‹ SatanstoéChapitre 192 sur 194 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Comme il n'y avait alors nul gardien à la porte du pavillon, Tchang-în put proiiter de cette circonstance et monter sans obstacle. Mile Chân leva tout-à-coup lalète et l'ayant aperçu, elle entra dans une violente colère. « Quel est cet homme qui ose monter ici? » s'écria-t-elle.

Tchang-în, qui s'était déjà avancé en face d'elle, lui lit un prolond salut. « Mademoiselle, lui dit-il, votre serviteur Tchang-tn, voyant que vous daigniez honorer de vos éloges ses compositions vulgaires, est monté exprès pour vous en remercier.

— » Quelles sornettes nous contez-vous là, lui dit Chàn-laï ; comment avez-vous osé monter de votre propre mouvement, à l'étage supérieur? »

A ces mots, elle ordonna à ses servantes de détacher d'un piédestal orné de dragons, son sceptre d'or, le saisit dans sa main, et se dres.?anl sur ses pieds : « Tchang-în, s'écria-t-eile, parce que vous avez osé faire des propositions coupables à la jeune fille de talent , comoiée des bienfaits de l'empereur, pour obéir à son auguste décret, je vais vous frapper à mort. » Elle dit, et levant le sceptre d'or, se dispose à lui en assener un coup sur la tête.

Tchang-în, frappé d'ciïroi, est prêt à s évanouir. Il veut se lever et fuir précipitamment; mais une multitude de servantes le tiennent immobile. Réduit aux abois, il frappe violcnuiicnt le sol de son front: « Grâce! grâce! Mademoiselle, s'écria-t-il à jilusieurs reprises. C'est la première fois que je viens dans le Midi ; je vous jure que je ne le savais pas. Je vous en supplie, laissez-moi la vie. »

Mais Chàn-taï est sourde à ses prières ; elle saisit de nouveau le sceptre d'or et ne songe qu'à le frapjier.

Heureusement pour lui que Ling-kiang-sioué, qui se tenait près d'elle, l'exhorte vivement au pardon ; mais elle ne veut rien écouter. Par bonheur, le domestique (|ui accompagnait Tciiang-în, effrayé des paroles menaçantes qui retentissent au haut du pavillon, court à la hàle dans le salon de derrière, et va en informer Chàn-hiêD-jîn.

Sur-le-champ, le ministre appela plusieurs servantes : « Courez vile chez ma (ille, leur dit-il, et annoncez-lui que je demande la grâce du coupable. »

En ce moment, Chàn-taï allait abaisser une main homicide et assommer Tchang-în; mais Ling-kiang-sioué s'efl'orçait constamment de la retenir avec les plus vives instances, lorsque tout-à-coup plusieurs servantes accoururent en criant : « Grâce! grace! au nom de S. Ex. »

Chân-ta'i suspendit alors son courroux : « \ quoi bon, dit-elle, laisser vivre cet animal forcené? pourquoi mon père vient-il arrèler mon bras ?

— » Ce n'est point à cause de lui, reprit Ling-kiangsioué, que S. Ex. le premier ministre demande grâce ; il craint uniquement d'oflenser son père dont il est le collègue. »

Dans ce moment, la langue de Thang-în était glacée et comme paralysée par la crainte. D'abord il demandait grâce ; mais, quelques instans après, il se trouva incapable d'articuler un seul mot. Tout ce qu'il pouvait

faire était de frapper continuellement la terre de son front.

En voyant sa piteuse attitude, Chân-taï se sentit envie de rire; mais elle conserva sa gravité. « Puisque mon père, dit-elle, m'ordonne de faire grâce, comment pourrais-je lui désobéir?

— » Puisque, par déférence pour les ordres du premier ministre, reprit Ling-kiang-sioué, vous lui faites grâce de son ignorance, laissons-le partir, et qu'il n'en soit plus question.

