‹ SatanstoéChapitre 190 sur 194 · CHAPITRE XÎII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XÎII

Laissons maintenant Mlle Chân et Ling^ian^-sioué

errevo' rTv"' '"'T^^' ^f ^ l'apparlemfnt intS et re\enons a \en-pc-ban cl à Ping- ou-hens.

Depuis qu ils avaient quille laviliedeYang-tchéou ils désiraient, il est vrai, arriver promptement à la cSle mais comme lis étaient d'hunieurleune et folàîe dès l1,^t an^iÎAf ^^■'r*"''*^ montagne ou une rivière, il fallait aussitôt qu ils s amusassent à les regarder C'est pourquoi, à force c'e^s'arrêter tout le long% la rouîe

orte n'?,'!.?/"!' ^" '" ^'^^ '^'"" «° ^ ^^ capitale de sorte qu ils s y trouvèrent devancés par Tchang în

et sïlll'in/'"''''' f "''"'' i's c''erchèrenl une hôtellerie et se logèrent près du pont de Yu-ho (la rivière de iade) Ils ordonnèrent aussitôt à un domestique da 1er s n or-

"co'sïïiSt;""' '''''' '' ' ^^- 2'-' --^-^"

leu^dire tulTl^'n ['^''"^'^^T'' ^' domestique revint

heurV'aSnT'Ypnï"h''^'°^-J?-'^'^"g '' '«^^ de bonne chercha Y^^nl?;'^^'''''"' ï^ '^"^ ^'^"' poursuivre ses recnerches \en-pe-han n'en fut informé qu'après son lever

affections fortes sont le partage de la jeunesse c'est „np

rdliëûnrÏÏnft? ^" -y-tP-drmillesiSr.?

uejeuna sans voir revenir son ami Avant annric

sïectacll'ïhï '' 1^"^ '"' P'-""'"^^^ erfl'eur S iS n mena aussiiA, nn"*' '' "? P"' ^••^^'"'' ^ ^^ '"«i^on. Il era-

nTiui lutid ff ÏS 'S'Tl'Ti''^' r p^'*™^-

et parcourut, sans s en apercevoir plus de dix milles (un lieue). Comme il trouvait ce séjour ravissant, il ne put s empêcher de poursuivre sa course, et, à chaque pas qu'il faisait, ses regards étaient toujours attirés par de nouveaux

avait un vif desir de voir et d'observer; mais ses jambes

£'Trl%^l' r'^TT P'^ deconlinuer son excursion. Arrive à la porte d un jardin fleuriste il s a^sit pour se reposer. Après s'être dçlassé un instant, il se m a examiner ce jardin : '

» é'mSllTcnlen.''" P'^"'°"^' ""'"' ^"y^'» ^'^ des brique » Les murs denreinle brillaient de Teclat du vermillon » Los pilastres sculptés et les solives peinte- étaient orn,4,

»de dr.,gons en relief dune couleur éclatante '

» A la cime des arbres , des oiseaux au riche olumaffs <ra

.Mrad^.,de,neursrenomrnées exhalaient les plus suavesodeurs »Lél(-gance et la ncliesse qui brill, ieni de louto5 naru

»n annonçaient point un maître ordinaire ^

» Dans ce séjour, tout respirait la splendeur d'un prince et » lamajesledun roi. . ' "■ u yu prince ei

Quand Yên-pé-hân eut vu la magnificence de ce iirdin

S S ffll'l"' ''T ^' '''"''''' ■' 'ui sembla j'e

devait eue la maison de plaisance de quelque personna-

ninent; aussi n'osa-t-il y entrer à la légère S'St

. n ei^ni Sfr'""n"'P''"' '' ''P'"''- '' °e^il peîsonn .riz a'^'- " ^''"'"î".^ ^'^ *'"' peut-être le jardin d'un prince ou d un comte, se dit-il en lui même, comme iles^

Mlue dans un lieu solitaire, j'imagine qu'il n'y a point de

Svamine"""" '"'''''''' ''"' ^' ''^' ''''' "° instant pour

ROMAN CHINOIS

11 ordonna alors à son doiiicsliqucdcse tenir en dehors de la porte, et, se laissant aller à sa fantaisie, il entra avec empressement. Quoiijue ce jardin eût une apparence vaste cl grandiose, il était coupé en vingt endroits par une multitude de canau.K qui serpentaient avec grâce. A chaque pas, Yèn-pc-hân éprouvait un nouveau plaisir. Tout il coup, après avoir parcouru des chemins tortueux et des galeries circulaires, il arriva au pied d'un pavillon élevé. Devant les degrés delà porte, plusieurs pruniers Deuris étalaient leurs riches couleurs. Il circule autour en les admirant, va et vient et dresse la tète pour respirer leurs parlums. Pendant qu'il se promenait ainsi de côté et d'autre, il entend soudain le bruit d'une fenêtre qu'on ouvrait dans la partie supérieure du pa\illon. Il lève vivement la tète et aperçoit une jeune personne d'une beauté charmante que la délicatesse de ses sourcils et la grâce de son regard, eussent fait prendre pour la lille d'un immortel. Ayant ouvert la fenêtre, elle aperçut soudain Yènpé-hân qui se tenait au bas du pavillon. Leurs yeux s'élant rencontrés, ils éprouvèrent l'un et l'autre une vive émotion.

Sur le champ, la jolie fille se retira à moitié, laissant la fenêtre légèrement cnlr'ouverte. A sa vue Yên-pé-hân resta un instant ébahi; puis levant encore la tète et promenant au loin ses yeux égarés, il aperçut deux servantes oui descendaient du haut du pavillon. « Qui ctes-vous? lui demandèrent-elles. Comment avez vous pris la liberté de venir secrètement dans ce lieu?

