‹ SatanstoéChapitre 4 sur 194 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sous une dynastie illustre et florissante des temps passés, le (ils du ciel suivait la droite voie, l'enipire jouissait d'une paix profonde, les oflicicrs civils cl militaires se distinguaient par leur droiture et leur vertu et les peuples vivaient heureux.

A celte époiiue, l'empereur avait fixe sa cour à Yènking; il tenait sous sa puissance les neuf provinces, et gouvernait d'un bras ferme toutes les parties de ses étals, tiràce il riiarnionie des saisons, chaque année était féconde cl produisait toute sorte de fruits en ahondance.

Dans la ville de Tchanii'an, on co\nplail neuf portos et cent carrefours, six grandes rues, trois marchés, Irenlesix maisons de plaisir cl soixante-douze pavillons où résonnaient sans cesse la (lùle et la guitare. On voyait circuler en foule des n)agi,stats en costume de cérémonie; l'air retentissait au loin du bruit des coursiers et des chars, les hommes du peuple chantaient, en se livrant à des jeux bruyans; partout on se réjouissait au son des inslrumens de musique. Chacun éprouvait réellement l'heureuse influence de la paix et de la prospérité publique, et l'on se sentait ranimé par ce souflie heureux qui vivilie cl régénère les peuples.

Un jour, le (ils du ciel s'étant rendu de bonne heure au palais, les ofliciers civils cl militaires vinrent en foule lui présenter leurs hommages et leurs félicitations. La cloche du malin résonnait dans la salle d'or et la garde divine était rangée sur les dégrés de jade; c'était un spectacle aussi magnilique qu'imposant. Après que tous les magistrats eurent fini de se prosterner devant l'empereur et de lui souhaiter de vivre dix mille années, chacun d'eux rentra dans son rang et y resta droit et immobile.

Tout-à-coup un officier au palais s'écria b, voix haute : S'il y a quelque affaire importante, qu'on se hâte de l'annoncer h Sa Majesté.

■ 11 n'avait pas achevé de parler, qu'on vit sortir des rangs un magistrat; il portail un bonnet de crêpe noir cl tenait, dans sa main, une tablette d'ivoire. Il se jetle à genoux sur les ('ailes roup;cs et s'écrie : « Thang-kîn, président (lu tribunal impérial d'astronomie, a un cvèncmcnl important ix annoncer. »

L'empereur lui ayant fait demander quel était cet cvènciïicnt : « Cette nuit, répondit-il, comnio j'observais l'aspect du ciel, j'ai vu des nuages et des vapeurs d'heureux au;j:ure, envelopper le cercle circompolaire ; j'ai vu des étoiles dont l'éclat annonce la joie et le bonheur, briller près de la route jaune (l'écliplique). Aces signes on reconnaît que le lils du ciel est saint et éclairé, que le gouvernement suit la droite voie et que l'empire goiile les douceurs de la paix. Votre sujet en a été comblé de joie et a voulu en informer respectucusenent Votre Majesté, .l'ose la supplier d'ordonner au tribunul des rites de publier, dans tout l'empire, un décret de felicitations, et d'exaller la paix , l'harmonie et les changemens salutaires que la génération présente doit à notre auguste souverain, .l'ai observe en outre que les six étoiles de Wén-tchang, brillaient d'un double éclat. Cela annonce que des lettrés éminens du jardin de la littérature, répandront un grand lustre sur votre administration sage et éclairée. Que les nombreux fonctionnaires qui se trouvent dans le palais ou en dehors de la cour, soient capables de remplir cette mission, il n'y a pas de quoi s'en étonner; mais ce qui est digne d'exciter l'adrairation , c'est que la constellation

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Koiieï-pi répandait des (lots de clarté qui inondaient l'univers. C'est signe que , dans l'empire, il doit naître des hommes d'un génie extraordinaire, qu'on n'aura vus dans aucun siècle. Semblables au Ki-lin et au phénix, lisse tiendront cachés dans des asiles profonds et reculés; il est à craindre qu'on ne puisse les trouver tous par une voie régulière et les envelopper dans le filet (des concours). Je supplie Votre Majesté de convoquer le tribunal des rites, afin qu'après aVoir mûrement délibéré , il envoie dans les différentes parties de l'empire des commissaires pour rechercher et découvriries liomraes capables de vous seconder dans vos augustes desseins. »

Le lils du ciel ayant entendu ce rapport, une vive allégresse éclata sur sa face majestueuse. « Puisque les astres, dit-il , offrent d'heureux présages, c'est un gage de bonheur pour les dix mille peuples de l'empire. Si, malgré ma petitesse et mou indignité, j'ai obtenu de vivre en paix au-dessus des hommes, c'est vraiment par l'effet d'un heureux hasard. Comment pourrais-je souffrir qu'on me loue de faire fleurir la paix et de pratiquer la droite voie? Je n'approuve pas qu'on me décrète des félicitations; mais puisque 1 empire voit naître de toutes parts des hommes d'un talent extraordinaire, ce n'est pas se tromper que de les croire annoncés par des signes célestes. Or, les hommes de talent sont le trésor du royaume; je ne puis permettre qu'ils restent cachés dans l'obscurité. J'ordonne au tribunal des rites de délibérer surce point, et d'envoyer des commissaires pour les rechercher et les découvrir. »

