CHAPITRE VII
Ping-jou-heng se tenait en face du terriple occupé à observer, de loin, la jeune fille qui avait composé les vers qu'il avait sous les yeux. 11 n'y avait pas long-temps qu'il attendait, lorsqu'il vit, au milieu du temple, une multitude de personnes qui entouraient une jeune fille à la chevelure flottante , qui en sortaient à pas précipités. L'ayaul regardée de tous ses yeux, il lui trouva des traits fins et purs, des manières élégantes et une démarche aussi noiile (me légère. En vérité, dit-il, elle ne le cède point à la belle Chi-lseu, ni à la séduisante Mao-tsiang. L'admi-
ration et la joie donnèrent h Ping-iou-heng, une sorte de délire, et lui ôtèrent, un instant, 1 usage de ses sens. Lorsqu'il voulut ensuite la contempler de nouveau, il y avait déjà quelque temps que, pressée par les personnes qui l'accompagnaient, elle s'était embarquée et avait disparu en un clin d'œil. Ping-jou-hcng resta au bord du fleuve, immobile comme une statue, en dirigeant ses regards avides du côté du nord. Lorsqu'il eut perdu de vue l'ombre de la barque, il baissa tristement les yeux. Il voulut s'en retourner, mais ses membres étaient brisés, et il n'avait
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pas la force de faire un pas. Au bout de quelque temps, il se traîna avec peine devant le temple, et s'assit sur un banc de jjierre. Je ne me figurais pas, se dit-il en luimême, (juil y eût dans le monde une jeune fille de talent, doiiéf de n:anièrcs aussi distinguées et d'une figure aussi ravissante. Auprès d'elle, ring-jou-lieng n'est qu'un homme slupide; h quoi est-il lion maintenant? Si l'on m'eût raconté cette merveille, je me serais refusé à y croire; mais aujourd'hui, j ai \u de mes propres yeux celle noble personne; les vers tracés sur le mur, ainsi que son âge, se rapjiortent parfaitement à elle. Oui, c'est bien elle qui a conqiosé ces vers ; il m'est impossible d'en douter. Si Ping-jou-luMig ne meurt pas, rien que d'y penser, comment pourrait-il ne pas en mourir de honte? Quant aux vers (pie j'ai faits sur les mêmes rimes, j'ignore si cette charmante lille les a vus. Si, par hasard, elle a aperçu mon nom que j'ai écrit à la suite, comme nous nous' sommes vus face à face tout îi l'heure, au moment oii elle sortait du temiile, elle aura certainement compris (pie j'en suis l'auteur. IJicn ([uc mes vers fussent loin d'égaler ceux de celle belle personne, si, sensible, à l'ardeur de mon zélc et à mes senlimens d'affection, elle a daigné m'accorder un regard bienveillant, cette merveilleuse rencontre n'aura pas été perdue jiour moi. Mais si elle a des préleulinns élevées, elle n'aura pas manqué de tourner en ridicule laléinérité audacieuse d'un pauvre éUuliant. Alors tout espoir serait perdu. Puis poursuivant ses réilexions: « Klle a signé, dit-il, le nom
de Ling-kiang-sioué; il est évident (lu'elle appartient ii la
y;norc ciucl est le rang de ses yiarens.
J'ai vu, tout à l'heure, qu'elle était entourée de domesti-
famille Ling; mais j'ignore i
ques et de suivantes; il va sans dire que c'est la noble tille d'un magistrat. Je nai qu'un regret, c'est que la rapidité de son départ ne m'ait pas permis d'obtenir sur elle des renscignemcns clairs et précis. En un instant, mille pensées et mille impiiétudes se pressèrent au fond de son ame, et il s'abandonna à une foule de raisonncmens cl de conjectures. Il resta ainsi, sur son banc, jusqu'à l'approche de la nuit; puis, se levant avec effort, il regagna son liiîtellerie. Pentlant toute la nuit, il se tourna cent fois sur son lit sans pouvoir fermer les yeux. Quand le ciel commença à s'éclaircir, il se trouva'en proie à une (ièvre brûlante qui l'obligea de rester dans Vhôlellerie. Sa maladie dura ([uinze jours, et aussitcil qu'il fut rétabli, il voulut aller à la capitale pour demander des nouvelles de la ])ersonnc (jui l'intéressait. Mais c'était comme une algue (pii IloUe à la surlace des mers sans laisser aucunes .traces. Ajoutez îi cela que ses provisions de voyage étant fort courtes, il lui était dillicile de faire de longues excursions. Obligé, faute de mieux, de se roidir contre le sort et de ronger sa peine, il se rendit à Song-kiang pour y chercher son oncle.
Laissons maintenant Ping-jou-hcng aller à Song-kiang à la recherclu' de son oncle, et revenons à Ling-kiangsioué. A peine fut-elle embarquée, que le bateau s'éloigna du rivage et partit à pleine voile. Ayant regardé un moment dans le lointain, par lai^nètre île la cabine, elle ne savait déjà plus où elle était. Elle se laissa aller secrètement à ses réflexions. « Ce jeune homme, dit-elle, a eu le talent de composer rapidement des vers sur les rimes des
miens; de plus, ses vers offrent des pensées profondes et des expressions élégantes, et réunissent à la lois l'éclat du style et le charme du sentiment. On peut dire avec vérité que c'est un homme d'un vrai mérite. Mon unique regret est de ne l'avoir aperçu qu'en courant, devant le temple, et de n'avoir nu faire arrêter la barque pour 1 interroger. Je me rappelle seulement (|ue son nom est Piugiou-heng, et qu'il est originaire de Lo-yang. Moi, Lingkiang-sioué, quoique je n'aie que douze' ans, j'ai étudie à fond l'antiquité et les temps modernes; mais ni mes yeux ni ma pensée ne se sont jamais arrêtés sur une seule |)ersonne digne d'attention. Je ne pensais point rencontrer, au milieu de ma route, un homme d un si raie mtirite. Comment pourrais-jc lutter de talent avec lui, triom- |ilicr des écueils , et déployer toutes les ressources de mon esprit en composant des vers sur les mêmes rimes? S'il m'était donné de me lire un peu en lumière le talent et l'instruction que je possède au dedans de moi, ce serait le plus grand bonheur de ma vie! Je me souviens encore qu'il annonçait l'intention de partir pour Yùn-kièn. Or, Yùn-kiên n'est autre chose que Song-kiang-lou. J ignore si je pourrai encore le revoir un jour, et si mon cœur pourra parler à son cœur.
