‹ SatanstoéChapitre 5 sur 194 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Chân-hièc-jîn ayant reçu de l'empereur une multitude de présens, ei un décret qui lui ordonnait de se présenter à la cour, le 13 du mois, s'en revint lier et joyeux à son liùlel. Il se retira dans l'appartement le plus reculé, et invita sa noble épouse, Madame Lo, à venir conférer avec lui. Celle-ci, voyantquelcsdoniestiquesquiaccompagnaienl son mari, avaient apporté une multitude de présens, de l'or et des objets précieux, n'en pouvait découvrir la cause. « Aujourd'hui, lui demanda-t-elle, l'empereur vous a l'ait l'honneur de vous admettre à sa table; il n'y a pas, au monde, de plus haute faveur. Comment se fait-il (ju'en outre, il aous ait accordé une quantité de riches piésens ?

« Ces dons, répondit-il, ne me sont point destinés ; c'est une récompense que Sa ^L'ljesté, par une faveur spéciale, a daigné conférer à notre lille Chàn-taï. »

A ces mots, Madame Lo fut remplie à la fois d'ctonnement et de joie. « Chàn-taï, dit-elle, est une enfant de dix ans ; comment Sa Majesté lui accorderait-elle de riches présens? »

— Madame, reprit Chân-hièn-jîn, il y a une chose que vous ne savez pas. Un jour l'empereur, ayant vu deux liirondelles blanches voltiger et se balancer dans les airs, rendit un décret par lequel il ordonnait aux ofliciers du palais de composer des vers à ce sujet. Je lui présentai une pièce de ma hlle sur les hirondelles blanches. L'empereur, l'ayant lue avec un vif plaisir, me fil remettre tous ces préseus pour elle, et ordonna qu'ellelui fût présentée.

Ce récit combla de joie Madame Lo. « J'avoue, dit-elle, que c'est un heureux événement; mais notre lille est bien jeune ; quoiqu'elle ait , à la maison , une démarche grave et des manières réservées, quoiqu'elle réponde avec justesse, je crains qu'à la vue de l'empereur, elle ne se sente émue et troublée par l'éclat de sa présence, et par l'appareil imposant qui l'environne. Si elle venait h, oublier les rites et les convenances, elle ne pourrait échapper à un châtiment sévère. Si Sa Majesté lui ordonnait de composer une pièce de vers ou de prose élégante, et qu'elle ne put en venir à bout immédiatement, ne pensez-vous pas que ses vers d'aujourd'hui &nT les hii-ondclles blanches, seraient taxés de faux? »

— Votre idée est juste, reprit Chân-hièn-jîn ; cependant je trouve que, malgré son extrême jeunesse, notre (ille a beaucoup d'assurance et de caractère, et (ju'elle est douée d'un noble talentet d'une ame élevée. A mon avis, il u'esi pas possible que la timidité ou la honte l'empêchent de composer.

— Quoi que vous en disiez, repartit Madame Lo, je sens

que, jusqu'à la lin, mon cœur ne pourra jamais se tranquilliser là-dessus.

— Bah ! lui dit Chàn-hiên-jîn, il ne faut pas avoir de ces inquiétudes exagérées. Appelons notre hlle, et communiquons lui l'ordre de Sa Majesté. Quand nous aurons vu de quel air elle le recevra, nous aviserons ensuite à ce qu'il convient de faire.

Madame Lo ordonna alors à ses servantes de monter à l'entresol, et d'aller appeler Mademoiselle.

Or, Chàn-hièn-jin descendait de Chan-kiu-youan de la dynastie des Tsîn, et il comptait une suite d'ancêtres qui avaient illustré sa famille. Ajoutez à cela qu'il avait obtenu fort jeune le grade de Tsin-ssé (docteur), et que, depuis peu , lorsqu'il approchait de cinquante ans , il venait d'être élevé à la dignité de ministre d'état. C'était un homme rempli de talent et de capacité, et qui s'acquittait de ses devoirs avec une ardeur infatigable. Comme le fils du ciel l'honorait de sa contianceet de son estime, ses collègues se sentaient constamment pénétrés, à sa vue, de crainte et de respect. Chàn-hiên-jin, se voyant au comble des honneurs et de la prospérité, n'avait pu s'empêcher de prendre un air fier et arrogant, et des manières dures et méprisantes. Mais la jeune Chàn-taï était bien loin de ressembler à son père. Elle était naturellement belle comme les perles elle jade, brillante comme la fleur Tchi-làn, blanche comme la glace et la neige, pure comme les nuages et l'air ! Tels étaient les charmes qu'à la première vue, on reconnaissait sur sa figure. Son caractère était grave et son esprit réservé ; elle ne parlait ni ne riait à la légère. Quoiqu'elle fût née dans la maison d'un ministre d'état, les étoffes de soie brodées, les perles, les plumes azurées n'étaient point de son goût. Chaque jour, après avoir fait une modeste toilette, et s'être revêtue dune robe unie, elle s'asseyait tranquillement dans un pavillon élevé, et mettait toiit son plaisir à lire ou à composer, en brûlant des parfums et en buvant du thé exquis. A voir son attitude grave et réfléchie, on l'eût prise pour un vieux lettré. Elle avait banni de sa chambre, le fard, la céruse et tout l'attirail du luxe et de la coquetterie. Bien qu'elle ne fît qu'entrer dans sa dixième année, elle avait déjà le ton et les manières d'une femme mùrc. Ce jour-là, elle se trouvait justement à l'entresol, occupée à lire. L'histoire qu'elle avait sous les yeux , racontait qu'IIiouen-lsong de la dynastie des Thang, étant un jour avec Yang-koueï, son eiMiuse favorite, à admirer les fleur.s du (Magnolia) Méouihùn dans le pavillon des riches parfums, il eut le désir de faire composer des vers dans le goût moderne et d'en entendre la musique. 11 fit appeler sur-le-champ Li-ta'ï-pé.

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Mais ce poète était alors plonge dans l'ivresse. L'empereur ordonna àsa favorite de lui tenir l'encrier, et k des eunuques de lui ôter ses bottes. Li-taï-pé (s'étant éveillé), prit un pinceau, l'imbibad'encre, et écrivit les trois stances intitulées : Accords à la louange de la paix, et les mit en musique.