— » Je suis un bachelier d'un pays éloigné, répondit Yên-pé-hân; je suis venu, par hasard, pour voir les pruniers en fleur. »

— » Vous entrez brusquement, lui dirent-elles, sans demander quel est ce lieu. Si nous n'avions pas égard à votre jeunesse et à votre qualité d'étranger, nous appellerions du monde et nous vous ferions arrêter sur le champ. Allons, sortez vite d'ici. »

Yên-pé-hân voyant qu'il n'y faisait pas bon, n'osa répliquer un mol, et se vit obligé de quitter promplement le jardin.

— « Est il possible, se dit-il en lui-môme, qu'il y ait au monde une jeune fille aussi charmante? Tu as passé Yênpé-hân, vingt années en pure perte, puisqu'en vérité, tu n'a jamais vu personne de semblable! » Il s'assit alors devant la porte du jardin, follement absorbé dans ses réllexions.

En le voyant immobile sur son siège, comme un homme en délire, le domestique qui l'avait accompagné lui adressa la parole : « Le soleil s est déjà abai«sé vers l'occident, et nous sommes encore à une grande distance de la ville ; pour peu que vous tardiez, il nous sera impossible d'y arriver ce soir.

— » Avcz-vous apporté un pinceau et un encrier? lui demanda Yên-pé-hân.

— » Il y en a dans la cassette », dit le domestique.

A ces mots, Yên-pé-hân lui ordonna de les apporter; puis, sur un mur blanchi qui s'élevait à côté de la porte du jardin, il écrivit le quatrain suivant.

« Jo cherrho à loisir Us beautés flu printemps, et je dislm- • gue 00 qui est beau d'avec to qui est laid.

. Je m'imaginais que les fleurs des pruniers, bnllaicnl seules » au premier rang.

» Mais soudain, aux bornes de niorizon. j'ai vu s'incliner

• une, de ces ligures divines pour lesquelles on perdrait un

• royaume.

»Et maintenant la beauté printannicre des pruniers eu fleurs, » ne m'inspire plus qu'un sentiment de pitié.»

Après avoir fini d'écrire, Yên-pé-hân se disposait à ajouter un titre et à signer son nom, lorsque soudain un domestique accourut vers lui, en dehors du jardin, cl ayant vuce qu'il faisait, l'apostropha en termes injurieux: « Fils de brigand! gibier de potence! lui dit-il. savez-\ous oiivousctcs?Cc n'est pas ici un couvent bouddhiqueouuu temple de Tao-ssé ; qui vous a permis d'étriie sur le mur ? Je vais appeler du monde et vous faire arrêter. «

En disant ces mots, il partit avec la vitesse d'uu oiseau, et se précipita dans 1 iulerieur.

Ces paroles glacèrent de crainte le domestique « Monsieur, dit-il avec émotion, hâtons-nous de partir ; c'est décidément la maison d'un prince, d'un comte ou d'un magistrat eminent : nous sommes seuls; commeul pourrions-nous lui tenir tête? »

Yên-pé-hân, non moins effrayé, ne se soucia pas de rester davantage, et ordonna au domestique de serrer le pinceau et l'encrier.

Nous les laisserons reprendre au plus vile leur premier chemin, et s'enfuir à pas précipités.

Le lecteur demandera sans doute quel était ce jardin. C'était le jardin d'un des palais impériaux que S. M. avait donné pour séjour à Chân-hiên-jin.

C'est pour ce motif que Chân-hiên-jîn s'y était établi momentanément pour goûter les agrèmeus do la saison. Ce jour là, il avait ressenti, par hasard, un peu de froid, et se trouvait indisposé. Cette circonsta.uce avait engagé Chàn-ta'i à venir rendre visite à son père ; \o\aul que sa maladie n'avait rien de grave, elle se tranquillisa bientôt, et courut au pavillon du printemps hâtif pour observer les pruniers en fleur. Ce fut alors qu eu ouvrant la fenêtre, Cliân-taï aperçut Yên-pé-hân dont elle remarqua la jeunesse et l'air distingué A cette époque, Chàu-tai avait seize ans. En voyant un jeune homme d'une jolie ligure et d'un extérieurqui annonçait le talent, commeul auraitelle pu rester froide et indifférente?

Appuyée sur le bord de sa fenêtre, elle sô laissailal!er à des réflexions mélancoliques, lorsnue tout à coup un domestique entra en courant et cria d'une \oix irritée : « Qui est-ce quia barbouillé d'écriture le mur de la jmrte du jardin? Pourquoi ne pas tivoir ordonne à vos gens de courir après lui et de le prendre? »

Dès queChân-taï eut entendu ces mots, son cœur lui dit que le coupable était ce jeune homme. Elle arrête le domestique, et prenant un ton fâché, u Voulez-vous bien ne pas crier! lui dit-elle; je veux aller voir moi-même.»

A cet ordre de Mlle Cliân, le domestique u'o»;i ajouter un mot, et rentra préci|)ilamment dans l'intoiieur.

Comme ce jardin était situé au milieu des moutaçnes. et que personne ne fréquentait un lieu aussi retire, Chànta'i prit avec elle deux jeunes suivantes , et se rendit elle-même à côté de la porte du jardin. Jetant alors les yeux au loin, elle aperçut sur un mur blanchi, attenant

BIBLI0TÎ!!:OUE CHDISIE.