Du matin au soir, elle était rêveuse et agitée, et pendant toute la route, les montagnes et les eaux qui s'offraient à sa vue, n'échauflaicnt plus qu'à demi son imagination et sa verve Bientôt elle arriva à la capitale. Les messagers portèrent aussiuM à Ihotel du ministre Chàn, l'avis officiel du préfet et la letlre i)arti(ulière de Songsiu. Chàn-hiên-jin la prit cl y ayant jolé les yeux, il vil queTéou-koué-i lui envoyaitune ser\aiile (ju'il avait achetée. A cette épocpie, il s'en était déjà procuré une dizaine à prix d'argent, dans les pays voisins, et avait assigné à 'chacune une occupation spéciale. Il leur avait donne de nouveaux noms avant de lixer leurs attributions. Voyant que celle-ci était originaire de Yang-tchéou, et remarquant, en outre, dans la lettre, qu'on exaltait son talent (!n prose élégante et en poejie, il l'ut au comble de la joie, et alla en instruire Chàn-taï, sa fille. Il envoya au devant d'elle une chaise à porteurs pour la prendre, et elle arriva en peu d'iuslaus. Il ordonna alors à plusieurs servantes de 1 amener dans le salon de derrière, alin (|uelle vînt lui présenter ses devoirs. Chàn-hiên-jîn et sa noble femme, Mme Lo, étaient assis ensemble au haut bout de la nièce. Ils virent alors Ling-kiang-sioué, qui sans se Iroubler ni se presser, s avançait giaveinenl vers eux. Chàn-hiên-jin arrêta sur elle un regard attentif. Voici ce qui frappa ses yeux.
« La grâce et l'esprit brillaient de vingt manières sur son » visage.
» Si ce n'eût été un don de la nature, elle n'aurait pu le de- » voir au plushaniie pinceau.
» Son corps semblait formé d'une partie des nuages divins • du mont Ou cliûn.
» Stfs sourcils-étaient divises comme la rivière d'argent (la » voie lactée) , et s'arrondissaient gracieusement comme le » croissant de la lune.
» A la voir venir, on eut dit une P.eur vermeille qui marctiait.
» En la voyant seloicjncr, on reconnaissait que son jj^age » ressemblait au jade le plus pur.
» Ne vous étonnez plus si, à l'âge fleuri de douze ans, elle
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. improvise, en so jouant, des vers de cinq et de sept syl- • labes. >
Chân-hiên-j1n, voyant que, dans sa démarche, elle conservait de la dignité et de l'aisance , comme si elle eût été une autre Chàn-tai , il fut d'abord aussi ému qu'émerveillé. Quand elle fut arrivée devant lui, il remarqua que son maintien était grave et réservé, et que ses traits étaient pleins de grâce et de finesse. 11 en éprouva une nouvelle joie. Les servantes qui l'avaient amenée furent surprises de voir qu'elle se tenait debout en face de lui, sans le saluer.
« Son Excellenceet sa nobleépouse sont vos supérieurs, lui dirent-elles; hàlez-vous de vous prosterner jusqu'à terre. »
Ling-kiang-sioué les entendit bien, mais elle fit semblant de ne pas comprendre, et resta immobile.
Chàn-hicn-jîn, fut frappé de sa tenue extraordinaire. «Puisque vous êtes arrivée dans mon hôlel, lui dit-il, vous faites nécessairement partie desgens de ma maison. Pourquoi ne me saluez-vous pas?
— » J'ai appris, lui dit Ling-fdang-sioué, que les nobles et les roturiers, les pauvres et les ricùes, observent certaines cérémonies en s'abordant. Moi, Ling-kiang-sioué, en paraissant devant le Taï-chi (premier minisire) et sa noble épouse, comment oserais-jc ne point les saluer? Seulement, comme ce jour est pour moi le commencement de ma carrière, j'ignore quelles cérémonies je dois observer en paraissant devant vous; voilà, pourquoi je suis restée debout en attendant vos ordres. »
Chàn-hièn-jîn, voyant ([u'clle s'exprimait d'unton ferme et décidé , l'interrogea en laissant échapper un sourire : « Eh bien! lui dit-il, expliquez-moi un peu combien il y a de genres de salutations à observer lorsqu'on aborde quelqu'un pour la première fois. »
— » Lorsqu'une femme entre dans une maison, répondit Ling-kiang-sioué, elle peut avoir h observer la salutation des femmes mariées, la salutation des gouvernantes , la salutation des personnes reçues à titre d'hôtes, la salutation des secrétaires, la salutation des concubines, et la salutation des servantes : ces salutations différent beaucoup les uncsdes autres; comment oscrais-je on faire une seule à la légère?
— » Jugez vous-même, lui ditChàn-hiên-jîn, quel genre de salutation vous devez observer aujourd'hui.
— » D'après le chapitre ^o?(dn-rsm, ( le 1 " chapitre rfw Liv7-e dus rers ), qui est la source des instructions morales, comme on n'est pas venu au-devant de moi avec cent chars, ni avec la musique des clochettes et des tambours, il est évident que je n'ai pas à observer la salutation des femmes mariées. Dans une gouvernante ou une institutrice, on estime l'âge et l'expérience. Or, .comme je n'ai que douze ans, les salutations qui leur sont prescrites, me siéraient encore moins. L'âge de Votre Excellence égale celui de la montagne du Midi. Ling-kiang-sioué, à en juger par SCS dents et ses cheveux, n'est pas encore arrivée à I age mûr ; il va a:^s dire que la salutation d'une concubine ne peut être la sienne. Si Votre Excellence peut oublier en partie ses richesses et sa haute dignité, cl tenir compte du talent littéraire, la salutation d'une pei-sonne
reçue à titre dh6te, est la seule qui me convienne. Mais dans le siècle où nous vivons, combien trouverail-on d'hommes qui pussent se dégager tant soit peu de leurs richesses et de leurs dignités? Quand vous ne pourriez oublier entièrement les richesses et fes honneurs, si, par hasard, vous savez encore montrer un vif inlérèl pour les lettres, et une vous me donniez la charge de secrétaire, alors, la salutation particulière aux secrétaires, me sera aussi imposée. Mais si vous n'estimez que les personnes riches et nobles, et ne faites nul cas du talent ; si vous honorez les hommes revêtus de hautes charges, et méprisez les sages d'une humble condition; si vous pensez qu'une femmequi vous est olferte, doit être abreuvée d'ignominie, et qu'une personne faible et délicate doit être durement opprimée, quand vous voudriez me ravaler aux vils soins de la cuisine, et me plonger dans la fange, j'obéirais à vos ordres, et alors je serais forcée de vous offrir la salutation d'une servante. Mais je pense qu'une telle manière d'agir répondrait mal aux nobles vues qui ont porté Votre Excellence à chercher, au loin, des personnes de talent, dans toutes les parties de l'empire. Voilà mon humble manière de voir. Je m'estimerai heureuse si Votre Excellence, daigne m'éclairer de ses instructions. »
Chân-hica-jîn l'ayant entendue raisonner de la sorte , en éprouva une joie secrète. « Celte jeune lille , dit-il , s'exprime avec une habileté exquise, et ses paroles sont empreintes de noblesse et de fierté. Elle est douée nonseulement d'un rare talent, mais encore d'une ame grande et élevée. En vérité , c'est une personne charmante. » Il l'interrogea alors en souriant : « Vous avez dit tout à l'heure, reprit-il, que la salutation d'une personne reçue à titre d'hôte vous appartiendrait. Je vous demanderai donc eu quoi consiste celle salutation.
