‹ SatanstoéChapitre 64 sur 194 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Depuis que Song-sîn était revenu , après avoir- été cruellement bafoué par Ling-kiang-sioué, il ne tarda pas à s'apercevoir que Tao et Liéou étaient singulièrement refroidis à son égard. Il en éprouva un vif chagrin. « Lorsque j'étais à Yang-tchcou occupé à chercher des jeunes filles, se dit-il en lui-même, je ne sais combien j'en ai vu, mais lorsque je voulais leur faire écrire quelques mots , elles éprouvaient mille difficultés. Comment se fait-il que cette jictite scélérate de Ling-kiang-sioué, qui est il peine âgée de douze ans, possède tant de talent et d'instruction, et compose des vers aussi aisément que si elle copiait quelque chose sur un registre? Ne dirait-on pas que c'est une autre Chân-ta'!'? Je serais tenté de croire que, par suite de la malignité du sort, le génie qui préside à mon étoile de malheur n'est autre chose qu'une jeune fille (1). Quant aux peines qui me sont venues de Cliàn-ta'i , comme c'est moi qui me les étais attirées en excitant Yen - wén - ou , les désagrémens que j'ai éprouvés dans la suite , étaient encore supportaliles ; mais cette petite coquine de Ling-kiang-sioué en faisant coller son affiche sur le mur qui est en face du couvent de Kiong-boa, n'a-t-elle pas évidemment cherché ma juste inimiti.é? Comment voulez-vous que j'endure cela patiemment? Puis, continuant à se livrer à ses réllexions, « si je délibérais, dit-il, avec Son Excellence Téou sur le projet cj^u'a formé M. Chàn d'acheter des servantes, et si je le priais de l'acheter et de l'offrir à Chànhiên-jîn, je pourrais d'abord assouvir ma haine, apaiser ensuite le ressentiment que le vénérable Téou a conçu contre elle, et enfin trouver, dans cette occasion, un marche-pied pour m'élever à l'avenir ; n'est-ce pas là un plan admirable? Quand cette petite scélérate aura été amenée par moi à deux doigts de sa perte, elle apprendra à connaître le savoir-faire du vénérable Song. »

(1) Les Chinois, non moins superslitioux que beaucoup d'Européens, croient quo chaque homme a son éloilo; ils s'imaginent enoulroqu'clleest hat)iléo par un génie qui, suivant les circonstances ou la loi du destin, lewr envoie le bonheur ou le malheur.

Son projet étant bien arrêté, il vint dès le lendemain rendre visite au préfet Téou, et lui raconta, de point en point, les larmes aux yeux, de quelle manière il avait été persillé par Ling-kiang-sioué;- il pria en même temps le préfet Téou de lu'endrc soin de sa vengeance.

— « Bien qu elle ait eu de grands torts envers vous, lui dit Téou-koué-i, ceflendant personne n'a porté d'accusation contre elle; comment voulez-vous que je l'envoie saisir gratuitement ?

— » Il n'est pas besoin de l'envoyer saisir , répondit Song-sîn; ces jours derniers, lorsque je sortais de la capitale, le seigneur Chàn, désirant choisir et acheter des servantes quelque peu lettrées pour servir sa fille, me pria, à plusieurs reprises, de m'en occuper. Dès mon arrivée à Yang-tchéou. je cherchai de tous côtés sans pouvoir en trouver une seule. Mais, tout à-coup, le hasard m'a fait rencontrer il v a quehiucsjours cette Ling-kiang-sioué. à peine âgée de douze ans, et qui, pour le talent, l'esprit et l'instruction, ne le céderait point a Chàn-ta'i. Pour faire parade d'esprit et d'inlclligence, elle m'a bafoué de vingt manières. Si Votre Excellence consentait à l'acheter moyennant un prix considérable, etàlolTrir au seigneur Chan , vous pourriez, d'un côté, apaiser la haine que vous avez conçue contre elle , et, de l'aulre, vous rte fourniriez l'occasion d'assouvir mon ressentiment. En vérité, ce serait faire d'une pierre deux coups. J'ignore ce qu'en pense Votre Excellence.

— » Cela peut se faire, lui dit Téou-koué-i; seulement, il ne convient pas d'aller l'acheter de but en blanc. 11 faut appeler des entreniclleuses et leur donner cette commission. Quand elles auront rapporté la réponse, j'irai l'acheter, et, alors, nous serons dans la légalité.

— » Cela n'est pas difficile, reprit Song-sîn ; Votre Excellence n'a qu'à faire appeler des entremetteuses; je leur donnerai les instructions nécessaires, et dès qu'elles seront venues rendre compte de leur commission devant votre tribunal , ce sera une afi'aire bâclée. »

Deux ou trois jours ne s'étaient pas encore écoulés que le préfet Téou. docile au désir de Song-sîn, chargea un employé d'aller appeler un grand nombre d'enlrcmet-

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leuscs et de leur donner les inslruclions suivantes : « A « Peking, le vénérable Chùn, membre du conseil des mi- » nistres, possède une jeune iiUe, âgée de dix à douze » ans, que l'empereur actuel a comblée de ses dons et » décorée du titre de fille de talent. U désire choisir et » attacher à son service dix à douze jeunes personnes du » même âge qu'elle, sachant écrire leur langue et ver- » secs dans les lettres. Ayant appris que les habitans de » Yang-tchéou se distinguent par leurs talons, il m'a » adressé hier un ordre oliiciel par lequel il me charge » de lui choisir et acheter les jeunes personnes dont il a » besoin. Voilà le motif qui l'a engagé à vous appeler pour » vous donner des instructions. Peu importe qu'une jeune 1) fdle soit de la campagne, de la ville ou même du niari> ché, toutes les fois que vous en aurez trouvé de l'âge » d'environ dix ou douze ans, connaissant les caractères » et habiles en littérature, venez vite m'en donner avis. » Je les achèterai sans regarder à l'argent ; mais, si vous » les dérobez à ma connaissance et qOe vous négligiez de » m'en informer, je vous ferai châtier sans pitié. Dans trois » jours vous me rendrez réponse. »