Chàn-taï (arrivée à cet endroit du récit) se mit h exalter le talent et la verve du poète. Si, dans les temps anciens, s'écria-elle, les lettrés déployaient, en présence de l'empereur, un tel talent et une telle verve, on peut, sans injure, les appeler Tbsaï-tscu (écrivains doués de talent). Depuis la dynastie des Tbang jusqu'à nos jours, il s'est écoulé plus "de mille ans, et cependant on n'en a pas revu un seul ; tant il est difficile d'acquérir un véritable talent! Quel malbeur pour moi d'être une jeune fille ensevelie dans l'obscurité de l'appartement des femmes! Si j'étais un jeune homme, et que je rencontrasse, un jour, un souverain passionne pour les lettres, qui sait si, avec mon faible pinceau, je ne pourrais pas, à mon tour, épancher la même verve que les hommes de génie?

Elle n'avait pas fini de donner un libre cours à ses pensées silencieuses, lorsque, soudain, les suivantes de sa mère vinrent l'appeler et lui dirent : A. son retour de l'audience impériale, Son Excelfence, votre père, s'est retirée avec Madame, dans la salle du fond, et vous prie de venir de suite conférer avec eux.

Chàn-taï, ayant reçu cet ordre, n'osa tarder un seul instant. Elle descendit, sur-le-champ, avec les servantes, et vint se présenter à son père et à sa mère.

— Chère enfant, lui dit Chàn-hién-jîn, dès qu'il l'eut vue, j'ai aujourd'hui un heureux évéuement à vous apprendre : le savcz-vous?

— Je l'ignore, répondit Chàn-taï; je prie mon père de vouloir bien m'en instruire.

— Aujourd'hui, dit Chàn-hièn-jîn , comme l'empereur donnait il dîner il ses grands officiers, il vit tout-à-coup deux hirondelles blanches qui voltigeaient etsc balançaient dans les airs; il leur ordonna alors de composer des vers à ce sujet. Ceux-ci, songeant aux deux pièces célèbres, composées long-temps auparavant par Chi-ta-pèn et Youèn-kaï, sentirent bien qu'ils ne pourraient trouver des expressions assez admirables pour les effacer. Aussi restèrent-ils muets et immobiles; de sorte qu'aucun d'eux ne répondit à l'ordre de l'empereur qui eu éprouva un vif déplaisir. Votre père se sentit tout-à-coup animé par la circonstance, et, ne pouvant retenir les pensées qui l'agitaient, il transcrivit [de mémoire), les vers que vous avez composés sur les hirondelles blanches, et les présenta à l'empereur. Le fils du ciel y ayant jeté les yeux, fut transporte de joie, et m'adressa une multitude de questions. 11 fut encore plus charmé en apprenant que vous étiez douée d'un tel talent dans un âge si tendre. Alors, il me remit pour vous, un grand nombre de cadeaux, et m'ordonna de vous présenter à la cour, le 1 5 de ce mois, afin qu'il vous vît de ses propres yeux, et s'assurât, par lui -même, de la vérité de mes paroles. Là-dessus, il promit de vous donner encore de riches présens. Dites-moi, ma fille, si ce n'est pas là uu heureux événement.

— Tuisqiie Sa Majesté, reprit Chàn-taï, daigne me montrer sa haute alVeclion par de si magnifiques présens, vo-

tre fille, doit, suivant les rites, lui témoigner sa reconna!&sance en se prosternant du côté du palais.

— Lorsque j'étais en présence de l'empereur, lui dit Chân-hièn-jîn, je l'ai déjà remercié moi-même. Comme vous vivez dans l'obscurité de l'appartement des femmes, qui saura si vous l'avez remercié ou non?

. — Mon père, reprit Chàn-taï, j'ai entendu dire que le sage ne néglige point les rites, même au milieu des ténèbres. Quoique je ne sois qu'une faible enfant, je sais que les rites mutuels des sujets et du souverain sont un devoir sacré. Comment pourrais-je soulTrir que Kiu-pé-yu soit seul cité avec honneur jusqu'aux générations les plus reculées?

— Je vous admire, lui dit Chûn-hiên-jîn, de pouvoir pousser aussi loin l'observation des rites; pour moi, je ne saurais y atteindre.

Il ordonna alors aux servantes de préparer une table pour offrir des parfums. Chàn-taï changea de costume et revêtit des habits de couleur; puis, prenant une attitude grave et respectueuse, elle se tourna vers le palais et fit neuf révérences profondes. Aussitôt après, elle demanda à son père et à sa mère, la permission de les saluer et de leur témoigner sa reconnaissance.

— Cela n'est pas nécessaire, lui dirent ensemble Chànhièn-jîn et Madame Lo.

— Si mon père et ma mère ne m'avaient point mise au monde, répondit-elle, s'ils ne m'avaient point instruite et élevée, aurais-je pu goûter le bonheur d'aujourd'hui? Comment oserais-je ne point vous offrir mes respects?

Cliàn-hiên-jîn fut rempli de joie, et se tournant vers madame Lo : « Notre fille, lui dit-il eu riant, n'a pas seulement des talens littéraires et le sentiment des rites, on peut dire qu'elle ressemble à un docteur profondément versé dans la droite voie. »

Madame Lo partit tout-à-coup d'un éclat de rire, mais Chàn-taï, sans changer de ligure, leur fit, d'un air grave et respectueux, quatre prolouds saluts; ensuite, elle alla quitter ses vèteinens de cérémonie et vint s'asseoir auprès d'eux.

