CHAPITRE Vin
Ling-kifing-sioué venait justement de présenter ses respects k Chàn-hîen-jîn et à Lo, sa noble épouse, qui l'a- ^ aient ensuit(; ni ice de rester pour prendre le tlié, et causer cnseinl)lo, lorsciue, soudain, on annonça le décret que venait de rendre 1 empereur. Chàn-taï monta en toute liille au pavillon du Pied de jade, et reçut, à genoux, le saint décret. L'ayant ouvert, elle y lut les paroles suivantes (juc le prince avait tracées lui-même avec son pinceau impérial :
« J'ai vu les vers destinés à accompagner les peintures » des quatre merveilles; ils sont d'une forme correcte et » d'une facture charmante; chaque idée a une grâce îné- » puisahle. Bien que vous soyez une jeune lille, vous » avez le noble caractère du premier ministre. Vous mé- » ritcz les plus grands éloges. Par une faveur sjjéciale, je » vous donne quatre pièces de soie de couleurs éclatantes, » et ornées de cent merveilles , pour honorer votre pin- » ceau. Les vers sur les Trente-six Palais, où vous avez » retracé les bienfaits de l'empereur, sont, d'un bout à » l'autre, aussi brillans qu'une peinture. Chaque carac- » tère excite l'admiration. Mais les passages « la droite » voie fletirit dans l'empire, » — « la terre n'a point de » bornes », sont surtout dune beauté extraordinaire. Par » une faveur spéciale, je vous donne trente-six cruches de » vin impérial, pour remplir les lasses du printemps. » Vous verrez par là que je ne connais pas la partialité. » Voilà les motifs du présent décret. »
Après avoir lini délire, Chàn-taï appela promptement Ling-kiang-sioué, et l'invita à se prosterner avec elle.
Dès qu'elle eut ainsi rendu graces de ces bienfaits, elle écrivit, dans les termes suivans, une courte requête adressée à l'empereur, et la fit remettre (aux eunuques du palais).
« Chàn-ta'i, votre humble sujette, vous adresse avec » respect cette rc(|ucte atin de réparer une erreur en ré- » tablissant le vrai talent dans ses droits, et d'empêcher » que vos augustes bienfaits ne soient prodigués sans » motifs. Les vers sur les Trente-nix Palais oni été com- » posés par CI àn-i,aï, votre humble sujette. Elle a eu le » honheur de recevoir, pour récompense, trente-six cru- » ches de vin impérial ; elle vous oITrc, avec respect, ses » actions de grâces. Mais les (piatre pièces de vers sur » les merveilles qui ont signalé le règne des saints empe- » reur-^, ont réellement pour auteur une jeune lille, nom » méc Ling-kiang-sioué quiles a écrits à ma place. Au- » jourd'liui votre auguste bonté m'en a récompensée en » ni'accordant, par une faveur spéciale, des pièces de » soie de couleurs éclatantes. Votre sujette Chàn-taï n'o- » serait étoufl'er le talent des autres et trahir vos divins » bienfaits. Pénétrée de respect, j'ai invité Ling-kiang- » sioué à vous remercier de vos bienfaits, en se tournant » vers le palais, cl à les recevoir avec un sentiment de vé- » nération. J'ai écrit, en outre, cette requête pour vous » faire connaître la vérité. Je supplie votre auguste bonté » de réparer cette erreur. Ling-Kiang-sioué a douze ans; » elle est fille de Ling-sîn, laboureur de Kiang-lou-hiên ,
» du département de Tang-tchéou ; elle est douée d'un » talent supérieur à celui de Chàn-taï, votre humble su- » jette. Si Votre Majesté lui ordonnait de faire quelque " composition, elle s'en acquitterait certainement d une ') manière admirable. Mais, comme cUeest issue d'une fa- » mille pauvre et obscure, il serait peu convenable qu'elle » exécutât de suite les ordres de ^otre Majesté. Je sup- » plie votre auguste bonté de conférer à son père une » charge purement lionorilique j)0ur l'entourer de consi- » dération. Alors, quoique dépourvue d'une noblesse hé- » réditaire , Ling-kiang-sioué deviendra naturellement » noble.
» Vous ayant prié et sollicité moi-même à cette occa- » sion, je frissonne de crainte en attendant votre décret. »
Après avoir lini d'écrire , elle couvrit cette requête d'une enveloppe cachetée , et la fil remettre aux eunuques , afin qu'ils la présentassent à l'empereur. L'empereur l'ayant lue , en fut transporté de joie. « Est-il possible, s'écria-l-il , (pi'il ail surgi encore une jeune fille de talent? « Alors, il approuva le placet dans les termes suivans :
« En lisant ce placet, j'ai vu que les vers sur les Quatre Merveilles ont pour auteur Ling-kiang-sioué. Pour l'élégance du style et la beauté des pensées , elle peut aller de pair avec les coryphées de la littérature. Mais comme elle appartient à une famille pauvre et obscure , je lui donne, pour le moment, le titre de Niu-tchong-chou (liltéralemcnt : Seerélairc femelle du Palais'^, afin de pouvoir l'interroger a loisir. Voulant aussi entourer son père de considération, je lui accorde le titre de Tchong-chou (secretaire du palais] , et le droit de porter le bonnet et la ceinture. Si , dans la suite, Ling-kiang-sioué est appelée au palais pour faire qucUiue composition et satisfait à mes ordres , je l'en récompenserai par une nouvelle promotion.
» Que les bureaux compétens en soient informés. »
A peine ce décret fut-il rendu, qu'on en reçut, dans l'hAtcl de Chàn, l'avis officiel. Chàn-taï s'empressa d'aller oIVrir à Ling-kiang-sioué l'expression de sa joie et ses felicitations. Celle-ci remercia, à plusieurs reprises, (".hàn-taï de [l'avoir mise en "avant et recommandée à l'empereur. Dès ce moment, elles se lièrent mutuellement de la plus tendre alTcction. Tous les jours, elles étaient réunies ensemble; tantôt elles examinaient les fieurs. et les célébraient en vers, chacune de son côté; tantc'it elles contemplaient la lune et la prenaient pour sujet de leur poésie. Assises ou couchées, elles ne se quitlaienl pas; elles avaient l'une pour l'autrej autant de respect que d'afi'eclion.