à la portcdu jnrdin, dcsligacs d'ccritufc donl les Iraits rappelaient le vol du drajron et les mouvcmcns légcrsdu serpent. Laformc et l'allure des signes n'avait rien de vulgaire. Elle éprouva au fond du cœur un mouvement de surprise et d admiration. « Les caractères sont fermes et élégans, se dit-elle; mais j'ignore ce cju'il y a d'écrit. » Elle s'approche et, au premier coup d'œil, elle reconnaît que c'est une pièce de vers. Elle se hâte de la lire tout entière, et comprend aussitôt que le jeune homme a composé ce quatrain pour exprimer l'amour que sa vue lui a inspiré. Cette idée la transporte de joie. « Quels beaux vers ! quels beaux vers ! s'écria-t-elle ; il parle au figuré des beautés du printemps et des fleurs des pruniers, pour faire délicatçment mon éloge. C'est tout à fait la manière des poètes du premier ordre. Je me disais seulement qu'il avait une figure charmante; aurais-je pu penser que son talent l'emportait encore sur sa beauté? J'ai déjà vu bien des jeunes gens, mais jamais je n'en ai trouvii un seul qui réunît au même degré, les grâces de la figure et l'éclat du talent I Mais une chose me dédésole, c'est qu'il ne m'ait pas laissé son nom; comment pourrais-je savoir qui il est?o

Aces mots, elle soupira quelques instans; puis sortant tout à coup de sa rêverie : « D'après la pensée que renferment CCS vers, se dit-elle, il est évident que son affection pour moi ne connaît point de bornes. Ce jeune homme ne peut manquer de revenir pour prendre des informations. J'ai envie d'écrire h côté une pièce de vers sur les mêmes rimes, et de lui donner ainsi de mes nouvelles; ce sera comme un fil de soie qui nous mettr-a tous deux en rapport. »

Elle ordonna alors à ses suivantes de lui apporter un pinceau et un encrier; mais, bientôt après, elle fit des réflexions. «Si j'écris, dit-elle, des vers sur les mêmes rimes et que les deux pièces soient placées l'une à côté de l'autre, le sentiment qui les aura dictées, éclatera de lui-même. Si mon père les apercevait demain, comment pourrais-je échapper à ses réprimandes et à sa colère ?» Puis, après un instant de réflexion : « Il me vient une excellente idée», s'écria-t-elle. Elle chargea une servante d'aller appeler un domestique et lui ordonna de passer une couche de chaux sur le mur pour effacer les vers. Alors adoptant des caractères de la môme grosseur, elle écrivit, à c^té, une pièce de vers sur les mêmes rimes, sans y ajouter de titre ni de signature.

Après avoir fini d'écrire, elle relut ses vers par deux fois, et laissant échapper quelques soupirs, elle reprit le même sentier et rentra dans le jardin.

Le lendemain, au sortir du déjeuner, Yên-pé-hân voulait inviter Ping-jou-heng à venir avec lui au midi de la ville pour prendre des informations, lorsque le serviteur qui I avait accompagné la veille, vint le trouver « Monsieur, lui dit-il, gardez-vous d'y aller; ce jardin est certainement le séjour de quelque puissant personnage. Hier, lorsque vous eûtes écrit des vers sur un mur d'enceinte, un domestique, oubliant toute retenue, vous accabla d'injures, et voulait appeler d'autres serviteurs pour nous arrêter. Heureusement que la légèreté de nos jambes nous fit échapper à leurs violences. Si vous y retournez aujourd'hui et qu'on vous aperçoive, vous Vous

attirerez encore quelque mauvaise affaire. J'ajoutcra que ce pays ne peut se comparer à Song-k?ang où vous êtes connu de tout le monde. Si l'on veut vous faire un mauvais parti, qui est-ce qui viendra à votre secours? Il vaut mieux aller vous promener ailleurs avec M. Ping. »

Quoique Yên-pé-hân ne répondît rien, il n'avait d'autre désir que d'aller prendre des informations. S'esquivant tout doucement, il alla mettre un vêtement noir, et partit sans mot dire.

Quelques instans après, Ping-jou-heng chercha Yènpé-liân pour causer avec lui, mais il ne put le trouver nulle part.

— « Monsieur, dit le domestique, après quelques réflexions, je suis sûr qu'il sera encore allé au midi de la ville. »

Ping-jou-heng en éprouva une vive intjuiétude. « Si nous y fussions allés ensemble, dit-il, je n'aurais pas été fort rassuré ; mais il est parti tout seul ! S'il s'attire quelque mésaventure, il lui sera encore plus difficile de se tirer d'affaire. Ce qu'il y a de mieux est de courir vite après lui. »

A ces mots il emmena trois ou quatre domestiques, et sortit aussitôt de la ville pour aller à la recherche de son ami.

Laissons-les un instant et revenons à Yèn-pé-hàn.

— « Si je pénètre de nouveau, se dit-il, dans l'intérieur de son jardin , il est à craindre que je ne m'attire encore quelque mauvaise affaire. Je vais me contenter de prendre des informations en dehors du jardin.

Sa résolution une fois arrêtée, il sortit tout joyeux de la ville, et se dirigea rapidement vers le midi. Là veille, il observait tout le long de la route, les fleurs et les saules, et marchait d'un pas tranquille sans s'apercevoir de la longueur du chemin. Mais, aujourd'hui, il ne se sentait aucun goût pour la campagne. La tête baissée, il courait toujours, et aurait voulu arriver d'une enjambée. Mais plus il marchait et plus la route lui semblait longue. 11 se remit à penser à son aventure de la veille, o Ce qui est délicieux, uit-il , c'est qu'après m'avoir aperçu, elle n'a pas mis beaucoup d'empressement à se retirer ; je vois lii un signe d'affection profonde. Mon seul regret est de n'avoir pas eu le temps de signer mes vers. Quand elle daignerait penser à moi, elle ne saurait où me trouver. Je songe encore, ajouta-t-il, que j'ai écrit mes vers en dehors de la porte du jardin, tandis qu'elle habite dans le pavillon. 11 n'est donc pas certain qu'elle puisse les voir, et, quand elle les verrait, j'ignore si elle connaît quelques caractères. Mais laissons cela pour le moment, et allons nous informer de son nom. Si elle appartient â la famille d'un magistrat eminent, et qu'elle ne soit pas encore fiancée, il y a encore, à la cour, beaucoup de disciples cl d'anciens collègues de mon père; je n'ai pas besoin de dire que j'irai en prier quelques-uns de taire pour moi les premières propositions de mariage. Si je pouvais y réussir, je n'aurais pas perdu ma peine en faisant le voyage de la capitale. »

