‹ SatanstoéChapitre 188 sur 194 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Yèn-pé-hân , Ping-jou-hcng, Youân-în et Ki-tching ayant fini de boire, se levèrent et se disposèrent à partir, lorsque Tchang-în, accompagné d'un ami qui portait un bonnet élevé, de forme carrée, et un vêtement de couleur éclatante, à large collet et à grandes manches, entra tout à coup dans le pavillon. Comme ils étaient tous gens de connaissance, ceux-ci les saluèrent en levant les mains croisées. Tchang-în prit alors la parole : « Il est encore de benne heure, dit-il, et nous ne faisons que d'arriver : Pourquoi, Messieurs, songez-vous à vous retirer?

— » Ayant un peu bu, après une promenade de printemps , (lit Yén-pé-hân , nous ne pouvons retenir plus long-temps nos hôtes; voilà pourquoi nous voulons nous en retourne!'. »

Youàn în, montrant du doigt le jeune homme qui portait un honnel élevé, de forme carrée : « Quel est le nom illustre de ce noble seigneur? demanda-t-il à Tchang-tn.

— » C'est M. Song, surnommé Tsé-tching , du pays de Chân-tso ; c'est le coryphée des poètes de notre époque.

Song-sîn se disposait îi engager la conversation, lors-

3ue, tout à coup, on entendit au bas de la forêt, des cris e salellitcs oui écartaient la foule sur la route. On sut bientôt que c était le préfet Yen qui arrivait. Toute la société voulut brusquement se retirer. Song-sîn, se tournant vers Yên-pé-hàn , se contenta de lui dire qu'un autre jour.

il irait lui rendre visite pour lui témoigner son sincère respect.

Yên-pé-hân le salua alors en levant les mains croisées ; puis, avec Ping-jou-heng, Youân-în cl Ki-tching, il descendit du pavillon et s'éloigna.

Revenons mainlcnant à Song-sîn. Lorsqu'il était à Yang-tchéou, il avait été honteusement persiflé par Lingkiang-sioué , en présence du docteur Tao et du licencié Licou. La nouvelle de cet affront s'étant répandue, il devint, pour tout le monde , un objet de plaisanterie et de risée. Il sentit bien qu'il ne pouvait tenir pied en cet endroit Songeant alors à Yèn-vvèn-ou , préfet de Songkiang , avec qui^ il avait eu autrefois quelques relations d'amitié, il se bâta d'aller le trouver. Le préfet Yen n'avait pas oublié qu'il avait attiré jadis à Song-sîn des coups de bâton, infliges par ordre impérial. Aussi le reçut-il de la manière la plus affectueuse. Celui-ci se remit, en conséquence , à prendre de grands airs , et à se donner, de nouveau, le titre de poète. Partout où il allait . il se faisait des amis. Le jour dont nous parlons , le préfet Yen l'avait invité à venir au village de Tsièn-Liéou pour entendre le chant des loriots. Voilà pourquoi il avait pris les devans avec Tchang-în , et s'était justement rencontré avec Yèn-pé-hân.

A peine celui-ci était-il descendu du pavillon avec sa société, que Yen arriva dans sa chaise à porteurs. Au premier coupd'œil, le préfet interrogea Tchang-în.

— « Ce jeune homme , lui dit-il, m'a bien l'air du bachelier Yen.

— » C'est lui-même.

— » Ce bachelier Yen a pour père Yen, le censeur im-

BTTfLTOTKÈQUE CHOISIE.

pénal , qui est de mon district. Son nom est Tên-pé-hân. Quoiqu'il soit encore fort jeune , il s'est fait , par ses talens, une brillante réputation. Ces jours derniers, le pré; sident du concours lui a décerné le premier rang. J'ai même entendu dire qu'il se propose de faire une présentation spéciale en sa faveur.

— » On n'est pas dans l'usage de faire une présentation spéciale pour un bachelier : comment le président du concours aurait-il pu avoir subilemcAt celte idée ?

— » On m'a raconté que l'empereur , voyant le talent de Chàn-taï, pensa naturellement que s'il y avait , parmi les femmes , des jjersonnes de mérite , on devait , à plus forte raison, trouver, i)armi les hommes, des lettrés éminens. 11 appela , en conséquence, les présidens des concours, de toutes les provinces , et leur recommanda luimême de faire les recherches .les plus actives. 11 ajouta que s'il ne lui trouvaient pas des hommes de talent , il les châtierait sévèrement. C'est pourquoi Wang, le président du concours, apporta le plus grand zèle dans ses recherches. Ces jours derniers , dès qu'il eut fait la découverte de Yèn-pé-hân, il en fut ravi de joie. «J'aurais mauvaise grâce , me dit-il , à présenter vine seule personne , j'aurais besoin de trouver un second sujet. Je serais charmé de pouvoir faire ainsi une double présentation. »

En arlievant ces mots , il me pressa plusieurs fois de faire des recherches de mon côté. « Sans votre mésaventure de ces jours derniers, ajouta le préfet, j'aurais signalé voire nom à S M. , et vous aurais présenté avec lui; c'eiJt été, pour vous, une affaire des plus heureuses. »

Song-sîn, craignant que Tchang-în n'apprît sa mésaventure récente , couvrit aussitôt la "voix du préfet : « Voire serviteur , dit-il , vit retiré au milieu des montagnes ; il ressemble h la cigogne sauvage qui plane au haut d'un nuage isolé. Sous quei ciel ne peut-elle prendre son sublime essor? Voulez-vous qu'elle aille s'emprisonner dans une cage?

Tout le monde se mit à boire, et, à l'approche du soir, chacun se sépara. Le préfet Yen partit le premier dans sa chaise à, porteurs. Tchang-în et Song-sîn s'en retournèrent lentement en se tenant par la main. Tout en marchant, Tchang-în parla ainsi à son compagnon : « Pour obéir aux instructions de mon père, je me suis appliqué avec ardeur aux compositions de prose élégante qui sont en vogue aujourd'hui; mais j'ai négligé toul-à-fait l'étude de la poésie. Yên-pé-hân el Ping-jou-heng, pour avoir réussi à taire, dernièrement, une ou deux pièces de mauvais vers, ne cessent de m'accabler de mépris et d'injures. J'ai appris que Votre Seigneurie est le premier poète de l'empire. Un de ces jours, je préparerai une collation. Il faut absolument que vous composiez une ou deux bonnes pièces de vers pour terrasser ces deux cliampions. Je pourrai alors assouvir toute ma haine.

— » Pour les compositions en prose qui sont en vogue aujourd'hui, il y a long-temps queje ne m'en suis occupé; je n'oserais mè piquer d'habileté; mais, s'il s'agit de faire des vers, peut-être pourrai-je vous donner un coup d'épaule. »

Tchang-în fut au comble de la joie : « Si Votre Seigneurie, dit-il, daigne me prêter secours, je vo^is aurai une profonde reconnaissance de ce noble dévoûment. »

Les deux amis entrèrent dans la ville et se séparèrent.

Quelques jours après, Song-sîn, ayant appris que Yènpé-hân était d'une lamille riche et distinguée, el qu'en outre c'était un des jeunes lettrés les plus renommes de son époque, forma le projet de lier amitié avec lui. 11 acheta un éventail doré et songea à y écrire une pièce de vers pour le lui oll'rir à sa première visite. 11 chercha long-temps parmi ses brouillons de poésies, sans pouvoir découvrir une seule pièce présentable. 11 aurait bien voulu ne rien écrire, mais il n'aurait pas eu 1 air d un poète. 11 aurait voulu écrire une pièce au gré de son imagination, mais il craignit de provoquer les railleries de Yen. Après bien des réflexions, il lui vint tout à coup une idée. « J'ai mon affaire, s'écria-t-il ; qui m'empêche d'écrire furtivement les vers de Chàn-taï sur les liirondelles blanches, et de m'en déclarer l'auteur pour me donner du relief? »

Sa résolution une fois arrêtée, il déploya l'évenlail et y copia la pièce en question. Il écrivit en outre son nom sur une carte de visite qu'il remit à un de ses domestiques, et alla tout droit taire sa visite ii Yên-pé-hân.

Arrivé à la porte,' il fit porter sa carie dans I intérieur.

— «Sa seigneurie est sortie, répondit un domeali(]ue.

— » Puisqu'il n'est pas à la maison, vous lui direz que je suis venu lui rendre visite. »

A ces mots, il remit sa carte avec l'éventail au domestique, et s.e retira.

Or,^<)puis que Yèn-pé-hân avait fait la rencontre de Ping-jou^heng, ils aimaient à causer et à disserter ensemble, el étaient devenus tellement inlimesqu'ils ne se quittaient plus. Yên-pé-hân avait appelé près de lui Pingjou-hâng et l'avait établi dans son cabinet d'étude, atiu qu'il pût s'y récrée^ du malin au soir. Ce jour-là. quoique Yèn-pé-hân se fût rendu à rim'ilation du president du concours, Ping-jou-heng était occupé à lire dans labibliothèque, au moment où un domestique y apporta la carie el l'évenlail.

— « Qui envoie ces objets? demanda Ping-jou-heng.

