‹ SatanstoéChapitre 31 sur 194 · AU PRINCE EUGÈNE, VICE-ROI · texte numérisé non relu

AU PRINCE EUGÈNE, VICE-ROI

(juiK 1805.)

II nous a paru intéressant de rapprocher des conseils adressés par Frédéric-le-Grand à son neveu sur l'art de régner, les instructions que Napoléon donnait au prince Eugène, sur le même sujet, au moment où il venait de lui confier la vice-royauté de l'Italie. Nul ne peut méconnaître les grandes qualités de Frédéric-le-Grand, qui éclatent au milieu des traits d'ironie, nous dirions presque de cynisme, dont il a cliargé SCS inslruclions rédigées à loisir. Mais la note dictée par Napoléon révèle, à notre avis, une nature supérieure. Il ne s'y montre point comme un Machiavel hel esprit, mais comme un Souverain qui songe à commander et ne s'occupe pas d'écrire, qui est toujours fier pour son pays conmie pour lui-même, et qui obéit à des scnlimens généreux, alors même qu'il proclame la nécessité de la dissimulation, et qu'il sonde avec le plus de profondeur le cœur des houjmes.

Mon cousin, en vous conliant le gouvernement de notre royaume d'Italie, nous vous avons donné une preuve de l'estime que votre conduite nous a inspirée pour vous. Mais encore dans un Age oii l'on ne conuail pas la pcr\ er^ site du cceur humain, nous ne saunons vous recommander trop de circonspection el de prudence. Nos sujets d Italie sont nalurclleinenl plus dissiniulésque ne le sont les citoyens de la France. Vous n'avez ([u'un moyen de conserver leur estime el d'être utile îi leur honheur, c'est de n'accorder votre conliancc entière à jicrsonne, de ne dire à personne ce que vous pensez des minislres et des grands officiers qui vous environnent. La dissimulation, naturelle à un certain âge, n'est pour vous qu'une all'aire de principes et de commandement. Quand vous aurez parlé d'après votre cœur et sans nécessité, diles-\ous en vous-même que vous avez fait une faute, pour n'y plus retomber.

'Votre administration J.yant pourbutle honheur de mes peuples d'Italie, le sacrifice de votre aversion pour leurs coutumes, est le premier (]ue vous leur devez. Dans toute autre position que celle de vice-roi d'Italie, faites-vous gloire d'être Français ; mais vous devez ici le lAire oublier, et vous n'aurez réussi (ju'en persuadant que vous aimez les Italiens. Montrez-leur de l'estime. Ils savent qu'on n'aime que ce (pion estime. Cultivez leur langue;

3u'ils fassent votre principale sociélé. Distinguez- les ans les fêtes d'une manière particulière; approuvez ce qu'ils approuvent, et aimez ce qu'ils aiment.

(I) Co document est entièrement inédit.

Parlez le moins possible. Vous n'êtes pas assez instruit, et votre éducation n'a pas été assez soignée pour cpie vous puissiez vous livrer à des discussions d'abandon. Sachez émuler, et soyez sûr que le silence produit souvent le même effet que la science. Ne rougissez pas d'interroger. Quoiiiue vice-roi, vous n'avez ques ingt-trois ans, el. quelque chose que dise la llatlerie, tout le monde connaît secrètement ce que vous savez, et vous accorde plus d estime par l'espérance de ce que vous serez que par l'opinion de ce que vous êtes.

N'imitez jjas en tout ma conduite; vous avez besoin de plus de retenue.

Présidez peu le conseil-d'état ; vous n'avez pas assez de connaissances pour le présider avec succès. Je ne verrais pas d'inconvénient à ce que vous y assistiez sous la présidence d'un conseiller qui présiderait de sa place. Laconnai.ssance qui vous manque de lalangue italienne et même de la législation, est un très bon prétexte de vous abstenir. Ne prenez jamais la jjarole au conseil ; on vous écouterait sans vous répondre, mais on verrait aussitôt que vous n'êtes pas en force pour discuter une matière. On ne mesure i)as la force d'un prince qui se tait : cpiand il parle, il faut quil ait la conscience d'une grande supériorité.

N'ajoutez aucune foi aux espions. Il y a plus d'inconvéniens que d'avantages ;\ en avoir: il n'y a jamais d'inquiétude à concevoir à Milan, et peut-être même dans aucun pays. Votre police militaire, qui vous assure de vos troupes, est tout ce qu'il faut.

L'armée est le grand objet dont vous pouvez vous oc-

nilîUOTllEOUE CHOISIE

ciincr directement , et par vos propres connaissances.