— » S'il s'agissait, dit-elle, de la salutation d'une personne reçue en qualité d'hôte, Votre Excellence se lèverait et se tiendrait debout du côté du couchant , voire noble épouse se lèverait et se tiendrait debout du côlé du levant, et Ling-kiang-sioué, se tournant vers le nord , ferait deux salutations. A chaque salutation , Votre Excellence lui rendrait la moitié d'un salut , et votre noble épouse lui répondrait par une révérence. Les quatre salutations étant finies. Votre Excellence et votre nobleépouse ordonneraient à des servantes de la prendre sous les bras et de la faire lever. Votre Excellence et votre noble épouse s'assiéraient du côlé du nord , et Ling-kiang-sioué irait prendre place à côté de vous. Après lui a\oir olïcrt le thé , vous l'interrogeriez sur la lilléralure. Voilà les cérémonies qui regardent une personne reçue à litre d'hôte.
— » En quoi consistent , lui demanda Chàn-hicn-jîn , les cérémonies qui regardent une femme chargée de 1 emploi de secretaire ?
— » S'il s'agissait , répondit-elle , des cérémonies qui regardent une femme appelée pour être secrétaire, après quelle aurait reçu .son emploi et les instructions qui s'y rapportent. Votre E.vcellence el votre noble épou^e sassiéraient sur des fauteuils ékvcs, au haut bout de lasalje, et Ling-kiang-sioué s'empresserait de vous saluer dans la partie iiiféi'ieure de la pièce. Ses reverences élaiil Unies, vous lui offririez uu siège à côlé Ja vous. Si vousliulci-
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rogic/., elle se lèverait pour vous répondre. Voilà les cérémonies prescrites à une femme qui a l'emploi Je secrétaire
— » En quoi consistent les cérémonies imposées à une servante? lui demanda Chân-hièn-jtn.
— » Pour une servante, dit Ling-kiang-sioué , elle n'a qu'à s'agenouiller et à Trapper la terre de son front. Quelles cérémonies pourrait-on exiger d'une servante?
— » Il n'est pas difticde , reprit Cliûn-hièn-jîn , d'observer les cérémonies prescrites aux hôlts; mais, comme un hôte est l'ami du maître de la maison, il faut qu'il possède des connaissances vastes et profondes, et que ses avis et ses discours renferment un enseignement moral. C'est alors qu'il est capable de tenir tête au maître , et de le provoquer h son tour.
— » "Vous qui êtes une petite lille, reprit Chàa-liién-]în, en scricz-vous capable aussi ?
— » Si je ne pouvais, répondit Ling-kiang-sioué, tenir tète au maître et le provoquer à mon tour , comment cscrais-jc me vanter d'etre une lille de talent? comment aurais-je pu braver un voyage de mille milles pour vcnirme présenter dans l'hôtel d'un ministre d'état?
— » Eh bien ! dit Chàn-hièn-jîn, puisque vous vous donnez le litre de fdte de talent, je vous demanderai ce que vous entendez par talent'!
— » Le mot talent, répartit LingT-kiang-sioué, a une grande extension, et il faudrait'de longs discours pour le bien délinir. Si je vous répondais à la légère, ce serait me montrer incapable de satisfaire h vos (|uestions lumineuses. Mais si je voulais traiter ce sujet avec tous les développemens nécessaires, je craindrais de ne pouvoir l'épuiocr en une seule séance.
— » Cette jeune lille, dit en riant Chàn-hièn-jîn à Mme Lo, bien qu'elle soit extrêmement jeune, tient le langage le plus ])résomptueux. Lorsqu'elle s'est présentée devant ma personne, elle ne m'a pas même fait une seule révérence, et en discourant à loisir avec moi, elle a avancé des idées hautaines qui sont d'un ridicule achevé.
— » A voir l'air de sa ligure et ses manières , dit Mme Lo , elle ne ressemble point à une personne du commun. Il n'y a pas d'inconvénient à lui donuer un siège. Nous verrons comment elle s'exprimera.
— » Puisque tel est l'avis de Madame , dit Chàn-hiènjîn , j'y consens. »
A ces mots , il ordonna aux servantes d'apporter un fauteuil à côté de lui. « Allons, dit-il à la jeune lille, asseyez-vous un instant , et explicjucz-moi , de point en point, le sens et la valeur du mol Tsaï (vertu, puissance, talent). »
A peine Ling-kiang-sioué eut-elle entendu ces mots, que, sans demander la permission de s'asseoir, elle se jeta lièrement sur son fauteuil , et [)ril la parole en ces termes :
« Suivant ce que j'ai appris , le ciel , la terre cl l'homme s'appellent les trois puissances [Sân-tsaï). (rest pourquoi le seul mol Tsaï comjirend à la fuis le ciel, la terre et l'homme. Si nous parlous du ciel, lèvent, les nuages, la neige cl la lune répandent depuis la plus haute antiquité, leurs charmes ravisssaiis Si nous parlons de la terre, les plantes, les arbres, les montagnes et les ri-
vières l'ornent et rembellissent depuis des milliers d'automnes. On reconnaît la puissance bienfaisante des deux principes In et Yang , qui font éclater , au ciel et sur la terre, la splendeur de leur vertu ( Tsaï). Quand on passerait des jours et des nuits à traiter ce sujet, ou ue pourrait jiunais l'épuiser. C'est pourquoi je n'y insisterai pas davantage, et je parlerai du talent (Tsaï) de l'homme. Pour un saint, il y a le talent fc'esl-à-direla vertu) d'un saint; pour un empereur, le talent d'un empereur; pour un sage, le talent d'un sage; pour un ministre, le talent d'un ministre; pour un Leros et un grand homme, le talent d'un héros et d'un grand homme; pour un savant et un magistrat, le talent d'un savant et d'un magistral. Par son talent (sa vertu), un saint soutient et seconde la puissance (pii transforme et nourrit les êtres ; par son talent, le sage établit et maintient les lois; par son talent, le lils du ciel fait régner l'ordre et la paix dans l'empire ; par son talent, le ministre prèle un noble appui aux vues augustes du souverain; par leur talent, les héros et les grands hommes accomplissent de magniliques exploits; par leur talent, le savant et le magistral accjuièrenl avec un zèle intrépide, le mérite cl la réputation. Si nous parcourons successivement toutes les classes de la société, y en eùt-il dix mille , nous trouverions encore des différences frappantes. Il n'est personne (jui ne possède un talent inépuisable pour briller et se distinguer dans le monde. Mais, passons ; je craindrais de sortir de la question lumineuse (jue vous m'avez adressée aujourd'hui. Cette question lumineuse se rapportait au «atoit qui produit la prose élégante cl la poésie. Ce genre de talent \icnt, dit-on, de la nature. La nature le donne, il est vrai, mais la nature seule ne peut le porter à sa ])erfeclion. Suivant d'autres, c'est le fruit de l'élude. L'élude y contribue, sans doute, mais l'étude seule serait impuissante à le produire. L'élude sert à le faire éclorc et à le développer; mais c'est la nature qui nourritct perfectionne sa merveillensc puissance. Lorsque le talent est assez riche des fruits de l'étude et des dons de la nature, il se développe peu à peu, et Kianilil par degrés; plus il se répand et plus il produit
de merveilles; il est aussi impossible de larrèler ou une montagne qui s'écroule ou un lleuve qui déborde. Tantôt riioinine de talent s'illustre par des vers de sept svllabes; tantôt en galopant à cheval, il improvise des milliers de vers; tantôt, lorsqu'il est éihaud'é par le vin, il imite l'écriture d'une peuplade barbare \l); tantôt .ses caractères èk'gans rivalisent avec les plus riches broderies; lanlôl il exalte, dans une préliue sublime, le pavillon du roi deTcng; tantôt, dans une douce quietude , il célèbre les plantes modestes qui ornent les bords d'un bassin ou d'un vivier. Si je passe à Pan-ki. dont le pinceau poétique conservera .son jiarfum pcnd;ftil mille générations, et à Sié-niu, dont les vers immorlels ont eulevé seuls tous les suffrages de son siècle, c'élaienl de nobles lilies chez qui des facultés
(I) Allusion an poète Li-taï-pé qui servit nn jour d'internri'io à des ambassadeurs étrangers , et étonna l'empereur lluuifii-tso g pur la facilité avec laquelle il parla et écrivit leur langue.