Les entremetteuses, une fois sorties, allèrent, chacune de son côté , prendre des informations, et vinrent successivement lui faire leur rapport. Le second jour, une entremetteuse nommée Mme Wang (Mme Lcroi), vint lui annoncer que, dans le village de lliang-kln, dépendant du district de Kiang-tou, Ling-kiang-sioué, tille (l'un certain Ling-sîn, âgée justement (le dix à douze ans, possédait à la fois du talent et de l'instruction. « Je n'ai pas osé vous cacher cette nouvelle, ajouta-t-elle ; j'attends que Votre Excellence jette son choix sur elle et lui donne de l'emploi. »

Ce que voyant le préfet Téou , « îe nom et le litre de Ling-kiang-sioué (tm^', neige rouge), se dit-il, annoncent du talent et de l'instruction; je suis sûr qu'elle mérite d'être vue. » En conséquence, il accepta cette proposition et, appelant un employé, il lui donna les ordres suivans : « Allez chez Ling-sîn avec cette entremetteuse; vous lui direz : « Son Excellence Chân, l'un des ministres de l'em- » pereur actuel, ayant appris que votre fille est douée de » talent, est prêt à faire les plus grands sacrilices pour » vous la demander afin qu'elle devienne la compagne de » sa noble lille.» Vous lui demanderez, d'une manière précise, quelle somme i! désire; je lui en donnerai fidèlement le prix convenu. Comme c'est une affaire qui ne peut que lui être agréable, je n'ai pas besoin de vous délivrer un ordre écrit. S'il arrivait qu'il usât de fauxfuyans et fit des difficultés , j'ordonnerais aussitôt au chef du district de Kiang-tou del'envoyerprendre d'autorité.»

L'empl'oyé, ayant prorais d'obéir, n'osa mettre de la négligence dans sa commission. Il se rendit aussitôt avec l'entremetteuse chez Ling, le richard , et lui fit part de ses instructions.

A cette^ nouvelle , Ling-sîn faillit s'évanouir. II pria en toute hâte le bachelier ïching de venir consulter avec lui « D'où nous peut venir, lui dit-il, cette malheureuse affaire, à moins qu'elle ne soit tombée du ciel ?

— » Il n'est pas besoin de chercher, répondit le bachelier Tching; cela vient, sans aucun doute, de Soug-sîn , qui a clé mystifié et bafoué ces jours derniers par ma

nièce. Comme il est l'ami intime du préfet Téou, il aura inventé avec lui ce stratagème odieux pour se venger de nous.

— » Si c'était à. l'instigation de Song-sîn , reprit-il, comment l'entremetteuse Wang aurait-elle pu la faire connaître au préfet? » D'un côté il fil acheter du vin pour traiter le messager, de l'autre il saisit rentremetteuse et l'accabla de coups. « A aucune époque, dit-il, je n'ai rien fait pour exciter votre haine ni votre vengeance; pourquoi êtes-vous allée faire connaître le nom et le titre de ma fille? »

L'entremetteuse essaya d'abord de nier ; mais, pressée par les coups, elle se vit obligée de dire la vérité. « Seigneur Ling, lui dit-elle, vous n'avez pas besoin de me frapper ainsi. C'est une autre personne qui a ourdi tout ce complot, et qui m'a ordonné d'aller faire connaître votre fille au préfet ; je vous proteste que je n'ai agi que par contrainte.

— » Et quelle est cette autre personne? demanda Ling- Sîn.

— «Devinez un peu, reprit-elle; il y a uu homme qu'elle a honni et bafoué; c'est lui-même.

— » Est-il possible ! s'écria le bachelier Tching ; j'avais bien raison de dire que c'était ce misérable. Mais, il n'y a rien à craindre. Je vais aller trouver le préfet Teou, et je lui exposerai clairement cette affaire. Je verrai comment il prendra cela ; s'il le soutient, j'irai de suite porter une accusation au tribunal des censeurs. Serait-il possible qu'un ministre d'état usât, sans motif, de son autorité pour prendre de force la fille d'un homme libre et eu faire une servante ?

— » Ne manquez pas de faire cette démarche, lui dit Ling-sîn ; le succès est assuré.»

Le bachelier Tching, fier du grade mi'il avait obtenu, prit d'un air glorieux son habit et son bonnet de cérémonie, et, en compagnie du messager, il alla rendre visite au préfet qui se trouva.t justement k son tribunal. Il se présenta avec empressement devant lui et lui parla en ces termes : « La nièce du bachelier que vous voyez, bien qu'elle appartienne à une famille de villageois, ne manque ni de vêtemens, ni de nourriture. Comment ses parens consentiraient-ils à la vendre pour qu'elle devînt l'esclave des autres? Tout cela vient d un homme sans emploi, de Song-sîa, que ma nièce a dernièrement persiflé. Voilii pourquoi il est venu débiter des calomnies devant Votre Excellence, pour lui susciter ce malheur. Je vous supplie d'examiner ce perfide complot â. l'aide de vos lumières pénétrantes, et de rendre la paix à une honnête famille.

— » Le ministre Chùn, dit le préfet Teou, m'a adressé un ordre officiel, par lequel il me charge de lui acheter des servantes ; en quoi cette affaire peut-elle regarder Song-sîn? Vous dites que Song-sin m'a débité des calomnies. Croyez-vous qu'un préfet comme moi soit homme h prêter l'oreille à la calomnie? Comment pouvez-vous tenir des propos si téméraires.? Si je n'avais pas égard à votre qualité de lettré, je devrais vous châtier sur-lechamp. Parlez vite, et allez exhorter Ling-sîn b. conduire, au plus tôt, votre nièce dans l'hôtel de Chân. Quoique ce soit pour être servante, j'imagine que, si elle sert dans la maison d'un ministre d'état, ce sera plus heureux pour

ROMAN CinNOlS.

elle que d'être une paysanne dans voire pauvre village.