— » C'est un M. Song qui les a apportés , en venant faire visite ii mon maître. »

Ping-jou-heng les prit et y jeta les yeux. A la vue de la carte de visite, il reconnut que c'était Song-sîn. J imagine, se dit-il en lui-même, que c'est précisément le jeune homme que j'ai rencontré, ces jours derniers, dans le village de Tsiên-liéou ; puis, ayant regai'dé un instant les vers écrits sur l'évenlail, il vil que l'auteur avait pris pour su,iel hs Hirondelles blanches. « Depuis queChi-tapên el Youén-kaï , se dit-il , ont composé chacun une pièce de vers sur les Hirondelles blanches, personne n'a jamais oséirailer le même sujet. Comment a-l-il pu songer à aller sur leurs brisées? J'ignore ce qu'il écrit dans son aveugle témérité. »

A ces mots, il lut les vers avec la plus grande attention. A peine avait-il achevé les deux premières phrases, qu'il changea subitement de couleur. Il continua, et quand il fui arrivé aux passages : « Emprunter la couleur du corbeau, — la neifft ajoute à mon embonpoint », — il resta frappé d'admiràtioii. « Voilà des phrases merveilleuses, s'écria-t-il; puis , il les relut altenlivemcnl d'un tout à l'autre, et frappant du poing sur la table, il dit en soupi.

rant : « Comment prétendre maintenant que l'empire ne possède plus d'hommes de talent? Cette pièce de vers, si élégante et si gracieuse, égale en beauté une gravure ou unlablcau ; elle efface même celles de Chi-la-pcu et de Youèn-kaï. Aurais-je pu penser (ju'un homme de la sorte de Song-sîn, serait doué d'un talent aussi admirable? )■ il reprit les vers, et se mit à les réciter encore sans se lasser.

H avait déjà, passé plus de la moitié du jour ii Icsmoduier avec délices, lorsque Yén-pé-hàn revint cl entra dans la bil!liothè(iuc « Aujourd'hui, dit-il à Ping-jou-heng, le président du concours m'a appelé auprès de lui pour que je composasse des vers sur les huit merveilles de la tour des hirondelles; il m'a demandé, en outre, une pièce élégante pour souhaiter une longue vie à S. Ex. Chàn, le jour anniversaire de sa naissance. M'ayant vu improviser ces deux morceaux, il fut ravi de joie , et me traita avec les plus grands égards. 11 voulut même présenter un rapport à l'empereur et m'y proclamer le premier lettré de lempire Je ne sais pas qui a soufflé votre nom à l'oreille du président des concours, et lui a vanté votre talent littéraire. Aujourd'hui, il m'a demandé, à plusieurs reprises, si je vous connaissais, et quelle espèce de talent vous aviez réellement : « C'est mon ami intime , lui ai-je répondu ; il a dix fois plus de talent que moi. « A ces mots, il fut au comble de la joie, et voulut vous inviter à venir le voir. Il a l'intention de vous présenter avec moi à l'enipercur. Qu'il vous présente ou non, il n'y aura pour vous ni grande gloire, ni grand déshonneur; mais vous aurez trouvé en lui un ami de plus.

■ — » Si le président des concours présente quelqu'un comme étant l'un des plus beaux génies de l'empire, c'est, sans doute, pendant un temps, quehiue chose de fort 111 nCfilile. S'il est doué d'un talent ([ui réponde à .«a rcnoniniee. il obtient une juste gloire ; mais s'il n'a qu'une vainc réputation, sans posséder un talent réel, rien ne pourrait égaler sa honte, rar votre talent distingué, vous êtes certainement digne de cette présentation; quanta moi, je n'oserais accepter un tel honneur.

— » Monsieur, lui dit Yèn-pé-hàii en riant, autrefois vous faisiez li de tout l'empire; d'où vient que vous êtes aujourd'hui si modeste et si humble?

— » Ce n'est pas ([uc je sois humble ni modeste; mais

Juand je vois surgir tout-à-coup une multitude d'hommes e talent, je n'ose plus me laisser aller à ma folle jactance d'autrefois.

«Aujourd'hui, encore, je viens de trouver un homme de talent. Après avoir lu cent fois ses vers, il semble que la bouche en conserve un parfum délicieux. Si j'allais encore me targuer du titre d'homme de talent, n'y aurait-il pas de quoi rougir?

— » Je vous demanderai ([ucUe espèce d'homme vous avez rencontré aujourd'hui. »

Ping-jou-heng prit alors l'éventail et le montra iiTêiipé hàn : « Celui-ci, dit-il, n'cst-il pas aussi un homme xlc talent ? »

Yèn-pé-hàn déploya l'éventail, et, à peine eut-il lu en entier la pièce de vers, qu'il laissa éclater sa surprise et son admiration. « Quelle merveille ! quelle merveille ! s'écria-t-il ; croyez -vous (pie ce Song - sin , que nous avons rencontré ces jours derniers, soit capable de faire

des vers aussi charmans? Pour moi, je n'en crois rien, je n'en crois rien.

— » C est, évidemment, une petite pièce de vers qu'il a composée sur les hirondelles blanches. 11 semble qu'il l'ait écrite pour vous prier de la repolir ; comment pouvez-vous dire qu'il n'en est pas l'auteur?

— » Si ces vers étaient réellement tombés de son pinceau, leur fraîcheur et leur nouveauté, leur grâce et leur élégance me feraient reconnaître en lui un nouvel homme de talent. Mais, si l'on examine attentivement ses ver», et que, d'un autre côté, on songea sa personne, on trouve vérilablement une immense ditlérence.

— » Comme il est venu vous faire sa visite, vous devez naturellement lui rendre la vôtre. Lorsque vous serez près de lui, cxaminez-lc minutieusement et, sur-le-champ, vous démêlerez le vrai du faux.

— » Vous avez raison. Si nous allions le voir demain ensemble. Qu en dites-vous?

— » Rien n'empêche que je ne vous accompagne. » Le lendemain Yèn-pé-hàn écrivit un billet de visite, et

emmena avec lui Ping-jou-heng. Arrivés, après quelques recherches, à 1 hôtellerie de Song-sîn, ils apprirent qu'il n'était jias chez lui. Us se virent donc obligés de laisser leur carte et de se retirer. Us étaient on ne peut plus vexés de leur dé.sappointement. A leur retour, ils trouvèrent un doniesticiue portant une cassette de visite, qui était à les attendre devant leur porte. Celui-ci, voyant revenir Yèn-pé-hàn et Ping-jou-neng, courut au-devant d'eux et leur dit : « Le seigneur Song, mon maître, vous

pré.^enle ses respects; demain, il prcparora une modeste collaliou; il désire vivement jouir de voire présence et de votre conversation. »

A ces mois il ouvrit la cassette, e.t en tira deux billets d'invitation qu'il remit à l'un et à l'autre.

Yèn-pé-hàn y ayant jeté les yeux, vit qu'ils portaient le nom de Tchang-în. « Pourquoi, cette invitation »,se dil-il en lui-même? et interrogeant le domestique : « Quels hôtes aurez-vous encore demain? lui demauda-t-iL

— » Il n'y en aura pas d'autres que M. Soug, du Chântong, et Vos deux Seigneuries.

— » Je vous prie de présenter mes complimcns à votre maître , et de lui dire que demain j'irai avec Ping-jou-heng pour répondre à son honorable attention. »

Le aomestiijue lui promit et se retira.

Yên-pe-hàn se tourna alors vers Ping-jou hcng : « Savez-vous, lui dit-il, dans quelle vue le vieux Tchang nous a invités tous les deux?

— » C'est peut-être pour lier amitié et acquérir de la réputation,

— » Vous n'y êtes pas. Le vieux Tchang, voyant que nous jouissons tous deux d'une grande renommée, en est dévoré d'envie; et, comme Song-sin a quelque peu de talent cl d'esprit, il songe tout simplement à, emprunter son secours pour nous terrasser tous les deux. »

Le lendemain . dans l'après-midi , un domestique de Tfchang-in vint leur apporter une nouvelle invitation. Ycnpé-hanol Ping jou-heng partirent gaîmcut ensemble. A leur arrivée, Trhang-în alla au devant d'eux et lesinlinduisit lui-même. A ccmoment, Song-sîn se trouvait dvjà ûans le salon. Après les cérémonies d'usage, tous quatre prirent

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE

les sièges qui leur étaient assignes par les rites. Comme Song-sin était de la province du Chan-tong, et qu'il était l'aîné, il s'assit à la place d'honneur. Ping-]ou-heng était, à la vérité, le plus jeune; mais, comme étant du Ho-nân, il obtint la seconde place. ïên-pé-hàn occupa la troisième, et Tchang-în, en qualité de maître de maison, alla se mettre, près d'eux, au dernier rang. Quand tout le monde fut assis, Song-sîn témoigna à Yén-pé-hàn combien il avait regretté de ne s'être pas trouvé chez lui pour recevoir sa visite. De son côté Yèn-pé-han remercia Song-sîn de l'éventail doré, et loua avec enthousiasme la beauté niervedleuse des vers sur les Hirondelles blanches. Pingjou-heng exalta aussi la même pièce de vers.

Song-sîn, les voyant faire chorus tous deux pour louer cette composition , oublia le plagiat qu'il avait commis, et s'en déclara l'auteur en se rengorgeant avec un air de satisfaction : « Mon humble pièce de vers, leur ditil, m'a valu les éloges de tout le monde, mais je n'osais espérer que Vos deux Seigneuries partageraient le même sentiment.