— » Comme, malgré son ignorance, reprit Chân-taï, il a pu prier quelqu'un de composer à sa place, a(in de se donner un faux lustre, il ne convient pas que son visage soit dépourvu des marques du talent. »

Elle ordonna aussitôt à ses suivantes de prendre des pinceaux et de l'encre, et de le chasser après lui avoir barbouillé le visage, a(in que tout le monde reconnût que c'était un homme rempli de talent (1).

Tchang-în restait toujours à genoux. 'N'oyant qu'elle avait dét)osé son sceptre d'or, il commença à respirer un peu. « Si l'on dit, s'écria-l-il, que Tchang-în ne s'est pas prosterné à la vue de l'écriture de l'empereur, qu'il s'est permis de moaler au pavillon dejade, et qu'il a imprudemment abordé Mlle Chân, ce sont des crimes dontje me suiscertainement rendu coupable ; mais si l'on avance que j'ai chargé quelqu'un de composer à ma place, c'est une chose que je n'avouerai jamais, même au péril de ma vie. »

En entendant ces paroles, Chân-taï elLing-kiang-Sioué éclatèrent de rire.

— « Ceux qui ont composé pour vous, reprit Chân-taï, viennent d'être saisis et amenés ici; voulez-vous encore nier la vérité? »

Dès que Tchang-în eut entendu dire qu'on avait saisi ceux qui avaient composé pour lui, il se tfit en lui-même que Song-sîn était sous leur main. Celte pensée ne fit que redoubler son trouble, et il lui fut impossible d'ouvrir la bouche

Après que Chân-taï lui eut fait marbrer le figure d'encre par ses servantes : « Pour le moment, dit-elle, je vous fais grâce, partez. Si vous revenez m'ennuyer encore, je demanderai un ordre impérial, cl je vous réponds que vous êtes un homme mort. »

Tchang-în, protitant de cette occasion, descendit rapidement les marches du pavillon, et disparut par la porte principale.

A peine avait-il marché quelques instans, qu'au détour

(I) Le texte original offre ici un jeu de mot charmant qu'il est impossible de faire passer en français. Le mot mè qu'emploie l'auteur veut dire au propre encre, et au figuré latent liliéraire. L'expression chinoise peut donc signifier à la fois : plein d'encre (c'est-à-dire tout barbouillé d'ena-e) et rempli de talent littéraire.

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE

du chemin, il aperçoit Song-sîn qui faisait sentinelle, les oreilles dresscos cl le cou lendu.

En le voyant, Tchan?;-în avait éprouve un sentiment de surprise et de joie. Diles-moi un peu, lui demanda-lil, si l'on ne vous a pas encore arrêté, cl si, après vous avoir arrêté, l'on vous a mis en liberté?

— » Qui Cjt-ce qui m'aurait arrêté? Et vous, pourquoi avez- vous cet air tremblant cl embarrassé? D'où vient que votre ligure est ainsi barbouillée d'cacrc?

— » Cela ne peut pas se dire on deux mots, répondit Tchang-în en frappant du pied ; allons en avant, et quand nous aurons trouvé un lieu commode, je vous raconterai tout cela de point en point. »

Aussitôt , ils monicrent ensemble dans une chaise à porteurs et s'en retojirnèrent.

Au boutde quelques lis (dixièmes de lieue) , Tchang-în aperçut tout à coup, au bord du chemin, un cabaret dune apparence propre et élégante. Il fit arrêter la chaise et y entra avec Song-sîn. Ce cabaret se composait d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage. Tchang-în, ne se souciant pas de monter, resta dans la salle du bas et s'assit devant une grande table, qui s'appuyait contre une fenêtre ; mais il ne voulut boire qu'après avoir demandé de l'eau et s'être lavé la ligure. Quand ils eurent bu quelques tasses de vin, Song-sîn prit le premier la parole : « D'oii vous vient, lui demanda-t-ii , cet air triste et abattu?

— » Quoi ! répondit Tchang-în en soupirant, vous voulez encore m'en demander la cause? Le mal que vous m'avez attiré n'est pas mince.

