le trajet. Notre cortège était bien triste pour des gens victorieux. Aucune blessure sérieuse n'avait été reçue par aucun de nous , Guert excepté, dans cette malheureuse affaire. Je ne sais en vérité si deux ou trois morts, parmi le reste de la troupe, nous auraient causé un chagrin aussi profond. Déjà nous nous étions accoutumés à notre situation ; c'est une chose surprenante que la rapidité avec laquelle un homme se transforme en soldat, et combien il faut peu de temps pour nous familiariser avec la mort, et pour la dépouiller de toutes ses terreurs. Mais il arrive dans les armées des calamités imprévues, qui pénètrent les hommes du sentiment de la faiblesse de leur nature et du pouvoir infini de la Providence. Tel avait été l'effet de la mort de lord Howe sur les troupes assemblées devant Ticonderoga ; telle fut l'influence de la chute de Guert sur la peti e troupe réunie pour défendre les propriétés et les foyers de Ravensnest.

En arrivant à la porte de la maison, nous trouvâmes la plupart des habitans rassemblés dans la cour, avec tout le recueillement d'une congrégation réunie pour recevoir un mort. Herman Mordaunt avait envoyé I ordre de disposer sa propre chambre pour recevoir le blessé, et c'est là que fut transporté Guert. Dès qu'il eut été mis au lit, la foule s'écoula silencieusement. Je remar-

quai que le blessé parcourait la chambre du regard avec une anxiété manifeste, et je lui dis à voix basse que j'allais chercher les dames. Un sourire et un serrement de main, me prouvèrent que j'avais parfaitement interprété sa pensée.

Je trouvai, non sans quelque surprise, Mary Wallace pâle, il est vrai, mais comparativement calme et maîtress3 d'elle-même. Ce sentiment des convenances, qui semble inné chez une femme bien élevée, l'avait avertie de la nécessité de conserver son sang-froid; elle craignait d'ailleurs que l'explosion de ses senlimens ne fit éprouver au blessé une émotion dangereuse. Quant à Anna, elle était naturellement affligée et pleine d'une douce et tendre sympathie pour le chagrin de son amie.

Aussitôt que je leur eus appris l'objet de ma visite, elles se montrèrent, toutes deux, prêtes à se rendre auprès de Guert. Comme elles connaissaient le chemin, je ue crus pas devoir les accompagner, et je pris à dessein une autre direction, alin de ne pas être témoin de lentrevue. Anna m'a dit depuis que le sang-froid de Mary AN'allace ne l'abandonna pas. Guort lui exprimait sa gratitude avec tant de vivacité, qu'elle s abusa au point de croire que la blessure n'était pas mortelle. Quant à moi, je passai une heure à examiner l'état des choses tant à lintérieur qu'à l'extérieur de la maison, afin de m'assurer qu'il n'avait été commis aucune négligence de nature à compromettre notre sûreté Je retournai ensuite près de Guert, et je rencontrai Herman Mordaunt à la porte de la chambre.

— Le faible espoir que nous avions est évanoui, me dit-il d un ton de profond regret; le pauvre Guert a reçu une blessure mortelle; cela n'est que trop certain. Il n'a plus que quelques heures à vivre. Plût à Dieu que la maison, les fermes et l'établissement tout entier de Ravensnest fussent ravagés et détruits, et qu'un p. reil malheur ne fût pas arrivé!

Préparé par cet avis, je ne fus pas aussi surpris que je l'aurais été en toute autre occasion, du grand changement qui s'était opéré dans l'esprit de Guert, pendant la courte absence que j'avais faite. Evidemment il pré\ovait sa fia prochaine. Et cependant il était calme; jedirai [ilus: il était heureux, du moins en apparence. Son affaiblissement n était pas tel, qu'il ne put parler disliuclement et avec une sorte de facilité. Lorsque le mouvement de la machine humaine est subitement interrompu par une lésion des organes vitaux, les approches de la mort, {|uoique plus rapides que dans une maladie ordinaire, sont rarement aussi visibles.

J'ai dit que Guert semblait heureux, malgré les approches évidentes de la mort. Anna m'apprit ensuite que Mary Wallace avait avoué son amour, à la suite d'un énergique appel que son adorateur avait fait à sa sensibilité. A partir de ce moment, il donna tous les signes de satisfaction d'un homme qui meurt content. Le pauvre Guert avait peu pensé à la vie future, il s'était peuoo(ii|ié de l'église sur la terre; il paraît que Mary Wallace, habituellement si réservée et si taciturne au milieu de ses amis, causait fréquemment de ce sujet avec Guert pendant son séjour à Albany, et quelle avait fait un sérieux effort pour élever ses idées, sur celte importante question.

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Guert, sensible au plaisir de recevoir l'instruction d'une telle source, l'avait toujours écoutée avec attention. Lorsque j'entrai dans la chambre, on venait précisément de faire allusion à celte matière.

— Auprès devons, Mary, disait Guert, tenant la main de sa bien-aimée et sans détacher un seul instant ses yeux de son idole, je vaux à peine mieux qu'un païen. Si Dieu me fait miséricorde, ce sera en considération de vos mérites.

— 0 non 1 Guert , ne dites pas cela ; ne pensez pas ainsi, s écria Mary Wallace; nous recevrons tous notre pardon, grace à la mort et à la médiation du fils de Dieu. Il n'y a que lui qui puisse nous sauver, cher Guert, et je vous supplie de ne pas penser autrement.

Guert jeta autour de lui un regard embarrassé et pourtant satisfait. La première expression provenait sans doute de ce qu'il ne comprenait pas exactement la nature de cette mystérieuse expiation qu'il est plus aisé de sentir que de comprendre. Quant à l'expression de plaisir, elle était causée par ces mots : « Cher Guert » et surtout par la certitude de posséder les affections de la femme qu il avait aimée si long-temps sans espérance Guert len Eyck avait un caractère hardi et décidé, mais le chrétien le plus soumis pouvait à peine avoir un plus humble sentiment de ses péchés et de ses fautes, que ce jeune homme , de son propre mérite pour obtenir les predilections d'une femme telle que Mary Wallace J'ai souvent été surpris qu'il ait eu la présomption de l'aimer mais je suppose que cette vanité apparente devait être attribuée à I irrésistible pouvoir d'une passion qui est réputée pour la plus violente de toutes, il y avait a,ussi une sorte d anomalie morale eu ce que deux personnes d'un caractère si opposé : l'une d'une extrême audace, l'autre poussant la prudence presque jusqu'à la pruderie ; l'une SI gaie quelle semblait vivre pour le plaisir, l'autre tranquille et réservée, eussent conçu l'une pour l'autre une sympathie aussi forte; et pourtant cela était ainsi. J'ai entendu dire qu'il n'est pas rare de voir des personnes d'un caractère aussi opposé éprouver de l'intérêt les unes pour les autres, et que tel couple à qui il est arrivé d'associer de tels contrastes dans un commun attachement et dans une vie commune, ont été souvent très heureux.