A peine cet ordre impérial était-il rendu, que le président du (ribunal des rites sortit des rangs. « Sire, tlit-il , » puisque la sainteté et les lumières de Votre Majesté ont » été annoncées par des signes célestes, il était conve- » nable de décréter des félicitations. En s'y refusant par » excès d humilité, le souverain qui mérite de vivre dix » mille ans. n'a fait que montrer davantage la grandeur « de sa saillie vertu. Cependant, le progrès des mœurs » |)u!.'liques a une liaison intime avec les révolutions de » ■ ! aque époque; comment pourrait-on le tenir caché et » îie pas le révéler au grand jour? Quand même, pour dé- » lérer aux sentimens de Votre Majesté, nous ne publie- » rions pas dans l'empire un décret de félicitations, tous » les magistrats, grands et petits, qui se trouvent dans la » capitale, doivent vous présenter des lettres de congra- » lulation, pour mettre eu lumière et pour glorifier l'heu- » reuse inlluence de Votre Sainteté qui s'offre, comme un » modèle sublime, aux générations futures. Puisque l'em- » jiirc voit naître, de toutes parts, des hommes d'un mé- » rite extraordinaire, qui restent cachés dans une obscure » condition, il est conforme aux rites d'envoyer des com- » missaires chargés de les rechercher et de lés découvrir, » alin de faire éclater l'immense intérêt que Votre Majesté » porte au vrai talent. Mais d'après les lois établies par » les ancêtres de Votre Majesté, il est d'un usage constant » de choisir les lettrés, au moyen d'un concours; si on les » appelle maintenant en vertu d'une ordonnance, il s'en » suit qu'on leur donnera arbitrairement des emplois. » Par là, les examens publics seront réduits à néant. Ce » serait, je le crains, s'écarter des vues, qui ont guidé vos » ancêtres lorsqu'ils ont fonde les concours. Voici mon

» humble opinion : Le parti le plus utile est de rccom- » mander aux directeurs des collèges de chacjue province, » de donner des ordres sévères^aux magistrals des villes » de premier et de troisième ordre, pour ([u'à l'époque des » examens annuels ou du concours général, ils s'appli- » quent ardemment à rechercher en dehors du ionibre » régulier des concurrens inscrits, les hommes d'un vrai » talent et à les porter d'oflice sur la liste du concours. » Qu'on décide en outre que les magistrats des villes » de premier et de troisième ordre, obtiendront de l'avan- » cement ou se verront abaissés suivant qu'ils auront dé- » couvert ou négligé de signaler des hommes de talent. » De cette manière, on pourra chercher les hommes de » mérite au moyen des concours, et l'on n'en perdra au- » cun. De plus, on ne violera pas les lois établies; ce sera » un double avantage. Je supplie notre auguste souverain » d'examiner cette question et de la décider. »

Le (ils du Ciel fut enchanté de ce rapport. « Les avis de » Votre Excellence, dit-il, sont d'une parfaite justesse' » J'ordonne qu'on se conforme à votre proposition et » qu'on l'exécute sur-le-champ. »

Les membres du tribunal des rites ayant reçu ce décret, s'avancèrent à la tête de tous les autres magistrats et saluèrent l'empereur en lui souhaitant de vivre dix mille années.

Après avoir reçu leurs hommages, le (ils du ciel rentra dans son palais, et tous les magistrats se retirèrent.

Ce jour-là, dès que le tribunal des rites eut publié l'ordre impérial, tous les mandarins, grands et petits, oui se trouvaient dans la capitale, écrivirent chacun une lettre de félicitations et vinrent, l'un après l'autre, la présenter à l'empereur. Ces lettres, qui n'avaient d'autre but que de louer les mérites du souverain et d'exalter ses vertus, n'étaient pas d'une grande conséquence; mais chacun d'eux, lier de montrer son talent, avait déployé toutes les ressources de l'art et toutes les richesses du style. Le fils du ciel se rendit en personne dans la salle latérale et les examina lui-même avez le plus grand soin, il remarqua dans toutes ces pièces, des expressions d'une beauté merveilleuse et des passages faits pour exciter l'admiration; son ame sainte en fut transportée de joie. « Puisque tout » l'empire possède, dit-il, un si grand nombre de sujets » doués de talents, je reconnais que le président du tri- » bunal de l'astronomie ne m'a point tronqie, en annon- » çant la splendeur éclatante de la constellation Wén- » Ichang. Je suis touché des félicitations que m'ont pré- » scntées tous les magistrats; il con\icnt que j'y réponde » en les invitant k un ban(|uet solennel. Par là je montre- 1) rai, comme un magniliiiue spectacle, le prince et tous » les sujets d'une même époque qui partagent la même » joie. )i

Aussilùt, il ordonna à tous les magistrats de se réunir le douzième jour de la troisième lune, auprès de la porte appelée Touân-mèn ,, pour prendre part au banquet impérial.

Dès que ce décret fut rendu, tous les magistrats firent éclater, en battant des mains et en dansant, leurs transports de joie et de reconnaissance.

Le jour du festin étant arrivé, on put juger que le gouvernement était vertueux et que le ciel lui était favora-

ROMAN CniXOIS.

ble. En oflct, ce joiir-Ui, le ciel ('tait pur et l'atmosphère transparente; le soleil ropaniiait une douce clialeur, le venl était calme, et une nuiltitutle de lleurs étaient épanouies. Le liis du ciel se rendit en personne à la porte appelée Touàn-nièn. Au bas des degrés qui y conduisaient, on voyait étalés avec ordre les mets du festin iropérial. Lorsiiue tous les magistrats eurent Uni de présenter leurs hommages à l'empereur, il ne resta que quelques membres du conseil privé (cjuelqucsniinistres) qui prirent place à la table impériale, lous les autres fonctionnaires, suivant 1 importance du bureau dont ils faisaient nartie, étaient rangés et assis, par ordre de grade, au bas aes degrés. Sur clia(|uc table, le lils du ciel ordonna de placer un pot de (leurs renommées du jardin impérial, alin (juc les convives goûtassent les charmes du printemps. En entendant cet ordre, tous les magistrats frappèrent la terre de leur front pour le remercier de ce nouveau bienfait; puis chacun alla s'asseoir à sa place. Au bout de quelques instans, on entendit résonner la musique du Dragon et du Phénix, et l'on vit servir dans des vases de jade les mets les plus recherchés que produisent les montagnes et les mers. On peut dire avec vérité que tout le luxe des hommes ordinaires ne saurait se comparer à la richesse et à la magni licence de l'empereur. Nous tâcherons d'en donner une idée.