« Ma fille, lui dit Chàn-hiên-jîn, dans un âge aussi tendre que le vôtre, c'est, sans doute, un insigne nonheur d'être connue de l'empereur; mais votre mère éprouve une inquiétude sérieuse. Elle songe qu'élevée délicatement dans l'appartement des femmes, vous n'avez jamais eu l'occasion de vous trouver avec des hommes ((lu dehors), et de leur parler. Ce n'est pas tout : Le souverain est au faîte des honneurs, et sa présence est à la lois imposante et teiTible. Quand vous serez dans l'intérieur du palais, dans ces salles profondes et mystérieuses, qu'une garde redoutable entoure comme une ceinture de forêts, si par hasard votre cœur se trouble un seul instant, et que vous vous accpiitliez impailailementdes cérémonies prescrites, si l'empereur vous interroge et ipic vous ne trouviez pas de réponse, vous no sauriez échapper à un châtiment sévère. 11 est convenable que vous vous prépariez d'avance. »

— Je connais, dit Chàn-taï, la maxime des anciens : (i Servez votre prince de la même manière que vous servez votre père. » En servant chaiiuc jour mon père et ma mère, jamais je n'ai reçu la plus légère réprimande. Quoi-

«iruotiieouiî: r.noisiE.

(|iic le fils du ricl soil au faîlc dos honnoiirs, par sa lionlé, |)ar son alTeciion (pour ses sujcls), il doit i'csscnd)Ier à un poic l'I à une more. Bien que vctre (iile soil dans un âge teiulio, fonimcnl se scnlirait-ollc lroul)loe au poinl d'oulilier les rites el de ne pouvoir répondre? Vous direz pculi-lro inio la iiarde du palais imporial présente un aspecl tcrrililo, et (pic votre lillc n'a jamais vu cel appareil imposant. Quoi (pfil en soil, il y a déjà long-temps cpic je (u'inslruis à l'ocole de Menp-tseu. Mon père el ma mère, soyo/ parlailemenl tranquilles ; il est impossible que vos criiintossc réaliscnl..

Ces paroles cond)lèrcnl de joie Cliàn-liicn-jîn.

Chàn-laïse relira dans l'intérieur de son cahinct. « Juslemonl, se dil-elle avec une joie secrète, je craignais de ne jamais voir, face à face, noire sainl empereur, cl de ne pouvoir déployer devant lui les lalcus et le savoir que je possè<le au dedans de moi. Je ne m'attendais poinl à rencoiilrer cette heureuse occasion. Demain, quand j'aurai été reçue à la cour, il me faudra prendre un air grave el un maintien sévère. Je dois me garder, avant tout, d'employer, comme Li-taï-pc, de ces expressions brillanles el iiàrfumécs dont s'enveloppe la flatterie; je ne veux point ucslionoror mon pinceau ! Won parti en est pris. »

Mais le temps s'écoule rapidement, et liienlôt arriva le quinzième jour du mois. Chan-hièn-jin se rendit de bonne heure à la cour où l'empereur lui donna lui-même ses ordres pour l'audience de midi. Dcrelourà sonhùlel, il pressa sa femme de coilïer et de farder Chàn-taï, cl de la parer avec loule l'élégance convenable. A l'heure de midi, il lit asseoir sa lillc dans une chaise fermée, el monta lui-même dans une chaise découverte. Ils étaient accompagnés d'une multitude de suivantes el de doraesli(|ucs, et un grand nombre d'employés et de satellites, rangés sur deux liles, leur ouvraient la route. Ils se rendirent ainsi à l'audience de l'empereur.

A celte époque, tout le monde savait dans la ville de Tchang-àn, que la fille du Ko-lao (mimstre) Chàn, âgée seulement de dix ans, avait composé une jolie pièce de vers sur tes hirondelles blanches cl que l'empereur en avait été lelleinent charme qu'il lui avait ordonné de se présenter aujourd'hui à la cour, à l'heure de midi. Tous les habilaiisse pressaient des deux côlés de la porte appelée Sihoa-mên [c'csl-à-dire la porte fleurie de l'ouest), else dislulaienl le plaisir de la voir. Ici la foule agglomérée s'éevait comme une montagne, là elle se déroulait comme une mer mouvante; ce n'était partout que tumulte et confusion. l]ient(H arrivèrent les chaises do Chàn-hièn-jin cl de sa lille. Chàn-hièn-jîn étant descendu le premier, lit porter la chaise fermée de sa lille à l'entrée de la porte appelée Si-hoa-mèn, el invita alors Chàn-la'i à mettre pied à terre. Elle s'.ivança ensuite, entourée d'un nombreux essaim de servantes; Chàn-hièn-jîn seul formait la marche. La foule qui le contemplait de chaque côté de la roule, formait une masse compacte.

Les uns avaient le bonheur de lavoir, tandis que d'autres n'v pouvaient réussir. Les premiers lui prouiguaienl mille éloges. « Celte jeune lille, disaient-ils, est vraiment charinante; à notre avis, Si-tseu cl Mao-tsiang, tant vantées dans raQliijuité, devaient cire tout au plus comme elle. »

Mais laissons la multitude l'exallcr à l'envi, et revenons à Chàn-hiên-jîn qui conduit sa lille dans le palais. A peine fut-il arrivé au pavillon des i-in(| l'hénix, qu'un eunuque du harem vint lui annoncer (jue Sa Jlajesic était assise depuis long-temps avec |)lusieurs de ses ministres dans la salle appelée Wcn-hoa-liên (la salle ou brille la littérature).

Chàn-hiên-jîn, sans perdre de temps, prit sa fille parla main, passa devant le pavillon dos trois Phénix, el arriva lout droit à la salle appelée Wèn-hoa-tièn.

L'eunuque qui veillait à la porte l'ayant reconnu, s'élança au-devant de lui. « Seigneur Cliàn, dil-il. votre honorable lille est donc arrivée? Atlcudez que j'aille l'annoncer cl l'empereur.

— Elle est en effet arrivée, répondit Chàn-hièn-jîn: veuillez prendre la peine de la conduire et de la présenter.

— L'eunuque entra de suite et revint au bout de quelques instans. « Par ordre de l'empereur, s'écriu-l-il, entrez sur le champ. >>

Chân-hièn-jîn ordonna aux servantes de rester en dehors de la salle, el seul, conduisant sa fille par la main, il pénétra dans l'inlérieur. A peine fut-il arrivé aux degrés rouges que, levant la tête, il vil (pie Sa Majesté était déjà assise sur son lr(Jne. Alors il ordonna à sa lille de se tenir de côté, à mi-distance; puis il allase prosterner devant l'empereur, ellui dit : « Votre sujet Chàn-hiên-jîn, obéissant à vos ordres suprêmes, amène sa lille Chân-ta'i, pour la présenter à Votre Majesté.