Son cœur se berçait ainsi de ces folles pensées, lorsque, sans s'apercevoir du chemin qu'il avait fait, il découvrit Foudain devant lui le jardin fleuriste. Ne voyant personne entrer nisorlirpar le devant du jardin, il courut

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vers l'endroit où la veille il avait écrit des vers. Il leva la tête et, poussant un cri de surprise : « Les vers que j'ai écrits hier, s'écria-t-il, étaient différens de ceux-ci ; d ou vient cette métamorphose? » U lut les vers qui suivent :

€ Les branches chargées de fleurs, so rcflèlcnl dans un mi- » roir avec toutes leurs grâces. , . .

.Mais, à la fin, elles cèdent le pas à l'homme de talent et » avouent leur défaite.

. Le ciel s'est contenté de mettre dans nos cœurs de tendres » sentimens;

«Mais, quelque soit le degré de notre affection, quel est • l'homme qui s'y montre sensible? »

A peine Yên-pé-hân eut-il fini de lire ces vers, qu'il fut transporté d'admiration et de joie. « D'où viennent ces vers'? s'écria-t-il. Peut-être que la jeune beauté a vu mes vers et a composé ceux-ci sur les mêmes rimes. Mais pourquoi la première pièce a-t-ellc disparu? »

11 les relut encore une fois, et après un instant de réflexion. « Si j'en juge dit-il, par la pensée que renferment ces vers, il est évident qu'ils sont destinés à y répondre. Si je ne vois plus mes premières stances, cela vient sans doute de ce qu'elle les a effacées dans la crainte d'être compromise si on les voyait. — Charmante fille, ajoutat-il en soupirant, je n'avais songé jusqu'ici qu'à voire rare beauté; qui aurait prévu que vous étiez douée d'un tel talent et d'une telle pénétration ? Il me semble que lorsque le ciel cl la terre ont donné la vie aux humains, ils ont épuisé, en formant une belle femme, leur plus pur et leur plus subtile essence. » Se plaçant alors en face des vers écrits sur le mur, il s'inclina d'un air respectueux en faisant deux profondes salutations. « Jeune beauté, dit-il, vous avez daigné composer des vers sur mes rimes; ie vous remercie, vertueuse amie, de cette haute faveur dont j'étais indigne. »

Il était encore debout, l'esprit en proie à une sorte de délire, lorsqu'il entendit dans l'intérieur du jardin, des gens qui sortaient en parlant à haute voix. Craignant d'avoir été reconnu, il s'enfuit tout en émoi.

Tout à coup il aperçut, sur la roule, un vieux bonze qui venait vers lui. Il s'avance avec empressement îi sa rencontre, et levant les mains jointes : « Vénérable père, lui dit-il, je vous salue. y>

Le vieux bonze, ayant remarqué la bonne grâce et les

manières distinguée de Yên-pé-hân, répondit sur le champ à sa politesse.

— « Vénérable religieux, reprit Yên-pé-hân, quel est le rang du nagislrat eminent à qui appartient le jardin fleuriste qui est devant vous?

— » Oùtrouverait-on ici un magistrat d'un rang élevé?

— »Sice n'est pas un magistrat eminent, j'imagine que c'est un prince ou un comte.

— » Je no sais ce que vous voulez dire avec votre prince ou votre comte.

— » Si ce n'est point un magistral retiré, m un prince ni un comte, quelle espèce d'homme est-ce donic?

— » Vous vovez Va. une maison de plaisance de l'empereur. N'avez-voûs pas remarqué que le toit est tout couvert de tuiles émaillécs en vert, et que les murs d'enceinte sont peints en rouge? Quel est le magistrat, quel est le prince ou le comte qui oserait usurper ce genre d'ornemens? ,, ,

— «Ainsi donc, c'est une villa impénale, secriaïcnpé-hàn vivement surpris. Mais si c'est une villa impériale, demanda-t-il encore, comment se fait-il qu'une famille s'y soit installée?

— » Monsieur, dit le vieux bonze, vous êtes jeune et

étranger dans ce pays : vous ne connaissez pas les usages

de la capitale. Ces sortes de questions sont de celles

(ju'on ne fait pas. Qui oserait venir s'éublir dans cette

villa impériale?

—» J'ai vu clairement ce que je dis, répliqua len-pé-han.

— » Si quelques personnes y habitent, ce sont certainement des alliés ou des parens de l'empereur. Pourquoi vous informez-vous sur leur compte? Fort heureusement potir vous que vous ne vous êtes adressé qu'à moi ; cela ne peut tirer à conséquence. Si vous eussiez interrogé (luelciuc intrigaHt, il vous aurait traité comme une oie stupidc qu'on prend par le couetiiu'on fait rôtir à gfand feu. Vous auriez été sa victime et sa dupe. »

En entendant ces mots, Yên-pé-hân resta altéré ! « Vénérable père, lui dit-il, je vous remercie mille fois de vos avis; il me serait impossible de vous exprimer toute ma reconnaissance. »

Le vieux bonze, ayant fini de parler, le salua en levant les mains jointes, et prit congé de lui.

Yên-pc-hàn, intimidé parla réponse sévère du religieux, n'osa plus lui adresser de nouvelles questions. U partit aussitôt et se dirigea tout droit vers son hôlellerie.