« La fortune de l'empire brillait d'un éclat éternel ; on » conlc'.uplait celui nui se dit un simple mortel (l'empe- » rcur), comme le soleil et la lune qui régnent au milieu » du ciel; ses augustes bienfaits s'étendaient comme une » mer sans bornes; mille magistrats étaient réunis dans B la salle de la Heur Fou-yong [hibiscus rom sinensis) ; les » beautés du printemps inondaient le palais de Kièni> tchang, l'oredle était charmée des modulations du lo- » riot dont l'aile effleurait la terre; tout le palais, rcsplen- » dissant de bannières rouges, vous enivrait de couleurs I) éblouissantes. Les mets provenaient des parcs de l'em- » pereur. On y remarquait des foies de clragons, de la » moelle de phénix, des petits de léopards, des hnres de » Sing-sing, des bosses ae chameau, des paumes dours, » des grillades de lliao et des queues de carpes. Les pro- » duits les plus recherches des montagnes et des mers, » étaient étalés avec profusion; on ne linirait pas de dé- » crire les saveurs exquises des huit trésors de la table. i> La musique qui résonnait était celle du palais. On » ne se lassait pas d'entendre les paroles et les sons » harmonieux de ces airs neuf fois répétés. Du milieu des » rangs, les riches costumes étincelaient aux rayons du » soleil. On vovait des vètemens ornés de cigognes", de lai- » sans dorés, de paons, d'oies, de faisans blancs, de cor- » morans, de huppes, de cailles, de pies, de loriots. Ceux » qui portaient ces vètemens, étaient placés, les uns en » avant, les autres en arrière, et formaient une multitude » aussi nombreuse qu'imposante. Au bas des degrés, » les bonnets et les diadèmes brillaient comme des » étoiles. On distinguait le bonnet de ceux (pii présen- » lent les sages (le bonnet des lettrés), le bonnet de » lynx (celui du bourreau), le bonnet de faisan doré (celui » des surintendans de chaque ministère), le bonnet à ai- » les de cigale (celui du guerrier), le bonnet k (|ueue de ï pic (celui d'un chef de canton), le bonnet à colonne de

)> fer (celui du juge criminel), le bonnet à surface dorée » (celui des astronomes), le bonnet de ceux qui repoussent » les médians (celui des gardiens du palais), le bonnetde » l'amitié et de la déférence (celui du magistrat ([ui en- » seigne les rites à observer envers les hôtes). Tous ces » ofliciers étaient remplis d'une crainte respectueuse. Les n uns se retiraient, les autres accouraient pour recevoir, 1) de près, les ordres bienveillans du souverain; ils con- » templaient lous la joie (pii animait le visage céleste » (c'est-à-dire del'emiiereur); tous sentaient avec émotion i> la douce rosée (de ses bienfaits) qui se répandait dune 1) manière égale; tous savaient que sa bonté ne connaît 1) pas la partialité. Us transmettaient ses ordres féconds i> en bienfaits, et, en distribuant des arcs rouges, ils (ai- » saient éclater la droiture de son cœur. Se courbant avec I) humilité pour accomplir leurs devoirs, ils célébraient la )' protection du ciel (de l'empereur) qui les enivrait et les » rassasiait de ses grâces; ils juraient de déployer tout » leur zèle et de lui obéir avec amour.

» Lorsque le prince disait oui. souvent les ministres di- 1) saient non; ils auraient rougi de se prêter à des llatte- » ries complaisantes. Us désiraient ne pas se retirer sans » être ivres; mais, comme il y avait à gauche un inspec- » tcur et il droite un historien, quel est celui qui aurait » osé man(iuer aux convenances? Le prince, voulant met- » tre le comble à la joie de ses ofliciers, leur (jiisait distri- » buer, par respect pour les anciens usages de sa dynas- » tie, la chanson où l'on célèbre les ministres enivres par » ordre impérial. Les sujets émus des bienfiits de l'empe- » reur, choisissaient quelques-unes des meilleures exhor- » tations des siècles passés, et lui présentaient, avec une » noblo fermeté, la petition pour l'éloignement d'Y-ti (qui » inventa l'art de faire du vin). Jamais on ne rencontra » des circonstances plus brillantes ni plus heureuses. Au » bruit des tambours et des cloches, des llùtes et des gui- » tares, aux sons de la inusicjue, durent, des nuages, du » dragon et du tiçjre, on vidait des coupes joyeuses. Le » ciel et la terre étaient unis dans une douce allégresse; » on souhaitait à l'empereur une longévité de dix mille i> ans, une existence sans bornes, comme celle du soleil » et de la lune, des montagnes et des collines. »

Après que le prince et les sujets eurent bu assez longtemps, les membres du conseil prjvé (les ministres) voyant que la musique avait été exécutée à trois reprises, et que le vin avait circulé neuf lois, craignirent que la multitude des ofliciers ne se laissât troubler par le vin et ne s'écartât des convenances. Ils (luitlèrent, en consécjuence. leurs sièges, et, se mettant à la tète des convives, ils allèrent se prosterner devant l'empereur : « Sire, dit l'un d'eux, grâce » à votre bonté sainte, nous avons pris part à un spiendidc » festin ;àpeine pouvions-nousespérercebeau jouroii vous » nous avez enivrés et rassasiés de vos augustes bienfaits, » mais nous craignons (jue (juelques [lersonncs ne boi- » vent avec excès et ne s'oublient dans l'ivresse, au point r> de nian(|uer aux convenances et de blesser les lois du » royaume; en consecpience, nous venons, à la tête des u magistrats, vous odrir nos actions de grâces. »