— J'ordonne à Votre Excellence, dit l'empereur, de se lever el d'entrer dans le rang des ministres; j'ordonne à la fille de Votre Excellence de paraître devant moi.

Chàn-hièn-jîn le remercia de celte faveur, se releva, else luUa d'entrer dans le rang des ministres d'état. Puis il ordonna à Chàn-la'i d'aller présenter ses hommages à l'empereur.

Chàn-la'i obéit à l'ordre suprême, .\rrivcc d'un pas rapide au milieu dos degrés rouges, elle voulut faire une |)rofoiKle révérence; mais toul-à-coup, elle entendit ce décret: « Il est ordonne à Chàn-ta'i d onircr de suite dans » la sailed de présenter SOS hommages à l'empereur. »

Après avoir reçu cet ordre, ("hàn-la'î, sans se troubler ni se presser, s'inclida huniblonient, et monta pas à pas par le côté gauche de l'escallicr impérial. A la jwrle de la salle, elle releva le bord de ses vêtemens cl entra. Dès (lu'clle fut au milieu de la salle, elle exécuta la cérémonie (les cin(| révérences et des trois batlemons de tête, avec la légèreté d'une danseuse qui fait voler la poussière sous ses pas.

L empereur abaissa les veux du haut de son tr(ine el les fixa sur celte jeune lille. Tels étaient les charmes ((u'il remanpia en elle « Ses sourcils étaient ar(jués comme la » nouvelle lune; ses joues avaient l'éclat d'une fleur qui » va s'épanouir;

» Ses sourcils, ar(iucs comme la nouvelle lune, étaient » purs el modestes; leur intervalle brillait comme s'il eût » été peint;

» Ses joues étaient comme un bouton de fleur dont la » beauté reste cachée tant (ju'elle n'a pas épanoui son ca » lice vermeil ;

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» Ses cheveux réunis ressemblaient à des nuages noirs; » l'ombre de ses tresses mobiles flottait sur ses épaules et » voilait son front;

» Son teint avait l'éclat de la neige; une blancheur » éblouissante s'échappait de ses joues et rayonnait sur » son menton;

» Elle n'avait encore que dix ans accomplis, et, si on » lui eût demandé son âge, (elle eût nu répondre que) son » épaule touchait presque celle de Tao-yùn.

» A voir l'ensemble de ses traits, on y trouvait la no- » blesse, l'esprit, et jusqu'au regard de "Wàn-ell ;

» Ses membres étaient souples et gracieux; on eiàt dit » un saule de trois pieds, dont les rameaux flexibles vont » se plier (au gré du vent).

» Sa taille était fine et élégante comme une branche de » fleurs à moitié écloses.

» Lorsqu'elle entra dans la salle d'audience en incli- » nant son corps, beau comme le jade, et qu'elle s'avança » d'un pas timide et respectueux, sa figure séduisante » n'avait rien de ces airs qui annoncent une petite fille.

» Lorsqu'elle monta les degrés, elle glissa avec ses pe- » tits pieds, semblables à des nénuphars d'or, aussi légè- » rement que si elle eût eu des aîles,

» A la grâce charmante d'une femme, elle joignait la » dignité imposante d un lettré ou d'un magistrat.

» Lorsqu'elle fit cent révérences en élevant ses yeux » vers le ciel, elle captiva les regards de toute la cour.

» A l'âge de dix ans, Kan-lo célébra la gloire de l'em- » pereur, et lui souhaita un bonheur éternel; à douze » ans, il fut élevé au rang de ministre, et reçut le titre » d'homme d'état accompli.

» A trente ans, l'épouse royale Tchang perdit la faveur » du prince, et ses cnarmes flétris devinrent un sujet de » railleries.

» Quoiqu'il soit rare de voir un jeune garçon d'un mé- » rite surnaturel , cependant l'histoire en ofl're des cxem- » pies; mais on n'avait pas encore entendu parler d'une » seule jeune lille nui possédât des qualités divines. »

L'empereur fut cnarmé dès qu'il eut vu du haut de son trône la grâce, la jeunesse et la beauté de Chàn-taï, ainsi que la légèreté, l'aisance et l'harmonie de ses mouveraens, en s'acquittant des cérémonies prescrites.

Après avoir (ini ses révérences, Chan-taï resta le visage contre terre et s'écria: « La jeune (ille de Chân-hièn-jîn, votre sujet, président du tribunal des rites et de la chambre du conseil, Chàn-taï, votre sujette, présente ses hommages à Votre Majesté. Son unique vœu est que notre auguste empereur vive dix mille années, dix mille et dix mille années! »

Le lils du ciel ne put contenir les transports de sa joie, lorsqu'il eut entendu ces paroles, prononcées d'une voix claire et brillante comme celle d'un jeune verdier ou d'un

Fetit phénix. D'abord, il lui ordonna de se relever, puis il invita à s'approcher de la table du Dragon (de la table impériale).

« Les vers sur les hirondelles blanches, que j'ai lus ces jours derniers, sont-ils réellement de vous? lui demandat-il.

— Les vers sur les hirondelles blanches, répondit-elle, ont été réellement composés par votre sujette, dans l'ap-

partement intérieur. Seulement cette faible enfant ne prévoyait pas que sa futile poésie aurait l'honneur de tomber sous les yeux de Votre Majesté. Elle mérite la mort ! elle mérite la mort!

— Quoique les vers sur les hirondelles blanches soient un peu recherchés, les pensées qu'ils renferment sont parfaitement justes, et la forme en est irréprochable. Peu importe la jeunesse de l'auteur.