— » Eh! quel mal vous ai-jc attiré?

— » Je vous avais prié de composer des vers à ma place; j'espérais que vous me feriez une excellente pièce qui me couvrirait de gloire. Je ne sais ce que vous avez écrit pour qu'elles se soient moquées de moi Quand je vous ai chargé de composer à ma place, c'était une affaire secrète qui devait échapper à la connaissance du public. Qu'aviez-vous besoin de les mettre dans notre coniidence et de m'attirer ainsi un mortel affront?

— » Vous êtes fou I je pense. 11 y a une demi-journée que je suis ici à attendre vos ordres ; mais je n'ai vu ombre d'homme. Qui est-ce donc qui m'a invité à composer des vers pour vous?

— » C'est mon petit domestique.

— » Eh bien I faites-le venir et confrontez-le avec moi. » Tchang-în l'appela sur-le champ; mais il s'était enfui dehors, et n'osait plus se montrer. A force de s'entendre appeler, il finit par accourir auprès de son maître.

— » N'est-ce pas toi , lui demanda Tchang-îa , qui as apporté les vers composés par M. Song?

— » Quels vers de ma composition t'ai-je remis? » demanda h son tour Song-sîn.

Le jeune domestique, pressé des deux côtés, resta muet de crainte, et ne put articuler un seul mot.

Tchang-în, le voyant garder le silence et changer de couleur, lui appliqù-a deux soufflets. « Sot animal , lui dit-il , est-ce que tu n'aurais pas encore remis les vers à M. Song?»

Le petit domestique, intimidé par les coups, se vit bien obligé de dire la vérité.

A son récit , Tchang-în trépigna .encore des pieds. «Ainsi donc, s'écria-t-il, c'esttoi, petit coquin, qui as fait manquer mon projet. Tu savais pourtant que ces vers devaient être faits à l'insu de- sa jeune compagne. Comment as-tu osé, au contraire, me les faire composer par elle? Je ne m'étonne plus si elle a dit, en se moquant de moi, qu'on tenait mes complices. Moi qui suisissu dune famille illustre, croyez-vous que je vais en rester là, aprè avoir essuyé, sans motif, ses insultes et ses outrages? 11 faut que j'en instruise mon père, et que je présente un rapport rédigé par lui , où je dirai que, fière de la faveur dont l'honore l'empereur, elle outrage effrontément les His des plus hauts fonctionnaires de l'état.

— » Si vous dites, dans le rapport, qu'elle vous a insulté, elle répondra que vous lui avez fait des propositions coupables, et lorsque, plus tard, une enquête aura fait découvrir la vérité, c'est vous, au bout du compte, qui serez victime de cette dénonciation. Comment pourriez-vous la renverser?

— » Si je ne la fais pas châtier d'importance, comment pourrais-je contenir la colère que j ai contre elle ?

— » Si vous ne pouvez contenir votre colère, je connais un excellent moyen de la châtier comme il faut.

— » .Quel est cet excellent moyen? lui demanda vivement Tchang-în ; je vous prie en grâce de m'en instruire.

— » Tout-à-rheure, comme j'étais assis dans le couvent de Tsié-în, en attendant vos ordres, j ai,vu sur un mur des vers composés par Tchao-tsong et Tsièn-htng. Pour peu qu'on examine les sentimens et les idées qui y rognent, chaque vers respire l'éloge de Chan-taï et leur passioBpour elle. J'interrogeai à ce sujet le'prieur du couvent. D me répondit que ces deux messieurs avaient concouru en têtc-â-tête avec Mlle Chàn. Je lui demandai sur

