CHAPITRE II
Pour faire voir combien ceste science poult servir aus Princes, nous en avons beaucoup d'exemples : comme du Roy Pyrrhus, c|ui confessoit librement avoir acquis plus de villes par 1 eloquence de son ambassadeur Cyneas qu'il n'en avoit conquis par ses armes. Et certainement s'il eust eu ceste vertu de bien, il en oust mieus mérité le surnom de prenerir-de-villes que Deinetrius fils d'Antigonus, qui se feist ainsi appellor, pour le nombre et grandeur admirable des machines dont il s'aidoit a batre et forcer les villes, car il ne fault pas, selon l'ancien proverbe, prendre le loup par les oreilles : plustost y fault il prenare les peuples et les cités toutes entières, qui se laissent en ceste sorte mener a un Prince eloquent. Davantage comme les animaus qui nous tiennent plus de compagnie et de lidélilé guérissent toutes plaies qu'ils ont receues s'ils peuvent y atlaindre de la langue, aussi par une douce et agréable parole un Prince peult remédier à des inconveuiens où tous autres moyens seroient inutiles. Joint qu'il survient des saisons ou la force n'a lieu aucun, et la persuasion a tout pouvoir. L'armée de Jules Ca^sar s'estoit révoltée contre luy au milieu de ses plus grands faires. Lors il n'eut pas recours ii son espée, qui luy eust peu prolité entre tant de miliers de glaives, ains combatit et abatit ceste sedition par le tranchant de sa langue, rengeaut ses soldatz a telle raison qu'ils se soubmirent d'eus mesmcs a la peine et cliastiment c[u'il voudroit, moyennant qu'il les rcceust en sa grace. Le Roy ÎVJithridates, qui sousteint la guerre quarante-trois ans contre le peuple Romain, veincueur du reste du monde, fut plus révéré de vingt et deux nations a qui il comandoit par son bien dire, et parlant a chacune d'elles sans truchement, que s'il eust eu vingt et deux armées pour les contenir soubz son obéissance. Mesmcment les Rois de Perse, combien qu'ils eussent des ministres qu'on nommait leurs
aureillcs cl leurs yeux, par ce qu'ils alloient par tout e=coutans et regardans pour en faire rapport, n'en eurent jamais toutesfois qu'on appellast leurs langues : ains parloient toujours eux mesmcs a leurs subjectz et aus cstrangers; estimans, et non sans cause, que la parole d'un Roi est une principale partie do sa puissance. Je ne feray point icy mention de nostre Hercule Gaulois tant renommé, que les peuples suivoient attirés par le fil de sa langue, et me suffira de dire que si l'éloquence estroyne de toutes choses, ainsi que quelque poète l'a laissé par escript, il n'y a Roy, tant soit grand et puissant, qui ne doibvc désirer de ravoir pour sa compagne.