Mary Wallace perdit toute sa réserve sous l'empire des sontimens de tendresse qui dominaient en elle Pendant toute la dur^e de cette matinée, elle veilla sur Guert comme une mère veille sur son enfant malade. S'il s'agissait d'apaiser la soif du blessé, c'est elle qui lui présentait le breuvage, c'est elle qui dispesait les oreil- ^rs de façon à recevoir la tête souffrante de son amant En un mot, elle ne permit pas que personne se plaçât entre elle et l'objet de son affection. *

Il y eut des momens où la sollicitude de Mary Wallace se manifesta d'une manière extrêmement touchante. Anna et moi, nous savions que ses pensées scteurnaient vers e grand changement qui s'approchait, et cependant la tendresse de la femme surpassait même l'anxiété de l'arae chrétienne, et elle ne parla pas du sujet de ses pensees dans la crainte d'irriter la blessure de notre ami A la dn tïuert calma lui-même une inquiétude qui devenait trop pénible pour durer, en amenant la conversation sur

ce sujet. Ses pensées se tournèrent-elles naturellement de ce côté, ou dcvina-l-il l'inquiétude qui préoccupait Mary Wallace? C'est ce que je ne puis dire.

— Je ne puis rester long-temps avec vous maintenant, Mary, dit-il , et j'aimerais à voir M. Worden unir ses prières aux vôtres en ma faveur. Corny ira chercher le ministre pour un vieil ami.

Je disparus de la chambre, et fus absent dix minutes. Ce temps suffit à M. Worden pour revêtir les insignes de ses fonctions sacrées, après quoi nous nous rendîmes ensemble à la chambre du malade. Certes , notre vieux pasteur n'avait pas la manière de manifester les vérités de la religion oui est usitée dans les colonies, et spécialement dans celles situées au nord et à l'est du pays. Mais il avait dans ses prières un ton de sincérité, qui m'a toujours laissé convaincu de la loyauté de ses senlimens. J'avouerai cependant que M. AVorden était un de ces ministres qui prient beaucoup plus sincèrement pour certaines personnes que pour d'autres. Il avait une grande partialité peur le pauvre Guert, et j'ai la persuasion que cette partialité se manifesta dans les accens de son invocation en cette triste circonstance.

Notre ami mourant fut soulagé par l'attention qu'il accorda aux cérémonies de l'église; il avait une connaissance générale des grandes vérités de la religion, cette connaissance que tous les hommes civilisés acquièrent par l'éducation et par les rapports avec leurs semblables, mais rien de plus. Il comprit qu'il était de son devoir de prier, et je ne fais pas de doute qu'il ne se soit imaginé qu'il y a des temps et des saisons où ce devoir est plus impérieux que dans d'autres, et des temps et des saisons où on peut se dispenser de l'accomplir.

Mary Wallace soigna le patient pendant cette triste journée avec une sollicitude et une tendresse admirables Elle semblait ne pas connaître la fatigue. Vers le soir, juste au moment où le soleil illuminait la cime des arbres de ses derniers rayons , elle vint nous trouver Anna et moi avec une expression de plaisir peinte dans tous ses traits, et elle nous dit à voix basse que Gu«rt était mieux Dix minutes après, je m'approchai du lit. Le patient fit un léger mouvement de la main pour me dire de m'approcher plus près encore.

— Corny, dit Guert, d'une voix basse et languissante, tout sera bientôt fini; je voudrais voir Mary Wallace encore une fois avant de mourir.

Mary Wallace ne pouvait être loin, elle tomba à genoux, et pressa sur son cœur la tête penchée de son amant. Rien ne fut dit de part ni d'autre, ou si quelques paroles furent murmurées à l'oreille, elles avaient un raractère trop sacre pour être révélées. Dans cette attitude, cett« jeune femme, hier encore si prudente et si difficile à décider, demeura près d'une heure, et c'est entre les bras de Mary que Guert Ten Eyck rendit paisiblement le dernier soupir.

Je laissai Guert seul avec la femme de son cœur, aussi long-temps que le comportait la prudence, mais je me chargeai du triste devoir de lui fermer les yeux. C'est ainsi que se termina prématurément la carrière d'un des esprits les plus généreux qui aient jamais été réunis à une forme humaine. Guert avait ses imperfections, je ne les ai

pascc'écs; mais les longues années qui se sont passées depuis sa mort, n'ont pu faire oublier la considération que sa noble nature ne pouvait pas manquer d'inspirer.

Il est inutile de s'appesantir sur la douleur que nous causa celte perte. La nuit se passa nécessairement à faire bonne garde; mais peu d'entre nous étaient disposés ii dormir. Le retour de la lumière nous trouva pourtant tranquilles, et une heure ou deux après, Susquesus entra, et nous apprit que l'ennemi s'était retiré vers Ticondcroga. Nous n'avions plus rien à craindre de ce côté, et les colons ne tardèrent i)as k retourner à leurs habitations, ou iilulôt à ce qui en restait. Avant la fin d'une quinzaine la liache retentit de nouveau dans la forêt cl de grossières habitations commencèrent à s'élever à la place de celles qui avaient été détruites. Comme Lulstrode ne pouvait cire dci)lacé sans danger, Herman Mordaunl se détermina k passer le reste de la saison à Ravensncsl dans le double but d'être agréable à son hôte et d'encourager les colons. On savait qu'il n'y avait plus de danger, au moins pour cet été, et, quant au suivant, on espérait que la fortune abattue de l'Angleterre se relèverait assez pour chasser l'ennemi de la pro\ince : ce qui arriva en eOct.