— Le magistrat qui recueille les chants populaires, reprit Chàn-taï, ne dédaigne point les paroles des bûcherons et des bergers 1 La rectitude de votre esprit auguste vous permet de saisir toutes les délicatesses de la poésie. Mais quoique l'empereur soit au faîte des honneurs (c'est-àdire de la puissance), et que les neuf enceintes du palais ajoutent à sa majesté imposante , il n'ostrait déplacer les chansons populaires des royaumes qui sont en tète du Livre des Vers, pour les faire entrer dans les sections appelées Ya (où l'on célèbre les actions vertueuses) et Song (oil l'on chante les louanges des ancêtres) ; c'est que chaque genre a sa place particulière

En entendant ces paroles, l'empereur approuva plusieurs fois de la tète. « Comment, lui dit-il, pouvez-vous, » à l'âge de dix ans, posséder au fond de votre ame des » idées aussi élevées? En vérité, de tels talens sont un » don du ciel. Lorsque vous étudiiez dans l'appartement » intérieur, aviez-vous un maître ? »

— Sire , répondit Chàn-taï , dans l'appartement intérieur, la jeune fille était fidèle à ses devoirs; comment aurait-elle osé transgresser les rites, et ternir sa réputation en appelant un maître auprès d'elle? A l'exception de mon père que je consultais sur le sens des caractères, je n'ai eu, en vérité, aucun m.aîlrc spécial qui m'ait donné des leçons et expliqué les livres canoniques. Cependant, assise ou couchée, j'avais près de moi les six livres sacrés et je les interrogeais sans cesse ; de cette manière , votre sujette Chàn-tafn'a jamais été privée de maîtres.

L'empereur la combla de nouvelles louanges; puis se tournant vers Chàn-hièn-jîn : « La fille de Votre Excellence, lui dit-il, n'est encore qu'un enfant de l'âge le plus tendre ; et cependant elle répond avec une justesse et une netteté admirables; elle mérite les plus grands éloges. C'est le fruit des leçons solides et de l'excellente éducacation que lui avez données.

— Sire, reprit Chàn-hièn-jîn, par les expressions communes qu'elle a apprises dans la maison paternelle, ma jeune enfant a dû blesser l'ouïe sainte de Votre Majesté ; et cependant vous ne l'avez ni blâmée ni punie : c'est pour elle un immense bonheur. De plus, votre bouche céleste l'a comblée d'encouragemens et d'éloges; par là, vous avez pénétré le père et la tille, vos deux sujets, d'une reconnaissance sans bornes.

L'empereur fut enchanté de ces paroles, et ordonna aux ofliciers qui étaient à ses côtés, de faire préparer un banquet en sa faveur.

On dirait que l'empereur est doué d'une force capable de renverser une montagne. En effet, à jjcine le fils du ciel eut-il prononcé un mot pour donner ses ordres, qu'en un clin d'oeil la table impériale fut dressée et servie avec la splendeur et la régularité prescrites. Les membres du conseil vinrent tous s'asseoir, suivant l'étiquette, à l'an-

IS

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE

gic sud-est de la salle. Il fit placer une table particulière à l'angle sud-ouest, et invita gracieusement Chân-taï ^ s'y asseoie-; mais Châu-hièn-jîn et Chân-taï déclinèrent plusieurs fois cet honneur.

Le Ills <\a oiel n'y ayant point consenti , ils se prosternèrent jusqu'à terre et s'assirent.

Or, toutes les fois que le fils du ciel sortait du palais ou y entrait, il était constamment suivi de la musique impériale. A peine eut-on lini de lui offrir le vin, que tous les instrumens se firent entendre ensemble, et que les comédiens exécutèrent des danses en tenant à la main des étendards et des boucliers". En ce moment la salle était ébranlée par le bruit du concert.

Le fils du- ciel, assis sur son trône, abaissa furtivement les yeux sur Chân-taï. « Celte jeune fille, se disait-il en » lui-même, sera sans doute ravie des chants et des dan- » ses du palais impérial, et promènera partout ses regards » émerveillés. »

Mais , contre son attente , elle restait droite sur son siège, dans une attitude grave et respectueuse. Lorsqu'on lui présentait une tasse de vin, elle l'eflleurait du bout des lèvres ; si c'était un mets, elle prenait ses bâtonnets (1 ), et se bornait à, le goûter légèrement.

Quant aux musiciens qui dansaient en chantant, elle baissait les yeux d'un air modeste sans les regarder.

L'empereur l'ayant observée pendant quelque temps, ne put retenir l'expression de son élonnement. « Cette » jeune fille est vraiment charmante, se dit-il, avec ses » manières si graves et si convenables ! »

Il était encore préoccupé de ces pensées lorsque, loutà-coup, la musique et la danse s'arrêtèrent. Au même instant plusieurs membres du conseil se levèrent de leur siège. « Saint empereur, dit l'un d'eux, votre félicité suprême s'éiève jusqu'au firmament. Si le ciel a produit cette jeune liiie, douée de talens si rares, c'est pour qu'elle vous seconde dans vos augustes desseins.

» Aujourd'hui elle a eu l'honneur de vous ofl'rir ses hommages, et votre bonté divine a daigné encore la faire asseoir à la table impériale ; c'est une rencontre merveilleuse dont le souvenir vivra pendant mille générations. Vos ministres en sont transportés de joie; ils demandent humblement à Votre Majesté, la faveur de lui présenter des vers sur sa longévité fjui mérite de durer dix mille ans. Il convient que Cliùn-hien-jîn ordonne à sa fille Chân-taï de composer, en voire honneur, une pièce de trois strophes dans le goût moderne ; peut-être n'exprimera-t-elle pas d'une manière indigne, lessenlimens que lui inspire l'audience solennelle de ce jour. Nous supplions Votre Majesté de prononcer sur ce point. »

A ces mots, l'empereur fut rempli de joie. En ce moment, dil-il, j'avais justement la même idée; j'étais loin de peuser que les sentimens de Vos Excellences seraient si d'accord avec les miens. » Puis se tournant vers Chântaï : « Mes ministres, lui dit-il, désirent tous que vous

(1) Les Chinois ne font point iisa-ge de fourclipltes ; ils saisissent les mets, qu'on leur sert tout découpes, à l'aide de deux petits bâtonnets, de la grosseur d'un tuyau de plume, qu'ils imanient avec une grande dextérité.

composiez une pièce de vers dans le goût moderne, et que vous me la présentiez. Pouvez-vous l'écrire sous mes yeux? ))

