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CHAPITRE XV

A celte époque, Chân-taï, tendrement éprise du jeune étudiant qu'elle avait vu au bas du pavillon, était tombée en langueur; mais voyant l'affliction de son père et de sa mère, elle avait fait efl'ort sur elle-même, et avait quitté son lit, en disant qu'elle se trouvait un peu mieux. Néanmoins, au fond, il lui était impossible de dissiper les pensées et les inquiétudes dont son amc était assiégée

Dans ce moment, Ling-kiang-sioué se trouvait aupi-rs d'elle et s'efforçait de la consoler. Tout à coup, entra Cliàahiên-jîn: « Cher enfant, lui demanda-t-il, éprouves-tu maintenant un peu de soulagement?

— » Il me semble, répondit-elle, que je me trouve un peu mieux.

— » En ce cas, je voudrais consulter avec toi sur une aflaire extraordinaire.

— » Quelle affaire extraordinaire? contez-la moi, mon père ; rien n'en empêche.

— » Comme je me promenais tout à l'heure dans le couvent de Tsié-în, le bonze Pou-hoeï m'a appris qu'il y avait deux jeunes lettrés qui voulaient venir comparer leur talent au tien ; qu'ils s'exprimaient avec jactance et n'avaient pas l'ombre de modestie.

— » Pourquoi ne sont-ils pas venus?

— » Ayant appris que tu étuis alitée, ils ont pensé auc tu ne pouvais recevoir personne ; voilà pourquoi ils s en sont retournés. Sur le point de partir, ils ont écrit sur le mur du couvent de Tsié-în, deux stances qui respirent la plus folle arrogance. Je les ai copiées sur ce papier ; tu peux y jeter un coup d'oeil. »

Mlle Chàn ayant pris les vers, les examina avec Lingkiang-sioué. Après les avoir parcourus une fois, les deux amies se regaruèrent fixement. « Bien que les vers de ces deux jeunes gens ne soient pas sans mérite, dit Lingkiaug-sioue, leur style est par trop orgueilleux, est-il possible de poussera ce point la présomption?

— » Les hommes de talent, dit Chàn-taï, ont d'ordinaire lame altiôre ; on ne saurait leur en faire un crime. Je dirai seulement nue puisqu'ils veulent venir s'emparer de l'étang des phénix (c'est-à-dire me disputer le prix du talent et la faveur impériale), il ne convient pas de le leur rendre sans coup férir. 11 faut les myslilier d'importance et les renvoyer avec leur courte honte. Us verront alors ([uc je n'ai point dérobé la faveur impériale pour faire briller ma réputation.

— » Pour moi, dit Chân-hiên-jln , en riant , je trouve que ces jeunes gens ont un esprit fin et un talent exercé. Vous ne devriez pas en faire (i. Si vous composez avec eux, qu il vous suffise de ne rien perdre de votre réputation.

— » Pour moi, dit Chân-tai en riant, je viens de trouver un excellent stratagème : si je suis vaincue par eux, je ne perdrai rien de ma réputation, et si je remporte la victoire, je les couvrirai de honte.

— » Ma fille, demanda Chfin-hien-jln, quel est ce stratagème?

— » Il faut les séparer et installer l'un dans le pavillon du jardin oriental, l'autre dans celui du jardin occidental. Votre fille et Liug-kiang-sioué se déguiseront sous lecostume bleu de servantes. « Mademoiselle, dirons-nous, a été dernièrement importunée, à outrance, par des hommes dépourvus de talent , et elle a dépensé en vain sos idées et son esprit. Aujourd'hui elle est retombée malade. Ne pouvant endurer aucune espèce de trouble et de fatigue, elle nous a envoyées, avec ordre de vous mettre d'avance à l'épreuve. Si vous avez réellement quelque talent et que vous terrassiez les deux servantes que vous voyez, nous vous inviterons à monter au Pavillon du pied, de jade où elle vous recevra avec tous les honneurs tpii vous sont dus. Mais si vous êtes dénués de talent et que vous restiez au-dessous de simples servantes comme nous, nous vous prierons de vous retirer, pour éviter d être honnis devant elle. Si nous les terrassons, ajouta Chàn-taï, lorsque le lendemain le bruit se répandra qu'ils ont composé sans succès, avec des servantes, ne sera-ce pas le comble du déshonneur? Et quand nous serions vaincues par eux, nous ne serions à leurs yeux que de simples servantes, il nous serait encore aise de cacher ce petit échec , et peut-être ([uc nous n'irions pas jusqu'à perdre notre réputation. »

Après avoir entendu ces paroles, Chàn-hiên-jîn fut ravi de joie. « Ce stratagème est excellent! » s'écria-t-il.

Ling-kiang-sioué en fut également ravie. « Mademoiselle, dit-elle, ce moyen est délicieux ; mais il faut bien se garder d'en rien laisser transpirer; comment ces deux fanfarons de lettrés pourraient-ils le deviner?»

Ce plan étant bien arrête, Chàn hicn-jtn envoya un domestique à Pou-hoeï, pour lui dire que s'il voyait revenir les jeunes étudians qui avaient composé lesvers, il le priait de les lui amener.

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Laissons-le faire, en les attendant, les préparatifs nécessaires, et revenons à Yèu-pé-hàn et à Ping-jou-heng.

Au bout de quatre à cinq jours, il leur fut impossii)le de calmer leur impatience, et, comme le ciel était pur, ils firent leurs préparatifs de départ, et sortant tout droit de la ville, ils se rendirent, comme auparavant, au couvent deTsié-în. Pou-hoeï, les ayant aperçus vint au-devant d'eux avec un visage épanoui. «Messieurs, leur dit-il, vous arrivez aujourd'hui de bien bonne heure ; j'imagine que vous venez réellement pour composer avec Mlle Chân en vers ou en prose élégante.

— » Mlle Chân est-elle un peu remise de sa' maladie? demanda Yen-pé-hân.

— » Quoiqu'elle ne soit pas entièrement rétablie, répondit Pou-hoeï, je crois qu'elle peut se lever.

— «Puisqu'elle peut se lever, rien ne nous empêche d'aller la demander et de la mettre à l'épreuve. »

Après avoir bu le thé et pris un moment de repos, voyant qu'il était près de midi, ils se levèrent et partirent ensemble.

Quand ils furent arrivés à la porte de la campagne où demeurait S. Ex. Chân, Pou-hoeï, quiélait un habitué de la maison, n'eut qu'un mot h dire pour que les domestiques vinssent les introduire et les annoncer.

Au bout de quelques instans, un serviteur sortit de l'intérieur et leur dit : « Le vénérable père et Vos deux Seigneuries sont priés de venir s'asseoir dans le salon. » Ils s'y rendirent aussitôt tous trois et s'assirent.

Il y avait déjà quelque temps qu'ils y étaient, lorsqu'ils virent Chân-hién-jîn qui venait vers eux , coifl'é d'un bonnet carré en toile commune et couvert d'un vêtement rustique. Yèn-pé-hân et Ping-jou-heng s'avancèrent avec empressement et lui firent leurs salutations. Les civilités terminées, ils s'assirent, suivant l'ordre prescrit pour un maître et des disciples, mais Pou-hoeï, craignant de les gêner, prit congé d'eux et se retira. Chân-hièn-jîn ordonna à un domestique de servir le thé, puis prenant la parole : « Lequel devons, deraanda-t-il, est M. Tchao?

— » Votre serviteur est Tchao-tsong, dit Yên^pé-hân, en faisant un salut.

— » En ce cas, dit Chûn-hiên-jîn, en regardant Ping-jouheng, j'imagine que c'est Monsieur qui s'appelle Tsiên?

— » Votre serviteur est justement T&iên-heng, ré dit Ping-jou-heng en s'inclinant.

— «Avant-hier, reprit Chân-hièn-jîn, comme je me trouvais dans le couvent de Tsié-îa, je vis les deux stances 3ue vous avez écrites sur un mur. Vos vers sont pleins ^ e pureté et de fraîcheur, d'élégance et de noblesse ; on peut dire avec vérité que le poète Siang-jou est ressuscité et ciue l'illustre Li-taï-pé vient de renaître. »

Yèn-pé-hân et Ping-jou-heng firent tous deux un profond salut. — « De pauvres et obscurs étudians comme nous, lui dirent-ils, ne pouvaient nalnrellement s'élever jusqu'à la porte dorée de votre pavillon vermeil. Voilà pourquoi nous avons voulu ébranler vos oreilles par la jactance de nos paroles, dans l'idée que ces vers nous serviraient de marchepied. Maintenant (pie vous daif^nez nous tendre la main et nous conduire \ous-mènie, nous espérons que Votre Excellence excusera notre aveugle présomption.

repon-

— « Ne parlons plus de cela, répliqua Chân-hièn-jîn ; seulement, comme Vos deux Seigneuries m'ont honoré de leur visite, je vous demanderai quelle était votre intention.

— «Vos deux serviteurs, ditTên-pé-hân, sont de pauvres lettrés d'un pays lointain. Quoique, chaque jour, nous nous livrions aux exercices littéraires, nous sommes seuls et dépourvus de conseils éclairés. Toutes les fois que nous avons fait, chacun de notre côté, quelque composition, nous ignorons d'ordinaire lequel des deux l'emporte sur l'autre. Nous avons appris que les œuvres poétiques de votre noble fille sont « pompeusement suspendues aux portes du royaume », que sa brillante réputation est répandue dans tout l'empire, et que de plus elle est chargée de mesurer le talent avec im pied de jade. Voilà pourquoi nous sommes venus au bas de son pavillon, afin de lui montrer notre faible talent, et la prier de le mesurer avec le pied de jade, pour savoir quel est le plus étendu et le plus rétréci. Peut-être pourra-t-ellc déterminer qui de nous deux l'emporte sur l'autre. »

Chân-hièn-jin appela alors deux domestiques et leur dit:

— « Conduisez et installez M. Tchao dans le pavillon du jardin oriental. Puis il chargea deux autres serviteurs de mener et d'établir M. Tsiên dans le pavillon du jardin occidental.» Messieurs, dit-il alors à Yên-pé-hân et à Pingjou-heng, je ne puis vous tenir compagnie. Après l'examen, je vous^'prierai de me montrer vos élégantes compositions. »

A ces mots , quatre domestiques invitèrent les deux amis à passer tous deux derrière le cabinet de Chàn-hiênjin.