Il I I n «•

GHAPITKE XIV.

Depuis que Mlle Chân avait vu, au bas du pavillon, un bel étudiant et les vers qu'il avait écrits sur le mur du jardin, elle ne faisait que penser secrètement à lui. Sa mère l'ayant remmenée à la maison, elle alla aussitôt voir Ling-kiang-sioué. « Aujourd'hui, lui dit-(''\ il m'est arrivé un grand bonheur ! C'est exactement comme lorsque vous étiez dans le temple de M!n-tseu ; j'ai rencontré aussi un jeune homme de talent. »

Les deux amies n'avaient pas encore achevé leur entré' tien, lorsqu'une servante apporta un numéro de la gazette officielle. « Mademoiselle, dit-elle, S. Ex. votre père m'a chargée de vous apporter ce journal et de vous prier de le lire. )'

Avant ouvert la gazelle , Mlle Chàn y vit le rapport suivant que Ouang-kouén adressait, sous forme de réponse, à l'empereur :

niininTtiForF rnoKip;

« ¥ên-pc hân et Ping-jou-lieng ont élé mandés à la capitale, conrorinénicnt aux ordres de Votre Majesté; mais avant que le décrctme fût parvenu, ils étaient déjà sortis des limites de ma juridiclion, afin de voyager [lour s'instruire. J'ignore oii ils sont allés. J'ai fait courir après eux dans toutes les directions; dès que mes messagers les auront rejoints, ils les presseront d'aller vite se présenter devant Votre Majesté. Dans la crainte que les ordres de Votre Majesté n'éprouvassent quelque retard, j'ai voulu vous en informer d'avance. »

Après avoir fini de lire, Chân-laï resta comme interdite, sans pouvoir proférer un mot. Ling-kiang-sioué ellemême fut quelque temps plongée dans ses rédexions. « Je pensais bien, dit-elle, qu'une fois mandés par ordre impérial, ils devaient arriver sans retard On reconnaîtra sur-le-champ ce qu'il y a de vrai ou de faux dans le personnage de M. l'ing. Mais je ne m'attendais point à cette péripétie.

L empereur, ajouta-t-clle, a ordonné aux autorités de chaque province de rechercher aclit«ment ces deux jeunes gens; ils ne peuvent manquer de venir; seulement je crains qu'on ne puisse déterminer l'époque précise de leur arrivée. »

Quoique les deux amies s'efforçassent de causer d'nn air joyeux, il s'en fallait de beaucoup qu'elles eussent le cœur gai. Elles ne pouvaient se défendre d'une noire tristesse et d'une violente agitation. Au bout de quelques jours, Chàn-taï tomba malade. Chàn-hiên-jîn et Mme Lo, sa noble épouse, en éprouvèrent une vive inquiétude, et s'empressèrent d'appeler un médecin pour la soigner

Or, Yèn-pé-hân, ne pouvant obtenir des renseignemens sur la jeune beauté qu'il avait vue au haut du pavillon, ne savait plus quel parti prendre. Agité d'une sorte de délire, il passait tout le jour à songera elle; il en oubliait même le boire et le manger. Ping-jou-heng avait beau l'emmener en différens endroits, après les plus vives instances, pour admirer les fleurs et boire ensemble, il restait triste et abattu, et n'y trouvait aucun plaisir. En le voyant dans cette pénible situation, l'iug-jou-heng pensa"en lui-même, que le seul moyen de calmer son esprit, était de lui parler de Mlle'Cliân; aussi le pressait-il chaque jour d'aller demander de ses nouvelles.

Yén-T)é-hàn, ue pouvant résister à ses instances, se vit obligé ae lui obéir. Le lendemain, ils se levèrent et se disposèrent à partir ensemble. « Dès que nous serons sortis d'ici, dit Ping-jou-heng, si nous allons dire que nous excellons en poésie, nous exciterons l'attention publique. Elle se tiendra alors sur ses gardes, et si nous ne pouvons lutter avec elle, elle nous immolera par ses railleries. 11 vaut mieux prendre le costume de pauvres bacheliers, cl dire qu'ayant entendu parler de sa réputation nous venons lui demander quelque pièce de vers. Une fois arrivés auprès d'elle, nous épierons une occasion favorable, et, au moment où elle y pensera le moins, nous composerons une ou deux pièces de vers pour lui faire une surprise. Nous jugerons alors de sa force.

— » Je n y vois point de difficulté » , dit Yèn-pé-hân.

A. ces mots, ils mirent de vieux bonnets et de vieux habits, et emmenèrent avec eux deux domestiques, cnlcui recommandant de les suivre de loin et d'éviter de se rap-

procher d'eux. Celafait,ilssorlirentdcia\illc Comme Ycqné-hân se souv(!nait d'avoir entendu dire queChân.leKolao (le ministred'état),denieuraitdanslcvillagedeKouânmo, 'Is n'eurent garde de s'informer de S. Ex. Chân, et se contcntètent de demander le village de Kouân-mo. Ils furent assez he-ireux pour rencontrer , tout le long de la roule , tantôt des tertres ^er(loyans et des ruisseaux limpides, tantôt des sentiers détournés et des canaux sinueux. De sorte que, Inentôl, sans s'en apercevoir, ils se trouvèrent fort loin du point de départ. Arrivés à l'entrée du \illage qu'ils cherchaient, ils aperçurent un petit couvent qui leur parut aussi élégant que tranquille. Les deux voyageurs avaient bien envie de s'y reposer un instant ; mais, d'un autre côté , ils étaient fmpaliens de demander les nouvelles qui les intéressaient Ils entrèrent donc tout droit dans le couvent Un religieux , les avant aperçus , vint les recevoir avec empressement. « Messieurs, leur dit-il, d'où venez-vous ?»