— 1) Il vaut mieux, dit le bachelier, être le bec d'un coq, que le derrière dun bœuf. Tel est le sentiment de toutes les personnes qui ont de l'élévation dans le caractère. Ajoutez à cela nue ma nièce, bien qu'elle soit une jeune fille de village, a beaucoup lu et connaît les carac- Icrcs ; elle est versée dans la littérature et dans les rites, et, pour le talent et la vertu, elle ne le cède en rien aux femmes célèbres de l'anliquilé. Serait-il possible qu'une femme d'un mérite supérieur, dont la beauté est comparable au jade le plus pur, se ravalât jusqu'à la condition de servante'? Je supplie Votre Excellence de soutenir les intérêts de la morale publique, et A'enlf ouvrir un côlé du filet. Gardez-vous de faire la cour aux hommes du pouvoir, et de prêter l'oreille à la calomnie au point de livrer aux flammes la (juitare harmonieuse, ou de faire cuire la cigogne divine 1 »

A ces mots, Téou-koué-i frappa violemment la table, et s'abandonnant à sa colère: « Qu'entendez-vous, dit-il, par les hommes du pouvoir? Qu'entendez-vous par des paroles calomnieuscsV Est-il possible qu'un bachelier comme vous s'oublie h ce point devant mon tribunal? Ce puis.^ant minisire a offert une somme d'arpent pour obtenir une jeune iille; certes, il n'y a pas matière au plus léger blàiue. »

Il a[)pela alors le trésorier et lui ordonna de prendre dans la caisse trois cents onces d'argent. « Allez, lui ditil, avec le messager ; vous remettrez cette somme iiLingsîn et vous lui signifierez d'amener, dans trois jours, Liug-kiang-sioué iimon liôlel. Si vous éprouvez quebjue résistance, vous amènerez Ling-.sin lui-même, et vous viendrez me rendre compte de votre commission. Si le bachelier Tching vient encore, de sa part, m'ennuyer et m'importnner, les satellites lui appliqueront (juarante coups (le bâton. »

A ces mots, il fit sortir Iclwchelier. Celui-ci voulut encore raisonner, niais il ne put lenir tête aux satellites du tribunal qui le chassèrent, en le poussant et en le bousculadt, jusqu'en dehors de la seconde porte, et lui mirent en pièces son liai)it et son bonnet.

].c bachelier était transporté d'indignation, et jetait les hauls cris. « Vous avez beau abuser ici de votre pouvoir, disait-il; demain matin, j'irai présente» ma plainte à la porte du camp, au tribunal des censeurs et pardevant les trois juges suprêmes : Il faudra bien ([u'on me donne rai- .son. Serait-il possible qu'un magistrat, qui doit être le père du peuple, achetât, de force, les enfans do ses subordonnes ? »

Aussitôt il s'en revint tout droit à la maison, et raconta il I.ing-sîn comme quoi le préfet ïcou voulait acheter sa fille de force. Il voulait se concerter avec des bacheliers des trois écoles pour rédiger ensemble une requête, et

Rorler plainte devant le juge général delà province de au-king

Ling-kiang-sioué ayant appris celte afTaire , pria son père et son oncle de venir consulter avec elle. « Si vous exposez devant les tribunaux, leur dit-elle, que Song-sîn a profilé de son crédit pour perdre quehiu'un, et que le préfet Téou a acheté une personne libre pour flatter un sUj)éricur, vouS obtiendrez, sans doute, que justice vous

soit rendue; seulement, je songe nue mon père et mon oncle ayant élevé et instruit une fille douce de talent et de beauic, ils ne consentiront jamais ii jeter tm diamant précieux dans un coin obscur, et îi la donner de but en blanc au premier venu. Je l'ai déjadit à mon père, il finit absolument que celui riui prétend à la main de votre fille l'emporte sur elle par le talent et la beauté. Ce n'est qu'à ce prix que je lui permettrai de devenir mon époux. Mais , dans notre pauvre village, où voulez-vous que je trouve un homme doué détalent et de beauté? J'imagine que la capitale, où réside l'empereur , est le rendez-vous de tous les hommes de talent. Je songeais constamment à y faire une excursion; mais j'avais la douleur de n'en point trouver le prétexte. Voici aujourd'hui une occasion qui répond justement au vœu de mon cœur. Pourquoi ne pas employer ruse contre ruse? Pourquoi ne pas aller faire un louir à la capitale pour me pousser en avant et répandre ma réputation?

— » Tu es dans l'erreur, mon enfant, lui dit Ling-sîn. S'il nous plaisait de faire une excursion à l'Orient ou à l'Occident, au Midi ou au Nord, cela dépendrait de nous. Mais si, dans cette circonstance,je recevais ses trois cents onces d'argent , ce serait te livrer à lui comme une marchandise ! Si, une fois arrivé à la cajûtale , j'allais l'introduire dans l'hùlcl de Chàn , tu ressemblerais à un oiseau emprisonné dans une cage, et tu deviendrais , suivant son bon plaisir, une servante ou une esclave. Pourrais-tu alors jouir de ton indépendance? Dans ce pompeux hôtel d'un ministre d'état, non-seulement il le serait impossible de le choisir un époux doué de talent, mais même il serait à craindre qu'il ne te fût fort difficile de voir une seulefois la ligure de ton père. »

Comme il achevait ces mots, des larmes brûlantes ronlèrent le long de ses joues.

— » Mon j>èrc, dit Ling-kiang-sioué en souriant , qu'avez-vous besoin de vous affliger ainsi ? Ce n'fst pas ([uc votre fille veuille se vanter devant vous ; mais, puisqu'elle est douée de talent et d'instr^iction , soyez assuré que, même en présence de l'empereur , elle ne se laisserait pas traiter avec dédain. Quel est le ministre qui serait assez osé pour vouloir faire de moi une servante?

— n Ma fille, reprit Ling-sîn, une lelle forfauterie n'est pas permise ici. Le proverbe dit avec raison : «Le fer craint de tomber dans le fourneau, l'homme craint de tomber dans le panneau. » Depuis ranliquilc, les héros et les grands hommes , qui sont tombes dans le malheur, ont tous subi le joug des autres. A plus forte raison , toi qui n'es qu'une petite fille de dix à douze ans. Une fois arrivée dans l'hôtel du ministre , cl renfermée dans l'appartement des femmes , quand tu aurais une habileté capable d'ouvrir le ciel , il serait à craindre que lu ne pusses l'en échapper.

— » Quiconque ne peut s'échapper d'un pas dangereux, ne peut être compté pour un héros. Tranquillisezvous, mon père , et niellez un peu ma capacité à l'épreuve. Je vous jure (jue je ne déshonorerai pas ma famille.

— » Ma fille, reprit Ling-sîn, tu aurais beau te flatter de ne pas échouer une fois sur dix mille, commenl mon cœur pourrait-il se tranquilliser?

— » Mon père, si votre cœur n'est pas tranqnillc. priez

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mon oncle de me conduire à la cai)itale et vous verrez que je dis vrai.

— » Depuis que ta mère n'est plus, tu ne m'as pas quitté un seul instant. Si tu pars cette fois, j'ignore quel jour je pourrai te revoir.