— )' Il faudrait être aveugle, dit Yên-pé-han, pour ne pas apprécier la beauté de Tseu-tou (1)! Celui qui obtient les éloges de tout l'empire mérite d'être appelé le premier talent de l'empire. »

Après qu on eut causé quelque temps d'affaires indifférentes, Tchang-în invita les convives à se mettre à table et a boire, et lorsque les fumées du vin commençaient à se faire sentir, on se mit à parler poésie.

Soudain, un domestique de la maison arriva de dehors et entra en portant dans ses bras un jeune garçon de quatre à cinq ans. Tout le monde demanda à qui °il appartenait. '

— « C'est le jeune fils de votre serviteur, dit Tchang-în. ^ — » Quel enfant charmant et distingué! s'écria Son»-

sin, et de suite il le lit apporter devant'lui pour rainuse°r Tout à coup, il vit que l'enfant tenait dans sa main un ev'entail sur lequel on avait peint un arbre Ou-thonq ( Bignonia tomentosa) d'où tomlie une feuille C'était précisément le tableau de la. première feuille du Ou-thon" qui tombe au commencement de l'automne fc' est-à-dire de 1 hiver).

A peine Song-sîn s'en fut-il aperçu, qu'il se rappela la piece de vers composée par Chàn-taï, sur le même sujet Alors usant de supercherie : « Messieurs, dit-il, la peinture délicieuse de l'éventail que tient votre noble enfant m a mis tout à coup en verve. J'ai envie de composer une pièce de vers sur ce sujet et de vous demander ensuite vos instructions ; qu'en dites-vous ?

— » A merveille ! à merveille! » s'écria Tchang-în et appelant aussitôt les domestiques, il leur ordonna de'lui apporter un pinceau et un encrier.

Song-sin prit son pinceau, et, d'un air épanoui, il écrivit la piece tout d'un trait.

Yen et Ping l'ayant vu manier le pinceau d'une manière SI habile et si rapide, furent remplis à la fois de

(1) Homme célèbre par sa beaulé. Ces deux lignes sont empiece ae vers, doit obtenir 1 approbation universelle.

surprise et d'émotion; mais, quand ils eurent pris la pièce entre leurs mains, et qu'ils y eurent jeté un coup-d'œil, ils trouvèrent autant de délicatesse dans l'expression que de profondeur dans la pensée, et sentirent redoubler leur admiration et leur joie.

Arrivés à la dernière phrase : « dans Us temps de splendeur ou de décadence, il y a un homme qui s'afflige le premier (l'empereur)», ils se regardèrent mutuellement; puis, se tournant vers Song-sîn : « Monsieur, lui direntils en le comblant d'éloges, puisque vous êtes doué d'un talent si eminent, nous reconnaissons de grand cœur votre supériorité. »

A ces mots, Song-sîn, enchanté de lui-même, se grattait l'oreille ot se frottait la joue, et ne pouvant maîtriser les transports de sa joie, il ne cessait de rire à gorge déployée.

Tchang-în fut dans le ravisssement en voyant de quelle manière Song-sîn avait écrasé, par cette pièce de vers, Yên-pé-hân et Ping-jou-heng ; il donna l'éventail à son his et le fit emmener. Il remplit alors une grande coupe de corne de rhinocéros et l'offrit à Song-sîn « Monsieur, lui dit-il, puisque vous avez fait une si charmante pièce de vers, videz-moi cette large coupe, que je vous offre en signe de felicitation.

— » J'ai laissé courir mon pinceau, dit Song-sîn, pour vous demander vos instructions ; quelles beautés peutelle renfermer?

— » Je ne suis pas un poète, reprit Tchang-în, et je ne puis sentir le charme d'une pièce de poésie ; mais, comme vous vous donnez le nom de poète et faites fi de tout votre siècle, et que, d'ailleurs, vous avez obtenu aujourd'hui les plus pompeux éloges, il est impossible que cette pièce ne renferme pas des beautés merveilleuses. »

Ping-jou-heng était un homme d'un caractère droit. Dès le premier moment, lorsqu'il eut lu les verssur les Hirondelles blanches, il en fut fort enchanté; ayant vu ensuite que Song-sîn les avait écrits sous ses yeux, il crut de bonne foi que Song-sîn en était l'auteur, avoua sincèrement son infériorité et l'accabla de complimens. Comment aurait-il pu faire attention aux moqueries de Tchang-în? De son côté, Yên-pé-hàn avait tant loué et tant exalté Song-sîn, que celui-ci ne savait plus oii se mettre. Tout le monde continua h boire gaîment jusqu'à l'approche du soir. Après quoi l'on se sépara. Tchang-în retint Songsin et le fit coucher dans sa bibliothèque.

Nous laisserons maintenant Tdiang-în, qui ne se possède pas de joie, dans l'idée qu'il a pleinement assouvi sa juste colère.

Yên-pen-hàn étant rentré chez lui avec Ping-jou-heng, lui dit en soupirant : « Lorsqu'on juge un homme d'après la mine, on peut manquer un Tscu-yu (1) ! En vovant la tournure de M. Song, je ne me serais jamais imaginé qu il eût un si merveilleux talent.

— » Hier, Monsieur, les vers sur les Hirondelles bhinches vous laissaient des doutes; mais aujourd'hui qu'il a écrit sous vos yeux la pièce sur la chute de la première feuille du Ou-thong (Bignonia Tomentosa), pourriez-vous

(1) Nom d'un écrivain célèbre qui avait des dehors communs.

ROMAN CHINOIS

douter encore de son talent ? Ne savcz-vous pas que l'empire possède une multitude d'hommes de talent ? Seulement, nous ne les connaissons pas tous.

— » Il paraît qu'il est fort difficile de deviner les talens des hommes. Désormais, quand nous rencontrerons un marchand de salade ou un goujat, peut-être qu'il faudra aussi leur rendre des hommages 1 »

Les deux amis causèrent encore quelque temps, puis ils allèrent prendre du repos.

Le lendemain matin, Ping-jou-heng n'avait pas encore

Juillc son lit, lorsqu'il apprit que son oncle, le proviseur ing, lui envoyait un domesticiue pour l'inviter à venir sur-le-champ s entretenir avec lui.

Piiig-iou-hcng, n'en pouvant deviner la cause, avertit Yèn-pé-hàn de cette circonstance, et le quitta pour aller trouver son oncle.

Le proviseur Ping lui dit en le recevant : « Hier lepréfet Yen m'a envoyé deux billets de visite pour nous inviter tous deux à venir le voir; j'ignore ce qu'il nous veut; voilà pourquoi je vous ai envoyé chercher pour délibérer ensemble.

Dans ce moment, l'envoyé qui avait apporté la veille les billets de visite, vint une seconde fois l'inviter avec instance. Le proviseur Ping ne put se dispenser de monter en chaise à porteurs avec son neveu, et de se rendre à l'hôtel du préfet. Celui-ci averti, par l'envoyé, de leur arrivée, les ht d'abord conduire dans un appartement destiné aux hôtes ; puis, il s'y rendit lui-même.

Après les cérémonies d'usage entre les maîtres et les hôtes , il les fit asseoir en les plaçant avant lui et leur ofl'nt le thé. Après le thé, le préfet prit le premier la parole : « Voici, leur dit-il, l'unique motif qui m'a engagé à vous inviter tous deux aujourd'hui. Son Excellence Wang, le président du concours, pour obéir aux ordres de l'empereur, cherche en dehors du nombre des candidats, des hommes d'un talent extraordinaire. Ces jours derniers, il a choisi le bachelier Yen parmi les concurrens; mais, comme il lui est difficile de le présenter seul, il désire trouver un autre sujet pour le lui adjoindre. Après avoir fait les recherches les plus actives parmi les élèves des trois collèges sans trouver personne à. son gré, il m'a recommandé, à plusieurs reprises, de chercher de mon côté eu dehors des concours ; je n'ose lui désobéir. C'est ainsi, qu'après des informations réitérées, j'ai appris que votre honorable neveu. Monsieur Ping-tseu-tchi ( c'est-àdire Ping dont le titre honorifique est Tscu-tchi) était doué d'un talent extraordinaire; mais, comme il est d'une autre province et n'appartient pas à ma juridiction, il n'eût pas été convenable d'agir brusquement. Aussi, vous ai-je prié, mon honorable ami, de me le presenter. Aujourd'hui, grâce à voire extrême bienveillance, j'ai eu le Donheur de contempler sa figure charmante, et je reconnais que c'est un jeune homme d'un niéiitc distingué. A sa vue, on n'a pas besoin de demander s'il possède un talent extraordinaire.

— » Mon neveu, reprit le proviseur Ping, est un enfant d'une instruction «ornée; il doit s'estimer heureux de l'affection excessive que lui montre Votre Excellence; il ne pourra jamais vous en témoigner toute sa gratitude. Seulement, ce n'est pas une petite affaire que d'introduire

dans le palais impérial , un homme pauvre et obscur. Je supplie Votre Excellence d'agir avec la plus grande réserve

— » Je ne le présenterai pas à la légère , repartit le préfet ; j'ai lu avec intérêt les vers liés que M. Ping a composés avec M. Yen dans le village de ïsiên-liéou en entendant le chant des loriots, et, dans mon opinion , je trouve qu'il aurait tort de faire le modeste.