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surnaturelles étaient rehaussées encore par le luxe de la toilette et l'éclat de la beauté. Elles étaient uniquement formées des vapeurs les plus pures des montagnes et des rivières, et de l'essence divine des astres qui avait déroulé dans leur sein. C'est pourquoi elles eurent une riche imaginalion[ct une langue fleurie; il semblait qu'un dieu inspirât leurs pensées , et qu'un démon fit mouvoir leur main. Leur pinceau était rapide comme la pluie, et leur encre se répandait comme les nuages. Lorsqu'elles parlaient, on entendait] les leçons de la saine morale; lorsqu'elles ouvraient la bouche, on croyait en voir découler des perles. Une fois élevées aux emplois, leur caractère magnanime et indomptable se déploya librement devant les rois, les princes et les magistrats, sans fléchir un seul instant.. Auprès d'elles, les ministres voyaient oublier leur dignité, et les princes leur richesse; les plus vénérables docteurs et les lettrés les plus consommés gémissaient d'avoir blanchi inutilement dans l'étude des livres sacrés. Si elles n'avaient pas été douées d'un véritable talent, auraient-elles éclipsé tous les hommes de leur siècle? Quoi qu'il en soit, Confucius s'affligeait de la difficulté d'acquérir du talent , et une impératrice se désolait d'avoir perdu une personne de talent. Si je remonte jusqu'à mille automnes (années), je vois que les hommes d'un merveilleux talent, sont extrêmement rares. Si j'examine tout notre siècle, dans les rangs les plus élevés comme les plus infimes, je n'en découvre aucun. C'est pour cela que moi, Ling-kiang-sioué, sans rougir de mon humble origine, et sans songer à mon extrême jeunesse , j'ai osé prendre le titre de fille de talent pour pénétrer dans l'hôtel d'un ministre d'état, et m'associer aux honneurs littéraires (de sa fille). J'ignore si Son Excellence le Taï-chi (premier ministre) ])ourra m'accueilliravec bienveillance, et me permettra de donner un libre cours aux pensées qui m'animent. » Après avoir entendu ce discours, Cliàn-hiên-jîn resta uu instant les yeux éblouis et la bouche béante. 11 n'était plus maître de son émotion et de sa joie. Ensuite s'adressantà sa noble femme : « Quel merveilleux langage! Quel merveilleux langage! s'écria-t-il ; je me disais que la gloire de composer du Wén-Tclmng (stvie élégant) dans l'appartement intérieur, était uniquement le partage de ma fille Cbàn-taï. Je n'imaginais pas qu'il y aurait encore cette jeune fille de talent; c'est vraiment merveilleux! Lorsque, dernièrement, le président du bureau de l'astronomie a annoncé à l'empereur que l'astre du talent littéraire était descendu sur la terre, et qu'il devait naître des hommes extraordinaires, il n'a point fait une vaine prédiction. Comment devons-nous traiter cette jeune fille?
— « Attendons, dit Mme Lo, qu'elle ait rendu visite à notre fille; quand nous aurons vu de quelle manière la traitera Chàa-laï, nous déciderons alors ce qu'il convient de faire.
— » Votre avis est parfaitement jus'te, répartit Chânhîen-jîn. » 11 ordonna alors de lui offrir le thé. Le thé étant pris, il chargea quelques servantes discrètes et expérimentées de la conduire dans l'intérieur, et de la présenter h sa noble fille. Au moment de partir, Chân-hienjîn adressa plusieurs recommandations à Ling-!<iang-sioué. « Ma noble fille, dit-il, a reçu, du souverain auguste qui règne aujourd'hui, une tablette sur laquelle il a écrit
lui-même, de son pinceau impérial , les mots Thsai-niu [fille de talent]; ce n'est pas tout: par une faveur spéciale, Sa Majesté l'a gratifiée encore d'un pied de jade, comme pour mesurer les talens littéraires des hommes de l'empire. En outre, illui a fait présent d'un j'om-i d'or ^sorte de sceptre), et l'a autorisée à se choisir .elle-même un époux. L'empereur lui a donné les plus hautes marques de faveur et d'allection. Ces jours derniers, elle a concouru avec plusieurs des plus célèbres coryphées de la littérature, et les a tous terrassés. Elle a l'ame fièrc et l'humeur hautaine. Quand vous serez en sa présence, observez-vous avec soin. Elle n'a point le caractère de son père et de sa mère, qui, touches de votre extrême jeunesse, vous ont témoigné une confiance sans bornes.
— » Tout ce que je crains, repartit Ling-luang-sioué, c'est que le talent de votre fille n'ait rien de bien réel. Mais si ses prétentions sont fondées, serait-il naturel que talent ne prît point le talent en affection? Je prie Votre Excellence et sa noble épouse de se tranquilliser. »
A ces mots, elle suivit les servantes, et entra dans l'intérieur de l'hôtel. Arrivées au bas du pavillon où était la chambre à coucher, les servantes prièrent Ling-kiangsioué de rester debout, en attendant qu'elles montassent devant pour avertir Mademoiselle.
Dans ce moment, Chân-taï venait d'achever sa toilette du matin ; elle avait relevé sa jalousie ornée de perles, et après avoir jeté dans une cassolette, quelques pastilles d un parfum délicieux, elle s'occupait à parcourir l'Histoire des femmes extraordinaires, lorsque , soudain, les servantes lui dirent : « Une jeune fille, offerte par Téou-koué-i, préfet de Yang-tchéou, est arrivée au bas de votre pavillon, et désire présenter ses devoirs à Mademoiselle.