Ling-kiang-sioué, voyant que l'empereur avait accordé k son père 1 honneur dé porter le bonnet et la ceinture, écrivit une lettre qu'elle remit à son oncle , le bachelier Tching, et l'envoya porter à la maison cette heureuse nouvelle.
Mais passons à un autre sujet.
L'empereur, surpris de voir briller, à la même époque.
BIBLIOTHEOUE CHOISIE.
deux jeunes filles de talent comnieChân-taï et Ling-kiangsioué, se livra secrélcinent à ses rcllexions. « Eh quoi ! se dit-il, deux jeunes lilies, sans maîtres , sans amis, ont pu acquérir seules un tel talent , tandis que parmi les hommes dont la lecture est l'occupation de tous les jours , il n'y a pas un ou deux sujets remarquables qui puissent réponJrc à mes vues. Est-il possible (pic l'empire ne possède plus d'hommes de talent? Cela vient uniquement de ce que les inférieurs ne peuvent se faire connaître des magistrats les plus haut placés , ou que ceux-ci ne savent par chercher le mérite dans les rangs inférieurs de la société. >> 11 était encore plongé dans ses réflexions , lorsque le président du ministère de la magistrature, lui présenta un mémoire au sujet d'un emploi vacant. Il s'agissait de remplacer le principal du collège de Nan-king. D après les rangs établis , il appartenait à Wang-kouèn , inspecteur impérial dans leHo-nàn, d'être présenté comme titulaire, et il Tchang-té-ming, qui avait une charge analogue dans le Cluin-si, de devenir son adjoint. Le président demandait à ce sujet, la décision de l'empereur. L'empereur nomma le titulaire désigné et lui ordonna de venir se présenter devant lui.
Wang-kouèn ayant reçu ce décret, se hâta de se rendre à la cour. « Précédemment, lui dit l'empereur, j'ai publié plusieurs décrets pour qu'on me cherchât des hommes d'un talent extraordinaire; mais pas un seul magistrat n'a répondu à mon appel. Cela annonce une extrême né gligence. Aujourd'hui, je vous charge spécialement de faire, suivant mes intentions, les recherches les plus actives. Ne vous bornez pas h faire observer avec sévérité les réglemens des concours. H faut absolument que vous me trouviez des hommes d'un talent extraordinaire en poésie, comme Li-taï-pé et Sou-tong-po ; c'est le moyen de ne point trahir mes vives espérances. Si vous trouvez des hommes de mérite, je vous permets de venir à toute heure nieprc.<snter votre rapport. Je vous accorderai une récompense extraordinaire, mais si vons imitez la négligence et la paresse des magistrats précédcns, je vous châtierai sans pitié. »
Wang-kouèn reçut ce décret en se prosternant jusqu'à terre et se retira. Ce Wang-kouèn était du département d'Ho-kiêu-fou. L'empereur ayant signé lui-même sa nomination, il n'osa rester long-temps à, la capitale. 11 quitta aussitôt la caur et s'en revint dans sa famille. Comme on était alors dans le douzième mois , il passa chez lui la fin de l'année; puis, au commencement de l'année suivante, il partit pour se rendre à son posie et fut bientôt en fondions. Vivement préoccupé des ordres de l'empereur, à, l'époque des examens, il lisait avec un soin particulier les com|)ositions , dans l'espoir de découvrir un ou deux hommes d'un talent extraordinaire, et de répondre ainsiau vœu (le l'empereur. Mais, dans tous les examens, il ne trouvait que des talens fort ordinaires. Il n'y avail pas un seul homme qui s'élevât au-dessus de la foule cl qui effaçât ses concurrens Au fond de son cœur, il en était rempli de chagrin et de crainte. Un jour, (|u'il était allé jirésider les ex-"^ens deSong-kiang-fou, il reçutla visite du préfet, nommé Yèn-wèn-on, ipii lui prc.'^ênla une lettre. « C'est, lui dit-il, Son Excellence Tchang, le président du ministère de la magistrature, qui m'a chargé de
vous la remettre. Il désire que son noble fils, Tchang-în, soit porté en tête de la liste des bacheliers qui vont concourir à Hoa-ting-hièn.
Wang-kouèn ayant lu cette lettre, la remit à un des huissiers. « Quand je serai sur le point de dresser la liste, lui dit-il, ne man(]uez pas de me rappeler cette affaire. » Après avoir achevé ces mots, il congédia le préfet.
« Si cette demande venait d'une autre personne, se ditil en lui-même, je pourrais encore n'y faire aucune attention, mais elle émane du président du ministère de la magistrature qui tient dans ses mains mon avancement (ou ma destitution), ma gloire ou mon dé^-honneur Comment oserais-je ne pas lui rendre ce petit service?» Puis, continuant à réfléchir: « l'empereur, dil-il, m'a ordonné, à plusieurs reprises, de lui chercher des hommes d'un véritable talent. Si je me laisse inlluencer par des considérations d'amitié ou d'intérêt, comment répondrai-je à ses vues? Au reste, attendons la lin des examens; nous verrons ensuite ce qu'il faut faire. »
Au bout de quelques jours , les examens de tout le département furent achevés. H ferma sa porte et se mit à parcourir les compositions. Il en trouva une tellement parfaite qu'on eût dit que le pajjier était tout couvert de perles et de rubis. L'élégance du style et la richesse des pensées lui donnaient un mérite transcendant. Wangkouèn frappa la table de joie et d'admiration. « Aujourd'hui, s'écria-t-il, j'ai trouvé un homme d'un talent extraor(Iinaire. » Alors, prenant son pinceau, il écrivit son nom en tête de la première classe ; mais à peine avait-il lini d'écrire, qu'un des huissiers vint lui dire : « Voici la lettre du président Tchang. Avant hier Votre Excellence m'a ordonné de la lui rappeler au moment où elle dresserait la liste du concours. Votre serviteur n'a pu s'empêcher de vous avertir.