— «Excellence, dit Ping-jou-heng, ([uoique je sois une humble plante d'un autre pays, maintenant j'accompagne mon oncle et je m'instruis auprès de lui. Je dois par conséquent me considérer comme un arbre cultivé par vos soins (c'est-à-dire comme un de vos subordonnés]. Après les marques d'intérêt que m'a données Votre Excellence, comment oserais-je me croire en dehors de votre juridiction? Seulement, quoique j'aie quelque peu de talent et de réputation, je n ai guères vaincu que des écrivains médiocres. Je ne suis point de ces génies merveilleux qui prennent un essor sublime et dépassent tous leurs rivaux.

- » Monsieur Ping, dit le préfet en souriant, à ([uoi bon cette cicessive modeslieV Parmi les talens d'aujourd'hui, en est-il un seul qui l'emporte sur vous deux ?

— » Il n'est pas nécessaire de chercher bien loin. L'honorable ami de Votre Excellence et du président des concours, M. Song, surnommé Tsé-tching, l'emporte infiniment sur nous deux. »

A ces mots, le préfet fit un grand éclat de rire : « M. Song, dit-il, est en effet un de mes meilleurs amis , comment ne le connaîtrais-je pas ? mais je vous prierai. Monsieur Ping, de ne point vous laisser éblouir par une vaine réputation.

— » Je ne me laisse certainement pas séduire par une vaine renommée; je crains seulement que Votre Excellence abandonne les talens qu'il a sous la main pour en chercher bien loin Puiscjuc Votre Excellence a vu nos vers sur le chant des loriots, il est impossible que vous n'ayez pas lu la pièce de M. Song-lsé-lching sur les Hirondelles blanches.

— » Serait-il possible qu'il eût composé des vers sur les Hirondelles ùlanchcst demanda le préfet en riant.

— » Comment pourricz-vous en douter? Si vous me le permettez , je vais les dire à Votre Excellence. » Alors élevant la voix, il récita ces deux vers :

« Je m'en vais pâle et je rougirais d'emprunter la couleur » du corbeau ; quand je maigris, je ne permets qu'à la neige » d'augmenter mon embonpoint. •

Ne sont-ce pas, ajouta-t-il, des vers de M. Song, sur les Hirondelles blanches'! Esl-cd que, par hasard, Votre Excellence ne les aurait pas encore vus?

— » Ces vers, reprit le préfet en riant, sont de Mlle Chân; qu'ont-ils de commun avec L. Song?

— » Il \ a peut-être une ressemblance purement fortuite, dit Ping-jou-heng tout étonné; attendez que je communique à Votre Excellence les deux vers suivans : Il éleva la voix et se mit à réciter la suito :

» Je reviens en volant et, au milieu de la nuit ie laisse aper-

BlBLIOTllEOrF. CnOTWE.

• cevoirmon ombre. Après avoir dépouillé avec mon bec (oiUc » la pourpre du printemps, je n'ai pas besoin de laver mes > habits. »

En entendant ces mots, le préfet éclata de rire de plus heile. « Justement, dit-il, ce sont les vers de Mlle Chàn, et, pour preuve, je vais vous réciter les deux derniers vers de la pièce :

« Combien de gens riches vantent leur noblesse et leur opu~

• lence I A la fin , ils me laissent revenir avec ma robe sans

• tache. »

« Eh bieni ajouta-t-il, est-ce bien cela ou non? » Pinfï-jou-heng resta pendant quelque temps tout interdit. « Il est évident, se dit-il en lui-nième, que Song s'est emparé des vers d'autrui; m'dis h 'pièce, sur la chute de la première feuille du Ou-thong (Bignonia Tomentosa), il l'a bien composée sous mes yeux : dira-t-on que c'est encore un plagiat? Hier, ajouta-t-il, M. Song a improvisé sur la chute de la première feuilh du Ou-thong, une pièce de vers admirables; si Votre Excellence me le permet, je vais les lui réciter.

— » Eh bien ! reprit le préfet après un moment de réflexion, ces vers sur la chute de la première feuille du Ou-thong , ne linissent-ils pas par cette phrase?

» Dans les temps de splendeur ou de décadence, il y a un homme qui s'afflige le premier (l'empereur). >

En entendant le préfet récitejces vers, Ping-jou-heng hocha plusieurs fois la tête : « C'est bien cela! c'est bien cela I s'écria-t-il.

— » Ce sont encore des vers de Mlle Chàn.

— » .Te demanderai à Votre Excellence, dit Ping-jouheng , en faisant un profond salut , quelle est cette demoiselle Chàn. »

Au moment où le préfet se disposait à le satisfaire, une multitude d'employés accoururent à pas précipites et lui dirent d'un air elTaré. : «S. Ex. le commissaire impérial, voyageant seul, vient d'entrer dans les frontières (du département); les sous-préfets et les juges criminels des deux districts sont partis, tous quatre, biïde abattue, pour aller

à sa rencontre. Votre Excellence ne peut se dispenser de lui présenter SCS respects. »

A ces mots, le préfet se leva et prenant congé de ses hôtes : « S. Ex. le commissaire imperial, leur dit-il, est entré dans les frontières (du département) ; il m'est impossible de vous tenir compagnie. Je prie Vos Seigneuries de se retirer. Un autre jour, je vous inviterai avenir me voir, s Là dessus il s'éloigna précipitamment.

Le proviseur Ping et Ping-jou-heng n'attendirent que le départ du préfet pour monter dans leur chaise à porteurs et s'en retourner.

Nous laisserons le proviseur Ping revenir à son collège, pour parler de Ping-jou-heng.

Rentré, suivant son habitude, dans la maison de Yenpé-hân, il se rendit auprès de lui et lui raconta de point eu point la découverte qu'il venait de faire. « J'ignore, ditil, quelle est cette demoiselle Chiin. Comment se fait-il 3ue ses vers sur les Uirondelles blanches cl sur la chute e la première feuille du Ou-thong, aient été pillés par ce misérable? Une seule chose me désole, c'est qu il soit survenu tout-ii-lheure une alerte qui m'a empêché de prendre h ce sujet des informations claires et précises.

— » Puisque nous tenons le nom de Mlle Chàn, rien ne sera plus facile que d'obtenir des renseignemens sur elle.

— » J'admets qu'elle existe et aue nous connaissons son nom ; mais nous ignorons le fonc! de l'affaire. Nous avons encore besoin d'interroger le préfet Yen. Ce nest qu'alors que nous connaîtrons la vérité.

— » Il vaudrait beaucoup mieux questionner M. Song.

— » Et comment ferez-vous pour le questionner ?

— n Cela n'est pas difficile. M. Tchang nous ayant invités tous deux, vous êtes obligé de lui rendre son dîner. Invitez-les demain, et, une fois à table, nous le provoquerons tout doucement en le mettant sur le chapitre de Mlle Chàn. S'il a commis quelque supercherie, il montrera de lui-même le bout de l'oreille.

— » A merveille! » s'écria Ping-jou-heng en riant.

Leur plan étant bien arrêté, ils leur envoyèrent le lendemain des billets d'invitation. En les recevant, Tchangîn et Song-sîû s'imaginèrent que, cette fois, ils pourraioat prendre une éclatante revanAe de leur ancienne défaite. Aussi, répondirent-ils qu'ils viendraient avec plaisir.

CIIAPÏTRU XI.

Le lendemain, ils arrivèrent gaîmcnt à l'heure convenue. Yên-pé-hàn alla les recevoir, les fit entrer, et avec Ping-jouheng, leur offrit ses civilités. Après les cérémouies d'usage, on s'assit dans l'ordre prescrit et l'on causa de choses indifférentes, puis on se mit à table et on se livra au plaisir du vin. Lorsque les tètes furent un peu échauffées, Yen-pé-hân entama soudain l'éloge de Song-sîn : « Pour le talent, dit-il, c'est certainement le coryphée de l'empire.

— » Monsieur Yen, reprit Song-sîn en souriant, ne pronaneez pas à la légère les deux mots Thsaï-tseu (hom-

me ou écrivain de talent] ; il y a plusieurs espèces de gens qu'on appelle Thsaï-tseu (hor.-.mes de talent) et qui ne méritent pas d'être comptés.

— » Combien y en a-t-il, je vous prie?

— » D'abord les hommes de talent d'entre les magistrats retirés. Eu clfcl, après s'être élevés par la licence ou le doctorat, ils ont obtenu des charges brillantes et tout le monde les regarde avec respect. S'ils ont une once de talent, on ne man([ue pas de leur en accorder dix : voilà pourquoi il ne faut pas les compter.

» En second lieu, les hommes de talent d'entre les ri-

— Si3 —

ROMAN CIIIXOIS.

chcs, méritent aussi d'ôtrc exclus. Â l'aide de leurs vastes richesses, il leur est aisé de se faire des amis. Tout le monde les comble de louanges, et guoiquc dépourvus de mérite littéraire, ils usurpent d'ordinaire le titre d'hommes de talent. D'où il suit qu'il ne faut pas non plus les compter.