Après avoir tenu conseil, il fut décide que le corps de Guerl devait être transporté à Albany au milieu de ses amis. Dirck et moi l'accompagnâmes comme principal cortege, el tous ceux qui restaient de notre bande vinrent avec nous. Herman Mordaunt crut nécessaire de demeurer à llavensnest, cl Anna ne voulut pas quitter son père. Le »èle du révérend M. "NVorden pour les missions s était tout-à,-fail dissipé depuis cette épreuve el il profita d'une occasion si favorable pour se retirer dans les districts plus sûrs et plus peuplés. Je me souviens que comme nous marchions derrière la litière où étaient les restes du pauvre Guert.le Ihéologieafit cette judicieuse remarque ;

— Vous voyez comment vont les choses sur celle frontière, Cornélius; il est prématuré de songer à y introduire le christianisme. Le christianisme est par essence me religion civilisée el ne peut cire en usage que parmi des êtres civilisés. 11 est vrai , mon jeune ami, que beaucoup des premiers apôtres n'étaient point instruits à la façon du monde, mais ils étaient tous très civilisés. La Palestine était un pays civilisé, et les Juifs étaient un grand peuple, cl je regarde le précédent que nous offre notre seigneur bien aimé comme un commandement qu'il faut suivre en lout temps ; et le choix qu'il fil de la Judée pour s'y montrer, équivaut à celte parole qu'il dit à ses apôtres : Allez el prêchez mon Evangile à tous les peuples civilisés.

Je me hasardai à observer que l'on pouvait trouver quelque pari dans la Bible quelque chose comme un précepte de prêcher l'Evangile à toutes les nations.

— Oui, cela est assez vrai, répon<lit M. Worden, mais cela veul dire clairemenl toutes les nations civilisées En outre, cela est antérieur à la découverte de l'Amérique , etl'onpeut, avec quelque raison, présumer que le commandement ne se rapporte qu'aux nations ci.nnues. Les tex-

tes de l'Ecriture ne doivent point être forcés, mais il ne faut pas non plus les prendre ii la lettre , Cornelius ; cl t<l me paraît être le sens naturel de ce passage. Non , j'ai été irréfléchi el imprudent en poussant le dévoir jusqu'à lexagération , et je restreindrai mes efferls dans leur sphère naturelle, le reste de mes jours. La civilisation est un des moyens de la Providence , aussi bien que la religion elle-même, el il est bien clair que l'une doit servir de fondement à l'autre. Un ecclésiastique va bien assez loin du centre des lumières, quand il quittesa patrie pour venir prêcher l'Evangile dans ces colonies. H peut laisser de côté ces démons ii chevelures scalpées , les Indiensqui, je le crains beaucoup, ne naquirent jamais pour être sauvés. Il peut être assez bon déformer dcssociélés avec leur salut eu vue ; mais tenir un meeting à Londres, c'est certainement les approcher d'assez près.

Tels parurent être dans la suite les senlimcns du révèrent M. Worden, el je ne pris aucune jjeine pour les changer. J'aurais dû parler de mes adieux à Anna, avant de rappeler celte homélie de l'ecclésiastique. Les circonstances m'empêchèrent de me trouver i'réauemment en lèle à tète avec ma fiancée avant mon départ ae Ravcnsnesl ; car la sympathie d'Anna pour Mary Wallace, était trop profonde pour lui permettre à ce moment de penser à autre chose (lu'au chagrin de son amie. Quant à Mary, retendue et la prolondcur de son attachement et de sa douleur ne furent pleinement appréciées que quand le temps les eut fait ressortir. Son calme apparent fut bientôt rétabli , car une tourmente seule avait pu enlever à Mary Wallace, son empire sur elle-même , et quant à l'alflirtion iiiévitable et sans remède qu'elle ressentit , une femme comme elle, d'un caractère réglé el de hauts principes, s'etl'orça de la sujiporler avec une soumission chrétienne. Ce ne fut que plus tard que je vins à connaître combien intime el profonde avait été en réalité sa j)assion pour le jeune ÂlLanien, si gai, si actif, si peu instruit, si facile à se laisser entraîner.

Anna pleura quelques instans dans mes bras avant que le triste cortège quittât Havensnest. La chère fille n'avait point avec moi de réserve déplacée; mais je lui trouvai un peu de répugnance ii parler de notre amour sitôt après les scènes terribles dont nous venions d'être lémoins. Pourtant elle ne me laissa aucun doute sur ce point si important, que j'emportais son cœur tout entier elsans partage. Elle n'avait jamais aimé, elle ne pouvait jamais aimer Bulstrode. Elle me l'assura à plusieurs reprises el sans cesse 11 l'amusait, et elle éprouvait pour lui uu peu d'affection et d intérêt comme pour un parent; mais pas une étincelle d'un autre sentiment. Pauvre Bulstrode! Maintenanlquei étais sûr du succès, j'étais plein de magnanimité envers lui, et je lui aitribuais plusieurs bonnes qualités qui, auparavant, «ivaienl été fort douteuses à mes yeux. Herman Mordaunl avait exigé que pas un mol ne fût dit au major de l'engagement qui nous liait; il devait choisir lui-même le moment favoranle pour lui apprendre qu'Anna refusait l'honneur de ce choix. On avait pensé qu'il iallail mieux que celte nouvelle lui vînt d'ilerman Mordaunl.

— Jeserai franc avec vous, Littlepage et je vous avouerai que j'ai désiré vivement le mariage de ma fille avec

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M. Bulstiûde, me dit Herman Mordaunt, dans 1 entrevue que j'eus avec lui avant de quitter Ravensnest ; et je compte sur votre bon sens pour en comprendre la raison. Je connaissais Bulstrode avant de vous connaître, et il y avait déjà entre nous un lien de parenté de nature à en faire désirer un plus étroit encore. Je ne nierai pas non plus que je croyais qu'Anna avait tout ce qu'il fallait pour laire l'ornement de la position que Bulstrode allait lui donner et du monde dans lequel il allait la faire entrer, et c'est une faiblesse naturelle à un père que de désirer voir son enfant s'élever. Nous parlons d'humilité et de contentement, Cornélius; mais, après tout, il y a là-dedans beaucoup du nolo episcopari. Mais vous voyez que l'amour de l'enfant est plus fort que celui du père, et si bien qu'il prévaut sur lui. Je dois dire après tout que vous êtes le choix d Anna bien plus que le mieû.

— Je ne ferai pas difficulté de reconnaître tout cela. Monsieur, lui répondis-je, et je suis on ne peut plus sensible à la générosité avec laquelle vous faites à mes désirs le sacrifice de vos préférences. Sous le rapport du rang et de la fortune, j'ai peu de chose à vous offrir. Monsieur Mordaunt, auprès des avantages que présente 'li. Bulstrode; mais en amour pour votre fille, en désir a. tient de faire son bonheur, je ne céderais ni à lui, ni à aucun autre homme, fût-ce un roi.

