‹ SatanstoéChapitre 63 sur 194 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le vieillard ayant faitéloigncrSong-sînpar ses représentations, les entremetteuses ne purent s'empêcher de satisfaire sa curiosité et de lui apprendre qui il était. « Son nom de famille est Song, lui dirent-elles; c est un écrivain habile et renommé de la province de Chân-tong. Il est l'ami intime du préfet Téou , qui vante la beauté de ses vers, et affirme qu'il ne le cède pas de beaucoup aux (célèbres poètes

Li-taï-pé et Tou-fou, de la dynastie des thang. Lorsqu' était à la capitale, l'empereur a voulu le voir. Il jouit d'une grande réputation; ce qui fait ([ue, dans toute la ville, les magistrats émérites, les licenciés et les bacheliers, recherchent avidement sa société. Comme il voulait trouver une épouse, nous lui finies voir de c(Ué et d'autre une multitude de jeunes personnes , mais il n'en trouva aucune à son gré. Voilà pourquoi il nous accable aujourd'hui d'injures.

— » La ville de Yang-tchéou, reprit le vieillard, abonde en jolies lilies; comment se fait-il qu'aucune ne soit de son goût '?

— » S'il se bornait à rechercher les agrémens de leur figure, on pourrait encore le servir à souhait, mais il veut en outre s'assurer si elles ont du talent cl de l'instruction. Dites-moi un peu combien de volumes peut avoir lus une petite lillc qui vit isolée dans l'appartement iatérieurV Comment posséderait-elle, k un clégré eminent, un lalent véritaule et un savoir solide qui répondissent à ses vues 1

(1) Voir, pour la première partie des Deiix jeunes Filles lettrées, (le la page 7 à la page 34 inclusivement.

— En ce cas, je ne m'étonne plus, dit le vieillard en souriant. »

Après qu'ils eurent causé ainsi ensemble, les entremetteuses se retirèrent. Vous me demanderez peut-être quel était ce vieillard. Son nom de famille était Ling et son surnom Sin ; c était le plus gros fermier de son village ; aussi lui donnait-on le litre de Ta-hou, c'est-à-dire le richard. Il avait eu trois fils qui ne connaissaient pas un seul caractère, et qui n'étaient bons cpià culliver les champs. Mais, à quarante ans passés, il eut unelille qui était «elle comme les llcurs et le jaspe; ses sourcils ressemblaient à la peiilture d'une montagne lointaine; sa peau avait la blancheur de la neige; elle était d'une beaulé extraordinaire. Il n'y avail pas là de quoi s'émerveiller; mais ce qui était fait pour exciter I admiration, c'est qu'elle était douée de I esprit le plu.s lin et de la plus rare* intelligence. A peine avait-elle vu des li\rcs, des histoires, des pinceaux et de l'encre, elle ne pouvait s'en détacher. A l'âge de trois ou quatre ans, il la jjicnait dans ses bras, et la portait, pour I amuser, à l'école du village. Dès cju'ellc avait entendu lire quelque chose, elle le retenait de point en point dans sa mémoire. A l'âge de six à sept ans. elle était en étal de lire dans tous les livres. Quoique Ling, le richard, ne fut qu'un cultivateur, charmé de posséder une lille si iutclligcnte, il lui achetait toutes sortes de livres et d'hisloiie's, et les lui donnait à lire. Heureusement pour elle, que son oncle maternel, nommé Telling, était un Sieou-tsaï (un bachelier). Voyant que sa nièce aimait à siusiruire. il venait assidûment lui expliquer les auteurs. Quand il arrivait k interpréter un passage remai(iuabie , l'oncle lui-même se voyait souvent

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embarrassé par sa nicec. t Quel malheur, se disait-il en soupirant, que celle jeune iillc soit née dans la maison de Ling! » Son père lui ayant raconté qu'à l'époque où elle vint au monde, il avait vu tomber, en songe, une pluie de neige row^c qui remplissait tout le salon, elle se donna elle-même le nom de Kiang-sioué (neige rouge). A 1 âge de huit ou neuf ans, il lui suflisait d'abaisser le pinceau pour écrire, sur-le-champ, du Wén-tchang (prose élégante), et d'ouvrir la bouche pour réciter des vers impmvisés. Seulement, il était regrettable que, dans tout le village, il n'y eût personne en état de l'apprécier. EUeétait réduite à goûter et à admirer seule ses propres compositions. A l'époque où nous sommes, elle avait déjà douze ans accomplis; sabcaulé extraordinaire était comparable à celle des eaux d'automne. Aussi Ling-sîn songeait-il déjà à lui chercher un époux. « Qui aimcrais-tu, lui demanda-t-il un Jour, d'un homme de la ville ou de la campagne?

— » Je ne regarde nullement à la condition, lui répondit-elle; qu'il soit de lavillcou de la campagne, cela m'est indin'érenl. La seule chose que je demande, c'est (juc le prétendant ait du talent et de l'instruction, et puisse conlposcr avec moi, soit en vers, soit en prose élégante. S'il a l'avantage sur moi, je l'épouserai ; mais s'il n'est pas vainqueur, quand il serait un licencié ou un docteur, un allié ou même un proche parent de l'empereur, il peut se dispenser de songer à moi. »

Ling-stn avait gravé dans sa mémoire ces paroles de sa (ille; aussi, s'occupait-d constamment de lui chercher un époux. Aujourd'hui donc, entendant dire aux entremetteuses que Song-sîn était un homme de talent, il se livra secrètement à ses réilexions. « Ma (ille, dit il, se vante continuellement de n'avoir point de rivaux en poésie ou en prose élégante; mais, comme personne n'a encore composé avec elle, j'ignore si ses prétentions sont fondées ou non. Puisque ce monsieur Song fréquente des préfets et des magistrats retirés, il faut bien qu'il ait du talent et de l'instruction; mais comment faire pour l'inviter avenir composer une seule fois avec ma (ille et m'éclairer ainsi sur son mérite? »

il avait beau réiléchir, aucun expédient ne se présentait à son esprit. 11 revint donc chezJui et se mit à consulter sa fille. « Aujourd'hui, lui dil-il, j'ai découvert un homme d'un grand talent, dont le nom de famille est Song. C'est un des écrivains les plus renommés de la province de Chân-tong. Depuis les préfets de déparlemenset de districts jusqu'aux lettrés et aux niagislrats de toute notre ville, il n'est personne avec qui il ne soit intimement lié. Par son talent en poésie et en prose élégante, il efface tous les lettrés de l'empire. Je désire l'inviter à venir composer avec toi une ou deux pièces de vers. Si, par hasard, il possède des talcns supérieurs, qui sait si tu ne seras pas favorisée par la destinée? Mais comme il a une haute opinion de sa valeur personnelle, comment daignerait-t-il venir unjour chez des paysans comme nous? J'irais bien l'inviter, mais je crains de faire une démarche inutile.