— «C'est vrai, dit Wang-kouèn; mais qu'y faire ? «Après quelques recherches, il prit la composition de Tc!iang-în, et, y ayant jeté les yeux, il lui trouva l'esprit le plus pauvre'et le plus bouché: Il se trouva dans un extrême embarras, et fai.'-ant un effort sur lui-même, il l'inscrivit au second rang. Le lendemain, il fit placarder l'afiiche qui annonçait j'époqucoù l'on devait.proclamcrs'^lennellement les noms des candidats reçus. Aujourtixé, Wang, le président du concours, s'assit sur un fauteuil élevé ; à ses côtés étaientplacés les directeurs de chaque collège. Tous les élèves se tenaient au-dessous deux. On prit les compositions de chaque collège et on les décacheta i)ubli(]ucmcnt pour proclamer les noms. Après avoir lini de décacheter les copies du collège du département, on arriva à celles du district de Hoa-ting-hièn. et le premier nom qu'on lut, fut celui de Yên-pé-hân. On vit alors sortir du milieu de l'assemblée un jeune buchelier. Wang, le président du concours, arrêta ses yeux sur lui ; voici cC;.qu'il remarqua en lui.
a H venait de commencer à nouer ses cheveux et se trouvait dans la fleur de l'âge.
» H était trop jcune.pour prendre le bonnet^viril; «es cheveux ne dcsceudaieut pas encore jusqu'à ses épaules.
» A le voir's'éloigner, on lui trouvait un air élégant et distingué qui^ne tenait point à la beauté de sa ligure.
ROMAN CHINOIS
» Lorsqu'il venait, en se balançant avec légèreté, il semhiail un modèle de pràces.
» Kc^ardait-il d un œil lixe, toute sa personne offrait les cliarmes les plus merveilleux des montagnes et des rivières.
» S'arrctail-il en souriant, on était subjugué comme par la beauté d'une branche de llcurs.
» Ne le comparez pas à du jade ou à une perle ordinaire ;
» Dans une existence antérieure, c'était certainement
Li-tsiiig-lién (c'est-à-dire le poète Li-taï-pé) ! »
j du président, et fil molond salut en disant : présent.
Waii^-iiouèn, voyant sa (igure distinguée et son air de
Ce jeune bachelier s'avança en l'ace un molond salut en disant : présent.
jciinrsse, se sentit transporté de joie « C'est donc vous, lui (leiiianda-l-il , qui clos Yén-i)é-hàn?
— 1) C'est moi-même, répondit-il.
— » Quel â'^c avez-voiis maintenant?
— » Ce bachelier a seize ans, répondit Yèn-p6-hân.
— » Depuis c'-^mbien de temps êtcs-vous entré au collège?
— » Depuis trois ans.
— » .l'ai présidé successivement, reprit Wan^-kouèn, les concours de chacpie département, et je puis dire que, parnii les licenciés cl les docteurs, les hommes de talent ne mamiuaicnt |)as; mais, malgré mes recherches pour en trouver un seul ([ui s'élevât au-dessus de lal'oule et effaçât tous Icsconcurrens, j'avais eu la douleur de ne pouvoir le rencontrer. Votre composition annonce des facultés éminenti's qui sonlun don du ciel; vos pensées merveilleuses vous assignent un rang ii part. La hardiesse impétueuse de votre pinceau, rappelé l'ardeur indomptable du dragon divin. Kn vérité, vous êtes doué d'un talent admirable! J'ai cru d'iibord que c'était l'œuvre d'un vieux docteur, d'un lellié mûri [lar les ans; je ne pouvais penser que vous lussiez si jeune. J'en suis encore plus ravi; mais j'ignore si vous possédez réellement du talent cl de rin.sliuiiion, ou si votre succès ne serait pas dû, par hasard, à l'inspiration du moment.
— » Je suis heureux, dit Yèn-pé-hân, de la bienveillance que vous inc montrez cl de vos louanges trop llaltouses; mais ces petits exercices des concours ne sulliscnt pas |)our qu'on fasse iiriiicr son talent. Si l'illustre président (lu concours s'intéresse sincèrement i\ mon faible talent, ctcju il daigne me donner un pinceau et du papier, quand il me demanderait une romance, une chanson, une pièce de vers réguliers ou libres, un morceau étendu de prose élégante ou une longue ami)lilication, je pourrais, i'ussé-jeii cheval, les composer à la minute. Je vous jure que je ne tromperais pas votre attente.
Le président Wang lut ravi de ces parolesj « Aujourd'hui, lui dit-il, j'ai à expédier les affaires qui font l'objet (le celle séance solennelle; je n'ai pas le loisir de vous mellrc ii l'épreuve; nous verrons plus tard. Il proclama ensuite le second nom qui éluit celui deTchang-în. On vit alors s'avancer un homme (|ui avait une grosse tète et de larges oreilles, et dont toute la face était hérissée d'une courte barbe; en outre, il était petit de taille et fort laid. Dès ((u'il lut arrivé devant le bureau, le président Wang l'interrogea. « C'est donc vous, lui ait-il, qui êtes ïchang-în?
— » Tchang, le président actuel du ministc-re de la magistrature est justement mon père, rénondil Tchaug-în.
Vv'ang-kouén, le voyant parler d'une manière si peui convenable, se dispensa de lui adresser de nouvelles questions. Il lui lit donner ainsi qu'à Yén-pé-hàn trois tasses de vin cl un bou((uet de fleurs pour orner leurs cheveux. II jeta sur leurs épaules une pièce de soie rouge, leur oflrit un paquet d'onces d'argent, et les lit reconduire en pompe au son des inslrumens de musique.
Nous le laisserons proclamer le troisième nom et expédier les affaires de cette solennité.