— «Votre raisonnement est fort juste, s'écrièrent Yen et Ping en riant froidement.

— » Tchang-în éleva aussitôt la voix. Les sublimes paroles du seigneur Song, s'écria-t-il, ont exprimé merveilleusement le sentiment de toute l'assemblée ; elles ont un charme indicible.

— » Ce que j'ai dit, répliqua Song-sîn, ne s'applique pas seulement aux hommes riches et puissans; on peut citer, en troisième lieu, le talent des femmes élevées dans l'appartement intérieur. Si elles ont des sourcils délicats, des dents blanches et des joues vermcilies, à peine les hommes les ont-ils aperçues, qu'ils tombent en syncope; SI, en outre, elles savent composer des vers, vite , on leur trouve une imagination fleurie, une bouche parfumée, et un mérite brillant qui doit vivre pendant mille siècles. Aussi ne doit-on pas non plus les compter.

« Passons maintenant au talent de votre serviteur qui vit k l'écart dans la solitude. Il ne possède, pourelTacer les autres, ni bonnet en crêpe noir, ni tablette d'ivoire; il n'a ni or, ni |ade blanc pour se faire des amis; et quoiqu'il soit aussi basque l'herbe des champs, dans son légitime orgueil , il foule aux pieds les princes et les hommes puissans. S'il ne possédait pas quelque supériorité, qui est-ce qui daignerait le regarder avec bienveillance, et lui donner des marques de respect?

— » C'est la vérité, c'est la vérité! » s'écria Tchang-în en riant aux éclats.

Yên-pé-hân et Ping-jou-heng se contentèrent de rire froidement.

— « Je ne veux point "dire, reprit Song-sîn , que les hommes qui vivent dans la solitude, soient tous des écrivains de génie ; dans le nombre, il y a souvent dos hommes méprisables.

— » Qu'entendez-vous par lîi? demanda Yèn-pé-hân.

— » On en voit qui se procurent des lettres de recommandation d'hommes honorables pour rendre visite aux riches; ils empruntent les compositions des autres et s'en attribuent faussement le mérite. S'ils se présentent devant quelqu'un, ils l'accablent de leur respect; s'ils trouvent l'occasion de s'enrichir, ils oublient tout sentiment de justice. Des gens de cette sorte ne sont-ils pas dignes de mépris? Pour moi, lorsque je résidais à Tchang-ân, il n'y avait pas un grand personnage que je ne coin[)tiisse au nombre de mes amis; mais je n'ai jamais pris à personne, un pouce d'écriture ni un seul caractère pour prévenir les autres en ma faveur Lorsque l'on me donnait un sujet pour faire des vers dans un temps déterminé, j'aurais mieux aimé me voir arracher la barbe, ou verser jusqu'à la dernière goutte de mon «ang, que de m'emparer frauduleusement des compositions d'autrui. C est pourquoi, tant que j'ai parcouru l'empire, les personnes qui se trouvaient avec moi, m'ont toujours comblé de pompeux éloges. Ce langage est sans doute inconvenant dans ma bouciie ; mais comme vous m'avez montré une

bienveillance excessive, je n'ai pu retenir quelques expressions de folle vanité.

— » Monsieur Song , dit Yèn-pé-hân , non seulement vous vous connaissez parfaitement vous-même, mais vous connaissez encore mieux les autres. Permetlcz-moi de vous demander quelques détails au sujet de ces vers sur les Uirondelks blanches, dont la pureté, la fraîcheur et la grâce charmante ont effacé la gloire des poètes précédens. J'ai entendu dire qu'une demoiselle Chàn, de Peking, a composé aussi, sur les Uirondelks blanches, une pièce de vers qui l'a placée au-dessus des poètes de son siècle. J'ignore si M. Song les a vus.

Dès que Song-sln eut entendu prononcer le nom de Mlle Chàn, qui lui rappelait sa supercherie, il éprouva tout-à-coup un cruel embarras. Tout son visage devint pourpre, et, pendant quelques inslans, il n'eut pas la force de répondre. 11 se contenta d'interroger à son tour : « Cette demoiselle Chàn, demanda-t-il, comment la connaissez-vous ? )>

En voyant l'altération de ses traits , Yèn-pé-Làn reconnut la fraude qu'il avait commise. Il éleva alors la voix et lui parla d un ton à le faire pâlir. « Hier, dit-il, un de mes amis arrivait de la capitale. Quand je lui eus montré vos vers sur les Uironddles blanches, il m'apprit alors qu'il avait vu , à Peking, des vers absolument semblables, d'une demoiselle Ciiàn, sur le même sujet. J'ignore si c'est Mlle Chàn qui a copié M. Song, ou si c'est M. Song qui a copié Mlle Chàn. »

Song-sîn était dans un embarras mortel ; il avait le visage pourpre et ne savait où se fourrer. Enfin, faisant effort sur lui-même : « Quand deux pièces de vers, dit-il, sont composées par deux personnes différentes, comment voulez-vous qu'elles se ressemblent?

— » Suivant-le témoignage de mon ami , non-seulement les vers sur les Ilironddles blanches, étaient les mêmes, mais la pièce sur la chute de la première feuille du Ou-thong (Bignonia tomentosa) était ausolument semblable à la sienne. D'où vient cela? »

Song-sîn , ne sachant comment se tirer de là, prit le le parti de rire aux éclats en disant : « Voilà qui est surprenant! »

Ping-jou-heng, voyant fiue, si Song-sîn eût voulu parler, il lui eût été diflïcilc de se rétracter, prit'un ton sérieux ; — « Avant que nous nous connussions recinroqueinent, dit-il, copier les ver, d'autrui pour établir des raj)ports d'amitié mutuelle, et les écrire sur un éventail c'était la chose du monde la plus ordinaire. Avant-hier M. Song rencontra pour la première fois le comte de Thsé lYên-pchân). Comme il ne le connaissait pas encore, il copia les vers de Mlle Chàn et les présenta comme étant de lui. Dans le moment, son unique but était de lier amitié; cela était tout-à-fait sans conséquence. Maintenant que nous sommes devenus intimes, et que nos cœurs se comprennent, si vous alliez encore nous cacher la vérité, comme auparavant, ce ne serait pas agir en ami. »

A ces mots, Yèn-pé-hân battit des mains. « Les raisons de M. Tscu-tchi (nom honorifique de Pingjou-heng), dit-il, sont parfaitement justes. »

Song-sîn vit alors que l'affaire était éventée, et il sen tit bien qu'il ne pouvait dissimuler davantage. Profilant

lURMOTIlKOUK CliO.Sli-;

donc des paroles de Ping-jou-heng, il prit un visage assuré et dit en riant aux éclats :

— " Monsieur Tseu-tchi a lu dans le fond de mon cœur. Hier, comme je me rencontrais pour la première fois avec vous, je n'ai pu me dispenser d'aflicher quelques prélenlions; mais maintenant que nous sommes devenus intimes, je dois vous parler sans détours. L'histoire de cette demoiselle Chân va vous paraître bien extraordinaire. 11 faut, Messieurs, que vous buviez largement si vous voulez l'entendre. »

Ping-iou-hcng et Ycn-pé-hân furent ravis de joie.

— « M. Song est un homme charmant, dirent-ils, nous ne demandons pas mieux que de boire. »

Aussitôt ils ordonnèrent aux serviteurs de remplir de grandes coupes en corne de rhinocéros et de les offrir à chacun d'eux.

Quand tout le monde eut vidé deux coupes, Yên-péhân prit la parole :

— « Quelle personne est-ce que Mlle Chàn? demandat-il. Je supplie Monsieur Song de vouloir bien nous l'apprendre. »

Song-Sîn, ne sachant comment se tirer d'affaire, se vit obligé de dire la vérité. Cette demoiselle Chàn, dit-il, est la fille de Chân-hiên-jîn, >'un des ministres de l'empereur actuel ; elle s'appelle Chàn-taï; j'imagine qu'elle a aujourd'hui quatorze ou quinze ans. A l'époque où elle composa les vers sur les Hirondelles blanches, elle avait juste dix ans. Elle était fraîche et vermeille comme une rose; ses mouvemens étaient légers et gracieux comme ceux de l'hirondelle. Je n'ai pas besoin d'insister sur ce point. Pour ne parler que de ses vers, non-seulement peu d'hommes de son époque auraient été capables de les imiter, mais ils auraient pu éclipser les poésies des Ilàn et des Thang. C'est pourquoi 1 empereur actuel la prit ea affection et la combla de faveurs.

— » Comment une lille si jeune a-t-elle pu être connue de l'empereur ? demanda Yèn-pé-han.

