‹ SatanstoéChapitre 47 sur 194 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

En l'homme il y a deux principales parties; l'entendement et la parole. L'entendement est comme le maistre qui comande, et la parole comme le serviteur qui obéit. Il y doibt avoir en 1 entendement, ainsi qu'au trident de Neptune, troispoinlcs; l'unepour trouver les choses dont il fault que l'on parle : l'autre pour asseoir jugement sur es choses trouvées, et de plusieurs choisir celle qui semblera la mieus apropos; la dernière, a scavoir la mémoire, est la gardienne et thresoriere de toutes les richesses de l'éloquence. Quant au jugement et a la mémoire, vous en avez, Sire (1), ce qu'on en peut souhaiter en uiî Prince très accompli; et en cela avez unmerveillcusavanta^e sur ceulx ausquels ces parties sont moindres, oudeffaillent. Car, outre ce qu'elles .sont nécessaires a l'éloquence, cl a tous autres artz, pour bien assurer un estât la raison y est requise, ainsi qu'une anchrc pour arrester un navire; et comme l'anchre ne sert de rien sans le chable et cordage, aussi la raison à h'mi peu d'cllicace sans le jugement qui la faict demeurer ferme en ce qu'il a une fois choisy et approuvé. Autant en est il de vostre mémoire, dont un chascun admire l'excellence, soit a comprendre et retenir toutes sciences dignes d'un Roy qui se présentent et traittcnt a chasque heure en vostre conseil ou soit a vous souvenir particulièrement d'une infinité de personnes, soudain les lecognoistrc de l'oeil, et scavoir leurs noms, qualités et mentes, qui est un des meilleurs et plus certains moyens a un iVince pour gaingner le cueur de ses sujets : ainsi que l'esprouva le grand Roy Cyrus, qui appelloit par leur nom tous les soldalz de son armée, presque impossible a nomhrcr ; et par lii retcnoit leurs cueurs et eu disposoit a sa volonté. Mais je n'ose parler plus avant ni de vostre jugement ni de voslie mémoire, parce qu'il vaut mieus s'en taire que d'en trop peu dire Nous avons encore a déduire ce qui est de la troisième faculté de l'arae, et de la premiere partie de l'éloquen-

ce, qu on nomme invention; en quoy la promptitude vivacité et agilité de vostre esprit est incomparable. Toùtestois estant occuppé et distraict par le soing et pensée continuelle que requièrent tant et de si grandz affaires, il ne veult desdaigner la provision de quelques lieus communs par lesquels il puisse plus aisément trouver le sublet et la matière dont il conviendra parler.

DES rnopos du friivce en son plus court loisir. CHAPITRE V.

(1) Henry III.

Le Prince, comme tous autres hommes, parle ou pour son utilité, ou pour se donner du plaisir. H reçoit du plaisir de parler et deviser quand parmi ses alTaircs il vcult relascher un peu son esprit trop tendu, ainsi que faiot un joueur de lyre quelques chordcs pour les retendre soudain après, et remettre sa lyre en meilleur accord. Ses propos doibvent lors estre courts comme son loisir : et semble qu'en ceci l'éloquence ne soit gueres requise, veu que son propre çst d'estondrc les choses et de les amplifier par beau langage : Tousteslois ceuls qui ont anciennement emporté le pris de bien dire ont este aussi beaucoup estimés pour scavoir parler court en temps et lieu : principalement pour scavoir usera propos de quelque mot aigu et de gentile rencontre. En quoi tout Prince qui vouidra suivre vostre exemple se scaura bien garder de poindre trop asprcment. Car encores qu'un Rov puisse, non seulement dire, mais aussi faire tout ce qu'il luv plaist: si est ce nu'en ceci ou il cherche du plaisir il v dôibt avoir au'Jsi quelque contentement pour ceuls a qui'il parle; de sorte que ses propos semblent pluslost chatouiller que piquer aiCTement : tant pour retenir l'auctorité et la gravité que telle chose diminue, que pour ce queles hommes souvent endurent fort impatiemment un trait de moquerie; mesmement quand il est jette par celui contre lequel on n'ose user de revcnche. Il peult noantmoins toucher quelquefois jusqups au vif, soubs paroles douces et couvertes ainsi nue leit le Roy Loys unziesme un certain evesquc qu on luy avoit nommé pour l'envoyer ambassadeur a Venize. Celuv qui l'avoit nommé, et desiroit l'avancer a cause qu'il estoit son parent, quand le Rov luy demanda quel homme c'cstoit, il est, diet il, evesquc de tel lieu abhe de telle abbaye, seigneur de telle et de telle terre espiuchant par le menu toutes ses qualités. Ou il v â tant de tiltres. respondit le Rov, il y a peu de lettres Le caintaineMarasin, venu vers le'inesme Roy pour l'advertir de ce qu'il avoit cxploicté a Camhray, portoit au col un riche collier d'or, qu'on disoit estre faict des reliques prises es églises dudit Camhray : et romnie un gentilhomme voulust manier ce collier, le Rov luv dist garde toy bien d'y toucher, c'est chose sacrée. Ainsi'lun fust par uy moque comme ignorant et l'autre repris comme sacrilege : mais ce fut de telle façon qu'il y avoit en la moquerie plus de plaisir que d'aigreur. Thcmistocles, capitaine général des Athéniens, ne se moqua pas moins plaisamment des Erethnens, combien que ce fut plus ouvertement, en leur reprochant leur laschelé et couardise. Ces

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE

gens ici, did il, ressemblent aus poissons qu'on nomme casserons ; car ils ont bien des espées, mais ils n'ont point de cucur. Je ne me veus arrester a déduire comment, et en combien de sortes, on se peull aider de tels mois poingnans et aigus, parce qu'il vault mieus en faire un recueil a part: bien dirai je qu'il fault éviter sur tout en une risée qu'elle ne se puisse retourner contre son aucteur; ce qui advint jadis a l'empereur Auguste. Quelqu'un l'advertit qu'il estoit venu un estranger a Rome qui luy ressembloit parfaitement. Il le voulut veoir : et se pensant joiier de luy demanda si jamais sa mere n'estoit venue a Rome. Lestranger luy respondit promptement : Non pas ma mere, que je scache : mais mon père y est venu plusieurs fois. Ainsi fut Auguste payé de mesme monnoye ; et contraint de prendre c'este réplique en patience, parce qu'il avoit commencé, et que l'estranger assailli avoit seulement delfendu son honneur et celuy de sa mere. Aussi ne se doivent les princes courroucer en pareil cas, ains en tirer double louange ; l'une de nature douce et bénigne, l'autre de vraie et roïale magnanimité. Car, comme disoit Fabius Maximus, quand ses citoïens le brocardoient pour mener la guerre trop froidement et lentement a leur gré : celuy ciui ne peult endurer un trait de moquerie est plus coiiara que celuy qui s'enfuit devant son ennemi.

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