Yca-pé-hân prit la parole :

— « Comme le printemps étale tous ses charmes , lui répondit-il , nous sommes venus ensemble pour visiter les fleurs ; mais, arrivés ici, nous nous trouvons accablés de fatigue, et nous serions heureux de pouvoir nous reposer un instant dans votre pieux monastère.

— 1) En ce cas, dit le religieux, veuillez venir vous asseoir dans l'intérieur. »

A ces mots , il les conduisit dans la salle de Fo (Bouddha) pour causer avec eux. Dès qu'ils furent assis , il ordonna à un jeune novice d'aller préparer le thé ; puis , les interrogeant : « Messieurs, leur dit-il, quel est le nom de votre illustre famille?

— » L'étudiant que vous voyez, s'appelle Tchao, répondit Yên-pé-hâû.

— » Pour moi, ajouta Ping-jou-heng, moa nom est Tsiên.

— » Nous vous demanderons à notre tour, vénérable père, quel est votre nom honorifique?

— » Cet humble religieux s'appelle Pou-hoeï (bienfaisance universelle). Ce lieu-ci est éloigné de la ville de plus de dix milles. Pour être venus tout droit jusqu'ici chercher les beautésdu printemps, il faut, Messieurs, que vous soyez animés d'une belle ardeur.

— » 'Vénérable père, dit Yên-pé-hàn, je vous parlerai sans détours : quoique nous soyons venus tous deux pour chercher les beautés du printemps, nous désirons, en outre, demander des nouvelles de quelqu'un; voilà pourquoi nous avons fait cette longue excursion.

— » Messieurs, dit Pou-hoeï, quelle est la personne dont vous voulez vous informer?

— «Nous avons appris, répondit Yen-pé-hân, que S. Ex. Chân-hièn-jîu avait demandé sa démission pour cause de santé, et qu'il était venu se retirer ici. J'ignore si le fait est exact.

— »Jc mefigurais,rép!iquaPou-hoeï, que Vos Seigneuries voulaient s'informer de quelque personne cachée dans la solitude. Mais s'il b"ag:t de S Ex. Chân, l'un des ministres de l'empereur actuel, qui est-ce qui ne le connaîtpas? Qu'est-il besoin de le demander? 11 demeure dans cette grande fi'//(i que vous voyez là-bas au midi. S. Ex. Chàn aime beaucoup le calme de notre humble couvent, et il

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vient continuellement s'y reposer; quelquefois, dans un seul mois, il y passejusqu'à dix jours entiers.

— 0 Est-il venu ces jours ci? demanda Ping-jou-heng.

— » Ces jours-ci, répondit Pou-hoeï, Mademoiselle sa fille s'étaut trouvée indisposée, il a appelé un médecin pour la soigner, et comme il n'était pas sans inquiétude, il lui a été impossible de venir.

— » Peut-on savoir, demanda Yên-pé-hân, quelle est la maladie de sa (ille?

— » C'est ce que j'ignore », répondit Pou-hoeï. Comme il achevait ces mots, le jeune novice apporta le

thé.

Après qu'ils l'eurent pris ensemble :

— « Messieurs, demanda Pou-hoeï, j'imagine que vous vous informez de S. Ex. Chân, parce que votre père était un de ses collègues ou de ses anciennes connaissances, et que vous voulez lui rendre visite.

— » Il n'en est rien , répondit Ping-jou-heng. Ayant appris que Mlle sa (ille avait obtenu, par son rare lalent, la bienveillance de l'empereur, et ne sachant si ce bruit était vrai ou non , nous sommes venus pour la mettre à l'épreuve. Le malheur a voulu que nous arrivassions ici dans un moment où elle est malade. Nous pensons qu'elle ne sortira point pour recevoir des visites; par conséquent, il nous serait inutile d'aller la voir.

— » Suivant ce que vous dites, reprit Pou-hoeï, vous vous estimez malheureux de ne pouvoir la trouver ; mais, anion sentiment, c'est un grand bonheur pour vous que sa maladie vous empêche de la voir.

— » Pourquoi pensez-vous, demanda Yôn-pé-han, que ce soit un bonheur pour eous de ne point la rencontrer?

— » C'est qu'en ne la trouvant pas, vous vous épargne-^ rez beaucoup de désagrémcns.

— » Si nous la rencontrions, dit Yên-pé-hân, quels désagrémens pourrions-nous éprouver ?

— «Messieurs, dit Pou-hoeï, comme vous n'êtes point de cet endroit, vous ne connaissez point le caractère de celle demoiselle Chân.

— » Nous sommes d'un pays éloigné, reparlitPing-jouheng; le fait est que nous ne la connaissons nullement, .le vous prie, vénérable père, de nous éclairer là-dessus.

— » Cette demoiselle Cliàn a aujourd'hui seoeans ; je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle est douée de la nlus jolie ligure, et qu'elle possède une instruction profoncleel un esprit merveilleux. Seulement, elle est dun caractère lier etarrogant. Si on lui plaît, elle se montre d'une humeur charmante ; mais si on lui déplaît, el e est capable de mille méchancptés. Si vous avez qiiehiue peu de talent et d'instruction, et (lue vous obteniez d'elle un favorable accueil, demandez-lui des vers ou de la prose élé- §antc, elle vous en composera sans cérémonie, une ou eux pièces. Mais si vous êtes dénué de talent et que vous ayez un extérieur grossier et vulgaire, quand vous seriez le lilsou le neveu d'un président de tribunal suprême ou d'un ministre d'état, quand aous lui auriez oiïert en présent de l'or, des perles, du jade et des pièces de soie, elle ne l'erail pas la moindre attention Ji nous Si vous êtes d'une taille élancée, elle composera une pièce de vers de forme allongée pour vous persiller. Si vous êtes de petite taille, elle fera une pièce de vers de forme rac-

courcie, pour vous tourner en ridicule, sans s'inquiéter si elle ne vous fera pas mourir de honte ou de dépit. Maintenant que vous connaissez son vilain cararlcic, à quoi bon persisleriez-vous à aller la voir? '\'oilà pourquoi je disais, toul-a-l'heurc, nu'cn ne la rencontrant point, vous aviez échappé à bien des désagrémcns.