Ping-jou-heng se rendit, sous la conduite de deux domestiques, dans le pavillon du jardin occidental, et s'y établit tranquillement. Nous l'y laisserons pour revenir à Yên-pé-hân.

Précédé de deux domestiques, ilalla tout droit dans le jardin oriental. Arrivé dans le pavillon, il aperçut d'abord un kiosque peint de vivescouleurs sur lequel gazouillaient une multitude d'oiseaux, et qui était entouré de balustrades sculptées avec art et chargées de fleurs éclatantes. Sa richesse et son élégance éblouissaient les yeux. Examinant ensuite l'intérieur du pavillon , il vit qu'aux côtés de l'est et de l'ouest , on avait déjà placé deux tables à écrire, l'une en face de l'autre ; elles étaient garnies des quatre trésors de l'écritoire (le papier, le pinceau , l'encre et la pierre à broyer) , rangés avec ordre et symétrie. J'ai appris , se dit en lui-même Yên-pé-hân , qu'elle possède un pavillon du Pied de jade, où, par ordre de l'empereur, elle mesure (c'cstà-dire juge) le talent littéraire. Pourquoi m'a-t-on amené ici , au lieu de m'y conduire? — J'imagine, ajouta-t-il, qu'il veut nous faire examiner séparément, et que si l'on nous eût réunis ensemble dans ce pavillon , cela neiit pas été conimode. C'est sans doute pour ce motif qu on m'a installé dans cet endroit.

Il n'était pas encore sorti de ses réflexions , lorsque soudain il vil venir quatre ou cinq servantes qui se pressaient autour d'une jeune lille ^clue de bleu. En l'apcrcevaiil diHi.'^ le li>iiiuiin, Yèu-pé-hân crut voir une déesse. Il était tenté de la prendre pour une noble demoiselle,

ROMAN CHINOIS

mais clic portait le costume d'une servante; il l'aurait prise pour une servante, s'il n'eût remarqué en clic une grâce et une beauté extraordinaires. Avant que son étonnement cl ses doutes ne fussent dissipas, elle arriva en face de lui. Yèn-pé-hûn quitta précipitamment son siège et lui offrit ses salutations. Mais, après un salut indillércnt, la jeune lillc vêtue de bleu, alla s'asseoir h l'ouest, en face de Yên-pe-hân, qui était placé à l'est. Ignorant qui elle était, il n'osait l'interroger, et se contealait delà regarder lurlivemenl en baissant la tète.

Ce lut la jeune lillc qui commença à prendre la parole. « Monsieur Tchao, lui dit-elle, bannissez toute espèce d étonnement et de soupçons. Ce n'est pas moi qui suis Mademoiselle Chân ; vous voyez la servante qui lui sert de secrétaire. Je suis venue exprès, par ordre de Mademoiselle, pour vous demander des leçons ( c'esl-à-dire pour composer avec vous.] »

En entendant ces paroles , Yèn-pé-hàn ressentit une colère secrète. « Celte petite drôlessc nie joue là un singulier tour! s'écria-t-il. Au lieu de venir elle-même, comment ose-t-elle m'envoyer une icrvante pour me faire afiront? Evidemment, c'est un moyen d'exalter bien haut sa réputaticîu cl sa valeur littéraire. Si je ne vais pas me mesurer avec elle, elle ne manquera pas de dire que je suis dépourvu de talent et que je recule de peur. Mais s'il s'agit de concourir avec elle, moi qui' suis un lettré, comment ni'abaisscrai-]c à, composer avec une vile servante! »

L'ayant encore regardée furtivement, il voit toute sa figure rayonner de grâces et d'éclat, et ne la juge point au-dessûus de la jeune beauté qu'il a vue eu haul du pavillon. « Quoiqu on accorde un talent eminent à Mlle Chân, se dit-il en lui-même, pcul-êlre qu'elle n'égale point celle -ci en beauté. Que m'importe , au reste, que ce soit une servante ou non? Belle comme elle est, je m'estimerai heureux de lui disputer le prix du mérite littéraire, d'autant plus (jue le talent d'anc servanle doit être fort borné, lime suflira d'une pièce devers pour la mettre hors de combat, et c'est alors qu'il me sera donné de voir Mlle Chân! »

Sa résolution étiint bien arrêtée, « puisqu'il en est ainsi, dit-il, rien ne nous empêche de composer ; seulement je ne sais comment commencer le concours.

— » Commencez sur quelles rimes vous voudrez, ditla jeune fille vêtue de bleu; votre servante les suivra avec respect.

— T> Mademoiselle, répondit Yên-pé-hân en souriant, pour obéir à vts ordres honorables, je vais usurper un droit qui vous appartient. »

Aces mots, il broie de l'encre, déploie sur la table une feuille de pupier, cl, prenant un pinceau, il improvise les verssuivans (1) :

(1] Dans ces deux stances et dans les onze qui suivent, le premier vers est Iciminé par lii'ii (aimer ou avoir pitié) : le deiixièmo par tchoihii (IransmettrG), et le qiialriéme par Ih'n (nénuphar); la rime du troisième est «rf libitum. Le lecteur est

f)rié do se rappeler que ce sont des espèces do bouts-rinn-is, où es deux inteiiocuteurssonlobligés de placer, à la fin des mèmeà vers, les trois mots avoir pilioowaimer, Iransmeltreel noiuphtxr.

« Une jeune fille qui n'a d'autre mérite que ses sourcils » peints, est bien digna àepitié.

• Elio est txjnnc, tout au plus , il noircir du papier et à » tracer quelques caractères ; pourrait-elle arriver à la posté- » rite?

» Il faut savoir que l'ardeur d'un homme de talent s'élève

• jusqu'au.x nues,

» El qu'il répand, à pleines mains, des nénuphars de cinq » couleurs, cueillis dans le séjour des dieux. »

Yên-pé-hân, ayant fini d'écrire, une servante prit aussitôt les vers et alla les présenter à la jeune (ille vê^ue de bleu. Celle-ci, en les voyant, laissa échapper un léger sourire. « Ces vers sont beaux, dit-elle; seulement il se vante un peu trop. » Elle prit alors un pinceau, et sans se donner le temps de rcllechir, elle conqiosa sur-le-champ deux stances sur les mêmes rimes, et chargea une servante de les porter à Yên-pé-hân.

11 déploya la feuille de papier et y lut ces vers :

I Lo vrai talent se diversifie sans cesse, et sanB cesse il » captive le cœur (httéralemenl on l'aime);

• Le style élégant de mille siècles passés, se transmit aux » mille siècles suivans.

• N'allez pas dire que le style élégant est l'unique partage p des hommes;

» Aujourd'hui, c'est le privilège d'une jeune fille, émule du » nénupliar bleu (1).»

A la lecture de ces vers, Y'ên-pé-hân resta un instant ébahi !« Quel merveilleux talent I quel merveilleux talent! quelle rare facilité! » s'écria-t-il.

II se leva alors, et faisant de nouveau un profond salut: « Mademoiselle, dit-il, votre disciple vous a manqué de rcsficct. »

La jeune fille vêtue de bleu, se leva h son tour, et lui rendant son salut : « Monsieur, lui dit-elle, veuillez ne point compromettre voire dignité. Les expressions vulgaires par lesquelles j'ai repondu à vos rimos, niéritenl-cllcs les pompeux éloges que vous daignez m'accorder? J'oserai vous demander si vous voudriez encore composer quelque quatrain élégant pour mon instruction?

— » Puisque vous daignez ne point me mépriser, lui dit-il, je vais vous offrir encore des vers insipides pour épancher mes sentinicns vulgaires. »

Il écrivit alors les vers suivans :

« La beauté éblouissante qui brille auprès du fourneau (2), » se fait aimer de tout l'empire, 0 Et chacun laisse voir (3) dans ses yeux les tendres émo-

• lions qui agitent son cœur.

» Si l'on me permellail de côtoyer, sur un bateau, les fleuves r> et les lies ,

» Je voudrais aller cueillir des «niup/iari de dix tchaDg(cenl a pieds) sur le mont Hoa-fong I » ■

[i] Nénuphar bleu, ou Tsiitg-lii'n, était le nom honorifique de Litaï-pé, le plus célèbre poète do la dynastie des Thang. Le sens liitéralest : « Il appartient il un Tsing-lién femelle. »

('2) Ccsl-à-dire la servanle douéo d'une beauté éblouissante, etc.

(3) Littéralement : transmet par ses yeux.

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Quand Yên-p6-han eut fini d'écrire ces vers, une servante les prit et alla les montrer à la jeune fille vêtue de bleu. Elle leslutet lui dit en souriant : « Pourquoi, Monsieur, vous exprimer avec tant d'énergie, lorsque notre amitié est encore si faible?

Elle composa alors un nouveau quatrain sur les mêmes rimes, et le fit présenter par une servante à Xên-pé-hân. Ayant déployé la feuille de papier, il y lut ce qui suit :

• Quiconque se passionne pour les nuages et la lune, se • berce d'un vain espoir (1) (littéralement, aime en vain).

» Comment porter (littéralement trgnsmeltre) aux habitans r> des cieux, Iqs sentimens qui agitent les hommes du siècle?