L'empereur leur ordonna d'abord de se relever, puis, leur adressant la parole :

« Avant-hier, le président du bureau impérial d'astre-

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» nomie m'a annoncé que les astres offraient d'heureux » présages et m'en a rapporté le mérite. Un juste senli- » ment de crainte m'a empêché d'accepter cet éloge; mais » les ministres n'ont point admis mes excuses, et m'ont en » outre présenté des lettres remplies de louantes pom- » peuses. Je ne possède nulle vertu qui m'autorise i ac- » cepter ces éloges. C'est pour moi un nouveau motif de » rentrer en moi-même et de m'cxamincr avec crainte. » Quoi qu'il en soit, on peut en conclure que le prince et » les sujets se ressemblent par leurs vérins et par leurs » sentiiuens; c'est pourquoi j'ai choisi ce jour de prin- » temps pour m'énivrcr gaiement avec mes grands ofti- » clers, et montrer au monde les idées charmantes qui » animent, en ce moment, tant de personnages renommés » par leurs lumières et par leurs vertus. Alin de mieux » satisfaire le vœu de notre cœur , nous nous affran- » chirons un peu des cérémonies et de l'étiquette. Nous » ne saurions, il est vrai, imiter les désordres et les excès » des anciens qui passaient les nuits à boire; mais, » comme les jours clu printemps sont déjà longs, nous » aurons grandement le loisir de nous délecter ensemble. » Songee uniquement à épuiser toutes les douceurs de la » joie. Quand il vous échapperait de légères fautes, je n'y » ferais pas attention. »

« Sire, dit un des membres du conseil d'état, puisque telle est l'immensité de vos bienfaits, on croirait voir ici, non seulement un prince avec ses sujets, mais encore un père avec ses enfans. Quand nous sacrifierions tous notre vie pour vous servir, comment pourrions-nous vous témoigner dignement notre reconnaissance? Nous obéirons respeclueusehient à vos ordres. »

« Je vois, ajouta le prince, que le sublime et auguste empereur qui a fondé notre dynastie, toutes les fois qu'il traitait ses officiers, tenait absolument à ce qu'on lui fît entendre des vers ou des chansons d'un mérite distingué. Avant-hier, le président du bureau impérial de l'astronomie, m'a annoncé que la constellation Wén-tchang avait brillé d'un éclat extraordioairc. C'est signe, suivant lui, qu'il existe, dans le jardin de la littérature, des lettrés cminens qui prêteront le secours de leurs lumières à une administration sage et éclairée. J'ai examiné hier les lettres de felicitation que m'ont adressées tous les magistrats ; elles sont d'un style châtié et d'une écriture élégante. Beaucoup d'entre eux ont fait preuve d'un talent extraordinaire. On peut dire que cette époque est la plus brillante de notre siècle. Dans ce jour de printemps, qui voit les génies cl les dragons (c'est-à-dire les hommes de mérile) réunis ensemble, il est juste qu'on compose quelques chansons ou quelques pièces de vers libres que nous puissions Iransmcllre à la postérité, afin nue la solennité pompeuse de ce jour ne s'éteigne pas dans l'oubli. »

« Sire, dit l'un des membres du conseil d'état, Thang et Yu (Yao et Cliùn) ciiunlaient (c'est-à-dire, exprimaient, en cnantant, des jnaxiines vertueuses), les minisires Yu cl 1-tsi les saluaient et exaltaient leurs paroles. Depuis la haute antiquité, ils ont eu pour émules beaucoup de saints cmporcurs et de sages ministres. Les edits émanés de notre iihislre souverain, sont le principal ressort de son administration sage et éclairée; il convient d'en adresser un aux nombreux offxiers de Votre Majcslé, pour qu'ils com-

posent, soit des éloges ou des remontrances, soit des pièces de vers réguliers ou libres, et ajoutent ainsi à l'éclat de votre règne sublime. »

L'empereur fut enchanté de ces paroles. Comme on était encore occupé à causer et à discourir, tout-à-coup deux hirondelles blanches descendirent du milieu des airs, et vinrent voltiger devant l'empereur. Tantôt elles se balançaient à droite ou à gauche, tantôt elles s'élevaient ou s'abaissaient. La légèreté et la grâce de leur vol capricieux rappelaient les mouvemens d'une danseuse qui décrit de larges ccrc^cs ou pirouette sur elle-même. C'était quelque chose de charmant à voirl Le fils du Ciel les avant regardées avec attention, son ame sainte en fut com"blée de joie. « Si l'on estime, dit-il, la couleur blanche dans les oiseaux, c'est sans doute parce qu'on les croit d'une espèce différente; qu'en dites-vous? »

« Sire, répondit l'un des ministres, nos connaissances sont trop faibles pour que nous puissions en approfondir la cause et l'expliquer nettement. S'il m'était permis de former, avec mon esprit obtus et vulgaire, quelques conjectures, j'y verrais peut-être cette idée de Confucius :

« La peinture d'un taJileau vient après la blancheur du fond. »

L'empereur hocha la tète en signe d'approbation; puis, l'interrogeant encore. « Savez-vous, dit-il, si la tradition » nous a conservé quelques jolies pièces de vers des an- » ciens sur les hirondelles blanches? »