Or, Yèn-pé-hàn et Tchang-în étant sortis avec un grand cortège, pendant la route, tout le monde exaltait les agrémens de l'un, et se moquait de la laideur de laulrc. Quoique Yèn-pé-hàn fût doué d'un véritable talent, il appartenait à une ancienne famille de magistrats; son père avait été inspecteur impérial près du bureau du contrôle général, et, deux fois, il avait partagé les fonctions d'examinateur dans le concours pour le doctorat. Bien que son père ne fût plus du monde, il y avait encore un nombre infini de ses disciples et de ses anciens amis q-ui occupaient les plus hautes charges de l'administration. H possédait une immense fortune. Ce jour là, dès (|u'il fut revenu de la procession, sa maison se remplit bicnl(^t d'amis qui étaient accourus pour lui offrir leurs felicilalions. Yèn-pé-hàn lit i)réparer un repas et les traita d'une manière splendide. 'i'cn-pé-liàn , malgré son extreme jeunesse, n'avait pas de plus grand jifaisir que de boire et de parler littérature. Cnaque fois qu'il allait je promener, s'il apercevait un site charmant, il ne man(iuait jamais de tracer des vers sur quelque mur [du voisinage). Bien que tout le monde vantât son talent, on craignait encore, vu sa jeunesse, que sa réjjutalion n'eût rien de bien réel. Mais, quand on apprit que le président du concours l'avait placé ii la Icte de la liste des bacheliers, et l'avait comble d'attcnlions et d'closes, tout le monde crut à son mérite. Les personnes ([ui oésiraient lier amitié avec lui pour boire ensemble et comiioser des vers, se succédaient tout le long du jour, sans interruption. Quoique Ycii-péiiàn répondit à leurs avances, il se désolait de ne pas trouver un seul homme d'un véritable talent avec qui il pût combattre, à forces égales, alin de montrer au grand jour les connaissances cl les idées qu'il recelait dans son sein. Mais, un jour, un de ses anciens amis, nomme Youàn-în, vint le voir pour visiter en.semble les Heurs, cl se livrer au plaisir du vin. Yèn-pé-hàn, se trouvalit un peu échauffé par l'ivresse, s'écria tout à coup en sou|)iranl : « Ce n'est pas que votre jeune frère ^1) veuille se vanter, dans l'exallalitui de l'ivresse, et s'exprimer avec une folle jactance; mais le fait est que, si parmi les centaines et les milliers de gens de Icltres ([ue l'on compte eu dedans et en dehors de la 'ville de Song-kiang, on en cherchait un seul avec qui l'on pilt causer un peu Ut-
il) Lorsqu'on parle à un liomme du mémo ige quo soi, ou niCmo plus jiuue , la, politesse cliinoi.-o exigu qu'où lui donni» le titre de frère aine, et qu'on so désigno >oi-niiii e pnr celui (le )KWf frère ou frèn cudct. On en verra plus l»as plusieurs exemples.
BIBLIOTHÈQUE CHOISIE
térature , bien certainement on ne le trouverait pas.
— » Monsieur le comte de Thsé, lui dit Youên-în en souriant , gardez-vous de mépriser ainsi tout l'empire. Ces jours derniers, j'ai rencontré, dans un certain lieu, un jeune ami qui est beau comme le jade, et dont les yeux sont pleins de vivacité et d'éclat. Quand il tient un pinceau, il écrit des vers aussi aisément que s'il dispersait de la poussière; autant que j'en puis juger, son talent n'est pas au-dessous du vôtre. Seulement, il est fier et hautain, et regarde habituellement les autres avec un air de mépris. »
 ces mots, Yên-pé-hân se sentit transporté d'admiration. « Si ce talentexlraordinaire existe réellement, s'écriat-il, pourquoi mon frère aîné ne me l'a-t-il pas dit plus tôt? Tout ce. que je crains, c'est que vous ne m'ayez fait une plaisanterie.
— «Ce jeune lettré existe certainement, reprit Youênîn, comment oserais-je vous faire une plaisanterie?
— » S'il existe en efl'ct, dit Yèn-pé-han, de grâce, ditesmoi son nom de famille et son surnom.
— «Son nom de famille est Ping ; il est le neveu du proviseur Ping. 3ai entendu dire qu'ayant un jour tenu tète au président du concours, il a renoncé à son grade de bachelier, et est venu chercher un appui auprès de son oncle. Mais voyant que c'était un lettré de la dernière médiocrité, quoiqu'il eût besoin pour subsister, du secours de son oncle, il a cherché un autre domicile, à une dizaine de milles de la ville. Il se moque des gens de Song-kiang qui n'ont pas un seul champion à lui opposer. Chaque jour, il parcourt seul les montagnes et visite les bords des rivières, n'ayant d'autre souci que de composer des poésies régulières ou des vers libres. Quoiqu'il soit dans une condition pauvre et obscure, il fait li des princes, des comtes, des liants dignitaires et des hommes riches et nobles qui sont chamarrés d'or et couverts d'habits somptueux, et ne les regarde pas plus que de la terre ou de la poussière.
— )) Votre jeune frère, répartit Yên-pê-hân, est lié avec son frère aîné de l'amitié la plus intime, et mon frère aîné sait que son jeune frère clicrit le talent autant que sa propre vie. Puisqu'il existe un homme d'un talent aussi extraordinaire, pourquoi ne pas l'inviter à venir me voir un moment?
— » Ce personnage dit ordinairement, repartit jYouênîn, que, dans les maisons riches et nobles, il est impossible qu'il y ait des hommes de talent. H sait que vous appartenez il une famille de magistrats; commentdaigncraitil venir à la légère?
— » Tchéou-kong, dit Yên-pé-hân en riant, était le frère cadet de l'empereur Wou-wang, et cependant la beauté de son talent lui mérita les louanges du saint homme (Confucius). Tseu-kièn étaillelils du princeTsaomân, et pourtant son talent poétique brilla dans des vers de sept pieds. Etaient-cc là des hommes pauvres et obscurs? Pourquoi montrerait-il une telle partialité? Mon frère aîné, allez le voir demain et faites lui connaître mon désir; je suis sûr qu'il viendra avec joie.
— » Monsieur le comte de Thsé, lui dit Youên-în, puisque telle est votre résolution, je ne puis me dispenser d'aller lui faire une visite.
Après cette conversation, les deux amis burent encore quelque temps et se séparèrent.
Le lendemain, Youên-în sortit à pied en dehors de là ville, et alla chercher Ping-jou-heng.
Or, depuis que Ping-jou-heng avait rencontre à 'SN'ênchang, la jeune Ling-kiang-sioué, qui avait disparu tout à coup avec sa barque, ne sachant où demander de ses nouvelles , il en était resté long-temps malade dans son hôtellerie. Puis, découragé et incapable de prendre un parti.ilsevitréduitàaller trouver, à Song-kiang, son oncle Ping-tchang. C'était un lettré aussi sot que péda nt. Quoiqu'il fit grand cas du talent de son neveu, l'entendant s'exprimer avec une vanité excessive, il ne cessait de lui adresser des remontrances. Ping-jou-heng, obsédé des sermons de son oncle, se retira en dehors de la ville, afin de pouvoir, tout à son aise, lire les auteurs et cultiver la poésie. Ce jour-là, il venait justement d'écrire une pièce de vers où il exprimait ses peines et ses vœux.
Cette pièce était ainsi conçue :
« A l'exception d'un ami intime ou d'un proche parent,
» Quel est celui qui, de tout temps, sait reconnaître la figure et les yeux (d'un poète]?