» Si vous cherchez un pilon de jade pour faire de la gelée » blanche (2),

» 11 faut qu'on détache pour vous, du trône impérial , des » flambeaux ornés de nénuphars d'or. »

A la vue de ces vers Yên-péhân fut transporté d'admiration ; « Charmante demoiselle! s'écria-t-il, avec ce talent divin, on peut vous comparer à la jeune beauté qui était digne d'habiter un palais d'or I (3) Comment avezvous pu vous ensevelir dans une maison opulente pour être secrétaire ? C'est une chose que is ne puis concevoir.

— » Monsieur, reprit la jeune fille , vêtue de bleu , puisque vous vous flattez d'avoir du talent , et que vous êtes venu pour vous mesurer avec ma maltresse , mille paroles ne doivent point épuiser votre verve , dix mille mots ne doivent point arrêter votre essor. Comment se fait-il qu'après avoir vu les expressions vulgaires des deux quatrains de votre humble servante, vous vous livriez à une admiration aussi exagérée ? 11 paraît que le talent de Kiang-yên fi) est bien vite à bout , et que Tseu-kiên (5) ne peut aller au-delà du septième pasl

— » Charmante demoiselle , lui dit Yên-pé-nân , j'ai sans doute mérité vos railleries. Seulement , en venant voir votre noble maîtresse , je n'avais d'autre but que d'admirer son talent; je n'ambitionnais ni les riches-

(1) Dans ce vers et le suivant, elle veut dire qu'elle est trop au-dessus deYên-pé-hân pour qu'il espère d'être aimé d'elle; elle se compare à une déesse dont les mortels ne peuvent approcher.

(2) Allusion à Feï-hang, qui après avoir trouvé un pilon de jade, épousa, dit-on, une jeune déesse nommée Yun-ing, et monta au ciel avec elle. Ces deux vers signifient : Si vous voulez, comme Feï-hang, épouser une immortelle, il faut que l'empereur vous favorise et vous fasse reconduire à votre hôtel, à la lueur des flambeaux ornés de nénuphars d'or ( ce que l'impératrice Siouen-jin-heou fit jadis pour le poète Sou-tong-po).

(3) Allusion à l'histoire dol'empereur Wou-ti, de la dynastie dos Hân, qui, étant enfant, disaitque si on lui donnait A-kiao pour épouse, il la mettrait dans une maison d'or.

(4) Elle le compare ironiquement à deux poètes célèbres. Kiang-yôn, dont le nom honorifique était Wên-thong, rêva une fois que son pinceau était orné de cinq couleurs, et qu'admis auprès de l'empereur, à la faveur de son talent sublime, il allait et venait dans le palais des (leurs d'or.

(5) Tsao-tseu-kiên, poète célèbre, possédait, dit-on, les huit dixièmes du talent de tous les autres; il lui suffisait de faire sept pas en marchant pour composer une pièce de vers.

ses, ni les honneurs, ni la réputation. Si aujourd'hui que je vois un héros invincible, je ne le reconnaissais pas, et que je voulusse absolument aller admirer la majesté de prince de Wei, ce serait être aveugle (1). Bien que mon chétif talent ne mérite point d'être comparé au vôtre, jo me suis nourri avec ardeur de la littérature moderne ; mais je n'ai jamais appris qu'au-dessus du mont Taïchân, il y eût ub autre Tai'-cnân, et qu'au-delà de la mer orientale, il y eût encore une mer orientale (2). Votre merveilleux talent est arrivé à son apogée , et parmi les personnes d'un talent merveilleux , vous êtes comme le mont Ta'i-chân et la mer orientale (3). Serait-il possible

Sue quelqu'un l'emportât sur vous ? La haute réputation e talent qu'on accorde partout à Mlle Chân , est sans doute rehaussée par le talent sublime de son secrétaire (c'est-à-dire par votre talent). »

A ces mots, il écrivit les vers suivans : .

« Si j'aspire à votre affection, ce n'est point que mon talent » soit épuisé;

» C'est que les paroles et les accens d'une jeune beauté » comme vous, méritent réellement de passer à la postérité.

» Puisque la racine du nénuphar peut offrir un aliment sa- » voureux,

» Pourquoi ses branches ne seraient-elles pas constamment » chargées de fleurs (4)? »

Dès que Yên-pé-hân, eut achevéces vers, une servante les prit et les porta à la jeune fille vêtue de bleu, qui les lut et relut à plusieurs reprises.

— « Monsieur, lui dit-elle , la dernière pensée de votre élégant quatrain est fine et délicate, et le sentiment qu'elle exprime est aussi profond qu'énergique. En vérité , vous êtes de la famille de Tong-po et de Li-pé (5). Il faut naturellement que vous conserviez votre dignité; gardez-vdus de commettre une méprise funeste (6).

Là-dessus, elle composa sur les mêmes rimes, un nouveau quatrain qu'elle lui fit porter par une servante.

(1) C'est-à-dire, si méconnaissant votre supériorité, j'allais offrir mes hommages et mon admiration à d'autres...

(2) C'est-à-dire : Je ne puis croire qu'il y ait personne audessus de vous, ou que votre maîtresso ait un talent supérieur au vôtre.

(3) C'est-à-dire : Vous l'emportez autant sur elles que le mont Taï-chân l'emporte sur les plus humbles collines, et la mer orientale, sur les plus faibles ruisseaux.

(4) Il y aiei une allusion délicatoet difficile à saisir: les nombreuses graines que produit chaque fleur du nymphœa, sont l'emblème d'une nombreuse famille. Il compare la jeun© fille poète qu'il prend pour une servante, au nymphœa (nénuphar) dont la racine offre un aliment estimé, et semble exprimer le regret qu'elle ne prenne pas un époux pour avoir une famille aussi nombreuse que les graines de cette plante. Dans le Chiking, on compare une nombreuse postérité, aux fTaines de la courge qui se tiennent en forme de chapelet.

(8) C'est-à-dire, on reconnaît en vous le talent de Sou-tongpo, célèbre poète de la dynastie des Song, et celui de Li-laipé, le plus illustre poète de la dynastie des Thang.

(6) C'est-à-dire en jetant vos vues sur une servante qui est indigne de devenir votre épouse.

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Yên-pé-hâû l'ayant reçu, y jeta un coup-d'œil et lut les vers suivans :

. Dès quo l'éclat du printemps a frappé vos yeux , vous • éprouvez de lemlrcs seniimens.

. Comment obtenir que le vent de l'orient souffle (littéra- » lement se transmette) jour et nuit (1).

» Je vois d'un côté un bouquet do fleurs de pêcher, de 1 au- » tre un bouquet de fleurs d'abricotier.

• Mais sachez bien quecene sont point deux (leurs de nym- » phœa (nénuphar), qui se balancent, tôto à tête, sur la même . tige (2). •>

Après avoir lu ces vers, Yen- pé-hân resta un inslanl silencieux, puis, laissant échapper un profond soupir; « Le ciel, dit-il, se borne k nous donner un cœur sensible; mais quel que soit le degré de notre affection, y a-til quelqu'un au monde qui y réponde tendrement? »

Quelques-unes de ces paroles arrivèrent confusément à l'oreille de la jeune (ille : <■ Monsieur, lui dit-elle, sont-ce des vers que vous composez?

— » Ce ne sont point des vers de ma composition, répondit-il, ce n'est qu'une réminiscence (3). »

La jeune lillc ne jugea pas à propos d'insister davantage; elle se contenta de lui dire : « J'étais venue par erdre de ma maîtresse, pour vous prier de m'éclairer de vos leçons ; aurez-vous encore quelque pièce à me montrer pour mon instruction?

— » C'est un assez grand bonheur pour moi, répondit-il, d'avoir pu contempler les attraits de son secrétaire ; si après avoir été éclairé de ses sages leçons, et corrigé par ses sévères avis, j'allais encore lui adresser une demande en termes vains et frivoles, ce serait me rendre coupable envers elle.

— » Monsieur, reprit la jeune fille vêtue de bleu, puisque vous n'avez plus d'ordres îi me donmr, je vais vous offrir mes adieux ; mais je vous dirai encore un mot pour vous adresser une prière au nom de ma maîtresse. »

Elle prit alors le pinceau et, ayant déployé une feuille de papier, elle écrivit un dernier quatrain qu'elle envoya par une servante a Yèn-pé-hàn : « Monsieur , lui dit-elfe, en se levant, je vous prie de lire ces vers à votre loisir. Pour moi, obligée d'aller rendre réponse à ma maîtresse, je n'oserais rester plus long-temps. »

A ces mots, elle appela les servantes et partitbruyamment avec elles. Ce que voyant Yên-pé-hàn, il resta altéré comme un homme qui a tout perdu.

Après avoir été quelque temps en proie à une sorte

(1 ) C'est-à-dire dès qu'un homme aperçoit une jeune beauté, il en devient épris, mais elle ne peut écouler les vœux de tous ceux à qui elle plaît. L'expression t'cnt de l'orient, désigne en poésie le zéphir du prifitcmps. Au (Iguré, le mot printemps rappello les pensées et les plaisirs des amans ; un cœur de printemps (Ichun-sin) est un cœur amoureux.

(2) Elle se compare ii un bouquet do fleurs de pêcher, et compare Yén-pô-lian il ur bouquet do fleurs d'abricotier, et, par l'expression do nénuphars tinis ti'te à t(te, lui insinue délicatement qu'il n'est point fait pour devenir son époux.

(3) Ce sont deux vers que Mlle Chân avait écrits sur le mur du jardin, pour répondre aux siens. (Voy, chap. 13.)

de délire, il reprit le quatrain et y lut les vers suivans :

« Le talent est le plus merveilleux privilège de l'homme ; » il faut que tout le monde le chérisse.

• Ne me blâmez pas si je le charge de recueillir (1), comme » un papillon, le parfum de toutes les fleurs.