« Sire, répondit l'un des ministres, comme nous remplissons , à notre honte, la charge de membres du conseil d'élal.^nous soiiuncs accablés par les affaires administratives, et il y a long-temps que nous avons cessé de cultiver la poésie et le Wén-tchang (style élégant). En vérité, nous en avons perdu tout souvenir. Nous vous prions d'adresser un décret aux membres de l'Académie des llàn-lin; vous eu trouverez qui seront en état de vous satisfaire. »

L'empereur n'avait pas encore ouvert la bouche, lorsqu'un académicien nommé Sié-kién qui avait la charge de lecteur impérial, sortit des rangs et se prosterna à terre. « Sire, oit-il, ce n'est pas que les hirondelles blanehes n'aient été célébrées en vers sous les dynasties des llàn et des Thang; seulement, la tradition ne nous a conservé aucune de ces pièces qui ail un mérite réel; c'est pourquoi nous n'avons pu en voir une seule. Au commencement de celte dynastie, Chi-ta-pcn a composé à ce sujet une pièce en vers de sept syllabes; elle est écrite avec art et efface toutes celles de la même époque. Le talent qui y brille, l'a fait mettre au nombre des morceaux célèbres. Youèn-kai', qui vintquelijuc temps après, était charmé de cette pièce; mais il y trouvait un défaut, c'é*tail d'offrir des iuées trop transparenles et trop palpables. 11 composa aussi, sur les mêmes rimes, une pièce en vers de sept syllabes; mais son esjirit ami du vague, n'a effleuré nue la partie la plus delicate el la plus subtile du sujet. 11 a obtenu également les éloges des conlempeiains, et ses vers sonl regardes comme iulinimenl supérieurs à ceux de son temps. «

Quoique le goût du public juge différemment ces deux morceaux, cependant, ils peuvent aller de pair. Ces deux pièces de vers sur les Jlirvvilclles lilwches , ont atteint le sublime du genre; c'est pourquoi, jusqu'à ce jour, on n'a

pas entendu parler de poète qui ait osé traiter de nouveau le même sujet

— « Votre Excellence se les rappellc-t-elle? demanda le (ils du Ciel.

» Je me les rappelle parfaitement, répondit Sié-kiên.

» Puisque Votre Excellence se les rappelle, je vous prie de les transcrire et de me les faire voir. »

A ces mots, il ordonna aux ofliciers qui étaient à ses <-,ôtés de lui donner un pinceau et du papier.

Sié-kièu obéit et, étant retourné à sa place, il écrivit soigneusement ces deux pièces de vers et les présenta à l'empereur.

Un oflicier qui était près de lui les reçut et les déposa sur la table du dragon. Le lils du ciel déploya la feuille, et y ayant jeté les yeux , lut la pièce suivante de Chita-pèa.

riÈCE DE Cm-TA-PÈIV.

« Chaque année, au printemps, elles reviennent chargées do neige (1);

» Dans la cour de la falle qu'embellissent les fleurs du Haïlang [Pyrus japonica), elles rivalisent de blancheur avec la lune;

» Douze jalousies ornées de perles les enveloppent en se relevant;

» Une paire de ciseaux de jade (un couple d'hirondelles) vole en haut et en bas;

i> Les princes et les comtes de l'empire vantent la gorge violelle (sorte d'hirondelle].

» Dans le royaume , tous les hommes estiment les vCtemens noirs (2) ;

» Sur les fleuves et les lacs , combien de cormorans et de mouettes doivent faire serment de s'unir en counles et de pêcher ensemble au milieu des brisansl »

PIÈCE DE KAI-YOl'ÊIÏ.

« Les événemens des anciens royaumes ont disparu comme les nuages qu'emporte le vent;

» Il y a bien peu d'hommes qui connaissent Wang-sié (3) dont la fortune a brillé dans les siècles passés;

• Lorsque la lune s'élève, son disque brillant ne paraît pas d abord à la surface de la rivière Hàn ;

» La neige remplit les jardins de Liang, et elles ne reviennent pas encore;

» L'odeur des fleurs do saules qui bordent les lacs et les clangs, me suit jusque dans mes songes;

» Dans la salle où fleurit le poirier (nain), le froid pénètre mes vêteniens ;

» Dans la maison de Tchao, combien de sœurs sont animées d'une jalousie mutuelle!

» Ne les envoyez pas voler (4) dans le palais de Tchaoyang. »

(1) Allusion au plumago des hirondelles blanches.

(2) Cette expression a une double entente : elle désigne à la fois lc<s vi(cmcns noirs que l'on porto et la noir-veiue , c'est-àdire I hirondelle noire.

(3) Pour sentir la finesse de celle allusion historique, il faut connaître ce passage d'un poète célèbre ; . Les hirondelles descendent du haut des riches palais de Wang-sié pour se reposer sur la cabane du pauvre.

(V) C'est-à-dire, de peur que la vue de ces sœurs jalouses n altère 1 amitié qui les fait voler en couples.

' Le fils du ciel examina, avec un vif plaisir, les deux pièces de vers et ne put s'cmpêflicr d'en faire un éloge pompeux. «En vérité, s'écria-t-il , leur répulalion n'est » point usurpée. La composition de Ciù-ta-pcn est gra- )i cieuse quoiqu'un pen transparente ; celle de Youèn- » ka'ï est d'une subtilité délicalc-quoiqu'uu peu vague. En 1) vérité, ces deux pièces de vers sont d'un mérite égal; » mais, d'où vient que les sujets des règnes précédons ont » eu des talens aussi distingués? »

Il examina encore long temps ces compositions, et, prenant de nouveau la parole : « S'il se trouve, dit-il, parmi » les magistrats du palais, qui tous excellent dans la litlé- » rature, quelqu'un qui puisse composer, sur tes hiron- » délies blanches, une nouvelle pièce de vers digne d'être » mise au premier rang, à côté de celles de Chi-ta-pêa et » de¥ouèn-kaï, je lui accorderai une récompense sans » pareille. »

En entendant cet ordre suprême, tous les officiers se regardèrent l'un l'autre, sans qu'aucun osât répoudre à cet appel.