— » Mon père, r:prit Ling-kiang-sioué, si vous voulez le faire venir, il n'y a rien de si aisé; à quoi boa lui adresser une invitation?

— » Ma fdle, dit Ling-sîn, voilà encore que tu te don-

nes de grands airsl Si on l'invite, il est encore à craindre qu'il ne vienne pas; comment peux-tu dire qu'il sera aisé, au contraire, de le faire venir sans invitation?

— » Uonnez-moi seulement un morceau de papier de trois pouces de long, lui répondit-elle; je me charge de vous l'amener à l'instant môme.

— » Mon enfant, lui dit Ling-sîn en riant, il n'est ni le général des esprits, ni le prince des démons. Avec un morceau de papier de trois pouces de long, comment pourras-tu l'amener ici? Est-ce que, par hasard, lu sais tracer des talismans?

— » Mon père , répartit Ling-ldang-sioué en riant, vous n'avez pas besoin de vous mettre en peine. Je vais écrire un billet et vous le montrer. Je suis tentée de croire que ces quelques caractères seront d'un effet beaucoup plus merveilleux encore que le talisman qui sert à évoquer le général (des démons). »

A ces mots, elle se leva et se retira dans sa chambre. Elle écrivit, en effet, sur une grande bande de papier rouge et la montra à son père. « 11 suffit, dit-elle, de prendre ce papier et de le coller dans le voisinage de sa demeure. Dés qu'il y aura jeté les yeux, il viendra de suite me rendre visite. »

Ling-sîn prit le papier et y jeta un coup-d'œil. Il y lui ce qui suit :

« Dans le jardin de Wàn-hoa, du village de Hiang- » kîn, Ling-kiang-sioué , jeune fille de talent, âgée de » douze ans , offre des présens à ses maîtres pour étu- » dier l'art des vers. Elle invite les poètes les plus habi- » les de l'empire à venir lui donner leurs instructions. » Que ceux qui n'ont qu'une réputation usurpée , ne » prennent point la peine de faire un voyage inutile. »

Après .avoir lu cette affiche. Ling, le richard, fil un grand éclat de rire. « Il vaut mieiix, dit-il, provoquer la colère d'un général que de l'inviter au combat » ; c'csl juste, c'est juste!

Le lendemain, il se rendit à la ville, et ayant appris, dès les premières informations, que Song-sîn demeurait dans le couvent de Khiong-hoa, il colla la grande bande de papier rouge sur le mur qui était en face de la porte du couvent, et, de retour chez lui, il en lit pari à sa fille.

Nous le laisserons maintenant faire tous les préparatifs nécessaires en attendant l'arrivée de Song-sîn.

Chaque jour, Song-sîn fréiiuentail les poètes et les savans, et se livrait avec eux au plaisir du vin et des vers; il était au comble de ses vœux. Ce jour là, comme il était un peu échaufi'é par le vin, il alla se promener en dehors de la ville, pour voir les fleurs, en compagnie d'un docleur du nom de Tao, et d'un licencié appelé Liéou. Arrivés à la porte du couvent, il aperçut lout à coup celte grande bande de papier rouge qui était collée sur le mur. Il s'approcha, et l'ayant examinée avec attention , il partit d'un grand éclat ae rire. « Quelle est, s'écria-t-il , cette demoiselle Ling-kiang-sioué, qui, à l'âge de douze ans, se vante d'être une fiUe de taknti De si folles prétentions sont bien ridicules, bien ridicules !

— » 11 n'y a qu'un instant, dit le docteur Tao. que celle affiche vient d'être collée devant la porte du couvent; évidemment elle désire tenir lélc à M. Song; c'est une

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audace plus grande encore; y a-l-il rien de plus ridir nie?

— >) Messieurs, dit Liéou , le licencié, le village de Hiang-kin n'est qu'à dix milles (une lieue) au midi de la ville; on y arrive par des sentiers charmans. Que ne prolilons-nous de cette occasion pour y aller l'aire une promenade? Nous verrons ([uelle est la tournure de celte jeune fille; si elle possède réellement des attraits, du talent et de l'imagination, nous ferons nous-mêmes des ouvertures de mariage pour M. Song; c'aura été une merveilleuse rencontre. Mais si celte petite paysanne n'entend rien aux allaires du monde comme il faut, nous pourrons nous amuser à la pcrsitler tout à notre aise.

— » Celte proposition est très sensée, reprit le docteur Tao; allons y demain malin. »

Quoique Song-sîn fit l'important, il n'avait pas oublié le cruel all'ront que lui avait l'ail essuyer Mlle (Miàn, et il craignait intérieurement (luc cette petite (ille n'eût aussi (|uel([ue chose d'cxtraorclinaire. Aussi n'était-il guère d'humeur à aller lui rendre visite. Mais, voyant ((ue ses deux amis y étaient décidés, il lit tous ses eflbrls pour les en dissuader. « Pour moi , dit-il , dans la ville de Yang-tchéou et en dehors, j'ai cherché, sans regarder aux plus grands sacriliccs, des jeunes lilies douées de beauté et de talent. J'en ai vu un nombre inlini, et nonseulement il n'y en avait pas une (jui méritât un coup d'œil, mais je n'en ai pas même trouvé une qui sût tenir un pinceau I Fst-il permis de supposer qu'une jeune lille ((iii habite un village reculé, s'entende à compo.ser des vers? C'est tout simplement une aflichc d'altrajie, l'abri- (piéc à plaisir par quel([ue désœuvré pour faire aller les gens. Est-il possible. Messieurs, que vous la preniez tout de suite au pied de la lettre?

— « Vous aurez beau dire, reprit le docteur Tao, nous voulons absolument aller nous amuser dans la campagne. Nous prolilerons de l'occasion pour y fai.i-e une promenade, sans nous inquiéter si l'invitation est vraie ou fausse.

— » Vous avez raison, vous avez raison, dit le licencié Liéou ; demain malin je chargerai un homme de porter à noire suite une cruche de vin. Qui nous empi'clie de prendre celle excursion pour une promenade de printemps? »

Song-sîn voyait d'un cùtc que ses dcm amis tenaient absolument à y aller; d'un autre ciUé, il se livrait ;\ ses réilexions. «Quand cette jeune lille posséderait quehjue talent, se disail-il, les gens de la campagne n'ont rien (|ue lie fort ordinaire; serait-il possible que ce fût une autre Chàn-laï? J'imagine que s'il s'agit de faire une ou deux pièces de vers (avec elle), il ne me sera pas difiicilc d'avoir le dessus. » Celle idée lui rendit sou aplomb accoutumé. « Messieurs, dit-il en riant, allons-y, allons-y; mais je crois que nous ne reviendrons pas sans avoir ri ii mourir.