— Sous le rapport delà fortune, Littlepage, j'ai peu de chose à regretter. Comme vous devez vivre dans ce pays, la fortune des deux familles qui un jour se réunira sur vous deux sera plus que suffisante ; et pour votre postérité, RavensnestetMooseridge fourniront de quoi la mettre à l'aise. De même que la colonie grandit, vos descendans s'accroilront, et vos ressources dans la même proportion. Non, non, j'ai pu être un peu désappointé, ie dois le reconnaître, mais je n'en ai éprouvé aucun cndgrin. Le ciel vous protège, mon cher enfant; écrivez-nous d' Albany, et venez nous rejoindre à Lilacsbush en septembre. Vous y serez reçu comme mon fils.

Il est inutile de nous arrêter au triste voyage que nous fîmes dans le bois. Dirck et moi marchâmes près du corps, à pied, jusqu'à la grand'route, où nous trouvâmes aes voitures destinées à nous transporter tous. Arrivés à Albany, nous remîmes les restes de Guert à ses parens, et ses funérailles furent célébrées avec l'appareil convenable. Ij'arinoire murée derrière la cheminée fut ouverte comme d usage, et les six douzaines de bouteilles de Madère, qui y avaient été placées, vingt-quatre ans auparavant, le jour où le pauvre garçon avait été baptisé, furent trouvées excellentes. Je nîe rappelle avoir entendu dire généralement que le vin bu aux funérailles de Guert Ten Ëyck était meilleur que celui qu'on avait bu de mémoire d homme aux funérailles des personnes qui n'appartenaient pas aux Van Rensselaer , aux Schuyler ou aux Ten Broeck Je parle des funérailles d' Albany, car je suppose que cette remarque s'appliquerait difficilement aux funérailles laites au bas de la rivière. En général pourtant, on donne chez nous de très bon vin aux cérémonies funèbres.

Le révérend M. Worden officia et fut l'objet d'un intérêt universel, comme un pieux ministre de l'Evangile, qui avait difficilement échappé au sort de la personne

qu'il confiait maintenant poussière à la poussière; et cela tandis qu'il s'employait avec ardeur et dévoùment à arracher à l'enfer les âmes des féroces sauvages qui en voulaient à sa vie.

Je me rappelle avoir vu à ce sujet un paragraphe très bien écrit dans la gazette de New- York, et j'ai entendu dire, car je ne me rappelle pas l'avoir vu moi-même, que dans un des rapports de la Société pour la Propagation de l'Evangile dans les pays étrangers, on faisait allusion à toutes ces circonstances, de la façon la plus pathétique et la plus édifiante.

Pauvre Guert! je passai quelques minutes près de sa tombe avant de retourner au Sud. Voilà donc tout ce qui restait de sa beauté, de son ardeur, de son courage de lion, de son bouillant caractère, de son insatiable amour pour le plaisir. Je n'ai jamais vu un homme plus beau de physique , ni qui satisfît plus complètement les yeux sous tous les rapports. Si cette enveloppe si belle ne renfermait point une intelligence plus éclairée, la faute en était uniquement au manque d'éducation. Néanmoins, tous les livres du monde n'auraient pu faire de Guert un Jason Newcome, ni de Jason Newcome un Guert Ten Eyck. Chacun d'eux, saps doute, devait son caractère particulier à la province dans laquelle il était né et avait été élevé, et à l'éducation qui en avait été la conséquence; mais la nature avait aussi mis entre eux de grandes différences. La facilité avec laquelle Guert se laissait aller à ses premières impressions ne lui ôtait rien des sentimens, du ton et du tact d'un gentleman, tandis que la morgue et les prétentions extravagantes de Jason ne pouvaient jamais avoir pour résultat de lui en donner le caractère. Hélas ! pauvre Guert ! j'ai pleuré sa perte bien des années, et sa mémoire n'a pas cessé de m'être bien chère.

Dirck Follock et moi aurions été on ne peut plus fêlés à notre retour à Albany à cause de tout ce qui nous était arrivé et à cause de nos parens hollandais, si nous avions été d'humeur à profiter de ces bonnes dispositions. Mais nous n'en étions pas là. Les tristes événemens dans lesquels nous avions été mêlés étaient encore trop récens pour que les plaisirs et le monde eussent quelque attrait pour nous, et, aussitôt après les funérailles, nous saisîmes la première occasion de nous embarquer sur un sloop qui allait à New-York. Notre voyage fut généralement considéré comme très lieureux, n'ayant duré que six jours. Nous touchâmes trois fois, il est vrai, mais il n'en fut pas question, ces sortes d'accidens étant très fréquens. L'un d'eux nous arriva à l'Ovcrslaugh, et je passai avec plaisir quelques heures dans cet endroit, si près de la scène de notre aventure sur la glace. Anna était encore l'objet qui occupait toutes mes pensées; mais le souvenir si agréable de sa décision, de sa fermeté, de sa confiante en moi, de sa résignation, de son courage, de son intelligence, était gravé dans mon esprit sans que rien maintenant fit ombre au tableau. La sécurité de mon amour ajouta beaucoup au plaisir avec lequel je repassai en esprit tous les incidens de ce jour, toutes les paroles d'Anna, en m'efforçant de me rappeler la plus légère nuance de ton ou d'expression, pourvoir avec la curiosité d'un arnaut, si maintenant je pouvais trouver dans tout éela un indica de l'amour qui existait déjà en elle

comme elle m'avait autorisé à le croire. Aidé dans celte recherche par les doux aveux qu'Anna m'avait faits en rougissant et par mes propres désirs, je n'eus point de diflicultéàme retracer par la pensée un tableau fort agréable s'il n'était pas tout à fait exact.

Dirck nous quitta à Tappaan-Sea pour aller dans le Rockland rejoindre sa famille : je restai sur le sloop et

t arrivai à New- York le lendemain. Mon oncle et ma tante egge furent enchantés de me revoir, et je vis que je ne tarderais pas à être le lion de la ville, si j'avais le temps d'y rester pour jouir de la popularité que m'avait procurée la part que j avais prise à l'expédition dans le Nord.