Le fils du ciel, les voyant tous muets et silencieux , en éprouva un vif chagrin et, les interrogeant encore: « Si » parmi tant de magistrats, dit-il, si, dans cette multitude » de lettrés qui m'entourent, il n'y a pas un seul homme » qui ose obéir à mes ordres , c'est peut-être que vous » avez peu d'estime pour moi et ne méjugez pas digne de » parler poésie ; peut - être aussi que les Ulens des » modernes sont loin d'égaler ceux des anciens. ->

Les membres de l'Académie du Ilàn-lîn ne pouvant plus garder le silence , l'un d'eux s'avança et , prenant la parole : « Notre devoir, h tous, dit-il, 'est de servir le sou- » verain avec noire pinceau; comment ne pourrions-nous » composer une pièce devers sur les hirondelles blanchcsl » De plus, nous avons reçu un décret de Sa Majesté; » comment oserions-nous né pas composer? Mais Chi-ta- » pên et Youèn-ka'i ont composé, avant nous, deux piè- » ces oil ils ont peint, avec un art infini, la merveille que » présentent deux hirondelles blanches. Quand nous ué- » ploierions tous nos efforts pour les décrire lidèlcment , » nous craindrions de ne pouvoir nous élever au-dessus » d'eux. Voilà pourquoi tous vos officiers reculent devant » cette tâche et n'osent pas répondre à votre appel. Jadis, » sous la dynastie des Thang, Sou'i-hao ayant inscrit des « vers sur le pavillon de la grue jaune, ti-taï-pé les vit » et s'avoua vaincu ; depuis cette époque il cessa de com- » poser des vers. Nous avons tons éprouvé le mêmesenti- » ment. Nous supplions Votre M;ijeslé de nous excuser et » de nous faire grâce ; mais si l'on pouvait aous accuser » de vous montrer du mépris ou du dédain, nous mérite- » rions de subir dix mille morts. »

« "V^os raisons sont justes, reprit l'empereur, et je ne » puis m'empècbcr de les accepter ; mais aujourd'hui nous » sommes tous réunis dans les plus heureuses ciicons- » tances: les génies et les dragons (les hommes de mérite) » sont rangés devant mes yeux ; les corvphées de la litté- » rature remplissent le palais; on peut "dire que c'est une » rencontre merveilleuse dont on ne trouverait pas » d'exemple dans un espace de dix raille ans. Mais si » vous vous regardez les uns les autres sans pouvoir com- » poser, à ma demande, une pièce de vers sur les hiron-

BIBLIOTIIEOUE CHOISIE.

» délies blanches, vous ferez un toit grave aux lumières » et au savoir de l'administration. Je ne veux pas solli- » citer Vos Excellences avec Iron d'insistance. »

Les membres de l'Académie des llàn-lin étaient sur le point de prendre la parole, lorsqu'on vit sortir des rangs du conseil-d'état, un personnage eminent : il s'avança en tenant une tahle d'ivoire devant sa poitrine et, se prosternant jtisciu'à terre : « Votre liuinbie sujet, dit-il, possède » une pièce de vers sur les hiionddles blanches; si Votre » Majesté daigne me pardonner ma témérité, j'oserai les » lui transcrire et les mettre sous ses yeux. »

L'empereur l'ayant regardé avec attention, reconnut en lui le ministre Chàn-liièn-jin ; alors, adoucissant son visage : u Sage maître, lui dit-il, si vous avez une pièce de » vers sur les hirondelles blanches, elle doit être d'une » beauté remaixjuable; je lui voue d'avance toute mon » estime et mes respects et je désire vivement la voir. » Comment m'auriez-vous oiïensé? Comment auriez-vous » besoin de me demander pardon d'avance? >>

«Sire, répondit Chàn-hièn-jîn , celte pièce de vers » n'est pas de rfia composition ; elle appartient à la petitc- » lille de votre bumble sujet, à Cliàn-taï qui l'a composée » dans l'appartement intérieur, sur les rimes des deux » pièces précédentes. A^ù le style vulgaire de ma pelitei> iille, je ne devrais pas en importuner Votre Majesté; » mais \oyanl qu'elle était impatiente de voir de la poésie, » et que vos ofliciers éprouvaient quel(|uc embarras à » composer des vers de sept syllabes, j'ai osé ouvrir la >> boiicbe au risque de la vie, alin de consoler un peu vo- » trc auguste cœur. »

L'empereur fut ravi d'entendre ce langage : « Excellence, » dit-il, si voire petite-lille est habile en poésie, c'est une » chose encore plus extraordinaire; hàtez-vous de trans- » crire sa composition et de me la présenter. »

Chàn-hién-jîn, pour obéir à cet ordre, demanda aussitôt aux ofliciers ([ui étaient à ses côtés un pinceau et un encrier ; puis, ayant transcrit les vers, il les prcsenla à l'empereur.

Le lils du ciel les prit lui-même, cl, après avoir déplié la feuille de papier, il lulcn tète :

Vers sur les Hirondelles blanches, composés sur les rimes des deux pièces originales de Chi-ln-pênel de ioucn-/iuï.

VEnS DE Cn.l\-TAI.

« Lnrsfuio le soleil couchant est suspendu h l'iiori/on, les cœurs ciinil'des (l)sonl bien rares.

" Je nift rplirc et me cache loin des débats du monde, au milifii (les Ikuirs des poiriers;

• .lo m'cii vais pale et je rougirais d'emprunter la couleur du corbeau ;

• iti icviens maigro et jo ne permcls qu'à la neige d'augmcnirr mon cmboniioinl;

- Si je reviens en volant, je laisse cncoro voir moi» ombre (2) au DiiliL'u des ténèbres do la nuit;

(1) Il y a en chinois : les cœurs blancs.

