DE LA JUSTICE
Nous devons à nos snjels la justice, comme ils nous doivent le respect; j'entends par-là, mon cher neveu, qu'il Idut rendre la justice aux hommes et surtout à nos sujets, lorsqu'elle ne renverse pas nos droits ou qu'elle ne blesse pas notre autorité; car il ne doit y avoir aucune égalité entre le droit du monarque et le droit du sujet ou de l'esclave; mais il faut être juste et ferme, lorsqu'il est question de juger ou d'établir le droit entre un sujet quelconque et un autre sujet. C'est un acte qui, seul, peut nous faire adorer; mais il faut bien prendre garde de nous laisser subjuguer par elle. Repré.sentezvous Charles I" conduit sur l'echafaud par cette justice que le peuple implore et réclame à grands cris. Je suis né trop ambitieux pour vouloir qu'il v ait quelqu'ordre dans mes états qui me gène, et, très certainement c'est ce (|iii m'a obligé à faire un nouveau code. Je sais bien que j ai mis la bonne dame en pet-en-l'air, mais je craignais ses yeux, parce que je connais le poids qu'elle a parmi le peuple, et je savais que les princes adroits, en satisfaisant leur ambition, peuvent souvent se faire adorer.
La plus grande partie de ra(« sujets a cm que j'étais touché des maux qu'entraîne après soi la chicane. Ilelas! je vous avoue et j'en rougis quelquefois, que, bien loin de l'avoir eu en vue, je re-relle les petits avantages qu'elle me procurait ; car les droits établis sur la procédure et sur le papier timbré ont diminue nos revenus de plus de SJOO.OOO livres. Ne vous laissez pas éblouir, mon cher neveu, par ce mot de justice; c'est un mot qui a dillerens rapports et qui peut être exi)liqué de différentes manières. Voici le sens que je lui donne : la justice est l'image de Dieu. Qui peut donc atteindre aune si haute perfection? N'cst-on pas même raisonnable quand on se désiste du projet insensé de la posséder entièrement •' Voyez tous les pays du monde et examinez bien si on la rend dans deux royaumes de la même laçon. Consultez après cela, les principes nui conduisent les bommes ci voyez s'ils s'accordent. Qu v a-t-il donc d'extraoïdinaiie qu un homme veurile être juste à sa manière? Quand j'ai voulu jeter les yeux sur les tribunaux de mon rovaume I ai trouve une armée immense de légistes , tous "censés honnêtes gens , mais tous soupçonnés de l'être fori peu. i Chaque tribunal avait son supérieur, moi-même j'avais le
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mien, car on formait opposition aux jugemens donnés par mes ordres; je ne m'en fâchai pas parce que c'était l'Jsaçe.
En examinant les progrès que la justice faisait dans mes étals, ou, pour mieux dire, en voyant chaque jour la chicane s'accroître et s'eni|iarer du hien de tous mes sujets, je fus effrayé de ces lorlueux et immenses labyrinthes oil se perdaient et s'engloutissaient tout vivans des milliers de mes sujets; mais ce qui me donnait plus d'inquiétude, c'était cette marche sûre et constante qu'ont les gens de loi ; cetespritde liberté inséparable de leurs principes, cette façon adroite de trouver leurs avantages et d'écraser leurs ennemis sous l'apparente de l'équité la plus sévère..le me repassaisdans ma mémoire tousces actes pleinsde vigueur, mais souvent bien bizarres; du parlement d'Angleterre et de celui de Paris, et j'admirais quelquefois qu'ils étaient bien honteux pour la majesté du trône. C'est au milieu de toutes ces réllexions que je me déterminai à saper le fondement de cette grande puissance; ce n'est qu'en lasimpliliant le plus que j'ai pu, que je l'ai réduite au point où je la désirais, 'vous serez peut-être surpris, mon cher neveu, que des gens qui ne parlent jamais qu'avec respect de la personne sacrée d'un roi soient les seuls en état de lui faire la loi. C'est précisément par les mêmes raisons qu'il ne leur est pas dîflicile d'arrêter notre puissance. On ne saurait les soupçonner de violence puisqu'ils n'ont point d'armes, ni de manque de respect puisqu'ils nous parlent toujours avec la plus grande décence, et nos sujets sont bien vite entraînés par cette éloquence ferme qui semble ne se produire que pour leur bonheur et pour notre gloire. J'ai souvent réfléchi sur les avantages que procure à un royaume un corps qui représente la nation et qui est dépositaire des lois. Je crois même qu'un roi est plus sûr de sa couronne, lorsqu'il la lui donne ou la lui conserve ; mais il faut être homme de bien et rempli de nos principes, pour permettre qu'on pèse tous les jours nos actions; quand on a de l'ambition, il faut y renoncer. Je n'aurais jamais rien fait si j'avais été gêné; peut-être passerais-ie pour un roi juste, mais on me refuserait le litre de héros.
Le monarque est plus souvent exposé aux vicissitudes de la fortune que le desposte; mais il faut aussi que le despote soit actif, éclairé et ferme ; il faut plus de vertus pour briller dans l'état de despote que dans l'état monarchique. Le courtisan adule le monarque, caresse ses vices et le trompe. L'esclave se prosterne devant le despote, s'avilit et l'éclairé ; H est donc plus utile à un grand honmie de régner en despote, mais plus affligeant à un peuple de vivre sous ce gouvernement
QUATRIEME MITINEE.