‹ SatanstoéChapitre 43 sur 194 · LETTRE DU COMTE D'ARTOIS A M. LE DUC D^HARCOURT · texte numérisé non relu

LETTRE DU COMTE D'ARTOIS A M. LE DUC D^HARCOURT

HAnra, 10 OCTOBRE 1793.

J'ai trop de confiance en vous, mon cher duc, et l'influence de l'Angleterre est trop prépondérante dans tout ce qui concerne nos afi'aires, pour qu'il ne soit pas nécessaire que vous soyez instruit ae nos projets, de nos intentions el de nos désirs.

H est très probable quç Monsieur passera incessamment en Espagne : c'est la vraie place du régent. Son maintien y sera décent, convenable. El je vois avec le plus grand plajsirqueles puissances, éclairées sur leurs véritables intérêts, ne larderont pas à reconnaître un litre acquis par le plus grand malheur, mais indispensable pour le repos de l'Europe.

Monsieur aura une activité brillante el utile à l'armée espagnole; el sans parler ici de tous les motifs de sentimens qui me font souhaiter ardemment de voir enfin mon frère dans une position digne de lui , il est facile d'imaginer quel prix j'attache à ce que le représentant de mon roi acquière la consistance et la considération qui lui sont dues k tant de litres.

Ma considération personnelle est certainement attachée à celle du régent ; mais vous me connaissez assez pour savoir avec (juelle ardeur je veux servir ma patrie, el le besoin que j'ai de rendre mon existence utile.

Je ne chercherai point à rappeler ici ce que j'ai fait depuis plus de quatre ans, ni tous les moyens que j'ai cherché à employer pour reprendre l'activité dont je suis privé depuis la dernière campagne.

Vous savez mieux qu'un autre, et je désire que le ministère britannique connaisse que, depuis mon retour de Russie , je n'ai rien négligé pour trouver une occasion de pénétrer en Poitou pour me réunir

à l'armée catholique et royale. Le cabinet de Sainl- James ne pouvant, ou ne voulant point appuyer et protéger mes démarches, j'ai cherché à agir à son insu; mais vos avis et vos sages réflexions m' ayant prouvé que mes efforts étaient inutiles, j'ai tourné mes vues sur le Midi La résistance de Lyon, la prise de Toulon, et la reconnaissance publique du roi par les amiraux anglais et espagnols, me donnant l'espérance de pouvoir enfin être utile, j'étais déterminé à me porter k Turin, en passant par la Suisse. Je m'étais fait précéder par des officiers de confiance, et je n'attendais que la certitude du succès de l'emprunt que nous ouvrons en Hollande, pour sortir de ma longue et pénible inaction.

Tels étaient mes projets lorsque le chevalier de Tintignac m'a apporté la lettre de l'armée catholique et royale. Vous sentirez facilement la vive el profonde impression que cette lettre a produite sur moi.Laconfiance de ces bons Francaism'a pénétré jusqu'au fond derame;etjepuisdire .avec vérité que c'est laseulc consolation que j'ai éprouvée depuis le commencement de nos malheurs. C'est la voix du véritable honneur qui m'appelle ; et je serais indigne de l'estime publique si mon vœu le plus ardent, el si mon désir le plus prononcé n'étaient pas de tout braver pour me rendre au poste qui m'est indiqué par tous les sentiinens , tous les devoirs et tous les intérêts réunis.

Mais, mon cher duc, je deviendrais coupable, si, me livrant uniquement à la juste ardeur qui m'anime, el ne voulant que réussir dans mes nobles desseins, je négligeais les avantages et les intérêts réels de ceux que je veux, que je dois servir. Les royalistes du Poitou et des provinces voisines ont besoin de secours. Le ministère

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE

anglais a eu la générosité de leur en offrir ; il connaît maintenant leurs besoins; il sait con)l)iea les diversions de l'intérieur sont et seront nécessaires pour terminer une guerre odieuse et funeste h toute l'Europe; et nous sentons tous que cette partie intéressante du royaume ne peut être secourue et protégée que par l'Angleterre.

Notre premier devoir est donc de vous recommander spécialement de ne négliger aucune occasion , aucun moyen, pour déterminer le cabinet de Saint-James, — 1° à établir promptement une communication sûre avec l'armée royale; — 2" à favoriser le passage des émigrés qui pourront être utiles dans les provinces qui ont secoué le ]oug del'anarchie ; — 3" enfm à subvenir, autant qu'il lui sera possible, aux besoins urgens de celte armée, si intéressante par elle-même et si importante pour le succès général de la guerre actuelle.

Le maréchal de Castries suppléera aux détails que je supprime ici; mais, moucher duc, vous devez regarder l'okention de ces demandes comme l'objet principal et décisif de votre mission; et vous êtes autorise à déclarer, au nom du régent, que les dépenses que l'Angleterre fera pour secourir l'armée royale, seront regardées comme la dette de l'état la plus sacrée et la plus imprescriptible.

Instruit par le devoir à ne jamais considérer mes avantages personnels qu'après l'intérêt général et que dans la

mesure où ils peuvent se combiner utilement, je voua charge également, au nom du régent, comme au mien, en présentant au roi d'Angleterre et ii ses ministres mon vœu bien exprimé de me rendre promptement aux honorables invitations des Français fidèles du Poitou, de n'insister vivement sur cette demande qu'autant qu'elle entrera dans les vues du cabinet de Saint-,Iames ; qu'autant que l'Angleterre sentira combien il est important de donner une nouvelle action à l'armée royale par la présenced'un prince qu'elle désire vivement de voir à sa tête; et surtout, qu'autant que cette demande de ma part bc retarderait point les prompts secours que les généreux Anglais se détermineront siirement k porter sans délai aux provinces qui combattent depuis sejjt mois pour Dieu et le roi.

Vous jugerez sans peine, mon cher duc, quelle importance j'attache à votre réponse. Mon devoir exige que je porte un œil attentif sur toutes les parties de la France, où ma présence pourra être nécessaire ou utile ; mais je vous repète encore que mon vrai poste est à la tête de l'armée catholique et royale ; et quelque part que je puisse me trouver, je m'y porterai rapidement dès l'instant où vous m'informerez que l'Angleterre approuve que je fasse cette honorable démarche.

Ne doutez jamais, mon cher duc, de tous les scntimens, etc., etc.

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