• Quoique le fard et la céruse salissent mon visage (2) , » cette tache a-t-elle jamais rejailli sur les nénuphars qui fleu- » rissent dans le réservoir de l'encre ? »

Après avoir achevé de lire ces vers, Yên-pé-hân soupira à plusieurs reprises. « Ilélas! se dit-il, puisque le ciel et la terre prodiguent aux belles femmes, toute la pure essence des montagnes et des rivières, à quoi bon avoir mis les hDmmes au monde ? Pour avoir dit, dans les vers que j'ai écrits sur le mur d'un couvent, qu'une femmeavatt tort de salir, avec le fard et la céruse, le réservoir de Vencre , aujourd'hui , en me répondant en vers, elle m'a clairement persiflé; je trouve que la finesse de son style égale sa merveilleuse sagacité , En vérité, elle vous ferait mourir d'amour! » Ensuite, continuant ses réflexions : « Puisque Mlle Chàn est malade, et qu'elle n'a pas daigné me recevoir à la légère, il n'y a pas déraison pour qu'elle reçoive M. Ping. Se trouverat-il un autre secrétaire comme la jolie personne de tout à l'heure, pour composer avec lui? S'il rencontre un secrétaire dépourvu de talent, il aura bien du bonheur. »

Yèn-pé-hàn restait toujours assis dans le pavillon, en proie au délire de ses pensées, lorsaue les deux domestiques qui l'avaient amené , vinrent le tirer de sa rêverie. « Monsieur, lui dirent-ils, vous n'avez plus besoin de demeurer ici; veuillez vous retirer; nous craignons que S. Ex. ne soit encore à vous attendre dans le salon. »

En entendant dire que S. Ex. était encore à l'allcndre dans le salon, Yên-pé-nàn resta un instant frappé de stupeur. « Quand je vins ici, dit-il, que j'étais fier cl glorieux! Je me flattais de terrasser Mlle Chàn, cl voilà qu'aujourd'hui je n'ai pu mettre à bout une servante qui lui sert de secrétaire! Comment oserais-je maintenant soutenir les regards du public? »

11 demeurait toujours, sans bouger de place, absorbé dans ses réflexions. Mais, pressé vigoureusement par les domestiques, il se vil obligé de les suivre cl de se retirer.

Revenons à Ping-joug-heng, qui se rend avec deux autres serviteurs dans le jardin occidental.

Comme il approchait du pavillon, il y aperçut de loin plusieurs servantes qui entouraient une leune fille de quiuze à seize ans, belle comme une brancne chargée de lleurs. Elle était assise, dans lintérieur, devant une table à écrire. Ping-jou-heng la prit d abord pour Mlle Chân; mais ayant appris du religieux Pou-hoe'i, que c'était une personne d'un méchant caraclère, il n'osa la regarder en face. C'est pourquoi il s'avança la télc baissée, au milieu

(1) Lilléralcmcnt dese fraii.tporifr d'une fleur à l'autre.

(2) Allusion aux vers satiriques que Yèn-pé-hân a composés au commencement du chapitre, et où il insinue qu'une jeune fille ferait tort à la littérature en composant des vers. Les derniers vers signifient : ma qualité de femme a-t-elle jamais nui à la beauté de mes vers?

BIRLfOTHKQUE CHOISIR.

(lu pavillon, et se tournant de son côté, lui fit un profond salut : « Votre serviteur , dit-il , est ïsicn-lieng de Loyang. Il y a long-temps que votre nom glorieux a ébranlé irics oreilles comme le tonnerre du printemps. Aujourd hui que j'ai le bonheur de vous voir et de vous présenter mes hommages, je brûle de vous montrer mon chétif talent et de vous demander des leçons. »

Tout en disant ces mots, il ne cessait de la saluer, la tête baissée, sans oser se relever.

La jeune fille partit d'un éclat de rire : « Monsieur, lui dit-elle, veuillez vous respecter davantage ; ce n'est pas moi qui suis Mlle Chàn. »

En l'entendant dire qu'elle n'était point Mlle Chân, Ping-jou-heng leva vivement la tête, et au premier coupd'œil, il vit que cette jeune fille était belle comme une fleur, et que sa taille avait la souplesse du saule : on l'eiit jrisc pour la fille d'un immortel. Il réfléchit alors en luimême. Avec des attraits aussi séduisans, se dit-il, comment ne serait-ce pas Mlle Chân? Seulement, elle est vêtue de bleu , comme une servante. Il se mit alors à l'interroger : « Si vous n'êtes point Mlle Chân, lui dit-il, qui êtes-vous donc? »

La jeune fille entr'ouvrit des lèvres merveilles, et laissant voir des dents blanches comme du jade : « Monsieur, répondit-elle, d'une voix^ine et gracieuse, je nesuis point Mlle Chân; vous voyez seulement une servante qui lui sert de secrétaire.

— » Lorsqu'on compose, reprit Ping-jou-heug en riant, il faut faire des vers ou de la prose élégante. Vous qui n'êtes qu'une simple servante, remplissant les fonctions de secrétaire, comment pourriez-vous suppléer votre maîtresse?

— » Veuillez seulement me mettre à l'épreuve ; vous en jugerez.

— » Il n'est pas besoin de vous mettre à l'épreuve ; le mieux serait de prier Mademoiselle de venir elle-même.

— » Mademoiselle a trois classes de secrétaires, comprenant ensemble douze servantes qui sont toutes rangées par ordre. Je suis de la dernière classe. Si je ne puis vous vaincre dans ce concours, il en viendra une de la seconde classe ; si celle-ci ne peut vous terrasser, elle sera remplacée par une autre de la première classe. Enfin, si l'une de la première classe ne réussit pas davantage à vous mettre hors de combat , on vous priera alors de ^monter au pavillon du pied de jade et de vous présenter devant Mademoiselle. Dans ce moment-ci, il est encore de trop bonne heure pour la voir.

— » Voilà bien des embarras, se dit en lui-même Pingjou-heng; mais je ne m'en inquiète guères; il ne m'en coûtera pas plus d'une ou deux pièces de vers.

— » Eh bien! soit, dit-il, je suis prêt à composer de suite avec vous.

— » Monsieur, reprit la jeune fille en levant la main, puisque vous désirez composer, veuillez vous asseoir.»

Ping-jou-heng ayant relourné la tête, vit au côlé oriental du pavillon une table à écrire et une chaise; elle était garnie de papier, de pinceaux, d'encre et d'une pierre à broyer.

Il alla promptement s'asseoir et prenant un pinceau : « J'ai deviné, dit-il, le motif qui empêche Mademoiselle

de venir. Probablement quelle veut cacher son peu d'habilelé. A ces mots il laissa courir son pinceau, et écrivit les vers suivans (1 ) :

« On peut feindre la réputation, mais comment feinirele talent ?

» Dans le lieu le plus reculé do l'appartement intérienr , » serait-il possible qu'on cachût des fierlcs ?

» S'il faut que nous luttions ensemble dans l'arène poétique,

» il est à craindre qu'ur.e jeune tille aux fins sourcils, ne puisse me tenir tcte. »

Ping-jou-heng ayant fini d'écrire son quatrain, le lut une fois lui-même, et s' adressant aux servioites : «Prenez ces vers, dit-il, et allez les lui montrer. Si elle ne peut venir à bout de les déchifl'rer, je vous les lirai. »

Les servantes prirent les vers cl les remirent à la jeune fille Celle-ci les lut une fois sans dire un mot. Puis, prenant un pinceau, elle le promena lestement et tout a un Irait, sur le papier, €t acheva en un clin-d'œil, un quatrain sur les mêmes rimes. Elle chargea ensuite les servantes de le porter au jeune homme.

Ping-jou-heng baissait les yeux, et, plongé dans ses réflexions, il songeait encore aux beautés de ses propres vers, lorsque , levant la tê(e, il vit le quatrain qu'on lui apportait ; mais il se figura que c'ét^iit la copie de ses premiers vers que la jeune tille lui renvoyait faute de pouvoir les lire : « Je disais bien, s'écria-t-il en riant, qu'elle ne pourrait venir à bout de lire mes vers ; donnezles moi ; je vais vous les lire.» Ayant déployé la feuille de papier, il reconnut que c'était unepièce de vers que la jeune fille venait de composer sur ses rimes. Il fut frappé de stupeur. « Eh quoi ! dit-il, elle a déjà fini ses deux stances d'après mes rimes 1 C'estmerveilleux I c'est merveilleux ! » Il examina alors le quatrain avec attention et lut les vers suivans :

« L'ame doit être vide (c'est-à-dire humble], mais l'esprit ne » doit pas être vide (c'est-à-dire dépourvu d'instruction) ;

» Quand on cherclie des perles, est-il aisé de détacher celles » qui brillent au cou du dragon-cheval (2) ;

1 Ne songez pas à la musique qui charme la déesse 'Waog- » mou, près du lac Yao-tchi ;

» Là chaque chanson a une double harmonie; pourriez-vous i> les imiter ou non? "

Dès que Peng-jou-lieng eut fini de lire ces vers, il fut

(1) Dans ces slances et les suivantes, le premier vers est terminé par hiu (vide, feindre] ; le 2' par tchou, perle ; le 4' par ]ou (comme semblable, égal, égaler) ; la finale du 3' est ad libitum. Le jeune homme et la jeune fille ont soin de toujours mettre CCS trois mots aux mêmes places, dans des phrases qui répondent en général à leur situation respective.