3uoi elle les avait examinés. Ce prieur, qui est un homme e goût, avait copiéde sa main tous les vers qu'ils avaient composés dans ce concours. 11 me les fit voir et je les ai apportés, après les avoir transcrits furtivement. Ces deux messieurs ^ont précisément ceux que ces jours derniers S. Ex. Chânfit demander, par erreur, dans la maison que j'habite. En examinant les vers qui ont été composés de part et d'autre dans ce concours, j'y trouvai une intention marquée de se provoquer mutuellement au vice. Si vous voulez lui trouver des fautes, et présenter contre elle un rapport, pourquoi ne pas communiquer à l'empereur ces vers qu'elle a composés avec eux, sur des rimes communes? Vous direz que, sous prétexte de mesurer (juger) le talent, elle a attiré des jeunes gens ians le pavillon du pied de jade, et nu'el le a composé avec eux des vers licencieux ; qu'ainsi elle a profané l'inscription tracée par l'empereur, et déshonoré le titre de fille de talent que S. M. lui a conféré. Vous pouvez être sûr qu'à la vue d'une telle accusation, l'empereur sera furieux contre elle. »

A ce discours, Tchang-în se sentit transporté de joie. « Votre idée est merveilleuse ! votre idée est merveilleuse ! s'ecria-t-il. Je vais en informer mon père, et lui faire présenter le rapport projeté.

— »Si l'on présente ce rapport après-demain, elle répondra qu'ayant été honteusement bafouée pour lui avoir fait des propositions coupables, vous voulez vous venger par

RO.M.VN CHINOIS

la calomnie. 11 ne faut donc point vous presser; si vous attendez quelques jours, votre succès est assuré.

— » Vous avez raison, reprit Tchang-în. Qua;.d je dilférerais de quelques jours, il n'est pas à craindre qu'elle ne s'envole au ciel. »

Leir projet étant bien arrêté, ils s'abandonnèrent hh joie, et burent quelque temps ensemble. Après quoi ils se levèrent de table, et partirent dans leur chaise à porteurs. Le proverbe dit avec raison : Si vous parlez sur la route (prenez gardel), il y a du monde au milieu des her bes.

Par un grand hasard, ce même jour Yên-pé-hîin, ne pouvant oublier la jeune beauté qu'il avait vue au haul du pavillon, sortit encore de la ville avec Ping-jou-hens, et se rendit h la villa impériale. Il s'informa d'elle dans le voisinage du jardin, et non seulement il no put découvrir ses traces, mais les vers qu'ils avaient écrits tous deux (c'est-à-dire lui et elle) sur le mur, avaient été effacés par une couche de chaux.

Le cœur navré de douleur, ils s'en revinrent promptement ensemble. Entrés, un peu auparavant, dans ce cabaret, ils s'étaient mis à boire au premier étage, et, au bout de quelques momens , ils aperçurent tout-ii-coup Song-sîn et Tchaog-în qui entraient au rez-de-chaussée. Nos deux amis éprouvèrent un vif élonnemcnl. « Ainsi, se dirent-ils, les voilîi aussi arrivés à la capitale. »

Ping-iou-licng voulait descendre pour les saluer; mais 'Yén-pé-nàn le retint. « Un moment, lui dit-il, écoulons un peu ce qu'ils disent. » Se pcnchaat alors sur le bord de la balustrade, ils prêtèrent une oreille altcntivc et se mirent aux écoules. Toute la conversation ne roulait que sur le niége qu'ils voulaient tendre k Mlle Chàn ainsi qu'à Tcnao-tsong et îi Tsicn-heng. Les deux amis se tinrent cois, et n'osèrent soufllcr un mol ; ils se contentèrent d'attendre (ju'ils eussent fini de boire et quitté le cabaret. Us purent alors dclibtirer librement.

— ft Heureusement qu'ils ne nous ont pas vus, dit Ping-jou-hèng ; autrement, il bous serait sans doute survenu nueiquc mauvaise afl'aire.