— » Un jour que l'empereur donnait un festin à ses grands officiers, il aperçut par hasard, deux hirondelles blanches et ordonna aux Hàn-lîn ( membres de l'académie), di! composer des vers sur ce sujet. Ceux-ci n'ayant pu, dans le moment, répondre à ses ordres, l'empereur eu fut très contrarié. Mais Son Excellence Chàn lui présenta cette pièce de vers dont la lecture le remplit de joie. C'est pourquoi il l'appela auprès de lui, en vertu d'un ordre spécial, et pour éprouver par lui-même son talent, il lui demanda trois stophes sur l'empereur qui gouverne suivant la droite voie. Elle prit son pinceau et composa cette pièce à l'inslaut même.

fl Le fils du ciel, ravi de joie, lui fit pré.sent d'un »terf de jade comme pour mesurer les talens ae l'empire. Ce n'est pas tout, il écrivit pour elle, de son pinceau impérial, les quatre mots, Ilong-wén-thsaï-niu (fille de talent, cuiincnie en litlératurc). Jc n'ai pas besoin de parler des autres présens en or et en soieries. Alors S. Ex. Cliàn fit construire te pavillon du Pied de Jade, fixa sur une (ablellc les quatre mot écrits par l'emncreur, et les suspendit au haut de la façade. 11 établit sa fille dansée pavillon afin qu'elle pût y cultiver les lettres. Tous les jours , sa maison était assiégée par les habitans de la ville de Tchang-ân , qui

venaient demander à sa fille, des pièces de vers ou de prose élégante.

— » Monsieur Song, demîinda Yèn-pé-hân, avez-vous jamais vu celte demoiselle? a-t-elle vraunent du talent?

— » Conmient ne l'aurais-je pas vue ; comment n'aurait-elle pas été douée d'un véritable talent? Quelqu'un l'ayant soupçonnée de plagiai, présenta un placet pour l'accuser auprès de l'empereur. Le fils du ciei ordonna à Tchéou-kong-meng, gardien des joyaux de la couronne, à Hia-tchi-tchong, membre de l'académie impériale, à Poukhi-thong, secrétaire du tribunal des rites, etàYèn-koueï, introducteur des hôtes illustres et président de tribunal , de composer tous cinq avec Mlle Chàn. Dans cette circonstance, tout le monde tremblait pour elle. Cette jeune fille, disait-on, comment pourra-t-ellc tenir tête, dans un concours, à cinq magistrats illustres? Ils ignoraient que les personnes douces d un véritable talent, le tiennent réellement du ciel, et que peu importent l'âge ou le sexe. Cette demoiselle Chàn n'eut pas plus tôt vu les sujets, que, s'abandonnant àson inspiration, elle acheva, sur-le-champ et tout d'un trait, chaque composition demandée.

» Les cinq magistrats, qui s étaient élevdl aux emplois par la licence et le doctorat, restèrent muets de stupeur; ils ne purent articuler une parole ni abaisser le pinceau. »

A ce récit, Yèn-pé-hân et Ping-jou-heng furent dans le ravissement et leur cœur en éprouva soudain une vive émotion.

— « Nous ne pouvons croire, dirent-ils, avec un visage rayonnant, qu'il y ait, au monde, une fille douée d'un tel talent. Dites-nous, je vous prie, ajouta l'un d'eux, quelles pièces de vers elle composa dans ce concours.

— » Les vers n'ont pas, par eux-mêmes, une bien grande valeur ; mais le morceau le plus difficile était une pièce de vers libres de six à sent cents mois, sur les Nuages de cinq couleurs. Sans prcnore la peine de faire un brouillon, elle abaissa son pinceau et l'acheva tout d'une haleine. Cette pièce renfermait de sages avis et faisait un éloge pompeux de l'empereur; elle était écrite d'un style si charmant, qu'on ne pouvait la lire sans éprouver pour l'auteur une veritable passion.

— » Cette pièce sur les Nuages de cinq couleurs, dit Ping-jou-heng , vous la rappelez-vous?

— » Comment pourrail-on savoir par cœur une si longue pièce? Je me rappelle seulement les plus beaux passages, par exemple : « Du midi au nord, qu'il enrichit » des plus vives couleurs, le phénix voile le ciel de ses » ailes brillantes; — la fille du dragon qui parel'empy- » rée et embellit les régions inférieures, sème une pluie » de fleurs du haut des airs. » Voici encore deux phrases parallèles : « Sans fil ni aiguille, le In et le Yang bro- ') dent, en se jouant, la parure du ciel et de la terre; » sans pinceau ni papier, (es vapeurs et les nuages colo- » rés les ornent do riches peintures. » — Comment trouvez-vous ces vers ?

— « Si je ne vous avais pas rencontré, dilYén-pé-hàn en soupirant, j'aurais peut-être ignoré qu'il existe au monde une jeune lille hi distinguée.

— » Nous autres homines, rcprif Ping-jou-heng, parce que nous avons un pouce de talent, nous nous vantions en public, et nous nous donnions le titre de Thsai-tseu

ROMAN CHINOIS

(écrivains de génie); ne voyons-nous pas mainlenanlque' c'était par trop de présomption?

— » L'empereur, ajouta Song-sîn, partageait la même admiration. Si, parmi les femmes, dit-il, il se trouve des talcns aussi merveilleux, serait-il possible que l'empire, vaste comme il est, ne possédât pas un seul homme d'un mérite lranscendant?C'estpourciuoi il ordonna sévèrement aux directeurs des collèges, de lui chercher (des hommes de talent), même en dehors du nombre des concurrens. Suivant ce que j'ai appris hier, S. E. Wang, l'inspecteur des collèges, veut vous présenter tous deux à l'empereur. C'est justement Mlle Chân qui en est la cause.

— » Cette demoiselle Chân a-t-clle déjà été demandée en mariage? dit Yên-pé-hân.

— » A l'époque où j'ai quitté la capitale, elle était encore fort jeune ; en second lieu , Son Excellence Chân n'était pas facile à aborder; enfin, comme Mlle Chân était connue et estimée de l'empereur, des hommes ordinaires et sans talent n'auraient pas osé la demander à la légère. Voilci pourquoi elle n'est pas encore liancée.

— » D'après ce que je vois, reprit Tchang-în, à moins d'être le (ils d'un prince ou d'un grand dignitaire, il sera impossible d'obtenir sa main.

— » Puisqu'elle a du talent, dit Yên-pé-han, elle choisira nécessairement un homme de talent ; si le lils d'un grand dignitaire est dépourvu de mérite littéraire, comment ])ourrait-il lui plaire? »

Ils continuèrent à causer et à rire ensemble. Quand Song-sîn et Tchang-în se sentirent un peu échauffés par le vm, ils se retirèrent chacun de son côté.

Un poète dit avec raison : « Les hommes d'un caractère méprisable ont un front d'airain qui ne rougit jamais , mais un seul éclat de rire abat leur insolence.

» S'il éiaient capables de rougir et de baisser un front humilié, on pourrait encore les compter au nombre des sages et dos saints. »

Ainsi, Tchang-în et Song-sîn, qui étaient venus dans l'intention de faire claquer leur fouet, s'en retournèrent confus et mortifiés. Laissons-les pour le moment, et revenons à Yên-|)é-hàn et à Ping-jou-beng.

Dei)uis qu lis avaient entendu prononcer le nom de Mlle Chân, ils en avaient été épris jusqu'au délire, et ne faisaient que penser à elle tout le long du jour.

— « Pour moi,- s'écria tout à coup Yèn-pé-hàn, ]'ai encore quelques doutes sur ce qu'on raconte de Mlle Chân.

— » El dc/iuoi doutez-vous? dit Ping-jou-heng,

— •> Je doute que Song-sîn ait dit vrai ; est-il possible en effet qu'une toute jeune lillc possède un talent aussi merveilleux?

., — » Suivant moi, au contraire, il n'y a pas un mot de son récit (pii ne soit parfaitement exact.

— )) Sur (|uoi fondez-vous votre opinion, pour le trouver si véridique?

— «Ces jours derniers, je ne vous avais pas dit tout ce que je savais. Lorsque je me trouvais Si Wén-changhiên, dans le temple de Min-tseu, je lis la rencontre d'une jeune fille qui n'avait guère que douze ans. Elle écrivit sur un mur des vers beaux comme l'or et le jade; c'est ce (jue j'ai vu de mes propres yeux ; quels doutes pourrais-je conserver maintenant?

» Vous voyez, d'après cela, que les faits attribués à Mlle Chân, n'ont rien de controuve.

— .) Connaissez-vous son nom de famille et son surnom?

— » Elle signa au bas : Ling-kiang-slvué, âgée de douze ans, de l'arrondissement de Weï-yang. A voir sa tournure et SCS manières, elle m'a paru appartenir à une famille de magistrats illustres; mais quoiciuc j'aie parcouru attentivement l'Almanach des fonctionnaires publics, parmi ceux de Yang-li'lieou, je n'en ai pas trouvé un seul du nom de Ling; c'est une chose inconcevable !

— » Si j'en crois vos propres paroles et le récit de Songsîn, notre siècle posséderait en même temps deux jeunes lilies douées de talent. S'il est permis de parler de vous et de moi, on peut aussi nous regarder comme deux hommes de talent d'une même epocjue. « Dès qu'un fils est venu au monde (dit Meng-tseul, son père desire lui trouver une femme; si c'est une (ille, il désire lui trouver un mari. » Quand il serait un prince ou un ministre, quand ses enfans seraient doués de rares talons , il dé-^ire toujours les marier à des pcrsonuos d'un talent distingué et d'une beauté accomi)lic. Si le ciel nous prenait en affection, et permettait à chacun de nous d'épouser une des deux demoiselles Cliàn et Ling, ne serait-ce pas pour nous une source de bonheur pour la vie présente et un charmant sujet d'entretien pour les générations futures? Mais une chose me fâche, c'est de nous voir séparés d'elles par un intervalle immense, comme ces plantes qui flottent sur la vaste surface des mers. Quand nous serions prédestinés au bonheur depuis trois existences (I), nous ne voyons aucun moyen de nous réunir à elles. Voilà de quoi nous accabler de découragement et de douleur!