(2) Allusion à un trait de la mythologie chinoise. Un vieillard appelé Ho-changong (le vieillard qui habite sur les bords du fleuve Jaune), était pauvre et tressait des nattes de roseaux pour vivre. S,'n fils ayant plongé dani. ia rivière, rapporta une perle qui valait nulle onces d'argent. Le vieillard lui dit : Au cou du diyitjon-chival, il y a une perle brillante; profite de son sommeil pour la dérober,' car, s'il s'éveillait, il te mettrait en pièces. (Yun-fou-kiun-yu, liv. III, fol. 112.) 1

ROMAN CHINOIS

transporté de joie. Dans l'excès de son ravissement , il s'oublia lui-mèrac, et frappant du poing la table : « Quel merveilleux talent I quel merveilleux talent I » s'ccria-t-il; aujourd'hui , I*ing-]ou heng , tu as rencontré un adversaire redoutable ! »

En entendant ces paroles, la jeune fille l'interrogea avec émotion : « Monsieur, lui dit-elle, j'avais appris que votre honorable nom était Tsièn ; d'où vient que vous vous appelez aussi Ping-iou-hcng? Auriez-vous, par hasard, deux noms de famille? »

A cette question, Ping-jou-heng s'aperçut de l'clourdcrie qu'il avait commise, et prit le parti de nier.

— « Qui est-ce qui parle de Ping-jou-heng? demandat-il ; je parlais de Tsièn-heng; j'imagine que vous avez mal entendu.

— » Cela peut être , reprit la jeune (illc ; passons làdessus. Seulement votre humble servante n'est qu'un secrétaire de la dernière classe; comment oserait-ellc se regarder comme un adversaire redoutable?

— » Ne me trompez pas , lui dit Ping-jou-heng; vous n'êtes point de la dernière classe; allons, faisonsia paix, et que tout soit fini. Je vous demanderai la permission de vous soumettre encore un quatrain. Il broya alors de l'encre, et ayant imbibé soa pinceau, il écrivit les vers suivans :

« La chanson sur la neige blanche do mille automnes, n'a

• pas été modulée en vain.

» De ses expressions élégantes, on croit voir tomber mille

• boisseaux de pertes.

• Le rouge orne la fleur du pêcher, et le vert les feuilles du » saule.

» Ne dirait-on pas que ces deux couleurs se partagent par » moitié les beautés du printemps (1)?»

Ping-jou-heng ayant terminé ce quatrain, le prit à, deux mains, et chargea une servante d'aller le porter. Il ajouta : « Je la supplie de ni'éclairer de ses leçons (c'cst-ii-dirc de composer U son tour). » La jeune fille l'ayant lu, laissa échapper un léger sourire; puis sans dire un mot, elle prit un pinceau et lui répondit sur les mêmes rimes.

Ping-jou-heng l'ayant observée de loin, il vit qu'elle faisait voler le pinceau sur le papier et éclata h, plusieurs reprises en pompeux éloges. « C'en est fait 1 c'en est fait I s'écria-t-il, si, parmi les femmes, il y a maintenant tant

I d'habileté et tant de talent, nous autres hommes nous

j n'avons plus qu'à mourir de honte! »

! Il n'avait pas achevé ces paroles que déjà les vers

jetaient terminés et mis sous ses yeux. 11 les lut ainsi à

I haute voix :

« Les pensées des gens de talent n'ont rien d'emprunté ; » leur instruction n'est point vide.

» A-t-on jamais confondu des prunelles de poisson avec des I» pcrhs?

(I] Il est impossible do conserver, en français, le sens do la finale jou (comjie, semblable). Combinée avecle mol ho qm précède, elle forme l'adverbe comment. Lilléralemcnl (le rouge jet le vert) partagent d'une manière égale les couleurs du printemps ; qu'en diies-vous?

• Quand votre beauté égalerait relie dune belle aus 0ns » sourcils, jamais elle ne vous céderait la victoire.

» Parmi les hommes do talent, quel est celui qu'on peut » comparer au poète Lin-siang-jou? •

Après avoir fini de lire, Ping-jou-hcnj; poussa un soupir. En venant ici sous le nom de Tsièn-heng, se ditil en lui-même, je n'avais d'autre but que de voir Mlle Chân pour lui disputer la palme du talent ; pouvais-jc m'altendre à rencontrer une jeune .servante, employee comme secrétaire, qui ne daignerait pas me céder "un pouce de terrain? Que serait-ce si j'avais affaire à Mlle (:hàn?Ces jours derniers, j'ai écrit sur le mur du couvent de Tsié-în des vers pleins d'une folle arrogance. Aujourd'hui il faut que j'avoue ma faute. Il prit alors le pinceau et écrivit les vers suivans :

« Je suis désolé que mon cœur n'ait pas été vide (c'est-k- » dire humble) ;

» Je suis honteux que mes deux yeux aient été dépourvus » de perles (c'est-à-dire aient été aveugles) (I).

" Dans mon fol orgueil, je convoitais les étoffes bleues et » jaunes dont s'habillent les princes.

» Je meurs de dépit en voyant que je n'ai pu égaler une » servante vêtue de bleu. »

Quand Ping-jou-heng eut fini d'écrire, une servante prit ses vers et alla les présenter à la Jeune fille.

Après les avoir lus, « Monsieur, lui dit-elle en souriant, pourquoi avoir affiché hier tant de jactance et montrer aujourd'hui tant de déférence et de respect? »

Là-dessus, elle composa un autre quatrain sur les mêmes rimes :

« Les senlimens de l'homme sont (ordinairement) sincères; » mais est- il possible qu'ils n'aient jamais rien de vide (c'est- » à-dire de faux)?

» Un jeune homme distingué, qui se promène pour son amuo sèment, ressemble à mdo perte qui circule dans un bassin.

» Au .''ond, les personnes qui cultivent le style élégant, sont u toutes d'une même famille;

» Peu importe qu'on soit inférieurs ou égatix les uns aux > autres! »

La jeune fille ayant fini d'écrire ces vers, ordonna à une servante de les porter à Ping-jou-heng. Celui-ci prit le quatrain, et l'ayant lu une fois avec allenlion : « Un des plus beaux talens de l'antiquité (Tseu-kiên), dit-il, avait besoin de faire sept pas pour composer une pièce de vers, mais celte jeune tille abaisse son pinceau et la termine au même instant. Elle l'emporle de beaucoup sur les poètes de l'antiquité. Quoique Tsièn-hcnç (c'est-à-dire moi, Pingjou-heng) ait reçu d'elle des paroles de consolation, n'at-il pas sujet de rougir au fond du coeur? »

11 .se leva alors pour prendre congé d'elle, et lui offrit ses remorcimens. « Veuillez, lui dit-il, témoigner ma reconnaissance à Mademoiselle; je lui demande permission de m'en retourner chez moi. Quand j'aurai éludié encore dix ans, je reviendrai recevoir ses leçons.»

(I) En poésie l'expression Yôn-tchou (la perle de l'œil) signifie la prunelle.

BIBLIOTHEQUE CHOISIE

A ces mots, il voulut se retirer. « Monsieur, lui dit la jeune fille, puisque vous voulez partir, j'ai encore un mot à vous offrir. -> Aussitôt, elle écrivit un dernier quatrain et l'envoya à Ping-jou-heng; mais il était déjà sorti du pavillon. L'ayant reçu, il y jeta les yeux et lut les vers suivans :

« Quand vous parlerez du talent (des autres), il faut que vo- » tre esprit soit vide (c'est-à-dire modeste);

• Ne vous comparez pas au kiao-jin (à l'homme-poisson) (1) qui est couvert de perles.

n Jadis, il y avait un étang du phénix (nom poétique de la résidence du secrétaire impérial);

• Aujourd'hui il appartient à une jeune Clle , dont le talent » rappelle le 'poète Siang-jou ! »

Après avoir achevé la lecture de ces stances, Ping-jou- Beng comprit bien qu'elle se moquait des vers orgueilleux qu'il avait dernièrement écrits sur le mur du couvent ; mais il ne jugea pas à propos d'y répondre, et, les serrant dans sa manche , il s'en retourna triste et confus. Comme il arrivait derrière le cabinet du ministre , à l'endroit où le chemin se partage , il vit Yên-pé-hân qui sortait du pavillon oriental. S' étant brusquement rencontrés, ils reconnurent l'un etl'autrequ'ils avaient la figure changée et éprouvèrent une vive émotion.

En se retrouvant face à face, les deux amis restèrent un instant ébahis. Ce fut Yên-pé-hân qui ouvrit le premier la bouche ; « Comment vous êtes-vous tiré de votre concours, demanda-t-il à Ping-jou-heng?

— » Aujourd'hui, dit celui-ci en hochant la tête à plusieurs reprises, j'ai été couvert de confusion.

— » Avez-vous vu Mlle Chân ?

— )) Si je l'avais vu et que je n'eusse pu la vaincre en composant avec elle , je ne me croirais pas déshonoré pour cela. Qui aurait prévu que Mlle Chàn , au lieu de se présenter elle-même, enverraitoune servante qui lui lient lieu de secrétaire, pour composer avec moi?

«Quoique cette jeune tille ne soit qu'une servante, elle a des manières graves et imposantes , un air distingué et une figure charmante ; elle me paraît inliainient supérieure à une demoiselle de noble extraction. Mais je ne veux pas insister là-dessus. Je me bornerai à dire qu'elle a tant d'esprit et de facilité, qu'elle improvise des vers à la minute cl compose en courant. A peine eus-je terminé une precade vers, que, sans réfléchir un instant, elle en écrivit aussitôt une autre sur les mêmes rijjies. J'en fis une seconde à laquelle elle répondit subitement de la même manière. Je composai successivement trois pièces de vers, et trois fois de suite elle imita mon exemple sans hésiter un moment. Ses pensées et ses expressions correspondaient aux miennes avec tant de justesse et d'exactitude, que je n'eus pas la force de recommencer la lutte. N'est-ce pas une honte que de n'avoir pu vaincre, de l'é-

Saisseur d'un cheveu, une simple servante? J'imagine, lonsieur, que la personne que vous avez rencontrée, était fort différente de celle-ci, et que peut-être vous avez vengé mon affront.

(I) Allusion à une fable chinoise.