— » Si l'chang-în vient à découvrir nos vrais noms et à en informer l'empereur, dès que S. M. apprendra que les deux jeunes gens, recommandés à sa bienveillance par l'examinateur en chef, et appelés à la cour en venu d'un décret, ont désobéi à ses ordres et ne se sont point présentés; qu'en outre, ayant changé de nom de famille et de surnom, ils sont restes cachés dans la capitale, et ont cherché h séduire la jeune fille de talent qu'il a comblée de ses faveurs, ce sera à ses yeux le plus grand des crimes.

— » Monsieur, répartit Ping-jou-heng, vos craintes sont parfaitement fondées ; mais, pour le moment, quel sera notre moyen de salut?

— » fin venant tous deux à. la capitale, notre première pensée était de nous informer de Mlle Chàn et de demander sa main; mais maintenant ce mariage ne nous laisse plus d'espoir. Si j'avais rencontré la jeune beauté que j'ai vue au haut du pavillon, c'eût été un immense bonheur; mais je n'ai pu la découvrir, et elle est devenue invisible pour moi. Vous-même, vous n'avez pu trouver la moindre trace de votre Ling-kiang-sioué. Si nous con-

tinuons à errer ici, ce sera vraiment peine perdue. Ajoutez à cela que, ces jours derniers, la jeune servante m'a dit clairement daus ses vers :

« Si vous cherchez un pilon de jade pour faire de la » gelée blanche (c'est-à-dire si \ous voulez épouser » une jeune fille uella comme la déesse Siouéing', il » faut qu'on détache pour vous, du liônc irapcriai, des » frtambeaux ornes de) nénu^diars d'or (c'est-à-dire, il » faut que l'empereur vous i'avt -sect vous prolége) ».

» Maintenant , le concours pou. la licence n est pas éloigné; il \aut mieux nous en retourner, et quand nous aurons acquis du mérile et de la réputation, nous nous informerons une seconde foisdu pont Lieu (c'est-à-dire delà maison de la jeune (ille que nous voulons épouser,; peut-être y serons-nous condmls comme par un lil mystérieux.

Après avoir arrêté leur projet, les deux amis burent encore quelques tasses; puis ils qiiiltèrint la table et -s'en revinrent dans leur demeure, ils ordonnèrent alors à un domestique de préparer leurs bagages et de louer une chaise à porteurs cldcs chevaux. Le lendemain, de grand matin, ils sortirent de la ville ctparlirect pour un long voyage. Tout le long de la roule , ils causaient gaîmcut et marchaient sans se donner beaucoup de fatigue. Un jour qu'ils venaient d'entr«r dans la province de Chàn-tong, comme ils se trouvaient dans un chemin resserré, ils rencontrèrent toui-à-coup un magistrat qui passait avec son escorte. 11 élail précédé de satellites rangés deux à deux , et se prélassait dans une chaise à porteurs, dont la grandeur annonçait un fonctionnaire eminent. Une dizaine de cavaliers marchaient en masse derrière lui.

Yèn-pé-hàn et Ping-jou-heng, obligés de descendre de leur chaise, choisirent un endroit un peu large, et se tinrent debout pour le laisser passer commodément. Mais, à leur grande surprise, lorsque la chaise du magistral fut arrivée devant eux, tout à coup une voix partit de 1 intérieur, et cria plusieurs fois à l'une des personnes de la suite : « Veuillez demander si ces Messieurs qui se tiennent au bord de la roule, ne sont pas les bacheliers Yen et Ping. >>

En entendant ces mots, Yèn-pé-hàn et Ping-jou-heng s'approchèrent vivement de la chaise, et, jetant un coupd œil dans l'intérieur, ils reconnurent ^Vang, le président du concours , et sans attendre que le ( hé-jin (sorte de secrétaire) fiit venu les interroger, ils lui lircnt avec empressement, un profond salut. « Les deux bacheliers (jue vous \oyez, lui dirent-ils. sont précisément Yènpé-hàn et Ping-iou-heng. »

A ces mots, Wang fut transporté de joie, et dit à son secrétaire : « Priez vite ces deux Messieurs de se rendre avec vous au bureau de poste precedent, alin que j'aie le plaisir de les voir.» 11 dit et ordi^ana à ses porteurs de repartir sur-le-champ.