Chân-taï se hâta de quitter la table, et se mettant k genoux : « Sire, dit-elle, puisque Votre Majesté daigne me donner ses ordres à la recommandation de tous les ministres, comment votre sujette oserait-elle vous désobéir? Seulement elle craint que ses expressions basses ei vulgaires ne puissent exalter dignement, une fois sur mille, vos vertus divines. Elle ose supplier votre bonté auguste de lui montrer une généreuse indulgence. »

Le (Ils du ciel sentit redoubler sa joie en voyant que Chân-taï ne refusait point. Il ordonna alors aux eunuques du palais de placer, à part, une petite table basse à cùté de la table du dragon {\a. tal)le impériale), et d'y apporter les quatre objets précieux dont il se servait pour écrire (savoir : le papier, le pinceau, l'encre et la pierre à broyer). Puis parlant à Chân-taï : « Venez ici, lui dit-il, combinez vos pensées, et maniez le pinceau; je désire vous voir de mes propres yeux. »

Chân-taï se prosterna devant le souverain pour le remercier de cette faveur. Ensuite elle se leva, et, sans trouble ni précipitation, elle s'approcha de la table qui lui était destinée.

En ce moment.Hes eunuques avaient déjà broyé et délayé de l'encre impériale, et étendu, sur la table, une feuille de papier orné de dragons et parsemé de paillettes d'or. On peut dire avec vérité qu'en fait de talent, on ne fait attention ni âla vieillesse, ni à l'enfance; c'est le plus habile qu'on entoure d'hommages. Quoique Chân-taï ne fill qu'une jeune tille de dix ans, le ciel l'avait douée d'une pénétration et d'une intelligence supérieure, et elle avait reçu de la nature, de rares talens et un esprit distingué. Elle saisit le pinceau impérial, et, sans relléchir ni faire de brouillon, elletriiça, tout d'un trait, sur le papier orné de dragons, plusieurs lignes nettes et élégantes, comme si elles eussent été gravées d'avance dans sa mémoire.

L'empereur l'ayant vue écrire, un rayon de joie brilla sur sa face divine. Chân-taï n'eut besoin que de peu d'instans pour achever sa composition. Elle la prit des doux mains, et, s'approchant de l'empereur, la lui présenta ellemême. « Je souhaite, dit-elle,, que notre augusic souverain vive dix mille années, dix mille fois dix mille années! »

L'empereur reçut la feuille de sa propre main, et retendit sur la table ornée de dragons. D'abord, il lui ordonna de se relever, puis il appela, près du trône, quatre membres du conseil privé (quatre ministres) : « Lisez-moi ces vers, leur dit-il; je veux les entendre. »

Les quatre ministres obéirent, et accoururent ensemble devant l'empereur. Le chef du cabinet, qui était eu même temps président de l'Académie, lut à haute voix ce qui suit :

€ Lorsque lo fils du ciel marche dans la droite voie, les corps » célesti'S suivent leur cours hniineux; les peuples qu'entou- » rent les quatre mers (c'est-à-dice de tout l'empire), pensent • avec amour à celui qui les couvre, les soutient et les nourrit.

ROMAN CHINOIS

» Si les peuples qu'entourent les quatre mers, pensent avec » amour h celui qui les couvre, les soutient et les nourrit, il » pourra transmettre à la postérité, la renommée de ses talens » civils et militaires, de sa sainteté et de ses vertus divines.

» Si les corps célestes suivent leur cours lumineux , si le » fils du ciel marche dans la droite voie, les peuples qu'entou- B rent les quatre mers oublient que leur bonheur est dû aux » mérites de l'empereur.

0 Si les peuples qu'entourent les quatre mers onblient que » leur bonheur est dû aux mérites de l'empereur, il s'élèvera » au titre sublime de Prince sans nom (4).

» La longévité du saint (de l'empereur) s'étendant jusqu'il du o mille années ; le nom du saint se transmettant pendant dix • mille générations, les grands officiers s'ofTriront à l'envi des » coupes pleines de vin, et exalteront celte merveille.

» Si les grands officiers doivent s'offrir à l'envi des coupes » pleines de vin et exalter cette merveille, moi, qui ne suis » qu'une petite fille, j'aime à prendre le pinceau et à ex- » primer les pensées qui m'animent pour offrir mes homma- > ges à celui qui se dit un simple mortel. »

Sur Vempercur qui suit la droite voie :

Pièce en trois strophes, de cinq membres chacune.

La sujette Chdn-taï,

En se prosternant jusqu'à terre et en la frappant de son front.

Offre ses hommages à l'empereur.

Le président de l'Académie ayant fini de lire, l'empereur s écria, transporté de joie : « La facture est excellente et la rime a quelque chose d'antique; toutes les expressions respirent les traditions du Livre des vers, et approchent de celles des liégkinens et des Instructions (2) Kn voyant sa facilité aconrposer, on reconnaît que c'est véritablement une fille de talent. Les trois autres ministres la louèrent vivement d'une voix unanime. « Parmi les femmes, dirent-ils, on en rencontrerait peut-être qui savent lire et connaissent les caractères; mais si l'on en cherche une seule qui, quoique dans un âge tendre, possède, comme Chàn-ta'i, une érudition consommée, on ne la trouvera ni dans l'antiquité, ni daiK les temps modernes. Si on lui

(1J Lao-tseu, livre I", chap, xvn : « Dans la haute antiquité (I àf^e d'or de la Chine), le peuple savait seulement qu'il avait des rois (il ignorait leurs noms). » Commeniaire : « Les prinees vertiieus de la fiaute antiquité ne laissaient voir aucune trace de leur administration. C'est pourquoi le peuple connaissait seulement leur existence. 11 était naturellement heureux sans songer qu'il leur était redevable de son bonheur; aussi n'a-t-il pas conservé leurs noms. » Cet oubli de leurs noms, qui serait ailleurs une injure , est la preuve la plus éloquente de leurs vertus sublimes.

