‹ SatanstoéChapitre 46 sur 194 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Or afin qu'on ne pense que je vueillc envoyer les Rois en quelque eschole de rhétorique, les faisant descendre de leur siege royal pour monter en chaire et y déclamer, il est temps que'je monstre quelle est ceste eloquence que i'ay entrepris de figurer etdescrire II y a deux manières d'éloquence aisées a remarquerez anciens orateurs; l'une pleine de babil et d'alTcterie ainsi qu'une courtisane : l'autre ornée d'un parler doucement grave, d'un port, grace et beauté nailve, comme une femme d'honneur. De celle la usoient les harangueurs qui du tout s'estudioient a llater le peuple et a luy complaire : de ceste cy se sont aidés les grandz personnages et qui se sont le plus entremis du gouvernement des républiques et des empires : et partant elle sera plus convenable au present traité. La premiere, que nous appellerons eloquence vulgaire, a bien eu tant d'eflicace que de tourner et virer la plus grande cité du monde a son plaisir; comme quand le peuple Roiuain estant assemblé au theatre pour regarder les jeux, y arrivant Lucius Otho, fort haï de ia commune a cause de quelque sienne loy, il se leva un tel bruit, sifllcraeut, et cricriea lencontredeluy, quelaplace semhloit plus lost une mer irritée qu'un theatre a jouer des jeux. Toutesfois l'orateur Ciceron ayant faict une harangue et remonstrance a ceste commune, en un instant changea tout son corrous et mauvaise volonté en une singulière bienveillance : de façon (ju'avec batemens de mains et cris pleins d'allégresse, elle s esforcea de caresser a l'envi celuy qu'un peu auparavant elle avoit si mal receu, outragé et injurié. En ceste mesme cité, durant les guerres civiles de Marins et dcSylla, quelques soldatzfurent envoyés pour tuer M. Antonius l'orateur. Ils avoient desja tiré leurs espées, et estoient presis de les tremper en son sang : mais après l'avoir ouy si divinement parler, ils n'eurent ny la force ny le courage de le toucher, et rengaisnans leurs es^-cs s'en retournèrent tous estonnés d'où ils venoient. Par ou l'on veoid qu'il n'y a rien si dur qui ne soit destrempé et amolli par l'eloqnënce : laquelle si elle demandoit juscpics a nostre propre vie il ne seroit pas en nous de l'esconduire. Tesmoings les auditeurs du philosophe Hegesias, qui desploianl son eloquence a racconler et mettre devant les yeuz toutes les misères aus-

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE

quelles estsubjccte nostre vie, allunioit un tel désir delà mort en leurs cspritz que plusieurs de leur gré se faisoient mourir ; et fut contraint le Roy Plolomcus de luy faire très estroicte delTense qu'il n'eusl plus a discourir dételle matière. Si Hegesias eut puissance sur la vie des Egiptiens par son bien dire, moindre ne l'eut aussi Pisistratus sur la liberté des Athéniens. Car combien que Solon, estimé le premier entre les douze sages, s'opposasl vivement aus desseings d'iceluy, remonstrast a ses citoyens qu'il ne tendoit qu'a les asservir : neantmoings Pisistratus sceut barenguer de telle sorte que Solon, avec toute sa sagesse, son autorité, et la bonté de sa cause, le perdit content. Mais c'est trop parlé de ceste eloquence vulgaire: et fault venir a celle qui est propreaus Princes et aus Rois, a(in de nionstrcr en quoy elle consiste.

EN QUOY CONSISTE L'eLOQUENCE ROIALE.

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