Travaillez deux fois par semaine avec vos ministres, une fois seul avec chacun d'eux, une autre fois au conseil. Une partie du Lien que vous pouvez taire sera faite, lorsque vos ministres et vos conseillers seront persuadés que vous discutez pour ne vous rcndr»; qu'il la raison, et sans vous laisser prévenir. Dans les cérémonies publiques et dans les fêtes, quand vous aurez des étrangers et des Français, sachez bien la place qu'ils doivent occuper et ce que vous devez faire. Il convient que vous ne fassiez janmis une école dans cette partie, et il faut éviter avec le plus grand soTn de vous exposer à des affronts. Si cela- arrivait, ne le souffrez pas. Princes, ambassadeurs, ministres, généraux, faites arrêter dans votre palais quiconque vous aurait offensé, fùl-ce un ambassadeur d'Autriche ou de Russie ; mais, encore une fois, ccsévènemens sont toujours fâcheux. Ce qui est indifférent pour moi est pour vous une affaire épineuse et de conséquence.

A'otre grand intérêt est de bien traiter les nationaux, de les connaître tous, de savoir quel est leur nom, quelle est leur famille. Ne montrez pas trop d'empressement aux étrangers, il n'y a jamais rien à gagner avec eux. Un ambassadeur ne dira pas du bien de vous, parce que son métier est de dire du mal. Les ministres étrangers sont, dans la force du terme, des espions titrés. Il ne peut y avoir d'inconvénient à les éloigner de vous; ils sont toujours plus disposés il estimer ce qu'ils voient peu, que ce qui leur témoigne amitié et bienveillance.

Il n'y a ici qu'un homme essentiel, le ministre des finances. C'est un travailleur quj connaît bien sa partie.

Quoiqu'on sache que je suis derrière vous, je ne doute pas que l'on cherche à. étudier votre caractère. Faites exécuter vos ordres, surtout de la part des militaires. Ne souffrez jamais qu'ils y manquent.

Le décret public que j'ai signé désigne la portion d'autorité que je vous confie. Je m'en réserve une plus grande, c'est de vous diriger dans vos opérations. Ecrivez-moi chaque jour ce qui vous sera arrivé; ce n'est que successivement que vous apprendrez commentj'envisage chaque question et chaque objet.

Ne montrez mes lettres à qui que ce soit et sous quelque prétexte que ce puisse être. On ne doit savoir ni que je vous écris, ni ce que je vous écris. Ayez une chambre

où personne n'entre, pas même votre secrétaire intime et votre secrétaire des commandemens.

M*'* vous sera utile s'il ne cherche pas à gagner de l'argent, cl il ne cherchera pas ii gagner de l'argent s'il hait que vous regardez ses actions, et qu'une seule faute le perdrait dans mon esprit comme dans le vôtre. Il doit être bien payé, et avoir l'espoir de toute espèce d'avancement; mais il faut pour cela qu'il soit sur pied nuit et jour. S'il prend l'habitude de ne travailler qu'à des heures fixes et de s'amuser le reste du jour, il ne vous servira de rien. Vous aurez ii réprimer en lui comme dans les autres Français, la disposition qui les porte à dépriscr le pays où ils sont, d'autant plus que la mélancolie s'y joindra, car le Français n'est bien nulle part qu'en France.

Tenez en règle ma maison, mes écuries, et, au moins tous les huit jours, arrêtez tous mes comptes. Cela est d'autant plus nécessaire, qu'en Italie l'on ne sait pas administrer.

Ayez à Milan une parade tous les mois.

Environnez-vous de préférence des jeunes gens du pays. Les vieux ne sont bons ii rien.

Je distribuerai tous les deux mois les fonds pour le credit des ministres. En conséquence, vous m'enverrez l'état ; des demandes de chaque ministre, et, avec cet état, ceux ' de situation du trésor public, et des ordonnances délivrées pour les deux mois précédens. Vous m'adresserez la feuille de travail des ministres, le procès-verbal du conseil d'état, l'état de situation des troupes, et les rapports de police.

Vos fonctions sont importantes et votre besogne très considérable. Etudiez-vous à connaître l'histoire de chacune des villes oui composent mon royaume d'Italie. Visitez les places fortes et toutes les positions célèbres par des combats. Il est probable qu'avant que vous ayez trente ans, vous ferez la guerre; et c'est un grand acquis que la connaissance du territoire.

Enfin, soyez inflexible pour les fripons. C'est une victoire gagnée pour l'administration que la découverte d'un comptable infidèle. Ne souffrez pas que l'armée française fasse la contrebande.

[V.\POLi:ON.

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