— » Ne m'en parlez pas, dit Yên-pé-hân en fronçant les sourcils; j'ai rencontré absolument comme vous, une jeune servante qui tient lieu de secrétaire à Mlle Chân. Je composai de suite trois pièces de vers auxquelles elle répondit successivement sur les mêmes rimes. Je fus réduit aux abois, et, en dépit de mes efforts, il me fut impossible de continuer. A la vue de mon embarras, elle se relira en ricanant; mais, avant de me quitter, elle composa encore une pièce de vers où elle m'adressait de mordantes railleries. A mon sentiment, si les servantes dé Mlle Chân sont douées de tant de charmes et d'un talent aussi eminent, je ne sais vraiment pas ce qu'elle peut avoir elle-même de si merveilleux. J'imagine que la jeune beauté que j'ai vue au haut du pavillon, et dont les attraits m'ont enivré, doit tout au plus l'égaler. Voilà pourquoi vous me voyez abattu et découragé. Je ne prévovais pas que vous rencontreriez aussi un adversaire redoutaLle, et que vous subiriez la même mortification.

— «Cette mortification est déjà oubliée, répondit Pingjou-heng; mais, en sortant, il faut encore nous présenter devant S. Ex. Chân. S il nous interroge, que lui répondre? Je crains bien que cette seconde mortification ne soit bien plus cruelle quela première.

— « Puisque les choses en sont là , dit Yên-pé-hân , quelque cruelle qu'elle soit, il faudra bien l'endurer. »

Les domestiques qui les avaient amenés, les pressèrent alors de se retirer. Les deux amis, ne pouvant rester davantage, se décidèrent à sortir et arrivèrent bientôt dans le salon. Heureusement pour eux, le ministre était entré dans rint>érieur et n'en était pas encore revenu.

— « Messieurs, leur dit un domestique, veuillez vous asseoir un instant , en attendant que j'aille avertir S. Exe. »

Yên-pé-hân, voyant que S. Ex. Chàn n'était pas dans le salon, eut un désir extrême de s'esquiver. AUoas-nousen, dit-il; il est inutile qu'on nous annonce.

— « Si je ne vous annonce pas à S. Exe. reprit le domestique, il apprendra votre départ, et il est à craindre qu'il ne me gronde sévèrement.

— « Nous n'étions pas venus pour saluer votre maître, répliqua Ping-jou-heng; notre seul but était de composer avec Mademoiselle pour juger de son talent. Maintenant l'épreuve est terminée, et nos vers sont restés dans l'intérieur. Qu'ils soient bons ou mauvais , c'est ce que S. Ex. et Mademoiselle pourront voir à loisir ; nous nous en rapportons tout-à-fait à leur jugement. Qu'avons-nous besoin de rester pour voir S. Ex.?

— «Puisque Vos Seigneuriesne veulent point voirS. Ex., reprit le domestique, nous n'oserions vous retenir malgré vous ; veuillez seulement nous dire où est située votre honorable demeure. Si Ion est satisfait des vers que vous avez laissés dans l'intérieur, il pourrait se faire que le ministre voulût vous envoyer une invitation.

— » Cette observation est juste, dit Ping-jou-heng; nous demeurons tous deux. . .

Au moment où il allait dire « au pont de la rivière de jade », Yên-pé-hân l'interrompit brusquement : « Nous demeurons, reprit-il, chez le seigneur Sîn, près de lari- Ivière de Pao-tseu. « I A ces mots, ils se relirèrenl tous deux en courant.

ROMAN CHINOIS

Après avoir fait quarante ou cinquante pas, Yen péhân gronda Ping-jou-heng.

— « Vous êtes bien maladroit, lui dit-il ; après notre mésaventure d'aujourd'hui, pourquoi vouliez-vous encore leur dire notre veritable adresse ?

— » Vous avez raison; j'allais faire une grande sottise; heureusement qu'avant que j'eusse fini de m'cxpliquer, vous avez repris ma réponse et l'avez adroitement complétée. »

Quelque temps après, ils se rendirent au couvent de Tsié-în. Arrivés dans la salle de Fo (Bouddha), ils retrouvèrent les vers qu'ils avaient écrits deux jours" auparavant, et qui se détachaient nettement sur le mur. Après les avoir relus, ils s'aperçurent alors delà folle jactance qui régnait dans toutes leurs expressions. En conséquence, ils prirent un pinceau et ajoutèrent chacun uu quatrain a la suite (de leurs premiers vers).

Voici celui de Yèn-pé-hàn :

« Depuis l'antiquité, un accueil bienveillant ne s'est jamais » accordé à la légère.

» Maintenant je commence à croire qu'il existe une jeune » fille aux fins sourcils.

» Voyez un peu ce que rappelle son visage orné de fard et » de céruse :

> Mille pinceaux de bambou, et un lac d'encre i >

Ping-jou-heng prit ^ son lour le pinceau et ajouta les vers suivans :

« Sa merveilleuse renommée remplit les oreilles, son illustre » nom est répandu partout.

» Les sourcils peints de celle femme de talent, brilleront pen- » dant mille automnes.

• A quoi bon désirer, dans ce monde, l'étang des deux Plw- » nix (c'est-à-dire la place de secrétaire de l'empereur)? »

« Voyez les nuages blancs qui se dirigent, à 1 ouest, vers le » lac Yao-tchi (1). •

Or, après avoir fini de concourir , Mlle Chàn , s'en revenait aans l'appartement intérieur, lorsqu'au même moment elle vit entrer Ling-kiang-sioué , qui avait aussi terminé ses épreuves. Mlle Chàn prit la première la parole; «Que dites-vous du talent etde l'instruction de votre jeune homme? lui demanda-t-elle. Comment vous ctesvous tirée de votre concours ?

— » Ce jeune homme est doué d'un véritable talent. Un autre à ma place aurait bien pu être terrassée par lui. »

Prenant alors les trois pièces de son concurrent et les quatre qu'elle avait composées elle-même sur les mêmes rimes, elle les présenta à Mlle Chàn. « Veuillez, dit-elle, cxauiincr ces vers ; vous saurez de suite à quoi vous en tenir. Mlle Chàn les ayant lus avec attention , sa ligure brilla d'une joie soudaine. Mademoiselle, lui dit-elle, depuis que j'ai obtenu la bienveillance de l'empereur , jus-

(1) Les dieux habitaient, dit-on, sur les bords de ce lac. Ces vers signifient qu'au lieu d'ambitionner des honneurs terrestres, elle doit tourner ses regards vers le séjour des immortels qu'elle est digne de partager.

qu'à ce jour , il y a déjà cinq ans que j'examine , sur la poésie et la prose élégante , tous les écrivains de talent que possède l'empire. Le nombre que j'en ai vu n'est certes pas mince ; mais les uns étaient des lettrés aussi grossiers que pédans, les autres des écrivains rouilles ou superficiels. S il faut l'avouer , je n'ai jamais rencontre deux jeunes gens comme ceux-ci. Leur talent poétique est d'une grâce et d'une pureté accomplie , et 1 on peut dire qu'ils sont les coryphées de noire siècle.

— » A en juger par vos paroles, reprit Ling-kiang-sioué, M. Tsiên, avec qui vous avez concouru, est donc aussi un homme de lalenl?

— » Non seulement il a du talent, mais son talent n'a rien d'ordinaire. Il faisait voler son pinceau sur le papier, et peu s'en est fallu que je ne pusse lui répondre sur les mêmes rimes. « Elle i)rit alors les trois quatrains du jeune homme, et les joignant aux quatre qu'elle avait composés elle-même pour lui répondre, elle les présenta à Ling-kiang-sioué : « Madeiiioiselle, lui dit-elle, veuillez examiner ces vers : quand vous aurez fini, je vous ferai part d'un doute qui me reste »

A[)rès les avoir lus, Ling-kiang-sioué ne tarissait pas d'éloges. « Ces Messieurs Tchao et Tsiên, dit-GlIe, oui tous deux un luient merveilleux : en vérité, ils peuvent aller de pair ensemble. Ce n'est pas pour nous vanter; mais, à l'exception de vous et de moi , il n'y aurait personne dans l'empire qui pût leur tenir lèlc. Maintenant, Mademoiselle, je vous prierai du me communiquer vos doutes.

— » Quand ce jeune homme eût vu mon vers : « Une seule chanson a une double harmonie; fourriez-vous limiter ou non? » Il s'oublia aussitôt lui-même, et frappant la table avec enthousiasme : « l'iug-jou-licng, s'écria-l-il, îu as rencontré auiourdhui un adversaire redoutable! »

» En l'entenclant prononcer ce nom, je lui demandai pourquoi, portant déjà le nom de Tsiên, il s'appelait encore Ping-jou-heng

)> Il devint tout troublé et se hùla de chercher une excuse. J'ignore ce ([u'il en est; mais peut-être que ce jeune homme n'est aulre que Ping-jou-hen^'; autrement comment trouverait-on dans l'empire, tant uliommesde talent?

— » Quel est son air et sa tournure? demanda Lingkiang-sioué.

— » 11 peut avoir environ vingt ans ; sa figure est dorée comme les graines du melon; ses deux sourcils luient obli(|uemenl vers ses tempes; ses yeux brillent comme les étoiles du printemps et sa taille est mince et élancée. Bien qu'il paraisse trop faible pour porier le p.ids de ses vêtemens, I élévation de son aine et la fierté de son caractère, lui donnent l'air allier cl majestueux de la cigogne.

— » D'après ce que vous dites, c'est juslemeul Pingjou-heng; mon unique regret est de ne pas l'avoir vu; si je l'eusse vu, c'eût été pour moi une merveilleuse rencontre.

— » Si j'avais su cela plus tôt. je vous aurais envoyée, à ma place, dans le jardin occidental.

— » Il y a i:ne circonstance qui me laisse des doutes.

— » La(|uelle?je vous prie.