— » A-(-elle déjà rendu visite à Son Excellence et à ma noble mère? demanda Chân-taï.
— » Oui, sans doute, répondirent-elles, et c'est pour cela qu'ils nous ont chargées de la conduire et de la présenter à Mademoiselle.
— » Ainsi Son Excellence l'a vue , repartit Chân-taï. At-il déjà pris le soin de lui donner un autre nom et de lui assigner un emploi particulier?
— >) Cette jeune fille, dirent-elles, est bien différente des aulrcs. Lorsqu'elle a paru devant Son Excellence, votre père, elle ne l'a point salué. Elle a discuté les cérémonies et raisonné sur le talent, et elle a traité de point en point chaque question avec une exactitude merveilleuse; Lui demandait-on une chose, elle en répondait dix. Sou Excellence lui-même, ne pouvant plus lui tenir tête, nous a ordonné de la conduire à Mademoiselle, afin qu'elle lui présentât ses devoirs. »
A ces mots Chân-taï fut remplie à la fois d'étonnement et de joie. « Comment est-ce possible? s'écria-t-elle ; hâtez-vous de la faire monter dans ma chambre ; je suis impatiente de voir quelle est sa tournure »
Les servantes obéirent, et au bout de quelques intans Ling-kiang-sioué monta les degrés et fit son entrée dans la chambre de Chân-taï. Les deux jeunes filles s'étaut regardées un instant , celle-ci croyait voir une immortelle, belle comme le jade, celle-là la ravissante Tchang-'o, la déesse de la lune. Elles furent saisies toutes deux
d'une admiration secrète. Lorsqu'elles furent en présence l'une de l'autre , Chân-laï, qui était douée d'un esprit surnaturel, prit d'abord la parole ; « Vous êtes venue ici pour être servante, lui dit-elle; c'est la condition la plus misérable ; mais j'apprends que vous excellez en prose élégante et en jjoésie ; c'est le rôle le plus bonorable qui soit au monde. Si, pour un instant, je m'abaissais au point de vous rendre des honneurs, je craindrais de compromettre ma diLMiitc; mais si je vous traitais, en passant, d'une façon altiére, je craindrais d'être privée dune personne de talent. Allons, asseyez-vous un moment, et fai'es-moi connaître lés avantages qui vous distinguent; si vous avez quelque mérite, je suis prête à vous accorder mon csliinc. Qu'en dites-vous?
— » Mademoiselle, répondit Ling-kiang-sioué, vous venez d'exprimer, en peu de mots, tout ce que j'avais dans l'esprit; que pourrais-je ajouter de plus? Je me contenterai de prendre un siège et de vous obéir. »
Aussitôt elle ramassa les plis de sa robe, et s'assit en face d'elle.
— A voir votre air et vos manières, lui dit Chân-taï, vous ne me paraissez pas une personne du commun. Vos sourcils et vos yeux annoncent un esprit (in et un caractère distingué; il me semble que vous n'avez pas tort de vous vanter devant le monde. Si aujourd hiii ie vous liiisais composer seule, vous ne mancpieriez pas de dire que j'abuse de l'autorité du maître jiour opprimer un hôte. Je voudrais bien composer avec vous, mais il m'en coulerait de proposer moi-même un sujet. Il vaut mieux en conférer ensemble, et, après avoir trouvé un sujet, tirer au sort pour savoir qui de nous deux le traitera en vers. Qu'en pensez-vous? — « l'our moi, dit Lingkiang-sioué, ayant été envoyée d'un pays lointain pour vous être offerte, j'ignore le sort qui m est réservé; c'est pourquoi il est juste que vous examiniez vous-même ce dont je suis capable. Mais vous. Mademoiselle, vous êtes connue et a|)i)réciéc de l'empereur; les plus illustres coryphées de l'Académie se sont avoués vaincus, et votre nom glorieux remplit la ville de Tchang-ân I Qu'avez-vous besoin de lutter avec votre humble servante ? Si vous remportiez l'avantage, il ne vous en reviendrait nul honneur; mais si vous aviez le dessous, votre réputation en souH'rirail. Pour moi, si j'étais à la place de Mademoiselle, je ne prendrais point ce parti.
— » A vous entendre, reprit Chàn-taï en souriant, on dirait que vous me supposez une réputation usurpée, et que vous craignez que je ne fasse une mauvaise composition qui me couvrirait de boute. Je vous remercie vraiment (le vos excellentes intentions! J'aurais mauvaise grâce, sans doute, de vouloir me mesurer avec vous. Cependant, je veux vous proposer un morceau de composition; si vous vous en acquittez avec une véritable supériorité, vous pourrez à voire tour me mettre moi-même à l'épreuve».
En disant CCS mots, elle leva le pinceau, et se mil à chercher dans sa tête un sujet, lorsque, soudain, des servantes vinrent annoncer que Sa Majesté avait rendu un décret (pii lui ordonnait de se rendre pronii)lemenl dans le pavillon du pied de Jade, pour y recevoir ses ordres suprêmes.
A cette nouvelle, Chan-taï déposa aussitôt son pinceau, et se leva en toute hâte; puis, elle mil une grande robe de cérémoftie et se disposa à sortir.
— « Venez voir un peu avec moi, dit-elle à Ling-kiangsioué; si c'est un ordre pour faire une composition littéraire, j'obéirai au décret impérial, et je vous montrerai ce que j'aurai écrit; ce sera comme si vous m'aviez mise à l'épreuve la première. Qu'en pensez-vous ? »
Ling-kiang-sioué hocha la tête avec un léger sourire, el sortit de suite avec elle. Etant arrivées ensemble au bas du pavillon du pied de Jade, cWcs virent qu'on avait déjà préparé, avec tout le soin convenable, une table pour tirùler des parfums, et qu'on y avait déposé le décret impérial.
Après les révérences prescrites, Chàn-ta'i le déploya el y jeta les veux. 11 renfermait tpiatrc feuilles de papier ornées de dragons, sur lesquclb-sil fallait écrire quatre pièces de vers. On devait les coller sur des peintures représentant les quatre merveilles ([ui ont signalé le règne des saints empereurs de l'antiquité.
Voici quels étaient les sujets :
Premiere feuille : le phénix est venu en voltigeant avec grâce.
Deuxième feuille : le fleuve Jaune est devenu limpide.
Troisième feuille : il est tombé une douce rosée.
Quatrième feuille : le Ki-lîn est apparu.
Chan-taï ayant reçu le décret, remit à ses servantes les
auatre feuilles de papier, et les chargea de les monter ans le pavillon du pied de Jade. D'un côté, elle ordonna aux eunuques du palais, d'attendre dans lesalon extérieur; de l'autre côté, elle monta dans le pavillon et chargea les servantes de broyer de 1 encre, aim de pouvoir écrire. « Mademoiselle , "lui dit Ling-kiang-sioue, qui se tenait près d'elle, tout à l'heure vous cherchiez uu sujet pour me mettre k 1 épreuve sous vos yeux. Que ne me donnez-vous ces quatre sujets? Votre humble servante essayera de les ébaucher; elle vous les soumettra ensuite, el vous priera de les corriger.