— » Une fois partie, dans dix ans au plus et dans cinq au moins, je reviendrai certainement dans notre village avec des habits brodés. Après avoir vengé, comme le ferait un homme de cœur, la juste colère de mon père, je lui demanderai pardon de l'avoir quitte légèrement.

— » Ma nièce, repartit le bachelier Tching, si tu as de si hautes vues, je vais sur-le-champ préparer une voiture et un cheval et t'accompagner. Ce ne sera pas une grande dépense. Qu'as-tu besoin de profiter, de l'occasion que t'offre la famille Chàn?

— « Mon oncle, reprit Ling-kiang-sioué , il est une chose que vous ignorez. Suivant ce que j'ai appris, il y a, dans la famille de Chàn une jeune tille de talent, aussi distinguée par son mérite Jittéraire que par les charmes de sa personne, et pour qui l'empereur a la plus haute estime. Votre nièce ne croit pas que, parmi les jeunes filles de l'empire, il y en ait une seule qui l'emporte sur Ling-kiang-sioué. Je veux composer une fois avec elle. Mais si j'allais, de mon propre mouvement, à la capitale, pourrais-je rencontrer aisément la jeune iille ciui réside dans l'appartement intérieur de ce ministre a'état? Si, au contraire, je profite maintenant de la voiture et des chevaux de la famille Chàn, pour entrer dans cette même famille, ne sera-ce pas une ncureuse occasion?

— » Ma nièce, dit le bachelier, comment pouvez-vous calculer d'une manière si positive? Si, une fois que vous serez arrivée dans cette maison, il survenait quelque changement imprévu, que deviendriez-vous?

— «S'il changeait d'intention, répondit Ling-kiang-sioué, avec mon talent, je ferais face aux événemens; mon père et mon oncle, veuillez vous tranquilliser. A quoi bon vous forger des inquiétudes exagérées? »

Ling-sîn , voyant sa fille fermement décidée à partir, ne put s'empêcher de céder à son désir. Le bachelier sortit avec lui, et s' adressant au messager : « Naturellement, lui dit-il, je devrais porter une afiaire aussi injuste devant un magistrat supérieur, et la lui exposer dans tout son jour; mais, qui aurait prévu que ma nièce serait, au contraire, décidée à partir et triompherait de ma résistance?

— » Si Mlle Ling est, en effet, décidée à partir , dit le messager, c'est une chose charmante. »

A ces mots le trésorier prit trois cents onces d'argent et les lui offrit: « Je prie, dit-il, le vénérable Ling de recevoir cette somme. 11 faut que nous nous en retournions pour rendre compte de notre commission au magistrat qui nous a envoyés.

— » Pour partir, dit Ling-sîn, elle partira; mais il ne m'est pas encore possible de recevoir l'argent; déposezle dans la caisse publique.

— » Puisque Mademoiselle consent à partir, reprit le trésorier, pourquoi ne pas recevoir l'argent?

— » Une fois qu'elle sera partie, lui dit Ling-sîn, j'ignore si elle appartiendra, en effet, à la famille Chân.

— » Puisque c'est le seigneur Chàn qui la demande.

dit le lré.sorier en riant, comment n'appartiendrait-elle pas k sa famille?

— » Ce n'est pas une conséquence nécessaire, dit Ling-sîn ; emmenez-la et informez Son Excellence de mes intentions; mais, pour l'instant, déposez l'argent dans la caisse publique. Quand j'aurai reçu d'elle des nouvelles datées de la capitale, j'aurai toujours le temps de recevoir cette somme.

— » Cela peut se faire, dit le messager; seulement j'ignore à quelle cponue partira Mlle Ling.

— » Cela dépend au jour que choisira M. Jching. » Le messager ayant reçu la parole de Ling-sîn, sen revint, avec le trésorier, rendre compte de sa commission au préfet Téou. Celui-ci, apprenant qu'elle consentait à venir, fut transporté d'une joie secrète. Après avoir délibéré avec Song-sîn, il rédigea une pièce officielle qu'il adressa au ministre, en lui offrant une servante; et il engagea Song-sîn à lui écrire en même temps une lettre pour lui témoigner sa reconnaissance et s'excuser de l'avoir offensé, sans oublier de lui demander de l'avancement à 1 occasion de ce service flatteur. Ce n'est pas tout ; il engagea quatre hommes de confiance d'accompagner et de protéger la jeune fille pendant toute la route. Il se procura deux jeunes domestiques pour la servir, lui fit faire une quantité de vêtemens, et loua une grande barque pour la conduire directement à la baie de Tcliang-kia. Alors, ayant choisi un jour heureux, il donna l'ordre d'aller au devant de Ling-kiang-sioué avec une chaise à porteurs, et de l'amener à son hôtel.

Le préfet lui-même l'accompagna en personne au moment de son départ.

Or, les parens et alliés de la famille Ling, ayant appris que Ling-kiang-sioué avait été vendue au ministre Chàn, vinrent tous ensemble pour s'y opposer. « Vénérable Ling, dirent-ils, il faut que vous ayez tout-à-fait perdu l'esprit; vous ne manquez ni de bois, ni de riz; comment pouvez-vous sacrifier votre propre fille qui est belle comme les fleurs et le jade, et la vendre bien loin d'ici, dans la capitale? Avec un tel talent et une telle instruction, Mlle Ling craint-elle de ne pas épouser quelque grand personnage? Quand ce ne serait qu'un agriculteur dont la condition et la fortune répondissent à la sienne, cela vaudrait mieux que d'aller s'abreuver de douleur loin du village qui l'a vu naître.

— » Mlle Ling, disaient d'autres, ne connaît point les affaires du monde : un voyage lui paraît un jeu d'enfant. Lorsciu'uue fois elle sera arrivée à sa destination, si elle ne s'y plaît en aucune manière, il sera trop tard de se repentir. »

Pendant que chacun continuait à dire son avis, Lingsîn ne cessait de pleurer. Mais Ling-kiang-sioué d'un air épanoui; c'est le perroquet qu'on met en cage, dit-elle; où avez-vous vu qu'on y niît le phénix? Quand ie serai arrivée dans l'hôtel de Chàn, si sa petite fille a réellement quelques parcelles de talent et d'esprit, il pourrait se faire que je restasse avec elle pendant deux ans; mais, si, comme Song-sîn, elle n'a qu'une réputation imaginaire, je n'aurai besoin que d'une ou deux pièces de vers pour la couvrir de confusion : alors elle me priera instamment de sortir et c-'^sadra encore que mon départ ne soit trop

ROMAN CHINOIS

lent. Commcnl oserait-on me retenir malgré moi ? » Après avoir entendu ces paroles, quelciues-uns de ses parens prirent un air riant; d'autres la détournèrent de son projet.