(2) Elle vejl dire qu'au milieu de la nuit on aperçoit son blanc plumage.

f Quoique j'enlève avec mon bec toute la pourpre du printemps, je n'ai pas besoin rie lnvcr mes hubils;

o Combien dames charmantes s'égarenl au milieu des colonnes peintes!

» Lorsqu'on relève les jalousies, moi seule je reviens avec ma robe suns tache. •

Le (ils du ciel, ayant fini de lire ces vers, ne put contenir son admiration. « La forme est savante, s'écria-l-il, et » le style est d'une rare noblesse. Plus j'examine ces vers » cl plus je les crois dignes de passer avant ceux de Chi- » Ua-pèn et de Youén-kaï. Je ne puis croire qu'il existe, » dans l'appartement intérieur, un talent aussi distin- » gué. » l'uis, regardant Ciiàn-^ièn-jîn : « Esl-il-hicn » vrai, lui demanda-t-il^quc la Iille de Votre Excellence » en soit l'auteur?

« Ils sont en effet de sa composition, répondit Chàn- » bièn-jîn; comment oscrais-jc tromper Votre Majesté? »

L'emiiereur n'en fut que jifus enciianté. « Combien de » dizaines d'années compte aujourd'hui voire fille? lui » demanda-t-il.

« Sire, répondit Cliân-hièn-jîn, la fille de votre sujet » vient d'entrer dans sa dixième année.

» Voilii qui est encore plus extraordinaire, s'écria l'em- » pereur, clont l'étonnement et la joie s'accroissaient par » degrés. Comment est-il possible qu'une Iille de dix ans » soit capable d'écrire avec un style si rare et si admiia- » blequi efface les écrivains des siècles passés? l'eut-élre » que la Iille de Votre Excellence a ébauché celte compo- » sition, et que vous y avez mis la main pour lui donner » du poli et de l'éclat.

« Chacpie expression , dit Chàn-hièn-jîn , a clé tracée n par ma petite Mlle elle-même dans l'appartement inté- » rieur. Votre sujet n'y a vrainicnl changé aucun mot.

« S il en est réellement ainsi, reprit l'empereur, on » peut dire que, parmi les femmes de talent, c'est un en- » tant doué d un génie divin. »

Il prit (le nouveau les vers, et après les avoir récités lentement et avec délices, il éclata d'une joie soudaine et, lrap|)anl la table de sa main: < ['lus je les examine, dit- « il, et plus j'y trouve de grâce, d'élégance et de parfum; » toutes les expressions en sont charmantes et semblent » exhaler les plus suaves odeurs! Sage maître, ajouta n l'empereur en regardant Chàn-hién-jîn, pour que » vous ayez donné le jour ii une telle (ille, il faut qu'elle » ait été formée des vapeurs les plus subtiles des nionta- » gnes et des rivières. Les lilies vulgaires du siècle ne » sauraient lui être comi)arées.

« Lorsque la Iille de votre sujet clait sur le point de » naîlre, leprit Chàn-hièn-jîn, j ai vu, en songe, l'étnilè » Yao-kouang (de la grande Ourse), qui tombait dans le » salon, et la femme de votre sujet, Mme Lo. qui courait » au devant et l'avalait. Dans celle même nuit, la l"enime i> de votre sujet rêva qu'elle avalait de même une étoile, n exactement comme je l'avais vu en songe; c'est pour- » quoi je trouvai (juelque chose d'extraordinaire dans « cette circonstance. Apres (pie la Iille de votit sujet fut » née, il trois ans elle ne savait pas encore parler; mais » dès qu'elle le sut, elle ne parlait pas beaucoup et ne » laissait échapper (pie des mois d'une linessc et d'une » intelligence sans égales. Après que ma (ille cul ap-

» pris à lire, il suffisait qu'un texte eût passé une seule » lois sous ses yeux, pour qu'il lût gravé dans sa mé- » moire. A sept ans, elle savait dcjii composer du Wén- » tchan?; (prose élégante), et aujourdliui qu'elle a dix » ans, chaque jour sa bouche ne cesse de réciter des vers » et sa main d'en tracer de nouveaux. J'ose croire que les » facultés qu'elle a reçues en naissant, sont réellement » aussi extraordinaires' (pie le dit Votre Majesté; seule- » ment, aujourd'hui que je me sens affaibli par la vicil- » lesse, je regrette d'avoir donné le jour à une lille au lieu » d'un lils.

« Excellence, dit l'empereur en riant, quoique vous » vous aliligiez de n'avoir pas eu de lils, ]e dirai que, » quand vous auriez donné le jour à un lils, il serait bien » loin de valoir une lille aussi extraordinaire que la » vôtre. »

A ces mois, le prince et le ministre se regardèrent en souriant. Le fils du ciel ordonna à un des officiers qui étaient à ses côtés, de montrer ces vers à tous les magistrats et de les faire circuler de main en main. « Excellen- » ces, aioula-t-il, vous jugerez si j'ai eu raison de les lire » avec délices. »