— » Si un rustre, dépourvu de talent, reprit Yen-péhân, vient de lui-même s'attirer des affronts, personne ne saurait la blâmer. Mais dites-moi un peu, lorsque quelqu'un vient lui rendre visile, sort-elle sans diiliculté, pour le recevoir?

— Qui peut-elle craindre? répondit Pou-hoeï; pourquoi ne le recevrait-elle pas? Quoique ce soit une jeune lille douce el modeste, elle a la conscience de son talent, et. quels que soient ceux qui se présenienl, elle les reçoit tous En vous donnant audience, elle causeraou di.-.cult ra avec vous d'un air grave et pose, sans montrer lombic de timidité ou de rougfur. Mais si vous laissez écha|)per un mot qui sente le badinage et la plaisanterie, connue elle possède un sceptre d'or que lui a donné l'empereur, elle appellera ses gens et leur ordonnera de s'en servir pour vous lendrc la tête. Elle a le droit de vous assommer sans redouter la justice C'est pourqu li tous ceux qui vont la voir se tiennent devant elle, dans une altitude Iremblanle, sans o.ser se permettre la plus légère liberté, el subissent patiemment les épigrammes qu'elle leur décoche pour s'amuser à leurs dépens.

— » Elle les raille, répliqua Ping-jou-heng. parce que ce sont des gens méprisables et souverainement ridicules; si elle avait affaire à des magistrats ou à des lettrés, crovez-vous qu'elle osAt leur manquer d'égards?

— i) Elle ne fersil pas plus dallenlion îi eux, répondit Pou-hoeï, el pour que vous ne me soupçonniez pas de vous en imppscr, je vais vous citer un (ait des mieux établis. Ces jours derniers, le (ils de Ou, président du tribunal des (cnseurs, ayant clé nommé, en vertu d'une grâce inijiériale, président d'un collège de district, il prépara de riches présens, cl après a\oir remis à S. Fx. Chân quelques lettres de recommandation, il voulut ])ricr lui-même Mlle Chân de lui composer une pièce de vers el de l'écrire sur une longue pièce de soie, alin de pouNoir la suspendre comme une peinture. Diles-moi un peu si cette demoiselle n'est pas d'une méchanceté atroce? Ce jeune seigneur n'ayant pu répondre à quelques-unes de ses questions, et ayant, en outre, une (igure laide et commune. Mlle Chân lui écrivit sur le champ une pièce de vers où elle le persiflait cruellement; de sorte qu'il faillit mourir de dépit. Quoicjue dépourvu de talent , ce jeune seigneur était le (ils du president du conseil des censeurs; aussi, comme bien vous pensez , il no put digérer cette dure avanie, et lui lança k la face quelques mois un peu vifs.

— « Ah I ah I dit Mlle Chân, cet individu me manque de respect I » Et, sur l'heure, elle ordonna à ses domcsti- (|ucs a'ouvrir le Pavillon du pi(d de jade, cl de prendre le sceptre d'or pour l'assommer. Heureusement que S. Ex. Chân, craignant la colère de Ou. le président du conseil des censeurs, ordonna serrètcment aux domestiques de faire évader ce jeune seigneur. Le lendemain, Mlle Chân adressa à l'empereur un placet où elle disait : « Le jeune

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seigneur Ou s'est permis de pénétrer dans le Pavillon du pied de jade, et il a eu l'audace de me faire des propositions insolentes. 11 n'a ni l'air ni la tenue d'un lettré. »

L'empereur fut transporté de colère, et il voulut le châtier avec rigueur. Par bonheur pour lui, le président du collège des censeurs avait en dedans et en dehors du palais, des amis influens qui calmèrent son indignation. Néanmoins, il rendit sur-le-champ un décret ainsi conçu : « Comme Ou, le président du collège des censeurs, n'élève pas son (ils avec la sévérité convenable, il sera puni par la suspension de ses appointemens pendant trois mois Quant à son fils, \ù qu'il ne tient pas une conduite digne d'un professeur, il redescendra au grade de Tchou-po (adjoint d'un sous-préfet).

«Maintenant, Messieurs, ajouta Pou-hoe'i, dites-moi un peu s'il fait bon de la provoquer à la légère. Aussi, je dis qu'il vaut autant ne la pas rencontrer que de la rencontrer.

— » Quelle satire a-t-elle donc faite contre lui, demanda Yèn-pé-hân, pour qu'il en ait conçu une si violente colère?

— » Celte pièce a circulé partout ; qui est-ce qui ne l'a pas lue en riant à ses dépens? J'en ai encore une copie sur moi; je vais vous la montrer pour vous divertir un instant.

— » A merveille! à merveille! s'écria Yên-pe-hân, je brûle d'y jeter un coup-d'œil. »

Pou-hocï étant entré dans l'intérieur, apporta la copie demandée et la leur remit ea les priant de l'examiner. lis la déployèrent et y lurent les vers suivans :

« En vain je jouis d'une charge héréditaire,

■> J'ai devant les yeux les chefs-d'œuvre de la littérature, mais je n'ai garde d'y toucher.

» Au dedans de moi, je n'ai pas vraiment un atome de talent,

» Et c'est à tort que je porte, sur la tête, un bonnet carré.