Mais Salanstoé avec tous les liens qui me rattachaient à lui m'appelait loin de New-York, et je quittai la ville à cheval ; mes effets devaient me suivre le lendemain par une occasion. Je n'essaierai pas de cacher une faiblesse. Je m'arrêtai comme d'habitude k Kingsbridge pour dîner et faire reposer mon cheval , et tandis que l'hôtesse bien connue préparait mon dîner, je montai sur les hauteurs pour apercevoir de loin Lilacsbush. La charmante petite maison était au pied de la colline , se cachant au milieu d'un épais feuillage, mais sa jeuneet charmante maîtresse n'y était plus; et le plaisir que je goûtais à voir Lilacsbush était mêlé de regrets.

— Vous avez été au nord, à ce qu'on dit, Monsieur Litllepage, me demanda l'hôtesse pendant que j'expédiais son gigot, ses pois et ses asperges; dites-moi, je vous prie si vous avez eu des nouvelles de notre honoré voisin Herman Mordaunt et de sa charmante lille.

— Mais oui. Madame Light, et cela dans des circonstances bien dures. Mooseridge, la propriété de mon père dans celte partie de la province, est tout près de Ravensnest, la terre d'Ilerman Mordaunt, et j'y ai passé quelque temps. Est-ce que l'on n'a pas eu récemment des nouvelles de la famille?

— Aucune, excepté celle que miss Anna ne nous reviendra jamais.

— Anna ne pas revenir I au nom du ciel, comment avez-vous appris cela ?

— Miss Anna ne reviendra pas, mais bien lady Anna ou quelque chose de semblable. N'y a-t-il pas un général Bulslrode, ou quelque autre officier d'importance qui recherche sa main, et h qui elle sourit, dites, Monsieur?

— Je crois que je vous entends maintenant. Bien; qu'en avez-vous entendu dire?

— Rien autre chose, sinon qu'on les marie le mois prochain r d'autres dise il qu'ils sont mariés déjà, et que le vieux Mônlamil donne Lilacsbusch tout à fait et quatre mille livres, monnaie de cours, en échange d'un si grand honneur pour sa lille. Je dis aux voisins que c'est donner trop; Miss Anna à elle seule vaut bien le premier lord anglais.

Cette nouvelle ne me troubla pas, comme on peut le penser; ce n'était là que des dires d'auberge, des propos dé voisins. Voisins ! comme ce mot sacré est prostitué. On trouve des gens qui ouvrent avidement l'oreille aux cancans du voisinage, quand dix-neuf fois sur vingt ils sont moins dignes de confiance que la nouvelle qui vous vient de bien loin, si elle vous est donnée par des personnes de la même classe que celles dont il est question et en rapport

avec elles. I^e témoignage du voisinage, comme on dit, fait bien du mal dans notre province, surtout dans la partie qui est en contact avec les gens des colonies plus ii l'est. A mes yeux, l'opinion de Jason Newcome sur Heraian Mordaunt et ses actions, éloil presque sans aucune valeur, quelque pénétration que je reconnusse à Jason ; car tous les deux n'avaient ni une opinion, ni un usage, et je dirais presque ni un principe qui leur fût commun. Une juste appréciation des motifs et des actions d'un homme ne peut provenir que des gens qui sentent et pensent comme lui, et elle est moralement impossible là oii il existe de grandes distinctions entre les différentes classes de la société.

Notre réception à Satanstoé fut telle que je pouvais l'espérer. Ma mère bien aimée me pressa sur son cœur à plusieurs reprises, elle semblait ne pouvoir rassassier ses veux de me voir. Mon père fut ému en m'apercevant; lui aussi, et je crois bien que ses yeux devinrent réellement humides. Quant au vieux capitaine Hugh Roger, soixante-dix ans avaient bien desséché les siens, mais il me serra cordialement la main et il écouta mes récits des opérations devant Ticonderoga avec tout l'intérêt d'un soldat et avec un peu du feu d un homme qui a servi dans des temps plus heureux. 11 me fallut, comme on peut penser, gagner de nouveau mes batailles et raconter dans tous ses détails l'aventure de Ravensnest. Nous étions à souper quand je terminai ce laborieux récit, et quand je commençai à espérer que mes devoirs sous ce rapport étaient complètement remplis. Mais ma bonne mère avait encore en tête un sujet bien plus grave, et il me lallut lui aller parler en particulier dans sa chambre.

— Cornélius, mon enfant bien aimé, me dit avec quel- (jue inquiétude cette tendre mère , vous ne m'avez rien ait de particulier sur les Mordaunt. Il est temps de me parler de cette famille.

— Ne vous ai-je pas dit, ma mère , comment je l'avais rencontrée à Albany , et ce qui nous est arrivé sur la rivière? Je ne vous ai pas parle de cette aventure dans mes lettres , parce que j'ignorais les véritables sentimens d'Anna, et que je ne voulais pas éveiller en vous des espérances qui pouvaient ne se réaliser jamais. Ne vous aije pas dit que nous étions allés tous ensemble à Ravensnest? ne vous ai-je pas raconté tout ce qui nous était arrivé depuis notre retour de Ticonderoga?

Eh ! que me fait tout cela , mon entant ? J'aurais voulu vous voir parler d'Anna. Est-il vrai qu elle va se marier?

— C'est vrai. Je puis l'affirmer , je le tiens de sa bouche même.

Ma bonne mère changea de visage , et j'eus à peine le courage de persister dans ce langage équivoque.

— Et elle a eu le front de vous dire cela, à vous, Cornélius ?

— Oui, en vérité : pourtant la vérité veut que j'ajoute qu'elle rougissait beaucoup en me l'avouant, et qu'elle semblait tout au plus à moitié disposée à être si franche, en commençant, il est vrai, car ensuite elle souriait bien plus qu'elle ne rougissait.

— En vérité ! cela me confond ! cela prouve seulement que la vanité, un rang dans le monde, les richesses du monde ont plus de prix aux yeux d'Anna Mordaunt que la valeur personnelle et le mérite modeste.

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— Quelles richesses, quel rang dans le inonde avaisje, ma mère, pour faire oublier à une femme les qualités dont vous parlez?

— Je ne parlais pas de vous, mou enfant, dans ce sens. Je songeais à AI. Bulstrode.

— Qu'y a-t-il de comman entre mon mariage avec AnnaMordauntet M. Bulslrode, ou toute autre personne au monde , excepté celte charmante lille qui a bien voulu devenir ma femme, son père qui m'accepte pour liis, tnon père qui va imiter son exemple en adoptant Anna comme une lille.. et vous, ma bonne mère, ma mère chérie, qui serez la seule sans doute à élever des obstacles à notre union, comme vous faites en ce moment?