Au bout de deux jours passés dans le trouble, le moment du départ arriva. Ce jour là, le préfet Téou avait envoyé au-devant d'elle une troupe de musiciens et des porteurs de cbaisc.

Ling-kiang-sioué, ayant terminé sa toilette, alla présenter ses adieux à son père. « Ce voyage, lui dit-elle, n'a pour but que de faire une excursion dans la capitale; je n'y vais point pour y contracter un mariage; qu'avezvous besoin de vous affliger ainsi?

— » Si les paroles peuvent se réaliser, lui dit-il, ce sera pour moi un immense bonbeur; ton oncle va te conduire à la capitale; dès que tu auras quelques bonnes nouvelles, tu Je renverras promptcment alin de calmer l'inquiétude de mon cœur.»

Ling-kiang-sioué arriva bientôt à l'hôtel du préfet. Téou-Koué-i se trouvait justement dans sa salle d'audience, et n'attendait que le moment de l'accompagner justju'au lieu où elle devait s'embarquer, lorsque tout-àcoup il la vit entrer dans le prétoire Quoi(iu'cile fût encore fort jeune, elle paraissait svelte et.legère comme une (ille des dieux qui vient visiter les mortels. En voyant l'aisauccde sa démarche et la grâce de ses mouvemens, il crut reconnaître Chàn-laï cUe-mènie, et son camr en éprouva un sentimentde surprise et d'admiration Quand elle fut arrivée devant lui, il s'imagina (lu'ellc allait le saluer jusqu'à terre, et il se disposait à (juitter son siège pour lui rendre sa révérence et l'accueillir avec les plus grands égard; mais, à son grand élonnement, Ling-kiangsioué se contenta de lui faire, très poliment, un sinr|)le salut, et, se redressant ensuite, elle resta debout sans bouger.

Le préfet en fut fort mortifié , et voulut en savoir la cause. « Etes- vous Ling-kiang-sioué? lui dcmanda-t-il.

— » C'est moi-même, répondit-elle d'une voix ferme.

— » J'ai entendu dire que vous vous êtes donné à vousmême le titre deSiao-thsaï-niu (la petite lille de talent). Si vous avez du talent, vous devez avoir de l'instruction ; si vous avez de l'instruction, vous devez connaître les rites. D'où vient qu'en paraissant devant moi, qui dois être respecté comme un aïeul, vous ne m'avez pas salué juscju'à terre?

— » Puisque Votre Excellence sait expliquer les rites, elle doit comprendre les nécessités des circonstances. Si votre servante n'avait pas été achetée pour se rendredans l'bôlcl du ministre Chan, et (lu'elle jiùt encore se considéicr comme faisant partie du peuple de Yang-tchéou, comment oserait-elle ne pas se prosterner en présence de Votre Excellence? Mais, maintenant, elle appartient à un ministre : où a-t-on vu qu'une personne de la maison d'un ministre d'état, doive se prosterner dans la salle d'un préfet?»

A ces mots, le préfet Téou énrouva une vive émotion. « Quand vous seriez, lui dit-il, oe la maison d'un ministre d'état, est-ce que par hasard cela vous donnerait une si grande importance?

-^ » Ce n'est pas, dit-elle, que les personnes de la mai-

son d'un ministre aient, par elles-mêmes, une grande importance; mais la multitude de gens qui font leur cour au ministre ne peut manquer de leur donner de limportance.

— » Quoique vous apparteniez, lui dit-il, à la maison d'un ministre d'état, cependant vous n'avez pas encore mis le pied dans son hôtel. Votre malheur ou votre bonheur est entre mes mains. Comment osez-vous affronter ma puissance?

— » Faute d'être entrée dans l'hôtel du ministre d'état, mon malheur ou mon bonheur est entre vos mains. Si votre servante, bien que née dane une condition libre, a été ravalée au rang d'esclave, ça été pour obéir aux ordres de Votre Excellence. Demain, quand je serai entrée dans l'hôtel du ministre d'état, si l'on me reçoit d'un air indifférent, loflre que vous aurez faite de ma personne sera sans conséquence; mais, si je suis accueillie d'une manière tant soit peu bienveillante, le malheur ou le bonheur de Votre Excellence sera entre mes mains. Je ne craindrai pas de faire connaître francTiement ceux qui ont mérité ma reconnaissance ou ma haine. Votre Excellence fera bien d'y songer mûrement. »

En entendant ces paroles, le préfet Téou fut rempli d'efl'roi, et changea oe couleur. « Suivant ce que vous venez de dire, rei)rit-il, en voulant me concilier l'affection d'une personne, je me suis attiré la haine d'une autre; et, lorsqu'il est encore impossible que cette affection soit profonde, la haine que j'ai provoquée a déjà pris une gravité efl^rayante. Comment pourrais-je le souffrir? » A ces mots, il baissa la tète, et s'abandonna tristement à ses pensées; il voulait même revenir sur sa résolution.

Ce que] voyant, Ling-kiang-sioué : « Excellence, lui dit-elle en souriant, vous n'avez pas besoin de vous tourmenter, je sais parfaitement que ce projet n'est pas venu de vous ; seulement. Votre Excellence a trop prêté l'oreille à la calomnie. Si j'allais me venger sur vous au lieu de m'en prendre au calomniateur, je rougirais de moi-même. Je vous en supplie, tranquillisez-vous. Le bien et le mal qu'on m'a fait par le passé, je dois les oublier à la fois. Aujourd'hui je vais vous donner ma parole. J'ose recommander à votre protection la maison de mon père et de mon oncle. S'ils jouissent de la paix, je SUIS prête à sacrilier ma vie pour vous; mais, si vous les traitez encore d'une manière inhumaine, vous trouverez en moi un ennemi implacable. Soyez sûr (|uc je tiendrai ma parole. Je prie Votre Excellence d'y bien songer. »

A ces mots, le préfet laissa briller la joie sur son visage. « Après avoir entendu un tel langage, lui dit-il, et avoir vu votre noble conduite, je reconnais que non seulement vous elTacez, par votre talent et votre esprit, tous les hommes de notre époque, mais je prévois encore mie votre caractère heroKjue vivra jusqu'à la postérité la plus reculée. En vérité, vous êtes digne d'aiïcction et de respect. Quand vous serez arrivée à la ca[)itale, vous ne [louvez manquer d'obtenir de grands succès. J'ai eu le tort de prêter l'oreille à la calomnie ; mais aujourd'hui il est trop tard de m'en repentir. Pour ce qui regarde la protection de votre père et de votre oncle, j'obéirai avec respect à vos instructions; mais si vous trouvez l'occasion

BIIÎUOTIIEOUE CnOlSIE.

de parlor en ma faveur, veuillez, de grâce, ne pas oublier vos promesses d'aujouril'liui.