» J'ai beau étudier les anciens avec une ardeur insatiable, je ris, en général, de leur médiocrité.
> Celui qui est né (avec du talent] dans le siècle où nous sommes, ne doit point langrfir dans 1 indigence.
« J'ai renoncé à mes fiers dédains, et j'embrasse tout le monde dans la même affeclion.
» Mon unique vœu est de recevoir (des hommes de mérite) sur ma montagne verdoyante, et de devenir leur hôte.
» Si mon espoir était déçu, je jeterais au feu mon pinceau et mon encrier,
» El je renoncerais, pour toujours, à parler, devant les profanes, des livres et des lettres. »
Ping-jou-heng, ayant fmi'd'écrire, relut ses vers avec délices, et, faisant son propre éloge : « Quoique je possède un tel talent, s'écria-t-il, je n'ai jamais rencontré un seul homme capable de m'apprécier. Pourtant, l'empire est bien vaste ! Comment m est-il si difficile de trouver un homme qui puisse goûter mes écrits? »
Puis , poursuivant ses réflexions : » Il n'y a que le talent, dit-il, oui puisse reconnaître le talent; il faut donc qu'un autre nomme soit doué lui-même de talent, pour sa\oir et sentir que je suis un homme détalent. Mais, aujourd'hui, il n'y a pas, dans tout l'empire, un seul homme de talent. Comment les autres pourraient-ils savoir que je suis un homme de talent ? J'aurais donc tort d'en vouloir aux hommes de mon siècle. Mais Lingkiang-sioué, que j'ai rencontrée dans le temple de Mintseu, au pays de Wên-tchang, était bien réellement une fille de talent. Par malheur pour moi, à peine avais-je aperçu sa ligure, qu'elle a disparu sans que je pusse découvrir ses traces. Si elle .'ïc fût arrêtée un instant, et que j'eusse pu composer avec elle sur les mêmes rimes, j'aurais certainement trouvé en elle une personne capable de m'apprécier. Ces jours derniers, j'ai vu que son bateau norlait de toutes parts des sceaux officiels, et qu'une foule d'employés marchaient à sa suite. Si elle n'appartenait pas à la famille de quelque magistrat illustre, comment serait-elle entourée d'une telle pompe ? Seulement,
ROMAN CHINOIS
j'ai fait les recherches les plus actives chez les fonctionnaires les plus renommés, et, dans toute la capitale, ie n'ai pas rencontré un seul magistral eminent du nom de Ling. Je n'y comprends rien.
Il était justement agité de mille pensées confuses, lorsque, tout-à,-coup, on vint lui annoncer la visite de Youan-în. 11 alla aussitôt au devant de lui, l'invita à entrer et lui offrit ses civilités.
Après qu'ils se furent adressé mutuellement les questions d'usage, Ping-jou-heng montra du doigt, à son ami, les nouveaux vers qu'il venait d'écrire sur un mur, et les lui (it lire.
Youèn-în y ayant jeté les yeux, s'écria en souriant : « Monsieur, c'est trop fort que de croire que, dans tout l'empire, il n'y a pas un seul homme de talent ! Ne vous formalisez pas si j'ose heurter votre opinion. Où avezvous vu que, dans tout l'empire, il n'y ail pas un seul homme de talent ? Celte idée vient sans doute de ce que M. Tseu-tchi (1) vivant seul , dans un coin ohscur et peu au courant de ce qui se passe, n'en a pas encore rencontré un seul.
— » Il est bien vrai, reprit Ping-jou-heng, que je vis seul, dans un coin obscur, et suis peu au courant de ce qui se passe. Je demanderai à mon frère aîné Chi-kiao, s il en a jamais rencontré quelques-uns.
— » Votre jeune frère n'a pas voyagé bien loin, et il n'oserait parler témérairementdcs lettrés dé l'empire. Pour me bornera la ville deSong-kiang, je citerai le (ils de Yen, le juge criminel de la province; Yên-pé-hân n'est-il pas un jeune homme de talent?
— » Monsieur Chi-kiao, où avez-vous vu qu'il soit un homme de talent?
— » lia une taille élancée, dit Youân-în, comme l'arbre de jade qui brille devant les degrés (du palais); il s'élève noblement au-dessus de la foule, comme l'oie solitaire qui plane au milieu des nuages; à la première vue, on lui reconnaît tousles dehors du talent. Je n'ai pas besoin d'insister davantage; mais, lorsqu'il écrit en Wèntchang (prose élégante), il ne prend pas la peine de réfléchir. Composc-l-il des vers, il ne fait jamais de brouillon. Ses discours sont une source inépuisable d'enseignement moral. Si on lui demande une chose, il en ré[)ond dix. Je ne saurais dire tout ce qu'il possède, dans son ame, de talent cl de savoir. Quand il manie le pinceau, tousses caractères rappellent le vol du dragon et les mouvemens gracieux du phénix ; ses pensées se répandent sur le papier, avec l'impétuosité d une montagne qui s'écroule, ou d'un lleuve qui déborde. Dans son élan fougueux, il balayerait devant lui mille soldats cl dix mille coursiers! Cela serait-il possible s'il n'élail doué d'un véritable talent? Monsieur Tseu-tchi, puisque vous vous vantez d'être un homme de talent, pourquoi ne pas lutter une lois avec lui? »
(1) Les Chinois, outre leur nom d'enfance et leur nom de famille, ont encore, d'ordinaire, un lilra honorifinue par lequel on les désigne, en leur parlant, pour leur ténioi^'ner do la considéraiion ou du respect. Le titre de Yén-pé-hdn csl le comte do Ths6; celui de Ping-jou-heng, M. Tseu-lchi; Youûn-Sn porte le titre de Chi-kiao.
Ping-jou-heng avait écouté avec ravissement le discours de Youèn-în; aussi, la joie brilla-t-elle soudain sur son visage. « Si la ville de Song-kiang, dit-il, possède un talent si extraordinaire, comment se fait-il que je n'en aie rien su?
— » Vous êtes le seul gui n'en sachiez rien, reprit Youèn-în; les personnes qui le connaissent sont innombrables. Ces jours derniers, Wang, le président du concours général, l'a inscrit en tête de la liste des bacheliers et l'a comblé de félicitations et d'éloges. Ce jour-là, il l'a fait reconduire en pompe au son des instrumensde musique. 11 n'y avait personne qui ne fiil rempli pour lui d'estime et d'admiration.