— » Vous êtes né dans une famille illustre et opulente. Pourquoi, avant de ([uilter le seuil, vous effrayer des dangers de la route et vous abamlouner à ces tristes pensées? Mais moi, je suis seul au monde! Où ne suis-je pas allé pour cherclier une épouse? Mon unique chagrin était de n'en point trouver qui répondît à mes vues. Maintenant que nous tenons les noms de Chàn-tai et de Ling-kiang-sioué, avons-nous besoin de monter au ciel ou de descendre dans les abîmes de la terre? Nous pouvons dès ce moment courir sur leurs traces. Lorsque je me trouvais à Wèn-tchang , je voulus la suivre, mais je manquais d'argent et de provisions; c'est lii le motif qui m'a conduit ici. »

A ces mots, Yên-pé-hân fit éclater sa joie. « Monsieur, lui dit-il, vos paroles lumineuses ont dissipé les doutes qui offusquaient mou esprit. Les richesses et les honneurs, le mérite et la reputation nous viendront tout seuls ; pourquoi resterions-nous cloués en cet endroit? Quoique nous n'ayons pas de nouvelles de Ling-kiangsioué, et que nous ne connaissions pas sa ligure, nous sera-t-il impossible de trouver au moins Chàn-tai, qui est

(1) Nous avons déjà eu l'occasion dedirequelesChinois bouddhistes croient à la méliMiipsychose. Quoique les lettrés de la scclo de Confucius ne parlaguiu point celle cioyance, ils y font quelquefois allusion , pour se conformer à certaines façons de parler qui sont devenues d un u^age général.

EIBLÎOTIIEQUE CHOISIE.

la fille d'un des ministres de S. M. ? Pour ce qui est des bagag;es et des provisions nécessaires , je me charge de vous les fournir. Je veux la chercher avec vous, et si nous réussissons à la rencontrer, nous n'aurons point perdu les fruits de cette rci)utation, qui est le vœu et le but de toute notre vie.

^ » Non-seulement ces deux charmantes personnes ont le désir de se marier convena!)lement , mais nous qui sommes doués de si rares talens , nous ne devons pomt nous déshonorer par un mauvais choix. »

Yên-pé-hàn lui témoigna à plusieurs reprises son approbation.

Leur projet était bien arrêté lorsque , quelques jours après, la gazette oflicielle vint leur annoncer que S. Exe. Ouang, l'examinateur en chef, avait présenté à l'empereur un rapport où il recommandait Yèn-pé-hàn de Songkiang-lou et J'ing-jou-heng de Ho-nan fou , comme étant les deux hommes les plus éminens de tout l'empire.

Après avoir lu cette nouvelle, Yèn-pé-hàn délibéra avec Ping-jou-heng. «Puisque l'examinateur en chef nous a présentés tous deux, lui dit-il, demain, lorsque le décret sera rendu , nous serons infailliblement appelés à la capitale ; nous pourrons alors profiter de cette occasion pour nous informer de Mlle Chàn.

— » Si nous ne prenons des informations sur elle qu'après être entrés à la capitale par ordre de l'empereur, j'y vois beaucoup d'inconvéniens.

— » Quels inconvéniens?

— » Le talent de Mlle Chân-taï est connu de l'empereur, et il excite l'admiration des princes et des ministres; il est certain que des hommes ordinaires ne sauraient en appiocher. Nous avens été présentés comme les deux premiers talens de l'empire. Si S. M. rend un décret pour que nous composions avec elle , non seulement nous ne pourrons l'égaler, mais s'il nous échappe même quelques légères fautes, nous deviendrons la risée du public.

— » S'il en est ainsi, que ferons-nous?

— » Voici mon humble avis : le mieux est de profiter du rapport fait en notre faveur, pour entrer de suite dans la capitale. Avant que l'empereur n'ait rendu son décret, nous changerons de nom de famille et de surnom, et nous nous y glisserons secrètement. Comme Mlle Chân-taï réside dans le pavillon du pied de jade, où elle mesure (juge) les talens de tout l'empire , les personnes qui viennent lui demander des vers ou de la prose élégante, assiègent tous les jours sa porte; il est évident qu'elle ne fuit point la présence des hommes. Allons la trouver tous deux en secret et composer avec elle, afin de juger de sa force. Si son talent ressemble à peu près au nôtre, et si elle n'a pas sur nous une immense supériorité, demain quand le décret aura été rendu, nous nous présenterons au palais pour obéir aux ordres de l'empereur.

— » Mais si décidément nous ne sommes pas à sa hauteur, nous cacherons alors notre surnom et notre nom de famille, et nous nous éloignerons de la société. De cette manière, nous éviterons de montrer notre ignorance en plein théâtre,

— ».II y a un point, dit Yèn-pé-hân, sur lequel j'ai besoin de m'expliquer avec v :us.

— » Et sur quoi voulez-vous vous expliquer ?

— » Mlle Chàn est seule et nous sommes deux. Lorscjue, dans le moment décisif, elle voudra se choisir un époux doué de talent, ne vous formalisez pas, je vous prie, SI je ne cède le pas à personne.

— » Voilà qui est délicieux ! raison de plus pour nous expliquer nettement. Tous deux nous avons acquis la réputation d'hommes de talent, et il ne serait pas aisé de distinguer, au premier moment , quel est celui qui l'emporte sur l'autre. Si l'on me faisait concourir avec vous , en raison de votre renommée et de votre naissance, vous obtiendriez certainement la palme. Quoique je vous sois inférieur sous ce rapport, au fond de mon ame, je ne saurais m'avoucr vaincu. Maintenant que Mlle Chàn tient le pied de jade « pour mesurer les talens de l'empire » , si vous consentez à changer de nom avec moi, nous n'aurons tous deux aucun appui extérieur, et notre sort ne dépendra que de notre talent littéraire. Que sa décision me soit favorable ou non, je my soumettrai de grand cœur.

— » En ce cas, dit Yèn-pé-hàn, je suis prêt à changer de nom et à partir avec vous.

— » Si votre résolution est prise, il faut vous mettre en route sur le champ, car, pour peu que vous tardiez, dès que l'ordre imperial aura été rendu, les préfets et les sous-préfets viendront vous retenir, et il vous sera impossible de sortir de chez vous.

— » Eh bien! faisons vite nos préparatifs.

— « Je ne demande pas mieux », dit Yèn-pé-han. Leur projet une fois arrêté, ils dispcsent leurs bagages

et partent à la hâte.

Laissons-les pour le moment et revenons à Tchang-în. Il s'était llatté d'écraser Yèa-pc-hàn et Ping-jou-heng à l'aide du talent de Song-sîn; mais, à sa grande surprise, ces deux lettrés avaient découvert le fond de son stratagème; il avait été réduit à avouer son ignorance et s'était retiré confus et mystifié.

D'un autre côté, il avait entendu parler du talent et de la beauté de Chantai. « Si je réussis à l'obtenir en mariage, se dit-il secrètement, les prétentions de ces deux individus tomberont d'elles-mêmes, sans que j'aie besoin deles vaincre. Si j'examine, ajouta-t-il, le rang de nos familles, elle est fille d'un minisire d état, et moi je suis fils du président du ministère de la magistrature ; je puis aller de pair avec elle. Mais je crains que, fière, comme elle est, de son talent, elle ne consente pas à me promettre sa main à la légère. » Ces réllexions remplirent son ame de souci et d'inquiétude. Quelques jours après, il apprit encore que le président du concours avait réellement présenté Yèn-pé-hân et Ping-jou-heng à l'empereur, comme ayant un talent du premier ordre, et qu'il avait denuinde qu'on les appelât à la capitale. Cette nouvelle ne fit qu'accroître son tourment. « Ces deuxcoquins, dit-il, sont dans la fleur de la jeunesse, ils sont doués d'une belle figure et d'un talent remarquable, et, de plus, le président des concours les a recommandés à l'empereur d'une manière spéciale; il est certain qu'une fois arrivés à la capitale, l'un ou l'autre s'emparera de la main de Mlle Chàn ; je suis furieux contre eux; il faut que j'aille encore chercher M. Song et délibérer avec lui. »

ROMAN CniNOIS.

Or, depuis le jour qu'il avait dîné chez Yèn-pé-bâUj et s'était fait bafouer cruellement, Song-sînnese souciait plus de demeurer chez Tchang-în ; il était donc levenu ;i son ancienne hi'itctleric. Ce jour-là, Tchang-în étant allé le trouver, lui raconta de point en point l'affaire qui lui pesait sur le cœur et le pria d'imaginer quelque stratagème pour assurer le succès de son mariage.

— « Cela est diflicile, cela est difficile, dit Song-sîn en hochant la tête.

— « Et pourquoi voyez-voi^s tant de difficultés?