— » Je vous remercie de \ios avis éclairés, reprit Linp;kiang-sioué; quand je serais uncplanleou un arbre, je saurais encore reconnaître vos bieni'ails. »

Le préfet fut ravi de joie. Il l'invita à entrer dans le salon de derrière, et ordonna à sa noble femme de faire de grands préparatifs pour lui oflVir le repas d'adieu. Après quoi . il la lit accompagner jusqu'à la barque au son des insirumens de musique. Ayant appris que le bacbelier Telling devait la conduire jusque dans la capitale, il lui offrit vingt-quatre onces d'argent.

Le préfet Téou ayant fail conduire Ling-kiang-siouc jusqu'au lieu où elle devait s'embarquer, il ordonna aussitôt h un messager d'aller porter, en grande hâte, à Lingsîn, un billot par lequel il lui présentait ses civilités. 11 ajouta: « Si vous a[)prcuez quelque chose, rien n'empêche que vous ne veniez me trouver vous-même dans ma maison particulière. ;>

Ling-sîn ayant va que sa fille s'était tcuue quelque temps debout devant le préfet pour lui répondre, et que celui-ci lui avait léinoignc toutes sortes de respects, il comprit que sa petite iille devait avoir de la capacité et commença h se tranquilliser l'esprit. 11 ne voulut point se retirer avant d'avoir vu partir la barque qui la portait.

J!ais revenons à Ling-kiang-sioué. Depuis qu'elle avait quitté son père, elle marchait avec une noble assurance sans que cette séparation parût le moins du monde sur son visage.

Tout le long de la route, si elle rencontrait une montagne, elle la conlemi)lait; si c'était une rivière, elle y promenait ses yeux; si elle passait devant un lieu qui offrit soit la statué, soit des traces de quelque personnage de ranti([uité, elle ne manquait pas de s'y arrêter et d'y laisser des vers de sa composition. Un jour qu'on était arrivé dans le district de Wen-cbang, de la province de Chântong, elle aperçut un bosquet d'arbres verdoyans. Dans le centre et à l'ombre de leur feuillage, on découvrait vaguement les formes de deux animaux (en pierre), placés devant un temple. Ling-kiang-sioué, les ayant aperçus dans le lointain, du milieu du bateau, elle demanda quel était cet endroit.

— « Ce lieu, lui dirent les gens du bateau, appartient audistrinctde Wèn-chang; le temple rouge que vous voyez devant vous s'appelle la chajidle de Min-tseu. C'est un monument antique.

— » Puisque c'est un monument consacré à la mémoire du grand sage Mîn-tseu-kién, je ne puis me dispenser de le visiter. » Elle pria alors le patron du bateau d'aborder au rivage, ajoutant qu'elle désirait descendre pour y jeter un coup-d'œil.

— » Le soleil s'incline déjà vers le couchant , dit le batelier;.de plus le vent est favorable, et d'ailleurs je suis pressé d'arriver; il faut renoncer h. votre visite.

— » Et pourquoi ne descendrais-jc pas? reprit Lingkiang-sioué. Le patron, ne pouvant résister à ses instances , baissa la voile et arrêta le bateau près du rivage, en lace du temple. « Je suis pressé de poursuivre ma route, lui dit-il; comme ce temple renferme une multitude de choses remarquables, contentez-vous de les regarder à la

hâte, et revenez vile dans le bateau; je vous en supplie, ne nous retardez pas. »

Ling-kiang-sioué le lui promit. Aussitôt elle s'avança avec le bachelier Tching : elle était suivie de deux servantes qui portaient des pinceaux et de l'encre; les deux employés du préfet marcnaient devant eux et leur montraient la route. Ling-kiang-sioué, étant arrivép devant la porte du temple, vit , au premier coup-d'œil, que les sentiers qui y conduisaient, suivaient les sinuosités de la montagne. Elle prit un petit chemin et arriva dans une grande salle dont la longueur pouvait avoir la moitié d'une portée de lleche. Quoique cette salle n'eût pas une belle apparence, cependant elle n'était pas fort dégradée. Ling-kiang-sioué la contempla un instant, et après s'y être inclinée respectueusement, elle parla ainsi au bachelier : a Jadis, dit-elle, Mîn-tseu-kien ne voulut pas se mettre au service des hommes puissans; pour les fuir, il se retira à Wèn-chang, et bientôt il devint un sage eminent dont le nom vivra pendant mille générations. Moi, Ling-kiang-sioué , quoique je sois encore dans un âge tendre, je suis une tille de talent; comment irais-je ramper dans la maison des hommes puissans? 11 serait diflicile de dire tous les dangers qu'on y rencontre.

— » Ce personnage, dit le bachelier, était un sage eminent de l'école d'i Saint (de Confucius); toi qui n'es qu'une jeune fille, comment oserais-tu te comparer à lui?

— » L'empereur Chûn n'était qu'un homme , reprit Ling-kiang-sioué; moi aussi j'appartiens à l'espèce liumaine. Quiconque a de la capacité, jieut lui ressembler. »

Après avoir poussé quelques soupirs d'admiration, elle prit un pinceau et de l encre que portait une servante, et sur un mur blanchi qui était voisin de la colonnade occidentale (du temple), elle écrivit les vers qui suivent :

o Depuis mille générations, on honore ceux qui se sont éloi- » g nos du seuil des grands.

» Toui quoi une jeune fille aux [sourcils délicats, court-elle au- » devant d'eux ?