C'était avoir recours à un moyen bien enfantin de produire une délicieuse surprise , Je dois le reconnaître, cl quand je vis ma mère fondre en larmes, je fus désolé cl honteux de l'avoir employé. Mais la jeunesse est le temps de la folie, et heureux est l'homme qui peut dire qu'il ne s'est pas joué plus sérieusement du cœur de ses parens. J'oblms bien vite mon pardon : quelle offense celte mère si dévouée n'aurait-ellc pas pardonnéc à son unique enfant ? Il me fallut, pour gagner le pardon, raconter dans la proportion convenable tout ce qui s'était passé entre Anna et moi. J'ai à peine besoin de dire que je fus assuré d'un consentement empressé à mes désirs tie la part de toute ma famille, depuis le vieux capitaine Hugh Roger jusqu'à la personne chérie qui était présente. Ils avaient mis dans leur tête que je deviendrais l'époux de cette jeune personne, et je ne pouvais leur apporter de nouvelle plus agréable que celle que je leur annonçai ce même soir.

J'étais de retour à Satansloé vers la fin de juillet. Les Mordaunt ne devaient arriver à Lilacsbush que dans le milieu de septembre, et j'avais près de deux mois à attendre cet heureux jour. Je passai ce temps le mieux que je pus. J'essayai de prendre quelque intérêt à Satansloé, et à y faire des plans de bonheur qu'Anna m'aiderait à y réaliser. C'était, et c'est encore une belle ferme, riche, dans une admirable situation, entourée par l'eau de trois côtés, de plus, dans un ordre parfait, et produisant en abondance des pommes, des pêches, des abricots, des prunes et d'autres fruits dune qualité sans égale. H est vrai que les provinces situées un peu au sud, comme New- Jersey, la Pensylvanie, le Maryland cl la Virginie, s'imaginent l'emporter sur nous pour les pêches ; mais je n'ai jamais goûté de fruits que je puisse comparer à ceux de Satansloé. J'aime les arbres, les murs, les collines, les fossés , les prairies , jusqu'au moindre objet de cette bonne vieille propriété. Une seule chose me chagrine J'aime les vieux noms, ceux dont mon père se servait pour désigner tel ou tel lieu, j'aime à mal prononcer un mot, quand l'habilade et un souvenir me rendent cet usage familier. Je n'appellerais pas mon ami Dirck Follock autrement que Follock, à moins que ce ne soit en grande cérémonie, ou quand je l'invite à boire un verre de vin avec moi dans une grande occasion. De même pour Satansloé; le nom est du pays, cela est vrai; mais il entraîne une idée avec lui, et j'v tiens. J'ai regret aie dire, depuis l'apparition de Jason'Newcomc parmi nous, les ignorans manifestent quelque préférence pour le nom

vulgaire de Dibblelon qu'il lui a donné. Depuis que les milices dé l'est sont venues quelquefois chez nous, elles ont fait une extermination de ces bons vieux noms hollandais, si vénérés, que les Anglais venus de la métropole avaient respectés. En vérité, le changement, le changement en tout paraît la passion dominante de ces puritains. Nous autres du New-York, nous nous contentons de faire ce que nos ancêtres ont fait avant nous; mais les puritains nous tournent en ridicule et font contre nous un sujet d'accusation de ce que nous conservons les idées de nos pères. Je ne me plaindrai jamais de les voir abandonner Dcaucoup de leurs usages, car ils ne peuvent que gagner au change ; mais je demande qu'ils nous laissent les nôtres.

11 y a des progrès que je suis très disposé à admettre; le progrès non seulement entraîne mais justilie un changement; mais pourlanlqu'on me dise en quoi l'on peut faire un reproche à quelqu'un de suivre les traces de ceux qui l'ont précédé. Les proverbes de Davidcl la sagesse de Salomon sont aussi men des proverbes et de la sagesse de notre temps que du leur, cl précisément pour la même cause : leur vérité. Qu'il y a une telle stabilité dans la morale, c'est sûrement qu'il y a des principes permanens; il y a doue toujours quciquechose qui mérite d'être sau- \é du naufrage du passé Je voudrais bien .savoir s'il n'y a pas dans celte rage de changement plus d'égo'isme que d'utililé ou de philosophie, et je sounajte au moins que Satansloé ne soit jamais mis en oubli pour un nom aussi insignifiant que Dibblelon.

Ce fut une joyeuse journée ciue celle où un domestique portant la livrée d'ilerman Mordaunt m'apporta, à Satansloé, une lettre de son maître, qui m'informait de l'heureuse arrivée de la famille , et m'invitait à venir prendre le lendemain un second déjeuner à Lilacsbush. Anna m'avait écrit déjà deux lettres charmantes parleur délicatesse et leur grâce toute féminines, en même temps que par une sensibilité cl une tendresse dont l'expression était difficilement retenue par la réserve naturelle à son sexe et à sa situation. Au reçu de cette invitation tant désirée, je ma rendis coupable de la seule extravagance romanesque que j'aie, je crois, jamais commise dans tout le cours de ma vie. Le nègre d'Herman Mordaunt fat splendidement traité à la cuisine, puis je le renvoyai avec une lettre d'acceptation. Une heure après son dépari, je le suivis, dans le dessein de pa.«ser la nuit à l'auberge de Kingsbridge, et de ne pas me présenter au Bush avant le moment convenable dans la matinée du jour suivant.

J'arrivai à la maison de notre hôtesse communicalive, deux heures avant le coucher du soleil. Mon cheval mis à l'écurie, ma chambre arrêtée pour la nuit, je mangeais un morceau moi-même, lorsque la bonne hôtesse entra dans la salle.

— Votre servante. Monsieur Littlepage, dit celte bavarde personne; comment se portent le vénérable capitaine Hugh Roger, et le major, votre honoré père? Je vois à votre sourire qu ils vont bien, tant mieux ; c'est une chose heureuse que de voir ses amis jouir d'une bonne santé. Mon pauvre mari ajoui d'une très mauvaise santé l'hiver dernier, et je crains qu'il n'en ail pas une meilleure l'hiver prochain. Je croirais que vous arrivez pour

lanoce à Lilacsbush, Monsieur Corny, si vous ne vous étiez pas arrêté à ma porte au lieu d'aller droit à celle d'IIerman Mordaunt.