Docile à ses ordres, le secrétaire les suivit de près, mais Yèa-pe-hàu et Ping-jou-heng le prièrent de inonter dans une chaise pour s en retourner avec eux. Heureusement qu'après a\oir parcouru, en revenant ïur leurs pas, la faible dislance de deux ou trois /i«, ils arri\èrenl au bureau de poste. Invités à plusieurs reprises, par Wang, le

BffiLIOTHEQDE CHOISIE

président du concours, Yên-pé-hân et Ping-jou-heng, entrèrent et vinrent le saluer. Les civilités achevées, Wang les pria de s'asseoir, mais ils s'en excusèrent poliment.

— «En voyage, dit Wang, cela est sans inconvénient.» Ils furent donc obligés de lui obéir.

Wang les interrogea alors. « J'ai adressé, leur dit-il, un rapport à l'empereur, pour vous recommander d'une manière particulière. S. M. daigna l'approuver.

— » Veuillez me suivre à la capitale, où je dois aller rendre compte de ma commission. Dès que vous aurez été admis en présence de l'empereur, vous obtiendrez chacun , j'en suis sur, une charge importante.

— »Seigneur, répondirent-ils ensemnle, si vous présentez k S. ïir. d'obscurs bacheliers, comme des hôtes illustres, cette haute bienveillance à laquelle nous devrons notre élévation, mérilefa d'arriver à. la postérité la plus reculée. Seulement, nous savons que, pour porter le nom le plus glorieux de tout l'empire , il faut effacer tous les hommes de l'empire par l'éclat du talent. Ce n'est qu'alors qu'on est au niveau de sa renommée. Mais si 1 on a un esprit médiocre, si l'on ne possède pas un mérite extraordinaire, on devient inévitablement la fable et la risée de tout l'empire. Quoique nos faibles talens nous aient concilié votre bienveillance et votre affection, en nous examinant nous-mêmes, la main sur la conscience, nous croyons, que dans la vaste étendue de l'univers, il n'y a pas un lieu où l'on ne puisse trouver des hommes de talent.Si vous disiez. Seigneur, que les deuxbacheliersque vous voyez, éclipsent tout l'empire, en vérité nous nous refuserions nous-mêmes à le croire.

— » Messieurs, reprit Wang , en cédant le pas aux autres, avec une ame aussi dépouillée d'amour-propre, vous faites briller sans doute 1 éclat de votre modestie. Seulement, quoique, par le nombre des hommes de talent, la province de Nanking soit la première de l'empire, après l'avoir parcourue en tous sens, je n'ai trouvé que vous, mes excellens amis, qui vous éleviez au-dessus de votre rang, et effaciez la foule. Voilà pourquoi j'ai osé vous présenter à l'empereur dans un rapport spécial. Bien que l'empire soit immense et qu'il possède encore des hommes de talent, il n'y en a pas un seul qui l'emporte sur vous. Maintenant votre nom de famille et votre surnom sont déjà arrivés jusqu'aux oreilles de S. M.; il ne faut plus, Messieurs, que vous persistiez dans cette excessive modestie.

— » Si nous avons refusé cet honneur, répondit YênpéKhân, c'est que nous avions de bonnes raisons; je vous jure que ce n'est pas par fausse modestie.

— » En vous voyant refuser avec tant de persistance, j'aurais mauvaise grâce à vous contraindre. Seulement, puisqu'après avoir eu l'honneur d'être mandés auprès de l'empereur, vous refusez opiniâtrement de vous rendre à son appel , il est à craindre que l'empereur ne vous soupçonne de dédaigner son auguste cour. Je vous avoue que cela peut avoir de funestes conséquences.