— n Quand ce jeune homme cul lu mon vers ; « Sa chez bien que ce ne soul point doux nenujihars qui ma-

mr.LiOTHFouE cnnis'E

rient leurs têtes sur la même lige », il garda quelque temps le silence; puis, tout-à-coup, il laissa échapper un soupir, cl, courbant la tête, il récita, à voix basse, les vers suivans : « Le ciel f-c conleole de nous donner un cœur sensible; mais quel que soit le degré de notre affection, qui est-ce qui daigne y répondre? »

En eiilcndanl ces vers, je me hâtai de lui demander s'ils élaient de sa composition. « Nullement , me répondit-il , ce n'est qu'une réminiscence. » Je me rappelle positivement que ces deux vers font partie de ceux que vous avez composés, pour répondre sur les mêmes rimes au jeune homme que vous avez vu au bas du pavillon. Ne pensez-vous pas que ce M. Tchao doit être exaclemenl le même jeune homme? »

A ces mois, Mlle Chàn interrogea son amie.

— « Comraenl est-il de sa personne? lui demanda-telle.

— » Il aune figure pleine et un cou régulier; sa taille est noble, élégante et arrondie; ses deux épaules ressemblent à deux montagnes élevées, et son sourire, à cent fleurs qui s'épanouissent. J ignore quelle était la beauté de Pan'an , tant vantée dans l'antiquilé; mais je sens que ce jeune homme doit en approcher.

— » D'après le portrait que vous venez de faire, reprit Chàn-laï , il me semble que c'est exactement le même jeune homme que j'ai vu au bas du pavillon : si ma conjecture est juste, on peut dire que je fai manqué en face de moi.

— » Pourquoi faut-il, dit Liiig-kianjg-sioué, que les affaires du monde aient tant de peine à réussir? Si, tout à l'heure, vous eussiez été à l'orient et moi à l'occident, nous nous trouvions chacune vis-à-vis (de celui qui nous intéresse), et de suite nous eussions démêlé le vrai du faux. Qui aurait pensé à cette tatale substitution? Ne trouvez-vous pas que la fortune se joue des hommes? »

Les deux amies raisonnaient ainsi dans une pénible anxiété, lorsque soudain arriva Chân-hîen-jîn • « Mes enfans, leur demanda-l-il, puisque vous venez decomposer avec ces deux jeunes gens, que dites-vous de leur talent et de leur instruction ?

— » Ces deux jeunes gens, répondit Châu-taï, sont les deux plus merveilleux lalens de l'empire : il faut, mou père, que vous les traitiez avec distinction.

— » J'étais sorti justement pour les retenir; mais, à mon grand élonnement, ils sont partis sans me dire adieu Voilà pourquoi j'étais venu vous questionner à leur sujet Puisqu'ils sont doués d'un talent extraordinaire, il faut charger quelqu'un de courir après eux et de les ramener ; nous pourrons alors les interroger à loisir.

— » Mon père, dit Châu-taï, votre idée est parfaiteraeU juste. 1)

Chân-hîen-iîn sortit aussitôt, et ordonna k un domestique d'aller s informer d'eux au couvent de Tsié-în: « Si MM. Tchao etTsiên , ajouta-t-il, se trouvent encore dans le couvent, il faut absolument les prier de revenir sur leurs pas ; dans le cas où ils seraient déjà partis, vous demanderez à Pou-hoéi s'ils lui ont dit quelque chose au moment de le quitter. »

Docile à ces ordres, le domestique se rendit au couvent et interrogea Pou-hoéi. « 11 y a déjà long-temps qu'ils

soul partis, leur répondit il, mais au moment de se retirer, il ne m'ont pas dit un seul mol; seulement ils ont ajoute deux piécesde vers à la suitedeceuxqu Us avaient écrits dernicrenieni; après quoi ils sont partis. »

Le domestique copia aussitôt ces vers , et vint rendre réponse à Chàn-hien-jîn. Celui-ci, les avant lus, s'empressa de les montrer à sa lille et à Ling-tiang-sioué. « Je craignais, leur dit-il , que leur départ précipité ne tînt à quelque mécontentement de leur part ; mais, à la vue de CCS vers, où ils te comblent de respects et déloges, il est évident que, s'ils sont partis sans dire adieu, c'est par suite d'un sentiment de confusion.

— «Non-seulement ces deux jeunes gns sont doués d'un talent remarquable, dit Chàn-laï, mais en les voyant se dépouiller de tout amour-propre pour rendre hommage à ce qui est beau , on peut dire qu il serait diflicile de trouver leurs pareils.

— » Cela serait impossible , reprit Ling-kiang-sioué , car ils possèdent tous deux un talent égnlement élevé. »

Chân-hièn-jin, voyant que sa fille et Ling-kiang-sioué, les louaient à l'envi" d'une voix unanime, appela un autre domestique et lui parla ainsi : « Messieurs Tchao et Tsiên de Song-kiang, qui sont venus tout à l'heure composer ici, demeurent en ville chez le comte de Sin. près de la rivière de Pao-tscu. Prenez ces deux billets de visite, étaliez les inviter de ma part; j'ai besoin de causer avec eux. »

Le domestique se chargea de celte commission. Le lendemain matin, s'étant levé de bonne heure, il se rendit en elTot à la maison du comte de Sîn, près la rivière de Pao-lseu pour y prendre des informations. Or, comme Yên-pô-hàn avail eu soin de donner une fausse adre.«.=e, il lui fut impossible de trouver ce qu'il cherchait, mais, on fait quelquefois, sans y songer, de singulières rencontres. Song-sîn, se trouvant mal à son aise dans la maison du président Tchang, était venu se fi.xcr en cet endroit.

En s'informant de côté et d'autre, le domestique de Chàn-hièn-jîn arriva, par hasard, dans la demeure de Song-sîn.

Or, Song-sîn, une fois en possession de celle nouvelle, s'empressa d'aller trouver Tchang-în et lui ayant tout raconté de point en point : « Comme vous n'avez pas pris celle affaire à coeur, lui dit-il, je vous réponds que vous êtes un homme coulé.

— » Ce n'est pas que j'aie négligé celte affaire, reprit Tchang-în; mais quel moyen pouvais-je prendre puisqu'ils voulaient absolument me voir, el que, d'un autre côlé, vous me défendiez d'y aller? Voilà pourquoi j'ai temporisé. Que me conseillez- vous aujourd'hui pour réussir?

— «Puisqu'ils ont pris en affection Tchao et Tsion, quoiqu'ils ne les trouvent pas mainlrnant, ils Uniront infailliblemenl par les découvrir. Une fois trouvés , leur suvcès est assuré, et tous les efforts que nous avons failsjusqu'ici, seront coraplètenieni perdus. Dans ce moment, le temps presse. Le proverbe dit avec raison : « Quelle que soit la laideur d'une bru , elle ne peut manquer de se présenter devant son beau-père et sa belle-mère. » Le mieux est de vous procurer quelques lettres de personnages puissans, et après avoir reiiwnté votre courage, de

ROMAN CHINOIS

profiter de l'impossibilité où ils sont de trouver ces deux jeunes gens, pour aller vous présenter vous-même. Qui sait si vous n'aurez pas le bonheur de réussir avant eux? Si l'on veut vous examiner sur la poésie ou sur la prose élégante, caché en dehors de la salle, je vous composerai une ou deux pièces et vous les ferai pa.sscr secrètement, alin que vous puissiez vous tirer d'affaire. Je vous réponds du succès; seulement lorsqu'une fois vous aurez réussi, il ne faudra pas oublier mes services.

— » Monsieur, repartit Tchang-în, si vous me faites obtenir ainsi l'objet de mes vœux, naturellement je vous récompenserai comme il faut. »

Leur projet étant bien arrêté, ils se procurèrent deux lettres d hommes puissans et les envoyèrent d'avance

Sans perdre de temps, Tchanp-în écrivit lui-même une carte de visite et prépimi dcriclics présens; puis il s'habilla avec luxe, et moulant en chaise k porteurs, il alla faire sa visite; mais, avant d'entrer, il cul soin de cacher secrètement Song-sîn dans une maison voisine.

Chân-hiên-jin, ayant regardé k'S lettres de recommandation, vit qu'on y louait avec emphase la jeunesse de Tchang-în et l'éclat de son talent. On ajoutait qu'allant de pair avec sa fi. le pour la fortune et le rang, il briilait d'obtenir sa main.

Il chargea en conséquence un domestique de l'inviter à entrer et à se présenter devant lui.

Tchang-în, lier de la noblessedeson rang, entra la tête levée dans le salon, et fit ii Cbàn-hicn-jin la salutation qu'on doit aux personnes plus âgées que soi Les civilités achevées, il prit un siège à gauche; au haut de la salle, et Chàn-hiên-jîn vint lui tenir compagnie un peu plus bas. 11 lui offrit d'abord le thé, et lui adressant la parole :

— « Monsieur, lui dit-il, il y avait long-temps que je contemplais de loin votre brillante jeunesse et votre talent élevé, et brûlais de vous voir un seul instant. Com- ment se fait-il que pendant long-temps vous n'ayez pas daigné abaisser vos yeux jusqu'à moi (c'csl-à-dire ni'lionorcr de votre visite?)

— «Quand je fus arrivé à la capitale, répondit Tchangîn, mon père voulut que j'allasse de suite présenter mes hommages h Votre Excellence, mais j'avais éprouvé en route des fatigues excessives qui avaient altéré ma santé, et dont je ne suis pas encore bien remis. Voilà pourquoi j'ai tant différé à vous rendre visite. J'ai commis une faute impardonnable.

— » J'ignorais que vous eussiez été malade, répondjt Chân-hicn-jîn; si je suis impatient de recevoir vos instructions (c'est-à-dire de voir vos compositions), en voici l'unique motif : Ces jours derniers, mon noble ami , j'ai reçu diverses lettres où l'on loue avec enlhousiasme le talent merveilleux qui brille dans vos compositions. C'est pourquoi je désire vivciiient que vous m'en montriez un ou deux morceaux pour mon instruction.