— » Si vous parlez du premier rang parmi les bacheliers, dit Ping-jou-heng, en riant, c'est quelque chose de fort ordinaire Examinez un peu les fds de familles riches et nobles, quel est celui qui n' obtient pas au concours le premier ou le second rang ?
— » Vous avez beau dire, reprit Youân-în, son talent pur et vrai n'a rien qui ressemble au vulgaire ; j'ajouterai que si vous ne me croyez pas, quelque jour, nous pourrions aller lui faire une visite, et alors vous le connaîtrez par vous-même. »
— » Si ce personnage, dit Ping-jou-heng, a réellement du talent, comment ne désirerais-jc pas de le voir? Seulement, votre jeune frère se sent naturellement peu disposé à franchir le seuil des hommes riches et puissans.
— » Monsieur Tseu-tchi, dit Youân-în, si vous ne voyiez en lui qu'un homme iufatué de ses richesses, ce serait vraiment le rabaisser.
— » J'ai eu tort, j'ai eu tort, s'écria Ping-jou-heng. Eh bien ! Monsieur, rien n'enipèchc que vous ne lisiez un jour pour aller le voir ensemble.
— » Un homme de lettres, reprit Youân-în, ne peut fixer un jour pour faire des vers et se livrer au plaisir du vin. Quand nous serons en verve, nous irons. »
Les deux amiss'étant trouvés du même avis, burent à la hâte chacun trois tasses et se séparèrent. Le poète dit avec raison :
« L'un a conquis le titre de prince du Wén-lchang (de la » prose élégante ),
• L'autre dispute I honneur de boire et de faire des vers.
» Le vrai talent brûle de trouver un ami qui l'apprécie ;
» Il ne songe nullementàacquérir une brillante réputation. >
Youân-în , ayant pris jour avec Ping-jou-heng, vint voir de nouveau Yên-pé-hân. « Ping-lscu-tchi (c'est-àdire Pin-jou-heng , surnommé Tseu-tchi), dit-il, avant été provoqué par quchjues mots de ma part , désire vivement faire votre connaissance. Quel jour mon frère aîné esl-il libre? Voire jeune frère viendra, avec lui , vous rendre visile.
— » J'aime les hommes de talent comme ma propre vie, dit Yên-pé-hàn , si M. Ping a, en effet, un véritable talent, mon unique regret est de ne pouvoir, tout de suite, lui serrer la main. Comment pourrais-jc différer cette entrevue? Monsieur Chi-kiao, je souhaite ardemment que vous l'invitiez à venir demain matin. Quoique mon petit jardin soit bien triste et bien inculte, il nous suffira
BIBLIOTHEOUK ClIOlSiK
cependant, si nous voulons, a l'exemple de Ping-youân, y boire pendant dix jours.
— » Puisque le maître est si bien disposé , reprit Youân-în, nous viendrons demain malin. » En disant ces mois, il sortit.
Comme il allait se mettre en route, Yên-pé-hân le reliiit: « J'ai encore un mot à, vous dire, ajoula-til : si M. Pinj; a réellement du talent, dussé-jc être son cocher ou son palefrenier, je m'y soumettrai de grand cœur ; mais, s'il en est totalement dépourvu, il fera mieux de ne pas venir du tout; de cette manière, il pourra cacher son ineptie. Mais, s'il vient en s' arrogeant une réputation mensongère, mcra pinceau sera sans pitié pour lui, et, dans la lice, je le mystilierai d'importance. Ne vous fâchez pas si je traite lestement un de vos amis.
— » M. -Ping, dit Youàn-in, est le phénix des hommes; c'est, h, la fois, le dragon et le cygne (c'est-à-dire le prince et le coryphée) de la littérature; serait-il possible que quelqu'un le traitât lestement? »
Les deux amis badinèrent encore un instant et se séparèrent. Le lendemain, Youân-în se leva de bonne heure et. sortant à pied hors de la ville , il alla, trouver Pingjou-heng • «Aujourd'hui, dit-il, le ciel est pur et serein; ce serait un beau jour pour aller , avec mon frère, rendre visile à Yen, le comte de Thsé.
— » Eh bien! dit Ping-jou-heng en riant, partons^ partons. » Après avoir chargé un vieux domestique de nien garder la porte, il sortit en donnant la main à Youàn-în, et tout en examinant les fleurs le long de la route, ils rentrèrent à pied en ville. Or, Ping-jou-heng demeurait à l'occident , en dehors de la ville, et Yèn-pé-hàn dans l'intérieur , du côté du levant. Youân-în , en allant et venant à pied, avait déjà fait près de vingt milles (deux lieues), et, comme ils s'étaient amusés, tout le long de la route, à regarder les fleurs et à causer joyeusement, le temps avait passé vite, et lorsqu'ils arrivèrent à la ville, il était déjà midi. Leurs pieds étaient fatigués et de plus ils commençaient à éprouver la faim, lis auraient bien voulu aller tout droit chez Yén-pé-hâu; mais il y avait encore un ou deux milles à faire. Ils s'arrêtèrent alors irrésolus et indécis. Ils ignoraient que Tchang-în, qui avait obtenu le second rang au dernier concours, demeurât en ville, du côté de l'occident. Au moment où il sortait de chez lui, il rencontra justement Youân-în et Ping-jou-heng qui se tenaient devant sa porte. Comme il connaissait depuis long-temps Youàn-în, il l'aborda en souriant: « Monsieur Chi-kiao, lui ditr il , oil allez-vous comme cela? Que faites-vous devant mon humble demeure avec cet air incertain et irrésolu?»
Youân-în l'ayant reconnu, lui répondit soudain d'un air joyeux : « Votre jeune frère, lui dit-il, allait avec M. l'ing, rendre visite à Yên-pé-hân, le comte de Thsé. Comme nous avions fait une longue excursion , nous nous étions arrêtés un peu pour nous reposer; nous ne pensions pas nous trouver justement devant votre hôtel.
— » Monsieur Ping, reprit Tchang-în, ne serait-il pas M. Tseu-lchi, neveu de Son Excellence Ping?
— » C'est moi-même, reprit vivement Ping-jou-heng; comment monsieur Tchang a-t-il pu le savoir?