(2) Ces expressions « R(<glemcns [tien] et instructionx [Mou) », flésigncnt plusieurs des plus beaux chapitres du Cliou-hng (livre des Annales impériales), l'un des livres sacrés des Chinois.

décernait aujourd'hui le titre de Fille de talent { Thsaï' nm), elle saurait le porter avec honneur. »

Chân-hièn-jin, placé ii une petite distance, ne laissait rien échapper. Voyant que sa fille avait des manières calmes et réservées, et que sa poésie égalait celle des Chants funèbres et celles des Odes consacrées à la vertu {{). il se sentit transporté dune joie qui tenait du délire. Ayant remarqué, eu outre, que le lils du ciel l'avait comblée d éloges, elcjue les ministres l'avaient louée d une voix unanime, il fit ed'ortsur lui-même pour prendre union humble : « Sire, dit-il, les expressions vulgaires de ma petite fille, ont dû blesser Votre Majesté ; je supplie votre bonté auguste de daigner lui faire grâce. »

« La fille de Votre Excellence, reprit l'empereur, a des talens et des vertus qui n'ont rien de vulgaire. Vous devez mettre tous vos soitis k lui choisir un gendre accompli , de peur qu'elle ne se compromette en épousant un lionime indigne d'elle, et qu'elle ne fasse tort k 1 heureuse influence de mes instructions. »

A ces mots, il appela les officiers qui étaient à ses côtés, et les chargea de lui faire remettre cent onces d'or, cent onces d'argent et dix perles des jilus brillantes. Ensuite, regardant Chàn-liiên-jin et Cliàn-taï : « Jadis, dit-il, sous la dynastie des Tliang , Wan-ell (2) vit en songe un dieu qui lui donna une balance pour peser les talens de tout l'empire. Aujourd'hui, je vous doone un pied de jade, afin que vous mesuriez, en mon nom, les talens de tout l'empire. Je vous donne en outre un joti^i d'or (sorte de sceptre), qui est à la fois le symbole de la littérature et des armes. A l'aide de la littérature, on peut enseigner l'art d'écrire et de compo.ser; à l'aide des armes, on peut réprimer la violence cl la cruauté. Lorsque vous serez devenue grande, et qu'il sera temps de vous choisir un mari, si quelque méchant hnnime ^eut vous épouser malgré vous, vous pouvez lui briser la tète avec cet instrument; je vous alisous d'avance. » L'empereur ordonna ;i ses serviteurs de broyer de l'encre, et d'élaler devant lui une feuille de papier ornée de dragons. Puis, imbibant luimême le pinceau impérial, il écrivit, en gros caractères, les quatre mots : Hontj-ieèn-thsaï-nm (femme de talent, éminenle en littérature), et les lui donna.

Cliàn-hiên-jîn se prosterna, avec sa fille, et remercia plusieurs fois l'empereur de cet insigne bienfait. Il n'avait pas encore fini de parler, lorsqu'un eunu<jue arriva d'un pas rapide, else jetantà genoux : « Sire, dil-il, l'auguste impératrice mère a appris nue Votre Majesté a appelé prés d'elle une jeune liilc ue talent; elle en a été aussi ravie qu'émerveillée, et m'a chargé, moi, votre esclave, de venir vous en instruire. Elle a ordonné, en outre, que, lorsque Votre Majesté aurait fini de lui donner audience, je l'amènerais dans le kartm, afin qu'elle lui donne audience à son tour. »

L'empereur fut charmé d'entendre ces paroles. « Justement, dit-il, je désirais qu'elle allât présenter ses hommages k l'impéralricc-mère; je ne prévoyais pas que l'im-

(1) Ce sont des sections [Song et Ya) du Livre des vers, l'un des cinq livres sacrés.

(2) Nom de femme.

BIBLIOTHEQUE CHOISIE

Sératrice-mère me préviendrait et l'appellerait auprès 'elle. »

Aussitôt il rendit un décret par lequel il ordonnait à Chân-taï d'aller présenter ses hommages à l'impératricenière.

Chân-taï, ayant reçu cet ordre, se disposait à partir, lorsque l'empereur la retint. « La fille de Votre Excellence, dit-il à Chàn-hiên-jîn, n'a pas encore pénétré dans les profondeurs du harem ni dans les cours intérieures, pour aller olTrir ses hommages. Jeune conmie elle est, j'ai peur qu'elle ne soit glacée de crainte. Je veux l'y conduire moi-même et la présenter à l'impératrice-mère. Excellences (clit-il aux ministres), retirez-vous un instant. Que Son Excellence Chàn-hiên-jîn se retire aussi et attende mes ordres en dehors de la porte appelée Ou-mên.

A ces mots, l'empereur se leva, prit par la main Chàn-taï, et se dirigea avec elle dans le harem. Tous les membres du conseil se retirèrent chacun de son côté. Chân-hiên-jîn , qui était resté seul , emmena les suivantes de sa hlïe, et attendit dans le vestibule de la salle d'audience.

Le disque du soleil avait déjà disparu à l'occident, lorsqu'il vit quatre petits eunuques qui apportaient une multitude de presens ; après eux venait un grand eunuque nommé Lieou-kong, qui reconduisait Chàn-taï. Chàn-hienj'n alla à sa rencontre, puisse tournant du côté du palais, il frappa la terre de son front et remercia l'empereur de ses bienfaits. Ensuite, marchant à la tète des suivantes qui entouraient ensemble sa tille comme un essaim noml)reux, il sortit en dehors de la porte appelée Si-hoa-mên (la Dorte fleurie de l'occident). Alors il ht monter Chântaï clans une chaise fermée. Chân-hiên-jîn voulut en vain prendre congé de Lieou-kong et l'engager à s'en retourner.

— 'L'impératrice-mère, dit celui-ci, m'a ordonné de reconduire votre noble fille jusqu'à votre hôtel; comment oserais-je m'en retourner à moitié chemin?

Chân-hiên-jîn , voyant qu'il ne pouvait se débarrasser de l'eunuque, s'assit avec lui dans une chaise découverte. Ils fermèrent tous deux la marche et revinrent à l'hôtel, précédés d'un nombreux cortège.