» C'est parce qu'elle croit fermement à cette parole de Ni- » chàn (Confucius):

• Si vous le frottez (le jade) sur la meule, il ne s'use point; e si vous le teignez, il ne se salit point. »

A la suite , elle écrivit : « Fait par Ling-kiant-sioué, petite fille de talent, âgée de douze ans , du pays ^e Weïyang. »

Après avoir fini d'écrire, Liang-kiang-sioué entra dans le bois avec le bachelier Tching, et se promena de tous côtés, derrière le temple; elle ne prévoyait pas qu'elle ferait la plus heureuse rencontre. Au moment où elle se retournait, elle vil venir vers elle un jeune bachelier qui sortait du temple.

\ous me demanderez, sans doute, quel était ce bachelier : son nom de famille était Ping (égal), son nom d'enfance Jou-heng, et son titre honoriliquc, Tseutchi. Il était originaire de Lo-yang, dans la province dello-nàn. Il avait perdu son père et sa mère dès sa plus tendre enfance. Sa ligure était belle comme le jade le plus pur; son corps pou- ^ ait se comparer à un lingot d'or. A cette époque, il venait d'avoir seize ans. Il était doué d'une intelligence surnaturelle; dès qu'un texte lui avait passé sous les yeux, il

ne l'oubliait plus; il composait Aala prose élégante, sans avoir besoin de rédéchir. A l'âge de treize ans, il avait obtenu le premier rang sur la liste de ceux qui aspirent au grade de bachelier. A cluuiue composition, s'il n'était pas le premier, il était le second et ne dépassait jamais la troisième place. Celte annjjp-là, il arriva un présideut du concours, (|ui n'aimait que l'argent et les présens. Il mit en tète de la liste le fds d'un grand magistrat retiré, et accorda la seconde place et les neuf suivantes à des fds d'hommes opulcns qui étaient complètement dépourvus d'intelligence. Quant à Ping-jou-heng, il le relégua à la onzième place. Ping-jou-heng en l'ut indigné, et, dans la salle même du concours, il apostropha violemment le président. Celui-ci entra en colère et voulut le faire châtier sur-le-champ. Mais Ping-jou-heng ola vivement sa tunique et son bonnet et les remit au président. « Si je voulais, lui dit-il, être un bachelier de Lo-yang, je subirais volontiers le châtiment dont me menace Votre Seigneurie. Quant à devenir un de ces pauvres bacheliers qui ne savent ni parler clairement ni raisonner suivant la justice, c'est un rôle, indigne de Ping-jou-heng. Monsieur le président, vous n'avez plus besoia de vous occuper de moi.

— » Je vous ai donné le onzième rang, reprit le président ; ce n'est pas une mauvaise place.

— » Si les dix (|u'on a mis avant moi m'étaient réellement supérieurs en Wén-tchang (prose élégante), j'accepterais, sans me plaindre, le onzième rang, non seulement dans la première série, mais même dans la sixième. Si, au contraire, il n'y en avait pas un seul de ma force, je ne voudrais pas même du second rang.

— » Jeune bomiiie, lui dit le président, comment pouvez-vous montrer tant d'orgueil et de présomption"/ Où avez-vous vu que les dix qui sont avant vous ne vous valent pas ?

— » Le Wén-tchang (la prose élégante), lui dit Pingjou-heng. est une all'aire qui intéresse les générations les plus reculées. On peut on sentir intérieurement les beautés ou les défauts; mais il n'est pas aisé de les expliquer clairement aux autres; seulement, moi, Ping-jou-heng, je renonce à jouer le rôle de bachelier.

— » Le collège, dit le président, est le lieu où tout homme de lettres trouve les moyens d'obtenir de l'avancement. Si, il cause de la place que vous avez obtenue un instant, vous jt'lez la tunique et le bonnet de bachelier, n'esl-il pas àcraindre que vous ne compromettiez toute votre carrière ?

— » Le seul malheur d'un homme, reprit Ping-jou-iieng en souriant, c'est d'être dépourvu de talent; mais quand le mérilc a grandi ses ailes, quel est le ciel (1) qu il ne pui.sse atteindre dans son sublime essor? »

Eu disant ces mots il lui fit un profond salut et se retira. . Le président, tout confus de cette leçon, pria un des professeurs de le retenir; mais sa résoluliim était trop bien arrèlec pour ([u'on le fit revenir. Il craignait que le président ne le i)ciséculàt s'il restait k Lo-yang, et, comme il avait un oncle du litre de Kong-sing' (sorte de ba-

(I) Lcj Chinois comptent neuf cieux.

chelicr) qui résidait à la capitale en attendant un cnqiloi, il prépara ses bagages, prit avec lui un vieux domcsUcpie, et alla trouver son parent. Mais lorsqu'il arriva à la canitalc, son onclea\ait déjà été nonuné principal- du collège de Song-lviang, el était parti pour se rendre à son poste. Comme il n'avait pas d'autre connaissance iulime à la capitale, il se vit obligé de s'éloigner de Pé-king par la voie de terre, et voulut aller àSong-kiang-fou pour y chercher son oncle.

Elant arrivé ce jour-là à Wén-chang, quoinu il fût de bonne heure, il lit encore (|uelques milles, se trouvant fatigué de son voyage, il chercha ua hotel bien tenu et y descendit.

Là, il apprit que le temple de Mîn-tseu était situé à une petite distance; il voulut s'y rendre à pied et s'y promener. A peine était-il arrivé (levant la olonnadedu temple, qu il vit sur un mur blanchi, des caractères dont l'encre était encore humide; leur légèreté rappelait les mouvemcns gracieux du dragon et du serpent. Il en éprouva autant démolion que de surprise, et s'élant approché, il remarqua au premier coup-d'œil , «jue la pensée des vers était cm])reiutc de noblesse et de fierté. En voyant l'expression : sourcils délirais , « serait-ce une jeune iille»? se dit-il en lui-même. Puis, regardant à la suite, il lut : Petite fille de talent, âgée de douze ans. Il fut saisi de stupeur, et une sueur fioidc inonda tout son corps. « Quelle merveille! quelle merveille! s'écria-t-il ; est-il possible qu'une jeune lille de douze ans compose des vers aussi remarquâmes? C est à ne pas y croire. » Ayant regardé avec plus d'attention, il ivmarqua que les traces de l'encre étaient encore humides, el ([lie plus bas on avait inscrit le nom de Ling-kiangsioué. 11 se dit en lui-même : « I'uis(iu il y a itn petit nom et un nom de famille, il faut bien cpie ce soit vrai. Pour moi, dit-il en soupiiant, parce qu'à l'âge de seize ans je possède quelque pou de lalent et d instruction, je me pavanais pourtant avec orgueil, cl je daignais à peine abaisser mes regards sur les autres. Qui aurait pensé qu'une petite (ille de douze ans se distinguerait à ce point par la beauté et l'élévation de sa poésie? Vraiment, il y a de quoi faire mourir les hommes de honte! « Il lut "encore plusieurs fois ces vers à haute voix et sentit redoubler sa surprise etson admiration. « 11 faut avouer, s'écria-t-il, i|ue c'est un phénomène (pi'on rencontrerait à pcmc dans 1 espace de mille automnes (mille ans). 11 est inutile de dire que je devrais rougir de pré-lcndre suppléer (par une ignoble fourrure) à l'insuffisance de lu martre (I) ! Cependant, je veux essayer de composer un quatrain sur les mêmes rimes. »