— » Monsieur, dit Tchang-în en riant, lorsquedes hom-
mes appartiennent à la grande famille des lettrés, une influence secrète les met naturellement en rapport. Comment aurais-je pu ne point vous reconnaître? Si vous allez tous deux rendre visite à Yen, le comte de Thsé, serait-ce, par hasard, que vous le prenez pour un homme de talent , parce qu'il a obtenu le premier rang au concours? Quoique je n'aie obtenu que la seconde place, me fercz-vous l'injure de croire que je ne suis pas un homme de talent ? Comment passericz-vous devant ma i)ortc sans entrer? Si vous croyez indigne de vous de m'accorder un regard, comment oserais-je vous inviter de force? Seulement, comme vous avez dit que vous étiez fatigués, pourquoi ne pas entrer et vous reposer un instant? J'aurais l'honneur de vous offrir une tasse de thé ; qu'en pensezvous ?
— » Il y a bien long-temps, dit Youân-în, que M. Ping pense avec estime à votre talent supérieur. Il aurait vivement désiré de venir vous offrir ses salutations; mais, faute d'occasion, il n'a pas osé se présenter à la légère. Aujourd'hui, que nous avons eu le bonheur de vous rencontrer, si vous ne nous blâmez pas d'entrer sans cérémonie, nous monterons tout de suite dans votre salon , pour vous offrir nos hommages. »
Tchang-în voyant que Youàn-în répondait à son invitation, lit un salut et le laissa passer devant lui; mais Pingjou-heng resta immobile, et refusant avec politesse :
« Monsieur, dit-il, je n'ai point l'honneur d'être connu devons; comment oserais-je vous importuner?
— »En général, reprit Youàn-în, les hommes de lettres ne forment qu'une même famille ; en quoi pourriez-vous l'importuner? »
A ces mots, il le prit par la main et entra.
Quand ils furent arrivés dans la salle, après les salutations usitées, Tchang-în, sans leur offrir des sièges, les invita à entrer plus avant. « Cet endroit-ci n'est pas commode, leur dit-il, allons nous asseoir un peu dans mon humble jardin.
— » A merveille! s'écria Youân-în°», cl aussitôt ils entrèrent dans le jardin.
Le lecteur demandera sans doute pourquoi Tchang-în se montrait si prévenant et si affectueux. Dans l'origine, il voulait, grâce au puissant crédit de son père, obtenir le premier rang au concours pour le baccalauréat; mais, àson grand étonnement, Yên-pé-hân lui avait enlevé la place qu'il ambitionnait. Il en conçut au fond du cœur, un vif ressentiment. En revenant chez lui en pompe, il avait remarqué que tout le monde louait avec enthousiasme Yên-pé-hân, tandis qu'on l'accablait lui-même de railleries. Au lieu de s'irriter de sa propre incapacité, il tourna, au contraire, sa colère contre Yên-pé-hân qui l'avait terrassé par la force de son talent. En conséquence, il songeaità chercherun homme d'un mérite transceiulant pour lui donner un coup de main, mais il avait fait d'inutiles perquisitions dans toute la ville de Song-kiang. Comment, en effet, en aurait-on trouvé un second? Comme il fréquentait habituellement le proviseur Ping, il lui fit unjour part de celle idée.
— « Si vous cherchez un talent extraordinaire, lui dit le proviseur Ping, mon neveu Jou-heng peut compter pour un vaillant champion. Seulement, il est d'un natu-
ROMAN CHINOIS
rel hautain et d'une humeur altiérc. Si on l'invite pour une affaire ordinaire, il ne se dérange pas. »
Aujourd'hui donc, Tchang-în l'ayant justement rencontré au moment où il s'y attendait le moins, son vœu était satisfait. C'est pour cela qu'il lui montrait tant d'attentions et de prévenances. Ce jour-là, a])r6s l'avoir invité à entrer dans son jardin, il lui offrit le thé, et lit préparer et apporter du vin.
Bien que Tchang-în n'eût point l'air d'un lettré, Pingjou-hcng, voyant ses manières polies et engageantes, ne (il nulle diilicullé d'accepter du vin, et but du meilleur cœur.
Youàn-în ne cessa de vanter le talent de Tchang-în, et dit nicinc(iu'il allait de [)air avec Yèn-pé-hàn.
l'ing-jou-lipng le crut tout de bon. Lorsiju'll fut un peu échauffe par le vin et se sentit en verve pour faire des vers, il adressa la parole à Tchang-în. « Comme nous nous flattons tous deux, lui dil-il, de posséder du talent, pourrions-nous hoire sans l'aire des vers?
Tchang-în lit semblant d'être lui-même enflammé par la verve poelicjue, et prenant un ton exalté : « Quand deux amis boivent tête-iVtète, s'écria-t-il , s'ils ne composent pas des vers pour ra|)peler (cette heureuse rencontre), ils ne peuvent compter pour des hommes de talent. »
A ces mois, il appela un domcsliijuc et lui ordonna d'a|)porter les ([ualre trésors de l'écriloire (le papier, le pinceau, l'encre et la pierre à broyer). « Une feuille de papier, ajoiita-t-il, ne suflit pas pour épuiser notre verve ; il \aut mieux écrire sur le mur.
— » C'est fort bon, sans doute, d'écrire sur le mur, lui dit Ping-jou-heng; seulement si nous nous distribuons chacun un sujet, nous composerons inévitablement suivant notre fantaisie, cl notre style en sera plus négligé. 11 vaut mieux ([ue je compose avec vous des phr.ases liées. Nos vers se corres])on(liont alternativement cl n'en auront que i)lus (le charme; si l'un de nous y met de la lenteur ou se montre inhahile, pour sa punition, il sera condamné à boire comme dans le parc de la Vallée d'or J'ignore ce (jue vous |)ensez de mon idée. »
Tciiang-iu, l'entendant dire ([u'il voulait lui faire composer des vers liés, en éprouva une frayeur secrète ; mais comme il aurait eu mauvaise grâce de refuser, il répondit en faisant un effort sur lui-même: « Voire idée est certainement cxceik'iile; mais les vers ne viennent que suivant l'inspiration. Monsieur Tseu-lchi, veuillez écrire la première phrase. Au moment décisif, je verrai s'il me vient (luelqu'idée. Si ma verve s'échauffe, je ne serai nullement t'iiii) iriassé.
— » De cette manière, dit Peng-jou-hcng, j'empiète sur vos droits. » Alois il prit son pinceau, cl l'ayant imbibé d'encre, il écrivit d'abord sur le mur le sujet des vers.