— » Jadis, dit le docteur Tao, trois poètes récitèrent de leurs vers sous un pavillon du marché, et des musiciennes leur en témoignèrent leur admiration. « Qtmnd on rencontre un t/iédCre tout dressé, pourquoi ne pus y jomr la comédie ? »

— » Aiwrouvé, approuvé, » s'écria le licencié Liéou. A ces mots, ils entrèrent tous trois dans le couvent, et, après s'y être promenés quelque temps, ils se séparèrent.

Le lendemain, suivant leurs conventions, s'étanl pour-

vus d'une cruche de vin, de chaises cl de chevaux, ils sortirent ensemble au midi de la ville, et s'amusèrent tout le long de la route ii examiner les fleurs et k chercher les saules (c'est-à-dire à chercher des sujets de poésie). Il était midi lorsfju'ds arrivèrent au village de lliang-lùn. Ayant demande où était le jardin de AVàn-hoa, un villageois leur répondit :« C'est un jardin lleuriste où M. Ling, le richard, a établi la résidence dcsaHlIe. Le voici justement devant vous ; après avoir passé le pont de pierre , vous y serez. »

Song-sîn l'entendanl citer la jeune fille dcLing-sîn, .s'approcha de lui pour le questionner. « J'ai appris, dit-il que sa (ille, qui a niainlonanl douze ans, brille par le talent et rinstrurlion ; dites-moi un peu si c'est bien vrai?

— » Comment voulez-vous, lui répondit-il, que des villageois comme nous, sachent si c'est vrai ou non? Vous conviendrez. Monsieur, que ce serait bien un coup du sort si des gens de notre sorte avaient tant de qualités. Je vous dirai seulement que, lier de posséder un peu de fortune , M. Ling se vante continuellement dans l'unique espoir d allécher quelqu'excellent parti pour sa tille.

— "Je trouve vos raisons très justes», lui dit Songsîn.

Ces propos ne firent qu'cnllcr son audace. Alors, en compagnie de ses deux amis , il traversa à pied le pont de pierre. Une fois an'ivé à l'entrée de la maison, il tira de son néce>sairc de visite, un pinceau et de l'encre, et écrivit sur un billet : « M. Song, lettré retiré de la province (lu Chàn-tong, vient, avec le docteur Tao et le licencié Liéou, pour rendre \isife à Jn jeune fille de Udenl et parler poésie avec elle. » Il appela un domestique et le pria de |)orter d'avance cet avis.

En ce moment, Mlle Ling-kiang-siouc, comptant avec certitude sur la visite de Song-sin, avait prié son père d inviter le hachelier Tching à préparer tout ce qui était nécessaire pour lui l'aire une bonne réception.

Dès qu'on eut apporté le billet, il alla au-devant d'eux avec son beau-frère pour les recevoir. A la vue des trois hôtes, le bachelier IVhing prit le premier la parole : « Messieurs, dit-il , nous autres gens de village, nous ignorions que Vos trois Seigneuries nous honoreraient de leur visite ; nous avons manqué aux égards qui vous sont dus.

— » Par hasard, dit Song-sîn, en cherchant les beautés du printemps, nous avons appris la renommée i'une fille de talent, et nous sommes venus un peu brusquement pour la voir. Mais, craignant que notre démarche n'eût iiuel(|ue chose d'irrespectueux , nous avons osé vous envoyer notre carte. » Tout en parl.inl, il le salua poliment et arriva dans le salon.

Après les civilités usitées entre le maître et les hôtes, on leur olïrit des sièges et on leur servit du thé; puis il* décliiièrenl mutuellement leurs noms et leurs surnoms. « Monsieur, dit alors Song-sîu à Ling-sîn, si nous n'avions pas eu de motif, nous n'aurions pas osé vous rendre visite. Ayant vu, hier, l'avis de votre illustre fille, nous avons appris que, dans un âge tendre, elle avait déjà un talent distingué. C'est pourquoi nous sommes venus à dessein pour lui demander ses instructions.»

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Le bachelier Tchingpritlaparole à!a place de Ling-sîn. « Ma pelile nièce, dit-il, est bien jeune et bien ordinaire; comment oserait-elle parler de ses progrès dans les lettres? Seulement, elle est née avec la passion de l'étude. Mais, dans notre obscur village, elle a peu d'occasions d'acquérir de l'instruction. Voilà pourquoi elle a laissé échapper quelques paroles d'une folle vanité pour obtenir que d'aussi itluslres lettrés l'honorassent de leur visite.

— » Monsieur, reprit le docteur Tao, à quoi bon se rabaisser ainsi? Puisque votre illustre nièce est de la famille des poètes et des écrivains élégans, veuillez la prier de paraître un instant devant nous.

— » Manièce, répondit le bachelier Tching, doit naturellement désirer de recevoir vos instructions ; mais comme Vos trois Seigneuries viennent de loin, cllesont besoin sans doute de quelques rafraîchissemens. Seulement, des campagnards comme nous, ne possèdent que des mets grossiers; oscrais-je leur en offrir?

— » Monsieur, lui dit le docteur Tao, nous ne devrions pas refuser votre bienveillant accueil; nous sommes conlus de vous importuner sans motifs.

— » Puisque vous nous faites la grâce de ne point nous dédaigner, veuillez. Messieurs, vous reposer un instant ici dans notre modeste jardin. «

En disant ces mots, il se leva et les pria de passer dans le jardin de Wàn-hoa. Dès que les trois étrangers y furent entrés, voici ce qu'ils remarquèrent.

« Un monticule verdoyant y répandait la fraîcheur de » son ombre; une pièce d'eau promenait mollement ses » ondes azurées; des saules loulTus laissaient llotter leurs » branches sur de joyeux verdiers ; une multitude de » (leurs se partageaient les vives couleurs de la porte » peinte; des sentiers sinueux se croisaient et serpcn- » taient en tous sens; des galeries ouvertes suivaient i> capricieusement les détours des allées; un pavillon » sourcilleux se perdait dans les airs, et dérobait la lune » assise sur des masses de nuages blancs. Tantôt la ja- » lousie tissue de (ils de bambous, enveloppait, en se re- » levant, une hirondelle noire, tantôt elle laissait échap- » per une hirondelle à gorge rouge; puis, tout-à-coup, » on entendait le gazouillement du loriot.