— » Je n'ai qu'une instruction médiocre, et mes écrits .insipides cl vulgairos ne sont gucres bons qu'à tapisser les murs d'une cabane de village. Comment oserais-jc les présenter à Votre Excellence qui est aussi élevée (|ue le mont Tliaï-chàn et la constellation du IJoisscau (la Grande Ourse ) ? Mais puisque vous daignez m'cncourager ,

j'oserai vous montrer des vers qui font ma confusion. » En disant ces mots, il prit des mains d'un domestique

3ui le suivait, un cahier ia[\\.[i\i:. les IS'ouvelUs compositions e Tchang, et le lui présenta avec un prolond salut : v Ces morceaux, lui dit-il, sont bien communs et bien informes ; ]e prie Votre Excellence de les communiquer à sa noble tille pour qu'elle les corrige. »

Chàn-hiên-jtn prit le cahier et y ayant jeté les yeux , il vit une pièce composée, dans la ferme de Tsiên-lleou, en écoutant le chant des loriots ; une autre écrite sur un mur, etc., etc. Toutes les expressions avaient autant de pureté que de fraîcheur. Il en fut ravi de joie. « Sage ami, lui dit-il, vous avez un talent admirable; on peut dire que votre réputation n'est point usurpée. Il examina encore deux pièces dont la grâce ne fil qu augmenter son ravissement. Il ordonna alors à un domestique de porter ces compositions à sa" fille.

Il n'avait pas encore achevé de parler , lorsqu'un domestique arriva en courant et s'approchant de Chânhièn-jîn, lui chuchota quelques mots à l'oreille. « Ma fille, dit aussitôt le ministre, a vu vos élégantes compositions et les a louées avec chaleur ; mais comme il y a quelques points qu'elle ne comprend pas bien, je vous prierai, mon sage ami, de vous rendre au patillon du pied de jade pour lui donner quelques explications. J'ignore, mon sage ami, si vous y consentirez.

— » Je suis justement venu ici pour demander les instructions de Mademoiselle votre fille : en daignant ni'intcrroger, elle met le comble à mes vœux.

— «Puisqu'il en est ainsi, veuillez vous rendre auprès d'elle, j'aurai l'honneur de vous attendre en cet endroit. »

Aussitôt il chargea plusieurs domestiques de le conduire au pavillon du vied de jade.

Au moment où Tcnang-în allait partir, Chàn-hiên-jîn lui adressa quelques observations. « Ma fille, lui dit-il, est d'un naturel grave et sévère; elle n'a pas la même indulgence que moi. Il faut, mon sage ami, que toutes vos paroles soient respectueuses et réservées.

— « Je suivrai avec respect vos nobfcs conseils, répondit Tchang-în «, en lui faisant un profond salut.

A CCS mots, il partit avec les domestiques.

Or, comme h pavillon du pied de jade était titué à l'écart, derrière la maison, il passa devant une nuillilude de kiosques, de belvédères cl de galeries, avant d'arriver au pied de cette retraite. Les domestiques le prièrent de s'asseoir, et chargèrent une servante de monter au haut du pavillon, pour annoncer son arrivée. Il y avait peu d'instans qu'il était assis, lorsqu'il vit descendre, de l'étage supérieur, deux jeunes ser\anles : «Notre maîtresse, dirent-elles à Tchang-în, desire adresser quelques questions à Votre Seigneurie : Ces Aouvelles compositions de Tchang, est-ce vous qui en êtes réellement l'auteur, où bien est-ce un recueil de morceaux que vous avez empruntés à divers poètes? «

A cette question soudaine, Tchang-în se sentit comme frappé au cœur, et, dans son trouble, il rougit jusqu'aux oreilles. Heureusement que Mlle Chàn n'elait pasprés-ente. Il lâcha de répondre avec aplomb.

— 0 Le titre, dit-il, porte clairement les mots : Nouvelles compositions de Tchang. Or, c'est moi-même qui suis

M. Tchang; comment pourrait-on dire que ce sont des compositions d'emprunt?

— » Si c'est M. Tchang qui a composé lui-même ces pièces, dit ma maîtresse, d'où vient qu'on y trouve des poésies de Ping-jou-heng? »

Eq entendant ces trois syllabes, Tchang-în reconnut avec effroi qu'elle voyait le fond du sac, et resta quelque temps muet et immobile. Ensuite, changeant de langage:

— « Votre maîtresse, dit-il, a réellement de la perspicacité; eu vérité c'est une personne de talent. Les deux pièces de vers que l'on voit dans la seconde partie, c'est en effet Ping-jou-heng qui les a faites, en composant avec moi sur les mêmes rimes; voilà pourquoi je lésai réunies aux miennes.

— » Mademoiselle dit , ajouta la servante , qu'indépendamment des deux pièces de Ping-jou-heng, il y en a encore d'un autre auteur. »

Tchang-în réfléchit alors en lui-même. Puisqu'elle a découvert les poésies de Ping-jou-heng, se dit-il , il est certain qu'elle a reconnu aussi celles de ¥ên-pé-hân. Le mieux est de faire franchement ma confession.

— » Outre les deux pièces de Peng-jou-heng, répondit-il, il y en a encore deux de Yên-pé-hàn. Quant aux autres compositions, elles sont toutes de moi , nulle autre personne ne peut les revendiquer. Je prie Mademoiselle ae les examiner avec un soin minutieux ; sachez bien que moi qui vous parle, moi, le seigneur Tchang, je possède un véritable talent et une instruction solide. Je n'imite certainement pas ces misérables qui pillent et volent effrontément les compositions des autres I «

La servante monta au haut du pavillon et porta celte réponse. Peu d'instans après, elle descendit avec une grande feuille de papier qu'elle remit à Tchang-în. « Mademoiselle trouve, lui dit-elle, que, puisque vous êtes réellement l'auteur des Nouvelles compositions de Tchang, vous avez décidément un talent merveilleux. Elle vient d'écrire sur ce papier une pièce de vers, et prie Votre Seigneurie d'en faire une autre sur les mêmes rimes.

A la vue de ces vers, Tchang-în éprouva d'abord un embarras mortel Se voyant obligé de faire semblant d'y répondre sur les mêmes rimes, il broya de l'encre, saisit un pinceau et se mit à écrire à tort et à travers; puis, il (it furtivement une copie des vers, et, profitant d'un moment où personne ne l'observait, la remit à un petit domestique qui ne le quittait pas, en lui recommandant d'aller la porter à hong-sîn, pour qu'il composât à sa place les vers demandés.

Muni de la copie des vers, le petit domestique, sortit précipitamment pour chercher Song-sîn et le prier decomposer à la place de son maître. Mais la maison était vaste et profonde, et comme il avait à faire beaucoup de détours , il lui fut impossible de trouver tout de suite une issue. Au moment où il était à fureter, tantôt à l'est,

tantôt à l'ouest, tout-à-coup Ling-kiang-sioué, ayanlappris que Mlle Chân était dans le pavillon du pied de jade, occupée à examiner le savoir de Tchang-in, voulut sortir pour aller voir. A peine avait-elle quitté sa chambre, qu'elle rencontra brusquement le petit domestique qui courait tout effaré, et le lit arrêter par les servantes, c Qui êtes-vous, lui demanda-t-elle, pour courir ainsi dans les chambres de l'intérieur?

— » Je suis un domestique qui accompagne le seigneur Tchang », répondit-il avec émotion.

Ling-kiang-sioué, voyant le trouble dont il était agité en parlant , soupçonna que ce n'était pas sans motif. « Puisque vous devez accompagner M. Tchang, lui ditelle, pourquoi sortez-vous ? Je suis sûre que vous vouliez commettre quelque vol. »

Le jeune domestique aurait bien voulu s'évader ; mais voyant que cela était impossible, il prit le parti d'avouer la vérité.

— « Suivez-moi , dit Ling-kiang-sioué » A ces mots elle le mena dans sa chambre et improvisa deux quatrains qu'elle lui remit aussitôt. « Portez cela à votre maître, lui dit-elle ; seulement, vous devez dire que c'est M. Song qui les a composés. »

Dès que Tchang-în tint les vers dans ses mains, son courage se ralluma et il sentit renaître sa fierté. Il les copia alors, d'après le modèle qu'il avait sous les yeux, et les remit ensuite à une servante.

— « Voici, dit-il , les vers que j'ai faits sur les rimes de votre maîtresse. Veuillez les lui porter en la priant de les examiner avec soin. Mlle Chân est une personne de talent; naturellement elle en sentira tout le charme. »

La servante prit les vers en souriant, et s'empressa de les porter, au haut du pavillon, à Mlle Chân.

Après avoir lu ces vers, Mlle Chân ne put sempêcher de rire aux éclats : « Cet imbécile-là, s'écria-t-elle, je ne sais pas qui il a chargé de versifier à sa place; il s'est fait bafouer d'une manière délicieuse! »

Comme elle était occupée à réfléchir, elle aperçut toutà-coup Ling-kiang-sioué qui revenait du pavillon situé derrière le sien,

Ling-kiang-sioué lui raconta alors, de point en point, comment elle avait rencontré le petit domestique qui voulait sortir et chercher quelqu'un qui composât pour son maître, et de quelle manière elle s'y était prise pour faire des vers à sa place.

Mlle Chân battit des mains en riant à gorge déployée.

Tchang-în, qui se tenait au bas du pavillon, entendant rire aux éclats dans l'étage supérieur, s'imagina de bonne foi que c'était la lecture de ses vers qui causait ces transports de joie. « Que ne prolité-jede son allégresse, se dit-il en lui-même, pour monter au haut du pavillon et lui faire un doigt de cour? »

Sfl résolution étant une fois arrêtée, sans s'embarrasser des conséquences, il s'arma d'audace et monta brusquement au haut du pavillon.

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