« Un jour (1> priiUemp;, otant allés visiter un ami à l'est do » la ville, sniid un nous a\niis renconlrô le seigneur Pé-kong » (litrodcTi liiMiK-îii) qui nous a retenus à boire, et, par hasard, • nous avons composé dis vers liés. »
Après avoir fini d'exposer le sujet, il écrivit ainsi la première |)hrase : ■
« J'ai oublié le ruisseau dos fleurs et le ruisseau des saules.»
Ce vers écrit, il présenta le pinceau à Tchang-ln, et lui dit: « A votre tour, Monsieur. » Mais Tchang-în, faisant des façons : « l'exorde, dit-il, doit être écrit sans interruption ; si deux mains s'en mêlent, les expressions et les pensées jureront ensemble. Quand vous serez arrivé à la phrase du milieu, jeconlinucrai à mon tour.
— » Cela peut aller », dit Jou-heng, et, à ces mots, il écrivit encore deux lignes :
« Comme j'étais allé visiter un ami à l'est de la ville, lout- » à-coup, à l'ouest de la ville,
B J'ai rencoalrc un gram! buveur ; pouvais- je " dire que j'ai » une trop petUe capacité pour lui tenir tête? »
Aprèsavoirfini d'écrire, il présentale pinceau à Tchangîn : « Pour le coup, lui dit-il, c'est à votre tour de répondre. »
Tchang-în prit le pinceau; mais comme il se creusait inutilement la tète, Ping-jou-heng le pressa en disant : « Vous êtes beaucoup trop lent, il faut subir la punition convenue. »
Tchan"-îa, entendant prononcer le mot de punition : « S'il fallait, dil-il, une phrase sur Un (leurs et les oisemuc, » les montagnes et les rivières, il me serait bien ai.sé d'e- » crire un passage parallèle ; mais si je veux trouver une » phrase qui réponde aux mots grand et petit, c'est là le » dillicile. Je suis prêt à boire une tasse pour ma puni- » tion.
— » Il faut que vous soyez puni de trois tasses, s'écria Ping-jou-heng.
— » Kh bien I dit Tchang-în, passe pour trois tasses. Je suis bien aise de voir comment vous trouverez une phrase parallèle. »
Ping-jou-hcug reprit le pinceau et écrivit les deux vers suivans :
« Quand je rencontre un homme d'un talent ilevé, je n'o^e » rester au-dessous de lui.
» Si un iK'iica lin pinceau brillant comme les /Ifurs, je lutte • avec lui de grâce et do légèreté, »
A peine Tchang-în eut-il fini de lire, que, sans donner à Ping-jou-heng le temps d'ouvrir la bouche, il se répandit en éloges pompeux. « La correspondance est merveilleuse! s'écria-t-il à plusieurs reprises; j'ai eu beau rélhcliir jiendant une demi-heure, je n'ai pas trouvé une seule idée, lin vérité vous avez un talent extraordinaire !
— » C'est une phrase improvisée, lui dit i'ing-jou-heng. Qu'y a-t-il là d'extraordinaire? Tout à l'heure, vous \enez de dire que, s'il s'agissait d'une jihrase sur les oisconj" et les jkurs, vous trouveriez aisément un passage parallèle; or, comme ces deux vers olfrenl le mol [leurs, je vous prie d'écrire un passage correspondant.
— "Pour \c moi jlcurs, il s'y trouve, il est vrai, <I il Tchan^-în ; mais comme je vois au-dcs^sus les mots /)ùiceau d un hôte (Khé-pi), il est évident que le mot fleurs est pris au (Iguré. Cela rend la correspondance bien plus dillicile. Au bout du compte, il vaut mieux que je boive trois lasses, comme auparavant. Monsieur Ping, achevez tout de suite le parjillèle, et qu'il n'eu soit plus question.
» — Puisijue vous voulez quej'ac!iève,dilPing-jou-heiig.
BIBLIOTHÈQUE CHOISIE
il faut que le vénérable Youâa soit puni de trois tasses.
» — Pourquoi me punir? s'écria Youàn-în en riant.
» — Pour votre punition, lui dit Pinp-jou-heng, il vous revient trois tasses, buvez vite; si vous ne les avez pas vidées quand j'aurai achevé les vers, vous subirez encore pareille punition. »
¥ouân-în fil un éclat de rire, puis il se vit obligé de boire lestasses prescrites. Après quoi, Ping-jou-heng prit un pinceau et acheva ainsi les trois phrases qui manquaient
€ L'esprit du maître de la maison est comme l'oiseau qui « est las de chanter.
» D'après les lois que nous avions établies il devait compo- » ser avec moi des vers liés.
» Mais, comme auparavant, le poète a été obligé de com- » poser seul. »
Ping-jou-heng, ayant fini d'écrire, jeta son pinceau en riant aux éclats et se leva.
— « Je vous ai beaucoup importuné » , lui dit-il, et aussitôt il s'en alla.
Tchang-in fit les plus vives instances pour le retenir ; « Il est encore de bonne heure, lui dit-il; si la verve du maître lui a fait défaut, du moins, il lui reste encore du vin ; pourquoi ne pas rester?
— » Monsieur Tchang, lai dit Ping-jou-heng, comme
vous ne vous flattez pas d'égaler le poète Tou-fou, je n'oserais, h mon tour, imiter Kao-yang, cet infatigable buveur.
— » Le maître éprouve pour vous une vive affection, dit Tchang-în, comment pourrait-il la faire taire?
— » Le désir que j'ai de partir, reprit Ping-jou-heng, est d'une violence extrême; en vérité, je ny puis résister. »
A ces mots, il lui fit un salut en.levtint les deux mains croisées, et, s'échappant dehors, il partit comme un trait.
Tchang-în, voyant qu'il était impossible de le retenir, courut après lui devant la porte; mais Ping-jou-heng était déjà bien loin.
Par suite de ce départ, j'aurai beaucoup de détails à raconter.
• Sur une haute montagne, et au bord d'une eau courante, » le son de la guitare fait découvrir un vrai poète.
» Un coursier aux crins noirs et une jument à robe fauve » font connaissance ensemble. »
Vous rgnorez, sans doute, si, après ce départ, Pingjou-heng a consenti à visiter Yèn-pé-hân. Prêtez-moi loreille un moment, je vais vous conter cela en détail dans le chapitre suivant.