» Sur un rocher qu'ombrageaient des sapins toujours » verts, on jouait aux échecs, aux sons purs et harmo- » nieux du Kin (sorte de guitare).

» Devant une corbeille de fleurs qui semblaient verser » une pluie rouge, on savourait du thé parfumé ou du » vin délicieux.

» Quoiqu'en s'égarant dans ce jardin, on n'y vît point » des sites aussi ravissans que ceux de Wang-tchouén, » cependant, il offrait encore assez de charmes, et, par sa » noble élégance, il rivalisait avec/o Vallée d'or. »

Les trois liôles, voyant que le jardin respirait la propreté et l'élégance, et que, dans la disposition des sièges, il n'y avait rien qui sentît des habitudes vulgaires , n'osèrent les traiter comme des villageois.

Or, tout était préparé pour les recevoir dignement, et, en un instant, les tasses et les plats furent rangés sur la table. Lorsque tout le monde eut bu largement pendant quelque temps, le bachelier Tching, voyant que le licencié et le docteur avaient cédé le pas à Song-sîn, et l'avaient

fait asseoir à la place d'honneur, pensa que ce devait être un homme d importance; alors il redoubla d'égards pour lui. « Illustre seigneur, lui dit-il, lorsque vous vous promeniez dans la capitale, votre réputation a ému 1 empereur lui-même. Aujourd'hui vous avez daigné honorer notre pauvre village de votre ])récieusc visite; en vérité, c'est nous procurer à la fois dix mille bonheurs I

— » Monsieur, dit Song-sîn, lorsqu'un homme de talent se promène, il n'y a nul endroit où il ne puisse porter ses pas. Vous connaissez le dire des anciens : « En haut, » il peut faire société avec YuJioang (le roi du ciel) ; en » bas, il peut manger avec un mendiant. « C'est précisément ce que font les hommes de notre qualité.

— » J'ai entendu dire, ajouta le bachelier, que Téou, notre honora])le préfet, était intimement lié avec Votre Seigneurie.

— » Dans l'exercice de sa charge, lui dit Song-sîn, le vieux Téou avait seulement avec moi de simples relations d'amitié; comment pourrait-on dire que je l'ai admis dans mon intimité ?

— » En ce cas, j'oserai demander à Votre Seigneurie quels sont ses amis intimes?

— » S'il faut parler d'amis passagers, depuis M. Chân et au-dessous, il n'y a pas un prince , un ministre, un magistrat qui ne soit de ma connaissance. Si vous me demandez mes amis intimes qui cultivent avec moi la poésie et le Wén-tchang (la prose élégante), je n'en possède pas d'autres que Li-yu-lîn de Tsi-chang, les deux frères V^ang-fong-tcnéou ue Yùn-kiên , Ou-tchouân-léou et Wang-pé-iu de Sîn-ân. »

Le bachelier Tching lui prodigua alors les plus pompeux éloges.

— « Monsieur, lui dit le docteur Tao, maintenant que nous avons été comblés de vos bontés, nous vous supplierons de faire desservir et d'inviter votre noble nièce à venir, un instant, nous donner ses instructions, alin que nous ne perdions pas tous trois le fruit de notre voyage.

— » Puisque tel est votre désir, reprit le bacnelier, qu'on lève le couvert. Quand ma nièce vous aura demandé vos instructions, nous reprendrons notre entretien.

— » A merveille I s'écrièrent-ils tous ensemble, et se levant aussitôt, ils se mirent à faire une promenade en attendant. »

Le bachelier Tching entra dans l'appartement intérieur, et alla trouver Ling-kiang-sioué : « Mon enfant, lui dit-il, votre démarche d'aujourd'hui a été on ne peut plus légère. Ce Monsieur Song est un homme d'une haute importance; "Wan-chi-tching et Li-pâu-long sont ses compagnons de poésie. Gardez-voas de le regarder avec dédain. Lorsque vous paraîtrez devant ses yeux, soyez attentive à lui montrer la déférence et le respect qui lui sont dus. Autrement, si vous êtes vaincue dans la lutte qui va s'engager, vous courez le risque d'être couverte de honte et abreuvée de mortifications.

— » Mon oncle, dit Ling-kiang-sioué en souriant, que m'importent "SVang-chi-tching et" Li-pân-long? Je vous supplie de vous tranquilliser. Je vous réponds que votre nièce n'éprouvera nulle confusion. Si ce M. Song a réellement quelques parcelles de talent et d'instruction , je

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pourrai encore lui faire grâce. Mais s'il ne s'appuie que sur le mensonge et la présomption, et qu'il ose me montrer du dédain, ce sera à vous, mon oncle, à le gourmander vertement, de peur que ses pareils ne viennent nous ennuyer k l'avenir.

Le bachelier Tching fit un grand éclat de rire. « Comment peux-tu prendre les choses sur ce ton? » lui demanda-t-il.

Ces paroles achevées, ils se rendirent ensemble au milieu du jardin, et vinrent se présenter aux trois étrangers. Ceux-ci s'avancèrent au-devant d'eux. Us remarquèrent que les cheveux de Ling-kiang-sioué descendaient sur ses épaules; sa toilette était d'une simplicité modeste et ses vêtenicns , de couleur unie; sa démarche était légère et gracieuse comme celle des déesses aussi belles que le jade , qui habitent les rives du lac Yao-tchi.

« Délicate comme le loriot et mignonne comme l'hiron- » dclle, elle était justement dans la (leur de la jeunesse.

» Elle était encore plus séduisante q > un bouton qui va » éclore et qui renferme les plus suaves parfums.

» Ne vous étonnez pas qu'elle épanche naturellement » toutes les beautés du Wén-tchang (style élégant).

» C'est la déesse de la littérature qui a été exilée sur la » terre. »

*Les trois étrangers l'ayant vue, furent saisis intérieurement d'une surprise et aune admiration qui se communiqua de l'un à l'autre.

« Chez les magistrats de notre rang, se dirent Tao et Liéou, on n'a jamais vu déjeune lille pareille. Comment se fait-il qu'un villageoisait donné le jour à une personne si charmante? »

Song-sîn était encore plus rempli d'étonnement, il lui trouvait exactement les manières élégantes et la tournure gracieuse de Chan-taï. 11 s'avança vers elle pour lui présenter ses civilités. Ling-kiang-sioué ramassa par devant les plis de sa robe, et, lui faisant une profonde révérence, « la petite paysanne que vous voyez, lui dit-elle, est née avec le goût ue la littérature ; mais elle vit dans l'isolement et l'ignorance au milieu des montagnes et des plaines incultes , et elle a le malheur d'être privée des lumières d'un maître ; c'est pourquoi elle vous a invités par des paroles présomptueuses, dans runiijuc désir de trouver un véritable poète. Comment aurait-elle osé fatiguer, sans motif, des coryphées de la littérature et des hommes d'un illustre rang ?