En ce moment, les rues étaient peuplées de curieux qui se pressaient les uns contre les autres, et formèrent , en un instant, une foule immense. Bientôt, ils arrivèrent à l'hôtel du ministre. Chân-taï fît porter tout droit sa chaise dans le vestibule de la salle intérieure, mit pied à terre et entra. Chân-hiên-jîn , étant arrivé avec Lieou-kong h la porte appelée I-nien, ils descendirent de la chaise découverte. Chàn-hiên-jîn lui (it un profond salut, et étant entré le premier dans lastalle, il y fit suspendre les présens de l'empereur. Puis, l'hôt» et le maître de la maison s'assirent séparément à la place prescrite.

Le thé étant pris, Lieou-kong s'écria, eh riant aux éclats : « Vous avez une lille charmante ; d'où vient que, dans un âge si tendre, elle est douée de tant d'esprit et de pénétration? Je n'ai pas besoin de dire que ses talens élevés et son instruction profonde, lui ont concilié l'affection de l'empereur. Mais lorscjue, lout-â-l'heure, elle a offert ses hommages à l'auguste imiiéralrice-mère ainsi qu'à l'impératrice, elle s'est acquittée des révérences pres-

crites avec autant de grâce que d'aisance: on eût dit qu elle possédait à fond l'étiquette de la cour. Les femmes même de l'empereur ne pourraient l'égaler. Dans ses réponses, chaque phrase était si claire et si brillante (juaucun des ministres même de Sa Majesté ne pourrait s'exprimer avec autant de netteté et d'éclat. Les impératrices des deux harems ne se possédaient pas de joie après l'avoir vue; chacune d'elles voulait la retenir pour la nuit dans son palais et lui procurer toute sorte d'amusemens. Mais Sa Majesté, voyant son extrême jeunesse, craignit que le premier ministre et sa noble épouse n'en conçussent quelque inquiétude. C'est pourquoi l'ayant retenue jusqu'à ce momeut pour prendre le thé, il la combla de préseus et m'ordonna de la reconduire auprès de vous.

— En vérité, s'écria Chân-hiên-jîn , les bienfaits augustes de notre saint prince et de l'impératrice-mère, sont élevés comme le ciel et profonds comme la terre. J'en suis pénétré d'une reconnaissance infinie. Ce n'est pas tout : Sa Majesté a donné à Votre Seigneurie la peine de reconduire ma fille à une grande distance ; j'en étais tout-à-fait indigne. Dans le trouble où je suis, je craindrais de vous traiter avec trop peu d'égards. Permettez-moi de préparer, un autre jour, un repas convenable, et de vous inviter. Je vous offrirai ensuite de modestes présens pour vous témoigner ma reconnaissance.

— Moi et Votre Excellence, dit Lieou-kong en riant, nous sommes de la même maison et nous nous fréquentons tous les jours; à quoi bon tant de cérémonies? Je n'oserais convoiter votre splendide repas, ni recevoir vos riches présens. Je vais vous parler franchement : Si Votre Excellence a de l'amitié pour moi, je demande uniquement que votre noble fille écrive elle-même des vers sur un écran et m'en fasse cadeau ; ce serait pour moi un trésor extraordinaire; tout autre objet n'aurait nulle valeur à mes yeux.

— Seigneur, répondit Chân-hiên-jîn, comment oscraisjc résister à vos ordres honorables? Demain, je prierai ma lille d'écrire (des vers) et de vous les off'rir.

— Pour obtenir toute autre chose, dit Lieou-kong en riant, il ne serait pas convenable de tourmenter ainsi les gens; mais des vers ou de la prose élégante, rien n'empêche qu'on n'en demande jusqu'à l'importunité. Si Votre Excellence a de l'amitié pour moi, ainsi que sa noble fille, pourquoi ne pas mettre le comble à nia joie en m'accordant cette faveur à l'instant même? De cette manière, je ne serai pas tenu, par votre promesse, dans une cruelle inquiétude.

A ces mots, Chân-hiên-jîn laissa échanner un sourire. « Seigneur, dit-il à l'eunuque, vos honorâmes paroles sont admirablement judicieuses. » Aussitôt il chargea les suivantes d'aller, de sa part, inviter Chân-taï à écrire de suite une pièce de vers sur un éventail, et de venir l'offrir au seigneur Lieou.

Mais Lieou-kong les arrêtant : « Un instant, dit-il, qu'elles ne partent pas encore. Votre Excellence va juger

(le la franchise des eunu([ues. Je n'ai plus que quelques mots à ajouter; je vous les dirai naturellement ei sans détours. Que. des vers ou du Wên-tchang (prose relevée) soient bons ou mauvais, je vous avoue que nous autres eunuques, nous n'y Vovons goutte. 'Mais comme Sa Majesté a témoigné une si haute estime (jiour les composi-

ROMAN CHINOIS

lions de votre fille), j'imagine qu'elles doivent avoir quelque chose de merveilleux. Voilà pourquoi je son^e à lui

demander un éventail orné de ses vers. Je le considérerai comme un trésor qui sera la sauve-garde de ma maison. Que la composition soit d'elle ou non, c'est ce que je ne saurais découvrir Mais si je rapportais des vers qui lui fussent faussement attribués, ne serait-il pas à craindre que je ne devinsse la fable et la risée du public? Vu les fonctions que je remplis auprès de Sa Majesté, je tiens absolument à ce que votre noble fille écrive, sous mes

Jeux, quelques caractères; je croirai alors à la légitimité e leur origine. Mais si l'on me donne des vers écrits dans l'appartement intérieur, je conserverai jusqu'à la fin des

doutes et des soupçons. Vénérable miuistre, dites-moi, je vous prie, si vous y consentez.

— Seigneur, reprit Chân-hién-jîn eu riant, puisque vous avez tant de défiance, venez avec moi dans l'appartement intérieur.

En disant ces mots, il se leva et se dirigea de ce côté, après lui avoir fait un salut.

— A ce procédé, s'écria Lieou-kong, tout joveux, je reconnais bien les nobles sentimens de Votre "Excellence. Entrons, entrons.

Aussitôt, il se leva, et se rendit avec le ministre dans l'appartement intérieur, pour prier Mademoiselle Châu de lui écrire des vers sur un éventail.

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