— » Quoi(iuc vous avez été vexé par Yén-pé-hàn et Ping-jou-heng, je ne vois, après tout, dans cette affaire, que des propos insignifians, et de ces railleries sans conséquence cpi on se permet entre amis. Conunent auraientils osé vous offenser'? Vous ne savez pas d'ailleurs que cette petite scélérate est excessivement dure et méchante. Dès qu'elle tient un pinceau et qu'elle l'a appuyé sur le [)apier, semblable au ver ii soie qui mange la feuille du mûrier, elle écrit d'une manière imperturbable, sans faire attention si les autres sont morts ou vivans. Si elle découvre en vous quelque défaut, elle composera ubc pièce de vers, et vous immolera sans pitié. Vous voulez. Monsieur, la demander en mariage; mais comment vous y prendrez-vous?

— » A vous entendre, on serait tenté de croire qu'elle ne doit pas se marier de sa vie!

— » Je ne veux pas dire cela, seulement, j'ignore quel est celui qu'elle aime.

— « Qu'elle consente ou refuse , cela dépend d'elle : quant h la demander ou ne pas la demander, j'en suis parlailcmcnt le maître. Ce que j'ai de mieux à iraire est d'écrire à mon père et de le prier d'envoyer des entremetteuses pour (aire des propositions.

— » Cela ne vous servira de rien.

— » Pour quelle raison?

— » En premier lieu , M. voire père a un rang élevé , et il est fort avancé en âge ; s'il va lui-même pour parler de mariage , et (ju'il voie sa pédanterie et ses manières prétentieuses, il ne daignera certainement pas s'abaisser jusqu'il en faire la demande.

» En second lieu, le vieuxChin est un homme excessivement opiniâtre ; s'il ne voit point le gendre qui ,se présente, il ne voudna jamais donner son consentement ^ la légère.

» En troisièmel^Jieu , cette petite scélérate de Chàn-taï, tient au talent autant qu'à, sa propre vie. Si vous n'avez pas <|uclques belles pièces de vers ou de prose élégante pour captiver son esprit , comment réussirez-vous à la loucher en votre faveur? L'ordre impérial qui concerne Yèn-pé-han et Ping-jou-heng, n'étant pas encore rendu . profitez de cette circonstance pour aller d'avance à la capitale, exposez clairement cette afliiire à voire honorable père, et priez-le de charger un fonctionnaire émineni d'aller faire la demande. Si celui-ci ne réussit pns , envoyez-en un autre; qu'il revienne à la charge jusqu'à quatre ou cinq fois, et presse le vieux Chàn avec uf.c persévérance infatigable. Il ne pourra s'empêcher de lui montrer des égards et de la considération ; qui sait s'il ne linira pas par donner son consentement? Si le vieux Chàn vous reçoit pour gendre , comme vous avez une figure

distinguée et une tajlle avantageuse, je suis sûr que vous plairez à sa fille; ensuite vous copierez quelques beaux morceaux de style élégant ou de jolies romances; vous les si";nerez comme étant de vous , et les présenterez à Mlle Chàn. Elle vit retirée dans l'appartement intérieur; comment pourrait-elle s'apercevoir de ce plagiat? Si vous lui plaisez au premier abord, votre succès est presque assure. »

Tchang-în fut rari d'entendre ces paroles. « Monsieur, lui dit-il, les conseils que vous voulez bien me donner, sont on ne peut plus judicieux; mais c'est la première fois que je vois la capitale. Ajoutez à cela que mon père est extrêmement rigide; je ne puis aller ni venir sans le consulter. Je crains, je vous l'avoue, qu'il ne fassa des difficultés. J'ai entendu dire que vous avez habité longtemps la capitale ; j'oso en conséquence réclamer l'appui de votre expérience. Si j'étais assez heureux pour {|ue vous vinssiez avec moi, non-seulement j'en aurais une vive reconnaissance, mais je ne manquerais pas de vous récompenser généreusement.

— «C'est fort diflicile, fort difficile, dit Song-glu, en hochant la tète à plusieurs reprises.

— » Monsieur, dit Tchaug-în, se promener à Songkiang, ou à la capitale, c'est absolument la même chose. Pourquoi voyez-vous tant de difficultés?

— » Il y a certaines diflicullés qu'il m'est impossible de vous dire.

— » Lesquelles? je vous prie. Peut-être craignez-vous que mes provisions de voyage ne soient insuffisantes, et que je ne puisse subvenir à toutes vos dépenses. Voilà sans doute pourquoi vous employez tant de prétextes et de subterfuges. Si vous avez la bonté de m'accompagner, quelques soient vos besoins, je vous jure que je ne lésinerai pas. »

En voyant que Tchang-în le pressait avec tant d'instances devenir à la capitale, Song-sîn se dit en lui-même : « II y a bien quatre ou cinq ans que j'ai quitté la capitale; j'imagine que le souvenir de mon ancienne mésaventure est complètement effacé ; et quand même quelque personne me reconnaîtrait, qui oserait se mettre en hostilité avec moi? Si je restais à Song-kiang, ma position ne .serait pas fort brillante; il vmû mieux raccompagner à la capilale. Je profiterai de l'occassion pour vivre a ses dépens; ce sera une excellcnle aubaine. Mais il est de la plus haute importance que je change de nom et de surnom, ï)

Puis, après quelques instans de réflexion • » Monsieur, dit-il. si j ai fait.difficullé d'aller à la capilale, en voici tout simplement la raison : Précédemment, lorsque j'v demeurais, je jouissais d'une grande répulation qui nravait attiré une multitude d'amis. Ils m'importunaient chaque jour de leurs assiduités, et ne me laissaient pas un instant de repos. C'était là la cause de mes craintes et de mon hésitation. Si vous voulez absolument que je vous accompagne, je n'y consentirai qu'à la condition de changer de nom et de ne voir personne.

— " Cela me convient encore mieux, reprit joyeusement Tchang-în ; si vous changez de nom, et ne recevez aucunes visites, mon affaire ne pourra qu'y gagner

— » Si vous êtes décidé à aller à la capitale, vous

n'avez pas de temps Ji perdre, car si Yèn-pé-hàn cl Pingjou-heng nous devançaient, il vous faudrait des peines infinies pour les éviter; il vaut mieux partir de bonne heure et les prévenir adroitement. Quand ils arriveront ensuite, ils ont beau être doués de talent et d'avantages extérieurs, tout cela ne leur servira de rien.

— » A merveille 1 à merveille! s'écria Tchang-în ; il ne reste plus nulle difficulté. Quant à la prose élégante et aux beaux vers que vous me conseillez de copier, où les trouverai-je?

— » Rien de plus aisé, reprit Song-sîn. Si vous voulez des morceaux de prose élégante, vous n'avez qu'à charger un huissier du collège de prendre une ou deux des pièces de licenciés qui ont été reçus par les examinateurs de chaque district; vous les copiez avec soin, et le tour est fait. Quand aux vers et aux chansons , c'est autre chose. J'ai entendu dire, ces jours derniers , que Yèn-pé-hân et Ping-jou-heng ont alternativement composé de charmantes stances sur le chaut des Loriots qu'ils étaient allés entendre dans la maison de campagne deTsièn-Lieou. Yènpé-hân a encore composé une pièce de vers qu'il a écrite sur un mur; il en a donné une seconde à une musicienne, et une troisième à un jeune chanteur. De son côté , Pingjou-heng a fait une pièce de vers où il dépeint ses tendres émotions, et il en a écrit une autre sur un mur en face du temple de Min-tseu. Que ne chargez-vous quelques amis de copier tous ces vers et de vous les apporter? Cette pièce de vers qu'il a écrite sur le mur de votre maison, elle est excellente aussi. Vous n'aurez besoin que de chan-

ger le sujet et d'y inscrire votre nom. Une fois dans la capitale, qui pourrait, à une distance de trois mille lis, démêler le vrai du faux ? »

A ces paroles, Tchang-în fut ravi de joie. Il envoya en effet de tous côtés de ses affidés pour copier les vers en question II chargea en outre Youàn-în d aller lui piller quelques-uns des charmans morceaux de poésie ou de prose élégante que Yèn-pé-hân et Ping-jou-heng avaient jadis composés. Après quoi il donna à quelqu'un l'ordre de les réunir et d'en former un volume qu'on intitulerait Tchang-tseu-sîn-pién , c'est-à-dire Nouvelles compositions deTchang-tseu. Song-sîn changea ensuite son nom et prit celui de bong-yên; puis nos deux champions se rendirent secrètement à la capitale.

Laissons-les pour le moment et revenons à Yèn-péhân. Quoiqu'il eût perdu son père , le vice-gouverneur Yen , il avait encore sa mère , la noble dame Tchao. Il lui raconta tout ce qui lui était arrivé, et après lavoir chargée du soin deses affaires domestiques, il s'occupa lui-même de ses préparatifs de voyage, réunit une quantité de provisions et de bagages, et prit à sa suite miatre serviteurs vigoureux. Puis il délibéra avec Ping-jou-ncng. Comme sa mère s'appelait Tchao, il changea son nom en celui de Tchao-tsong, et Ping-jou-heng, se réglant sur le mot Tchao-tsong, dont la seconde syllabe fait partie de l'expression Tsong-heng (en long et en large), il adopta le nom de Tsiên-heng. Il prirent tous deux le costume de pauvres bacheliers , et s'acheminèrent incognito vere la capitale.

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