— » Il y avait déjà, long-temps, reprirent ensemble le docteur Tao et le licencié Liéou, que nous avions entendu parler de votre talent supérieur; mais, honteux de nos connaissances puériles et de notre érudition commune, nous n'osions venir à la légère, de peur de blesser les convenances. Comme le seigneur Song efface aujourd'hui tous les poètes de l'empire, nous sommes venus pour lui tenir compagnie. C'est pour nous un immense bonheur d'avoir pu contempler votre beauté divine.»

Song-stn, voyant l'élocution naturelle et le langage adroit de Ling-kiang-sioué, éprouva d'abord une crainte secrète, et, craignant de trop parler, il se contenta d'écouter en silence.

Après les saints d'usage, les hôtes s'assirent à l'orient de la salle, et le maître, au midi. D'après les ordres du

bachelier Tching, on apporta aussitôt deux tables à écrire, et l'on plaça l'une devant Song-sing, et l'autre en face de Ling-kiang-sioué. Elles étaient garnies des quatre trésors de l'écriture (le pinceau, le papier, l'encre et la pierre pour la broyer.)

— « Seigneur Song , dit le bachelier Tching, puisque vous avez daigné nous honorer de votre visite (ce qui est vraiment pour nous une merveilleuse rencontre), il est convenable que vous donniez vous-même le sujet de composition. Ma nièce recevra avec respect vos instructions; mais elle ne peut manquer d'être honteusement vaincue. Seulement j'ignore quel sujet vous allez lui signifier.

— » Nous venons de boire, répondit Song-sîn ; ce n'est pas le moment de faire des vers. Maintenant que nous sommes venus une fois, et que nous avons fait la connaissance du maître de céans, rien, n'empêche que nous ne repassions de nouveau. Si vous le permettez, je reviendrai un autre jour de bonne heure; nous écrirons soit de longs morceaux de prose élégante, soit des pièces de poésie à la manière des anciens ou dans le goût moderne, soit des passages coupés (suivis de leurs parallèles), soit des vers réguliers ou des chansons ; nous traiterons diffcrens sujets suivant notre disposition naturelle, et nous verrons tout ce qu'on peut composer durant la longueur d'un jour.

— » Après avoir bu une cruche de vin, reprit Lingkiang-siéou, Li-taï-pé composait cent pièces de vers; aussi a-t-il acquis une brillante renommée qui vivra pendant mille générations. Comment pouvez-vous dire que lors(iu'on vient de boire du vin, ce n'est pas le moment de composer des vers ?

— » Je ne nie point, répondit Song-sîn , qu'on ne puisse composer des vers après avoir bu ; mais if serait à craindre qu'ils n'eussent quelque chose de rude et de négligé. Il vaut mieux être à jeun et posséder toute la fraîcheur et la netteté de sou esprit ; cest alors que les vers ont de la grâce et du charme.

— » Tseu-kiên composait (ii demi-ivre) des vers de sept pieds, et sa verve poeticjue fournira, pendant mille automnes, un charmant sujet d'entretien. Quelle raison aurait-on de choisir une autre épotiue et de temporiser?

— » Ma nièce, reprit le bachelier, vous n'y êtes pas du tout. J'imagine que le seigneur Song, voyant que nous sommes des villageois et des paysans, suppose que naturellement nous n entendons rien à la poésie. Voilà, .sans doute, pourquoi il ne daigne pas composer à la légère. Je prie le seigneur 9ong de fournir le premier un sujet ; quand tu auras composé un morceau, tu lui demanderas ses instructions. Qui sait s'il mérite d'être vu? Qui sait si, a.\msavoirjctc tine tuile, tu ne riimènet-as pas du jaspe? »

— » Cet avis est parfaitement juste, s'écrièrent le docteur et le licencié.

— » Puisque ces deux illustres Messieurs approuvent ,nion idée, dit Ling-kiang-sioué, je supplie Song, le respectable poète, de me gratilier d'un sujet. »

Song-sîn se livrait secrètement à ses réflexions : « A voir le ton de celte jeune lille, se dit-il, elle m'a l'air d'avoir la langue bien affilée. Si je donne un sujet de circonstance, rompue, comme elle est, à l'exercice du style,

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elle aura bientôt fait de composer sa pièce. II vaut mieux lui proposer un sujet difficile h, traiter en vers; si je pouvais la mettre à bout, j'en serais enciianté. » Soudain, ayant levé la tète, il aperçut au haut des airs un cerf-volant qu'on venait de lancer. «Eh bien! dit-il, en le montrant du doigt, prenez ce Sujet-là, et composez-nous une pièce de vers de sept syllabes, dans le j^oùt moderne. »

Ling-kiang-sioué vil que c'était un cerf-volant. « A bien examiner cet individu, songea-t-elle en elle-même, ce n'est certainement pas un liomme de talent Je vais profiter de l'occasion pour lui lancôr quelques railleries ; nous verrons s'il les comprendra ou non » De suite elle broya de l'encre, et eu ayant imbibé son pinceau, elle composa une pièce de vers avec la même facilité que si elle eût été faite d'avance; ei-lc l'écrivit, d'un bout à Tautrc, en moins de temps qu'ilXen f^iut pour boire une demi-tasse de thé, et pria le bachelier Tchiug de la faire voir aux trois étrangers. Ceux-ci furentconfondus de sa merveilleuse habileté. Ils déployèrent la feuille de papier et y lurent ce qui suit ;

Vers sur un cerf-volant

« L'art lui a donné la figure et l'apparence d'un animal pour » leurrer les sots et les petits enfans.

» Pourvu d'une monture en lames de bambou, il est mince » et partant léger.

» Sa surface est ornée de f.eurs, et, grâce à un mensonge ha- 0 bile, il paraît extraordinaire.

» Au gré du vent, il se balance vainement dans les airs; » mais, retenu d'en bas par un lil, il no peut se retourner ni » partir.