— » Si nous ne sortions point, par un sentiment d'orgueil, ce serait là dédaigner Vaugusle cour de l'empereur; mais aujourd'hui, notre unique désir est de nous présenter au concours pour la licence, alin de faire notre chemin. Au bout du compte, nous n'en resterons pas moins les

sujets de S. M. ; seulement, nous n'osoift nous trouver dignes de répondre à son invitation solennelle. C'est là témoigner un véritable respect pour l'empereur, et il y a une immense distance entre ce respect et le dédain dont vous parlez.

— » Messieurs, répliqua Wang, puisque vous voulez vous en retourner, afin de concourir pour la licence, ce sera absolument la même chose; mais je crains que dans la suite il ne soit trop lard pour offrir à S. M. vos explications et vos excuses. Que n'exnosez-vous d'avance vos intentions dans un placet? En allant rendre compte de ma commission, je le présenterai moi-même à l'empereur. Une lois éclairé sur les motifs de votre conduite, non-seulement il ne vous blâmera pas , mais il reconnaîtra que vous joignez tous deux le talent à la modestie. »

Yen etPing le remercièrent ensemble avec effusion. «Vu les avis que vous voulez bien nous donner, lui dirent-ils, il faut que nous présentions de suite une supplique à S. M.»

L'examinateur en chef les fil rester avec lui dans l'hôtel du bureau de poste, et leur offrit une collation. Tout en buvant avec eux, il examina leurs poésies et leurs compositions en prose élégante. Il trouva qu'ils avaient un style divin et une immense érudition ; cette lecture le transporta de joie : « Messieurs, leur dit-il, si vous concourez pour la licence, vous êtes surs d'arriver aux premiers rangs. Comme mes examens de celle année sont terminés, d'après les règlemens, il faut que j'aille rendre compte de ma commission. Le nouvel examinateur du concours pour la licence, est déjà entré en fonctions. Si vous vous en retournez au plus vite, vous n'arriverez pas encore trop lard. Pour moi, j'espère apprendre à la capitale la nouvelle de vos succès »

Les deux amis, l'ayant remercié plusieurs fois, rédigèrent une supplique où ils alléguaient comme excuse que le désir de concourir pour la licence, les empêchait de répondre à l'appel impérial. Ils remirent ce placet à l'examinateur en chef et le quittèrent tous deux le lendemain. De son côté, l'examinateur en chef partit pour aller rendre compte de sa mission.

Or, Yên-pé-hân et Ping-jou-heng voyagèrent sans s'arrêter. Ils arrivèrent justement à Song-kiang au moment où le nouvel examinateur allait s'occuper'du concours pour la licence. Comme Yên-pé-hân faisait partie des bacheliers de Hoa-ting-hiên, il est inutile de dire qu'il fut aisément admis au concours. Mais Ping-jou-heng était de la province du Hô-nân ; quand il aurait voulu se faire passer pour originaire du pays, la scvérilé des règlemens delà ville de Song-kiang, l'aurait détourné de celle infraclion. 11 auraitvoulu retourner dans le IIô-nàn,mais il serait arrivé trop lard. Yên-pé-hân lui (iifpartde ses idées : « Il vaut mieux, lui dil-il, entrer comme pensionnaire, au collège de Nân-king.

— » Ce conseil est excellent, reprit Ping-jou-heng, seulement, il faudra dépenser beaucoup d'argent.

— » Peu importe, dit Yên-pé-hân; je prends tout cela sur moi. »

Ping, le proviseur, écrivit une lettre officielle et l'envoya par un domestique fidèle et intelligent, qu'il char-

ROMAN CHINOIS

§ea de la somme nécessaire. Arrive au collège impérial e Nâa-king , il y lit admettre Ping-jou-heng en qualité de pensionnaire.

Quelques jours après, ou afficha la lisle des licenciés

reçus. Yèn-pé-hàn se trouva au premier rang. Une fois pourvu du grade de Kiu-jîn (licencié): il lit préparer ses bagages, et se rendit à Nàn-king avec Ping-jou-heng qui devait y concourir pour la licence.

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