— » Cela se peut, cela se peut, lui dit Chan-taï ; seulement, les eunuques du nalais attendent en bas, cl brûlent d'aller rendre compte ae leur commission. Je craindrais de trop les relarder.
— » Mademoiselle, reprit Ling-kiaug-sioué, une personne qui obéit ti un décret imperial, oserait-elle y apporter de la lenteur ou de la négligence? »
Dans ce moment, les tables du pavillon étaient couvertes de pinceaux et de pajjier. Ling-kiang-sioué saisit aussitôt un pinceau, déploya une li'uille de papier, el sans prendre la peine de réiléchir. elle écrivit en laissant courir son pinceau. Elle faisait mouvoir son poignet avec la rapidité du vent, et répandait l'encre comme une pluie abondante; c'était plaisir de voir sa main monter et descendre en traçant des lignes de haut en bas et de gauche îi droite. Elle écrivait avec une telle énergie, qu'on entendait crier le papier.
Chan-taï, la voyant faire volerainsi lepinceaU: en éprouva d'avance une vive joie, et prit un visage radieux el épanoui. La composition finie, elle saisit vivement le papier el y lut ce qui suit :
— no —
BIBLIOTHEQUE CHOISIE
Première feuille.
Sujet : Le phi'nix est venu en voltigeant avec grùce.
« Depuis qu'il a chanté sur le mont Ki-chân, on n'a plus en- » tendu fa voix.
» Aujourd'hui, il est venu en voltigeant avec grâce, et nous » présage une paix profonde.
» Ne croyez pas que cet oiseau divia puisse faire briller au » hasard ses cinq couleurs;
» (S'il paraît), c'est pour annoncer que le fils du ciel se dis- » tingue par la gloire des lettres et les lumières de l'esprit. "
Deuxième feuille.
Sujet : Le fleuve Jaune est devenu limpide.
« Lorsque la droite voie règne dans tout l'empire, un saint » homme apparaît au monde.
» Dans le ciel, surla^crre, les montagnes et lesrivièros, on » voit éclater des merveilles.
» Débarrassé, aussi vite que la pensée, de la poussière et du limon qui troublait ses eaux,
» Le fleuve Jaune, sur une étendue de dix mille milles, est » devenu limpide en un clin d'oeil. »
Troisième feuille.
Sujet : Il est tombé une douce rosée.
« Les vapeurs d'en haut, étant réunies, se sont mariées avec » celles des régions inlcrieures,
» Et elles ont produit es Qots bienfaisans que versent le ciel » et la terre.
» On n'a plus besoin d'une colonne d'or, pour puiser la ro- » sée au milieu des nuages.
• En une seule nuit, les branches des pins [se scrat couvertes de dis mille perles. »
Quatrième feuille.
Sujet . Le Ki-tin est apparu.
« Depuis que les saints occupaient le trône, on'a vu passer » des milliers d'automnes.
» La vertu de notre saint empereur égale celle du ciel ; » elle n'a pas besoin de culture.
» Jadis Ni-chân (Confucius) demanda le Ki-lîn sans jamais le t> voir paraître.
• Mais aujourd hui il se promène avec les cerfs et sangliers » au milieu du parc de Chang-lîn; »
Après avoir fini de lire, Chân-taiTut transportée de joie et d'admiration : «Mademoiselle, s'ccria-l-elle, en Happant sur la table, vous avez un talent divin, un pinceau divin! Moi, Chcân-laï, j'avais des yeux et. j'étais aveugle! je suis bien coupable! »
A ces mots elle descendit de son siège et voulut offrir ses révérences à Ling-kiang-sioué, mais celle-ci l'arrêtant: « Mademoiselle, lui dit-elle, je vous prie d'achever l'exécution du décret impérial , vous aurez tout le temps ensuite de me présenter vos civilités.
^ — « Vous avez raison, lui dit Cliàn-la'i, en hochant la tête, et aussitôt elle resta droite sans bouger, puis elle prit du papier orné de dragons [jour y écrire les vers.
— » Je crains, dit Ling-kiang-sioué, que mes expressions vulgaires Be méritent point d être mises sous les yeux de I empereur. Maintenant, Mademoiselle, il est juste
que vous composiez aussi à votre tour; mais quand mémo vous feriez usage de mes vers, il vous faudrait encore les corriger et les polir.
— » Mademoiselle, répartit Chân-taï, en célébrant l'empereur, suivant les sujets donnés, vous avez porté jusqu'au sublime, le charme de la diction et la grâce de la pensée. Quant on suspendrait vos vers aux portes du royaume, en promettant une récompense de mille onces d'argent, personne n'y pourrait changer un seul mot. Comment votre petite sœur (Chân-taï) serait-elle assez téméraire pour mettre du fumier sur la tête divine de Bouddha (1)?»
Soudain elle déploya quatre feuilles de papier ornées de dragons, et copia "une pièce sur chaque, en faisant successivement usage des caractères réguliers, cui-sifs, abrégés et antiques. Après avoir fini, elle écrivit, en outre, de sa propre main, une courte lettre pour rendre compte à l'empereur de l'exécution de son décret.
Ling-kiang-sioué, qui se trouvait près d'elle, l'ayant \u manier le pinceau en se jouant, pensa au fond de son ame qu'elle était elle-même vaincue. Mais à peine la réponse au décret était-elle expédiée, qu'on vint annoncer lout-ii-coup l'arrivée d'un nouveau message impérial Chàn-ta'i descendit une seconde fois de son pavillon pour aller recevoir ce décret. Dès qu'il y eut jeté les yeux, elle vit que l'empereur lui ordonnait de célébrer, en une seule nièce de vers, les charmes du printemps qui règne dans les trente-six palais.
Chàn-ta'i prit le décret, et, étant montée dans le pavillon, elle le fit voir à Ling-kiang-sioué : « Si votre servante tenait encore le pinceau, lui dit celle-ci, qu'en pensez-vous?
— » Tout-à-l'heure, reprit Chàn-ta'i, je désirais recevoir vos précieuses leçons; voilà pourquoi j'ai osé vous donner cette peine ; maintenant que vous avez épanché les richesses de votre esprit, comment pourrais-je vous importuner une seconde fois? Permettez que votre petite sœur (Chàn-tai) vous laisse voir des fautes qui font sa honte et sollicite vos instructions.
A ces mots, elle déploya une feuille de papier ornée de dragons, et y promena directement son pinceau, sans se donner la peine de faire un brouillon. En moins d'un quart-d'heure, elle acheva la pièce suivante :
Vers sur leprintemps quirègru dans les trente-six palais.
« GrSce aux bienfaits de l'empereur, il n'est nul endroit oii » le printemi.s ne répande ses charmes. » Il s'embellit encore de l'éclat du soleil et de la lune qui
• brillent dons les mystérieux jardins du palais.
« Les caractères \ertueux forment de douces liaisons, et la
• droite voie régne dans le monde.