» Ne riez pas de voir que ses pieds n'ont pas une base assu- » rée; s'il tombait devant vos yeux vous ne trouveriez plus » qu'une carcasse sèche et vide. »

Le docteur Tao et le licencié Liéou voyant que, dan.s leiir application au cerf-volant, presque tousles mots tombaient d'une manière piquante sur la personne de Songsîn; que les railleries qu'ils renfermaient, étaient expriméesa'une manière fine et élégante, et que l'écriture rappelait par sa légèreté les mouvemens gracieux du diagon et des serpens, ils battirent des mains et louèrent cette pièce avec enthousiasme. Quelle excellente composition ! ciuelle excellente composition ! s'écrièrent-ils, qu'elle a de cliarmes, de richesse et de parfum ! Elle peut avec raison s'appeler elle-même mie fille de lulent.

Song-sîn comprit clairement les sarcasmes dirigés contre lui. 11 aurait voulu faire chorus avec eux; mais il craignait de passer pour un esprit bouché ; il aiuait voulu montrer une patience héro'ique; mais il avait pciir de prêter à rire à ses dépens. Dans son embarras extrême, le rouge lui monta au visage. Ne pouvant garder le silence, il dit à ses deux amis : «En poésie, on estime un style noble et distingué; mais ici je ne vois qu'un méchant bavardage; oil troiivcz-vous une excellente composition?

— Tao et Liéou firent un éclat de rire. « C'est un badinage, lui dirent-ils ; mais lorsqu'un badinage est exprimé en termes choisis et élégans, il n'en est que plus relevé et plus gracieux. Seigneur Song, vous uc pouvez vous empêcher de partager notre admiration.

— » Qu'une humble fille de village, dit Ling-kiang-

sioué, laisse échapperMn méchant bavardage, c'est un défaut inévitable. Cela vient de ce qu'elle n a pas reçu de grandes et sublimes leçons. Comme aujourd'hui l'illustre poète Song a daigné me donner le sujet du cerf-volant, il possède, sans doute, au dedansde lui-même de précieux matériaux; pounfuoi ne composerait-il |)as, à son tour, une pièce de vers alin de fixer nos idées sur ce qui fait le sublime du genre noble et élégant? »

Song-sîn sentant bien qu'elle désirait le voir composer aussi des vers sur le cerf-volant, éprouva un cruel embarras. « Un mince sujet comme celui du cerf-volant, leur dit-il, c'est bon, tout au plus, pour exercer des petites lilies; croyez-vous qu'il convienne que des personnes de notre rang ravalent ainsi leur pinceau? .

— » Honorable maître, reprit le bachelier Tching, puisque vous jugez au-dessous de vous de traiter un si mince sujet, chbien! daignez nous composer une pièce de vers n'importe sur quoi, afin de ne point frustrer les espérances de ma nièce qui sollicite vos instructions.

— » Cet avis est parfaitement juste, s'écrièrent Tao et Liéou. Song, notre honorable maître, vous a' avez pas besoin de refuser par excès de modestie. »

Song-sîn, ne sachant comment se tirer de là, fit un effort sur lui-même. « Ce n'est pas, dit-il, que je ne puisse composer, mais, pour faire des ver?, la première condition, c'est une entière liberté d'esprit ; le génie ne peut souffiir de liens , ni d'entraves. Puisque Vos deux Seigneuries m'ont donné leurs ordres, comment oserais-je leur désobéir? Si je prenais pour sujet notre excursion d'aujourd'hui , qu'en dites-vous?

— » C'est une idée excellente, répondirent Tao et Liéou. »

A ces mots Song-sîn déploya gravement une feuille de papier et se mit en devoir de faire un brouillon. Il broya d'abord de l'encre, prit un pinceau et écrivit en une ligne le sujet suivant :

« Un jour de printemps , comme je me promenais au midi de la ville avec le docteur Tao et le licencié Liéou, j'entrai, par hasard, dans le jardin de Ling qui m'invita à boire. » Alors levant le pinceau il réfléchit pendant un quart-d'heure sans pouvoir écrire un seul mot.

Le docteur Tao souffrait de le voir dans ce pénible embarras, tandis que tout le monde restait assis sans mot dire en l'attendant. Alors, plus mortilié que lui, il pria un domesli(|ue de prendre dans le nécessnirc de visite, un éventail dore et le présenta lui-même au bachelier Tching: « Votre noble nièce, lui dit-il, écrit aussi habilement qu'elle compose; je souhaiterais qu'elle voulût bien y jeter (luelques coups de pinceau; ceseraitpourmoiun précieux trésor ; je ne sais si elle y consentira. »

Le bachelier Tching ayant reçu l'éventail : « Rien n'empêche », lui dit-il, etaussitùlille remit à Ling-kiangsioué.

— « Puisque j'ai reçu, les ordres de Votre Seigneurie, dit-elle, je vous supplierai de me donner un sujet. »

Le docteur Tao fut transporté de joie. « Si je vous proposais un sujet, lui dit-il, je craindrais que votre esprit ingénieux ne se mît trop cil frais ; j'en serais vivement affligé.

— » Seigneur, répondit-elle , point de sujet , point de

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vers. Comment pourrais-je répondre à vos intentions? » Le docteur était dans le ravissement. « Mademoiselle , lui dit-il, vos ingénieux avis se distinguent d'eux-mêmes. Sur cet éventai! commun, on a peint un couple d'hirondelles , si vous les preniez pour sujet, qu'en dites-vous?» A peine Ling-kang-sioué eut-elle entendu ces mots, que, sans répondre, elle saisit son pinceau et acheva linscriplion en un instant. Aussitùt elle pria le bachelier Tching de présenter l'évenlail au docteur Tac. Celui-ci vit que les traces de l'encre élaien.' encore humides. Elle avait ecnt sur l'éventail quatre vers, de sept syllabes chacun.

« A l'approche du froid, elles vous disenl adieu : la chaleur » les ranii'ne cliez vous,

» Vous riez de tes hirondelles , comme si elles étaient tout » à fait dépourvues d'inteiligenco I

» Mais si vous no leur aviez pas permis do prendre un site • a lom brode votre toit,

» Vous les verriez voltiger à la porte de vos voisins. »

Le docteur Tac et le licencié Liéou , ayant vu ces vers voulurent les revoir encore. Après les avoir lus, ils les relurent de nouveau. Us n'étaient pas maîtres de leur joie : « Non seulement , dirent-ils , nous n'avons lamais vu m appris qu'un talent SI fécond, si rare, si merveilleux se^ soit rencontré chez des jennes filles , mais on peut même assurer encore que parmi cent ou mille poètes de prolcssion, il n y en aurait pas un seul qui pût l'égaler fin vente, elle mérite qu'on s'incline devant elle' avec respect. »

Ce que voyant , le licencié Liéou , jaloux du bonheur de son ami , prit aussitôt un éventail doré , et le présenta vivement au bachelier Tching.