Je tressaillis, tnais je supposai que les derniers événemens avaient transpire, et que l'excellente dame, dont les oreilles étaient toujours ouvertes , avait appris , une fois dans sa vie, la vérité par les récits de ses voisines.

— Je n'en suis pas encore Va, mistress Light, dis-je; mais je ne désespère pas de nie marier un de ces jours.

— Je ne parlais pas de votre mariage. Monsieur; mais de celui de miss Anna, qui va s'unir au Bush, avec lord Bulstrom. C'est une grande alliance pour les Mordaunt, après tout, quoiqu'Herman Mordaunt soit aussi de bon lignage, à ce qu'on dit. Le domestique du baronnet vient souvent ici pour goûter notre cidre nouveau, qu'il trouve aussi bon que le cidre d'Angleterre, et, par parenthèse, c'est, je crois, la seule chose dans toutes les colonies,

au'il ait trouvée à moitié aussi bonne. Donc Thomas m'a it que tout est arrangé, et que la noce ne tardera pas h, avoir lieu. Elle a été reculée seulement à cause de l'affliction de miss Wnllace. Cette jeune peri^onne est plongée dans un profond chaçrin, à la suite de la perte de son mari, qui lui a été enlevé pendant la lune de miel. C'est le motif pour lequel elle porte encore son nom de tille; car on m'a assuré qu'une veuve qui a perdu son mari dans le premier mois de son mariage, est obligée de porter son nom de demoiselle. S'il en était autrement, miss Mary Wallace s'appellerait aujourd'hui mistress van Gsort, ou quelque chose d'approchant.

Il était clair, après une pareille explication , qu'on n'était pas instruit, dans le voisinage, du véritable état des choses. Je pris mon chapeau et ie me préparai à exécuter le projet qui m'avait conduit nors de ma demeure. Je fus contrarié d'apprendre que Bulstrode était à Lilacsbush, mais il ne me restait plus de crainte ciu'il devînt jamais l'époux d'Anna. Je pris le chemin aes hauteurs, et j'eus bientôt atteint la prairie où j'avais rencontré une fois les daines à cheval. Là, je vis Bulstrode, seul, assis sous un arbre, et plongé en apparence dans de profondes reflexions. Il n'entrait pas dans mon plan de me faire voir, ni de faire connaître ma présence, et je me retirais lorsque j'entendis prononcer mon nom ; voyant que j'avais été reconnu, je rejoignis Bulstrode. Le premier coup-d'œii que je jetai sur lui, m'apprit

3u'il savait la vérité. Il rougit, mordit ses lèvres, sourit 'une manière forcée et vint à ma rencontre, en boitant juste assez pour avoir une démarche intéressante. Du reste il m'offrit la main avec une franchise qui lui donna un grand mérite k mes yeux. Ce n'était pas une bagatelle de perdre Anna Mordaunt, et je crois qu'à sa place je n'aurais pas montré autant de magnanimité. Mais Bulstrode était homme du monde, et il savait dissimuler ses impressions, sinon commander à ses sentimens.

— Je vous ait dit; Corny, s'écria-t-il en me tendant la main, que nous rcsierionsamis, coûte que coûte. Vous avez réussi et j'ai échoué. Hermann Mordaunt m'a appris la triste nouvelle avant notre départ d'Âlbany, et je puis vous assurer que ses regrets n'ont pas été très flatteurs pour vous. Cependant il reconnaît que vous êtes un garçon de grand mérite, et que, ne pouvant avoir Alexan-

dre, c'est une consolation pour lui d'avoir à se prononcer pour Diogènc. Ainsi, il ne vous reste plus qu'à vous pourvoir d'un tonneau et d'une lanterne, à épouser Anna et à devenir père de famille. Quant à l'honnèle homme à trouver, j'espère vous éviter quelque peine en me proposant moi-même pour remplir cet emploi, sans que vous ayez besoin d'allumer votre lampe. Venez donc vous asseoir sur ce banc, et causons.

Il y avait peut-être quelque chose d'un peu forcé dans la manière dont furent dites ces paroles, mais, en somme, le ton en était franc et honorable. Je m'assis et Bulstrode prit place à mes côtés.

— C'est la rivière (|ui a fait votre succès, Corny, tt qui est catise de ma défaite.

Je souris tout en gardant le silence, croyant savoir mieux que mon compagnon à quoi m'en tenir.

— Il y a une destinée en amour comme en guerre ; je suis battu ni pins ni moins qu'Abercrombie. Tous deux nous espérions la victoire, elnous sommes tous deux vaincus. Cependant je suis moins malheureux que lui ; car il ne peut pas espérer d'obtenir une seconde armée , tandis que je pourrai obtenir une autre femme. Soyez franc avec moi, et dites-moi k quelle circonstance particulière vous attribuez votre succès.

— Il est naturel. Monsieur Bulstrode, qu'une jeune femme préfère vivre dans son pays, k vivre dans une contrée étrangère et parmi des étrangers.

— Ceci, Corny, est tout à la fois modeste et patriotique ; mais telle n'est pas la véritable raison. Ecoutez bien ceci. Il y a beaucoup de provinciaux qui approuvent de conliance tout ce qui obtient les sufl'rages de la métropole. Telle est, en un certain sens, la généralité des colons. 11 sufUt que l'Angleterre dise oui , pour qu'ils disent non. 11 y a une chose que les personnes qui vivent si loin de la métropole savent rarement, c'est qu il y a deux sortes de grand monde : le grand monde vulgaire, qui comprend tout ce au'il y a de mieux quant au goût et aux manières , soit dans la capitale, soit dans le reste du pays; et le grand monde respectable, lequel , infiniment moms nombreux, comprend lesgensles plus judicieux, les plus instruits, les plus intelligens, et, sous quelques rapports, les meilleurs. Or, le premier grand monde règle ce qu'on appelle la /asAion; tandis que l'autre donne naissance à quelque chose de mieux et de plus durable que la mode. La fashion est souvent blâmée dans le petit cercle de cette dernière classe, qui se compose exclusivement d'hommes distingués tout à la fois par un rang élevé, par un goût très éprouvé, par un jugementsainetferme, et par des principes réguliers. 11 arrive souvent qu'on remarque dans une personne d'ailleurs accomplie l'absence d'une ou de plusieurs de ces qualités, qui par leur assemblage forment la perfection J'un caractère. Nous en avons jourBellemcnt des exemples en Angleterre et ailleurs. Mais il est bien certain que dans notre société tout arliflcielle, il faut une fermeté peu ordinaire pour résister à l'influence de la mode. Ce oui m'a d'abord frappé dans Anna comme chez beaucoup d autres jeunes filles , c'est la distinction de sa personne, non moins que sa beauté. Il est impossible de le nier, les femmes américaines m'ont pris par surprise sous ce rapport. En Angleterre nous sommes habitues à associer l idée