» Rien n'arréle le soufile du printemps ; pour lui, la terre » n'a point de bornes.
» Au bas des degrés, les peupliers verdoyans offrent la mé- » me beauté.
» Dans toutes les cours, les poiriers sont riches de (leurs » blanches et do parfums. •
» Le vin de la longévité a été offert dix fois dans chaque palais.
(1) C'est-à-diro, comment oserait-elle gâter vos nobles vers
en y faisant des correclious?
Ml —
RO.MÂN CHINOIS.
. El dans un inôme moment, on a versé trois cent seize las- » ses de printemps. »
Cliàn-taï ayant fini d'écrire, présenta sa composition à Lin^-iiian-sioué, et la pria de l'examiner.
— « Mademoiselle, lui dit-elle, j'ai répondu dans un style négligé, à l'ordre de l'empereur ; de grâce, ne vous moquez pas de moi.
— » Me trouvant à voscôté.s, dit Ling-kiang-sioué, j'ai parfaitement vu votre pièce de vers; votre servante n'a
Sas besoin de la lire. Vous maniez le pinceau avec tant 'habileté, vous condiinez vos pensées avec tant de linesse, que toutes vos expressions ont une grâce divine, et tous vos caractères une élégance merveilleuse. En vérité, vous êtes (louée d'un talent surnaturel! Vous étiez, certainement, bien digne de la laveur et de l'admiration que vous a montrées notre saint cmj)ercur. Votre S'^vanle se repent trop tard de la témérité qu'elle a eue de composer à votre place , et elle craint (|ue notre auguste souverain ne lui inlligc un châtiment sévère. Commeul pourrait-elle y échapper?
— » Mademoiselle, reprit Cliàn-taï, vous n'avez pas besoin de vous rabaisser ainsi. » Tout en parlant, elle couvrit ses vers d'une envoloppc. qu'elle cacheta avec soin, cl les lit remettre aux eunuques qui devaient les porter à l'empereur. Ensuite elle vint présenter ses civilités à Ling-kiang-sioué.
— « Votre petite sœur ( Chân-laï ) , dk-ellc , ayant obtenu de l'empereur une estime usurpée , elle a acquis par-là une vaine réputation, et aussitôt, sans calculer ses forces, elle s'est follement gloriliéc et agrandie h ses propres yeux, et s'est imaginée qu'elle n'avait point de rivale dans remj)irc. Elle ignorait, Mademoiselle, que vous fussiez une immortelle descendue sur la terre, et c'est pour cela qu'au premier moment, elle vous a traitée comme une [)ersonnc ordinaire. Mais lorsque, tout à l'heure, elle vous a vue manier le pinceau, elle a reconnu soudain que, parmi les femmes, vous brillez comme l'étoile du matin. Votre petite sœur a été remplie à la fois de confusion et de repentir, et tout son corps a été inondé de sueur. Elle devrait apporter elle-même des verges et solliciter son châtiment; mais elle ose espérer que vous daignerez lui faire grâce.
— » Voire servante, reprit Lîhg-kiang-sioué, n'est qu'uncchélivevilla,;*<'oise. Ayant été achetée et offerte pour vous servir, elle s'estime trop heureuse de l'accueil honorable (ju'ellc arci;u. Si, aj)rés avoir passé le vaste océan, elle vantait encore les rivières; si, après avoir contemplé la cime di\ine du mont Ou-chàn, elle louait encore ses nuances, ne de\iendrait-elle pas, pour les esprits éminens, |l'objcl d'une éteinclle risée? Si Mademoiselle ne me re- I pousse point, quand même elle me reléguerait parmi les I servantes, ce serait encore trop d'honneur pour moi. I Comment oserais-je souffrir qu'elle me montrât leségards
dus â un hôte ?
— >■> Il est bien difficile, repartit Chàn-taï, de former des liaisons littéraires. Aujourd'hui que j'ai eu le boiiiieur de vous trouver, je i)uis dire que j'ai fait une rencontre merveilleuse. Qu'est-il besoin de tenir un si humble langage? »
Ling-kiang-sioué, ne pouvant refuser plus long-temps, se vit obligée de lui ollrir les salutations usitées entre l'hôte et le maître. Cette cérémonie achevée, elles s'assirent chacune à la distance prescrite, et les servantes leur apportèrent le thé. Puis Chàn-taï prit la parole. « Mademoiselle, lui dcmauda-t-elle, avec un talent aussi eminent que le vôtre, vous devriez être déjà liancée avec un docteur; comment se fait-il que vous soyez ainsi restée dans l'obscurité et l'abaissement ?
— » Votre humble servante, lui répondit Ling-kiang- Sioué, ayant eu le malheur de perdre, en bas âge, sa tendre mère, elle s'est vue privée de conseils et de leçons. Mon père, qui m'aimait à l'excès, me laissait faire toutes mes volontés. Ajoutez à cela que, lièrc de mes faibles talons, je ne voulais point m'engagera la léi;èrc. Aussi aije juré à mon père ()ue je ne ferais attention ni à la noblesse, ni à l'obscurilé du rang, ni aux agrémens extérieurs, ni à la laideur de la ligure, et que je voulais uni- (jucmenl, pour époux, un homme dont le talent i)ùtall(!r (le pair avec le mien. Uernièrement, mon père asanl découvert un certain Song, dont la renommée poétique faisait un grand bruit, il s'imagina que celait un homme d'un rare talent, et l'invita à venir composer avec moi. Qui aurait pensé que sa réputation n'était qu'une chimère, et qu il n'avait pas un atome de vrai savoir? Votre servante l'avant accablé de railleries, de sarcasmes et d'affronts, il s'est servi à dessein de l'autorité du préfet, pour me ravaler à la plus vile condition. Je me com|)arais secrètement au précieux bois de Tong, qu'on jetterait au foyer de la cuisine. Aurais-jc pu prévoir (juc Mademoiselle serait touchée de mon faible talent, et me témoignerait une estime excessive? En vérité, mon malheur même a été la cause de mon bonheur.
— » Cet individu nommé Song, reprit Chàn-laï, ne serait-ce pas Song-sîn?
— » C'est justement lui, repartit Ling-kiang-sioué.
— » Lorsqu'il tait à lacapilalc, ajouta Chan-ta'i, il avait tenu une foule de propos contre votre petite sœur, (c'est à-dire contre moi.) Heureusement qu'elle avait deTesjirit dans le poignet et au bout des doigts ( I ), et ne se laissa point terrasser. L'emi)ercur ayant appris tous les détails des hostilités qu'il m'avait suscitées, le condamna à recevoir «piaranle coups de bâton, elle lit reconduire dans son village par la gendarmerie. Après avoir échappé à une mort certaine, commenl n'a-l-il pas su se repentir et se corrigi'r? Comment a-l-il osé agir aussi envers vous de la manière la plus odieuse? Vraiment, c'est un misérable! Demain malin, j'en instruirai mon père; je ne serai contente (jue lorsqu'il l'aura fait saisir et châtier rudement.