Les magistrats obéirent et se les passèrent successivement de ntain en main ; il n'y en eut pas un seul (|ui ne montrât son approbation par l'expression de sa ligure et par le mouvement de sa tète et de ses lèvres. Puis, s'avançant à l'cnvi versl'empereur et se prosternant devant lui. « Sire, » dirent-ils, nous avons pour devoir de tenir le pinceau du » malin au soir. Aujourd'hui, nous avions reçu l'ordre » de composer des vers sur les hirondelles lilanches; mais » comme Chi-ta-pèn et Youèn-kai' avaient traité le même » sujet, nous n'avons pas osé entreprendre légèrement » celle tâche. Nous élions loin de prévoir que la lille » distinguée d'un Ko-lao (d'un minislrej aurait écrit ces » vers, comme |)our répondre à l'appel impérial, avec » autant de facilité que si elle les eût sus d'avance. Leur » fraîcheur, leur nouveauté et leur noble élégance sul'li- » sent pour diminuer de beaucoup la valeur des pièces de » Chi-la-pén et de Youcn-Ua'i. Nous sommes tous confus » de noire infériorité, mais quoi(|ue celle jeune lille soit » comme un joyau précieux dans la main du président » du conseil, on peut cependant dire, en vérité, (|ue sa

• naissance est due aux heureuses inlluences cpie I ailmi- » nislralion sage et éclairée de Votre Majesté répand dans » les (]uatre parties de l'empire. Si aujourd'hui, deux lii » rondcUen blanches ont voltigé gracieusement de\anl » l'empereur, si noire auguste souverain vient d'ordoii- » ner d'une manière pressante de les célébrer en vers, » c'est que le ciel voulait mellre en relief les lalens ex- » Iraoïdiiiaires de la lille du président du conseil; nous

• Cl) sommes tous comblés de joie! »

Le lils du ciel fut enchanté de ces paroles. « Avanl- » hier, dit-il, le président du bureau d astronomie m'a » annoncé que la constellation Koue'i-pi avait ré|)andii » au loin son éclat, et qu'en dehors de la voie régulière » (des concours), il devait surgir des hommes d'un talent » cxlraonlinairc dont les siècles passés n'olTrenl aucun » exemple, et qui. semblables au Ki-lin et au phénix, se » trouveront cachés dans des retraites sombres et prnlbn- ■ des. Or, la fille de Son Excellence Chân esl née après

» que sa mère eut rêvé qu'elle avait avalé l'étoile Yao- » kouang: et justement, elle est douée de lalens exliaordi- » naires; n'est-ce pas une preuve éclatante de la predic- » tion? De plus elle a composé d'avance des vers sur les » hirondelles blanches, comme pour embellir le festin el la I) musique de cet heureux jour. Je ne puis ni'empècher de » reconnaître que la splendeur de mon règne a élé an- « noncée par aes signes célestes. Je veux m'énivrer avec » Vos Excellences, pour répondre à l affection que me » montre le ciel. »

Les magistrats obéissent et vont tout joyeux reprendre leur place au banquet. Devant la table impériale, on se provoque mutuellement à vider de larges verres, et la voix des chanteurs se marie à une musique harmonieuse.

Le prince et ses sujets burent jus(iu'à l'heure oii le disque rouge du soleil s'abaisse à l'occident. Les chefs du conseil-d'état s'avançant â la tèle de tous les magistrats, frappèrent la terre de leur front et remercièrent I empereur de les avoir conviés à ce festin.

L'empereur ordonna alors aux eunuques de lui apporter un encrier de Touàn-ki, dix pinceaux de poil de lièvre à hampe rouge, cent feuilles de papier enrichies de dragons, dix bâtons d'encre ornés d'un phénix, un lingot d'or, un lingot d'argent, dix pièces de soie de dilTérenles couleurs elune paire de Heurs d'or (1), et les donna lui-même à Chànhiên-jîn. « J'ai élé enchanté, lui dil-il, des vers de votre » lille sur le< hirondelles blamhis. Je vous offre ces baga- » telles pour arroser son pinrenu ("21. Après-demain, le I) quinzième jour du mois, tandis que les autres magistrats i> seront réunis pour I audience du malin, dans la salle » extérieure, amenez-moi votre lille vers midi, afin qu'elle » se présente devant moi, dans la salle intérieure. Je veux » faire moi-même l'épreuve de ses lalens et lui donner » ensuite une grande récompense. »

Chân-hiên-pn ayant reçu ccl ordre, remercia l'empereur de ses bienfaits. Le lils du ciel chargea de nouveau le tribunal des rites de donner des instructions aux directeurs des collèges, afin que, conformément au décret, ils apportassent une attention particulière pour chercher cl découvrir les hommes dun rare mérite qui pourraient se trouver dans lobscurité. Les inagislrals se retirèrent cha- .ciin de son côté, cl bientôt cette nouvelle se ré|)andil au loin. Tout le monde se racontait la merveille (|ue présentait la jeune fille du président du conseil qui , à dix ans, avait eu le talent de composer des vers charmuns sur lis huondellrs hliiiichcs. Il ne fallut pas plus de trois il cin(| jours, pour que dans la ville de Thang-àn, toutes les families eussent copié .ses vers sur les hirondcller blanches. Ce n'est |)as tout : dès (pion eut a|)i)ris (pie l'en, nereur avait ordonné (pi'clle vîiil jXHir lui présenter ses liommages, tout le mondesc deinaiulait comment pouvait être celte jeune fille (pii, à i âge de dix ans, possédait déjà un talent si extraordinaire. Tous se faisaicul une fête de

(1) Cost un ornement do tâle à lusago des dames d'un rang

(2) Cette locuiion ctiinni-;e rappelle notriî expression famil.cro : • Uuniier un pou>-bi>src. »

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la voir de leurs propres yeux lorscfu'ellc irait k la cour, le (luinzième jour du mois.

A l'occasion de cette audience impériale, j'aurai à vous apprendre divers événcmens.

A la cour, ou se disputait d'avance le plaisir de con-

naître la charmante (igurc de cette jeune lille distinguée; tant l'empire retentissait du bruit de son nom.

Si vous désirez savoir comment se passa l'audience impériale, écoutez un peu, je vais vous le raconter dans le chapitre suivant.

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