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d'un haut rang à une certaine distinction des traits et des manières, et j'avoue qu'en débarquant à New-York, je m'attendais à ne pas trouver dans toute l'Amérique une seule femme qui ne fût comparativement commune. Mais je suis force de reconnaître qu'à part un certain fini, tout-àfait conventionnel , j'ai trouvé ici un très grand nombre de femmes qui n'ont pas une tournure moins aristocratique que nos duchesses. Le l'ernier reproche que je pourrais laire aux femmes d'Amérique, c'est d'avoir la tournure commune. Elles manquent certainement d'un certain genre commandé par la mode; on s'en aperçoit particulièrement à leur manière de parler, mais il esttrès rare qu'on remarque rien de commun ou de vulgaire en elles.

— Et à quel propos ces considérations, Bulstrode ?

— A propos de votre succès et de ma défaite , Corny , répondit le major, en souriant, voici ce que je veux dire : Anna fait partie de la seconde classe du grand monde ; elle est plus parfaite que l'usage du monde le plus raffiné ne l'aurait pu faire. Elle ne fait pas attention à la fashion, à l'élégance des habits et des manières ; elle considère seulement les qualités, et voilà pourquoi vous l'avez emporté sur moi.

Je n'ajoutai pas une foi entière à ce raisonnement, mais voyant Bulstrode disposé à donner ce tour au refus qu'il avait essuyé, je ne crus pas qu'il convînt de le contredire. Nous causâmes ensemble pendant une heure et demie sur le ton le plus amical. En nous séparant, je fis promettre à Bulstrode de ne pas trahir le secret de ma présence.

J'errai en vue de la maison jusqu'au soir; puis je m'aventurai plus près dans l'espoir d'apercevoir Anna, si elle se montrait à quelque fenêtre, ou si , par hasard, elle apparaissait sous le portique de la maison du côté du sud. Lilarsbush méritait son nom par l'épaisseur et la quantité de ses buissons de lilas. A la faveur de leur ombre, je m'étais glissé tout près de la maison, lorsque j'entendis des pas légers sur le sable d'une allée adjacente; au même instant une conversation à voix basse parvint jusqu'à mon oreille, et je fus en quelque sorte auditeur forcé des paroles suivantes :

— Non, Anna, disait Mary Wallace, mon sort est désormais fixé. Je vivrai dans le veuvage de Guert avec autant de fidélité et de constance que si les vœux de noire mariage avaient été prononcés. Ce sacrifice est dû à sa mémoire, en expiation de la lâche indécision à laquelle je me suis livrée, cl qui l'a jeté dans les scènes terribles au milieu destiucllcs il a succombé. Lorsqu'une femme aime véritablement, Anna, c'est en vain, je crois, qu'elle cherche à combattre son penchant, à moins que l'objet de sa prédilection ne soit réellement indigne de son choix. Le jiauvre Guert n'était pas indigne du mien en aucun sens; il était d'une nature facile et impn^ssionnable; mais il n'était pas indigne de mon affection. Non, non, il n'en était pas indigne. Je devais lui donner ma main, et nous

l'aurions conservé. Aujourd'hui, il ne me reste plus qu'à vivre sa veuve dans le secret de mon cœur, ^ous avez bien fait , ma chère Anna, d'être franche avec Corny Littlepage, et de lui avouer la préférence que vous'aviez conçue pour lui dès le premier moment de votre connaissance.

Quoique ces paroles résonnassent harraonieusciucnt à mes oreilles, l'honneur ne me permettait pas d'en entendre davantage. Je me retirai vivement, en agitant les branches de manière à faire connaître aux deux ami? le voisinage d'un étranger. 11 était nécessaire de me montrer, et je tâchai de le faire de façon à n'exciter aucune alarme.

— Il faut que ce soit M. Bulstrode, dit Anna de sa voix douce. 11 nous cherche probablement. Voyez, voici qu il vient au devant nous.

La chère enfant demeura interdite, car en ce moment je me trouvais assez près pour être reconnu. En un instant, je la pressai dans mes bras. Mary Wallace avait disparu. Quand et comment, c'est ce que je ne puis dire. Je jette un voile sur les heureux moineus qui succédèrent, laissant aux personnes expérimentées le soin de s'en faire la peinture, d'après leurs souvenirs, et à ceux qui n'ont pas encore l'expérience de ces doux momens, I espérance delacquérir un jour. Au bout d'une heure, Anna me décida à me présenter dans la maison, au risque de m'exposeraux railleries d'Herman Mordaunt. Cependant je fus reçu avec indulgence et traité tout paternellement. Le père 'd'Anna se contenta de rire de ma petite esc^ pade, eu disant qu'il en concevait une augure favorable, car elle prouva que j'étais encore jeune d'esprit.

Dans les premiers jours d'octobre nous fûmes mariés ; le révérend M. Worden accomplit les cérémonies de notre union. Notre demeure fut fixée à Lilacsbush, dont Herman Mordaunt se dessaisit en ma faveur le jour même de notre mariage, le laissant entre mes mains avec tout ce que la maison contenait. Il me remit également la fortune de la mère de ma femme, qui me fit jouir immédiatement d'une honorable indépendance, et la mort du capitaine Hugh Roger, ayant eu lieu quelque temp.? après, ma fortune se trouva par suite de ce décès considérablement augmentée. Nous ne fîmes qu'une famille entre la ville, Lilacsbush et Satanstoé; Anna et ma mère, en particulier, ayant conçu l'une pour 1 autre la plu§ vive affection

Quant à Bulstrode, il s'était rendu en Angleterre avant la "celebration de notre mariage , mais il n'a pas cessé d'entretenir une correspondance avec nous 11 ne s'est pas encore marié , et il est aujourd'hui passé vieux garçon. Du reste ses l.ttres sont trop gaies pour nous laisser aucune inquietude à son sujet. Mais ce sont là des choses qu'il apiiarticndia à mon fils Mordaunt de raconter, si Dieu lui fait la grâce de couùuuer ce récit des aventures de ma famille.

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