— » La conduite de Song-sin est sans doute odieuse, repartit Ling-kiang-sioué; ce|)enilanl, comme j'étais dans une condition pauvre et obscure, sans sa méchanceté, comment aurais-je eu le bonheur de vous voir, vous ([ui seinblez une divinité descendue du ciel? D'après ces considérations, quoiipie Song-sîn soit le principal coupable, néanmoins il est eu même lemps la principale cause de mon bonheur.
(I) C'est-à-dire qu'elle excclbil à manier le pinceau.
BIBLIOTHÈQUE CnOISIE.
— » Vous oubliez la méchanceté, reprit Chan-taï en riant, pour parler au contraire du service qu'il vous a rendu. On voit par-là (jue votre cœur est reni])li d'humanité et d'indulfïonce. Seulement, puisciue vous voilà venue, quelle est aujourd'hui votre intention? Voulez-vous vous en retourner ou rester quelque temps à la capitale pour y acquérir, par votre talent supérieur, une brillante réputation?
— » Au premier abord, répondit Ling-kiang-sioué, j'ai eu le bonheur de recevoir de vous l'accueil le plus affectueux ; quand je serais aussi insensible qu'une plante ou un arbre, comment oserais-je ne pas vous parler à cœur ouvert V Quoique votre humble servante eût été ravalée par Song-sin, cependant, lorsqu'elle parut devant le préfet Téou, elle l'apostropha d'un ton menaçant, de sorte que, effrayé pour lui-même, il voulut s'arrêter au milieu de son projet. Mais, medis-jeen moi-même, mon père n'est qu'un obscur villageois; combien de personnes connaîtil ? Quiconque n'a |)as contemplé les roches gigantesques de Iliao et Uàn ne peut se figurer la majesté de l'empereur. C'est pourquoi, changeant de langage, je le consolai par de douces paroles, et l'engageai à me faire conduire ici. Maintenant que je suis arrivée auprès de vous, et qu'en outre j'ai eu le bonheur de recevoir de vous l'accueil le plus bienveillant, je suis au comble de mes vœux. Comment oserais-je m'atlarher aux étroites pratiques de la piété liliale, cl agir comme une petite tille qui brûle de retourner à la maison paternelle ?«
A ces mots, Chàn-taï fut ra\ie de joie et battit des mains. « C'est le langage des héros, s'écria-t-elle; on ne saurait le considérer comme celui d'une jeune fille. » Elle ordonna alors aux servantes de préparer du vin pour laver la poussière de son hôte (1).
— «Lorsque j'ai approché du premier ministre et de sa digne épouse, dit Ling-kiang-sioué, comme j'étais nouvellement venue, j'ai craint qu'ils ne voulussent m'écraser de leur opulence et de leur noblesse. C'est pourquoi je me suis enorgueillie dans ma pauvreté et dans la bassesse de ma condition, et je ne leur ai pas fait une seule révérence. Mais comme j'ai été assez heureuse pour que Mademoiselle me montrât, par erreur, une excessive amitié, et que, loin de chercher à me faire sentir ses richesses et son noble rang, elle m'a accueillie au contraire de la manière la plus gracieuse et m'a témoigné les plus grands égards, je ne pourrais justifier, quand j'aurais cent bouches, le crime que j'ai commis en les traitant, bien que je fusse pauvre et obscure, d'une manière fière et iiautaine. Je vous supplie, Mademoiselle, de. me conduire d abord devant le ïaï-chi (le premier ministre) et son illiislrc épouse; je veux me prosterner devant eux, et leur demander le châtiment que j'ai mérité. Après quoi, j'oserai recevoir vos instructions.
-— )i Mon respectable père et ma tendre mère , répondit Chàn-taï, ne vous connaissant pas à fond dès le premier moment de votre arrivée, ont pu, naturellement, vous
(P, Cette locution chinoise, qu'on applique à un voyageur, équivaut à l'expression française ; faire rafraîchir quelqu'un.
traiter avec trop peu d'égards ; ils ont commis une faute que vous devez oublier. Seulement l'hôte et le maître ne peuvent manquer de se rendre mutuellement les civilités prescrites.»
A ces mots, elle se leva et pria Ling-kiang-sioué de se placer à sa gauche ; puis elles entrèrent l'une à côté de l'autre.
En ce moment, Chân-hiên-jîn et sa noble épouse, ayant appris que Ling-kiang-sioué avait composé, à la place de leur (illc, des vers pour orner les peintures relatives aux merveilles qui ont signalé le règne des saints empereurs, étaient occupés à en causer tranquillement dans le salon intérieur. Soudain on vint leur annoncer que Mademoiselle venait, en compagnie de Ling-kiang-sioué, pour leur rendre visite.
Chân-hiên-jîn et sa noble épouse vinrent au-de\ ant d'elles d'un air épanoui : « Chère enfant, dit-il à sa lille, j'ai appris que Mlle Ling est réellement douée desprit et de talent. A en juger par son langage et ses manières distinguées, elle m'a paru fort différente des autres jeunes filles.
— » Le talent de Mlle Ling, reprit Chân-taï, est vraiment bien supérieur au mien. Aussi l"ai-je priée de daigner être ma compagne dans l'appartement intérieur, afin que je puisse profiler de ses conseils cl de ses leçons. En ce moment, elle vient exprès présenter ses devoirs à .mon père et à ma mère.
— » Les relations mutuelles de deux amies, repartit Chân-hiên-jîn, sont loin d'être aussi intimes que celle de deux sœurs.
— » Il est sans doute charmant, lui dit Chàn-taï, de se traiter comme des sœurs; seulement Mlle Ling a assez de talent et de beauté pour acquérir elle-même une brillante réputation. Si nous nous lions ensemble à titre de sœurs, elle sera obligée d'adopter le nom de Chûn, et lorsque, plus tard, elle aura obtenu une éclatante renommée, on ne man(|uera pas de dire qu'elle m'en est redevable. Conviendrait-il de cacher la gloire d un mérite qui n'appartient qu'à elle, sous le voile d'un honneur inutile? Après de mûres réflexions, je pense qu'il vaut mieux la traiter comme une compagne et une amie.
— » Ma fille, reprit Chàn-hiên-jîn, en hochant plusieurs fois la tête, votre raisonnement est parfaitement juste. »
A ces mots, Ling-kiang-sioué offrit à Chân-hièn-jîn et à sa noble épouse, les civilités prescrites aux enfans d'une même famille. Celte salutation achevée, le ministre voulut l'inviter à prendre le thé pour causer avecvUe; mais, lout-à-coup on annonça, du dehors, que l'empereur venait de rendre un nouveau décret. Chàn-taï sortit précipitamment pour le recevoir.
Par suite de ce décret, j'aurai diiïérens événemens à vous raconter. Une belle i'emnie d'un rang élevé , acquiert de la réputation, et une personne d'une basse condition, voit augmenter sa gloire.
Si vous ignorez quel était ce décret impérial, écoutez unmoment, je vais vous couler cela en détail dans le chapitre suivant.
ROMAN CinNOIS.