— « Le seigneur Tao , dit-il , a déjà été gratifié des vers de votre aimable nièce ; j'oserai lui demander, à mon tour , la même faveur. Je désire ardemment qu'elle daigne y consentir.

,. — ", C'est possible , c'est possible , répondit le bachelier Iching; il faut seulement que vous lui donniez un ;suiet.

— T Sur un côté de mon éventail vulgaire , dit-il il y a aussi une peinture ; eh bieni elle peut la prendre pour

Le bachelier Tching s'empressa de présenter l'éventail a Ling-lviang-sioué.

Celle-ci l'ayant ouvert , vit sur l'un des côtés le portrait d un sage eminent; elle prit alors son pinceau et écrivit les vers suivans :

« Une lasse de vin faisait le plaisir de Mou-sing

. Cliou-yé avait «ne guitare de trois pieds, dont les sons

» étaient purs et harmonieux.

» Malgré sa barbe inculte et sa figure amaigrie ■ La sage, avec .'■on vêlement do bure, est recherché par-

•• tout, des princes ol des rois. »

Après avoir achevé d'écrire, Ling-kiang-sioué pria le ibachelier Tchin- de rendre révenlail. Tao et Liéou s'emrorebserenl de 1 examiner et remarquèrout que ces vers tevaienl i)our but de tourner Soiig-sin en ridicule. Ils ne

jpureut se las.<er de les louer. S'etant retournés pour re-

garder Song-sln, ils le virent dans un coin, se grattant I oreille, se frottant le menton, et péniblement occupé à chercher des idées. Ses deux amis ne pouvaient plus v tenir. Us s'approchèrent de lui et lui dirent en riant : « Sefgneur Song, avez-vous achevé votre excellente pièce de vers? »

Song-sîn avait beau se creuser la tète, il n'en pouvait venir il bout; il éprouvait un embarras mortel. Il avait vu , en outre , nue Ling-kiang-sioué avait écrit des vers [ sur un éventail et ensuite sur un autre, avec la rapidité du vent qui di.ssipc les nuages, et sans paraître faire le plus petit effort. D'un autre côté, Tao et Liéou les louaient et les exaltaient à l'envi. Dans son embarras extrême , son cœur bouillonnait de dépit ; plus il faisait d'efforts, et plus il lui devenait impossible de rien écrire. 11 aurait voulu rejeter la faute sur l'ivresse, mais il avait bu Irop peu de vin; il aurait voulu faire le malade, mais il lui était impossible de feindre tout d'un coup une indispo.'^ition. 11 se vit donc réduit ii baisser la lèle et à continuer à se creuser le cerveau. Mais Tao et Liéou, peu disposés k l'attendre, vinrent lui demander où il en était. Ne sachant «pic dire, il répondit : « La première phrase est achevée, mais la liaison du milieu et la conclusion ont encore besoin d'être retouchées. »

— » Seigneur, Song, lui dit le docteur Tao, précédemment vous n'étiez pas comme cela; d'où vient qu'aujourd'hui vous éprouviez tant de difiicultés? Est-ce que |)ar hazard, le grand mnijtcien serait paralysé par h petite

— » En vérité, lui dit Song-sîn, j'éprouve quelque chose d'extraordinaire; le fait est qu'aujourd'hui je ne suis pas du tout en verve.

— » Monsieur, lui dit Ling-kiang-Sioué, en riant (tout le monde connaît ce vers) :

« Im feuille de l'arbre Fong tombe dans la rivière Ou-kiann et s'y ylare. » La beauté de ce seul vere en a immortalisé lauleur.

» Le mérite du style ne consiste pas dans la quantité. Monsieur Song, i illiistre poète, puisque vous avez cemposé la phrase initiale, cela suflil. Permettez-nous de l'admirer un instant. »

Song-sîn, sentant bien qu'il ne pourrait venir about d'achever, fut bien aise de trouver un prétexte. « Tenez, dit-il, puisque vous voulez absolument voir, contentezvous ; quand vous aurez lini, je pourrai continuer sans dillicullé. »

Le bachelier Tching s'approcha vivement delà table, et prenant le pnpier, il le pré.senta à Ling-kiang-sioué. Celle-ci, y ayant jeté un coup-d'œil, vit qu il avait écrit deux lignes, l'une qui renfermait le sujet, et l'autre qui formait la première phrase; elles étaient ainsi conçues :

« En me promenant, au |)rinlemps, avec deux amis, je suis arrivé à une chaumière.

» Le maître de la maison a fait un bon accueil à ses hôtes, et jeur a présenté une cruche (de vin) et des tasses.

Ling-kiang-sioué, ayant fini de lire, laissa échapper un grand éclat de rire." « En voyant ces idées rares, ces pensées extraordinaires, dit-elle, je ne m'étonne plus, illustre poète, si elle vous ont coûté de pénibles eflorls;

mais il ne convient pas que j'importune 'davantage notre hôte, rermettez-moi d'achever votre œuvre. Alors, pre-

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nam son pinceau , die écrivit ces lignes à la suite :

o La hampe de mon pinceau me pesait mille livres.

B Une déni feuille de papier fleuri, me semblait longue de » cenltchang (mille pieds). .

» Quoique j'aie sué sang et eau, à la fin, je suis resté court.

» Si l'on me coupait entièrement la barbe etles moustaches, » je ne serais plus qu'un homme du commun.

» Si les poètes de mon étoffe recevaient le titre d'hommes distingués,

» Quand on en aurait emporté des charretées, on en trouverait encore à remuer à la pelle.»

Après avoir fini d'écrire ces vers, elle pria le bachelier Tching de les faire voir aux trois étrangers. Tao et Liéou ne purent s'empêcher de rire à gorge déployée, raais Songsîn se sentit inondé d'une sueur froide et ses oreilles devinrent pourpres. Alors, crevant de rage et de honte, il s'emporta violemment et se répandit en injures: «Celte petite paysanne, dit-il, comment ose-t-elle s'émanciper avec tant d'insolence'? Moi, le docteur Song-sîn, lorsque je parcourais l'empire, les princes les plus renommés et les plus illustres dignitaires me cédaient tous le pas. Comment me laisserais-je insulter par des gens de votre sorte ?