» J'ai voulu singer Kouei-sing (le Génie des étoiles) , et le fait est que j'ai l'air d'un démon.

» Je me pare du nom'd'homme, quoique je ne sois évidemmsnt qu'un pantin.

» Si l'on m'eût pris pour un lettré, et qu'on m'eût enseveli vivant dans une fosse, du temps des Thsin,

» Comment aurais- je pu me laver, après des milliers de siècles, de cette indigne calomnie?»

Après avoir fini de lire, Yên-pe-hân et Ping-jou-heng ne purent s'empêcher de battre dfis mains avec enthousiasme et de rire à, gorge déployée. «Cette satire est vraiment délicieuse, s'écrièrent-ils. Ace qu'il paraît, ce jeune seigneur Ou a été cruellement mystifié.

— » Depuis que ce jeune seigneur a été ainsi bafoué, reprit Pou-hoeï, les gens qui auraient voulu demander à Mlle Chàn des vers ou de la prose élégante, craignent de s'attirer quelque mésaventure, et à moins d'une nécessité urgente, nul n'ose plus venir la solliciter. Après cela, Messieurs, y allez-vous ou non?

— » Si Mlle Chân, reprit Yén-pé-hân en riant, s'est émancipée à, ce point, et a persiflé ainsi ses visiteurs, c'est (lu'elle n'a pas encore rencontré un seul homme d'un véritable talent. Demain malin, nous irons tous deux la

voir et nous la persiflerons à notre tour : nous vous régalerons de noire pièce satyrique.

— » Messieurs, dit Pou-hoeï, en hochant 'a tête, bien que vous soyez doués d'un talent distingué, si vous vous flattez de persifler Mlle Chân. votre succès me paraît fort douteux.

— » Vénérable père, reprit Ping-jou-heng, où voyezvous que notre succès soit douteux?

— » J'ai entendu dire qu'à l'époque où S. Ex. Chân était à la cour, l'empereur ayant ordonné à un grand nombre de Hàn-lîn (académiciens) de composer avec elle, et de lui disputer le prix du talent, nul d'entre eux ne put l'égaler. Parmi eux se trouvait un certain Song-sîn, qui passait pour le poète le plus eminent de tout l'empire; il ne put non plus lutter avec Mlle Chân. L'empereur, irrité de son audace, lui fit appliquer, en dehors de la porte Ou-mén, quarante coups de son auguste bâton, et ordonna dele reconduire dans son pays comme un criminel. Cette afl"aire a fait beaucoup de bruit dans la ville de Tchang-àn; tout le monde la sait. Vous avez manifesté. Messieurs, l'intention de la persifler d'importance, voilà pourquoi je me suis permis de vous dire que votre succès me paraissait douteux. »

En entendant ces paroles, Yên-pé-hân regarda Pingjou-heng en riant. « Ainsi donc, lui dit-il, Song-sîn a subi une pareille mortification! Ces jours derniers, il a caché sa mésaventure, et s'est gardé d'en souffler mot.

» Après avoir montré une ignorance honteuse, reprit Ping-jou-heng, comment se serait-il décidé à en parler? » Puis, s' adressant à Pou-hoe'i: «Vénérable père, dit-il, votre pieux couvent étant voisin de la demeure de Mlle Chân , vous savez seulement qu'elle possède un talent distingué; comment sauriez-vous que ce n'est qu'une de ces jeunes filles de l'appartement intérieur, qui sont bonnes tout au plus â mettre du noir sur du blanc? Les individus qu'elle a vilipendés, n'étaient point de ces génies qui planent au-dessus de leur siècle. Si elle rencontrait un jour des hommes d'un véritable talent, elle les prierait naturellement de prendre en pitié la faiblesse de son sexe, Aujourd'hui, vénérable père, nous ne pouvons vous en dire davantage ; laissez-nous la niellre à l'épreuve. Demain matin, vous saurez alors à quoi vous en tenir. »

Pou-hoeï rit dans sa barbe de leur folle audace, mais il ne jugea pas à propos de s'expliquer davantage. « Messieurs, répliqua-t-il d'un ton embarrassé, puisque vous êtes doués d'un si rare talent, vous êtes dignes tous deux d'afl'ection et de respect. » A ces mots, il alla préparer encore du thé exquis, et le leur offrit.

Tout en buvant le thé, Yên-pé-hân aperçut sur la table où étaient les livres sacrés, un pinceau et de l'encre. Il saisit le pinceau, et écrivit les vers suivans sur le mur voisin :

« Mademoiselle Chân I Mademoiselle Chân I J'ignore quand » votre maladie sera passée; je vous laisse ces vers comme un 1 gage pour l'avenir. »

Ping-jou-heng attendit que son ami eut fini ; puis, prenant le pinceau, il continua au-Jessous eu ces termes :

» Mademoiselle Chân! Mademoiselle Chân ! Quand vous au-

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ROMAN CHINOIS

» rez vu ces deux stances, je crains qu'après la guérison de » votre première maladie, vous n'en sentiez naître une nou » Telle. »

Les deux amis ayant déposé leur pinceau , se regardèrent en riant aux éclats. Soudain ils prirent congé de Pou-hoc'i, et lui dirent en sortant : « Nous vous avons bien importuné; dans trois ou quatre jours, vous nous reverrez. »

— » Messieurs, reprit Pou-hoeï, j'ai bien manqué aux égards qui vous étaient dus ; dans quelques jours, je vous attendrai pour vous offrir mes rcppccts. » En achevant ces mots, il les reconduisit jusqu'en dehors du couvent.

Par suite de ce départ, j'aurai bien des détails à vous apprendre : Des hommes de talent jouent le rôle de serviteurs, et de nobles demoiselles se déguisent en servantes.

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