A ces mots, il entra dans la salle du temple, prit sur la table des parfums, un pinceau usé el l'imbiba d'encre; puis, accourant vers le mur blanchi, il y écrivit, sur les mêmes rimes, les quatre vers suivans ;

• Quand on voit encore de merveilleuses expressions dignes do vivre pendant mille automnes.

(1) C'est-à-dire composer des vers qui puissent aller de pair avec les siens ou les accompagner. i

ItlBLIOTOÈQUE CHOISIE.

» Qui est-ce qui n'éprouverait pas un véritable amour pour le talent?

» Si l'on me permettait, dusse- je être un vil palefrenier, de montrer au grand jour ma passion (pour les lettres),

» Je voudrais réussir à porter, à la face du monde, un vêlement complètement noir (1).

Il écrivit aii bas : « Ping-jou-heng, jeune étudiant de » seize ans, natif de Lo-yang, passant par Wén-tchang » pour aller à Yùn-kicn, après avoir vu par hasard les » caractères tracés sur ce mur, en a été rempli de joie, et, » dans le désir de les imiter, il a écrit ceci à la hate sur » les mêmes rimes. »

Ping-jou-hcng, ayant fini d'écrire, déposa son pinceau et, à peine maître de ses sens , il s'abandonna à ses réflexions. « Dans ce village reculé, dans ce pays sauvage, se dit-il, comment pourrait-il y avoir une bile de talent, à moins que ce ne lùtla iillc d un magistrat qui aura passé par ici en se rendant à son poste? » Mais, soudain, il lui vint une nouvelle idée. « Tout-à-l'heure, dit-il, au moment où j'entrais dans le temple, j'ai vu un grand bateau amarre au bord du fleuve, en face du temple ; ne serait-ce pas une personne qui aura qaillé le bateau pour se promener ici? »

En disant ces mots, il s'élança hors du temple et , au premier coup-d'œil, il vit que du bateau on avait jeté à terre un petit pont muni d'une rampe, et que plusieurs passagers, debout et dirigeant leurs regards vers l'intérieur du temple , se tenaient là en attendant. « C'est cela! c'est celai s' écria-t-il, j'imagine qu'elle est dans le temple et n'en est pas encore sortie. »

Il avait envie d'entrer dans le temple et d'aller au-devant d'elle pour la voir ; mais il craignait de se tromper dans sa rencontre. 11 prit alors le parti de l'attendre en se promenant près du bateau, en face du temple.

Mais revenons à Ling-kiang-sioué.

Après avoir fini de visiter tous les lieux situés derrière le temple, elle sortit, et, se dirigeant vers la façade de

(1) C'est-à-dire devenir un grand personnage. Il y a ici une allusion à l'ode 1 du Chi-king, liv. 1, cbap. 7, intitulée Tsé-i, où l'on parle de i-dtcmens noirs qui sont destinés aux ministres et aux premiers fonctionnaires de l'état.

la salle principale, elle se mit à réciter avec amour les vers quelle avait composes, sans pouvoir s'en détacher. I Ce quatrain que j'ai écrit ici, dit-elle en elle-même, est comme un précieux diamant jeté dans tm coin obscur. Qui est-ce qui viendra le lire et l'admirer?» Ensuite, s'élant approchée du mur, elle vit que quelqu'un avait écrit des vers à la suite, sur les mêmes rimes. Elle fut transportée de surprise et d'admiration. « Est-il possible, ditelle, que pendant que je tournais les talons, une autre personne ait eu le temps de composer ici des vers sur les mêmes rimes? » Elle les examina de nouveau avec plus d'attention et reconnut qu'ils brillaient à la fois |)ar la profondeur de la pensée et par l'élégance du style, et q^u'on ne pouvait se lasser d'en louer l'idée dominante. Elle remarqua en outre que les caractères étaient tracés avec une hardiesse prodigieuse. Ayant jeté les y-eux sur la signature, elle sentit redoubler sa joie et son admiration. « Je me disais, s'écria-t-elle, qu'il n'v avait point d'hommes de talent dans tout l'empire. Oui aurait pu penser que, dans un clin d'oeil, je rencontrerais une personne capable de m'apprécier? Mais, n'est-ce pas une chose douloureuse que oe se trouver face à face avec elle et de la perdre au même instant? »

Elle était encore plongée dans ses réflexions, lorsque les gens du bateau accoururent dans le temple et la pressèrent vivement de partir.

« Le ciel commence a. -s'obscurcir, lui dirent-ils, et la nuit approche ; dépêchez -vous de descendre dans le bateau , il faut encore que nous gagnions une hôtellerie. »

Ling-kiang-sioué, ne pouvant résister à leurs instances, se vit obligée de sortir du temple Au moment où elle en quittait le seuil, elle aperçut un jeune étudiant d'unefigure charmanteetd'une tournuredistinguée qui, tantôt allongeant la tête, tantôt la retirant, semblait l'observer de loin avec une attention marauée. Elle aurait bien voulu s'arrêter et jeter un coup d'oeil en arrière; mais, marchant en compagnie de son oncle et de ses deux messagers, il lui était impossible de s'arrêter un instant. Elle s'embarqua donc, et à peine fut-elle entrée dans la cabine, que les mariniers éloignèrent le bateau du rivage.

La voile ayant été hiissée, il disparut avec la rapidité d'un oiseau.

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