— » Votre humble servante, ditLing-kiang-sioué, n'aurait jamais osé faire un affronta un poète; c'est le poète lui-même qui se l'est attiré. »

Alors elle se leva et se tournant vers Tao et Liéou, elle leur lit une profonde révérence. « Messieurs, dit-elle en prenant congé d'eux, comme Vos deux Seigneuries restent ici, je devrais naturellement me tenir près de vous pour recevoir vos instructions; mais je n'aime point le bruit ni le tapage, et je fuis les procédés grossiers comme on fuit un ennemi. Tout-à-l'heure, j'ai été si violemment assaillie par le souffle de la grossièreté, que j'ai failli en être renversée ; il m'est impossible de ne point prendre la fuite. J'espère que Vos deux Seigneuries daigneront m'excuser. En disant ces mots, elle leur lit un salut et, d'un pas calme et aisé, elle rentra dans l'appartement intérieur.

Ces paroles n'avaient fait qu'enflammer davantage la colère de Song-sîn. « Cette petite coquine ! s'écria-t-il , comment a-t-elle osé me manquer à ce point? C'est abominable ! c'est alwminable !

— » Seigneur Song, lui dit Tching, en riant, allons, calmez-vous ; sans doute que ma nièce vous a manqué, mais votre prévoyance vous a fait défaut.

— » En quoi ma prévoyance m'a-t-elle fait défaut? lui demanda Song-sîn.

— » Ces jours derniers, lui dit Tching, sur l'afflche de ma nièce, il était clairement écrit : « J'invite les vérita- » blés poètes h venir me donner leurs instructions; que » ceux qui n'ont qu'une vaine renommée ne se dérangent » pas inutilement. » Monsieur le docteur Song, puisque vous faisiez les vers avec tant de difliculté, qu'aviez-vous besoin devenir? » A ces mots, il lui échappa un éclat de rire qu'il comprima avec sa main,

Song-sîng ayant été encore rudoyé par le bachelier, étouffait de hoiiteet décolère. Le rouge lui monta au visage, et frappant la table à coups de poings, il vomit une multituded'injures. «C'estabominablc! c'est abominable!» 'écria-t-il.

— « Monsieur, lui dit Tching en riant, vous qui êtes de la noble classe des lettrés, vous dont la principale occupation est de boire et de faire des vers, comment pouvez-vous tenir un langage aussi grossier? »

Tao et Licou, voyant Song-sîn abreuvé de mortification, prirent le parti de "se lever. « Il y a des talens de tous les degrés, dirent-ils; Monsieur Song, allons-nous-en; quand vous aurez retrouvé votre verve , rien n'empêche que vous ne reveniez. »

Song-sîn, profondément abattu, se tenait ramassé en un tas, et n'avait pas la force de répondre.

— « Le seigneur Song, dit Tching en riant, est maintenant dans le paroxisme de la colère. Comme il est de bonne heure, je prierai Vos deux Seigneuries de rester encore un instant. J'aurai l'honneur de vous offrir une tasse de thé, en attendant que la bile du docteur Song se soit un peu calmée; il sera encore temps de vous mettre en route. »

Il ordonna alors aux domestiques de préparer du thé exquis.

Tao et Liéou le remercièrent en s' excusant.

— « Nous vous avons déjà causé bien de l'embarras», lui dirent-ils.

Après le thé, Ling-sîn, levant une cruche de vin, les pressa poliment, à plusieurs reprises. Tao et Liéou acceptèrent et burent gaîraent avec lui; mais Song-sîn restait muet et ne desserrait pas les dents.

Ling-sîn s'empressa de verser une tasse de vin et de la lui offrir. « Monsieur Song, lui dit-il, à quoi bon garder rancune? Si ma petite tille a eu quelques torts envers vous, par égard pour moi, veuillez ne plus y songer. »

Song-sîn était rouge de honte et étouffait oe colère sans pouvoir la surmonter ni la satisfaire. Voyant que Lingsîn riait avec un visage épanoui et le pressait courtoisement de boire, il ne put se dispenser d accepter la tasse. « Bien que votre noble fille, ait-il, soit rempli d'intelligence, elle n'aurait pas dû me manquer à ce point.

— » Je n'ai que cette fille, reprit Ling; je l'aime à la folie et la laisse suivire sesgoiîts littéraires. Elle vantait elle-même ses talens et son instruction , et se flattait de n'avoir point de rivaux. Pour moi, qui ne suis qu'un villageois, je n'en pouvais savoir le fin mot. J'avais appris aujourd'hui que le docteur Song avait un des premiers talens de l'empire, et que tout le monde s'inclinait avec respect devant lui. Maintenant qu'il vient de se faire battre et bafouer par ma petite lillo, il en résulte, suivant ma manière de voir, que le talent et l'esprit de ma petite fille n'étaient point fondés sur des prétentions imaginaires. Seulement, elle a manqué de générosité; elle ne devait certainement pas donner carrière à sa langue , et se permettre dos railleries contre le docteur Song. En cela , elle a eu grand tort. Mais j'ose espérer que Sa Seigneurie Tao et Monsieur Liéou voudront bien dire quelques mots en sa faveur. »

Pendant ce temps là, Song-sin changeait de couleur à chaque instant. Il tenait toujours sa tasse, sans avoir le courage de la déposer ni de la boire.

Le docteur Tao interrogea alors Ling-sîn. « Votre noble fille est-elle déjà (lancée? lui dit-il.

— » Il est bien difficile de trouver un gendre, répon-

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dit Ling ; voilà pourquoi elle n'est pas encore (iancce.

— » A quel genre d'époux la destinez-vous?

— n Suivant les inleiUions de ma fille, je ne regarde ni à l'âge, ni à la figure, ni à la condition. Tout ceque je veux, c'est que le prétendant aille de pair avec ma fille pour le talent et rinstriiction ; ce n'est qu'à ce prix qu'il pourra l'épouser. jMaiutenant que le docteur Song, cet nomme d'un talents! élevé, a été terrassé par elle, où voulez-vous que j'aille chercher un gendre Y Vous conviendrez que c'est une alTairc très difficile.

— » Il en a toujours été ainsi, reprit le docteur Tao.

— » Messieurs, dit le bachelier Tching, laissons là les propos inutiles ; buvons gaîment quelques tasses et tâ-

chons de dissiper I humeur noire du docctcur Song. » Les deux beaux-frères badinèrent quelque temps, au point que Song-sîn faillit eu crever de depit. Taoet Liéou .'^c levèrent alors,.et ayant calmé et remis sur ses pieds Song-sin, ils se retirèrent en faisant leurs rcmercimens. Après le départ de Song-sîn, il survient des évencmcns dignes d'être rapportés en détail ; de l'ulilcs motifs soulèvent les vents et la tempête ; une bouche élégante rencontre une imagination fleurie.

Si vous ignorez comment Song-sîn s y prit pour susciter des hostilités, écoutez un oeu- le vais vous conter cela dans le chapitre suivant.

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